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. NORD LAOS, 2007, 40 jours de balades, sans guide, vers les confins de la province de Phongsaly En compagnie des minorités ethniques montagnardes : les Akha, les Hô et les Lolo, les Hmong, les Yao, les Sila... Septembre et octobre 2007 . . . . En 2006, à l'extrême nord du Laos, une première balade de 34 journées, seul et sans guide, dans les montagnes de la fascinante province de Phongsaly (résumées > ICI), me permettaient d'y effectuer quelques repérages. Retour sur les lieux en 2007 pour me diriger, à nouveau seul, à pied et très lentement, vers les extrêmes confins de la province. Après cette fois 40 journées de balades et toutes les nuits passées chez l'habitant, il en reste les souvenirs que je propose de résumer ici. Juste le temps d'en apprendre un tout petit peu plus sur cette étonnante enclave isolée du monde, et même du reste du pays. Alors, parmi d'autres anecdotes ou faits observés là-bas en compagnie des minorités ethniques montagnardes : des rituels chamaniques de guérison chez les Hô et chez les Hmong ; la culture du riz en forêt de pente ; une ahurissante journée de navigation sur la portion la plus sauvage de la rivière Nam Ou ; un sacrifice rituel d'une chèvre, cinq cochons, deux poules et douze poussins dans un village Akha ; la récolte de l'opium puis "l'art" de le fumer ; les pieds réduits d'une grand-mère "chinoisante" ; un séjour de quatre nuits dans un même village Akha pour bien laisser le temps aux villageois d'apprivoiser l'étranger et vice-versa ; des maisons de l'ethnie Hmong abritant plus de cinquante personnes ; le cœur de la très isolée réserve naturelle de Phou Den Din ; des marchands de cheveux itinérants chinois ; une rencontre avec la très minoritaire et discrète ethnie Sila ; un trafic transfrontalier de papillons ; les délirants accoutrements des femmes Akha ; des geysers d'étincelles lors d'une fête bouddhiste ; la première présence d'un falang, d'un blanc occidental, dans certains villages depuis plus de 15 ans, et assez probablement premier touriste depuis toujours.
phongsali pongsaly pongsali pong saly pong sali phong saly phong sali ou tay outay ou-tay u-tay u tay ouneu ou neua ouneua phy den diu phi den diu phou den din phu den din | |
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. Nord Laos, 2007 40 jours de balades, sans guide, vers les confins de la province de Phongsaly En compagnie des minorités ethniques montagnardes : les Akha, les Hô et les Lolo, les Hmong, les Yao, les Sila... Septembre et octobre 2007 . . . Je peux envoyer une version Word et/ou PDF du texte sur demande. Cela représente un peu moins de 100 pages Word (non mises en page). . . . Jours 1 & 2, Le salaire du fonctionnaire Jour 3, Transports (1) Jour 4, Transports (2) Jour 5, Transports (3) Jour 6, L'opiomane Taï Lü Jour 7, Exubérance féminine Akha Jour 8, L'eau rare Jour 9, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (1) Jour 10, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (2) Jour 11, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (3) Jour 12, Vannage du riz et rongeurs Jour 13, Addiction à l'opium Jour 14, Pipes à eau (bang) Jour 15, Autels aux "esprits" & Rituel de guérison Hmong Jour 16, Navigation, chasse, pêche, nature et traditions Jour 17, Parure des femmes Hô Jour 18, Les marchands de cheveux itinérants chinois Jour 19, Résolution publique d'un conflit Jour 20, Recensement tardif Jour 21, Sangsues & Buffles en forêt Jour 22, Fumer l'opium (1) Jour 23, Miel sauvage Jour 24, Cuisine Akha, fours et foyers de cuisson Jour 25, Maladie Jour 26, Sacrifice : chèvre, cochons, poules et poussins Jour 27, L'œuf en cadeau de départ Jour 28, Décorticage du riz Jour 29, L'esprit de la rivière Jour 30, Le marchand de cheveux français Jour 31, L'ethnie Sila Jour 32, Fait divers Jour 33, Fête des fusées Jour 34, Culture du riz chez les montagnards Jour 35, Récolte de l'opium Jour 36, Parure des femmes Yao Jour 37, Tissage du coton Jour 38, Sans titre Jour 39, Trafic de papillons Jour 40, Premier falang depuis seize ans Jour 41, Fumer l'opium (2) Jour 42, Sans titre Jour 43, Dernière étape Jour 44, Transports (4) Jour 45, Transports (5) Jour 46, Transports (6) Jour 47, Dim-sum et soupes de nouilles Jour 48, Un temple | |
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Jours 1 & 2, Vientiane, Le salaire du fonctionnaire Un fumeur d’opium se tient, à l’extérieur, sous la coursive de la pagode qui fait face à mon hôtel décrépit, de l’autre côté de l’étroite ruelle qui sépare les deux édifices. Bien qu’ayant tendu une bâche autour de sa natte pour se protéger des regards, il ne sait pas que moi seul peux néanmoins l’observer à la tâche et distinguer le moindre de ses gestes, du petit balcon de ma chambre située au deuxième étage. Il ne semble pas être moine car son crâne n’est pas rasé, mais en tout cas c’est certain, les religieux bouddhistes le tolèrent, et le protègent même. À Vientiane, petite capitale du Laos, quelques hôtels flambants neufs apparaissent de temps en temps, mais le mien se détériore sérieusement. Une nuée de souris a colonisé le cagibi de rangement du matériel de ménage qui fait face à ma chambre et régulièrement une d’entre elles s’engage dangereusement dans l’escalier descendant et se retrouve coincée, sans issue, sur le palier intermédiaire. Par contre, pour une fois, pour un hôtel de cette catégorie, les cafards ne sont pas en trop grand nombre dans les salles d'eau. Arrivé au pays un dimanche soir ; visite au bureau de l’immigration dès le lundi matin pour y déposer mon passeport, puis à nouveau l’après-midi pour y récupérer ma prorogation de visa. Le fonctionnaire qui m'a reçu m’a paru sans scrupules. Car c'est bien la première fois que l’on ne me fait remplir aucun formulaire écrit pour cette opération administrative, pas le moindre, et que l'on ne me remet même pas, après dépôt de mon document d’identité, aucun reçu, aucun justificatif. Bref pas le moindre papier, pas la moindre trace écrite de toute la démarche. Alors, quittant l'endroit en y laissant là mon précieux passeport et mes quarante dollars de frais légaux, j’ai bien craint que plus tard, à mon retour, j’y retrouverais un fonctionnaire "zélé"… et vénal. J'y suis donc revenu l'après-midi, arrivé là avec plus de trente minutes d'avance sur l'horaire convenu. À peine entré dans ces sordides locaux d'état, mon fonctionnaire s'est avancé vers moi et m'a accueilli les bras ouverts, comme s'il ne fallait surtout pas que je m'adresse en premier lieu à un de ses collègues. Sans histoire il m'a rendu mon passeport alourdi de quelques tampons, qu'il tenait déjà à la main. C'est clair, il m'attendait, moi seul, guettait même mon arrivée ; il m'a semblé effectuer là sa seule tâche de l'après-midi. Alors, ces quarante dollars-là, je crois savoir quel très court chemin ils ont emprunté, ils compléteront un salaire mensuel officiel d'un peu moins de vingt cinq euros. Ensuite, dans cette bourgade nonchalante, après ces forts peu passionnantes démarches administratives corrompues et en attendant le grand départ vers le nord : flânerie, visite de marchés, gastronomie, repos pour se refaire, se remettre du décalage horaire. | |
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Jour 4, Oudomxaï, Transports (2) Les 200 kilomètres éloignant Luang Prabang d'Oudomxaï s'effectuent normalement en environ six heures, mais ils nous en ont cette fois nécessités treize. Très grosse casse dans la boîte de vitesse et voilà nos chauffeurs sans outils contraints d'interpeller les quelques rares véhicules de passage pour se faire prêter les clés mécaniques indispensables à une tentative de réparation. On a perdu, ou cassé, un boulon ; un boulon important, un boulon qui immobilisait en place un gros engrenage. Alors, pendant cinq heures, on bricole, et on ausculte le bus entier, et dans ses moindres recoins, pour essayer d'y prélever LE boulon de rechange. Mais que nenni, on ne retrouve pas le même modèle. Alors, très naïvement, on ose tenter le boulon… en bois, taillé à la machette dans une branche sèche ramassée au bord de la route. Un bout de bois dans la boîte de vitesse ! Qui ainsi prendrait feu immédiatement. Pauvres gars, vous êtes pitoyables, cela en devient risible, arrêtez de vous prendre pour des cadors uniquement parce qu'on a osé vous confier un bus à vous seuls ! Et reconnaissez enfin votre échec qui, cette fois, est total ; mais admis après néanmoins deux tentatives de boulons en bois. Alors on se résigne, mais un peu tard, à téléphoner à Oudomxaï, afin qu'ils nous envoient un nouveau bus. Attente, au bord de la route, près de la boîte de vitesse éventrée et une énorme et épaisse marre d'huile brûlée qui se répand. Je ne suis pas l'unique touriste dans le bus, il y a aussi deux japonais ; ils effectuent une espèce de tour du monde et, étant déjà passés par l'Afrique, ils transportent dans leurs bagages quelques instruments de musique à percussion. Ils animent l'attente, et font bien rire tout le monde. | |
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Jour 5, Boun Neua, Transports (3) Long trajet vers le nord, la toute dernière portion de route asphaltée se termine, pour laisser place à une piste ancestrale, défaite, caillouteuse, poussiéreuse. Dix heures de ballottements, de sursauts et de suffocation. Malgré les splendides paysages, accidentés, sauvages et verdoyants, il y a des moments où l'on souhaiterait sincèrement être ailleurs. De temps en temps, marchant le long de la piste avec leur hotte sur le dos, une ou plusieurs femmes de divers groupes ethniques Akha. Ce sont d'abord, aux environs du district de Boun Taï, les Akha Oma et les Akha Luma puis plus loin, à l'approche de celui de Boun Neua, les Akha Botche. Elles sont presque toujours vêtues des parures traditionnelles caractéristiques de leur groupe d'appartenance ethnique, toutes différentes et toujours très surprenantes. Des tuniques très colorées de motifs de tissus patchworks, et scintillantes de plusieurs bijoux et pièces monétaires d'argent massif (les vieilles piastres indochinoises et tout aussi anciens dollars chinois) utilisés ici en décoration, sur les bustes ainsi que sur les délirantes coiffures dont on reparlera. Ces districts de Boun Taï et de Boun Neua, à ce jour absolument pas visités par le tourisme car trop difficiles d'accès dès que l'on veut gagner les hauteurs et les villages montagnards isolés qu'elles cachent, abritent eux aussi une richesse et une diversité culturelles inouïes ; un jour, ici aussi, il faudra s'y arrêter puis s'y balader durant quelques semaines. | |
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Jour 6, Ban Moukhang, L'opiomane Taï Lü Enfin on y est, presque ! Après trois longues journées de bus, il ne reste plus aujourd'hui qu'une heure de transport à effectuer, mais à nouveau lent, très secouant et poussiéreux. À partir d'ici ce n'est plus un bus mais un songteaw (une camionnette dont le bac arrière, ouvert sur l'extérieur, a été aménagé avec deux bancs puis surmonté d'une armature et toiture de tôle) qui effectue le parcours, un seul quotidiennement sur cette toute dernière piste carrossable du nord de la province. Descente aux environs du village de Ban Sone Neu, habité par l'ethnie Taï Lü dont on reparlera. Mais c'est d'encore un peu plus loin, en pleine campagne, de là où se situe le départ d'un chemin, que je vais réellement entamer ces balades, en me dirigeant dans un premier temps, grosso modo car je n'ai défini aucun itinéraire précis, vers le cœur de cette fascinante et à ce jour quasiment pas visitée, province de Phongsaly. Le premier village à rejoindre est celui de Ban Moukhang habité, ainsi que probablement quelques autres hameaux proches que j'espère également traverser un peu plus tard, par l'ethnie Akha. Là bas, c'est un des territoires des Akha Nutchi, probablement le groupe ethnique Akha dont les femmes portent les plus étonnantes et "délirantes" parures, d'impressionnantes tuniques et coiffes que l'on décrira plus tard. Ban Moukhang se situe vers l'est, à un peu plus de cinq heures de marche d'ici, de l'endroit où le tout dernier transport m'a déposé. Mais ce village je le connais déjà car j'y suis passé l'an dernier. J'y fus même resté trois journées, "retenu" là car venant d'y perdre dans le torrent tout proche une de mes deux précieuses sandales de marche, m'empêchant alors à l'époque de pouvoir m'aventurer plus loin et m'obligeant à faire demi-tour. Comme je connais donc déjà également bien le chemin qui y mène et qui est un des rares de la région à être, mais avec difficulté néanmoins, motocyclable, je décide de le parcourir à mobylette. Il s'agit seulement de convaincre un des quelques paysans de Ban Sone Neu possédant ce type de véhicule de m'y transporter, moyennant une rémunération honnêtement mais fermement négociée. Ainsi, l'an passé, j'avais déjà pu constater l'état de délabrement avancé de ce chemin et cela, loin s'en faut, ne s'est pas du tout arrangé depuis. Ce sont toujours, d'un côté les mêmes portions entières écroulées dans le ravin et de l'autre bord, effondrées depuis le flanc abrupt, encore de plus nombreux gros arbres, gisants en plein travers du sentier et accompagnés d'éboulis de terre et de cailloux. Sur de nombreux passages il faut donc marcher, parfois aussi soulever la mobylette au dessus des obstacles. Sur d'autres, roulant sur les cahots ou dans les ornières de boue, ou encore à la vue du gouffre proche, on sert les dents ! On croise un marcheur, un homme revenant juste du village de Ban Moukhang et se reposant au bord de la piste. Durant sa courte conversation avec mon chauffeur je distingue clairement quelques paroles, et notamment celles-ci : "je reviens de Ban Moukhang" et "opium". Cet homme est Taï Lü, ethnie non cultivatrice de pavot et très peu consommatrice de la drogue ; il doit donc s'approvisionner chez les montagnards, d'où justement il revient. Aux villageois Akha de Ban Moukhang, je rapporte environ quatre-vingt photos, réalisées l'an passé. Distribution un peu chahutée et "hargneuse", comme il faut s'y attendre avec les Akha, populations de tempérament légèrement "turbulent". Puis chaque photo disparaît en quelques minutes, toutes sont enfouies au fond des replis des étonnantes tuniques féminines puis emportées dans les maisonnées concernées. Évidemment, comme d'habitude, il ne faut surtout pas en attendre remerciements et fortes expressions d'émotions quelconques. Un peu de joie et de surprise, c'est tout. Les clichés, ils seront longuement inspectés plus tard, dans l'intimité. La morphologie du village a un peu changée depuis l'an passé. À l'époque, tout nouveau phénomène dans la région, j'avais déjà remarqué que la tôle ondulée, en remplacement des toitures végétales trop rapidement périssables et exigeant de longs travaux de mise en œuvre, s'implantait de plus en plus dans les villages, mêmes les plus reculés. Désormais un peu plus d'un quart des quarante maisons en sont équipées, contre deux seulement l'an passé. Ce sont des tôles ondulées bon marché, légères, mais néanmoins toutes transportées à dos d'homme sur les 27 ou 28 kilomètres nous séparant de Ban Sone Neu. Comme il fallait s'y attendre, les villageois de Ban Moukhang ne comprennent pas du tout ma démarche. Ils ne conçoivent absolument pas la raison de mon retour, un an après, dans leur misérable village, qui ne présente à leurs yeux aucun intérêt pour une personne extérieure. Le concept de tourisme leur est totalement étranger, inaccessible même. Alors, les conversations ayant traits aux raisons de ma présence ici vont bon train. Pour eux, je suis forcément motivé par une démarche professionnelle, intéressée ou monétaire en tout cas, et qu'ils ne peuvent saisir. Les photos remises ? Je n'en ai réclamé aucun argent, cette action là aussi leur est très étonnante et incompréhensible. Peu après mon arrivée en début d'après-midi, l'on a même prévenu le nay ban de ma présence, le chef du village, que je n'avais pourtant même pas rencontré, des trois jours passés ici l'an dernier. Il est venu me voir, m'a un peu questionné, mais s'en est vite retourné à ses activités, moyennement rassuré. Bref, je ne peux plus trop m'éterniser ici. | |
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Jour 7, Ban Soulivang, Exubérance féminine Akha Départ au petit matin de Ban Moukhang. À partir d'ici c'est l'inconnu pour moi. Cette année j'ai emporté une carte géographique de la région, d'échelle peu importante (1/250 000) et surtout périmée, datant de presque quatre décennies. Mais elle reste intéressante pour indiquer les emplacements des cours d'eau, l'importance du relief et la position, il est vrai aléatoire, de quelques rares villages ; ceux qui n'ont pas transmigré ou disparu depuis l'édition du document. La vue de ma carte a, hier soir, provoqué son petit effet à Ban Moukhang : alors que l'an passé, des trois jours passés dans ce village Akha, personne ne m'avait réclamé de dévoiler mon passeport, le chef est revenu me voir en soirée, pour le solliciter, dix minutes seulement après que j'eus osé exhiber mon document géographique aux quelques hommes réunis dans ma maison pour la veillée. Je les ai alors à nouveau rassurés sur mes intentions neutres, pacifiques et désintéressées mais je suis dorénavant prévenu : je ne dévoilerai jamais cette carte aux habitants des plaines de la région, les populations les plus paranoïaques et méfiantes vis-à-vis de l'étranger, mais également désormais, étant donné leur réaction observée ici, très précautionneusement aux montagnards. Le prochain village, vers l'est, à deux heures de marche, c'est Ban Sone Taï, à nouveau de population Taï Lü. Tels tous les villages Taï Lü, je peux donc déjà deviner, avant d'y parvenir, qu'il se situera au fond de la vallée, au bord d'un cours d'eau relativement important, et que toutes les maisons seront construites sur pilotis. Arrivé là, pause repas, poissons et crabes d'eau douce. À partir d'ici, il y a un potentiel de balades énormes, il n'y a que l'embarras du choix des directions à emprunter : poursuivre par cette piste qui s'est depuis aujourd'hui réduite en chemin relativement bien dégagé mais étroit et définitivement non motocyclable ou suivre, mais à condition de les repérer, les discrets sentiers escarpés qui gagnent les hauteurs puis les vallées adjacentes, vers d'autres villages de population Akha, et peut-être aussi Hô. Après le village de Ban Sone Taï, pour rejoindre celui de Ban Soulivang, il faut à nouveau marcher durant deux heures, grimper cette fois et, en vue du minuscule mais joli village d'arrivée, on se dit que le léger effort accompli en a largement valut la peine. Douze ou quinze maisons, toutes de bois, de bambous et d'herbes à paillote sont "accrochées" à flanc de colline. La forêt les cerne et pas un seul matériau de construction manufacturé, pas une seule tôle ondulée n'est encore parvenu jusqu'ici. C'est un village Akha, avec donc à nouveau, y déambulant, les mêmes étonnantes silhouettes féminines. La "nébuleuse" Akha vivant au nord-Laos comprend plusieurs groupes ethniques très différents. Il y a les Akha Luma, les Nuqi, les Pouly Nyai, les Nutchi, les Oma, les Pala, les Kopien, les Botche, les Tchitcho, les Chapo, les Eupa, etc. De part une grande et farouche volonté d'indépendance et de continuité, tous ces groupes ont conservé des identités culturelles propres et fortes et ne se mélangent pas du tout socialement entre eux, jamais, en aucun cas. On a beau l'avoir déjà souvent observé, l'accoutrement traditionnel des femmes Akha Nutchi surprend toujours autant à chaque fois. Il y a d'abord le très large pantalon bleu indigo, presque noir, masqué en grande partie par la longue tunique de même couleur sombre, qui recouvre presque tout le corps mais ouverte sur les côtés à partir de la taille. Ces éléments textiles sont entièrement réalisés par les femmes, à partir de coton cultivé par elles-mêmes dans des parcelles de forêt défrichée, près des villages. Leurs confections nécessitent de nombreuses et très longues étapes. Voici, écrite autrefois, une description sommaire de ces laborieux travaux : "Les femmes travaillent beaucoup le coton. Je crois qu'il n'y a que les étapes de la culture et de la récolte de la plante que j'ai manquées. Les fleurs sont ensuite nettoyées, séchées puis égrenées, à l'aide d'un petit appareil de bois fabriqué par les hommes : elles sont insérées entre deux rouleaux tangents actionnés par manivelle et la graine, trop grosse pour s'y infiltrer à son tour s'en détache alors. La fibre obtenue, comme de la ouate, est ensuite battue à l'arc, pour être aérée et distendue, puis est modelée en fuseaux, en mèches de quinze centimètres de longueur desquelles seront extraits, à la toupie, les kilomètres de fil nécessaires. Les femmes disposent souvent de quelques-unes de ces mèches ainsi que de leur toupie dans un petit pot de bambou fixé à leur ceinture, elles peuvent ainsi filer le coton au moindre moment disponible de la journée et le font très souvent, en autre, en marchant. Puis composition des "liasses" de fil, selon plusieurs méthodes, avant l'installation laborieuse des fils de chaîne sur le très sommaire métier à tisser. Puis longues heures de tissage à la navette, puis teinture, puis découpe, puis broderies, ouf !" Les toiles de coton obtenues sont épaisses, lourdes, résistantes et souples à la fois. Ces longues tuniques sombres sont donc décorées de quelques broderies, principalement sur les extrémités des manches, et de rectangles ou bandeaux de tissus patchworks, généralement cousus au niveau du buste. Ce sont des ornements relativement grossiers mais très colorés, réalisés à partir de fils et de textiles bleus, jaunes, rouges et verts. Mais les décorations les plus significatives, également cousues sur le buste, consistent en des séries de pièces de monnaie d'argent de provenances diverses et de parfois deux ou trois rectangles, d'un disque ou d'une rosace, également d'argent et gravés de motifs symboliques. Mais il y a surtout l'exubérante coiffe. La coiffe des femmes Akha Nutchi consiste d'abord en une petite structure verticale de bambou placée vers l'arrière de la tête et recouverte d'une pièce de tissu noir retombant derrière la nuque. Autour de cet ensemble, et plus globalement de la tête entière, est ajustée toute une série d'ornements divers : de très nombreux colliers de fines perles colorées, d'autres de petites sphères ou de cupules d'argent, de chaînettes de même métal et de quelques floches ou petits pompons de laine aux couleurs vives. Quelques autres petits objets métalliques "intrus" y sont presqu'aussi à chaque fois rajoutés, à condition que ceux-ci aient un aspect proche de l'argent : petites clés de cadenas, coupe-ongles, grosses aiguilles, etc. Puis sont accrochées sur les deux côtés de la coiffe, semblant alors comme suspendues à partir des oreilles, deux plus lourdes chaînes d'argent. Celles-ci, composées de larges anneaux entrelacés, descendent au niveau de la poitrine et sont réunies, en ces extrémités inférieures, par à nouveau un collier de fines perles. Ce lourd "collier" est le plus souvent porté sur le buste mais parfois aussi "rangé" dans le dos, pour pouvoir effectuer plus confortablement et sans gêne certains travaux (labour dans les champs, coupe du bois à la machette, etc.). Enfin, les derniers bijoux sont les lourds bracelets d'argent ciselé, jusqu'à deux ou même parfois trois portés par poignet. Tous ces éléments d'argent (hormis les pièces de monnaie) ont été réalisés artisanalement dans les villages par les forgerons. Beaucoup sont anciens car traditionnellement transmis de mères en filles, souvent depuis plusieurs générations. L'argent de provenance, le métal, est issu des petits lingots qui rémunèrent généralement la vente de l'opium, dont on reparlera. Enfin, pour compléter ce détonnant tableau qui surprend et fascine toujours autant, les jeunes mamans en période d'allaitement se déplacent fréquemment avec un sein de découvert. | |
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Jour 8, Ban Nampong May, L'eau rare La promenade de la journée devait logiquement me conduire au village de Ban Nampong Khao, mais c'est à Ban Nampong May que je suis finalement parvenu. Je me suis fait "lutiner", désorienter dans ces décors escarpés, accidentés. Mais surtout, je n'ai pas dû choisir la bonne direction à une certaine bifurcation ; ou encore plus probablement, je n'ai tout simplement pas aperçu, pas repéré la dite bifurcation, tellement étroits et discrets que sont par ici les sentiers, trop peu empruntés et foulés et qui donc, perpétuellement, tendent à disparaître sous la végétation, à y retourner. Le village convoité de Ban Nampong Khao se situerait à deux ou trois heures de marche plus au sud-est. Le village Akha de Ban Nampong May est similaire à celui de Ban Soulivang quitté ce matin : aussi peu peuplé et n'utilisant également que des matériaux de construction naturels. Mais il se situe encore un peu plus en altitude ; peut-être un peu trop d'ailleurs car du coup il n'y a pas d'eau. En cette période, espacée d'encore pourtant trois mois du cœur de la saison sèche, une seule minuscule source est disponible à proximité du hameau. Elle alimente un tout petit trou d'eau, devenant terreuse dès qu'on l'agite un peu trop. On s'y lave, en y puisant de petites bassinées dont on s'asperge ensuite. Et puis, les femmes et jeunes filles y viennent, plusieurs fois par jour, pour la corvée d'eau, la hotte chargée de cinq à sept tubes de bambou d'environ trois à cinq litres de contenance chacun. Trop peu d'eau donc et un jour proche, fort probablement, il n'y en n'aura plus du tout. Alors ce village, comme d'autres parfois, transmigrera, n'aura d'autre choix que de se déplacer vers une zone mieux pourvue. J'en ai fait l'allusion auprès de mon père d'accueil, en lui faisant simplement remarquer qu'il n'y avait "pas beaucoup d'eau à Ban Nampong May". Il a approuvé, l'air dépité et résigné. Le problème semble réel et préoccupant. Allez savoir pourquoi, les Akha de Ban Nampong May ne sont pas particulièrement accueillants. Il n'y a pas aujourd'hui autant de poignées de main chaleureuses que d'autres jours ; pas non plus d'abus de gestes précautionneux envers le visiteur ; et puis les invitations à boire un verre d'eau dans les maisons, pourtant normalement partout rituelles par ici, ne sont pas aussi nombreuses qu'ailleurs. Et puis il y a l'argent. Partout, dans chaque village, ça les obsède toujours un peu ça, les farouches hommes Akha mais ici il y a un peu plus d'insistance qu'ailleurs. Mais comme désormais à chaque fois, toutes les allusions et questions ayant pour but final caché d'estimer le montant de ma fortune personnelle présumée sont vite éludées par des blagues et des bêtises. Et aussi je n'hésite plus à simplement refuser d'y répondre, à bien faire comprendre, sans ambiguïté, que je refuse catégoriquement de parler "argent". Les femmes elles, ce sont les objets métalliques scintillants qui les intéressent, comme les trois pièces de monnaie de cent lires italiennes que j'exhibe ostensiblement, attachées ensemble et suspendues en pendentif à ma petite sacoche. Elles en pareraient volontiers leurs tuniques et leurs délirantes coiffes, déjà pourtant chargées de chaînes et de cupules d'argent, de monnaies diverses en argent ou sans valeur, de perles et de quelques objets "intrus". Cela a été une bonne idée de me préparer ce petit objet pendentif car il interpelle immédiatement les femmes et les jeunes filles. Agissant comme un aimant, il devient un bon moyen de sceller le premier contact, un bon prétexte de se laisser approcher par elles. Des pièces de monnaies, dont ces femmes Akha sont donc très friandes, j'en garde quelques unes en réserve dans mon sac, comme petits cadeaux de certaines occasions ou autres situations particulières. Ce sont des pièces sans valeur, d'origine chinoise, indonésienne, malaisienne, birmane ou européenne, mais cela n'a aucune importance, il faut seulement qu'elles soient blanches, couleur de l'argent, scintillantes. | |
