
wapiti74 Annecy (74), France
12 janvier 2008 à 5:30
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Premier voyage Avril 1993, j’ai 20 ans. Mon meilleur ami parti pour 8 mois d’études à Montréal me lance en défi : « Tu viens me voir au Québec cette année ? Même pas cap’ ! » Véritable défi contre la personne que j’étais, plus timide que réservée, trop anxieuse du lendemain pour apprécier le jour même à sa juste valeur. Petite fille rarement partie de la maison, encore moins seule. Jeune étudiante sans le sou. Défi contre cette vie qui se déroulait comme un chemin trop bien tracé, sur lequel il me semblait que je n’avais aucune emprise. Mais voilà, je l’ai relevé ce défi, billet d’avion en poche, sac au dos, en partance pour l’aventure de ma vie, pour mon rêve américain : le Québec. De cette première expérience québécoise il me reste un souvenir doux-amer, mélange de bonheurs et de déceptions. Quelques flashs précis, des sensations diffuses, une révélation. Terrible sentiment d’abandon qui m’étreint lorsque je suis seule dans le train qui monte à Paris, dans l’avion qui traverse l’Atlantique, dans les couloirs et salles des aéroports et de Berri Uqam où j’attendrais une heure mon hôte en retard… Que d’actions héroïques en cette longue journée de voyage. Car toutes ces actions a priori banales représentaient pour moi à cette époque de véritables actes héroïques… Et soudain, cette silhouette, cette démarche, ce visage… ce n’est pas un appel que je lance, c’est un cri où désespoir et bonheur se mêlent. Délivrance. Flashs fugitifs. Le dédale des couloirs du département informatique de l’UdeM, l’atmosphère feutrée de ces salles informatiques où règne une ambiance bon enfant, les figures souriantes des étudiants québécois. Claude, amie et colocataire de mon hôte, qui sera une véritable grande sœur pour moi durant ce séjour, et dès le premier jour en me rentrant et me bordant au lit en fin d’après-midi, après une délicieuse soupe aux tomates. La première de ma vie. Pourquoi ce genre de détail peut-il rester en mémoire, alors que le visage même de Claude, je ne m’en souviens pratiquement pas ? Les mystères de l’inconscient… La maison dont nous occupions le premier étage dans le quartier Jean Talon, au nord de la ville. Jolie petite maison si semblable à ses voisines, avec son escalier tournant en façade -était-il blanc ou vert ?- et son arbre nu comme un ver dans le petit jardin sans haie ni fleur. Cette impression magique ressentie, perdue au milieu de la fameuse ville souterraine, avec ses places si différentes les unes des autres, s’étalant sur des kilomètres carrés. Quelques années plus tard, en montant vivre vers Paris, je me suis aperçue qu’il existe le même type de centres commerciaux et d’affaires en France, dans les grandes villes. A l’époque, petite fille de la campagne que j’étais, je découvrais un univers urbain assez grandiose et fantastique… La surprise d’approcher un écureuil à moins de 5 mètres dans le parc de l’UdeM. Et de toute évidence j’étais la plus surprise des deux ! J’ai depuis appris à observer avec amusement ces petits gris, aussi courants dans les villes canadiennes que le sont nos pigeons européens. Vers le sud L’autoroute qui descend à Toronto est très fréquentée par les trucks nord-américains. Nous sommes cernés par ces monstres d’acier, rutilants, fonçant à vive allure et crachant leur fumée par leurs cheminées. Petit frère, j’ai beaucoup pensé à toi ce jour-là, toi qui veut être routier et qui rêve de chevaucher un jour une de ces montures sur les highways sans fin de ce continent… Ma plus grande impression de bonheur aux Niagara ne fut pas la vue des chutes. A tant en entendre parler, à s’entendre promettre la huitième merveille du monde, à s’entendre promettre la lune, on imagine le grandiose, et finalement la réalité peut paraître décevante. Impressionnantes, oui. Grandioses, magnifiques, superbes… non. Ce ne sont pas les adjectifs qui m’arrivaient aux lèvres. Ce n’était pas l’émerveillement attendu, non. Ce qui me réjouissait le plus était aussi du domaine du naturel, mais ce n’était pas cette masse d’eau verdâtre se déversant en un vacarme assourdissant dans une immense cuvette en fer à cheval. Le bonheur, c’était la nature éclatante du printemps avec cette douce tiédeur de début d’été qui régnait ce jour-là en sud-Ontario, avec près d’un mois d’avance sur Montréal. Car à Montréal, l’arbre devant la maison ne nous montrera son premier bourgeon que la veille de mon départ. Et plus au nord, nous avons rencontré l’hiver avec son air vif et ses lacs encore