
yangguizi
Shanghai, Chine
Photo/image personnelle du membre yangguizi.
Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)
16 janvier 2005 à 5:54
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26 Retour dans le Monde Libre Il ne fallut que moins de dix minutes pour aller de la gare de Sinuiju à celle de Dandong. Deux heures d’arrêt étaient prévues, mais en raison du retard accumulé en DPRK, nous allions passer beaucoup moins de temps à Dandong. Inutile donc de penser sortir du train pour aller faire un tour en ville, et essayer d’acheter les pin’s Kim Il Sung de contrefaçon, dont l’existence nous avait été révélée en Chine. Monsieur Li nous avait assuré que cela était rigoureusement impossible car un tel sacrilège entrainerait de très graves conséquences diplomatiques entre la Chine et la Corée du Nord. Il ignorait réellement tout des réalités du marché chinois. Tout y est copié, et lorsqu’un nouveau produit apparait sur le marché, ou est demandé par ce dernier, il est immédiatement fabriqué puis vendu. Les petits malins qui aiment fabriquer ce genre de gadgets par milliers ou millions se moquent d’ailleurs éperdument des improbables incidents diplomatiques qui pourraient résulter de leurs fantaisies. Vu le temps qui nous était donc imparti, seule une chose nous intéressait à Dandong : la nourriture. Nous étions réellement affamés, il fallait manger quelque chose. Mais le contrôle des passeports s’éternisa à bord du train. Les policiers chinois de l’immigration étaient certes très sympathiques et souriants, mais ils n’en étaient pas moins inefficaces, et nous ne pouvions que faire les cent pas dans l’étroit couloir du train en essayant de repérer par la fenêtre les éventuels vendeurs de nouilles et de fruits qui arpentent en général les gares chinoises. Après les visages grimaçants en uniforme que nous avions croisées en Corée du Nord, les policiers chinois faisaient figure de joyeux déconneurs et je crois m’être laissé aller à quelques familiarités à leur endroit, alors qu’ils ne voulaient qu’une chose, en finir avec la besogne ingrate du contrôle des passeports. Et soudain, au bout de trois quarts d’heure, l’heureux événement se produit. On nous rendit nos passeports tamponnés. Nous avions donc le droit de descendre du train et de fouler la terre de Chine. Un quart d’heure nous était alloué pour faire le plein de nourriture. C'est en ces termes que j’ai chaleureusement remercié le policier qui me remit le précieux document: « oh merci, merci infiniment. Nous allons enfin pouvoir manger. Vous savez, là-bas, il n’y a rien à manger, c’est vraiment terrible. » Le policier éclata de rire, de même que tous les chinois des environs. Aucune réaction bien entendu des coréens qui de toute façon étaient trop loin pour entendre et ne parlaient pas chinois. Il m’a été dit que les occidentaux revenant de Pyongyang en avion se laissent également aller à ce genre d’effusions lorsqu’ils passent l’immigration à Pékin, et les policiers chinois approuvent souvent « oui je sais, ce sont des fous là-bas. Des fous furieux. » avec un clin d’œil complice. Mais j’avais assez parlé comme ça. Il fallait piquer un sprint en direction de l’unique échoppe qui vendait un peu de nourriture sur le quai. Curieusement, les vendeurs ambulants étaient totalement absents. Etant le plus rapide, je suis arrivé le premier devant la vendeuse, une dame d’une cinquantaine d’années à l’accent impossible et qui me regardait avec des yeux tout ronds tandis que je dévalisais ses maigres réserves. Après avoir pu mettre de côté des cacahuètes, des nouilles instantanées, boissons, biscuits et autres friandises, les autres européens arrivèrent à leur tour, de même que quelques chinois. Cette nourriture extrêmement bas de gamme que nous prenons en général soin d’éviter était un véritable eldorado pour nous. Nous aurions dévoré n’importe quoi. Mais tandis que nous nous adonnions à cette frénésie d’achats, un nord-coréen entra à son tour discrètement dans l’échoppe. Il n’acheta rien et se contenta de nous regarder avec des yeux tout ronds, bouche béée. Si c’était effectivement la première fois qu’il quittait son pays, le spectacle de clients agitant des billets de banque pour acheter des fruits et des