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La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977 (page 1 de 3)
Discussion démarrée par Babeli le 11 septembre 2005 à 22:05
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Babeli
Esperaza, France

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11 septembre 2005 à 22:05

La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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En fait de route des Indes, ce n’est que l’arrivée… Mes carnets m’ont été subtilisé lors d’un déménagement. Quelques lettres sont la seule trace écrite de mes premiers voyages au long cours. J'avais saisie cette trace sur ordinateur il y a longtemps, dans l’idée d’en faire quelque chose un jour… …un jour… et les jours passent… et le jour arrive…

Mi-septembre 1977, je prenais "La route des Indes", traversant en autobus Turquie, Afghanistan, Pakistan, avec Cola qui avait alors 3 ans et demi. Internet, ou l’idée même d’Internet, n’existait pas encore… passé des âges et des moments… Le courrier mettait une dizaine de jours à arriver, écrit sur des aérogrammes. On m'avait conseillé d'éviter les timbres collés sur une enveloppe car, disait-on ("on" ?), les indiens les décollent pour les revendre et… le message n’arrive jamais. Je ne sais ce qu'il en est, j'ai suivi le conseil. La date estampillant les aérogrammes est lisible. Une enveloppe aurait pu se perdre…
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Babeli
Esperaza, France

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À: Babeli  11 septembre 2005 à 22:27 (modifié le 11 sep. 2005 à 22:55)

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Très cher *, ça y est, devine où je suis ! India.... !!!
Cinq jours que j'ai passé la frontière indienne, et ça a été comme une soudaine bolée d'air : y être enfin ! La Waga border s’étend sur quelques kilomètres de no man’s land que j’ai parcourus à pied. Une longue file de coolie allait vers le Pakistan, tous habillés de bleu indigo, d’énormes ballots posés sur leur tête enturbannée. J’ai croisé une file de regards, des yeux agrandis par un étonnement et une curiosité intenses se rivaient dans les miens : j’ai dû leur paraître étrange… Tu imagines ? Une femme qui entre dans leur pays, son sac à l’épaule, avec un petit joufflu et bouclé, trottinant à ses côtés ? Je n’oublierai jamais leurs regards… Les jasmins croissant à l’entour parfumaient l’air délicieusement… Comme j’aime le parfum du jasmin ! J’avais tant rêvé à ce moment… Il s’est inscrit hors du temps et de tout. Sur mon carnet, j’ai écrit : Enfin, je suis arrivée au pays des vivants ! Je voyage différemment ici. Les Indiens sont dix fois plus cool que les Pakistanais, car il y a beaucoup de femmes et d'enfants dans les rues tout partout, et je ne suis pas mangée par les regards des hommes. Ça c'est chouette ! Dans les trains, je monte dans des wagons réservés aux femmes, on se sourit, comme si on avait conscience quelque part d'être avant tout des femmes, identiques dans le fond, mais d'expressions différentes. Je crois surtout qu'on a en commun d’avoir un enfant sur les genoux. Amritsar était ma première ville. J’ai passé trois jours au temple Sikkh, où j’ai rencontré un français. Il m’a initié à mon premier lassi, - c’est une boisson au yaourt parfumé à l’essence de rose - et à mes premiers mots d’hindi :

bahut atcha !
c’est très bon !

Il est complètement barré, ça fait plus d’un an je crois qu’il traîne ses pieds nus et ravagés sur les routes de l’Inde.
C’est drôle comme je me sens chez moi dans ce pays où tout se passe comme au moyen âge. Charrettes, ânes, chèvres, buffles et vaches peuplent la ville avec plus d'aises que les touristes qui viennent se faire photographier devant le Taj !

Je suis arrivée à Agra à 2 heures du matin, j’ai eu peur de la nuit et me suis installée pour dormir à la gare. C’était sale, il y avait des rats qui couraient partout, Cola avait s’est mis à pleurer, insistant pour que nous allions dans un hôtel. À trois heures du mat, j’ai prié un rikshaw de nous emmener à une adresse que j’avais, mais il voulait absolument aller ailleurs, prétextant qu’à « ma » guest house, juste à côté du Taj, il n’y avait pas de gardien de nuit. Finalement, j’ai menti en disant que je devais absolument y retrouver des amis. Le plus fort, c’est qu’il disait vrai, alors il a fallu faire un ramdam pas possible pour réveiller le proprio. Pas content, il me tend un registre :
qui sont vos amis ?
Je repère deux noms avec écrit en face « French », ça le calme, et il me donne une chambre. Ouf !