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Jour 9, Ban Takhao, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (1) Pratique d'une époque révolue, la grand-mère de ma maison d'accueil a les pieds réduits, bandés qu'ils ont été durant leur croissance, durant son enfance et son adolescence, les atrophiant ainsi. Le résultat, ce sont des pieds rabougris, réduits de moitié, ne mesurant pas plus de douze centimètres de longueur, emmitouflés désormais dans des "chaussettes" de bandage et de petits mocassins taillés sur mesure et à l'extrémité effilée. Étonnant endroit pour observer cette curiosité car il me semble que cette pratique était "réservée" aux jeunes filles d'une certaine aristocratie et en aucun cas à des paysannes, de plus ici montagnardes et marginales (appartenant à une minorité ethnique autrefois chassée de Chine et considérée à l'époque là-bas comme sauvage), qui se doivent de disposer de toutes leurs facultés physiques. Ma grand-mère est ainsi handicapée, elle se déplace à petits pas et son équilibre, déjà un peu perturbé par son âge avancé, semble parfois précaire. Le village de Ban Takhao, d'ethnie Hô, est situé au cœur de la province de Phongsaly. Ayant auparavant, avant d'y accéder, appris qu'il constituait une sorte de bourg-carrefour de la région, je m'attendais à une densité de population plus importante et à la présence de quelques infrastructures dignes de son statut, comme peut-être une ou plusieurs fontaines aménagées en ciment, éventuellement aussi quelques maisons en ce même matériau, assurément une petite échoppe vendant les produits de base, etc. Mais non, il n'y a rien de tout cela, Ban Takhao est un village finalement peu peuplé et très préservé, très traditionnel. Des maisons de pisé, des murs de terre armés de bois, très épais mais s'effritant néanmoins, hauts de un mètre cinquante environ seulement mais surmontés de parois de bambou aplati et tressé qui les complètent jusqu'à la toiture. L'espace faisant front à deux façades de chaque maisonnée est clôturé par un parapet de pierres de toutes grosseurs, cailloux et rochers très grossièrement agencés entre eux, simplement empilés plutôt, mais empêchant toutes incursions des bêtes (cochons, buffles et vaches) à proximité immédiate des habitations, à l'intérieur de celles-ci et dans les petites cours abritées qu'ils forment ainsi. Pas comme chez les Yao, les Hmong ou même parfois les Akha, où les cochons peuvent alors, de temps en temps, tenter une incursion à l'intérieur. Ce sont les mêmes pierres, de toutes tailles, qui forment les allées du village, étagé à flanc de colline. Les plus petites sont dispersées en éboulis, puis de très grosses s'agencent, formant comme des marchepieds aidant à franchir les ruissellements d'eau, les flaques de boue et les déjections animales mélangées. Une quarantaine de maisons composent le village, et ce sont donc autant de très étalées toitures de chaume qui retombent bas devant les murs de terre, offrant ainsi de larges auvents sous lesquels on peut s'asseoir à l'extérieur, à l'abri du soleil et de la pluie et où sont installés les métiers à tisser des femmes. Ici au moins, grâce aux parapets de pierre, les cochons ne peuvent venir s'y agglutiner à leur tour, auprès des hommes, comme on l'observe souvent chez les Yao. Le gros bétail, les buffles et vaches ainsi que les cochons, déambulent à loisir dans le village, sur les passages escarpés, ou stationnent sur de petites aires jouxtant les maisons-enclos. Les villageois Hô de Ban Takhao possèdent les buffles parmi les plus gros que j'ai pu observer jusqu'alors, des bêtes massives, rondes si elles sont observées de face, et affublées de paires de cornes monumentales. Mais la majeure partie des vaches, une race à bosse sur le dos, pâturent en bas du village, sur le seul pré horizontal, de peut-être un hectare, qu'il était possible d'obtenir dans la région. Car celle-ci n'est que relief, peu élevé (rarement au-delà de deux mille mètres) mais escarpé, pentu. À part quelques minuscules plaines de-ci de-là, il n'y a pas un arpent de terre plate. Ça monte ou ça descend, toujours, inévitablement, que l'on se trouve en forêt, dans les cultures, dans les villages, sur les sentiers surtout. Pauvre de moi, faute de vocabulaire, jusqu'alors je ne savais même pas comment quémander le nay ban, le chef de village. Lacune désormais comblée, c'est dorénavant vers sa maison que je me dirige en tout premier lieu dès l'arrivée dans un nouveau village. Cela rassure, je le vois bien, tous les villageois, que j'officialise ainsi ma visite. Et puis, j'exhibe maintenant presque à chaque fois, en tout cas lorsque je le ressens nécessaire, mes visas puis fais bien comprendre à tout le monde que je ne suis que visiteur, touriste, et en aucun cas "travailleur". Car cette question-là, "Es-tu ici pour travailler ?", me sera immanquablement posée, juste après l'autre, la plus importante, qui est "Es-tu bien seul ?". Après cette présentation de mes intentions désintéressées, suivant le ressenti de chaque situation, je peux éventuellement tenter de dévoiler mes cartes et mes carnets puis interroger les hommes sur mes prochains itinéraires possibles. Les Hô sont "chinoisants" et leur langue n'a aucun rapport avec celles des autres ethnies voisines. Adultes et enfants la pratiquent au quotidien et je ne peux alors parfois même pas essayer de deviner, grâce à quelques mots d'habitude identifiés, les sujets des conversations. Comme chez tous les groupes, les hommes parlent généralement néanmoins un peu le lao mais les femmes non ; alors souvent elles sont obligées de se faire traduire mes quelques propos par un homme. Douze personnes vivent sous le toit, les grands-parents, deux fils et leurs jeunes épouses, d'autres enfants puis des petits-enfants. Cinq ou six fois depuis hier soir deux hommes, dont le grand-père de ma maisonnée puis un autre extérieur à celle-ci, ont effectué des "prières", face à quelques gros bâtons d'encens se consumant et d'autres objets rituels maintenus dans les mains (papier de bambou, grelots de bronze, grosses griffes animales, d'ours très probablement). Il s'agit de longues, lancinantes et très monotones paroles, ou chants, récités sur un ton uniforme, "marmonnés" plutôt. Cela dure à chaque fois entre dix et vingt minutes. Certaines de ces incantations ont eu lieues devant le petit autel aux "esprits" de la maison, d'autres face à une des deux jolies et jeunes mamans dont le bébé, qu'elle porte en bras durant ces "cérémonies" semble très sérieusement malade. Durant ces dernières, les papiers de bambou sont brûlés, les grelots sont agités en accompagnement des dictions et, pour finir, les griffes d'ours sont "caressées" contre différentes parties du corps de l'enfant. Les deux hommes sont chamans, ils tentent ici une guérison. Ces cérémonies ne perturbent pas le déroulement des autres évènements et activités de la maison ; on n'y prête d'ailleurs peu d'attention, chacun poursuivant ses activité et ses conversations, les allées et venues ne cessant pas pour autant. En aucun cas il y a attention intéressée ou silence respectueux. | |
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Jour 10, Ban Takhao, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (2) Parce que la toute jeune maman de la maison est incroyablement jolie, visage poupin rond cerclé du large turban de même dessin (on décrira un autre jour l'élégante parure des femmes Hô) ; parce que le grand-père et les enfants sont adorables ; parce que le village est magnifique ; parce que la nourriture est excellente (il n'y a pas ces deux ou trois plats, inévitables chez les Akha, probablement assaisonnés à la sauce de poisson fermentant dans les tubes de bambou et sentant véritablement la charogne à un stade avancé de pourriture) ; parce qu'il y a une source à deux pas de la maison, (et qu'il n'y a donc pas besoin, pour aller se laver, de suivre un sentier impraticable, boueux et glissant, descendant au fond d'une combe) ; parce que mon lit est seul situé dans la pièce principale ; parce que, même si je suis certain d'en traverser d'autres villages ces prochains jours, je connais très peu les Hô ; pour toutes ces raisons et d'autres, je décide de rester une deuxième journée dans le village de Ban Takhao. Je viens de le solliciter auprès de mon grand-père en lui assurant que demain, c'est sûr, je m'en irai. Réjouissance spontanée des enfants ! Toilette à la source. Des gamins, dès qu'ils ont compris mon intention, m'y précèdent. Les jeunes filles pour leur part, c'est d'un peu plus loin qu'elles m'observent et pour beaucoup d'adultes c'est du seuil des portes ou de l'intérieur des maisons, à travers les fissures et les planches disjointes, ou les parois de bambou très ajourées formant comme des moucharabiehs. Bref, tout de même un peu plus de retenu et de discrétion que chez les Akha par exemple où ce sont souvent jusqu'à une centaine de personne ou même plus qui viennent former un large cercle contemplatif autour du toilettant. Les femmes et les enfants Yao, rapportée des ruisseaux, portent l'eau à la palanche d'épaule, dans deux seaux placés en balanciers à chaque extrémité de la palanche, solide mais flexible "tringle" plate taillée dans l'épaisse paroi d'un gros tube de bambou. Les Akha, entre les fontaines ou rivières et le village, la transportent dans cinq à sept gros tubes de bambous d'environ dix centimètres de diamètre et quatre-vingt centimètres de longueur rangés verticalement dans la hotte dorsale. Plus surprenante est la technique adoptée par les femmes Hô du village de Ban Takhao : elles puisent l'eau de la source et en remplissent un seul mais très long tube de bambou, de diamètre un peu supérieur à ceux des Akha et de parfois jusqu'à deux mètres, ou même plus, de longueur et devant pouvoir contenir au moins quinze à vingt litres de liquide ; il est ensuite transporté obliquement sur l'épaule jusqu'à la maison. Les bébés sont souvent mis à dormir dans une hotte de vannerie de bambou, de celles qui servent à rapporter différents matériaux et nourritures des champs ou de la forêt. Ils sont parfois aussi déposés dans un tabouret de rotin simplement retourné sur le sol ; là ils ne risquent rien car ne peuvent en sortir par leurs propres moyens. Fauteur de trouble malgré moi, il arrive de temps en temps, par cause de ma présence, alors que tous les regards et les attentions sont concentrés sur ma personne et que l'on en oublie le reste pendant quelques minutes, qu'il se produise un "accident" : un bébé tombant d'une hauteur, un cochon ou une vache faisant une incursion dans une rizière ou dans un jardin resté ouvert, des poules parvenant à atteindre une étagère de la cuisine, un feu de cuisson grandissant dangereusement, etc. Le nay ban, à la fois chef du village et chef de ma famille, le père des deux plus jeunes enfants il me semble, est absent de la maison. Il est aux champs et hier tous m'ont assuré qu'il rentrerait en fin de journée. Mais il n'a pas réapparu. Par contre, parce que le village est de taille relativement importante (il réunit une quarantaine de maisonnées), l'on m'a expliqué qu'il y avait ici trois nay ban, trois chefs de village. Mais ils doivent probablement prévaloir chacun de "fonctions", de rôles distincts, administratif, rituel ou autres. Ce matin, deux femmes arrivant de l'extérieur ont parcourues le village, chacune chargée d'une immense hotte en bambou sur le dos. Criant d'abord des paroles dans les allées pour annoncer leur présence et pénétrant ensuite dans certaines maisons, elles y achetaient des animaux capturés ou abattus par les villageois. C'étaient, principalement, différentes espèces "d'écureuils", des roux, des noirs, des volants, des très gros, puis aussi des tortues. Elles repartaient ensuite dans d'autres villages, vers le nord-est, vers là où moi aussi je vais me diriger plus tard. Il y a encore une "prière" pour le bébé malade. Cette fois les accessoires consistent en trois bâtons d'encens et quelques gros poils noirs juste arrachés à un cochon de passage et que l'on ne semble pas avoir particulièrement sélectionné ou choisi. Le tout est ensuite enrobé dans quelques rectangles de papier de bambou puis agité devant l'enfant. Mais cette fois c'est une femme qui s'atèle à la tâche, la "prière" est psalmodiée en cinq minutes. Comme toujours, le chahut ambiant des personnes non concernées ne cesse pas. Les bâtons d'encens utilisés sont confectionnés dans le village, ils n'ont rien de commun avec ceux, minuscules et aromatiques, que nous utilisons parfois pour parfumer nos intérieurs occidentaux. Ceux-ci ont un diamètre comparable à celui d'un stylo et mesurent plus de cinquante centimètres de longueur. Autrefois, dans un village Hmong, j'ai assisté à leur préparation ; c'est une écorce sèche pilée qui entre pour une grande part dans leur composition. En combustion, ils dégagent une fumée épaisse, qui se mêle à toutes les autres qui stagnent à l'intérieur des habitations, à celles des foyers de cuisson principalement et aussi celles des pipes à eau qu'allument en permanence les hommes. Ces fumées noircissent les parois, les charpentes et chaumes de toiture, les objets, les toiles d'araignées envahissantes et jamais ôtées, d'épaisses couches de suie grasse. | |
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Jour 11, Ban Pingxang, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (3) Réveil à 5 heures 30. Il a plu cette nuit. Rien que pour se déplacer dans le village, cela en devient périlleux. La boue est envahissante, jusqu'aux seuils des maisons. Dans les allées il faut essayer de bondir de pierre en pierre mais de larges passages boueux obligent à y descendre, il faut alors se résigner. Hier soir il y a encore eu des "prières" pour le bébé, près du deuxième foyer de la maison, situé juste au pied de mon lit. Je m'y suis alors installé un moment, afin d'être aux premières loges pour le "spectacle". Rituel autour d'un œuf. Il y a toujours les grands bâtons d'encens, mais qui sont ici plantés en terre. Puis l'œuf, que l'on casse dans un bol d'eau. À l'aide d'une herbe verte et souple, on en manipule délicatement le jaune, on le retourne afin de pouvoir le scruter dans tous les sens, de tous côtés, mais sans le percer. Quelques instants de palabres et de vifs commentaires avertis et concentrés ont lieu entre le chaman et la femme de la "prière" aux poils de cochon d'hier. On y ajoute ensuite quelques pincées de tabac, de celui, jaune, fin et très soyeux que les hommes fument dans les bangs, dans les énormes pipes à eau en bambou dont on reparlera plus tard à coups sûrs. Puis quelques herbes hachées ainsi qu'un peu de sel et d'alcool de riz sont à leurs tours ajoutés à la "préparation" ; à nouveau on remue avec l'herbe, à nouveau on scrute et on commente la mixture avec animation. Puis on jette le tout dehors, c'est fini. Tout cela s'est déroulé encore une fois devant la maman portant l'enfant malade. Ce matin plusieurs hommes et femmes rendent visite à ma famille. "Prières", encens, mais c'est plus sophistiqué que les autres fois. Alors qu'il s'en trouve déjà un dans la maison, un nouveau petit autel est improvisé, édifié à la hâte sur une chaise de bois. Y sont déposés un petit pot de bambou rempli de grains de maïs, un petit godet d'alcool, un autre de thé, de petits "drapeaux" faits de bois et de papier de bambou, des plumes et pattes de poulet desséchées puis les bâtons d'encens plantés dans un dernier récipient, fait de vannerie de bambou et contenant du riz cru. D'autres "prières" sont récitées, par un nouvel homme que je n'avais encore pas aperçu une seule fois dans le village. Il manipule une sorte de pendule, une barre de métal ouvragée et suspendue, par ses deux extrémités, à un solide fil de coton. Encore une fois, la scène semble n'intéresser personne, comme finalement très banale. Chez les Hô, chacun semble très précautionneux, très attentionné envers l'autre. Les bébés passent de bras en bras, de ceux des plus jeunes fillettes à ceux des grands-pères. En ce qui me concerne, je perçois que chacun de mes gestes sont observés et que l'on essaye même de devancer mes désirs et mes besoins. Très discret, mis à part durant ses séances de "prière", le grand-père chaman de ma maison ne parle que le soir. Désormais fort âgé, il n'effectue plus que quelques tâches domestiques, entre deux séances de pipes à eau. L'après-midi d'hier, il l'a passée à égrener du maïs ; lentement, très lentement, mais au retour de mes pérégrinations dans le village vingt bons kilos en avaient été obtenus. Par contre le soir, dès que quelques-uns de ses vieux copains l'ont rejoint autour du foyer, il peut se lancer, comme tous les autres hommes, dans de longs, et lents surtout, monologues. Hier soir encore, après pourtant deux nuits passées ici, certaines parts des conversations, je le devinais, avaient traits aux raisons supposées de ma présence ici. Je partirai ce matin. Je soupçonne que les sentiers vont être difficiles, incertains, et il est plus que probable qu'il repleuve au cours de la journée. Mais pour l'instant, dès 7 heures et toujours pour le bébé souffrant, un porcelet et un poulet sont sacrifiés, festin en perspective. Rituel, les morceaux de viande sont présentés à l'autel juste improvisé quelques instants auparavant, et à nouveau, évidemment, des "prières" sont récitées par mon grand-père chaman. Puis tout se précise. Pendant que nous autres les hommes nous gorgeons de lao lao, l'alcool de riz local, particulièrement fort ici et prenant une teinte verdâtre, quelques femmes réunissent des objets et préparent le contenu d'un sac. Puisque les séances de chamanisme n'ont évidemment pas fonctionnées, la jeune maman et son bébé, puis un jeune homme dont je n'ai pu discerner le lien de parenté avec eux vont, enfin, partir vers l'hôpital de Phongsaly, la petite ville capitale de cette province du même nom. Plusieurs hommes remettent un peu d'argent à la jeune mère, car c'est certain, ils resteront là-bas plusieurs jours et rien n'y sera gratuit ; ni le transport pour s'y rendre même s'il s'effectuera à pied sur un tiers du parcours, ni le logement, ni les soins et les médicaments, ni la nourriture, ni l'accueil et les sourires car un montagnard en plaine, tel un rom roumain dans une ville française, ne doit pas s'attendre à une attention de tous les instants, ne doit s'attendre à rien de la part d'autrui. Maintenant il faudrait partir, vers le prochain village, vers Ban Pingxang. J'ai un peu repéré sur la carte, il y aura deux rivières à franchir et il faudra remonter encore un peu dans les hauteurs. Bien que quelques uns d'entre eux me fassent comprendre que le sentier sera difficile de reconnaissance, aucun homme ne semble vouloir m'accompagner. Alors départ seul. Quatre heures de marche effective, pauses non comptabilisées donc. Le cœur de la province de Phongsaly, l'on ne peut s'y déplacer qu'à pied. Tous les ruisseaux, rivières et torrents, quelles que soient leur importance, se franchissent à gué. Des vallées très encaissées, vertes, denses et humides et où la vie animale semble en nombre. J'ai commencé à m'inquiéter au bout de trois heures trente car, pour une fois, tous les hommes interrogés à Ban Takhao semblaient d'accord sur la durée du parcours et m'avaient tous assuré qu'il ne me faudrait pas plus de trois heures pour atteindre le hameau suivant. C'est l'éternelle imprécision des renseignements qu'eux-mêmes les villageois, sans besoin réel de les connaître avec précision, ne vérifient jamais. Les sentiers furent boueux et glissants mais les paysages magnifiques sous les petites averses et entre les nappes de brume. Des forêts denses recouvrant entièrement des collines, de moyennes montagnes escarpées. À l'arrivée dans le village Hô de Ban Pingxang, je n'ai même pas à quémander la maison d'un nay ban puisqu'un homme m'indique immédiatement la maison de l'un d'entre eux. Arrivé là, le second homme, habitant cette demeure, me pointe du doigt celle du premier, juste rencontré auparavant et qui m'a envoyé ici. J'exprime mon incompréhension et il m'invite finalement à déposer mon sac à l'intérieur, résigné, l'air désemparé. J'ai ensuite compris, les deux hommes sont chefs mais mon arrivée inopinée les a perturbé, ils se sont alors rejetés la "patate chaude"… Mais déjà, rassurés par la présence d'au moins un adulte, trente gamins sont arrivés, puis d'autres adultes aussi, certains se contentant de m'observer un instant avant de faire demi-tour. Mais, lorsque l'assemblée se stabilise, c'est le moment de me présenter, de réciter mon habituel discours : "je suis seul ; aujourd'hui j'arrive de tel village et je désire repartir vers telle direction ; je suis français et ne suis ici que pour me promener ; j'ai déjà effectué tel parcours en sept jours depuis le village de Boun Neua ; je repartirai demain et je souhaite passer la nuit dans votre village, est-ce possible ? etc." J'approche assez facilement les Hô. Les hommes surtout car les enfants, du moins dans un premier temps, fuient tous à ma vue. Je leur exprime, comme toujours désormais, immédiatement mes intentions tout en dévoilant mes visas, mais qu'ils ne semblent de toute manière pas capables de déchiffrer correctement. Car sinon ici, une des toutes premières questions à mon intention, après quand même l'inévitable première, celle ayant pour but de bien s'assurer que je sois seul, est de me demander si je suis ici pour le "travail". Cette question-là, je l'ai déjà dit mais je le constate à nouveau et plusieurs fois chaque jour dans cette zone retirée, semble avoir une importance primordiale, semble même presque inquiétante. Quand au fait de bien s'assurer que je sois seul, cela est partout encore plus important. La crainte de voir surgir, me suivant, un groupe de ne seraient-ce que quatre ou cinq autres étrangers est réelle et énorme car c'est certainement une situation qu'ils auraient, sans préparation, du mal à maîtriser. | |
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Jour 12, Ban Phoulikang, Vannage du riz et rongeurs Huit enfants et jeunes gens puis cinq ou six adultes composent ma famille de Ban Pingxang. Le matin, comme partout, ce sont les jeunes filles et les femmes qui se lèvent les premières pour, très tôt, parfois dès 4 heures 30, commencer à effectuer les tâches domestiques. Quand au gamin de sept ans, ce matin il a haché, à l'aide de la machette "à tout faire", les végétaux qui constitueront aujourd'hui le repas des cochons. Les fillettes, après l'avoir décortiqué au pilon à balancier dont on reparlera, vannent le riz, plusieurs fois et durant de longs instants. Car ce village semble avoir un sérieux problème avec les rongeurs de toutes sortes. Le riz que les fillettes vannent, c'est à dire nettoient, trient, débarrassent du son incomestible et des poussières, est "garni" de crottes des bestioles, des déjections des souris et autres. L'opération de vannage s'effectue sur un van, un vaste plateau circulaire réalisé en bambou tressé. Trois à quatre kilos de grains de riz juste pilonnés, c'est-à-dire décortiqués mais encore mêlés à leurs enveloppes (au son), y sont déposés. La manœuvre s'effectue généralement à l'extérieur, près des poules qui vont guetter les miettes perdues, mais parfois aussi à l'intérieur des habitations, les empoussiérant ainsi encore un peu plus. Le riz est, plusieurs fois et en des gestes précis et élégants, projeté en hauteur et là, les particules plus légères de son et de poussières ont tendance à dévier de la trajectoire et à retomber à l'extérieur du van, sur le sol. Mais les déjections de rongeurs, de presque même calibre et densité que le riz, doivent ensuite être ôtées une à une et à la main. Autre signe de réelle profusion des rongeurs dans le village, hier, en fin d'après-midi, deux faucons se sont posés sur un arbre mort situé à l'intérieur de l'enceinte du hameau. Cela a provoqué un peu d'agitation parmi les quelques personnes qui m'entouraient alors. Sur le parcours d'hier il y a eu quelques incertitudes quand aux directions à prendre, aux sentiers à choisir lors des intersections. Comme je l'ai déjà dit, je l'avais un peu pressenti au départ du village de Ban Takhao mais les hommes ne semblant pas trop s'inquiéter que je parte seul, c'est finalement sans l'aide d'aucun villageois que j'ai effectué le parcours jusque Ban Pingxang. Hier soir en revanche, là-bas, dès le repas, un homme a accepté de m'accompagner aujourd'hui, jusqu'au village suivant de Ban Phoulikang. Comme souvent parmi les hommes qui acceptent mes marchés, c'est un opiomane. Ce qui n'est finalement pas surprenant car ces hommes, inaptes à la plupart des travaux lourds des champs et de défrichage des forêts, perçoivent ici la relative facilité de se faire deux ou trois sous. Car il est bien entendu que je rémunère à chaque fois mes accompagnateurs et celui-ci m'explique d'ailleurs clairement, sans aucune ambiguïté ni tabou, qu'il a besoin de cet argent pour se procurer sa drogue. Il est revenu me voir ce matin à 8 heures, mais simplement pour me prévenir qu'il repartait immédiatement fumer et que l'on se mettrait donc en chemin un peu plus tard. Arrivé là-bas, il ne rebroussera pas immédiatement chemin mais, comme moi, passera la nuit à Ban Phoulikang ; on peut donc se permettre effectivement de partir assez tardivement. Pour l'instant, sur ces sentiers, peut-être parce qu'ils sont parmi les plus élevés de la province, il n'y a pas de sangsues, aucune, plus une seule d'aperçue de ces deux derniers jours. Mais après-demain je vais parvenir à la rivière Nam Ou, le cours d'eau majeur qui sillonne la province de Phongsaly. Je vais la rejoindre au début de sa portion la plus sauvage, la plus inaccessible, à l'endroit à partir duquel elle n'est même plus navigable en amont car trop turbulente et dangereuse. Alors, juste avant d'y arriver, le sentier va descendre longtemps, et c'est principalement là, sur ces pentes de fonds de vallée, que la végétation est la plus dense, la plus hétérogène, la plus grandiose, et que les sangsues pullulent. Et justement, un homme vient de me prévenir, elles nous attendent en nombre, ce sera là un de leurs fiefs. Comme prévu, les femmes et jeunes filles Akha des villages traversés il y a quatre et cinq jours étaient très intéressées par mes trois brillantes pièces de monnaies italiennes que j'exhibe en pendentif sur ma petite sacoche en bandoulière. Elles les convoitaient même, elles les auraient volontiers ajouté à leurs tuniques et coiffes, pourtant déjà abondamment décorées d'autres monnaies de provenances diverses. Elles n'intéressent en revanche pas du tout les femmes Hô. Car, en ce qui les concerne, tout juste parent-elles leurs blouses, vestes plutôt (par ailleurs élégamment décorées de fines broderies disposées autour de l'encolure et de l'extrémité des manches) de quelques grelots en argent, fixés à l'extrémité supérieure de la fermeture, au col précisément. Non, elles ce qui leur plairaient, c'est par exemple la petite cordelette d'alpinisme aux couleurs bleues vives qui me sert à empaqueter ma veste polaire. C'est sûr, elle deviendrait immédiatement ceinture, qui doublerait la leur, savamment et finement tissée. Il continue de pleuvoir, la boue se liquéfie. Le soir, dans l'obscurité, on ne s'aventure alors certainement pas à aller assouvir un besoin naturel beaucoup plus loin que le seuil des maisons, à la manière des bêtes, des vaches, des buffles, des cochons et des volailles, très nombreux à déambuler dans le village et à stationner la nuit à proximité immédiate des habitations. Les maisons de Ban Pingxang sont plus sommaires que celles de Ban Takhao. Plus aucune n'est faite de mur de pisé (de terre armée de bois) mais toutes uniquement de légères cloisons de bambou tressé. Quelques unes également de simples et grossières planches de bois débitées, comme toujours chez les populations "chinoisantes" (c'est-à-dire ayant anciennement émigré de Chine) tels les Hô et les Yao, à la main, à la simple hache le plus souvent. Mais malgré tout, malgré l'isolement du lieu, pour confectionner des toitures moins périssables et exigeant moins d'efforts que celles de chaume, quelques tôles ondulées sont parvenues jusqu'ici, transportées depuis un marché de plaine. Quelques familles Hô parmi les plus aisées utilisent des petits chevaux pour transporter leurs charges sur les étroits et très escarpés sentiers de montagne, des animaux issus d'une petite mais robuste race d'origine tibétaine. Ils sont mis à contribution pour transporter le riz principalement, rapporté des rizières les plus éloignées des villages, souvent de deux ou trois heures de marche. Alors, dans ces rizières là, isolées, on y construit des abris plus élaborés et solides que dans les parcelles situées proches des villages car on y passera souvent une ou plusieurs nuits d'affilées, lors des périodes de travaux "lourds", afin de ne pas perdre quotidiennement beaucoup de temps en déplacements. Cela se produira lors des phases de sarclage (de désherbage) principalement, puis de moisson bien sûr, qui constituent le gros du travail dans les rizières. | |