biscuits devait être tout à fait exceptionnel pour lui. Mais n’ayant pas les précieux indispensables yuans chinois, il ne put malheureusement rien acheter. De retour dans le train, nous avons commencé à dévorer nos emplettes, non sans avoir bien entendu proposé de les partager avec nos amis sportifs. Ceux-ci déclinèrent poliment l’invitation, car ils avaient prévu tout ce qu’il fallait. Une fois rassasié, j’ai proposé à Kim d’écouter un peu de musique. Il comprit très rapidement comment faire fonctionner les menus déroulants du lecteur MP3 et me demanda si je n’avais pas de musique occidentale. Comme ce n’était bien entendu pas le cas, son choix se porta sur une chanteuse chinoise qui était d’ailleurs arrivée par accident dans mes répertoires, car son style très occidental me déplait beaucoup. Mais c’est sur elle que Kim jeta son dévolu. A tel point qu’il me demanda de lui prêter pour toute la nuit. Je n’ai pas compris ce qu’il expliqua à ses collègues, mais mon petit gadget avait vraiment l’air de beaucoup lui plaire et il voulut le présenter à tout le monde. N’ayant décidemment rien à faire avant d’aller dormir, je faisais mes cent pas dans le couloir. Monsieur le Vice-Président de la Fédération de Kung-Fu de Corée du Nord s’était entre temps à nouveau bourré la gueule et était retourné s’effondrer dans son compartiment. Il avait laissé la porte entrouverte, et il nous était possible de le voir à plat ventre en train de se faire masser par les membres féminines de l’équipe. Un peu plus tard, un jeune homme, le benjamin, se joignit à cette équipe de massage avant que la porte ne soit brusquement refermée, lorsqu’il s’aperçut que nous l’espionnions. Le communisme dans toute sa splendeur… Peu de temps après avoir passé la frontière, il était temps de dresser un bilan du voyage. L’espagnol nous avoua qu’il n’était pas l’employé de bureau qu’il nous avait annoncé être, mais qu’il était en fait journaliste pour l’agence espagnole de presse, en mission en Corée du Nord. Les journalistes n’ayant pas le droit d’entrer sur le territoire de la DPRK, il dut donc user de ce stratagème pour se mêler à nous. Sans doute avait-il peur que l’un d’entre nous ne soit un agent double pro-coréen, et ce n’est donc qu’une fois hors de Corée du Nord qu’il nous avoua sa félonie. Nous avons ensuite interrogé notre « ancien », le hollandais qui avait connu l’Europe de l’Est des années 60, et notamment la Bulgarie et la Roumanie qui à l’époque n’étaient pas les plus joyeux des pays. D’après lui, la Corée du Nord actuelle ressemble beaucoup à ce qu’était l’Europe de l’Est à cette époque. Même degré de propagande et mêmes visages sinistres dans la population. Toutefois, les gigantesques monuments de Pyongyang étaient bel et bien uniques et sans équivalent dans l’Europe de l’Est. Ni d’ailleurs en Chine. Mais s’il fallait comparer la DPRK à quelque chose, ce serait certainement à cette partie la plus pauvre de l’Europe stalinienne, plutôt qu’à la Chine maoiste. Après une nuit de sommeil plutôt confortable, et après avoir traversé la Mandchourie, c’est dans les faubourgs de Tianjin (grande métropole voisine de Pékin) que je me suis réveillé. Au petit matin, après une toilette que l’état des pièces d’eau ne pouvait rendre que rapide, il était temps de ranger mes affaires, après avoir fauché un magasine gratuit nord-coréen qui trainait dans un coin. Mon dernier souvenir du pays. Kim me rendit mon lecteur MP3 et me proposa de venir le voir à son gymnase la prochaine fois que je passerais à Pyongyang. Savait-il que les visiteurs étrangers n’ont pas le droit d’avoir des amis en Corée et de leur rendre visite ? Il avait décidemment beaucoup d’illusions sur son pays. Tandis que le train entrait dans Pékin et que le spectacle d’une grande métropole riche et moderne s’offrait à nous, je ne quittais pas Kim du regard. Allait-il enfin regarder par la fenêtre, allait-il s’émerveiller de ce qu’il lui suffisait de tourner la tête pour voir ? Des gratte-ciels de verre, des autoroutes urbaines, des centres commerciaux, des publicités géantes, de belles voitures, des gens habillés à la dernière mode. Tout cela représente pour certains une vision plutôt négative de ce qu’est la modernité, mais lorsque l’on