Ce matin, alors que Cola prenait son bain dans une bassine sur la terrasse, au soleil et parmi les singes, stratagème pour qu’il accepte de se laver à l’eau froide, qui vois-je arriver ? La Française qu’on avait rencontré sur le bateau au retour du Maroc, tu te souviens ? Trop bien !!! Alors moi aussi je disais vrai !!! Incroyable vérité… Elle et son copain sont sur le chemin du retour, nous avons passé la journée ensemble. Je me suis débarrassée de mes pulls : ils vont bien leur servir, et me voilà allégée.
Il fait environ 30°, partout où tu vas il y a de la musique, d'un temple avec des chants de voix profondes et tam-tam, d'un flûtiste dans une chambre voisine, ou des perroquets qui jouent sur les arbres à coté... Et puis des singes sautent de ci de là dans la rue, et nous avons même vu un éléphant, des chameaux majestueux qui traînent une charrette dégingandée et de la poussière partout…

Cola est ravi, c'est quasi-magique. Tout se passe incroyablement bien, il est super résistant. Le fait de venir par la route fait que notre organisme s’est habitué petit à petit aux microbes locaux. On a toujours bu de l'eau du robinet, en Afghanistan et au Pakistan, à Amritsar et ici, on n'a jamais eu aucune chiasse, aucun malaise. Cola a très bon appétit, il faut un peu se casser la tête pour lui trouver à bouffer car tout est épicé. Mais entre le riz, le yaourt délicieux, le lait, les fruits, les amandes, pour l'instant ça va. En ce moment il joue au ballon sur la terrasse, il s'amuse et rigole avec tout le monde, en hindi, en anglais, en espagnol ou n'importe quoi : il sait s'amuser dans toutes les langues.
Je prends ce soir le train pour Bénarès, 1200 km de nuit. La vie n'est vraiment pas chère ici. Je dors parfois dans les temples sikhs ou hindous. Ils sont très aimables, et donnent des petites chambres, très propres, gratuitement. (...)

Je t'embrasse et Cola te fait un grand sourire.

La petite va-nu-pieds
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Babeli
Esperaza, France

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À: Babeli  11 septembre 2005 à 22:43

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Cher *,

Me revoilà sur ces petits bouts de papiers bleus bordés de rouge que tu dois bien connaître maintenant. (…) Ce matin j'ai été à la gare acheter mon billet pour Puri. Il n'y avait pas de place avant trois jours. Ici il ne faut pas être pressée. Ça m'a pris une heure, entre l'attente, la discussion etc... il y avait des gens qui s'engueulaient, qui se montaient dessus... un vrai spectacle.

Cola tient une forme olympique, quand à moi j’ai le vertige, comme si j’en prenais trop d’un coup, entre les mille questions qu’il me pose, auxquelles je m’applique à répondre le mieux possible, et celles que je me pose en découvrant toute cette vie… Nous avons logés la première semaine sur un bateau amarré à une ghat de Bénarès, et bien que depuis une semaine nous sommes à terre, j’ai toujours le tangage du bateau sous mes pieds. Pourtant, je ne fume presque pas. Je n'achète pratiquement jamais de cigarettes, ou alors une, car ici ils les vendent à la pièce. C'est cool. C'est une ville où tu n'as pas besoin d'être stone pour planer car tout le monde plane. La vie est respectée, le temps de faire chaque chose est pris. Allumer le feu, laver son linge, faire des colliers de fleurs pour les divinités, préparer des offrandes, c'est la vie de tous les jours d'un Indien à Bénarès. C'est une autre dimension que l'Europe. Et pourtant la course à la roupie existe et comment ! Quand tu vois un vieux émacié, buriné, enveloppé dans un torchon sale, suant sur son rickshaw chargé de deux gros brahmanes bien gras, bien ventru, qu’il trimballe sur deux kilomètre, et il se fait payer une roupie ! Ça t'en donne une idée. Ici on travaille pour manger, pas pour s'acheter une deuxième maison ou agrandir sa garde-robe.

Il y a beaucoup d’étrangers, et beaucoup sont accros à l’héroïne : ça donne des résultats horribles, j’ai vu des jambes infectées qui restent sans soin, des comportements agressifs et méprisants envers les Indiens… J'ai hâte d'être dans le Sud, à la mer, dans la baie du Bengale. Il semble qu’à part Goa, où je compte bien ne pas aller tant tout le monde s’y précipite, le Sud est beaucoup moins visité que le Nord.
Je termine comme d'habitude…

Water love, sunshine dream, mysterious thinking and smile.

La petite va-nu-pieds

Ps. Ça fait un drôle d'effet de poster ces lettres ici…
ektâ me bal hai dans l'Un est la force Proverbe indien.
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Lepiaf
Nantes, France

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À: Babeli  12 septembre 2005 à 2:16

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Excellente idée, ce carnet datant des années 70.
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Fabricia
Alpes Maritimes, France

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Description: Amber Fort, Rajasthan, octobre 1994 : une belle indienne offre aux visiteurs un gobelet d'eau puisée dans sa cruche.


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Inscrite le 7 mai 2004
À: Babeli  12 septembre 2005 à 2:56

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Grâce à ces lettres écrites sur le vif, on suit avec beaucoup d'intérêt et une certaine émotion ta découverte des Indes mythiques qui faisaient tant rêver la génération "Peace and Love" à travers le monde.
Tu as bien décrit toutes les impressions ressenties lorsque tu es arrivée sur le sol indien, après de longs mois de voyage avec ton bout de chou...
Merci !.. et après ?
Fabricia -
Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
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Deedou
Etoile marseillaise, France

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Inscrite le 27 déc. 2004
À: Babeli  12 septembre 2005 à 6:15

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Bonjour Eli !