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Jour 13, Ban Phoulikang, Addiction à l'opium Marche durant près de quatre heures hier, dans la boue et sur les pentes glissantes. Un trajet que j'aurais été incapable d'effectuer seul, tellement des doutes se seraient présentés quand aux choix des directions à prendre lors des intersections. Mon guide opiomane est bon marcheur. Par ici tous les hommes le sont mais les opiomanes ont généralement tendance à faire prolonger les pauses, même s'ils ne profitent pas de ces arrêts pour fumer. Il est tombé une fine pluie durant une bonne partie du trajet et les paysages de forêts denses d'altitude prenaient alors des allures "féeriques" au milieu de ces rideaux humides. De tout le parcours, on n'a rencontré, à environ mi-distance des deux villages de départ et d'arrivée, que deux jeunes fillettes, transportant deux sacs de riz sur un petit cheval. À ces altitudes, émergeants d'une nappe de brume, la scène de l'animal non bridé et précédent les deux jeunes filles en habit traditionnel Hô était exceptionnellement belle. Heureusement que j'étais accompagné de l'un des leurs car sinon, dans ce lieu totalement isolé et peu parcouru, je n'ose imaginer leur terreur à ma vue. Deux fillettes seules, envoyées sans adulte aussi loin de tout lieu habité, c'est surprenant, c'est la première fois que j'observe cela. Ce fut possible probablement uniquement parce que la région est peu fréquentée, pas du tout parcourue même probablement en cette saison, hormis parfois par des villageois de Ban Phoulikang et d'autres de Ban Pingxang seulement. Car ce village de Ban Phoulikang serait le tout dernier lieu habité, dans cette direction, du pays Hô. Ça y est, je l'ai traversé de part en part et plus loin ce sera la descente annoncée dans la vallée encaissée de la rivière Nam Ou. Les hommes prédisent cinq heures de marche jusque là, ça en sera probablement donc six pour moi. Dans le village de Ban Phoulikang, c'est déjà décidé dès ce matin, j'y resterai une deuxième nuit. C'est probablement le plus isolé de ce pays Hô et peut-être même de la région, toutes ethnies confondues. Un des plus sommaires de conception aussi. Il réunit une quinzaine de baraques brinquebalantes de bambou et de chaume, seule celle de ma famille d'accueil possède deux murs extérieurs en pisé et il n'y a plus, comme à Ban Takhao, les robustes murets de pierres cernant chaque maison mais seulement, pour certaines d'entre elles, de frêles clôtures de bambou aplati et très grossièrement tressé. C'est mon guide opiomane qui m'y a guidé d'autorité, car elle est probablement habitée par des apparentés à lui. Hier à l'arrivée ici, dès en poche l'argent que je lui ai remis, il s'est immédiatement absenté, reparti vers une autre maison, puis est réapparu une demi heure plus tard, quelques grammes d'opium à la main. Il a alors immédiatement vidé tout le contenu de son petit sac d'épaule du seul matériel à fumer qu'il contenait, puis s'est installé sur une couchette et s'est mis à l'œuvre. Il est très lucide. Je l'ai très bien rémunéré pour son accompagnement durant notre marche. 30 000 kips (2, 30 euros), c'est beaucoup trop, 20 000 kips auraient largement suffit et été plus en accord avec le niveau de vie des villageois de la région. Mais il avait largement argumenté avec ses histoires d'opium manquant. Il a trente six ans. Hier, durant la marche, il m'a raconté qu'il a été gravement malade il y a huit ans et qu'à cette occasion il fut même alors alité durant pas moins de trois mois. Un très sérieux problème aux jambes m'a-t-il expliqué puis mimé. C'est alors à ce moment là, comme d'autres personnes lors de divers et variés accidents et autres problèmes de santé, qu'il a commencé à "flirter" avec l'opium. Car celui-ci est considéré avant tout comme un médicament, le seul disponible dans les villages et est utilisé au quotidien pour combattre la toux, la diarrhée, le paludisme, les maux de tête, etc. C'est aussi, grâce à la morphine qu'il contient, le seul anti-douleur disponible. Bien que traditionnellement réservé aux personnes âgées pour les aider à supporter les maux et autres troubles physiques apparaissant à l'approche et durant la vieillesse, un accident ou une maladie sont effectivement aussi des occasions aux cours desquelles de plus jeunes personnes succombent aussi à la drogue, à l'addiction définitive. Ces personnes là deviendront totalement et définitivement inaptes aux travaux lourds, abandonnant alors à leurs proches un surcroît de travail mais aussi de dépenses car ceux-ci devront tâcher de leur procurer leurs indispensables et coûteuses doses de substance opiacée quotidiennes. D'autres villageois montagnards finiront également par s'adonner à l'opium, hors maladie, sans raison bien déterminée et à tous âges. Mais on peut largement supposer que, pour beaucoup parmi eux, c'est l'avancée vers la pauvreté, l'ignorance et l'insécurité grandissante face à leur avenir qui, augmentant leur désarroi, les fragilisent et tendent alors à favoriser l'opiomanie parmi eux. La spirale se met alors en marche, la consommation d'opium, d'un réel coût, étant facteur de dépenses, de décapitalisation, le processus de progression vers la pauvreté s'accélère. Une autre catégorie de personnes qui finit par s'adonner à l'opium, mais pour leur part involontairement, est celle des femmes. Elles, c'est dans les champs de pavot, lors de la récolte de la drogue, dont on parlera plus tard en détails, qu'elles se "contaminent", par contact épidermique de la substance sur leurs doigts ; une manière comme d'autres mais néanmoins plus perverse et subversive de s'intoxiquer. Elles néanmoins, peut-être pour raison de sagesse supérieure mais aussi probablement par plus grande prise de conscience de leur rôle indispensable dans la survie de leur descendance, parviennent à rester suffisamment actives aux tâches quotidiennes en parallèles de leur séance de fumerie, qui se déroulent alors principalement en soirée, après de longues et fatigantes journées de labeur. Plus que les hommes, elles se réunissent parfois à plusieurs durant ces séances et, pour l'étranger, ces spectacles de trois ou quatre femmes, couchées en chien de fusil sur une natte, orientées dans la même direction et fumant toutes simultanément sont à chaque fois surprenants et déconcertants. Ces séances de fumerie ne sont absolument pas taboues pour l'entourage, on ne s'en cache pas, ce sont des actes quotidiens, des gestes habituels comme d'autres. Enfin, il est aussi parfois donné d'apercevoir un parent "offrant" quelques bouffées de vapeur d'opium à un jeune enfant malade, généralement pris de toux à forts relents tuberculeux. Mon guide-opiomane d'hier, depuis peu après le repas de ce matin à 6 heures, n'a cessé de fumer, et cela jusqu'à cette mi-journée. Lui aussi je l'ai prévenu que je resterais ici pour une deuxième nuit car il s'était déjà proposé à continuer de m'accompagner sur la suite de mon parcours, au moins pour les cinq ou six heures de chemin jusqu'au prochain village, celui de Natchang Tay, situé donc plus bas, sur les berges de la rivière Nam Ou. Pour l'instant, malgré mon départ reporté, il ne semble pas pressé à regagner son village ; alors demain, voudra t-il toujours m'accompagner ou décidera t-il de faire demi-tour ? Le village de Ban Phoulikang est positionné sur le dernier mamelon situé juste avant un "sommet", sur une large aire circulaire de terre rouge, de peut-être cent cinquante mètre de longueur, pentue et largement lézardée de profondes crevasses provoquées par les abondants écoulements d'eau de pluie qui ont lieu durant les mois de mousson. Là-dessus sont disséminées les grandes "cabanes" de bambou, une quinzaine. Pas un seul matériau extérieur à la forêt n'a été nécessaire à leur construction mais du végétal uniquement : bambou, bois, herbes à paillote, feuilles de rotin et autres diverses, etc. En contrebas il y a une peu profonde mais néanmoins très encaissée vallée, et tout autour des sommets verts, abritant de très grands arbres préservés. Comme on l'observe dans d'autres villages également situés particulièrement en hauteur, dans ceux des Yao notamment, celui-ci n'est cerné d'aucune palissade de protection extérieure, faisant soupçonner que l'incursion d'animaux sauvages dans les hameaux élevés est moins probable que dans les vallées. Contrairement à Ban Takhao il y a trois ou quatre jours, on n'aperçoit plus aucune femme porter les lourds turbans ornés en périphérie de macarons décoratifs brodés. Seuls désormais de plus simples et surtout moins volumineux turbans, noirs, ou de vulgaires fichus de tissu coloré manufacturé. Dommage car là-bas, à Ban Takhao, je n'ai pu réalisé qu'une photo de femme affublée de cette délirante coiffure traditionnelle, c'était la jolie maman du bébé malade. Mais il y a toujours les blouses et les tabliers de toiles de couleurs très vives, bleues, vertes ou roses, qui prennent tous leurs éclats à l'extérieur, sur fonds de forêts humides ou d'aires de terre rouge. Je viens de le constater sur ma carte, je me situe environ à la frontière de l'immense réserve naturelle de Phou Den Din qui s'étend, à partir d'ici, sur tous les derniers flancs est de la province de Phongsaly puis sur un territoire encore bien plus grand dans le Vietnam voisin. Là, n'est que de la forêt primaire sur quatre vingt dix-huit pour cent de sa surface et il n'y a presque plus aucun sentier permettant d'y pénétrer. En revanche, contrairement à ce que je croyais jusque encore très récemment, au moins deux villages, de population Hmong, s'y situeraient, y auraient trouvé refuge. Deux villages Hmong très excentrés, des populations que je ne soupçonnais même pas existantes si hauts en latitude dans la province, et situées à presque cent kilomètres à vol d'oiseau du plus proche autre lieu habité par la même ethnie. C'est là qu'il faut absolument aller, en deux jours probablement pour atteindre le premier d'entre eux. J'ai aussi appris que les Hmong de ces deux villages retirés étaient parmi les meilleurs, en termes d'efficacité de rendement, cultivateurs de pavot à opium de la région, au point de consacrer plus de temps de travail à sa culture qu'à celle du riz. Signes de "sauvagerie" et de réelle préservation de la région, je n'ai jusqu'alors jamais aperçu ailleurs, dans d'autres villages, autant de reliques d'animaux chassés qu'ici : peaux de cervidés et d'antilopes de forêts, cornes de ces dernières, plumes de rapaces divers, queues de mammifères non identifiés, dents d'animaux, celles-ci très souvent portées en décorations, en pendentifs aux cous des jeunes garçons, des dents et griffes de félins et d'ours, des griffes de grands rapaces également. Je suis un peu surpris du frêle aspect et de l'état de délabrement avancé du village Hô de Ban Phoulikang mais hier un homme m'a expliqué l'histoire. Son village, le plus isolé de la rive droite de la rivière Nam Ou, va transmigrer. Dans un an, sous les "encouragements" de l'administration, tous les villageois vont partir pour la province voisine mais lointaine d'ici, celle d'Oudomxaï, située plus au sud. Là, ils se trouveront alors plus proche des grandes plaines, des axes routiers, de la capitale, de l'administration donc surtout qui pourra alors surveiller un tant soit peu leurs agissements et les "inciter" plus facilement, par exemple, à abandonner la culture de l'opium. C'est la politique générale des autorités envers les minorités ethniques montagnardes, depuis déjà plusieurs années, de les délocaliser, de les rendre plus "administrables". Le prétexte invoqué de ces déplacements forcés est généralement celui consistant à accuser les montagnards de détruire la forêt avec leurs cultures traditionnelles de friches sur abattis-brûlis, alors qu'il est désormais prouvé que dans la région il n'en est rien, car les paysans, intervenant de manière cyclique, à plusieurs années d'intervalle et sur presque toujours les mêmes friches, la forêt a alors largement le temps de s'y régénérer. Ce matin j'essaye d'interroger d'autres personnes au sujet de cette transmigration annoncée, aucune ne semble infirmer ces révélations mais ni vouloir me renseigner outre mesure à ce propos. Il y a comme une gêne, un tabou, le sujet semble délicat. En tout cas, rejoindre la province d'Oudomxaï, sans charge à transporter et sans bétail à conduire, c'est trois jours de marche puis une lourde journée de transport. Mais donc, en conclusion, voilà qui justifie l'état de relatif délabrement du village, car on n'y entretient plus grand-chose, plus aucuns travaux lourds n'y sont plus effectués. Ma deuxième journée à Ban Phoulikang se déroule au fil des visites de plusieurs maisonnées voisines à la mienne. Accueils, alors que tout le monde a désormais bien eu le temps d'être informé de ma venue dans le village et de mes agissements pacifiques et désintéressés, toujours relativement chaleureux, même si ce sont des femmes seules qui se tiennent dans les maisons avec des enfants. Le point d'eau se situe plus haut, à cent cinquante mètres du village, où suinte du sol une petite et peu abondante source. Comme à Ban Nampong May il y a cinq jours, l'eau désormais trop rare pose ici un sérieux et dangereux problème. Nul doute que la transmigration annoncée du village a aussi pour cause ce phénomène mais nul doute également qu'il doit devenir un bon prétexte de plus pour les autorités de l'effectuer. Car les villageois montagnards, pour la plupart de culture traditionnelle semi-nomade, seraient parfaitement capables, sans aide extérieure et surtout pas celle des autorités, et à condition surtout qu'on le leur permette, de découvrir par eux-mêmes, de choisir parmi ces grands territoires encore vierges et non habités de la province, une autre terre d'accueil plus propice à leur survie. De temps en temps des adultes rapportent de la forêt, en complément de lourds troncs abattus à la hache pour les hommes ou de hottes chargées de pousses de bambou et d'autres végétaux pour les femmes, d'énormes grappes de minuscules baies, graines plutôt, que les enfants dévorent immédiatement, après les avoir simplement transvasé dans un récipient puis salé. C'est très acide comme goût, véritablement immangeable pour nous autres occidentaux, et c'est sans aucun doute de sucre qu'il faudrait les accompagner mais cela, il n'y en a pas ici. Mais c'est aussi évidemment une question culturelle de goût et par "instinct purgatif" qu'ils en usent. Car ce ne sont pas les seuls aliments de ce type que l'on observe dans les villages. En effet, régulièrement, les montagnards mais aussi les lao des plaines, consomment d'autres baies et fruits de ce genre, c'est-à-dire non complètement mûrs, au goût alors acide ou très aigre. Leur rôle est indéniablement de compenser les effets constipants des énormes quantités de riz absorbées chaque jour et à chaque repas. Mais je constate que beaucoup des villageois de la région, depuis quatre ou cinq jours que j'y suis, ne font que deux repas quotidiens, entre six et huit heures le matin et entre seize et dix-sept heures en fin d'après-midi. Chez les populations "chinoisantes" (originaires de Chine) de la région, les Hô et les Yao principalement, maîtres du maniement de la hache, le bois d'alimentation des feux de cuisson est donc rapporté de la forêt, par les hommes pour les plus lourds troncs. Ce sont des portions des arbres qui ont été abattus antérieurement, lors du défrichage de parcelles de forêt, en vue d'obtenir chaque année une nouvelle surface cultivable fertile (ce sont les cultures de friches sur abattis-brûlis dont on reparlera plus tard). Ces troncs d'arbre sont ensuite débités et refendus, toujours à la hache, dans le village par ces experts du maniement de cet outil et c'est un réel spectacle de les observer au labeur, chaque coup porté l'étant avec beaucoup de dextérité et d'efficacité. Mais le bois est aussi, quotidiennement et en quantité, rapporté par les femmes et jeunes filles qui reviennent de la forêt les hottes surchargées de bien moins grosses pièces de bois mais longs, lourds et volumineux fagots de branchages dépassant alors hauts au dessus de leur tête. En cette saison, souvent dans les familles, plusieurs personnes, les jeunes couples et les plus âgés ainsi que des enfants ici tôt aptes aux travaux des champs, sont absents, partis travailler pour plusieurs jours d'affilés dans les rizières les plus éloignées des villages, à généralement au moins deux ou trois heures de marche de ceux-ci. Je ne sais pas exactement en quoi consistent actuellement ces travaux des champs. Peut-être est-ce, suivant la variété de riz cultivé et l'emplacement plus ou moins élevé et exposé des parcelles et donc de leur état plus ou moins avancé de mûrissement, un dernier sarclage ou déjà le début de la moisson. Mais un homme m'a aussi fait une allusion aux "hay yaa fin", aux "champs de pavot". Là, c'est peut-être le dernier apprêtage des parcelles, ou le semis, ou peut-être même déjà un tout premier sarclage, en attendant la récolte qui se fera en février ou mars prochains. Une année, dans un village Akha, j'avais fait l'acquisition d'une étonnante pièce de monnaie dont les femmes, jeunes filles et enfants de ces ethnies parent traditionnellement et abondamment leurs habits, tuniques, coiffes et bonnets. C'était une pièce d'argent d'une piastre indochinoise et dont les Akha se servaient, jusque encore récemment, exclusivement dans tous leurs échanges commerciaux "lourds", c'est à dire ceux de l'opium. La particularité de cette fausse pièce de monnaie maladroitement coulée et non pure d'argent fut qu'une de ses faces était frappée de la mention "Indochine française" alors que l'autre l'était de "Républica Mexicana", prouvant qu'une sorte de marché parallèle frauduleux de ces objets avait eue lieu autrefois. Les Hô, eux, ne sont pas friands de ces décorations monétaires en argent mais quelques enfants, lorsque ce n'est pas une griffe ou dent animale, en portent néanmoins parfois une suspendue autour du cou. Pour eux, ce sont presque toujours de vieilles pièces chinoises en bronze et sans valeur, de celles munies d'une perforation en leur centre. Ici un gamin en porte une dont une face est effectivement frappée d'idéogrammes chinois mais alors que sur l'autre c'est à nouveau "Indochine française" que l'on peut lire. Celle-là, également fausse donc, est de toute manière trop légère pour être de bronze. Chez tous les groupes montagnards, les femmes se lèvent les premières le matin, vers 5 heures 30 au moins, mais assez souvent aussi encore plus tôt. Elles ravivent immédiatement les braises du foyer avant d'effectuer la première grosse tâche qui consiste à aller chercher la dose de riz quotidien dans les greniers, mitoyens des maisons ou du village (car dans certains villages il est convenu que tous les greniers à riz, construits sur pilotis, seront regroupés un peu à l'extérieur du hameau ; ainsi, en cas d'incendie généralisé, la récolte de l'année, le bien le plus important et vital ici, sera au moins préservée des flammes). Le paddy (le riz non décortiqué) doit ensuite subir une petite série d'opération avant de pouvoir être consommé. Il faut commencer par le piller pour le décortiquer, puis le vanner pour le débarrasser entièrement du son non comestible et même toxique, enfin le rincer puis le cuire. Plusieurs autres tâches, culinaires ou non, sont effectuées en parallèle : s'occuper des enfants, de la cuisson de la nourriture des cochons, et d'autres diverses et variées que je ne distingue pas toujours dans la quasi obscurité matinale et ma fin de sommeil. Puis les hommes et les garçons se lèvent. Les hommes vaquent immédiatement à leurs activités personnelles, la mise en action de leur pipe à eau notamment, alors que les femmes continuent à être actives dans la maison, à finir de préparer le repas par exemple. Les hommes s'étirent, puis mangent généralement les premiers ; les aliments seront plus tièdes ou même froids lorsque ce sera ensuite au tour des femmes. Elles mangeront rapidement avant de poursuivre à nouveau leurs activités, en la maison ou en ses abords immédiats, à la source pour la lessive ou pour une corvée d'eau, ou encore en forêt pour la cueillette. Ici, l'eau en abondance c'est le petit ruisseau situé plus bas dont une partie du mince cours est dirigée, en deux ou trois endroits, dans des "gouttières" faites de demi tiges de bambou permettant ainsi de facilement la recueillir même dans de hauts récipients, dans les gros tubes de bambous destinés à la transporter. En revanche les Hô se sont également faits une spécialité de canaliser, toujours à l'aide de gouttières de bambou, ne serait-ce qu'un mince filet d'eau issu d'une source située au dessus du village, vers des réservoirs accolés juste à l'extérieur des "cuisines" de certaines maisons et qui consistent en de gros troncs d'arbre évidés. À cette place on perfore alors grossièrement la cloison de bambou et on peut ainsi y puiser directement et de l'intérieur de la maison de pleines louches-calebasses d'eau. Le village est alors parcouru par tout un précaire réseau de ces demi tubes de bambou pourrissants et fuyants, fragilement élevés en hauteur à l'aide de perches de même matériau, afin de les tenir hors de portée des animaux domestiques. En guise de fil à étendre le linge on utilise de fines tiges de rotin, des pièces de parfois plus de quinze mètres de longueur. Comme pour le bambou, l'intérêt et la qualité primordiale de ce matériau consistent en sa fibre très souple et peu cassante, continue et parfaitement rectiligne. Moins souple que le rotin (et creux) lorsqu'il est entier, une fois débité et refendu à l'aide d'une lame bien aiguisée, le bambou, le matériau roi ici, devient "planches", tiges, liens et lanières de toutes largeurs et épaisseurs utiles pour confectionner milles objets et constructions utiles au quotidien : paniers, hottes et boîtes, enclos, ponts et passerelles, meubles, cloisons, rouets et autres accessoires destinés à travailler le coton, pièges à oiseaux ou à autres animaux, outils variés, instruments de musique, tubes de stockage, gouttières, nattes, pipes, radeaux, etc. Une liste complète et détaillée de toutes ses applications et utilisations possibles serait trop longue, immense même. En ce début d'après-midi du second jour à Ban Phoulikang, je suis aussi allé déambuler parmi les huit ou neuf maisons composant la moitié du village mais disposées un peu à l'écart des autres, celles situées à l'ouest de la plus grosse crevasse traversant le village de part en part et qui reçoit le plus gros de l'écoulement des eaux de pluie. Mais là les habitants, pas encore tous familiarisés avec ma présence dans leur village, ne m'invitent pas tous spontanément. Je peux toutefois leur forcer un peu le geste en venant "d'autorité", de ma propre initiative plutôt, m'asseoir sous l'auvent de leur maison, mais à condition seulement que ce ne soit pas une femme ou des enfants seuls qui s'y tiennent. Quand à mon guide d'hier, en cet instant il fait sa réapparition à l'extérieur, le regard opiacé et s'apprêtant finalement à regagner aujourd'hui son village de Ban Pingxang. Dommage, il était efficace et cela ne m'aurait pas déplu que ce soit à nouveau lui qui continue de me guider jusqu'au prochain village de Ban Natchang Tay. Car demain non plus, encore plus qu'hier même, il est hors de question que je parte seul puisque je devine déjà la particulièrement dense végétation que l'incertain et étroit car trop peu fréquenté sentier traversera, pendant ces cinq heures de trajet vers la rivière Nam Ou. Mais pour l'instant, de retour dans ma maison, on va manger, un peu plus tôt que d'habitude pour que mon guide ait le temps d'accomplir son parcours de retour avant la tombée de la nuit. Une jeune fille vient de rapporter de l'extérieur, d'une autre maisonnée, une tête de chien boucanée. Ce sont les hommes, comme souvent avec les (rares) viandes disponibles, qui vont la découper puis la cuisiner. J'espère juste qu'il y en aura quelques morceaux de frits et que l'ensemble ne sera pas uniquement bouilli. Car avec le cochon, quand il y en a, c'est presque toujours pareil : c'est, le plus souvent, simplement bouilli avec des herbes qu'on le cuisine, parfois aussi néanmoins, mais trop rarement, frit dans de la graisse du même animal ; et ça, c'est vraiment excellent. Fin de repas, mon guide a rassemblé son matériel à fumer et s'apprête à partir. Avec la tête de chien (finalement uniquement bouillie…) il y en a aussi eu une patte que je n'avais pas aperçue jusqu'alors. C'est mon guide-opiomane qui a hérité du pied et qui s'est acharné pendant de longues minutes à en écarteler chaque griffe avant de toutes les ronger entièrement, jusqu'aux phalanges. | |