voit cela pour la première fois, j’imagine qu’on doit être plutôt impressionné. Le syndrôme « un indien dans la ville » transposé en Asie du Nord-Est. Mais Kim ne tourna pas la tête et ne vit donc pas tout cela. Il allait garder ses œillères jusqu’au bout. Une fois en gare de Pékin, il était temps de faire nos adieux aux sportifs, le temps tout de même de poser en photo avec eux. Monsieur le Vice-Président de la Ligue des Alcooliques Communistes de Pyongyang, qui avait à nouveau plus ou moins dessaoulé, refusa toutefois de poser sur la photo, même s’il consentit à me serrer la main lorsque j’ai souhaité bonne chance à son équipe. J’aurais beaucoup aimé aller assister à cette compétition d’arts martiaux, mais elle devait avoir lieu quelques jours plus tard, et je devais être le lendemain matin à Shanghai pour retourner au travail. Après avoir ensuite dit au revoir aux européens, je suis allé retrouver l’organisateur anglais dans son bureau, pour récupérer mon téléphone portable que je lui avais laissé, en raison de l’interdiction d’en amener en DPRK. Puis j’ai mis le cap vers la Place Tian’anmen en compagnie de l’autre française du groupe. Puisqu’il ne nous avait pas été possible de voir le corps du Soleil de l’Humanité Coréen, je voulais me consoler en voyant au moins le Soleil de l’Humanité Chinois, le Président Mao. Malheureusement il était en réparation à ce moment-là, et je ne pus donc pas lui rendre hommage. La Place Tian’anmen était noire de monde en cette fin de congés de fête nationale. Les gens parlaient, souriaient, riaient, se prenaient en photo, dépensaient leur argent, faisaient du bruit, mangeaient, grignotaient, crachaient. En d’autres termes, ils étaient heureux. Les plus anciens avaient connu les années sombres. Ils avaient connu l’équivalent de ce qu’endurent encore les coréens du nord. Mais eux avaient pu y échapper par la grâce de l’Histoire. Ayant vu la veille à quoi cela ressemblait, j’ai pour la première fois compris le pourquoi cette débauche de consommation, ce grand bond en avant vers l’inconnu, ce passage trop rapide à l’ère moderne, qui fait de la Chine moderne un pays totalement désorienté et des chinois un peuple à cheval entre un passé archaïque et un futur qui ne leur ressemble pas. Tout était clair désormais. Comment leur reprocher de fuir à grandes ejambées l’horreur stalinienne ? Comment pourrait-on reprocher aux nord-coréens de tenter de rattraper à toute vitesse leur retard si jamais le régime stalinien s’écroulait ? Ce voyage en Corée du Nord s’est avéré être une formidable leçon d’histoire, et c’est d’ailleurs bien dans cette optique que j’y étais allé. Ce saut de trente ans dans le passé m’a effectivement aidé à y voir plus clair dans la Chine du Troisième millénaire. Et cette Chine ne m’avait jamais paru aussi belle que ce jour-là. Ces milliers de familles découvrant les congés payés, tandis que leurs lointains cousins coréens se morfondent encore dans un univers quasi-concentrationnaire, cela faisait bien sûr chaud au cœur. Comme si je devais rattrapper ces quelques jours de mutisme forcé, j’adressais la parole à tout le monde et m’incrustais sur toutes les photos de famille, au grand bonheur des intéressés qui, eux, avaient le droit de parler aux étrangers. Pour déjeuner, j’ai retrouvé un ami pékinois journaliste qui m’a emmené dans un délicieux restaurant de canard laqué. Comme s’il fallait enfoncer encore le clou des retrouvailles avec le monde moderne et opulent. Ce journaliste faisait d’ailleurs partie de ces chinois qui ont pu se rendre à Pyongyang sans visa il y a un an. Il avait toutefois lui aussi dissimulé sa qualité, même si les règles sont moins strictes pour les chinois. Il avait vu exactement les mêmes choses que moi, et dans les mêmes conditions. Tandis que nous dégustions le canard, il me demanda si les coréens m’avait parlé de l’accident qu’avait subi la femme du Respecté Leader Kim Jong Il. Celle-ci avait eu pendant mon séjour un grave accident de voiture et s’était retrouvée dans le coma. Non, je l’ignorais. Messieurs Kim et Li ne m’en avaient pas parlé. Cela aurait pourtant pu illustrer leur propos sur les méfaits de l’automobile… (à suivre)
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