Merci pour ce partage épistolaire si sensible et plein de vie.Sourire
On te voit presque en train de vivre l'aventure qui commence ici par la mobilité...Clin d'oeil
et on en veut encore !

BisesSourire
« Seuls ceux qui risquent sont libres »
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Claire2005
France

160 messages
Inscrite le 4 avr. 2005
À: Deedou  12 septembre 2005 à 11:02

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

7 de 45 messages · 6 264 affichages · Partager 

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merci pour tes impressions qui n'ont pas pris une ride
je suis impatiente de lire la suite...
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Babeli
Esperaza, France

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271 messages
Inscrite le 13 sep. 2004
À: Deedou  12 septembre 2005 à 17:03

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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À c't'heure, 23 h, 100 lectures… 4 commentateurs… hmmm ! j'sais pas si j'vais continuer… lol

Mon premier voyage en Inde était tout le contraire de ce qu'il est devenu maintenant, je voulais tout voir, du Sud au Nord, du Nord au Sud… Cependant j'avais revu mes précisions à la baisse. Je pensais aller jusqu'au Sri Lanka, mais plus j'en voyais, plus je me rendais compte que la quantité ne fait rien à l'affaire… et que tout cela ne faisait pas vraiment sens… En plus, le petit… à force de bouger, on fatiguait tous les deux… Je me suis "stabilisée" une paire de mois dans la région de Mysore… grâce à des bonnes soeurs qui m'avaient trouvé une maison sous les cocotiers… après avoir lavé les pieds de la petite va-nu-pieds… et la fièvre a repris… Kathmandu, les montagnes…

Ah ces Indes mythiques, ces Indes qui vous arrachent le coeur… Elles nous ont tant fait rêver… et c'est pas fini ! Pas pris une ride…
ektâ me bal hai dans l'Un est la force Proverbe indien.
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BlueBird
Lyon, France

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Description: La Meije, vue depuis le Dôme des Ecrins, juillet 2005


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À: Babeli  12 septembre 2005 à 17:54

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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 À c't'heure, 23 h, 100 lectures… 4 commentateurs… hmmm ! j'sais pas si j'vais continuer… lol 

Non, non !!!!
T'arrete pas ¨
La suite, la suite Sourire

Pas le temps de commenter..j'suis sensée bosser dur, là..au lieu de me perdre encore pour le plaisir...mais je reviens jeudi soir Tire la langue

C'est génial...et quel courage la petite va-nus-pieds....ça donne envie de la conforter..de lui dire que sa folie était bien sage...
Je ne sais pas si j'en serais capable, dans les mêmes conditions.. ???
"Les choses nous rendent regard pour regard. Elles nous paraissent indifférentes parce que nous les regardons d'un air indifférent. Mais pour un oeil clair, tout est miroir." - Bachelard
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Phil64
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Description: Ma première miniature "le derviche assoupi" ! Réalisée à Boukhara, Ouzbékistan 2013 avec les conseils et le matériel des artistes de la boutique. Un chouette moment !


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Inscrit le 3 fév. 2004
À: Babeli  13 septembre 2005 à 3:59

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

10 de 45 messages · 6 219 affichages · Partager 

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Sita Ram,

Geniale idée Eli, que de nous faire profiter de ces lettres de la "belle époque" !
D'autant plus d'intéret et d'émotion à lire tout ça, alors que je viens de partager un tout petit bout de ta vie là bas avec Indou, Deonath, Mamie, Bapu, Bhola, Babaji.... ta famille de Ramnagar...
Démonstration que pour toi l'Inde et une longue et belle histoire d'Amour...

Heureusement, malgré les années, la magie est toujours là et ce pays peut encore fasciner, même apres une rencontre tardive...
même si ce devait etre tout autre chose dans ces années 70....

On attend la suite.... Chalo !
Phil
Voyages du bout de mon pinceau...
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Izanora
Tanger, Maroc

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À: Phil64  13 septembre 2005 à 18:43 (modifié le 17 sep. 2005 à 11:41)

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Merci Babelli pour ces lettres...je viens d'imaginer un voyage sans internet...ca doit le faire pour se sentir plus deconnecté, et écrire sur du papier, passer par un facteur, une lettre qu'on garde ne serais ce que pour le timbre...alors que les mails on les efface pour avoir de la place
génial
t'étais parti combien de temps ? cola avait quel age ? c'est fou comme les enfants du voyage sont évéllés je me souviens des gamins d'ici qui a 7 ans ne se repere pas ou est l'inde, et d'olga trois ans voyage avec ces parents : "bonjour, j'ai envie d'aller au népal" en Iran elles saluaient gens en en perses mieux que moi...

babeli si t'as d'autres lettres fait péter : je voyage dans l'espace et dans les années 77...ce sont des lectures comme celle ci vers 13/14 ans qui m'ont donner envie de voyager et plus....

plus de 20 ans déjà et en inde on plane toujours sans rien avoir a prendre, ca n'a pas changer on dirait.

merci babeli.
"La liberté de la graine réside dans l'accomplissement de sa nature qui est de devenir un arbre"
Rabindranath Tagora
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Douya
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Description: Encuentros, de noche en el Cuzco


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À: Izanora  23 septembre 2005 à 8:33

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Namaskar Eli,

Le meme sentiment que les autres ! Tes lettres, on a l'impression que tu les as poste hier, tellement l'Inde de 1977 ressemble a celle d'aujourd'hui.
Deja les touristes a Goa ! Mais surtout : encore aujourd'hui, 20 ans apres, les galeres des gens pour survivre avec quelques roupies par jour.