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Jour 14, Ban Natchang Tay, Pipes à eau (bang) Troubles gastriques comme souvenirs du pays Hô. Difficile de savoir où ils ont pris origine. Dans l'eau non bouillie absorbée quelquefois ? Dans la viande de chien boucanée qui avait une peu perceptible mais indéniable odeur de charogne ? Dans l'utilisation des vaisselles qui toujours sont à peine lavées mais juste rincées et utilisées communément par tous ? Dans le contact des mains avec la bouche, celles-ci trop souvent en relation avec des objets souillés ? Va savoir… Ce matin j'ai recruté mon, mes plutôt, nouveaux guides. Un des deux jeunes pères de la maison s'est d'abord proposé pour m'accompagner ; j'ai annoncé un prix et il a simulé l'indigné. Alors un autre homme présent a bondi sur l'occasion et a accepté mes 25 000 kips (2 €) comme rémunération des cinq heures de marche prévues. Marché conclu, départ immédiat. On passe d'abord par sa maison mais dès rendu là, changement de stratégie, c'est finalement sa mère et un autre fils puis… un petit cheval qui m'accompagneront. Le cheval, pour quatre-vingt centimes de plus, peut porter mon sac. Rare aubaine, il n'y a pas à hésiter une seconde, je vais pouvoir plus aisément apprécier le paysage et aussi surveiller mes pieds, c'est-à-dire m'occuper un peu plus efficacement des sangsues qui devraient être aujourd'hui en nombres au rendez-vous pour les convoiter. Fabuleux sentiers, d'autant plus appréciables que la pluie a finalement cessée depuis hier midi. On longe des crêtes pendant plus de deux heures avant de descendre dans un vallon et d'y remonter à nouveau, vers de nouvelles. De temps en temps on s'arrête, pour cueillir des champignons et des baies, pour laisser brouter le cheval, pour se débarrasser des sangsues par des inspections minutieuses du bas du corps, pour boire de l'eau et se rafraîchir dans les ruisseaux, pour fumer dans les pipes à eau laissées à disposition au bord des chemins, abandonnées là par d'autres puis, lors du tout dernier de ces arrêts avant la descente définitive, pour faucher de l'herbe à cheval et en faire de gros fagots que lui-même portera ; car la mère m'indique que l'on n'en trouvera plus du tout en bas, au creux de la vallée et que là-bas aucun autre végétal ne sera comestible pour la bête. C'est uniquement la mère qui fume dans les pipes à eau de sentiers, pas son fils. Ces pipes, trop encombrantes à transporter lors des déplacements, sont en effet fabriquées sur place puis laissées là, et utilisées ensuite par tous les fumeurs de passage. Celles-ci sont sommaires, sans fioritures et fabriquées en moins de cinq minutes à l'aide d'une seule machette. Elles servent encore même si elles se font parfois vieilles et qu'elles commencent à se détériorer sous les intempéries. Il y en a presque toujours une ou deux de disponibles abandonnées là par d'autres, sur les aires de repos caractéristiques des sentiers : en haut des montées, aux points de franchissement des cols, près des sources d'eau potable, sous les larges et grands arbres particulièrement abritants, dans ou plutôt sous, chaque petit abri de rizière construit sur pilotis. Une pipe à eau, ici appelée bang, c'est un gros tube de bambou de sept à dix centimètres de diamètre et d'environ soixante à quatre-vingt centimètres de longueur. Ce gros tube est transpercé, obliquement et à environ quinze centimètres de sa base, d'un deuxième tube de bambou mais beaucoup plus fin. L'étanchéité du raccord entre ces deux éléments est effectuée à l'aide de simple terre colmatée. L'extrémité inférieure de ce fin tube secondaire trempe dans l'eau contenue au fond du gros tube principal tandis que son extrémité supérieure devient le foyer dans lequel on dépose le tabac à fumer. La bouche et une joue entière du fumeur sont accolées à l'énorme embouchure du gros tube puis le tabac est embrasé. La fumée aspirée devant ainsi transiter par l'eau, de très sonores bruits "glouglouteux" se font entendre tout du long que dure l'action. Au bout de quelques secondes, c'est-à-dire après une ou deux longues bouffées aspirées, les cendres du tabac consumé sont éjectées du foyer, soufflées à l'extérieur par une très brève expiration de la bouche. Mais à ce stade le très volumineux conduit de la pipe contient encore beaucoup de fumée que l'on continue d'aspirer tout en obstruant en partie le foyer, désormais vide de tabac, avec la paume de la main. Le volume de fumée produit et absorbé lors de chaque aspiration est impressionnant, sans aucun rapport avec celui, faible en comparaison, d'une simple cigarette. Trouvant son origine dans les provinces du sud de la Chine toute proche, le bang, la pipe à eau, est utilisée dans toute celle de Phongsaly et a été adoptée par tous les groupes ethniques qui la peuplent, qu'ils résident en montagne ou en plaine. On la rencontre aussi, mais très peu néanmoins, dans la province voisine d'Oudomxaï, puis nulle part ailleurs dans le pays. Chaque maisonnée, sans exception, en dispose d'une ou deux, parfois plus, et presque chaque homme, de la maison ou simplement en visite là, en use abondamment et très fréquemment, transportant en permanence dans une de ses poches quelques grammes d'un tabac jaune, soyeux et très fin, adapté à cette technique de fumerie. Les pipes de maisons sont de fabrication un peu plus soignée que celles, communes à tous, laissées au bord des chemins : l'étanchéité du raccord des deux tubes n'est pas effectué à l'aide de boue sèche mais d'une résine ou cire naturelle quelconque ; le foyer est souvent cerné de trois griffes décoratives sculptées dans les ramifications du bambou ; le séchage de ce bambou vert a généralement été forcé et accéléré par une exposition au dessus d'un feu, ornant ainsi l'ensemble de motifs flamboyants ; puis les rebords de la très large embouchure ont souvent été arrondis, rendant plus confortable son contact avec le visage. Tous les soirs, chaque veillée est inévitablement rythmée, parmi de nombreux autres sons domestiques, de plusieurs de ces bruits d'aspirations "aquatiques". Geste de politesse, lorsque, faisant une pause, un homme tend la pipe à son voisin, il en a généralement préalablement garni le foyer d'une dose de son propre tabac, la rendant ainsi prête à un premier emploi pour le second fumeur. Marche à quatre : le cheval non bridé nous précédant tous, le fils le suivant, moi venant ensuite, puis la mère fermant la marche et s'arrêtant souvent pour cueillir des végétaux comestibles. Arrêt repas, tous deux mangent le riz, emporté comme toujours emballé dans des morceaux de feuilles de bananier, et qui est seulement accompagné ici d'un des types de champignons crus tout juste cueillis. Ce champignon là est chargé d'une sève blanche qui en suinte dès qu'on le brise. On grignote ensuite quelques baies, qui ne sont chacune qu'une fine épaisseur de chair acide autour d'un gros noyau. Puis on repart pour la descente définitive, escarpée et glissante. La nature environnante, conformément aux prévisions, est grandiose et intacte. Il y a beaucoup de très grands arbres, de ceux notamment que l'on qualifie de "fromagers", aux bases des troncs munies de larges contreforts et aux racines envahissantes, retombant notamment directement des premières mais déjà très hautes branches maîtresses, formant de volumineux et très enchevêtrés paquets des lianes. Parmi les autres types de végétations esthétiques et impressionnantes du lieu, ce sont de toutes aussi grandioses fougères arborescentes, des bosquets de bambous géants et de ces sortes de palmiers déployant de gigantesques feuilles en formes d'éventails. Au sol, des sangsues à profusion. Alors que mes deux guides, grâce à leurs tongs, les repèrent facilement et peuvent s'en débarrasser rapidement, régulièrement une douzaine d'entre elles se réfugient sous les courroies de chacune de mes sandales, que je dois alors de temps en temps complètement ôter pour bien les en dénicher et les arracher de leur féroces et tenaces "embrassades" avec ma peau. Puis ça y est, au détour d'un flanc abrupt, on aperçoit enfin, mais de loin et seulement d'un endroit précis, entre deux frondaisons, quelques mètres du cours de la rivière Nam Ou, déjà un peu sonore, grondante. J'ai d'abord cru observer là une simple aire de terre dégagée car l'eau est rouge, opaque, chargée des alluvions drainés de partout par les pluies de ces derniers jours. Parvenu en bas, nous ne sommes plus loin du village de Ban Natchang Tay et l'arrivée dans ce type de hameau, relativement bien administré car de population Taï Lü, mais néanmoins très isolé, se transforme toujours en un évènement un peu "secouant". Ce sont très rapidement plus de cent cinquante villageois qui se réunissent autour de notre petite expédition. Ban Natchang Tay doit réunir une population d'environ cinq cent personnes. Beaucoup de surprises, d'incompréhension, mais aussi d'enthousiasme à l'arrivée de l'étranger dans ces endroits. Une fois la transaction monétaire opérée avec mes guides, on se sépare rapidement, car ce n'est pas la peine de trop les compromettre en m'éternisant à leur côté, ce qui leur vaudra sinon de la part des villageois une profusion de questions à mon sujet. Je n'ai plus qu'à quémander la maison d'un des nay ban, d'un des chefs puis, arrivé là, plus méthodiquement même que d'habitude, à me présenter, puis à énoncer mes intentions : garantir que je suis bien seul, annoncer qui je suis, d'où je viens, où je vais, ce que je fais et ce que je ne fais pas, etc. Puis exhiber mon passeport aux hommes car de toute manière ici, dans ces villages de vallées, occupés par des populations bien plus paranoïaques, soupçonneuses en tout cas, que celles des montagnes, c'est évident qu'il me sera réclamé sans tarder. En plus d'une dizaine d'hommes à l'intérieur puis de plus en plus de villageois s'accumulant à l'extérieur, un second chef est à son tour rapidement arrivé dans la maison, muni d'un petit cahier d'écolier ; il y a noté mon prénom, mon âge et ma nationalité, le tout en caractères lao mais, parce que trop difficile à opérer, a rapidement abandonné en cours la retranscription du nom de famille. Mes guides m'avaient annoncé qu'ils effectueraient le trajet de retour vers leur village en cette même journée mais ils vont finalement, comme moi, passer la nuit ici. Voilà pourquoi on a récolté autant d'herbes à cheval là-haut lors du dernier arrêt, pour pouvoir suffisamment le nourrir d'ici le départ de demain matin. Ce soir, ils ont ici acheté du riz, à la famille du chef qui m'accueille, car il est très fréquent que les montagnards ne parviennent pas à assurer la soudure alimentaire entre deux récoltes successives. La transaction a été marchandée durant plusieurs minutes. Ainsi je comprends finalement le sort du cheval qui nous a accompagné jusqu'ici : il n'était pas du tout prioritairement prévu pour moi et destiné uniquement à transporter mon sac (d'ailleurs j'aurais dû m'en douter car on m'aurait demandé plus d'argent si cela avait été seulement le cas) mais plutôt ceux, lourds de riz, achetés ici au nombre de trois, et qu'il faudra rapporter demain au village. Je ne sais par contre pas où mes deux guides ont passé la nuit, dans quelle maison et à quelle condition. Très bucolique village de Ban Natchang Tay, implanté à peut-être cinquante ou soixante mètres de la rivière seulement, probablement à peine suffisamment loin pour être complètement hors d'atteinte de ses terribles crues annuelles. Un sol sablonneux dans le village, clairsemé de quelques cocotiers, papayers, manguiers, bananiers, kapokiers et d'autres arbres non identifiés. Une forte proximité de toutes les habitations, une vie sociale exaltée, très animée en tout cas, en permanence. Les maisons, conformément à l'usage Taï Lü, sont toutes construites sur pilotis : de très solides structures de bois massif et des parois de remplissage faites de planches ou de bambou aplati tressé ; puis des toitures de chaumes ou de tôles ondulées apportées ici par la rivière. Le village est entièrement ceint d'une clôture de protection en bambou, principalement destinée à en empêcher l'accès au gros bétail. Plus bas, ce sont les larges bancs de sable et de galets qui le séparent, en plus de quelques buissons et d'à nouveau des cocotiers et d'autres arbres, de la rivière. Plusieurs pirogues, à petits moteurs ou sans, y sont amarrées, quelques longs radeaux de bambou également qui, pour leur part, ne servent qu'à pêcher à proximité immédiate du village et le long des berges seulement. On peut choisir de se laver en public, à une des deux fontaines de ciment construites à l'intérieur de l'enceinte du village ou, plus ludique, dans la rivière et profiter des embarcations amarrées là pour y déposer habits et accessoires de toilette. Sans surprise, une trentaine de gamins m'y ont suivis. | |
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Jour 15, Ban Kalangtoung, Autels aux "esprits" & Rituel de guérison Hmong Ici à Ban Natchang Tay, dans ce type de village Taï Lü comme toujours installé en bord de rivière, pour accompagner le riz on ne mange quasiment que du poisson, principalement grillé en brochettes mais aussi parfois bouilli. Déposés ensuite dans le plat unique et commun, on en picore des miettes que l'on assaisonne par trempage dans un pot de bambou contenant piments pilés et sel mélangés. Le poisson, c'est ce que j'aime le moins ici, car cuits ainsi ils sont secs, de plus n'ont pas tellement de goût et sont tellement chargés de minuscules arêtes qu'avant de se risquer à en avaler une bouchée, il faut la grignoter longtemps. Il y a aussi parfois aussi des grenouilles, découpées à la machette puis bouillies, consommées entièrement, de la tête jusqu'aux extrémités des pieds. Chaque bouchée est une surprise car, dans la semi obscurité permanente de l'intérieur des maisons, on ne choisit pas les morceaux que l'on "capture", du bout des baguettes, dans le plat commun. Alors aujourd'hui, ce qui m'aurait bien plu, c'est une omelette. Car les montagnards ne consommant jamais les œufs, sauf lors de quelques occasions rituelles bien spécifiques, je n'ai eu aucune chance d'en bénéficier de ces dix derniers jours passés parmi eux. Tôt ce matin j'ai voulu en acheter quelques-uns à une femme mais il y avait trop de sérieux doutes au sujet de leur date de ponte. Alors poissons, grenouilles et frustration, d'autant plus qu'hier soir j'ai aperçu deux belles pièces de cochon, deux lourds lambeaux de gras traverser la petite place qui fait face à ma maison. J'aurais dû surveiller dans quelle demeure ils sont atterris, j'aurais ainsi pu aujourd'hui tenter une approche intéressée ! Ce matin j'ai quitté le village de Ban Natchang Tay de manière un peu expéditive et même fâchée, et je suis alors bien content d'avoir retrouvé les montagnards parmi lesquels, décidément, je me sens bien plus à l'aise. Mais, en attendant de revenir à eux pour des anecdotes bien plus riches et intéressantes, voici en vrac les quelques évènements, sans grands intérêts il faut bien l'avouer, qui se sont déroulés hier soir et ce matin à Ban Natchang Tay, avant mon départ. C'est samedi soir, une sono est installée au centre de la petite place, la petite aire de terre sablonneuse dégagée qui fait juste front à ma maison d'accueil, entre celle-ci et une des deux fontaines en ciment du village. Des bancs brinquebalants de bois y sont disposés tout autour, de ci de là, à former un cercle d'environ vingt mètres de diamètre. La sono est alimentée par une petite turbine disposée dans la rivière et que quelques dizaines de mètres de fils électriques raccommodés relient. Un lecteur de cassette, un ampli, deux enceintes, du matériel lourd, volumineux et vieux en tout cas. Puis une ampoule, disposée juste au dessus de l'ensemble, suspendue au poteau de bois planté en ce centre de la petite place et du cercle ainsi formé par environ trois cent des villageois. La sono ne fonctionne pas, il faut alors aller inspecter la turbine pendant trente minutes. Puis ça y, il y a du courant. Mais les enceintes hurlent, ça crisse de sons discordants et distordus, électriques, suraigus, insupportables, alors même que la cassette ne tourne pas encore. Quarante cinq minutes de réglages supplémentaires sont nécessaires puis, à la nouvelle tentative, on obtient des sons, mais infâmes, stridents et hurleurs. Tant pis, on s'en contentera. On initie alors, en cinq minutes, une quinzaine de jeunes écolières et autant de garçons à un petit spectacle de ridicule danse synchronisée. Puis, en cinq minutes également, c'est au tour de la répétition d'un chant. Le résultat est lamentable, risible même, et il est évident qu'il s'agit là, du moins pour la danse, des tous premiers essais et qu'il n'y a pas eu d'autres répétitions précédemment. Puis tout s'explique, la raison de ce rassemblement et de ces festivités : un officiel est de visite ici aujourd'hui, il arrive de Phongsaly, la capitale de la province du même nom située plus au sud à quatre ou cinq heures de pirogue puis une heure trente de piste. Lui et quelques hommes du village viennent également de prendre place autour du cercle, pas sur les bancs de bois, mais dans la "tribune officielle", c'est-à-dire sur des chaises d'enfants en plastique, face à un banc qui leur sert alors de table. Un des jeunes garçons et une fille sont préposés, à tour de rôle, à leur servir des verres de lao lao, le terrible alcool de riz local, puis également des verres d'eau chaude, indispensables, lorsque l'on ne dispose pas d'un peu de nourriture, pour faire passer chaque gorgée du violent alcool. Un homme fait un discours, il tente le micro, mais ça crisse, ça hurle, c'est insupportable ; alors il parle de vive voix. On l'écoute un peu, on l'applaudit, puis on ne l'écoute plus du tout, puis on l'applaudit quand même à nouveau, ainsi de suite plusieurs fois. Musique, le son est horrible, criard, c'est plus de bruit que de musique. La trentaine d'écoliers effectue alors tant bien que mal son lamentable et grotesque spectacle tout juste répété précédemment. Puis on danse aux sons des bruits crachés par la cassette audio. On danse le lam wong, danse traditionnelle du Laos des plaines, un peu ridicule peut-être pour un regard d'observateur occidental. Des jeunes filles de peut-être onze à quatorze ans à qui l'on a donné la consigne, consciencieusement, viennent inviter l'officiel de Phongsaly et les "notables", les hommes caractéristiques du village, les chefs et d'autres, à danser. Pour le coup, c'est une choquante différente d'âge entre les partenaires de chaque couple de danseurs, les hommes d'âge mûr et les filles enfants. Puis d'autres aussi dansent, mais pas les jeunes, les ados, ni les vieillards qui doivent être les seuls absents, avec les bébés, de la soirée. La cassette ne démarre jamais au début des titres et, comme il est de tradition, c'est une seule danse à chaque fois avant que chacun ne regagne sa place, les hommes d'un côté, les jeunes filles de l'autre, seules les femmes se dispersant un peu. Le potentiel de cette musique traditionnelle, aux rythmes pourtant relativement entraînants, n'est jamais exploité. Le lam wong, ça se danse par couples placés côte à côte et qui se déplacent lentement en faisant tournoyer leurs mains, loin à gauche puis loin à droite du corps. L'ensemble des couples forme une ronde et, pudeur oblige, personne ne doit se toucher. Puis à nouveau des discours non écoutés et des applaudissements polis. L'officiel, seul, entame ensuite un chant, à l'aide du micro mais sans musique d'accompagnement. Il se place exactement dans l'ombre du pilier central, on ne le distingue pas, seule l'ampoule suspendue à ce pilier éclairant la place. Mais la sono est lamentable, à nouveau vingt minutes sont nécessaires pour un nouvel essai de réglage. Alors deuxième tentative de chant de la part de l'officiel, qui reprend sa place dans l'ombre… Son chant n'a rien de spectaculaire, est même très médiocre. Pour l'honorer néanmoins, des hommes tentent d'exciter et de faire "chauffer" la foule avec des "driiiiiiii", traditionnellement criés durant tous les chants de lam wong. Il y a des tournées de lao lao qui circulent parmi les bancs. Entre chaque danse des hommes les parcourent, une bouteille dans une main, un petit verre de l'autre, et en servent à tous, aux hommes principalement mais aussi à des femmes, des godets qu'il faut avaler cul sec. Le lao lao c'est extrêmement fort comme alcool sans compter que, samedi oblige, beaucoup sont déjà fins saouls depuis le milieu de l'après midi. Ils me hurlent tous à la face des discours incompréhensibles, puis me demandent à chaque fois si je comprends leurs paroles ; alors j'affirme que non, ils approuvent puis me reposent vingt fois la même question. Haleines éthérées, sono hallucinée, excitations, cris, je ne m'y sens plus à l'aise du tout. Voilà que mon jeune guide Hô au cheval, celui qui m'a guidé aujourd'hui sur le chemin, fait sa réapparition, sa mère doit pour sa part dormir à cette heure tardive. Prétextant le manque d'argent, de jeunes hommes le taquinent, pour qu'il aille acheter des cigarettes. L'un d'eux tente même de fouiller la poche de son polo pour essayer d'obtenir 2000 ou 3000 kips. Je procède alors de même avec la sienne et y découvre deux cigarettes enroulées dans un billet de 5000 kips. Je sens bien que je suis à deux doigts de lui faire perdre la face, mais voilà au moins une belle revanche pour mon guide ; je m'éclipse, lui aussi. Plus tard, à l'un d'eux qui me taquine encore avec ma fortune personnelle, il me suffit de comparer sa relative aisée condition économique avec celle des montagnards, la condition des villageois du dernier hameau traversé par exemple, celui de mon guide Hô, qui eux baignent véritablement dans une misère noire sans nom. Ça aussi, ça les "calme" comme argument. Mais je commence à être fin ivre moi aussi, d'alcool et de paroles incompréhensibles, rabâchées et postillonnées cent fois à ma figure. Je fais quelques photos, le flash fait sensation parmi l'assistance car ça "officialise" encore plus l'évènement. Danses en ronde, avec toujours en tête le couple formé par l'officiel et une jeune fille enfant. Discours, cris, tournées de lao lao, danse, tournées de lao lao, cris, etc. Sordide et grotesque fête, saoulé à point, je pars me coucher, à moins de quinze mètres de la terrible sono. Ce matin repas à 7 heures, poissons grillés et grenouilles bouillies, pour accompagner le riz gluant, ou glutineux plutôt qui, de par cette consistance particulière, ne peut se manger qu'avec les doigts. Le khao niaw, le riz glutineux, est une riche variété de riz que l'on rencontre dans presque toutes les plaines du Laos, c'est un peu la nourriture nationale ici et presque même un emblème du pays. Ce type de riz ne peut être obtenu que par cultures irriguées, technique agricole que les montagnards ne peuvent donc pas pratiquer sur leurs pentes trop inclinées et dépourvues de réseaux d'eau suffisants. Les villageois Taï Lü, en dehors de cette autre activité majeure qui est la pêche, cultivent donc le riz irrigué, mais généralement sur de minuscules parcelles agencées en terrasses au fond des étroits vallons. Mais ce matin repas donc, à Ban Natchang Tay, au milieu duquel, poliment, je dis que les poissons sont bons. Le père me le fait confirmer puis saisit cette occasion pour me réclamer pas moins de 50 000 kips ! 50 000 kips pour la nuit et les pauvres repas, soit dix fois ce que je pourrais presque être en faveur de laisser, dans ce type de village isolé. Sans compter que c'est bien la première fois que l'on ose me réclamer de l'argent ; par exemple, jamais les montagnards ne se seraient permis un tel geste envers moi. Alors c'en est trop, je dépose ma poignée de riz sur la table, prend mon sac, le sort, le remet rapidement en ordre, rentre déposer 5000 kips sur la table, sans un mot, puis m'en vais, définitivement. Ils l'ont bien mérité mais moi, avec déjà mes deux seuls repas quotidiens depuis plusieurs jours, voilà que j'en saute encore un de plus. Hier, alors qu'il poursuivait les deux lambeaux de cochon, j'ai aussi aperçu un quartier de cinq ou six bananes traverser la petite place. Cette espèce là on la cueille verte, elle est alors ainsi néanmoins mûre et sa chaire est rosée. Elles sont excellentes ; accompagnées avec un peu de riz gluant que je pourrais solliciter auprès d'une autre famille, ce serait un régal et je rattraperais un peu le coup du repas juste manqué. Mais ce matin il n'y a plus trace des bananes et, après avoir interrogé quelques personnes, il ne semble pas y en avoir d'autres dans le village actuellement. Me reste les deux minuscules échoppes, des placards plutôt, de pas plus de deux mètres carrés chacune, que deux familles ont aménagées en façade de leurs maisons. On y trouve pêle-mêle quelques paquets de cigarettes, des piles, des bougies, un peu de lessive, du fil de nylon qui sert à confectionner les filets de pêche, quelques briquet, du sel et deux types de pâtisseries industrielles chinoises qui, comme toujours dans ces endroits, affichent des dates limites de consommation largement dépassées, de plusieurs mois. Tant pis, cela apportera quand même un peu de sucre à l'organisme. Puis départ, vers la rivière. Mais forte déception de Ban Natchang Tay, gros regrets car cela faisait cinq ans que je rêvais de l'atteindre ce village, depuis que je l'avais aperçu sur une de mes cartes, situé à l'intérieur de l'immense réserve naturelle de Phou Den Din. Je suis donc au bord de la rivière Nam Ou, dans la réserve naturelle citée, qui abrite une richesse inégalée parmi sa diversité biologique, que ce soit sa faune ou sa flore. De cette dernière, encore des centaines d'espèces non répertoriées. Pour ce qui est des mammifères les plus connus, citons des félins, panthères, léopards et autres gros chats sauvages, possiblement même encore quelques tigres, plusieurs espèces d'ours dont le noir et le lippu, des gaurs et des antilopes de forêts, quelques koupreys, les bœufs sauvages, l'existence avérée d'au moins deux petites colonies d'éléphants sauvages, très certainement encore quelques rhinocéros dont celui unicorne dit "de Java" ainsi que celui dit "de Sumatra", des écureuils de toutes sortes, des pangolins et des loris, des petits pandas, plusieurs types de cerfs dont l'aboyeur et le sambar, des lycaons, les terribles chiens sauvages, des sangliers et autres phacochères, des macaques et des gibbons, des civettes et des mangoustes, puis encore des centaines d'autres espèces et, parmi elles, plusieurs endémiques à la région. Et aussi de nombreux grands rapaces et une diversité inouïe d'autres oiseaux, de reptiles et de batraciens, puis une profusion d'insectes variés dont nombres d'entre eux non encore répertoriés. Mais la plupart de ces animaux restent quasiment invisibles à l'homme car sont très sauvages et se tiennent en permanence dans ces endroits inhabités, escarpés et inaccessibles de la région, les plus denses de végétation, de forêt primaire jamais entamée, totalement impénétrable pour l'homme. Il s'agit maintenant de quitter Ban Natchang Tay. Je sais que plus au nord se tient un autre village, situé également au bord de la rivière. Celui-là est habité par les Lao Sèng, un groupe ethnique dont je ne connais absolument rien, d'autant plus qu'il est désormais très acculturé, minoritaire et fortement influencé depuis longtemps par les autres groupes dominants environnants (les Lao, les Taï, etc.). Encore plus loin il y aurait à nouveau deux villages, eux de population Hmong et dont je n'ai appris l'existence que très récemment. Les deux villages Hmong en question sont probablement les plus isolés et excentrés du pays et sont d'ailleurs localisés étonnamment hauts dans la province et même dans tout le Laos, très éloignés même de la plus proche autre région Hmong, située bien plus au sud. À trois piroguiers qui se tiennent sur la rive près de leur embarcation, je leur propose de me conduire au village Lao Sèng de Ban Sopkoh. Ne résidant pas à Ban Natchang Tay mais arrivés hier du sud et s'apprêtant à faire demi-tour aujourd'hui, ils ont passé la nuit dans leur pirogue. Leur foyer est encore fumant sur la plage de galets et, même si eux ont terminé, ils m'invitent à manger le riz et me font même griller deux poissons. Il ne faut qu'une demi-heure de navigation pour gagner Ban Sopkoh mais, étant évidemment seul passager à affréter l'embarcation, le coût s'élève à 100 000 kips (un peu moins de 8 euros) ; mais ce prix est parfaitement honnête car j'ai autrefois un peu navigué en aval sur la rivière et j'avais à l'époque noté les tarifs pratiqués. À cause du niveau de l'eau qui deviendra ensuite trop bas, c'est actuellement la fin de la seule période de l'année ou la rivière est navigable un peu en amont d'ici, de Ban Natchang Tay. Mais, faute de passagers, cette navigation y est très rare, même presque exceptionnelle et la majeure partie des embarcations s'arrêtent à Hatsa, un bourg situé à environ cinq heures de navigation plus au sud. Entre Hatsa et Ban Natchang Tay, un transport de passagers est organisé de temps en temps, lorsque ceux-ci sont assez nombreux à devoir s'y rendre. Mais même ce parcours reste très peu effectué, au point qu'il n'a la plupart du temps même pas lieu lorsque se produit le seul petit marché bimensuel de la région, celui de Hatsa, car les villageois de Ban Natchang Tay ont rarement suffisamment de produits à y transporter et à y vendre pour rentabiliser le long parcours nécessaire pour s'y rendre. Alors nous voilà partis. Nous sommes trois sur la pirogue ; un des hommes à l'arrière aux moteur et gouvernail, l'autre tout devant, souvent debout en équilibre à l'extrême proue, même lors du franchissement de rapides, à sonder les fonds rocheux à l'aide d'une longue et solide perche de bambou et, de gestes de la main, à signaler les obstacles au conducteur : les rochers émergeants. Moi je suis au milieu, accoudé à un des deux bas flancs de l'embarcation, agrippé à eux deux simultanément lors du franchissement de rapides. La pirogue est de taille respectable, elle pourrait contenir douze ou quinze passagers. Tout est fait de bois et la partie centrale est abritée d'un petit habitacle, une simple toiture du même matériau. L'ensemble, comme toutes les autres embarcations de ce type, est peint de couleurs vives, bleues, rouges, jaunes et vertes. Sur certaines portions la rivière est particulièrement turbulente ; là on sert les dents et les réactions des piroguiers doivent être immédiates et rapides car notre embarcation semble parfois un peu frêle face à ces forces de la nature. Pour ne pas risquer d'y chavirer, les plus forts rapides sont franchis "en force", plein gaz. Là on frôle parfois de très près les gros rochers émergeants. Arrivés à Ban Sopkoh, mes piroguiers me déposent sur le banc de sable et font immédiatement demi-tour. Ça alors, je m'attendais à un village de taille respectable mais ce n'est qu'un hameau d'une quinzaine de très misérables baraques de bois et de bambou sur pilotis, pour certaines dans un état vraiment lamentable, qui s'accrochent à la pente surplombant la rivière. Désemparement des villageois face à mon arrivée, d'autant que beaucoup d'hommes semblent absents. Il n'y a rien à faire, impossible de leur poser une question, ou plutôt d'obtenir une réponse. Ma présence gêne terriblement, déconcerte en tout cas. C'est le père qui tient la minuscule échoppe (probablement plus destinée aux villageois Hmong des environs qu'à ceux de ce hameau) qui vient à mon secours ; même si concrètement c'est quand même moi qui vient vers lui. Il est extra. Rapidement il me communique quelques bonnes informations sur la région, l'emplacement approximatif des villages Hmong, les manières de repartir d'ici, etc. Il me schématise même une petite carte du secteur en m'indiquant les temps de marche ou de navigation nécessaires pour se rendre dans différents lieux. Car il faut dire que, pour leur part, les villageois Taï Lü de Ban Natchang Tay que j'ai quitté ce matin étaient si peu préoccupés de l'existence des montagnards que je n'ai pu leur soutirer aucun renseignement valable à leur sujet. En ce qui me concerne, tout ce que je connais n'est que la vague présence des deux fameux villages Hmong, situés quelque part encore plus au nord, mais serais incapables de trouver seuls les voies d'accès qui y mènent. Parmi eux il y aurait le village de Ban