
Loopkin
Lyon, France

11 août 2004 à 19:03
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Depuis le debut de mon voyage (8/07), qui coïncide a peu pres avec la date de ce message, j'ai un peu reflechi a cette condition du routard. Mepris des autres touristes, donc de sa propre condition, oui, je l'ai vecu, je le vis tous les jours. Etranger au milieu visite, certainement pas, pas pour moi en ce qui me concerne, et pas pour certains autres routards rencontres. Instinct gregaire, certes, mais d'une part, ca depend, pas toujours, et d'autre part, ca s'explique tout a fait. Je m'explique. Pas toujours: dans les endroits tres touristique, je fuis toute forme de touriste, aussi "loqueteux" soit-il. Et lorsque je les vois se regrouppant juste parce qu'ils ont le meme look, j'ai envie de vomir, et je m'eloigne, je hais les groupes, memes de routards, surtout les groupes communautaristes, genre "on en est, nous". Dans les endroits plus recules, je ressens parfois le besoin de me rapprocher de l'un d'eux, mais a condition que ca reste naturel. Exemple, lorsque j'ai fait la connaissance de Fran, c'etait a Villahermosa, une ville ou nous etions les deux seuls touristes. Il mangeait des tacos dans une gargotte, moi aussi, et je m'etais assis a cote de lui sans l'avoir vu. Je me suis tourne, et ai vu un type qui avait l'air etranger. Je lui ai naturellement demande d'ou il venait, parce que ca m'intriguait reellement. Ensuite, on a passe une semaine ensemble, partageant tout (chambre d'hotel, rencontres, beuh, tequila, bouquins, bouffe...). Ca s'explique: les autres routards sont des gens qui partagent au moins en grande partie la meme conception de la vie que nous: la passion du voyage, l'envie de decouverte, la fuite du quotidien et des valeurs (de certaines valeurs) occidentales, un embryon, au moins, de politisation, et en general pronant les memes valeur (plus de frontieres, halte au racisme, halte au capitalisme sauvage, halte a l'uniformisation culturelle), et souvent les memes references culturelles (gouts musicaux forts semblables, memes styles vestimentaires, genre sari-bonnet-peruvien-dreds-collier-de-perles), memes habitudes, etc... Ce genre de personnes trop rares dans nos pays, qu'on regrette de ne pas rencontrer plus souvent quand on ne voyage pas. Alors pourquoi se priver? L'essentiel est que tout doit rester spontanne et naturel, et qu'on ne doit pas faire de discrimination entre routard occidental et routard local. Un "vagabond" partage les memes valeurs, qu'il soit du pays visite ou qu'il soit occidental. C'est comme ca que j'ai aussi fait la connaissance de Moises et Tania, les vendeurs marginaux de piercings sur le port de Veracruz. De meme on ne doit pas passer a cote des autres rencontres, celles avec les locaux qui ne sont pas des routards. Volonte de passer inapercu: oui, enfin, c'est un reve lointain, pour moi, meme si je parlais parfaitement la langue, que je m'habillais pareil, que j'adoptais exactement les memes reactions, les memes expressions, la meme demarche que les locaux, je n'en resterais pas moins blond... Et ca, ca veut dire dollard, ca veut dire gringo, ca veut dire pigeon, ca veut dire etranger, et tu ne peux rien faire. Honteux de son oisivete: non, car pour moi, explorer le monde n'est pas a proprement parler de l'oisivete. Tu apprends tous les jours, au moins autant que si tu es etudiant, des choses qui te serviront par la suite, et qui serviront a la societe. Plus que si tu scotches toute la journee devant ton ecran de tele, a regarder le foot ou des series de gringos, plus que si tu visites des pays en mode "non routard" (je n'ai pas dit All-in, hein?), plus que si tu fais metro-boulot-dodo a travailler dans une banque, dans une start-up de finances ou de marketing, dans une agence de tour operator, ou pire, dans une usine qui fabrique des machins qui tuent qu'on appelle pudiquement armes. En voyageant, j'ecris et je dessine beaucoup. Les ecrivains ne sont pas cites sur le banc des zoizifs, que je sache. Les illustrateurs non plus? Et les gens qui apprennent des langues sont-ils des zoizifs, eux zossi? Peur du ridicule? Non plus, en fait. Fier de ne pas etre un touriste de masse qui va a Cancun dans un hotel sans soucis de savoir quelles seront les consequences de son passage dans cette usine du gaspillage et de la pollution sur l'ecosysteme de la baie (devrais-je dire de la future-feue-la-baie) de Cancun. Fier d'etre seul, et donc, de ne pas brailler dans les lieux sacres (en groupe, on braille tous, qu'on soit routard, francais, allemand, hollandais, mexicain, russe, ou japonais), fier d'etre libre, fier de faire des efforts pour vivre comme les locaux, pour manger comme eux, essayer de les comprendre, essayer de les connaitre, et de faire naitre des amities avec certains d'entre eux. Pas fier d'etre blanc, pas fier de ne rien pouvoir faire contre ca, pas fier de representer malgre soi le conquistador espagnol, le colon francais, arrogant et raleur, le chasseur de lions anglais (le chasseur, pas les lions, est anglais, je precise), le touriste allemand en short torse nu avec une biere a la main, le gringo fat-man au physique de bovin bourre de dollard, pensant que tout s'achete, le nouveau russe qui ne vit que pour le paraitre, sous coke, le colon belge raciste, et j'en passe... pas fier de representer le poids de l'histoire coloniale sous toutes ses formes aux yeux de locaux qui en subissent chaque jour plus les consequences (v. messages d'Ivo sur la dette du Tiers Monde). Toutes ces nations representent pour au moins un ou deux pays du Tiers Monde quelque chose de profondement negatif. Et j'ai passe l'Italie en Ethiopie, et plein d'autres... Pour la plupart des locaux, un blanc est un blanc, point. Il n'y a pas de routard, ca n'existe pas, c'est une notion a nous, ca, routard. Sur ce, je vais conclure ce long message, en disant que ma premiere reponse ne va pas exactement dans le sens de celle-ci, et qu'aujourd'hui, dans cette chouette ville qu'est San Cristobal de Las Casas, bien envahie par groupes de touristes et touristes routards qui s'agglomerent, je me sens tres seul. Mais ca va passer. En voyage, ce sentiment se produit toujours a un moment ou a un autre. Une salsa, et tout passe. ------- Geantropie, Vivre l'espace http://geantropie.free.fr
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