Deja merci, et on attend la suite !
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
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Babeli
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À: Babeli  23 septembre 2005 à 21:41

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Vous m'encouragez grave là… Merci de vos lectures, je suis ravie des commentaires : cette intemporalité de l'Inde est ce qui m'a le plus motivé pour approfondir ma connaissance de ce pays. J'y suis retournée en 97, pile 20 ans après, et rien ou presque n'avait changé ! Ça a été un vrai choc, je n'en revenais pas ! Mis en perspective avec ce que j'avais vécu en France, l'ancrage dans la tradition m'est apparu, j'avoue, comme un miracle ! Comment ce pays peut-il ainsi résister à l'uniformisation des modes de vie et des valeurs ? INCROYABLE ! En bonne chercheuse que je suis, hi hi, je suis allée voir les pays autour : peut-être après tout qu'il en allait de même ? Partout, sauf dans de petits coins où vivent des tribus, j'ai constaté l'idéologie galopante, un galop fou vers les valeurs de la société moderne. Le plus grand choc, ça a été la Chine… Et c'est ainsi qu'après avoir tourné deux ans de droite et de gauche, je savais : l'Inde est un cas exceptionnel. Bien sûr, il y a Bangalore, et la place que commence à prendre l'Inde sur la scène économique internationale. Cela ne change pas mon point de vue… En vivant à Bénarès, j'ai vu des ingénieurs venir se tremper dans le Fleuve sacré. Ceux qui n'y trempaient que le petit doigt étaient quand même venus jusque là…

On continue vers le Sud ?

Bénarès
21 novembre 77

Bonsoir bonsoir,

Cola dort comme un loir… Hier je lui ai fait couper les cheveux, il a été très sage. Aujourd’hui, beau comme un pape et tout propre, je l’ai emmené manger au restaurant chinois : un poulet shopsuy. Il était drôlement content… J’y ai rencontré deux français qui arrivaient de Goa. Ils ne parlaient que de défonce ! On a fini par discuter un peu, Orient-Occident, Inde, bouleversements… Ça change que d’être tout le temps face à soi-même. On est monté sur la terrasse de leur hôtel, et on a fumé un super chilom… On était baba devant le spectacle, sans parler, juste à regarder… Bénarès vu d’en haut, les toits des temples au fond, entourés d’arbres immenses, les terrasses où jouent des enfants, les indiennes dans la rue en bas, si belles, le presseur de canne à sucre qui met son moteur en marche pour faire tourner la roue, des gamines en sari elles aussi, si jolies… De temps en temps une jeep se fraye un passage parmi les rickshaw, à grands coups de Klaxonne : une fois à gauche, une fois à droite… Ça doit pas être facile de conduire ici. On a bien plané… J’ai eu un sentiment très étrange sur ce toit : se retrouver sans personne qui me connaît, c’est perdre tous mes repères… Les regards de ceux qui nous connaissent nous aident à savoir qui on est, ils nous font en quelque sorte… Quand personne ne sais qui tu es, qui es-tu ? Difficile d’expliquer… Sentiment d’une grande liberté, de pouvoir laisser être ce qui est sans se soucier de rien…

Cola et moi sommes rentrés à pied à l’hôtel, 2km à travers la cohue habituelle, deux pas par minutes… Demain on reprend la route. Les adieux seront difficiles. Bénarés ! Je ne t’oublierai pas…

Ça m’a pris 2 heures pour envoyer ton colis : il a fallu acheter du tissu, coudre la caisse dedans, trouver les timbres… Ça n’a l’air de rien comme ça, mais quand tu y es tu fais un max pour garder ton sang-froid ! Tu feras attention en déballant : j’ai mis les carreaux de céramique dans une écharpe violette.

Maintenant je vais me coucher à côté du petit faune, je reprendrai ça plus tard… peut-être dans le train.

22/11

Hé oui, dans ce train immobilisé depuis bientôt une heure : il y a un accident sur la voie. Remarque, j’ai pas à me plaindre, j’ai pu dormir toute la nuit sur une couchette malgré mon billet de 3ème classe. Je suis partie à 5h de l’après-midi de Bénarès, à 8h du mat on a pas encore atteint Calcutta, et je continue jusqu’à Puri…

J’ai rencontré un français d’une cinquantaine d’années hier à la gare, il rentre en France dans une semaine, il en a plein les bottes des Indiens… Faut dire, c’est une bagarre perpétuelle, ils essayent toujours de tirer profit de toi, te faire payer plus cher… On a l’impression d’être un imbécile, c'est désagréable. Cola déteste quand je m’énerve avec eux…

24/11,
Sur la plage à Puri, à côté d’un village de pêcheur, un millier qui viennent de Madras pour six mois avec leur petit bateau. On va pouvoir manger du poisson !