Phak, accessible en trois heures de marche après vingt minutes de pirogue. L'autre, ce serait Ban Kalangtoung, accessible en seulement trente minutes de navigation. Ici, à Ban Sopkoh, il n'y a que trois pirogues à moteur d'amarrées au banc de sable et une d'entre elles semble définitivement hors d'état de flotter. Les trois ou quatre autres embarcations présentes ont été sculptées à la hache et à l'herminette, chacune dans un seul tronc de bois ; elles se conduisent à la rame et à la perche et ne sont destinées qu'à des déplacements de proximité, pour la pêche. Une des deux pirogues à moteur "valides" appartient à mon père de l'échoppe. Le cours de la rivière étant plus réduit en cet amont, elles sont plus petites et de construction encore plus sommaire que celles de Ban Natchang Tay car elles se doivent cette fois d'être plus maniables. Dans celles-ci six ou sept passagers seulement, conducteurs inclus, peuvent y prendre place, sur un seul rang car très étroites, et il n'y a plus de petite toiture. Marché honnête et rapidement conclu avec le père, il va me conduire jusqu'au village Hmong de Ban Kalangtoung. Ici aussi un deuxième homme est nécessaire à la navigation afin, de la proue, de sonder les fonds et d'indiquer les meilleures voies à prendre, les moins risquées surtout. Pour quitter Ban Sopkoh, qui signifie littéralement "le village de l'embouchure de la rivière Koh", on quitte la rivière Nam Ou pour remonter cet affluent majeur. Encore un peu plus périlleux que le premier trajet depuis Ban Natchang Tay de tout à l'heure, on se fait cette fois-ci sérieusement éclabousser dans les rapides. On se sent d'autant plus fragile et on s'agrippe d'autant plus que ces rapides sont toujours aussi violents et l'embarcation désormais bien plus légère. Dans une zone de calme, un énorme poisson-chat (beaucoup ici atteignent plusieurs dizaines de kilos, certains dépassant même la centaine) montre son dos à la surface ; excitation, exaltation de mes deux piroguiers. Plus loin on casse l'hélice. Une de rechange avait été emportée. La réparation, le remplacement de l'objet, s'effectue dans l'eau, près d'une berge et en quelques minutes seulement. Mais alors là on se dit "Tiens, ça casse donc bien facilement cette chose là ; si ça se produit sur un rapide un peu violent, je ne donne pas cher du contrôle de l'embarcation car pour sûr que ce sera l'embardée de l'ensemble". Le village Hmong de Ban Kalangtoung, je le supposais installé en hauteur, comme presque tous les villages Hmong qui n'ont pas transmigré. Mais, comme Ban Natchang Tay et Ban Sopkoh, il l'est en fond de vallée et est également situé au bord d'une rivière. Par contre, parce que aussi isolé (le seul autre village Hmong de la région, Ban Phak, se situerait dans la montagne, à trois ou quatre heures de marche d'ici), je l'avais supposé un peu acculturé. Heureuse surprise, presque toutes les femmes et beaucoup d'enfants portent l'habit traditionnel Hmong, d'un type similaire à celui d'autres groupes visités ailleurs par le passé mais comportant néanmoins certaines caractéristiques particulières, notamment dans les coiffes des femmes, qui sont des turbans noirs confectionnés en pointe vers le haut, et les manches de leurs tuniques, rayées horizontalement de vert ou bleu et de noir. L'architecture des habitats est également typiquement Hmong. Comme toujours chez ce groupe ethnique, pas un seul pilotis n'est utilisé mais les maisons, aux parois faites de planches de bois agencées verticalement, sont posées directement sur le sol de terre. Les toitures, dont les extrémités s'arrondissent, sont de chaume. Mais, ce qui est réellement surprenant ici, c'est la dimension de beaucoup de ces maisons, exagérément longues. Celle que j'ai choisie pour m'accueillir fait, je l'ai mesurée au pas, pas moins de trente mètres de longueur, d'une seule pièce. À celle-ci il faut encore rajouter la grande cuisine, disposée à l'extrémité opposée de l'entrée principale, et isolée de l'étonnante longue pièce unique par une paroi de planches. Trente cinq mètres au total, six piliers de soutien intérieurs sont alignés sur son axe longitudinal. Au milieu d'une des deux très longues façades existe une porte secondaire, mais qui semble rester en permanence fermée. Disposés de part et d'autre de celle-ci et également tout du long des trente mètres, dix boxs à coucher, dont certains sont actuellement fermés et même cadenassés, occupent un tiers de la largeur de l'étonnante bâtisse ou pas moins de cinquante-deux personnes cohabitent. Fait inexistant chez la plupart des autres montagnards, la cuisine est donc isolée de l'immense pièce principale par une paroi. Mais celle-ci comporte néanmoins également des foyers de cuisson, au nombre de trois et qui sont, comme chez beaucoup d'autres minorités, formés de simplement trois grosses pierres disposées au sol. Extase et bien-être après l'accueil mitigé et surtout le départ précipité du village de Ban Natchang Tay de ce matin, les Hmong de Ban Kalangtoung me reçoivent avec beaucoup de chaleur et de sympathie, de curiosité souriante et de précautions attentionnées. Le chef de ma maison est aussi chaman, cela se voit tout de suite au petit "autel aux esprits" et aux objets rituels, tous disposés au milieu de l'autre longue façade, celle qui fait front à la rangée de boxs à dormir ; plus tard je tâcherai d'aller inspecter tout cela de plus près. Beaucoup de résidents de ma maison semblent absents, très probablement aux champs pour plusieurs jours ; mais s'y tiennent néanmoins, en ce milieu de journée, une vingtaine d'entre eux. Inutile d'essayer de comprendre quels degrés de parenté les lient. On me prépare à manger puis, avant que j'aie terminé, deux filets de pêche, un filet-épervier à lancer et un autre à poser, puis également un masque de vue, quittent la maison, emmenés par quatre jeunes hommes et un enfant. Holà ! Attendez-moi ! On part pêcher, dans un petit affluent de la rivière Nam Koh. Un filet épervier est un large filet circulaire muni en périphérie de plombs de lestage. D'un geste savant, précis et très élégant, on le lance en hauteur au dessus du cours d'eau puis il s'ouvre en vol avant de s'abattre, parfaitement déployé, sur sa surface. Il suffit alors d'aller le repêcher, de l'attraper par son centre et de lentement le ramener à la surface ; se refermant durant la manœuvre, il emprisonne les poissons n'ayant pu fuir avant qu'il ne s'abatte sur eux. Quand au filet à poser, il est long et rectangulaire, également muni de petits plombs sur une de ces longueurs mais de divers flotteurs sur l'autre. On le déploie le long d'une berge puis on l'y traîne ou au contraire l'y laisse immobile, y rabattant alors le poisson de plus loin par de violentes frappes, à l'aide de morceaux de bois, à la surface de l'eau. Toutes ces opérations se font parfois depuis les berges mais c'est le plus souvent de l'intérieur du cours d'eau, où l'on se tient, et où il y a régulièrement de profonds bassins, dans lesquels l'on peut d'ailleurs nager à l'aise. Mais, en définitive, la plupart des poissons sont capturés à main nue, en plongeant sous l'eau ou en fouillant les berges à tâtons. Ce sont des poissons-chats ou des espèces variées de poissons blancs. Puis, ainsi, on remonte le courant de place en place. Parfois les berges sont de vastes étendues de galets et, immergés sous un peu d'eau, ils sont terriblement glissants. J'y ai laissé une de mes tongs, une tong en mousse légère et flottante, trop rapidement emportée avec le courant. C'est malin, il ne me reste alors plus que mes sandales de marche. Les tongs c'est important dans les villages après une journée de marche en sandales, ça repose les pieds. Ici en vallée, sur les sols sablonneux, ça va, aucun souci pour y marcher pieds nus mais plus tard, dans les montagnes, cela deviendra contraignant. Retour au village et déambulation pour bien y annoncer ma présence à tous. Je m'invite près de deux ou trois maisons, sous les auvents desquels quelques personnes se tiennent. Il est encore beaucoup trop tôt pour tenter d'effectuer quelques photos des villageois. Beaucoup d'entre eux, garçons et hommes, portent le très large pantalon traditionnel Hmong, exclusivement de couleur bleue indigo ici, mais parfois aussi noir ailleurs. Des pantalons dont l'entrejambe retombe bas, à mi-cuisse et dont la longueur n'excède pas les chevilles. Ils sont de coupes tellement amples et larges que souvent, pour uriner, les hommes ne l'abaissent pas mais en remontent au contraire simplement une des jambes pour accéder à leur appareil. Les Hmong de Ban Kalangtoung ne semblent plus beaucoup tisser le coton et utilisent alors, comme les Hô, de la mauvaise toile manufacturée chinoise. Mais la réelle richesse des costumes Hmong réside dans leur coupe élaborée et surtout dans les très fines broderies féminines qui les décorent, exhibées sur les manches mais surtout sur les ceintures et les "cols". Ces derniers sont de simples rectangles décoratifs suspendus derrière la nuque. Petits chez les fillettes, ils peuvent atteindre jusqu'à vingt centimètres de longueur chez les femmes les plus âgées. Ce sont de véritables œuvres d'art nécessitant chacune des dizaines d'heures de fins travaux de couture très minutieux. D'une finesse inouïe, ils dévoilent une extraordinaire diversité de motifs géométriques très colorés, incroyablement précis et toujours très réguliers, sans défaut, découpés, cousus, patchworkés, "à l'œil", c'est-à-dire sans jamais l'aide d'aucun dessin préalable. Leurs seuls outils pour les élaborer consistent en de fines aiguilles et une minuscule paire de ciseaux pointus. Des motifs toujours renouvelés et tous chargés d'une signification rituelle précise, symbolique de la cosmogonie Hmong et reconnaissable par les divers clans de cette ethnie. Aussi richement décorés sont les porte-bébés qui bénéficient souvent, en plus des motifs brodés, d'autres décorations élaborées grâce à de savantes techniques de batiks. Aucun doute là-dessus, les femmes Hmong restent, avec celles d'une des autres ethnies "chinoisantes" du pays que sont les femmes Yao, les grandes Maîtresses de la décoration textile. Le village de Ban Kalangtoung, relativement peu peuplé, occupé par seulement une vingtaine de maisons dont un tiers sont "géantes", est pourtant aisément étalé, dispersé sur un vaste terrain vallonné de peut-être deux hectares, dégagé au beau milieu de la forêt. Plusieurs grands arbres et aussi buissons plus réduits ont été épargnés et laissés intacts en place dans le village lors de son installation, lors du défrichement de la parcelle de forêt nécessaire. De plus il comprend de nombreux et très chargés jardins, tous clos d'une palissade de bambou tressé. Toutes ces caractéristiques faisant qu'il est un peu difficile au début de s'y orienter dans ce village. Dans les jardins, de l'ananas (ça aussi c'est une spécialité des Hmong), de la canne à sucre, de petites aubergines, des papayers, bananiers et pleins d'autres légumes et herbes non identifiés. Ces jardins clos de village sont toujours réservés aux végétaux les plus délicats, les plus vulnérables surtout, alors que dans les rizières seront aussi disséminés des plants de citrouilles, de pastèques, de manioc, etc. Il n'y a pas d'ordonnancement particulier dans ces jardins, on ne recherche pas l'esthétique, tout y est plus ou moins mélangé, rien n'y est aligné en tout cas. Spécialisés dans cette activité, les Hmong composent le groupe ethnique le meilleur producteur d'opium du Laos et je sais que les villageois de Ban Kalangtoung sont particulièrement doués ; ils obtiendraient un des meilleurs rendements à l'hectare de tout le pays. Une productivité telle qu'ils privilégient désormais cette culture au dépend de celle du riz qu'ils peuvent de toute manière facilement acheter, grâce aux confortables revenus de la drogue produite, aux villageois riziculteurs de Ban Natchang Tay. J'ai interrogé un homme à ce sujet : plusieurs des cinquante-deux personnes occupant ma gigantesque maison sont parties, pour plusieurs jours, travailler dans les hay ya fin, les champs de pavot à opium, installés en altitude, au milieu de la forêt, et à des emplacements connus d'eux seuls, dans cette région sauvage et absolument pas fréquentée. C'est uniquement cet extrême isolement, alors délibérément choisi et les situant hors de portée de tout contrôle administratif, qui permet aux Hmong de la région de cultiver le pavot à une telle échelle. On a dit que la grande maison était, sur quasiment tout du long d'un tiers de sa largeur, occupée par les dix boxs à dormir construits en planches. Mais sur l'autre flanc, contre l'autre longueur, il y a encore deux autres "placards à dormir", mais ceux-ci non condamnables et simplement faits de parois de bambou très ajourées. Le père, l'ancien, le chef, le chaman, occupe l'un deux. Il y fume régulièrement, à différents moments de la journée, l'opium. L'autre "placard", mitoyen à celui-ci, c'est le mien. Ce soir, comme souvent du reste dans les villages visités, je vais encore bénéficier des excellentes, suaves et très délicates odeurs de la drogue en cuisson, si agréables à inhaler pour le fumeur passif. Mon père m'autorise à le photographier en pleine séance de fumerie. Soirée, rituel de guérison. Mon chef-chaman est assis près d'un des trois foyers de cuisson disposés sur le sol de l'immense pièce principale, celui-ci est actuellement allumé. Il tient une dent d'ours en chaque main, leur crache dessus puis les porte au dessus des flammes. En marmonnant des sons, en psalmodiant des paroles incompréhensibles, il les "caresse" ensuite sous les aisselles d'un jeune homme assis en face de lui, d'où des croûtes et une infection s'étendent dangereusement. Puis les mêmes gestes sont répétés sur l'œil d'un bébé porté par sa mère, dont la paupière inférieure est étonnamment bleuâtre et surtout enflée de manière inquiétante. Chaque séance dure une dizaine de minutes. Dans quelques jours ou semaines peut-être, mais en tout cas comme d'habitude lorsqu'il sera déjà trop tard, et aussi si l'on parvient à réunir la somme nécessaire, on se décidera, après constat de l'inévitable échec total de la sorcellerie, à effectuer le voyage vers l'hôpital de Phongsaly-ville. Je suis aussi allé inspecter et photographier "l'autel aux esprits" de la maison. Les trois autels plutôt car, dans la semi obscurité quasi permanente de son immense pièce unique, je n'avais d'abord pas aperçu les deux autres, pourtant accolés au premier. Car de plus, à ce moment là, seule la lampe du premier autel, grosse mèche de coton trempant dans une coupelle d'huile, était allumée. Ces deux autels supplémentaires ne semblent d'ailleurs plus utilisés et tous trois sont d'aspects très défraîchis, à cause des fumées ambiantes, des poussières accumulées et d'un entretien nul, inexistant. Mais ils le sont, défraîchis, de manière croissante, ce qui signifie qu'on doit donc les abandonner les uns après les autres mais sans jamais en détruire aucun ni les vider de leurs contenus. Ce sont tous trois de simples caissons de bois suspendus au mur et de peut-être quatre-vingt centimètres de large par cinquante de hauteur. Chacun est décoré en périphérie de papier de bambou perforé de motifs symboliques et aux bords découpés plus ou moins en dentelles. Tous comportent en leur centre un panier de vannerie de bambou rempli de cendres et dans lequel les restes de dizaines de bâtons d'encens qui y ont été consumés restent plantés. Ils comprennent aussi deux ou trois bols et d'autres plus petites coupelles qui reçoivent les offrandes faites aux "esprits", alcool et riz principalement mais aussi d'autres ingrédients non identifiés. Puis il y a les quelques objets rituels : des griffes, dents et cornes d'animaux utilisés par les sorciers guérisseurs, des grelots de bronze utilisés par les chamans lors de leurs cérémonies de tentatives de communication avec les "esprits". Quelques plumes de poulets auparavant sacrifiés sont accolées aux parois à l'aide d'un peu de sang coagulé mais surtout, le plus surprenant, les trois autels sont garnis de mâchoires inférieures de mammifères divers, j'en ai compté vingt-trois dans le plus ancien des deux autels désormais abandonnés et dont une ou deux sont en état de décomposition avancé, marron. Mon père m'indique qu'une d'elles est d'ours, d'autres de félins, mais que la plupart sont de "chiens de forêt". Un gong de bronze de cinquante centimètres de diamètre et sa mailloche sont suspendus entre deux des trois autels. Autrefois chez les Hmong, par deux fois, j'ai pu assister à de longues séances rituelles chamaniques de "communication avec les esprits", le chaman se tenant à chaque fois devant le ou les autels. L'une d'elle fut relatée l'an dernier, je retranscris ici, sans le modifier, le paragraphe écrit à l'époque : "Dans sa parure noire, vêtements ultra amples portés par les hommes Hmong, [le chaman] est assis sur un petit banc, face à son autel ou sont disposés de l'encens (fabriqué sur place), quelques petits bols d'offrandes, du papier de bambou rituel à brûler et fabriqué par les femmes, deux pattes de poulet, du riz, des cornes d'antilopes, divers autres objets non identifiés et, collées au mur avec du sang, des plumes. Une cagoule noire sur la tête lui obstruant totalement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant la même allure, les pieds frappant le sol au même rythme, il psalmodie quelque chose d'indistinct, sa voix étant partiellement couverte par le son du gong, frappé à la même cadence par le jeune de la maison qui s'est placé derrière lui. Chronomètre en main, cela a duré deux heures vingt. Le rythme n'a absolument jamais faibli, c'est du sport ! Plus tard le jeune a placé un porcelet égorgé derrière le chaman, par terre, sur un van a riz, large plateau circulaire réalisé en bambou tressé. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eue lieue hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain." (octobre 2006) Je l'avais déjà remarqué chez les Hô de Ban Phoulikang, village déjà situé à la lisière de la réserve naturelle de Phou Den Din au cœur de laquelle je me situe désormais : je n'ai jamais aperçu autant qu'ici de dents d'animaux, d'ours et de félins, exhibées en pendentifs aux cous des enfants. Autre anecdote dentaire, avant-hier à Ban Phoulikang j'ai bien désinfecté puis pansé le mollet d'un gamin d'une maison voisine, apparemment mordu par un chien plusieurs jours auparavant. Au retour dans ma famille un des jeunes hommes a sorti je ne sais d'où un vieil éclat de dent d'éléphant, en a broyé en poudre une parcelle puis m'a annoncé qu'il allait s'en servir pour soigner la même blessure du gamin mordu. Je n'ai pas pu aller contrôler son acte car c'est à ce moment que nous sommes partis avec ma mère-guide et son fils au cheval mais je n'ose imaginer ce qu'il a fait de mon pansement. | |
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Jour 16, Ban Nong, Navigation, chasse, pêche, nature et traditions Je n'en ai pas encore parlé, mais hier j'ai conclu un pacte extraordinaire avec mon père-piroguier de Ban Sopkoh, qui m'a pour l'instant seulement conduit jusqu'ici, dans ce village Hmong de Ban Kalangtoung. Il est convenu qu'il revienne me chercher ce matin à 7 heures puis que je loue à nouveau ses services et son embarcation pour parcourir aujourd'hui la portion la plus sauvage et très rarement naviguée de la fabuleuse rivière Nam Ou. À vrai dire cette portion, jusque hier encore, je ne la soupçonnais même pas navigable de toute l'année. Au programme, dix heures de pirogue vers l'amont, à travers une immense zone sauvage totalement inhabitée ni exploitée, jusqu'au prochain village situé loin à l'ouest, celui de Ban Nong. Cap plein ouest donc, afin de regagner, près de ce village, l'unique piste sud-nord de la province, quittée il y a maintenant dix jours. Tarif : 1 200 000 kips (92 euros), c'est objectivement le prix pour une telle distance, il n'y a aucune arnaque. D'ailleurs hier, même pour effectuer le trajet de son village jusque Ban Kalangtoung, on avait négocié 150 000 kips l'aller-retour et les Hmong de Ban Kalangtoung, surpris, m'ont affirmé que cela aurait dû me coûter 200 000 kips. Alors, 1 200 000 kips pour l'expédition de dix heures à venir (et cela a été une véritable expédition…), c'est très honnête comme tarif, pour un seul passager, cela ne me semble même pas très cher. Donc ce matin, en attendant mon père-piroguier qui doit revenir me chercher avant le "grand" départ, je visite les deux ou trois vastes jardins disposés un peu à l'extérieur du village, en contrebas, entre celui-ci et la rivière. Chacun est clôturé par une palissade circulaire de bambou aplati puis tressé. L'un d'eux, sur une bonne moitié de sa superficie, sur une cinquantaine de mètres carrés, est occupé par des plants de cannabis, déjà hauts de deux à deux mètres cinquante. C'est la deuxième fois que j'aperçois du cannabis dans ou à proximité d'un village Hmong. Je ne sais pas ce qu'ils en font mais suis désormais certains qu'ils ne le fument pas. Peut-être sert-il tout simplement à en travailler la fibre de chanvre mais je n'ai jamais eu l'occasion, en pourtant maintenant de longs moments passés à les côtoyer, de les observer à cette éventuelle tache. Alors mystère à ce sujet. 7 heures, mon père piroguier et son aide sont à l'heure au rendez-vous. Tiens ? Depuis hier, ils ont rehaussé les flancs de l'embarcation, de dix centimètres environ, à l'aide de planches de bois toutes sciées à la main. Cela a dû leur nécessiter plusieurs heures de travaux et nul doute que c'est en prévision du périple mouvementé qui s'annonce qu'ils ont été réalisés ; alors, premières inquiétudes… Mais pour l'instant, retour à son village de Ban Sopkoh situé en aval, juste là où cette rivière Nam Koh rejoint la Nam Ou. Hier il fut convenu que je le rémunère en dollars américain mais j'ai depuis constaté qu'il ne m'en reste pas assez pour la transaction, sans compter que je préfère en garder un peu de réserve en cas de coup dur, dans cette région où les euros sont très rarement acceptés car le plus souvent totalement méconnus. Mais à lui, mes euros conviennent. Ce sera donc 100 euros, y étant alors inclus une partie du tarif des navigations d'hier et d'aujourd'hui jusque Ban Kalangtoung. On embarque du matériel, deux volumineux sacs de nylon aux contenus pour l'instant inconnus, un fusil, des gamelles, deux jerricans d'essence, un sac d'une quinzaine d'hélices de rechange, un autre contenant probablement de la nourriture, des machettes, des cordages, etc., un sacré volume au final. L'embarcation est donc la même qu'hier : une pirogue de huit mètres de longueur et large de moins de quatre-vingt centimètres. Un seul passager y tient de front, et six au maximum au total peuvent y prendre place, conducteurs inclus et à seule condition de ne pas transporter trop de bagages. Nous partons à cinq hommes, mon père-piroguier de cinquante-deux ans, un autre d'à peu près le même âge et deux jeunes hommes de vingt ou vingt-cinq ans. Aucun de ces trois hommes, sans compter mon père conducteur, n'est passager, je suis le seul. Tous quatre reviendront ici dès demain et la seule raison de leur embarquement est, on va le voir, qu'autant de bras seront nécessaires à la navigation, qu'eux tous seront indispensables pour conduire le bateau au terme du périple. Quatre hommes nécessaires ? Alors, deuxième inquiétude… J'avoue que, jusque hier, je ne soupçonnais pas du tout navigable cette portion de la rivière, et surtout pas si tardivement en cette désormais achevée saison des pluies. Départ. Mon père est à l'arrière, comme toujours aux moteur et gouvernail. Entre lui et moi sont entassés le matériel et les bagages, abrités tant bien que mal sous une bâche. Devant moi l'autre homme puis ensuite un des jeunes, tous deux armés d'une lourde rame de bois et enfin, tout devant, se tenant souvent debout en équilibre à la proue, le deuxième jeune garçon, muni lui de la solide perche de bambou pour sonder les fonds et également aider à l'avancement dans les forts courants. Rapidement, après seulement vingt minutes de navigation, le ton est donné : au détour d'un coude, des rapides démentiels nous font face. Très grosse inquiétude, notre embarcation semble tout d'un coup extrêmement frêle. Si on chavire là dedans, il n'y aura peut-être pas danger mortel pour un bon nageur mais tout le matériel sera perdu. Dans mon sac, j'y ai soigneusement emballé dans du plastique les objets sensibles, argent et papiers, mais à quoi bon car s'il tombe à l'eau tout est perdu, totalement irrécupérable pour personne. On s'élance, pleine puissance, le moteur vrombit et crache une fumée noire épaisse. Moi, avec mes grosses frayeurs, je me cramponne aux bas côtés de la pirogue. Le premier garçon manie la perche de bambou, à une allure folle, pour en permanence sonder les fonds, détecter les rochers de hauts fonds, conseiller les voies à prendre et aider à l'avancement. Les deux autres rament comme des forcenés, à une vitesse démentielle. Il faut parfois se faufiler entre d'énormes rochers ; ces passages sont les plus délicats car les masses d'eau canalisées là opposent de très violentes forces de recul. On comprend alors désormais pourquoi ils ont rehaussés et solidement renforcés l'embarcation cette nuit. Je commence à sincèrement regretter l'expédition, sans compter que l'on en est qu'à son tout début. Plus loin, dans une zone de calme, j'envisage même de proposer au père de faire demi-tour mais cela s'avère délicat car il a opéré de sérieux préparatifs depuis hier. Et puis, maintenant entamée, si je ne l'accomplis pas jusqu'au bout, je sais que j'en garderai longtemps le regret et l'énorme frustration. Après environ une heure de rapides de moindre importance mais aussi de zones de calme, un sourd grondement se fait entendre. À trois cent mètres devant, l'énorme masse d'eau tombe, dévale environ trois mètres de dénivelés sur une distance de peut-être deux cent mètres. Pour moi c'est clair, là personne ne peut passer, pour nous c'est l'échec et le demi-tour assuré. Cris de surprise de mes compagnons, plusieurs minutes de palabres et de contestations hurlées d'un bout à l'autre de l'embarcation sont nécessaires. Afin d'alléger celle-ci, et sans aucun doute aussi pour me protéger, je suis déposé sur une très large plage de rochers avec la consigne de marcher jusque plus loin. En cas d'éventuel accident, on me fait emporter mon sac puis la sacoche de mon père-piroguier, qui doit également contenir argent et papiers. Mon père et l'homme partent faire une reconnaissance du cours d'eau, à pied en ces abords immédiats, pour estimer ce qu'il est possible de tenter ou pas. Moi je marche donc, sur un ou deux kilomètres au total, je saute de rochers en rochers qui ici sont souvent énormes et forment alors de hauts promontoires d'où je peux observer la scène qui se passe un peu plus loin. Elle se déroule donc un peu à distance de moi car je n'ose approcher le cours d'eau à cet endroit, mais cette scène est terrible, hallucinante. Les quatre hommes halent la pirogue à l'aide d'une corde, se tenant sur les rochers émergeants ou dans l'eau, s'y agrippant alors, et luttant contre l'impressionnante violence du courant qui les submerge presque. C'est un spectacle ahurissant, semblant d'un autre âge. Dans ce passage ce sont des remous terribles, des cascades, des "explosions" d'eau permanentes. Tous quatre y ont dépensés une énergie incroyable pendant quarante-cinq minutes à avancer, centimètre par centimètre, sur deux centaines de mètres environ. Plus loin l'homme et un des deux jeunes ont également été déposés sur la berge pour encore alléger l'ensemble. Puis le père a réutilisé le moteur, à nouveau à pleine puissance, pour passer "en force". Là oui, tout du long de cette opération, il y a eu réels dangers de mort et cette fois j'ai vraiment regretté de les avoir tous embarqué là-dedans. Ils m'ont ensuite récupéré plus loin, à peut-être deux kilomètres en amont. Ce fut le passage le plus délicat, le plus terrible et le plus impressionnant surtout. Plus tard, dans quatre autres cas extrêmes, moi et un rameur avons à nouveau été débarqués sur les berges, pour alléger le bateau mais en me rassurant au sujet de mon sac qui, ces fois-là, pouvait y rester en place. Dans ces autres passages de gros rapides, il faut parfois encore haler l'embarcation mais le plus souvent, ainsi allégés, les trois navigateurs restant passent "en force", le moteur à pleine puissance et la rame et la perche de bambou maniées à des allures frénétiques. Les quatre hommes, tous en