gelés. Vers le nord. La route vers le nord. Belle route en bordure du Saint-Laurent, sur laquelle s’égrènent villages colorés, forêt d’épinettes, collines de prairies et paysages côtiers. Ruban presque rectiligne sur lequel défile un film lumineux et sans parole. Le nez collé à la vitre, les yeux grands ouverts, j’ai bu goulûment à cette source intarissable qu’est la beauté de la nature québécoise, même encore engoncée dans ses grisailles hivernales. A Tadoussac, point septentrional de ce premier périple canadien, les baleines n’étaient pas au programme de notre expédition. Pas cette année-là. Nous avons tout de même manqué de quelques minutes un dîner d’un steak de cétacé. En guise de consolation, soirée autour du feu de bois avec le gérant de l’auberge de jeunesse, son accent chantant, ses légendes et anecdotes, sa guitare et ses tounes québécoises. Frissons garantis à la découverte de la ballade du phoque en Alaska. Le lendemain, moment de détente sur une plage de sable fin ponctuée par sa cascade. Sans l’avoir revue depuis, je me souviens parfaitement de cette petite cascade enchanteresse. Aucune dimension comparable aux Niagara. Simple jet d’une eau cristalline et chantante sur des rochers mousseux entourés de buissons. Le rythme de l’océan en fond sonore et la luminosité d’un frais soleil matinal. Tout simplement beau. Le Lac Saint-Jean nous a surpris, encore en partie gelé. Promenade matinale magique au bord de l’eau, sous les arbres, le long des bungalows colorés précédés de leurs jardins d’été, ces doubles balancelles en bois tellement typiques. Jeux de lumières et de reflets sur les ondes, pure impression de temps suspendu au vol des canards sauvages, simples minutes de bonheur. De la visite de la ville de Québec durant ce premier voyage, je n’ai que peu de souvenirs précis. La marmotte des plaines d’Abraham, que nous avons longuement guettée avec succès au sortir de son terrier, petit museau apeuré à moins de deux mètres de nos visages. Deux énormes et délicieuses crêpes, quelques muffins chocolat-banane… le bonheur d’une journée entière passée seule avec mon hôte… Une impression forte mais toute simple : j’aime Québec. Sa vieille ville fortifiée avec son château sorti comme d’un film de Walt Disney. Ses ruelles étroites, ses toits colorés, sa Promenade des Gouverneurs surplombant le Saint-Laurent. J’ai aimé, instantanément et tout simplement. Retour sur Montréal. La vision magique depuis le Mont Royal de la ville illuminée dans la nuit, quand, assoupie à vos pieds, elle semble vous appartenir tout en forçant le respect. Qu’êtes-vous, petite ombre haut perchée, face à ces mille et une lumières identifiant près de trois millions de personnes ? Ce sentiment de toute puissance et d’infiniment petit mêlés, je le connais pour l’expérimenter régulièrement en randonnée dans les Alpes. C’est la même impression qui vous gagne quand, le sommet atteint, vous admirez à perte de vue les sommets des autres massifs, les vallées, les villages si petits au loin, l’immensité naturelle. Tout ce qui est à vos pieds vous appartient pour un instant. L’instant de récompense de l’effort fourni. Quelques minutes ou heures où l’on se sent comme détaché du monde d’en bas. Mais en résonance intérieure, une grande humilité vous gagne obligatoirement. Chacun d’entre nous est si petit, si faible, si ignorant ; simple être humain, véritable poussière dans cet univers. Créé par une puissance supérieure, Dieu ou Dame Nature, être totalement dépendant des autres forces naturelles ; un électron minuscule parmi les composants d’une construction pluri-millénaire, véritable cathédrale naturelle. Derniers souvenirs. Une glace dégustée sur les gradins d’un petit stade de quartier désert, quelques minutes avant d’entreprendre le voyage de retour en France. Minutes de connivences amicales. Un aveu : il ne croyait pas en ma venue ici avant de m’avoir trouvée à Berri Uqam quatorze jours plus tôt. Fierté. Tristesse. Une embrassade des plus chaleureuses, juste avant de monter dans le bus. Ces gestes, ce regard, cet instant si fort que l’on ressent le cœur palpitant, des années plus tard encore… La boucle est bouclée, la détresse à son comble, les larmes encore une fois au coin des yeux. Ces larmes couleront silencieusement dans l’aérogare bien vitrée devant le spectacle magnifique du coucher de soleil sur les pistes d’où s’envolent les « grands Boeing bleus de mer ». Une promesse : Je reviendrai à Montréal.
(Ce message a été modifié par wapiti74 le 13 janvier 2008 à 4:23.)
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