Plus tard :
Effectivement, c’est cool ! Ça change, et c’est bon. La plage est vraiment magnifique. Ce soir il y avait un très chouette coucher de soleil, avec des nuages genre cumulus, du orange, du bleu-vert, et de l’autre côté, une lune toute ronde sur un ciel bleu nuit. Puri, c’est tout petit, vert, des cocotiers et des bananiers partout, très tranquille. On s’est baladé tout l’après-midi avec Cola. Ne m’écris pas à Madras, je ne sais pas encore où je vais, je te donnerai une adresse dans une prochaine lettre.

Gros bisous de tous les deux

La petite va-nu-pied
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Babeli
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À: Babeli  23 septembre 2005 à 22:00

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Mi-décembre. Il manque la première partie… Je me souviens… J’avais espéré trouver un coin pour me poser à Puri, on commençait à fatiguer sérieusement, nerveusement parlant… N’ayant pas trouvé, j’avais continué un voyage au hasard, le nom de “Mangalore” m’avait plus sur le panneau des départs, à cause de l’or… Je me suis retrouvée dans une ville industrielle ! Nous avions pris un bus en direction de la mer. Le coin supérieur est déchiré, il manque les premiers mots des premiéres lignes.

… pouvoir pleurer à l’aise, tout en expliquant à Cola
… partir et que le Monsieur ne voulait pas nous en louer
… n’avait pas l’air de le déranger beaucoup à
… donné la main et on est repartis, et tout en marchant je pleurais et je lui disais “Y en à marre Cola, qu’est-ce qu’on va faire ? On peut pas continuer à voyager tout le temps, je ne veux pas reprendre le train, et encore arriver dans une ville, assaillie par les rickshaw, chercher un hôtel, notre argent s’en va trop vite, comme ça jusqu’à quand… Enfin, j’ai piqué ma crise. Après ça allait un peu mieux, mais le problème n’était pas résolu. Où aller ? Je marchais tristement vers l’arrêt de bus dans l’intention de retourner en ville, pensant sérieusement à l’éventualité de rentrer en France. Sur le chemin, il y avait, un couvent et tout autour, dans la forêt, plein de petites et grandes maisons qui n’avaient pas l’air habitées du tout. Pourquoi ne pas essayer ? Je suis rentrée, m’attendant à me faire foutre dehors, avec mon air de routarde et mes pieds nus, personne… J’ai traversé la forêt jusqu’à la mer, personne… N’ayant aucune idée de l’heure, j’ai pensé que ce pouvait être celle de la sieste. J’ai posé mon sac, on s’est promené. Il y avait plein de bébés noix de coco par terre, des coquillages, des petits cailloux… Il faisait bon à l’ombre. Et voilà qu’une gamine marche à notre rencontre, toute mignonne avec ses deux nattes, sa jupe plissée et sa chemise blanche. Vraiment du genre “bonne éducation”, aussi elle parlait anglais. Elle m’a emmené voir les soeurs… Lorsque je leur ai parlé de mon voyage, elles m’ont pris dans leurs bras, m’ont fait asseoir sur une chaise, ont amené une bassine d’eau, m’ont lavé les pieds avec tant de douceur, tant d’amour… Je ne savais plus où me mettre, j’étais émue : jamais on ne m’a lavé les pieds de cette façon, j’avais l’impression d’être une sainte… Pendant ce temps, l’une d’entre elles est partie essayer de me trouver quelque chose où je puisse habiter quelque temps.

Plus tard…

J’ai une petite maison, aucun meuble, je cuisine au feu de bois. La mer est à cinq minutes, le coin est magnifique !

Veena ma voisine est très gentille, elle a un fille de l’âge de Cola, et ils passent leurs journées à jouer ensemble dans le sable devant la maison. Hier j’avais fait de la compote de pommes lorsque Veena est entrée. Je lui en ai proposé, rien à faire… Comme j’insistai, elle m’a laissée lui en mettre un dixième de larme sur la paume de sa main, a passé un coup de langue vif dessus… Il m’a semblé comprendre qu’elle ne peut accepter que de la nourriture crue… Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je suis une étrangère. Une jeune fille très fraîche vient de temps en temps, je lui apprends l’anglais, elle m’apprend sa langue : “limbiapouli”, ça veut dire oignon, c’est joli…

Il y a une usine de traitement des crevettes non loin, je vais parfois m’asseoir dans la petite tchai shop à côté, échanger avec les travailleurs. Ils sont étonnés qu’une étrangère leur adresse la parole ! Les seuls qu’ils “connaissent” sont les grosses têtes de l’entreprise, et jamais ils ne s’assoient avec les locaux. J’ai rencontré la femme de l’un d’eux, elle m’invite à déjeuner parfois. Elle a une trouille bleue de sortir toute seule, elle vit dans un compound où il n’y a que des étrangers… Elle n’imagine même pas prendre un rickshaw toute seule, pour elle je suis une extra-terrestre.