short et torses nus, possèdent des musculatures très développées de tout leur corps, des muscles saillants incroyablement sous l'effort. Je leur tire mon chapeau, ce sont de sacrées prouesses qu'ils ont réalisées là. Alors, congénères touristes que je croiserai à nouveau dans quelques semaines à Luang Prabang et à Vientiane, ne venez plus essayer de me faire peur avec vos histoires de navigation sur la soi-disant turbulente rivière Nam Ou, que nous sommes désormais de plus en plus nombreux à emprunter, mais très loin d'ici, bien plus au sud, en aval même de Hat Sa, là où elle est large et confortable. Au total, tout du long du parcours, on cassera six hélices. Mais il y a aussi des zones de relatif calme où l'on en profite pour souffler un peu. Partout, tout du long, de part et d'autres de la rivière, ce sont deux frondaisons, très pentues et accidentées, de verdure. Les arbres géants sont situés un peu plus en hauteur car, juste sur les berges, ils n'ont même pas le temps de croître, emportés alors qu'ils sont pourtant de tailles déjà respectables, par les puissantes crues annuelles. Nature riche, dense, variée, intacte, primaire. Il n'y a pas une seule trace humaine de tout le long du parcours. Pas un seul village, pas même une hutte, pas un seul départ de sentier, pas une seule culture de visible sur les flancs des montagnes alentours. Sur cette portion de la rivière, aucun affluent majeur non plus qui pourrait annoncer de la vie humaine, plus haut, dans les vallées secondaires. Des arbres gigantesques, des bananiers sauvages, des forêts de bambous géants qui s'élancent en hauts panaches, de dégringolantes et envahissantes lianes et plantes rampantes. À mi-parcours, sur d'étroites plages de galets, juste en bas des pentes, des bosquets de palmiers, exactement les mêmes que ceux qui produisent de l'huile, tels ceux visibles par exemple dans les grandes plantations de Sumatra en Indonésie mais à la différence que ceux-ci sont nains, hauts de deux à deux mètres cinquante seulement alors que ceux de cultures atteignent bien les quinze ou vingt mètres. C'est la toute première fois que j'aperçois ce type d'arbre dans tout le pays, probablement présents uniquement ici en raison d'un micro climat adapté à leur croissance. Il n'y a même aucun affluent majeur donc, quelques ruisseaux seulement. On s'y arrête à deux ou trois reprises. Le père et l'autre homme en profitent pour écoper, inspecter et bricoler la pirogue qui est soumise, c'est le moins que l'on puisse dire, à de fortes contraintes physiques sur ce parcours. Nous, pendant ce temps, on part pêcher dans le ruisseau. Plusieurs petits poissons, de la taille de belles sardines, sont attrapés à la main ; d'autres au filet épervier. Je me baigne dans les trous d'eau, de parfois deux mètres de profondeur. Une trentaine de poissons sont capturés ; faute de contenant pour les transporter, on s'en remplit les poches. Puis on repart. Ce sont, alternativement, des zones de calme, puis d'autres de rapides. On casse encore une hélice, en plein effort de lutte contre le courant. L'embarcation part "en crabe", on en récupère un peu le contrôle à la force des bras, des deux rames et de la perche de bambou. Mais on s'échoue, un peu violemment, contre deux ou trois rochers émergeants. Là aussi, élan stoppé, il faut alléger le bateau ; alors descendre dans l'eau dont le niveau monte à peine au dessus de la taille mais dont le courant est déjà violent, et tâcher d'atteindre une berge en s'agrippant et prenant appui sur les rochers. Frousse d'être emporté. Dans les zones de calme on prend le temps, depuis l'embarcation, d'inspecter les berges ombragées sablonneuses et boueuses. Ce faisant, mes bateliers émettent souvent des cris de surprise en face de zones de terres remuées et autres traces d'animaux sauvages. Mais on ne les verra pas approcher, les félins, les phacochères, les varans, les cerfs et antilopes, et les autres nombreuses espèces de mammifères et de reptiles, car notre moteur est trop bruyant. Mais je comprends que le fusil à grosses cartouches de plombs qui a été embarqué n'est pas ici prévu pour abattre des bêtes à poil ou à écailles terrestres, ou encore à plumes. Il est destiné aux énormes poissons-chats et silures qui montrent parfois leur dos à la surface de l'eau. On en a aperçu deux, des bêtes de plusieurs dizaines de kilos, mais aucune n'a été abattue. On s'arrête pour le repas. À priori au menu ce sera une partie des cinq kilos de riz gluant cuit, emporté dans le traditionnel pot de vannerie de bambou et les poissons tout juste pêchés, le tout assaisonné au sel, piment et glutamate de sodium mélangés. Mais non. Deux de mes compagnons, équipés du fusil, s'enfoncent dans la forêt, par le creux du dense talweg déversant ici un petit ruisseau. Vingt minutes passent. Bang ! Un coup de feu et voilà peu après nos deux compères revenant chargés… d'un jeune cerf sur les épaules de l'un d'eux ! Chasse, pêche, nature et traditions. Cette expédition sur la rivière Nam Ou, dans sa partie la plus sauvage, est décidément incroyable et pleine de rebondissements. Plusieurs grandes feuilles de bananier sont récoltées puis déposées sur le plus gros rocher, le plus plat aussi. La bête est immédiatement dépecée, en vingt minutes seulement et à l'aide d'une seule machette. Un feu a été allumé dès notre arrivée. On cuit à l'eau puis mange les parties les plus périssables de l'animal, les abats, les tripes, le foie, cœur et poumons. Le bouillon est marron, opaque. Sel et glutamate de sodium sont mélangés au piment sec pilé puis le tout est déposé sur notre "table", sur deux feuilles de bananier posées au sol. On y trempe les boulettes de riz gluant, on se gave, beaucoup, trop. On mange aussi, grillés en brochettes, quelques-uns de nos poissons pêchés le matin. Un des deux jeunes hommes, le plus déluré, fait, en deux minutes seulement et sans aucune concentration, une "prière" tout en déposant sur un rocher tout proche un peu de riz, quelques morceaux de viande et trois gros bâtons d’encens qu'il a sortis d'un sac puis embrasé ; encore un rituel animiste, celui-ci probablement destiné à ne pas fâcher les "esprits de la forêt" d'y avoir prélevé un animal. On repart, on laisse sur place quelques feuilles de bananiers souillées, un foyer encore fumant et le plus gros rocher du lieu dégoulinant de sang. Voyage fantastique dans cette zone totalement inhabitée et probablement même jamais parcourue à pied. Seuls deux "murs" verts et des oiseaux nous cernent. Aucune trace humaine à plus d'une demi-heure des points de départ et d'arrivée. Là, le premier signe, c'est enfin un petit affluent qui débouche. Rien d'autre mais il annonce certainement une vallée habitée en amont. En tout cas, sa seule vue provoque une animation joyeuse parmi mes compères. Puis, le deuxième signe indiquant l'arrivée proche, c'est un pêcheur sur sa pirogue à rame, ce type de bateau fait d'une seule pièce de bois, taillé dans un seul tronc d'arbre. Puis un autre un peu plus loin. Ils se tiennent accroupis sur le minuscule rebord de l'extrémité arrière de leurs fines pirogues s'ils ne font qu'aller relever des filets, ou alors debout en équilibre à la même place s'ils pêchent au filet épervier à lancer. Nous, à deux ou trois heures de l'arrivée, on a posé trois longs filets dans des zones de rivière calme et parallèlement aux berges. Ce sont eux qui étaient contenus dans les gros sacs de nylon embarqués au départ, des filets d'environ un mètre cinquante de haut et trente ou quarante mètres de longueur, aux mailles beaucoup plus larges que celles des filets éperviers à lancer. Ils y resteront donc toute la nuit et j'aurais bien aimé assister à leur relève le lendemain matin. Le troisième signe indiquant la fin du périple, ce sont deux femmes Akha aperçues sur un sentier dominant le cours d'eau. Nous cinq ainsi à les observer, personne n'a plus surveillé le fond de cette zone de rivière calme. Alors, situation vraiment très cocasse et drôle surtout après les violents et incroyables passages houleux franchis auparavant, on s'est lamentablement échoués au beau milieu du cours d'eau. Ici il est très large et trop peu profond, indiquant que ça y est, il ne sera définitivement plus du tout navigable en amont pour une embarcation motorisée. La coque de notre bateau a raclée le fond de graviers et l'on a dû tous en descendre, avec de l'eau aux genoux seulement pour la traîner vers le dernier couloir navigable. Dès arrivé à Ban Nong c'est, pour nous tous, un dernier bain dans la rivière. On s'y lave, on s'y débarrasse des grains de sable qui se sont logés partout. Mais déjà l'alerte a été donnée : un falang, un étranger, est arrivé par la rivière. Déjà qu'il ne doit pas y en avoir plus de dix par an qui ne font que passer en camion ou minibus sur la piste adjacente, et encore sans jamais s'y arrêter, alors pour le coup on vient le voir celui-là. Grosse surprise pour tous, admiration aussi je le sens bien, et atmosphère très respectueuse car je suis en quelque sorte sous la protection du héros-piroguier qui a mené l'embarcation depuis Ban Sopkoh. Ça, d'où l'on vient, tout le monde le devine immédiatement, sans avoir besoin de nous interroger à ce sujet, puisqu'il n'y a aucun autre lieu habité entre les deux villages de départ et d'arrivée. Mes amis doivent néanmoins répondre à plusieurs questions, dont certaines me concernent. Puis tous les cinq allons loger dans la maison d'une des connaissances du père. À nouveau, festin de cerf et de poissons. Toutes les grosses pièces de viande rouge ont rapidement été, dès notre arrivée, vendues à des villageois. Et on boit du lao lao, de l'alcool de riz. Fatigue aidant, me voilà rapidement fin ivre. Les deux jeunes, qui n'ont pas dû venir ici bien souvent de toute leur existence, veulent s'encanailler. Alors on va voir des phou sào, des jeunes filles, les vendeuses de l'échoppe chinoise. Je paye des bières, bien plus chères que le lao lao local. La bière par ici, on n'en boit pas souvent. À 8000 kips (60 centimes d'euros) la bouteille d'un demi litre, ce n'est pas accessible à tout le monde au quotidien et surtout ce n'est pas d'un si bon rapport volume/quantité d'alcool que le lao lao. Bref, on taquine un peu les phou sào, et on leur paye des bonbons vietnamiens périmés. Puis retour à la maison, nuit sur le plancher revêtu d'une seule fine natte. Petit déjeuner au cerf, on se gave, on s'empiffre à nouveau. Puis il faut se séparer. Adieux au père et aux trois autres hommes. Je leur dis qu'un jour je tâcherai de leur remettre la photo prise hier et qui les montrera eux quatre portant le cerf abattu devant la rivière Nam Ou. Nous quittons tous le village de Ban Nong au même moment, eux se dirigeant vers leur pirogue, chargés de leurs sacs de matériel, moi prenant la direction opposée, remontant un peu le long de la piste carrossable mais bifurquant sur le premier chemin repartant vers l'est que j'aperçois. Je commence par longer à nouveau la rivière Nam Ou, la surplombant d'une haute corniche, d'à peu près là où l'on a aperçu hier les deux femmes Akha qui annonçaient la toute fin du périple. Puis un bruit de moteur en provenance de la rivière, qui ne peut être dû qu'à mes quatre forçats de la navigation sur le chemin du retour. Je suis trop loin, trop haut, trop dissimulé par la végétation pour qu'ils puissent m'apercevoir. Alors je leur lance un puissant coup de sifflet, ils me repèrent. Je leur adresse un waï d'adieu, mains jointes amenées contre le front, qu'ils me rendent tous simultanément. Bravo et bonne chance les gars, vos prouesses m'ont sidérées, vous êtes exceptionnels. | |
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Jour 17, Ban Pakhasou, Parure des femmes Hô Les ethnies Yao et Hô sont "chinoisantes". Les "chinoisants" sont adorables. C'est incroyable, fait unique, arrivé aujourd'hui au village Hô de Ban Pakhasou, j'y ai été accueilli par une maisonnée alors que ne s'y trouvaient que des femmes et des enfants. Excellent contact immédiat grâce à des photos que je leur montre ; ce sont des photos d'autres femmes Hô effectuées autrefois et à qui je vais les remettre dans quelques jours. Mais il y a compétition, elles m'affirment que les costumes de ces femmes, vivant dans des villages situés bien plus au nord dans la province, sont "bo ngam", c'est-à-dire qu'ils "ne sont pas beaux". Elles les dénigrent véritablement. Pour moi ils sont similaires aux leurs mais ce seraient plus précisément les motifs des macarons brodés du turban et des ceintures tissées qui ne seraient pas "ngam", pas "beaux". Et puis, sur une carte postale achetée à Vientiane la capitale, et qui montre par vingt vignettes les bustes habillés des costumes traditionnels caractéristiques de quelques ethnies majeures du pays, la coiffe de la femme Hô montrée serait elle, cette fois, très "ngam", et cela affirmé pouce levé. À l'arrivée ici, au village de Ban Pakhasou, je ne sollicitais qu'un repas, prévoyant dès aujourd'hui de poursuivre le chemin jusqu'au hameau suivant, à deux heures de marche seulement, mais deux ou trois femmes m'invitent à y passer la nuit et à n'en repartir que le lendemain. Repas de demi journée pris seul. Riz "classique", non gluant, froid, puis poissons bouillis en soupe, horriblement salée. Je crois que d'ici ce soir déjà il me sera possible d'effectuer quelques photos. Déjà ce matin sur le chemin, venant donc du bourg de Ban Nong, j'ai croisé quatre femmes qui elles s'y rendaient. Les femmes Hô portent le costume traditionnel au quotidien mais dans ces occasions là, lors d'un déplacement vers un village de plaine c'est, comme tous les montagnards, le plus beau d'entre eux qu'elles possèdent qu'elles revêtent alors. J'ai dû les supplier, mains jointes, de se laisser photographier ensemble. Elles ont finalement, toutes souriantes, acceptées. Trois blouses et tabliers noirs et bleus, noirs et roses pour la quatrième femme, autant de larges turbans noirs ou bleus indigo, le tout sur fond de verdure et sous la belle lumière de milieu de matinée. J'ai bien fais de stopper une nuit dans ce village car j'ai du retard dans mes pages d'écriture, surtout en raison de l'épopée de dix heures en pirogue d'hier. Quand j'y repense, elle me semble déjà un peu irréelle cette folie, impression accentuée par de nombreux rêves "tanguant" effectués cette nuit, à la suite du mouvementé périple. Hier soir et ce matin à Ban Nong, le village d'arrivée par la rivière, personne n'a su que je repartais immédiatement à pied dans la montagne. À tous ceux qui m'ont interrogé sur mes intentions je leur ai assuré que je rejoindrais par la piste, avec le bus ou camion quotidien qui passerait en début d'après-midi, le bourg d'Utay, chef lieu du dernier district du nord de la province, mais que je préférais commencer à marcher dans le même sens dès maintenant. Pas la peine de les faire paranoïer et de favoriser leurs soupçons en leur annonçant que mon intention était de joindre les villages montagnards les plus isolés, vers l'est. Personne non plus n'y a vu mes cartes de la région. Sauf mon père-piroguier, hier soir, car lui j'ai voulu qu'il concrétise bien ma démarche, mes projets de balades dans la région, et je savais que, bon complice, il n'en parlerait à personne. Donc, quittant ce matin le village de Ban Nong à pied j'ai rapidement, dès le premier sentier aperçu, bifurqué vers l'est, sur l'autre versant de la rivière Nam Ou. Puis j'ai rejoint la petite vallée de l'affluent aperçu à la fin du périple en pirogue d'hier, celui qui annonçait le premier signe de vie humaine en amont. Mon après-midi dans le village Hô de Ban Pakhasou, je la passe à visiter quelques maisonnées. Beaucoup m'y regardent encore avec consternation. À l'extérieur, des gamins parmi les tous jeunes, apeurés, fuient. D'autres, à ma vue, restent tétanisés sur place, d'autres encore fondent en pleurs ; ce sont les plus jeunes, les moins de cinq ans. Lorsque je m'y consacre durant quelques minutes, on me regarde longtemps écrire. Lors de mes déplacements, on guette aussi la maison vers laquelle je me dirige et quelques adultes du voisinage y arrivent alors rapidement à leur tour, peu après moi. Dans plusieurs des maisons que j'ai visitées, il y a deux ou trois peaux de cervidés ou d'antilopes sèches, mais non tannées. On y découpera, lorsque nécessaires, de solides lanières. Dans un premier village traversé ce matin, lui aussi d'ethnie Hô et dans lequel je ne me suis arrêté que quelques instants, après la rituelle attaque en règle des chiens, un jeune homme m'a aidé à élaborer un petit bout de plan de la région. On m'y a garantit qu'il ne resterait plus que trois villages dans cette direction, encore un dans cette même vallée (Ban Pakhasou, celui dans lequel je vais passer la nuit), puis deux autres plus loin. Mais ici, à Ban Pakhasou, on m'en annonce déjà quelques-uns supplémentaires. Ce "phénomène" se produit régulièrement ; les villageois ne s'y déplaçant que très rarement ou même jamais pour certains d'entre eux, ne connaissent souvent pas suffisamment la géographie environnante des autres villages pourtant pas si éloignés que cela du leur. Le village de Ban Pakhasou est situé juste au dessus de l'affluent de la rivière Nam Ou, c'est la rivière Nam Tok. Deux ou trois hectares de rizières en terrasse ont pu être aménagées sur ses berges. Celles-ci ne pouvant suffire à la survie du village on aperçoit aussi, sur les collines environnantes, des rizières cultivées sur pentes et qui ont déjà été fauchées alors que toutes celles aperçues durant les huit jours passés à sillonner la région sud de la rivière Nam Ou étaient encore à deux ou trois semaines de l'être. En tout cas, ici aussi, dans le creux de cette petite vallée comme dans celle de la Nam Ou, que ce fut à Ban Natchang Tay, Ban Sopkoh, Ban Kalangtoung ou Ban Nong, les moustiques sont en nombres. Ils sont tellement voraces et agressifs que ce sont alors les seules fois, depuis que je parcours la région, que je me résigne à utiliser du répulsif à insectes devant les villageois. Ici aussi, comme toujours chez les Hô et les autres populations "chinoisantes", les maisons sont posées directement sur la terre, et ne sont jamais, comme par exemple chez les Taï Lü et les Akha, élevées sur pilotis. Elles sont soit "solides", de planches de bois pour les murs et de chaume ou de tôles ondulées pour les toitures, soit au contraire très frêles, en bambou grossièrement aplati et tressé pour les parois, puis de chaume. C'est dans ce dernier type de demeure que je loge ce soir, la maison forme un rectangle de huit mètres par six. Ici beaucoup de femmes tissent encore le coton, les très rustiques et rudimentaires métiers à tisser sont disposés à l'intérieur des habitats, dans leur pièce principale. Le coton est préalablement filé, entièrement à la main, mais n'ayant encore jamais aperçu de femmes Hô le faire, je ne sais alors pas quelle(s) techniques(s) elles utilisent pour cela. Il faut dire que la plupart ne confectionnent ainsi plus que leurs turbans, ceintures et parfois tabliers, le restant des tissus nécessaires à la conception des parures étant manufacturé et d'origine chinoise. Mais parmi les plus vieilles femmes, les plus consentantes finalement à se laisser photographier, beaucoup portent en permanence un habit traditionnel entièrement confectionné à partir de coton cultivé et travaillé sur place : turban, blouse, tabliers et pantalon ; ces tuniques sont de couleur bleu foncé, bleu indigo. Le turban des femmes Hô, c'est une longue et large bande de coton pliée cinq fois dans le sens de la largeur et s'enroulant longuement autour de la tête. L'ensemble est large, lourd, massif. Ceux des plus jeunes mères sont décorés, en leur pourtour extérieur, de macarons brodés très colorés, de fines cupules d'argent et de minuscules grelots ouvragés réalisés dans le même métal. La blouse, le plus souvent de couleur bleue mais parfois aussi verte ou rose fuchsia, est donc taillée dans du mauvais tissu chinois acheté sur les marchés de plaine. Elle est large et rentrée dans la ceinture, sous la jupe. Sa fermeture s'effectue sur le côté et elle est munie de larges manches qui n'atteignent pas les poignets ; les extrémités de celles-ci simulent, par deux larges bandeaux brodés se recouvrant, comme une superposition de deux blouses. D'autres délicates broderies ornent le pourtour du col et tout le long de la fermeture. Puis une longue jupe descend jusqu'aux pieds mais reste finalement peu visible car est recouverte d'un large tablier avant et un autre de moitié plus étroit à l'arrière, descendant tous deux également très bas ; cet ensemble est ensuite soutenu par une étroite mais longue ceinture, enroulée de plusieurs tours, savamment tissée par les femmes et dévoilant des motifs géométriques très fins. Ce sont ces motifs ainsi que ceux des macarons brodés décorant les turbans qui identifient le clan d'appartenance ethnique des femmes qui les portent. Sur les quelques photos effectuées l'an passé et que je dois remettre dans quelques semaines dans un village dont l'identité ethnique est "cousine" de celle des Hô, ce sont d'ailleurs ces décorations qui intéressent le plus les femmes, qui attirent le plus les attentions et qui surtout deviennent sujets de conversations animées parmi elles. Moi, ce qui me sidère, c'est le volume de ces coiffes. Que ce soit celles des femmes Akha Nutchi, comme dans les villages traversés il y a environ dix jours, ou celles des femmes Hô comme ici à Ban Pakhasou, il faut savoir que ce sont des parures du quotidien et en aucun cas d'exhibition ou d'apparat. Elles sont portées en permanence et il est d'ailleurs très rare de pouvoir contempler une femme tête nue, car elles se recoiffent dans l'intimité, toujours à l'écart. En effet les femmes accomplissent toutes leurs activités et tâches de la journée (travaux domestiques au village, aux champs ou en forêt) parées de ces coiffes et de ces tenues. Comme les mauvais tissus, tous les autres objets apportés de l'extérieur jusqu'ici sont également de provenance chinoise, quelques-uns néanmoins également d'origine vietnamienne. Tous sont de qualité plus que déplorable : briquets, brosses à dents, horloges à piles, piles, miroirs, verres et autres récipients en plastique, vêtements, pantalons et ticheurtes des garçons, etc. Tous sont rapidement hors d'usage sauf… les thermos. Les fameux gros thermos à eau chinois, ceux qui peuvent conserver une eau brûlante pendant quatre jours d'affilés. Toutes les femmes et jeunes filles de ce village Hô arborent des boucles d'oreilles d'argent rigoureusement identiques, aux motifs floraux d'une fleur-rosace à laquelle sont suspendues, par de fines chaînettes également d'argent, des feuilles légères. Un ou deux grelots de même métal sont par ailleurs utilisés comme boutons, en attaches de fermeture du col des blouses. Comme tous les bijoux féminins caractéristiques de l'ethnie, groupe ou clan qui les arbore, ceux-ci ont été autrefois réalisés, artisanalement, par le forgeron du village. Puis, transmis depuis longtemps de mères en filles, de générations en générations, ils sont aujourd'hui devenus de véritables antiquités, parfois fort recherchées par des acheteurs japonais ou occidentaux. Cette activité de forge de bijoux n'est plus beaucoup pratiquée dans les villages, les forgerons se concentrant désormais principalement à la confection et l'entretien des outils coupants ; mais on peut néanmoins encore parfois les observer à l'œuvre, chez les Akha notamment, à ces délicates tâches. Quelques photos de ma famille me sont possibles ; une de la mère tissant, d'un bébé, d'une femme broyant le maïs à la meule de pierre, un portrait d'un homme légèrement dégénérescent physique, de son frère atteint des mêmes troubles, d'une grand-mère transportant un bébé sur son dos. Mais tellement d'autres clichés pourtant tentants ne peuvent être réalisés, au risque d'effaroucher les villageois. Dans l'après-midi deux jeunes filles étaient d'accord pour une photo avec les turbans (presque toutes, parmi les plus jeunes, portent désormais un fichu coloré de fabrication industrielle chinoise et acheté 2000 kips aux échoppes de Ban Nong). Il était convenu que ce soit pour trois heures plus tard, entre 17 heures et 17 heures 30 exactement, juste avant que le soleil ne disparaisse derrière la montagne. Dommage, elles sont arrivées peu après le départ de la belle lumière. Mais elles ont revêtues les costumes d'apparat, les plus beaux, ceux que l'on n'utilise peut-être qu'une ou deux fois l'an, pour les fêtes du nouvel an Hô en tout cas. Les Hô sont tellement prévenants envers ma personne et curieux qu'aujourd'hui je leur dévoile le contenu de mon sac et de ma petite sacoche en bandoulière. Il faut dire que partout, tous les jours, dans toutes les maisons à l'intérieur desquelles je m'arête, mon sac y acquière immédiatement une "aura" particulière et mystérieuse. Je devine parfaitement les attentions concentrées sur ma personne et sur le moindre de mes gestes lorsque je m'y dirige pour l'ouvrir et y prélever un des rares objets quelconques que j'utilise au quotidien. Mais bien sûr je ne leur montrerai jamais le contenu, ni l'emplacement d'ailleurs, des poches secrètes dans lesquelles moi seul, tous les dix ou douze jours environ, m'isolant alors dans les bois, vais prélever une liasse d'une centaine de billets bancaires. À Vientiane il y a quinze jours j'ai été très exigeant à la banque lors du change de mes euros : "je veux beaucoup de billets de 5 000 kips, ai-je exigé, un peu moins de ceux de 10 000 kips et à peine quelques-uns de 20 000 kips". Car, dans les villages, il est hors de question que je réclame de la monnaie sur les petites sommes d'argent que je laisse aux villageois après un repas, une nuit ou un accompagnement guidé sur un chemin. En contrepartie, ainsi lesté de quelques millions de kips, ce sont cinq très grosses liasses de billets que je dois transporter avec moi. Fin d'après-midi à semer la zizanie dans le village, à crier aux fillettes se tenant plus loin des paroles que les gamins me dictent à l'oreille. Ce jeu là, parmi d'autres, je m'y adonne de temps en temps avec les enfants, il est à chaque fois un succès assuré et fait toujours instantanément hurler de rire tous les villageois. À eux je leur raconte aussi, par quelques paroles et beaucoup de mimes, l'épopée sur la rivière Nam Ou depuis le village de Ban Sopkoh. Ils sont très étonnés et surtout admiratifs de l'aventure, les commentaires vont alors ensuite bon train entre eux. Par contre, pour ne pas les effrayer avec le nombre de zéros si compté en kips, je leur dis que nous étions quatre passagers payants à partager son coût, et non pas moi seul comme ce fut en vérité le cas. Ce soir dans ma maison, fait très rare pour que l'on m'y admette quand même, il n'y a toujours pas d'adulte masculin. Seuls s'y tiennent la grand-mère, la maman et son bébé, ainsi que deux jeunes enfants, fille et garçon, dont je ne cerne pas le lien de parenté qui les lie aux autres. Le jeune père est absent, parti travailler pour plusieurs jours aux champs les plus éloignés. Malgré l'absence d'hommes, on me propose, pour débuter le repas, de boire du lao lao. Je m'en sers, à partir d'un jerrican terreux de cinq litres, un fond de bol et, symboliquement, pour m'accompagner et par charmante politesse, la jeune maman s'en sert un petit bouchon. Les variétés de riz que je rencontre dans les différents villages sont nombreuses. Leurs goûts sont toujours différents, leurs textures et consistances aussi, ainsi que leurs teintes, qui vont du blanc écarlate au blanc rosé en passant par d'autres couleurs plus jaunies ou grisâtres. Ce soir c'est un riz semi gluant, "bon comme du bon pain". On le mange à la baguette dans de petits bols que l'on n'a, cette fois du coup, pas besoin de tenir accoler aux lèvres. On en détache des boulettes et on pourrait même aussi le manger avec les mains. Le Laos a fourni autant d'échantillons de différentes variétés de riz à une certaine banque mondiale de préservation des espèces que l'Inde, pourtant de superficie presque quinze fois plus importante, plusieurs centaines de variétés différentes, près de deux mille je crois, ont alors été recensées dans le petit pays. Ce soir, pour accompagner le riz, il y a de petites graines de soja cuites, de petites aubergines (qui ont ici la taille de noix seulement) et une soupe de végétaux. Fait très rare, étonnamment engageantes, deux fillettes ont osé essayer de me poser une question. Par contre, moi parfois, je peux poser quelques questions simples à mes interlocuteurs, qu'ils soient hommes ou femmes, jeunes ou plus âgés, (concernant leur âge par exemple, ou autres questions diverses et variées), et ne recevoir pour réponses que de légers sourires forcés. Ces sortes de non-conversations se produisent de temps en temps et sont troublants car je ne sais jamais ce que je provoque, de l'incompréhension, de la gêne, l'abord d'un sujet tabou ? Après le repas, pour la veillée, comme presque tous les soirs, plusieurs visiteurs extérieurs à la maisonnée viennent voir l'étranger. Dans la quasi obscurité ce sont alors des jeux de lumières avec les torches électriques et la seule mèche à pétrole qui "illumine" presque toujours et de façon permanente un coin de l'intérieur des petites maisons. On m'observe beaucoup lorsque j'écris, ce qui fait que ce sont eux, mes spectateurs, qui consomment leurs piles de lampe, vu qu'il y en a très souvent une de dirigée sur mon cahier. La rivière, située à trois ou quatre cent mètres plus bas, est trop éloignée peut-être, ou de trop faible débit car, comme on le fait souvent ailleurs, on n'y a cette fois pas installé de petites turbines électriques, dans les courants canalisés et amplifiés par de petites digues. À partir d'ici, maintenant que nous sommes sur la rive gauche de la rivière Nam Ou, je ne dispose plus, pour seule source d'informations géographiques, que d'une carte périmée datant de 1969 et offrant une précision d'échelle de seulement 1 : 250 000. Les huit derniers jours, sur l'autre rive de la rivière, j'utilisais le même document mais, par recoupement avec d'autres documents et sources extérieures d'origines plus récentes, j'avais pu l'actualiser un peu. Beaucoup des quelques villages mentionnés sur la seule carte initiale ont désormais disparu, ou ont transmigré vers l'ouest, se sont rapprochés de la piste carrossable ou plus souvent même, sous les "encouragements" des autorités, se sont déplacés dans une autre province plus facilement contrôlable par celles-ci, comme celle d'Oudomxaï plus au sud, ou encore dans la plaine de Muang Sing dans la province de Luang Nam Tha au sud-ouest. Bref, ma carte, ici elle me sert plus à constater là où je me situe qu'à me diriger. Pour cela, j'utilise plutôt le seul "feeling" et aussi ma boussole. Ma plus grande difficulté, lorsque je sollicite les villageois, à la recherche d'informations géographiques sur la province, est finalement de parvenir à les faire nommer les noms des prochains potentiels villages situés plus au nord ou à l'est. Je sais que vers là-bas je rencontrerai encore beaucoup de populations Hô et je m'en réjouis d'avance car leur contact m'est agréable. Par contre, encore plus haut, à l'extrême nord de la province, dans les zones juste frontalières avec la Chine et le Vietnam, je ne sais absolument pas de qui se composent les populations locales. J'y suppose néanmoins, là ou alors à l'extrême nord-ouest de la province, de l'autre côté de la piste carrossable, où j'aimerais effectuer dans peut-être deux semaines, après les deux rives de la rivière Nam Ou, un troisième parcours en huit ou dix jours, j'y suppose donc néanmoins la présence de la "mystérieuse" et en tout cas très discrète et minoritaire ethnie Sila, sur laquelle très peu d'informations sont accessibles. À ce jour je dispose encore d'environ vingt-cinq journées avant de devoir entamer le parcours de retour, qui se fera en trois ou quatre journées de transport, vers la capitale. | |