Personne ne pense à s’assumer, et chacun pense aux grands problèmes de l’humanité : le comble de l’archi-absurde. Les Indiens savent se servir de la nature sans la détruire. Que pouvons-nous leur apporter d’autre que ce que nous avons produit, une lente mort collective, des êtres asphyxiés par des machines, abrutis par la course aux dollars et qui transforment des liens fraternels en rivalité imbécile pour avoir plus de ce qu’ils n’ont pas besoin… L’esprit jamais ne s’arrête d’élucubrer des plans de développement, mais à quoi sert de développer du vide ? La matière est pleine de vide…

Tu peux m’écrire à Ullal, je pense y rester au moins deux mois.

Grand Soleil à tous. vous devez en avoir besoin…

La petite va-nu-pieds.
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Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Mi-février 1978

Salut,

Des français en passe de rentrer au pays, j’en profite pour te faire parvenir ce mot, petit. Trés beau, Jaïpur, c’est une féérie : palais avec murs peints de miniatures persanes, les salles succédant aux terrasses à piliers sculptés, splendeur des anciens habits des Maharadjah et Maharanis, et la ville, la Pink city.

Le petit bonhomme se porte à merveille, plus de diarrhées depuis une semaine. Il pleut aujourd’hui, ce qui a un effet fulgurant : il court de partout en criant de joie, essuie la pluie sur les par brises des voitures et lance l’eau tout autour… Nous n’avions pas vu de pluie depuis… notre départ de France.

Le Gujarat, c’était planant, en plein festival, ça a duré cinq jours. L’ambiance m’a rappelé Bénarès. Tandis que je lavais mon linge dans la rivière, un gamin est venu me chercher, montrant un sadhu en train de méditer sur la rive : “il vous appelle”. Ah ? J’y vais. Il me demande mon nom, je le lui dis. Quel joli nom s’exclame-t-il ! Et la manière dont il m’a regardée, j’ai compris qu’il valait mieux que j’aille voir ailleurs…

Je vais passer à Vrindavan avant de remonter à Delhi et aller dans les montagnes, j’en soupire d’aise.

De grosses bises à tous
La petite va-nu-pieds.
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Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Mi-avril 1978

Ils sont bien beaux ces aérogrammes népalais, n’est-ce pas ? Cette filigrane grisée, beaucoup plus classe que les Indiens. L’aventure continue, Kathmandu c’est très spécial ! On s’éclate trop chaque jour. Tous les matins, on se lève pressés d’aller dans la rue, royaume de fées, de songe, de rencontres… Une atmosphère que je n’ai vue nulle part ailleurs. Des tankas partout, des flûtes, des soies chinoises, milles objets précieux, des buddha… Des temples de bois où tu peux t’asseoir sur les marches et regarder les gens : les touristes, armés de la panoplie photo habituelle, les Népalais et Népalaises, les freaks locaux et les freaks du reste du monde. Il y a des pie shops où déguster des gâteaux au chocolat, des magasins qui vendent du pain complet, du beurre, du fromage… On en avait même oublié le goût !

Que j’oublie pas avant tout de te remercier du médicament de Cola, il le trouve délicieux, avec une petite casserole et tout et tout… Le mien m’a valu quelques jours au lit avec une infection, juste avant la frontière Népalaise, Raxaul, petit village sans pavé dans les rues et qui sent déjà la montagne. Je ne m’appesantirai pas sur les médecins indiens, systématiquement prescripteur d’anti-tout ce que tu veux, depuis les biotiques jusqu’aux staminiques et algésiques et… enfin, ça va mieux mais je suis complètement à plat. Pour récupérer le colis à Delhi, ça m’a pris de 9h du mat à midi et demi ! Des formalités à n’en plus finir… Les cartouches de gaz me rendent bien service, je fais bouillir de l’eau tous les matins. Dans les restos, ils servent de l’eau filtrée bouillie. Cola n’a plus du tout de diarrhées. Pourvu que ça dure et que ça aille bien pour le retour.

Je suis allée à l’Am.ex. ce matin, impossible d’envoyer de l’argent à Kathmandu. Il me reste 250 $, je vais essayer d’acheter quelques trucs et rentrer avec ce qui reste, par la route. Je dois au moins pouvoir arriver jusqu’à Istambul ou Athénes. Si besoin est, je te cablerai pour les quelques deniers manquant. Je pense aller à Grenoble, j’espère que le soleil y sera aussi pour cette reconnaissance d’une ville où j’ai vécu longtemps et beaucoup. Home, sweet home, very far in the night…

Que te dire ? Délirer ou pas ? Le monde est un délire… Arc-en-ciel, sourire du ciel, petit point perdu sur une terre immense, visages de gens qui ont le temps, enfant qui sourit, enfant, partie de la grande fête du Monde. J’ai envie de me laisser empaqueter comme un colis, ou encore glisser sur l’eau, un long fleuve qui irait jusqu’à chez moi.

Je prends la route de Delhi d’ici quelques jours, ne m’envoie rien.
Voilà, disparaître encore une fois…

Ciao
La petite va-nu-pieds.
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Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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6 mai 78 –

Très cher,

Elle aura mis du temps à se décider cette dernière de India… Ça y est, la frontière Afghane a réouvert, dans deux jours nous y partons à travers le Pakistan, à bord d’un mini-bus Leyland, 10 people allant vers la capitale, Paris. It’s a long way going home… Si l'Afghanistan était resté fermé, il nous aurait fallu descendre sur Quetta, et alors là, bonjour la chaleur !

Little Kid Cola is happy, il joue avec deux petits Italiens dans le camping où notre chauffeur est en train de remonter son moteur, qui avait trop chauffé sur la route Kathmandu-Delhi. Voilà une semaine qu’on attend dans la chaleur, 40°. Heureusement, le camping est ombragé, avec des pelouses, des douches, un bar où little Cola va se ravitailler en coca, de temps en temps, avec une roupie fifty paisa. C’est la saison des mangues, trois roupies le kilo, elles sont délicieuses…

Bientôt tu reverras la petite Va-nu-pieds, plus petite que jamais, avec son grand copain Cola, compagnon de voyage au poil maintenant ! On aura envie de rire pour secouer la tristesse des yeux tristes, envie de revoir le monde avec un autre œil, ou plutôt une tête différente. Il y aura de l’action, pour ma part tout au moins. Je me sens fatiguée physiquement, mais une énergie de feu, avec l’image d’un sadhu qui est entrée dans mes yeux un jour sur une ghat de Bénarès, et celle d’un grand zébu blanc, attelé, qui attend son maître. Il boît son thé, tous les jours à la même place, un regard pas possible… La conscience d’un lieu, la façon dont les gens se move là-dedans… Des sujets d’occupation pour mes prochains mois en France. L’heure du retour… Heureusement, j’ai un mois pour le voir venir, le temps de le vivre… J’ai acheté deux disques de flûtes, sitar et tablas, pour l’adoucir…

Meilleures pensées à toi

La petite va-nu-pieds.

PS. Ecris-moi à la GPO d’Istambul.
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À: Babeli  23 septembre 2005 à 22:35

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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16 mai 1978

Salaam aleikum

Me revoilà dans les contrées musulmanes, je refais la route dans l’autre sens à quelques mois d’intervalle, et je repasse dans les mêmes endroits : Kabul, la Flower house… Maalik et sa grande cape brodée d’étoiles de toutes les couleurs, qu’il jette sur ses épaules en un geste de mage… Tous se disputent pour que les rares étrangers séjournent chez eux, ils offrent de fumer gratuitement… En ville, des tanks renversés, et personne pour s’inquiéter : ils n’ont pas l’air de réaliser ce que signifie l’entrée des Russes dans leur pays, cela ne les inquiéte pas. Je n’ai pas beaucoup d’info, ne sait que penser… mais j’ai bien peur pour mes amis afghans. Ce sont des gens sans malice, extrêmement amicaux, curieux de tout… Ils aiment à discuter avec les étrangers, ils aiment brasser des idées… Ils ne savent pas la méchanceté.

Bientôt l’Iran, les mulets, deux jours à la Caspienne, dix personnes qui font route vers la France dans un Leyland tout blanc… Cola sait qu’on retourne en France, il est content mais sans plus, ça lui plait bien de voyager. Des fois il dit « pourquoi mon papa il est toujours à Béziers ? » La route semble bien longue quand même. Que de journées, de nuits de bus, de villes différentes, de coutumes qui changent à mesure de notre avancée, à chaque passage de frontière : l’habillement, les boutiques, la bouffe, les prix, la monnaie, le climat, les moyens de locomotion sur la route. Les oiseaux ne se montrent pas comme en Inde, plus de buffle non plus…

Dans le bus il y a un couple de québécois, c’est le fun de les entendre parler, écouter les histoires de Montréal, penser à ses histoires à soi… Ah ! Les infections… ça n’arrête pas ! Des petits bobos, mais tout le temps tout le temps : le doigt, le pied, le genoux, y en a marre ! J’ai hâte de me décharger du souci de Cola, ne plus avoir à veiller en permanence à son bien-être, soigner la moindre plaie, le faire manger, propre et tout… J’en ai encore pour un bon mois.

D’ici à là-bas, un grand salut.
Bons baisers d’Hérat avec des mouches tout plein autour de moi.

La petite va-nu-pieds.
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À: Babeli  23 septembre 2005 à 22:51

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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L'Iran

En Iran, nous dormions sur le bas-côté des routes, avec une simple couverture… Arrivés à Tabriz, nous nous sommes arrêtés à l’entrée de la ville, un camp avec des sortes de yourtes, camping oriental… Le proprio nous a accueilli avec force démonstration d’amitié, offert le thé, et le lendemain, nous avions été dévalisés…

Moi je n’avais plus rien : passeport, argent… envolés ! Le couple de Québécois n’avait plus d’argent, un Hollandais déplorait sa collection de sabres, un autre ses pierres… Mais moi et Cola ne pouvions plus passer de frontières. Nous avons perquisitionné le logis de notre hôte, en vain.