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Jour 18, Ban Khioukhan, Les marchands de cheveux itinérants chinois D'après les villageois du premier hameau traversé hier, à l'entrée de la petite vallée, il ne s'en trouvait plus que trois supplémentaires en amont dans cette direction. Mais il fallait comprendre "trois villages de notre ethnie". Car ici, à Ban Khioukhan, le chemin se dédouble. Il y aura encore d'autres villages Hô plus au nord, mais aussi des villages Akha vers l'est. Mais pour l'instant, l'architecture du village de Ban Khioukhan contraste radicalement avec celle de Ban Pakhasou de ce matin, à seulement deux heures de marche d'ici. Je serais désormais chez l'ethnie Lolo. Les costumes semblent pourtant identiques à ceux des Hô, mais les Lolo seraient des Hô peut-être arrivés ici plus récemment ou d'une région chinoise différente de celle d'origine des Hô. Les maisons donc, sont typiquement chinoises, comparables en tout cas à certaines de celles que l'on peut observer dans quelques campagnes de la province chinoise du Yunnan toute proche. Belles, presque toutes construites en planches de bois sciées à la main ou débitées à la hache et à l'herminette, ensuite rabotées et assez soigneusement assemblées entre elles. Quelques moulures même, ainsi que des "toupies" suspendues et un peu de peinture ornent les façades. Les sols sont carrelés de briques appareillées en quinconce et les toitures sont de tuile de terre cuite vernissée, seules quelques unes sont de tôles. Deux ou trois d'entre elles disposent même d'un étage avec un petit balcon. D'autres demeures sont néanmoins, comme ailleurs, de fabrication plus sommaires, de bois et de bambou uniquement. Y arrivant vers 13 heures, j'ai donc immédiatement tenté de m'inviter à manger dans une des maisons mais la seule grand-mère présente là à ce moment m'a fait comprendre que ce n'était pas possible. Le voisin m'a alors invité mais son repas fut une réelle épreuve car j'ai eu droit à du riz froid et à quelques lambeaux de vieille viande rouge boucanée déjà croquée et qui sentaient incroyablement mauvais. Il n'y a même pas eu les pourtant quasi incontournables pousses de bambou sur lesquelles j'aurais pu me rabattre. Les pousses de bambou. Chaque jour, dans tous les villages, quelques hottes pleines en reviennent de la forêt. Elles n'ont rien de commun avec les petits rejetons que l'on connaît en Europe et qui sont commercialisées en boîtes de conserve de quatre cent grammes. De celles que l'on cueille ici, une boîte de huit cent grammes ne suffirait même pas à en contenir une seule, une pousse étant de dimensions équivalentes à celles d'une bouteille de vin. On les consomme le plus souvent fraîches, découpées en lanières et bouillies dans l'eau. Ou alors, on les éventre, les ouvre et les aplatis à l'aide d'une machette avant de les suspendre exposées en plein soleil. Elles ressemblent alors, visuellement du moins, à des poissons. Une fois sèches et ainsi durcies, on les découpe également en lanières puis, bouillies et frites dans de la graisse de porc, de consistance alors bien plus dense que celles consommées fraîches, elles font office de "viande". Fait étrange, une femme Akha, seule ici de son ethnie, réside dans le village Lolo. Sans aucun doute, elle est opiomane. Elle vient des environs de Boun Neua, bourg carrefour situé bien plus au sud, là où l'avant dernier bus m'a déposé il y maintenant deux semaines, après mes trois jours de transport depuis la capitale Vientiane. Impossible de connaître la raison de sa présence ici car cela je ne sais pas le demander. Elle seule, mais alors énormément pour le coup, est intéressée par mes quelques photos de villageois appartenant à son ethnie. Tout de suite elle m'y désigne, faciles à reconnaître, les opiomanes. J'avais décidé de poursuivre le chemin cet après-midi mais ce village est tellement atypique que j'essaye de me faire inviter pour la nuit, mais dans une autre maison que celle dans laquelle j'ai mangé car j'en veux une en bois et tuiles de terre cuite. Mais beaucoup d'adultes sont aux champs pour la journée car c'est actuellement ici la pleine moisson du riz. C'est finalement, au bout de trois quart d'heure, une grand-mère qui se décide à m'inviter. C'est la mère d'un nay ban, d'un des chefs du village et ce sont eux qui hébergent la femme Akha, qui n'est finalement pas seule ici puisqu'en compagnie de son mari. Tous deux sont opiomanes, à des stades de très forte addiction. Ils sont là, ils fument sur une même paillasse, posée à même le sol de terre dans la pièce principale, tout à côté du plus petit foyer de cuisson. C'est probablement également là, à cette même place, qu'ils passent les nuits. À ce sujet de la drogue, aucun tabou ni aucune gêne à mon encontre. Après avoir photographié ma grand-mère à l'ouvrage près du gros foyer, celui supportant le plus grand wok de cuisson, l'homme insiste pour que je les photographie eux aussi, en pleine action de fumerie. Je me demande vraiment ce qu'ils fichent ici, si loin de leur village d'origine, au milieu d'une population appartenant à une autre ethnie que la leur, alors même que deux villages Akha, mais néanmoins d'un autre groupe que le leur, se situeraient à seulement deux heures de marche vers l'est. Après-midi, déambulations dans le village et vers ses abords immédiats. Atmosphère véritablement chinoise sur cette rive gauche de la Nam Ou. Déjà, dans le premier des deux derniers villages traversés, lorsque j'ai demandé à un homme si j'allais encore rencontrer des Hô, ici dans ce village de Ban Khioukhan, il m'a répondu que non, que ce seraient des "khun tchin", c'est-à-dire des "gens chinois". Ce sont donc les Lolo et il y aurait à nouveau des Akha vers l'est. Jusqu'alors, tellement peu d'informations sur la région étant accessibles, j'étais persuadé qu'il ne se trouvait plus aucun village Akha si loin dans la province. Ce sera donc vers l'est, vers ces villages Akha annoncés, que je repartirai demain matin, même si ma crainte est qu'ensuite, au-delà d'eux, la zone soit très peu voire pas du tout peuplée. Plusieurs vieilles femmes du village se laissent assez facilement photographier, dans leurs cuisines, c'est-à-dire près des foyers de sol ou des fours en terre, devant leurs maisons ou encore lorsqu'elles nourrissent leurs deux à six ou sept cochons. Beaucoup parmi elles fument du tabac, dans de fines pipes toutes faites d'argent ou alors, plus rustiques, de terre pour le foyer et d'une étroite tige de bambou pour le conduit. Lorsqu'elles ne sont pas utilisées, elles sont élégamment coincées dans un repli du large turban, sur le côté ou vers l'arrière de la tête. Un marchand de cheveux chinois est ce soir dans le village. C'est la troisième fois que je rencontre un homme de cette "corporation" dans les montagnes du nord Laos. Il y a quatre ou cinq ans, dans la province de Luang Nam Tha, j'en avais même accompagné un pendant plusieurs jours. Étonnante épopée d'une autre époque, ensemble on avait alors sillonné pendant huit jours la région située au nord-ouest de Muang Sing. Un marchand de cheveux c'est un type qui parcourt, toujours seul, les villages montagnards à pied avec son barda sur le dos. À l'intérieur de celui-ci il y a deux choses capitales : un sac contenant les cheveux récoltés et un autre rempli de bibelots à deux sous sans aucune valeur et de mauvaises fabrications chinoises. Dès l'arrivée dans un village, il en parcourt quelques allées en criant un message annonçant sa présence puis, s'installant sur une aire dégagée, généralement juste devant une maison, il y étale, sur un bout de bâche plastique déposée au sol, ses "trésors" : épingles à nourrice, aiguilles à coudre et fils de couleur, coupe-ongles, ballons de baudruche, petits peignes et miroirs, bijoux de toc, pendentifs en plastique imitant le jade, etc. Les femmes arrivent alors avec, dans le creux de la main, une ou quelques mèches de cheveux amassées en une petite boule de jamais plus grosse taille que celle d'un œuf de poule. Ces mèches ont été conservées depuis une retouche antérieure, lors d'une précédente coupe des pointes et, au lieu d'être jetées, ont été vaguement rangées quelque part, coincées entre deux planches d'une paroi ou en sous-face de la toiture de chaume, en attendant le passage du prochain marchand de cheveux. Une petite poignée de mèches d'à peine le volume d'un œuf vaut, par exemple au choix, soit un petit ballon de baudruche, soit quelques fils à coudre de couleur ou encore une épingle à nourrice. Le marchand croisé il y a quatre ans avait, au jour de notre rencontre, accumulé environ trois ou quatre kilos de cheveux, mais au bout de déjà deux semaines de campagne. La finalité de ce "métier" reste à ce jour un mystère complet pour moi. Je n'ai aucune idée de ce que deviennent, rapportés en Chine, les cheveux récoltés, s'ils sont revendus, et à qui surtout, et puis ce qu'ils deviennent, s'ils sont ensuite transformés, etc. Je ne suis jamais parvenu à me faire expliquer quoi que ce soit à ce sujet. Et puis, autre questionnement, ces marchands ne "commercialisent" jamais en plaine ; pourtant là-bas il leur suffirait d'aller rencontrer les coiffeurs, qui chaque jour se débarrassent de bien plus grandes quantités de matériaux capillaires que les misérables petites poignées qu'eux récoltent ici dans le même temps. Enfin et surtout, ils se donnent une peine énorme pour parvenir à leurs fins : parfois, dans certains villages qui leur ont nécessités deux ou trois heures de marche et d'effort pour les atteindre, ce ne sont que quelques grammes de cheveux qu'ils en emporteront. En tout cas, l'arrivée d'un marchand de cheveux dans un village constitue à chaque fois un petit évènement. Pour l'occasion même les opiomanes invisibles apparaissent à la lumière pour venir contempler ses trésors. Même si ce n'est pas son but premier, on peut aussi éventuellement lui acheter, pour deux sous donc, un de ses gadgets. Pour ma part, frustré depuis de nombreux jours de ne plus pouvoir assouvir ma culture dépensière et consommatrice, pour 2000 kips (15 centimes d'euros) j'ai acquis une petite paire de ciseaux pliants assez efficaces. Si c'est le village dans lequel le marchand passera la nuit, alors il y aura une deuxième "représentation" le lendemain matin très tôt, dès le lever du soleil et juste avant son départ vers un autre village. | |
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Jour 19, Ban Phoutang May, Résolution publique d'un conflit On se lève tôt, pour les femmes c'est à partir de 5 heures, parfois même un peu auparavant. Vers 7 heures mon couple Akha allume ses premières pipes, ça en sera plusieurs dizaines tout au long de la journée jusque tard ce soir. Je ne sais pas comment ils se procurent un éventuel revenu car l'opium est d'un coût important sans compter que l'homme, en simultané des pipes de drogue, fume énormément de cigarettes. Tous deux, comme tous les autres opiomanes en très avancé état d'addiction, sont évidemment inaptes à la moindre tâche physique, au moindre labeur. La femme balaie néanmoins de temps en temps la maison au sol de terre battue. Bref, ceux-ci ne peuvent qu'être totalement assistés par ma famille d'accueil, qui de plus leur procure vraisemblablement l'opium. Autant généralement il faudra quelques temps aux femmes pour s'accoutumer à ma présence et pour oser m'adresser la parole de leur propre initiative, autant celle-ci, la femme Akha, a rapidement essayée de me raconter plusieurs choses. Quelques phrases à chaque fois seulement mais auxquelles je ne comprends strictement rien, je n'y descelle que de rares mots. Il y est néanmoins souvent question de "villages", de "père et mère", de "pas d'argent". Les femmes Akha adorant en parer leurs extravagantes tuniques et coiffes, j'ai dans mon sac quelques pièces de monnaie sans valeur et de provenances diverses qui me servent à leur en faire, de temps en temps, de petits cadeaux. Le succès est toujours garanti, il faut simplement que ces pièces soient "blanches", et surtout pas de couleurs jaunes ou rouges comme par exemple celles de centimes de francs ou d'euros. Même si cette femme, pour sa part, ne porte absolument pas le costume traditionnel Akha, deux de mes pièces de cent rupiahs indonésiens, qui ne présentent par contre aucun intérêt pour les femmes Hô et Lolo, lui font évidement incroyablement plaisir. Un homme est de visite, pendant quelques minutes seulement, dans ma famille ; il est l'un des trois chefs du village. Puis il m'invite à le suivre quelque part à l'extérieur. On se dirige vers l'école, en face de laquelle, sur le bout de prairie qui lui fait front, une cent-cinquantaine de personnes sont assemblées autour d'un évènement. On semble vouloir y résoudre un sérieux conflit entre deux hommes, entre deux familles. Les deux hommes s'engueulent, violemment ; beaucoup de paroles, souvent criées, sont échangées. Ils tentent même parfois d'en venir aux mains, on les calme, ils s'engueulent à nouveau, on les sépare. Ils continuent à s'engueuler à distance, des femmes prennent aussi partis pour l'un ou l'autre. Cette assemblée n'est pas improvisée, quelques bancs et tables de bois ont même été apportés ici à l'extérieur, quelques hommes y ont pris place. Puis le chef qui m'a conduit ici fait un discours au milieu de tous, en prenant alternativement à témoins les deux hommes en conflit. Ensuite douze enfants, des garçons uniquement, s'alignent devant lui et en écoutent un second discours qui leur est destiné. Un instant mon orateur me prend clairement pour exemple en disant entre autres que "falang paï phou dio", "l'étranger va seul". Dans le même temps juste à côté, dans l'école qui n'est pas ici qu'une précaire cabane de bois et de bambou mais un bâtiment assez solidement et soigneusement construit en planches et tôles, deux classes continuent leurs cours, malgré le charivari ambiant. Ça entre, ça sort, ça court, ça joue, ça commente, ça rit, etc. Beaucoup de femmes sont venues avec un de leurs plus jeunes enfants sur le dos, d'hommes avec leurs énormes pipes à eau et de grand-mères avec également leurs fidèles pipes, celles-ci de fonctionnement plus traditionnel. Puis il y a aussi plusieurs jeunes filles, avantageusement regroupées ici en nombres à l'extérieur. Mais impossible de les prendre en photo, pourtant cela démange, je le vois bien, certaines d'entre elles. Malgré qu'elles aient toutes remplacé leurs turbans traditionnels par des fichus de toile industrielle chinoise de couleurs vives, roses le plus souvent, l'ensemble, allié à leurs parures aux tons tout aussi lumineux, bleus, verts, roses ou violets, est assez élégant. Quelques-unes d'entre elles posant devant un flanc de colline verte et sous cette très matinale lumière rasante, permettrait de faire une éclatante photo. J'insiste, je les provoque, je tente de les réunir toutes à l'endroit choisi, ça pouffe de rire mais c'est difficile de se laisser faire ; pourtant, c'est sûr, il suffirait juste que l'une d'elles fasse le premier pas consentant pour que toutes suivent gaiement. Quand au reste de l'assemblée, réunie ici autour du chef et des deux familles en conflit, elle se disloque petit à petit, presque seuls les hommes restent tenir le siège, alimenter les conversations et les foyers des énormes pipes à eau, et tenter de peut être réconcilier les adversaires. Ainsi, beaucoup d'entre eux réunis officiellement ici, la tentative publique de résolution d'un conflit familial aura concernée tous les villageois. Départ vers un des villages Akha annoncés, vers le nord-est, maintenir ce cap le plus longtemps possible. Il faut désormais quitter le petit vallon de la rivière Nam Tok et regagner les collines. C'est d'abord une heure trente de très raide montée car on ne connaît pas les lacets ici, on ne fait pas de la randonnée, on recherche simplement le plus court chemin, la ligne droite au maximum. Trois heures de marche, parce que je me suis perdu. On s'en rend compte, d'une hauteur, en apercevant enfin un village, mais très loin derrière soit. Ne reste plus qu'à revenir sur ses pas et à essayer de deviner lequel des quelques discrets chemins transversaux y mènera. Trois erreurs, et dans ces cas là on se retrouve alors vite au milieu de "nulle part", le plus souvent au fond d'une combe sans issue, là où seules vont les bêtes et les cueilleurs de pousses de bambou. Ban Phoutang May est un village Akha, il en existe donc bien si haut dans la province, sur la rive gauche de la rivière Nam Ou. Ça fait plaisir de la retrouver cette si "farouche" ethnie. Ce hameau est surprenant, c'est la toute première fois que j'aperçois un village Akha dont aucune maison n'est construite sur pilotis, même partiellement. On peut en effet parler de "partiellement" car, le plus souvent installées sur une forte pente, un seul flanc des maisons y prend généralement appui alors que l'autre est élevé sur pilotis, afin de conserver un plancher horizontal à l'intérieur de l'habitat. Il semble alors qu'ici ils aient voulu, ou qu'ils se soient contentés, de copier l'architecture de leurs voisins ethniques, celle des "chinoisants", des Hô notamment. Une quinzaine de maisons, quelques unes sont de planches, d'autres de bambou et deux ou trois de terre. Le village fait front à une vallée entière, placé qu'il est à son extrémité sud. Le spectacle est grandiose, on aperçoit même, très loin, mon prochain village potentiel : comme tous ceux de la région, ce n'est qu'une toute petite tache brune sur un océan accidenté de verdure. Le village de Ban Phoutang May est probablement le plus pauvre village Akha que je n'ai jamais visité mais le chef du village, immédiatement après avoir accepté ma demande d'asile, est allé illico acheter dans une maison voisine deux ou trois cent grammes de viande de mou pha, de "cochon de forêt" séchée. Cela fait plaisir, même s'il la fait frire dans trop peu de graisse à mon goût. Petits marchands ambulants, ce soir deux Lao Loum, c'est-à-dire deux "Lao des plaines" les "vrais" laotiens, sont de visite dans le village. Ils viennent de Utay, le bourg chef-lieu du district situé bien plus à l'ouest et ils transportent avec eux cinq ou six kilos de pâtisseries industrielles chinoises périmées et deux ou trois cartouches de cigarettes qu'ils revendent au détail. Ils font, je le devine, entre 500 et 1000 kips (entre 4 et 8 centimes d'euros) de bénéfice par produit revendu, soit trop peu pour rentabiliser leur déplacement jusqu'ici, du moins trop peu d'argent pour que des Lao Loum s'en contentent. Il doit donc y avoir une autre raison à leur présence, un motif probablement plus officiel, à surveiller d'ici demain. Mon père d'accueil les invite également, avec moi, pour le repas. On parle du "cochon de forêt" que l'on mange et, à un moment, le père énumère les autres gibiers présents dans la région ; une liste que je ne comprends pas mais le jeune Lao Loum est très impressionné par ce qu'il apprend là. En plus des peaux de cervidés et antilopes de forêt que l'on peut voir devant ou à l'intérieur de certaines maisons, plus ou moins abandonnées ou en train de sécher en attendant une hypothétique utilisation, il y a désormais aussi quelques pelages de félins. Des toisons jaunâtres, des pelages tachetés. Un homme en a tapissé un de ces tabourets bas en rotin et cannage de bambou que tous utilisent dans les maisons et qui sont ici les universels et uniques sièges. | |
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Jour 20, Ban Sômboun, Recensement tardif Finalement, comme il fallait s'en douter, la raison principale de la visite du couple Lao Loum dans le village Akha de Ban Phoutang May n'est pas la vente. Cette visite est officielle, ils sont ici pour opérer un recensement des enfants et ils se sont installés ce matin très tôt, dès 7 heures, devant la maison du chef de village chez qui j'ai passé la nuit afin d'accomplir leur tâche. Des pères de famille, des femmes, des enfants, se réunissent autour d'eux et leur transmettent les informations souhaitées. Celles-ci sont simplement retranscrites sur un cahier d'écolier déjà bien abîmé. Je remarque que les enfants recensés ont jusqu'à sept ou huit ans environ et que c'est donc probablement la toute première fois qu'ils sont ainsi "répertoriés" par l'administration. Les deux provinces du Laos situées aux dernières extrémités du pays, Phongsaly la plus septentrionale et celle d'Attapeu la plus méridionale, constituent aussi les plus extrêmement violentes en terme de mortalité infantile : un enfant sur quatre à un sur cinq (un sur trois dans certains villages parmi les plus pauvres) n'y atteint pas l'âge de cinq ans. Cela expliquerait alors peut-être ce recensement se faisant de manière tardive, même s'il ne s'agit ici que d'une supposition. Les villageois Akha de Ban Phoutang May se sont vite familiarisés avec mon petit appareil photo compact et adorent déjà se laisser tirer le portrait. Les statures font alors un peu trop posées mais les costumes colorés et scintillants d'argent, de pièces de monnaies, de chaînes et de petites plaques gravées feront tout de même de jolies images. Cette année pour ce périple, je me suis préparé un petit "album ethnique", un petit livret réunissant une centaine de photos montrant des villageois de la plupart des groupes ethniques de la région en costumes traditionnels. Cela a été une excellente idée car, dans tous les villages traversés, il intéresse énormément tout le monde, et les femmes principalement. Les femmes Akha Nutchi de Ban Phoutang May ne cachent pas leurs surprises en y apercevant pour la première fois, c'est évident pour la plupart d'entre elles, des costumes caractéristiques appartenant à d'autres groupes Akha vivant dans d'autres "pays", à quelques dizaines de kilomètres d'ici. Très souvent dans les villages, après avoir dévoilé cet album à certaines personnes, d'autres viennent me rencontrer plus tard dans ma maison d'accueil, expressément afin de pouvoir elles aussi le visualiser. Les villages de Ban Phoutang May d'où je suis arrivé ce matin, de Ban Sômboun où je réside aujourd'hui ainsi que d'autres de la région dont on me parle un peu ne sont pas mentionnés sur ma carte de 1969, encore moins sur celle de 1954. Moins actuellement mais beaucoup plus à l'époque, les villages migraient relativement fréquemment, parfois de quelques kilomètres seulement, en fonction du roulement des cultures de friches sur abattis-brûlis dont on reparlera. À partir de maintenant, sans carte réellement exploitable, je dois donc obtenir un maximum de renseignements géographiques de la part des villageois ; même s'ils se contredisent parfois dans leurs dires ; même s'ils ne connaissent souvent pas bien les vallées pourtant proches de la leur parce qu'habitées par d'autres ethnies et qu'ils n'y vont alors jamais ; même s'ils ne maîtrisent pas toujours la connaissance des durées réelles de temps de marche nécessaires entre plusieurs villages, etc. Ainsi, alors qu'avant-hier en bas du vallon, à Ban Khioukhan, on ne m'annonçait qu'un ou deux villages dans cette direction, vers le nord-est, je découvre maintenant qu'il y en aura beaucoup d'autres, et cela jusqu'à l'extrême nord de la province, jusqu'à la frontière chinoise. Ici, à Ban Sômboun, me revoilà chez les Hô, que d'autres Hô nomment Lolo et que les Akha nomment Alou. Sur la rive droite de la rivière Nam Ou, jusque il y a encore une semaine et juste avant la fameuse journée de navigation, j'ai déjà passé plusieurs journées dans cet autre pays Hô. Mais ici, de l'autre côté de la rivière, je me sens ailleurs, presqu'en Chine tellement son influence est grande. Une influence qui se retranscrit par plein de petites choses du quotidien, plein de détails cumulés. Même les hommes Akha de Ban Phoutang May, les Akha n'étant pourtant pas du tout de culture "chinoisante", parlaient un dialecte à forte consonance sinisante. La rivière Nam Ou délimiterait donc comme une légère frontière culturelle entre ces deux régions. Il arrive parfois que je me fasse inviter, où que je m'invite moi-même, à passer la nuit dans une maison et que, un peu plus tard, une autre maisonnée m'invite à son tour pour le repas. Je sens alors que, pour m'avoir, il y a "compétition" entre les familles et à ce stade il n'y a que moi qui puisse défaire le "nœud" en m'excusant auprès de mes hôtes si j'ai accepté une seconde invitation. C'est arrivé ce soir à Ban Sômboun car, en me promenant en bas du hameau, j'y ai croisé une femme dans la famille de laquelle j'avais dormi il y a trois jours, au village de Ban Pakhasou. C'était l'adorable et courageuse famille qui m'avait accueilli alors que seuls des femmes et des enfants se tenaient dans la maison, sans aucun adulte masculin. Je ne sais pas ce que cette femme fait ici aujourd'hui mais pour le coup, impossible de résister, impossible de refuser son invitation dans la famille où elle loge. Je suis pourtant retourné prévenir ma mère d'accueil que je ne prendrais pas le repas du soir avec eux mais son fils est malgré tout venu, juste un peu après, pour effectuer une tentative, pour essayer de me "repêcher" au moment ou l'on se mettait à table. Alors, à mon grand regret, je n'ai pas pu m'éterniser là trop longtemps après le repas car il est revenu me chercher juste après celui-ci, et cette fois définitivement, car il fallait soit disant que je rentre "pour dormir", à 18 heures… Alors, de retour chez lui, j'ai renouvelé mes excuses à la mère puis la veillée s'est déroulée au milieu d'une bande d'abrutis, de jeunes garçons qui s'amusaient de gags débiles. Alors ennui, d'autant que je suis à jour dans mes pages d'écriture. | |