Le Leyland devait s’arrêter une semaine à Istambul, car la plupart des voyageurs n’allaient pas plus loin, il fallait en trouver d’autres pour partager les frais. Nous fixâmes un rendez-vous, et je repartis à Téhéran en compagnie des Québécois. Ce fut une belle galère : refus de l’hôtel Amir Kabir – le seul qui acceptait des étrangers à l’époque – de me donner une chambre, nuit blottie dans le renfoncement d’une boutique, harcèlements, une bonne âme a fini par m’emmener dans un dortoir de travailleurs, une trentaine d’hommes ronflants, surtout ne pas faire de bruits, et repartir dés les premières lueurs du jour… Direction la police, crise de larmes, ils téléphonent à l’Amir Kabir les sommant de me loger… puis ambassade, reçue comme une malpropre… attente d’un laisser-passer… Je suis restée une semaine à Téhéran, ce qui m’a permis de constater le changement avec mon séjour à l’aller. J’avais été frappée par les tenues vestimentaires –jeans, mini-jupes, cheveux teints – et les fast-food, l’Iran était vendue à l’Amérique… Les portraits du shah étaient partout, c’était obligatoire. À mon retour ils avaient disparu des murs des boutiques… Je garde de cette semaine un souvenir de chaos, de paradoxe, et la couleur qui me vient est le noir, du noir partout….

J’ai du attendre une semaine sans argent le mandat qui me permettrait de continuer la route. Les Québécois avaient été dépanné par leur ambassade, ils ont eu la gentillesse de me prêter de quoi tenir en attendant, je n’avais d’argent que pour du riz blanc…

J’ai rencontré durant cette semaine des gens admirables… J’allais chaque jour à l’ambassade dans l’espoir de l‘arrivée de mon mandat, et je passais devant un petit cordonnier. Mes sandales éculées étaient en miettes… Un jour il m’arrête : Sister, donne tes sandales, je vais te les réparer. Je n’ai pas d’argent Donne tes sandales ! Pendant que je te les arrange, va manger de ma part au restaurant du bout de la rue. On ne te demandera rien. Et prend bien ce qu’il faut pour le petit !

Lorsqu’on est dans la détresse, un geste si minime soit-il… Que dire ? Les paroles de Brassens collent tout à fait :
« Ce n’était rien qu’un peu de bois, mais il m’avait chauffé le cœur
et dans mon âme il brûle encore, à la manière d’un grand festin ! »

Et cette femme, une autre fois, qui s’était levée de sa table pour apporter sur la mienne une succulente boisson au yaourt, des brochettes odorantes… Je ne demandais rien…

Et il y a eu l’inverse : des hommes qui - pour m’aider disaient-ils - me faisaient des propositions alléchantes, mais dés les premières paroles se révélaient sales, humiliantes…

À la fin de la semaine, les 500F que j’avais demandés étaient arrivés, et je réalisais que si je ratais le rendez-vous fixé avec le Leyland devant la Mosquée bleue d’Istambul, je n’aurais jamais assez pour atteindre la France… Quelle ne fût pas l’émotion de tous lorsque j’arrivais là… Le départ était fixé pour le lendemain…

Alors une dernière lettre ? La lettre du retour…
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À: Babeli  23 septembre 2005 à 22:58

Re: La petite va-nu-pieds, I – La route des Indes 1977

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Fin juin 1978

Trés cher,

Ce soir, hi hi, arrivée des Indes chez les Bop’s, hi hi, un lit ! Et ma musique d’un Baba qui chante au son des Tablas… Que c’est bon ! À part une batterie de casseroles en cuivre accrochées au mur de la cuisine, et même que quand on est à table on se voit dedans, je ne vois rien de changé ici. Les mêmes tableaux, portraits d’une époque que l’on nomme renaissance, présentant des gens qui ont l’air de s’ennuyer, terriblement… Demain, si j’arrive à convaincre, je remplacerai tout ça par des choses vivantes, colorées.

Les paroles d’habitudes qui se traînent, un peu pressées toutefois, hé hé, ça fait du temps qu’on s’est pas vu. D’un coup tout est banal, avec un fond de renaissance, une rematérialisation de ma personne dans ma vie, quelque chose que j’ai interrompu quelque part, et que je reprends à un autre endroit…

Gaieté d’exister en ce monde. Il y a des gens, lorsqu’on se trouve face à eux, ils vous envoient une formidable quantité d’énergie, elle va se stocker à votre insu dans un coin du cerveau et vient au bon moment envahir le cœur. C’est comme une réserve de bonheur…
(…)

Merci à ceux qui ont lu ces textes du passé des âges et des moments. Dans un mois exactement ma besace reprend du service, mes pieds m’emmènent encore une fois – la onzième - dans ce pays qui est un peu devenu mien… Onze, le chiffre de Vishnu…
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