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Jour 21, Ban Chakhao, Sangsues & Buffles en forêt Les chemins deviennent incertains, ils comportent trop de ramifications douteuses. Hier, pour quitter le village de Ban Phoutang May, mon père m'a accompagné durant la première heure et j'ai procédé de même aujourd'hui. En termes de sangsues, en ce jour ce fut vraiment l'apothéose. Il a plu cette nuit et les sentiers sont devenus extrêmement boueux. Les descentes sont laborieuses, on piétine, en attendant la prochaine glissade, le prochain dérapage. Les sangsues, elles, ont alors tout leurs temps pour "s'accoupler" aux pieds des marcheurs. On les voit bien, elles se tiennent élancées à la verticale, étirées en hauteur plutôt, posées sur le sol humide ou juchées sur des herbes. Elles se tortillent avec vivacité dans toutes les directions, à l'affût d'une surface de peau à "embrasser". Très alertes, rampantes à la manière des chenilles mais de manière beaucoup plus rapide et agile, elles rappliquent aussitôt, prévenues de notre passage par la chaleur humaine dégagée et les vibrations du sol. En marchant, on n'a pas toujours le temps de s'en débarrasser, en équilibre sur un pied et sur une motte de terre boueuse, sans compter qu'un moindre arrêt de seulement trois ou quatre secondes laisse largement le temps à d'autres d'arriver. Alors, pour s'en débarrasser, il faut attendre de parvenir à une zone sèche, c'est-à-dire un peu ensoleillée, car elles ne peuvent survivre dans ces endroits sans humidité et ne s'y aventurent donc pas. Arrivé là il faut ôter les sandales et arracher à l'ongle la quinzaine de bêtes qui, régulièrement, sont férocement accrochées sur chaque pied. Ce n'est pas douloureux comme piqûres, même si on n'a pas remarqué leur présence et quelles sont là depuis déjà plusieurs minutes. Lorsqu'elles sont gavées de sang elles se laissent retomber d'elles mêmes au sol, laissant sur la peau de fines morsures et d'abondants filets de sang qui ne coagulent par contre pas. On plonge d'un vallon à l'autre et au versant de l'un d'entre eux, voici le village de Ban Chakhao, placé juste sous la crête et faisant front à des gouffres de verdure. La vue est splendide, malgré la moyenne altitude d'environ mille cinq cent mètres. Au loin d'autres crêtes se succèdent en cascades, toutes entièrement tapissées de dense végétation. Les villageois Lolo de Ban Chakhao possèdent parmi les plus gros buffles que je n'ai jamais observé. Des monstres gris totalement pacifiques, aux paires de cornes monumentales, se laissant approcher et même monter par les enfants. Le gros bétail, les buffles et les vaches, sont libres de divaguer hors du village, en forêt, souvent jusqu'à plusieurs kilomètres de tout lieu habité où ils s'absentent régulièrement durant plusieurs jours. Jeunes, les propriétaires les ont néanmoins domestiqués à rentrer régulièrement au village, en leur donnant un peu de sel à lécher dans le creux de leur main, chaque soir pendant quelques semaines. Mais il arrive malgré tout avec les années que le buffle, comme ici dans ces zones très sauvages, après avoir passé trop de temps d'affilée en forêt et sans plus du tout apercevoir d'humain, retourne à un état à demi sauvage. Dans ce cas il ne reste plus aux paysans d'autres solutions que d'aller à sa recherche dans la montagne et de l'y abattre, afin de récupérer au moins le capital viande. Dans ces forêts, si les buffles et les vaches sont capables, de par leur taille, de se défendre contre la plupart des bêtes sauvages carnassières, contre les félins notamment, il n'en va pas de même contre les lycaons, les terribles chiens sauvages qui chassent par meutes et qui peuvent ainsi assez facilement isoler un bufflon de sa mère avant d'en faire leur proie. L'architecture des maisons a encore évoluée. Bien qu'il y ait toujours quelques toitures en tôles ondulées, la plupart sont désormais réalisées non plus en chaume d'herbe à paillote, en feuilles de rotin ou en tuiles de bambou mais en "ardoises" de bois, en bardeaux débités à la hache. Quand à la construction des murs, elle est de plus en plus effectuée à l'aide de terre, utilisée sous forme de pisé, pour les bâtir très épais. Et quand il s'agit de murs de bambou tressé, ces parois inévitablement très ajourées sont désormais colmatées avec du torchis, un mélange de terre et de paille grossièrement broyée. 14 heures, il est un peu tard pour cela mais je m'invite malgré tout à manger à l'improviste dans une famille. Grand jour, on me prépare un peu de couenne de cochon ! Bien frit, c'est excellent, c'est une des meilleures choses que l'on peut trouver dans les villages. Puis balade d'une maison à l'autre, à apeurer malgré moi les plus jeunes enfants et à intriguer les adultes, hommes et femmes. Celles-ci, ce qui les intéressent, c'est le petit pendentif de grelots que j'ai acheté à une femme de Ban Pakhasou, l'autre village de population Lolo traversé il y a quatre jours. Ce petit objet je l'exhibe désormais en permanence sur ma petite sacoche de bandoulière, ajouté à mes quatre pièces de monnaie italiennes qui elles n'intéressent de toute manière que les femmes Akha ; ainsi il y en a pour tout le monde. Mon petit "album ethnique" de photos a lui aussi toujours autant de succès et il m'aide à m'attirer les villageois qui, à sa vue, ne peuvent résister et s'approchent alors, formant régulièrement des petites assemblées à ma proximité. Par contre, à force de manipulation par tous, il a acquis un état lamentable : désormais très sale de traces de terre, il ne saurait également tarder que des pages s'en détachent. 17 heures 30, lumière splendide de fin de journée, deux petites caravanes de quatre chevaux chacune font leurs entrées simultanées dans le village, mais par ses deux extrémités opposées. Chaque animal est chargé de deux lourds paniers remplis de citrouilles et courges, de pousses de bambou, de pleines brassées d'autres végétaux, de matériel et de couvertures aussi, ou encore est flanqué, de part et d'autre du corps, de deux volumineux troncs de bananiers. Ça, les troncs de bananiers, une fois grossièrement hachés puis un peu cuits dans le wok géant, ils deviennent de la nourriture, mais peu consistante il est vrai, pour les cochons. Des enfants sont ravis, fous de joie de retrouver là des parents revenant ainsi de plusieurs jours de travaux dans leurs champs les plus éloignés. Les populations "chinoisantes", les Yao, les Hô, émettent beaucoup de sons parlés, très modulés, pour exprimer leurs enthousiasmes, leurs étonnements ou encore leurs désapprobations. Ainsi ce sont régulièrement des "oooohihaoooo", "oooohiiiyèééééé", "aouuuhiyaaaa", etc., très chantants et très naturellement lancés qui se font entendre au milieu des assemblées. Avec les femmes Lolo, à la moindre de leur surprise, ce sont des "wouaaaaaaaaaaa", lentement et élégamment prononcés sur un ton descendant, c'est réellement charmant. Je l'entends plusieurs dizaines de fois lorsque par exemple, à plusieurs, elles sont réunies autour de moi pour regarder mes photos. Aujourd'hui je ne loge pas chez un nay ban, chez un chef, mais ce soir, juste de retour de l'extérieur du village l'un d'eux est venu me voir et les conversations à mon sujet vont bon train, surtout que j'ai déjà tout montré aux autres hommes, mes carnets et surtout mes cartes. Nul doute que ce chef a été prévenu dès son arrivée de ma présence ici car mon grand-père d'accueil, je le remarque bien, est un peu décontenancé, désemparé plutôt, voire perturbé par ma présence en sa maison. J'avais aussi voulu lui montrer mon passeport et mes visas mais il est, comme beaucoup, complètement illettré. Je crois qu'il est très malade ; semblant fiévreux, il a certainement contracté une puissante malaria. | |
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Jour 22, Ban Kioukhao, Fumer l'opium (1) Ce matin mon grand-père a sorti de la maison un sac crasseux rempli de boîtes de médicaments chinois. Un autre homme l'a rejoint et ils se sont tous deux installés devant la maison, à la lumière du jour, chacun assis sur un tabouret bas posé sur le sol de terre boueuse et près des bêtes divagantes. L'homme lui injecte quatre fioles différentes à l'aide d'une seule seringue, et qui a déjà servie. Je vais quitter la maisonnée assez tôt, puis faire une halte chez une famille avec laquelle j'ai bien sympathisé hier, dans celle où je m'étais invité à manger et où il y avait un peu de couenne de cochon. Je n'avais même pas tenté ensuite, comme je le fais pourtant presque toujours, d'y laisser une petite somme d'argent tellement je sentais bien que l'adorable grand-père de la maison n'en attendait pas le moindre. Mais, même là, j'apeure encore terriblement certains enfants. Alors, dehors, j'offre une petite séance de jonglage avec des pierres. Excellent accueil du public, cinquante paires de mains m'applaudissent joyeusement sous les impulsions du grand-père, fort vieux mais de tempérament très vif et étonnamment déluré pour son âge. Ce grand-père est donc très vieux, mais incroyablement énergique. Il porte une blouse traditionnelle chinoise très abîmée et s'est laissé photographier, fumant l'inévitable pipe à eau, puis une petite pipe classique de bois et de bambou, de facture fort grossière et qu'il transporte en permanence avec lui. D'autorité, il se propose de m'accompagner jusqu'au village suivant, annoncé à une heure de marche seulement. Mais, se déplaçant plus lentement que d'autres, il nous en faut une de plus pour atteindre le village de Ban Kioukhao. Il faut dire aussi que l'on s'arrête de temps en temps, pour qu'il me montre et m'explique, plus par mimes que par paroles, différentes choses ; par exemple la surface de savane, auparavant de forêt comme tout le reste du territoire, d'où le bois de construction de son village a été prélevé. La séance de jonglage de ce matin lui a tellement plu qu'il s'y essaye, plusieurs fois durant le parcours, avec une seule pierre et pouffant de rire à chaque nouvel essai. Puis, tout en marchant, il se met à confectionner, dans une tige quelconque et à l'aide de la machette qu'il porte en bandoulière, un nouveau tuyau pour sa pipe. Il a aussi emporté, dans son étroit sac d'épaule aux couleurs Lolo, une petite bouilloire complètement noircie de suie ainsi que des feuilles sèches, de nature inconnue mais qui ne sont pas du tabac et dont il bourre pourtant de temps en temps sa pipe. Ces jours-ci je marche trop peu, je risque alors de prendre du retard dans cette région de la rive gauche de la rivière Nam Ou car je projette ensuite de parcourir, en dix ou douze jours au minimum, l'extrême nord-ouest de la province. Là-bas, je suis persuadé que j'y rencontrerai des Yao, dont le contact et l'accueil toujours très chaleureux me manquent beaucoup. Mais pour l'instant c'est vers l'extrême nord-est de la province, vers la frontière commune aux trois pays, Laos, Chine et Vietnam, que j'aimerais au maximum me rapprocher. Alors, arrivé au village de Ban Kioukhao, j'aurais aimé en repartir dès aujourd'hui pour le suivant, vraisemblablement situé à trois heures de marche plus loin mais, invité ici par mon grand-père à passer la nuit dans la maison de l'une de ses connaissances, je me dois d'accepter l'offre. À lui, je ne lui ai remis aucun argent, ni pour le repas d'hier ni pour l'accompagnement d'aujourd'hui. Arrivé ici, j'ai pourtant essayé de le dédommager de sa marche à mes côtés mais il a formellement refusé mes 20 000 kips, et c'était sans appel possible. Sieste l'après-midi car la fatigue, accentuée par les trop fréquents deux seuls repas quotidiens, se fait sentir. Je dors sur la "mezzanine", cinq ou six planches de bois juste posées sur les poutres de charpente, près de quelques sacs de riz et juste sous des centaines d'épis de maïs suspendus en grappe au dessus de ma couchette. Celle-ci est envahie de minuscules insectes, ceux que l'on aperçoit souvent dans le paddy, le riz non décortiqué. De petites bêtes de moins de deux millimètres de longueur et munies d'une petite trompes, une variété de charançons. À mon réveil un jeune type fume l'opium à mes côtés. Comme mon couple Akha du village de Ban Phoutang May il y a trois jours, il fume dans un simple tube de bambou percé d'un orifice, un tube de quarante centimètres de longueur par trois de diamètre environ. L'opium se fume obligatoirement en position couchée, sur le côté, en chien de fusil, la tête surélevée par un petit oreiller ou par un autre objet quelconque. Car, durant l'aspiration de la fumée, la boulette d'opium placée sur le foyer de la pipe, c'est-à-dire sur le petit orifice placé environ aux deux tiers de la longueur du tube, doit être en contact permanent avec la petite flamme de la lampe à huile. Ce geste, cette action, serait alors très inconfortable à réaliser en position debout ou même assise ; sans compter que cette drogue étant dite "celle du rêve", c'est logiquement cette position au sol qui lui est la mieux adaptée. Durant l'opération l'opium ne brûle pas, ne se consume pas non plus mais cuit, puis s'évapore en fumée qui est alors aspirée. Auparavant la boulette d'opium brut doit être placée sur une longue aiguille d'acier, il suffit alors de plonger l'extrémité effilée de celle-ci dans le chandoo, l'opium brut à l'état de résine, pour qu'il y reste adhérent. Le chandoo est parfois contenu dans une petite boîte de cuivre mais le plus souvent est simplement amassé dans un bout de feuille de papier, d'emballage plastique ou végétale naturelle. Pour qu'il y subisse une première cuisson il faut ensuite soumettre cet opium brut à la chaleur de la lampe. L'aiguille roulée entre le pouce et l'index d'une main, il est alors plusieurs fois passé au dessus de la petite flamme, puis savamment malaxé et modelé entre les deux mêmes doigts de l'autre main, afin de régulièrement en évaluer sa consistance. Suivant la taille souhaitée de la boulette, l'aiguille pourra être replongée plusieurs fois dans la boîte à chandoo. À peine au contact de la flamme, l'opium se boursoufle en petites bulles sphériques, puis se dessèche avant d'acquérir enfin un état pâteux. On le roule alors, rapidement et toujours avec l'aiguille, sur une surface dure, comme par exemple le couvercle de la boîte à chandoo, afin de lui donner une forme légèrement conique qui facilitera son introduction dans le foyer de la pipe. Celle-ci, jusque là posée au sol, est saisie d'une main au niveau de son foyer. La drogue, toujours placée sur l'extrémité de l'aiguille, est passée une dernière fois au dessus de la flamme pour la ramollir à nouveau une dernière fois puis, d'un coup, avant qu'elle ne durcisse de trop, l'aiguille est plantée dans le petit orifice du foyer de la pipe puis en est retirée tout aussi rapidement par quelques mouvements de torsion, y laissant alors accolée seulement la boulette d'opium. Celle-ci y reste ainsi percée, après le retrait de l'aiguille, d'une petite "cheminée" d'aspiration. Le fumeur a accompli tous ces gestes de préparation en position couchée, orienté sur le côté. La pipe est prête, elle a été chargée d'une boulette d'opium d'une taille variant entre celle d'un grain de café et celle d'une belle noisette. L'instrument à fumer est pris en bouche et est orienté de manière à ce que la boulette d'opium, une fois approchée de la lampe, soit juste en contact avec seulement la pointe de sa petite flamme. Pour bien canaliser cette petite flamme et pour qu'elle ne dévie ou vibre pas au moindre petit courant d'air ou souffle du fumeur, la lampe est surmontée d'une petite capsule de verre percée d'où seule la fine pointe de cette flamme émerge alors. Tout en en aspirant les vapeurs le fumeur ré étale, à l'aide de l'aiguille et autour de l'orifice du foyer, au fur et à mesure de son évaporation, l'opium bouillonnant et crépitant. Une pipe d'opium se fume lentement et d'un seul trait, en une trentaine de secondes ou plus, sans pose, en utilisant une technique d'aspiration continue durant tout ce laps de temps : en même temps que les poumons se remplissent de fumée, celle-ci est rejetée par les narines avec la même lenteur. Le fumeur "averti" pourra enchaîner ainsi plusieurs dizaines de pipes d'affilée. Puis il y le dross, les résidus d'opium cuit qui se figent sur les parois internes de la pipe. De temps en temps le fumeur les récupère, le plus souvent dans un minuscule wok en acier, parfois aussi dans une grande cuillère de fer blanc. Pour ce faire, il suffit de gratter et racler l'intérieur de la pipe, du seul tube si elle n'est qu'un simple tuyau de bambou, ou du foyer sphérique de terre et/ou de métal s'il s'agit d'une véritable pipe à opium. Le dross est ensuite pilé, réduit en fine poudre, puis cuit une nouvelle fois dans le petit wok ou dans la cuillère placée sur quelques braises. Juste avant cette énième cuisson le dross pilé est souvent mélangé à de l'aspirine chinois en poudre que l'on trouve, en petits sachets, sur tous les marchés ou dans toutes les échoppes des plaines. Je ne sais pas quel effet est recherché avec cette aspirine, qui va donc être cuit puis fumé, mais à partir du dross on obtient ainsi un nouvel opium prêt à être préparé et consommé de la même manière que décrite précédemment pour le chandoo, l'opium brut. L'opium lao est de variété yunnanaise, du nom de la province chinoise méridionale voisine, le meilleur opium de la planète, le plus chargé en morphine notamment. | |
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Jour 23, Ban Phousoung, Miel sauvage Au village de Ban Kioukhao, la mère de ma maison d'accueil subit de sérieuses douleurs aux genoux. Elle s'est alors confectionnée deux cataplasmes à l'aide de deux chiffons humidifiés et chargés d'une "purée" obtenue à partir d'une écorce jaunâtre indéterminée qu'elle a finement hachée puis fait bouillir. Beaucoup parmi les femmes montagnardes, chez les Lolo et les Akha notamment, connaissent énormément de plantes naturelles à réels potentiels médicinaux. Certaines femmes Akha en connaîtraient plus d'une centaine, qu'elles savent de plus préparer ; des "sciences" transmises de mères en filles, de génération en génération depuis longtemps, depuis des siècles. Aucun villageois Lolo m'entourant ne veut m'accompagner jusqu'au prochain lieu habité, le village Akha de Ban Phousoung, même en contrepartie d'une somme honorable de 30 000 kips. Une douzaine d'entre eux sont réunis autour de moi, mais c'est non, définitivement. Comme si, à partir de ce fond de vallon, remonter dans les hauteurs et surtout vers un village Akha leur répugnait. Alors je pars démarcher à travers le village mais sans plus de succès. Comme souvent, un homme de la première assemblée m'a suivi, intéressé par mon offre mais comme n'osant pas se manifester, se prononcer en public devant les autres. Il est d'accord pour m'accompagner mais pendant une heure seulement, jusque juste avant la montée abrupte, à partir duquel endroit il n'y aurait plus de bifurcations problématiques pour moi. On négocie 10 000 kips (80 centimes d'euros) mais ce sera finalement le double car il l'a bien mérité, me tirant vraiment de l'embarras devant les refus répétés de ses co-villageois. On longe les cultures des Hô, de minuscules rizières aménagées en terrasses. Dans ce type de rizières c'est le riz inondé, le plus facile à cultiver à condition de s'être donné auparavant la peine d'aménager les terrasses. Ainsi immergé dans l'eau durant la plus grosse période de sa croissance, le riz irrigué n'a pas à subir une importante concurrence des adventices, des mauvaises herbes, qui ne peuvent ainsi pas lever. Celles-ci par contre, dans les rizières de pente non irrigables, exigent des efforts colossaux pour être combattues. Plusieurs campagnes de sarclage, de désherbage, sont nécessaires à quelques semaines d'intervalles et tout du long de la croissance des épis ; toute la surface des parcelles sont ainsi plusieurs fois entièrement ratissées, à la main et dos courbé, à la houe, petite binette, ou même à l'aide de machettes pour bien déraciner ces herbes parasites terriblement envahissantes et qui menacent en permanence le bon rendement des parcelles. Puis je continue seul le parcours. Uniquement deux rencontres sur le chemin, d'abord un père et son jeune fils. Ils viennent de capturer leur déjeuner, sans aucun outil ou autre accessoire quelconque, le père ne transportant même pas sa machette, pourtant généralement indispensable dès que l'on quitte les abords immédiats d'un village. Il s'agit d'un beau caméléon, attaché et porté par l'enfant au bout d'une herbe tressée et deux énormes sauterelles d'environ douze centimètres, fermement maintenues dans la main du père. Puis, peu avant le village d'arrivée, un chasseur. Je le surprends en plein affût, fusil en joue, au pied d'un arbre dont il vise le sommet. Je l'aperçois le premier et le déconcentre et déconcerte un peu. Sans un bruit, sans presque un geste, il me fait juste le signe de l'index levé pour bien s'assurer que je suis seul. Puis on tient tous deux la pose immobile pendant cinq minutes, mais la proie, un oiseau, s'enfuit. On rentre bredouille. Au village il me montre sa maison, la plus pauvre et la plus belle de toutes, entièrement réalisée de bois, de bambou et de chaume. Mais il me pointe du doigt la maison du phouti noung nay ban, du premier chef, qu'il m'encourage à aller visiter. Mince alors, moi c'est chez lui que j'aurais aimé loger. Alors je vais le voir ce chef numéro un. Il se reposait, on le réveille pour moi. Fort âgé, il est aussi gravement malade, la malaria. On discute un peu puis sa réelle fatigue est alors pour moi un bon prétexte de le laisser au calme et de lui signifier que j'ai de toute manière une autre invitation pour le logis. Retour chez le chasseur, il se tient seul avec ses enfants, deux tout jeunes garçons, mais une soixantaine de personnes nous rejoignent rapidement. On s'installe alors devant la maison puis on regarde les photos, pendant que le chasseur me prépare à manger. Pousses de bambou frits, pousses de bambou bouillies et riz. Puis la mère arrive, avec deux fillettes, de retours de la forêt et toutes trois chargées d'une hotte d'un volume proportionnel à leur taille. Grand jour, le fond de la hotte de la mère contient un énorme essaim d'abeilles sauvages gorgé de miel, enveloppé dans des grands morceaux de feuilles de bananier. Je suis invité à entrer à l'intérieur, on pose le tout sur le van à riz et on s'en gave en famille, à l'aide des doigts. On en mâche de belles portions jusqu'à ne plus conserver dans la bouche qu'un caillot de cire, un chewing-gum dont on vient finalement à bout. Alors aujourd'hui dans cette famille, avec ces deux grands évènements, le miel sauvage en plus de ma visite, c'est vraiment la fête. Puis malheur, le chasseur m'indique qu'il doit quitter le village jusqu'à au moins demain et que, par conséquent, il faut que j'aille loger chez le voisin. Gros regrets car la maisonnée était vraiment sympathique. Mais je ne vais pas loin, dans celle juste voisine. Un jeune grand-père s'y tient seul mais m'affirme que toute la famille, actuellement en forêt, rentrera avant ce soir. Alors, en attendant, déambulation dans le village, suivi d'une horde de gamins déjà apprivoisés. Ça fait plaisir d'alterner la visite de quelques villages Hô puis, de temps en temps, celle d'un village Akha. Car j'aime leur contact, viril, farouche, décomplexé, vénal et sans ambiguïté. Cette fois c'est sûr, les Akha ont adopté partiellement l'architecture de leurs voisins ethniques, celle des Hô, probablement arrivés avant eux dans la région. Ainsi plus aucune maison n'est construite sur pilotis et ce sont très souvent des murs bas de terre qui sont utilisés. Pourtant, partout ailleurs où ils résident, plus au sud dans cette province de Phongsaly ainsi que dans celle de Luang Nam Tha située au sud-est, les demeures des différents groupes Akha ne sont que de bois et de bambou et sont toujours élevées, au moins partiellement, sur pilotis. Par ailleurs, tout récent phénomène principalement observé l'an dernier, la tôle ondulée légère arrive en force dans les villages, en remplacement des toitures de chaume trop périssables. Il est quasiment certain que dans trois à cinq ans, presque toutes les maisons de ce type de hameau en seront pourvues. Ici, toutes les femmes sans exception portent encore l'habit traditionnel, de longues tuniques noires et des coiffes exubérantes, mais tous les hommes Akha ainsi que ceux des autres groupes montagnards, sauf les hommes Yao, l'ont définitivement abandonné. Sauf qu'ici à Ban Phousoung deux ou trois d'entre eux, âgés d'une cinquantaine d'années environ, le portent encore. Ce sont de larges vestes et de tout aussi amples pantalons entièrement réalisés dans de l'épaisse et solide toile de coton bleue indigo tissée par les femmes dans le village. Les Akha ne sont pas très exigeants en termes de formalités administratives. Ce soir nul besoin de dévoiler mon passeport et mes visas, d'autant plus que le premier nay ban est malade et a donc d'autres préoccupations. J'ai pourtant bruyamment annoncé ma présence à tous, cet après-midi à travers tout le village en compagnie des enfants, mais aucun autre chef n'est venu dans ma maison solliciter des explications au sujet de ma présence ici. Il faut dire que les Akha, de par leur réel désir d'indépendance et d'autonomie vis-à-vis de toute autorité, bien plus virulent que celui d'autres minorités ethniques montagnardes du pays, craignent très certainement moins que celles-ci de se mettre "en porte-à-faux" avec l'administration, d'être hors-la-loi. Ce soir je ne regrette finalement pas ma deuxième famille d'accueil. Trois femmes mariées, six enfants, mon jeune grand-père et deux ou trois jeunes hommes vivent sous le toit. On a de bonnes discussions autour de la mappemonde que j'ai achetée à Vientiane il y a quelques semaines, dès mon arrivée dans la capitale, et qui est transcrite en caractères lao. Ils y découvrent l'Europe en détails ; visualisent enfin pour certains la position de la mythique "Amélika" ; s'étonnent en constatant que ces deux continents-là soient si éloignés géographiquement ; sont sidérés lorsque j'annonce quelle distance en kilomètres sépare nos deux pays, le Laos et la France ; se plaisent pour certains à nommer et pointer du doigt les quatre ou cinq pays qui les entourent ; s'extasient en apprenant que l'Antarctique est inhabitée et non viable pour cause de trop grands froids ; etc. Cette mappemonde ainsi que mon "album ethnique" de photos, que je montre tous deux très souvent aux villageois nous permettent décidément à chaque fois de passer d'excellents moments et d'avoir de bons échanges car ils intéressent énormément tout le monde. Les quelques rares cadeaux que j'offre parfois, ce soir quatre pièces de monnaie indonésiennes, malaisiennes et chinoises pour les trois femmes et la jeune enfant, disparaissent immédiatement au fond des poches et des recoins des longues tuniques féminines. Les autres personnes présentes n'ont même pas le temps de les inspecter. Elles le seront plus tard, dans le secret d'une seule lampe de poche et de quelques regards. Plus tard encore, dans quelques jours ou semaines, un homme sera sollicité pour y pratiquer une ou deux minuscules perforations afin qu'elles puissent les rajouter, les coudre, aux côtés de celles qu'elles exhibent déjà sur leurs parures. La moindre de mes actions est une aventure, constitue une intrigue en tout cas, pour mes hôtes : un changement de pellicule dans le petit appareil photo compact, une lecture de mes cartes géographiques de la province et surtout une fouille dans mon mystérieux sac, qui doit sans nul doute contenir quelques curiosités, si ce n'est des trésors. Les questions d'argent démangent les Akha. Le plus souvent ils essayent d'évaluer ma fortune en me demandant d'annoncer le coût du vol aérien pour venir de mon pays dans cette partie du monde. Mais j'élude toujours toutes les questions ayant traits à l'argent car les sommes annoncées seraient pour eux totalement démesurées, inconcevables, et pour sûr qu'en les entendant leurs regards sur ma personne en seraient modifiés. | |
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