
yangguizi
Shanghai, Chine
Photo/image personnelle du membre yangguizi.
Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)
16 avril 2007 à 7:13
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J'aurais voulu, j'avais même prévu d'être en Corée du Nord hier, pour la grande fête du 15 avril. Mais je ne suis finalement pas parti, et suis resté à Shanghai. Qu'à cela ne tienne, j'ai tout de même réussi à passer hier la plus nord-coréenne des journées qu'on puisse imaginer passer hors du pays. Le 15 avril, c'est donc la Fête du Soleil, l'anniversaire de la naissance du Respecté Président Kim Il Sung, dirigeant invincible et bien aimé. C'est le jour férié le plus important de l'année pour les nord-coréens, plus encore que le 16 février, anniversaire de la naissance du Cher Dirigeant Kim Jong Il. Tout commença hier matin, lorsque je me suis rendu dans un bazar aux timbres et aux pièces, dont plusieurs sources concordantes m'avaient parlé comme d'un potentiel lieu d'approvisionnement en matériel nord-coréen, que je collectionne de plus en plus assidûment. J'ai rapidement acheté des séries de billets de banque nord-coréens, des plus anciens (1947) aux plus récents en passant par les années 70 et 80. Ce n'était pas cher du tout, et les billets sont de trop bonne qualité, je soupçonne qu'il y ait des faux dans le tas, mais c'est très dur à vérifier, tant les imitations peuvent être réussies. J'en ai profité au passage pour acheter des billets irakiens et turkmènes à l'effigie des Grands Leaders Saddam Hussein et Saparmyrat Nyazov. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin...? Mais ce n'est pas ce que j'étais principalement venu chercher. Après une heure de recherches quasi-infructueuses, j'ai fini par trouver LE vendeur qui avait ce que je voulais: des médailles nord-coréennes, qui plus est à des prix extrêmement intéressants. Je pouvais enfin élargir ma modeste collection de manière substantielle: 1ère et 2ème classe de l'Ordre du Drapeau National (j'avais déjà la 3ème classe, et suis bien content d'avoir décroché hier ma deuxième et ma troisième étoile), deux variantes différentes de la Médaille de l'ordre des 3 Révolutions, médaille commémorative du 40ème anniversaire de la Victoire dans la Guerre de Libération de la Patrie (la guerre de Corée), médaille de l'Ordre de la Fondation de la Patrie. Bref, tout ce qu'il me fallait pour accompagner le Mérite Agricole, l'Ordre du Travail, l'Ordre de la Fondation de l'Armée, et les autres décorations militaires que j'avais déjà. Il n'y a plus qu'à trouver l'uniforme pour aller avec (hors de prix sur e-bay), et je pourrai me déguiser en militaire nord-coréen bardé de décorations. J'en ai profité pour discuter avec le vendeur et lui demander comment il s'approvisionnait. Il m'a tenu le même discours que les autres vendeurs de médailles avec qui j'avais posé la question: ce sont des commerçants chinois frontaliers qui les échangent en cachette, la nuit venue, avec les nord-coréens frontaliers, et se débrouillent ensuite pour les faire parvenir là où elles ont des chances d'être vendues, c'est-à-dire principalement sur les marchés de Pékin et du Nord-Est, et accessoirement à Shanghai et en Russie. Il y en a en fait assez peu qui circulent sur le marché, le business étant accaparé par trois ou quatre vendeurs présent sur internet. Comment ces médailles arrivent-elles auprès des intermédiaires chinois? Tous me disent que ce sont les nord-coréens poussés par la famine qui les échangent la nuit venue contre des sacs de riz. Ils ne veulent pas d'argent, seulement à manger. Quand on sait que les heureux propriétaires de ces médailles font a priori partie de l'élite et des privilégiés du régime, c'est assez terrifiant. Il parait aussi que de moins en moins de médailles arrivent jusqu'en Chine, car la situation alimentaire s'améliore et que le besoin impérieux de nourriture se fait moins oppressant, et aussi parce que les contrôles aux frontières du côté nord-coréen sont de plus en plus sévères. J'avoue avoir à ce moment-là éprouvé une certaine gêne à l'idée de ces malheureux se débarrassant de leurs maigres biens, pour quelques sacs de riz. Le prix dérisoire de ces médailles (de 5 à une 20aine d'euros pour les plus courantes), incluant donc les commissions de tous les intermédiaires, est assez significatif. Quant au vendeur de billets, qui est allé jusqu'à Pyongyang pour s'approvisionner et acheter des liasses, il a eu le même rapport à la population que moi, c'est-à-dire inexistant. Même en tant que chinois et hommes d'affaires, il ne pouvait avoir de contacts avec personne. Il m'a aussi confirmé que les gens n'avaient pas le droit de le regarder. Une fois mes emplettes faites, c'était l'heure de déjeuner. Je suis allé dans un des 5 restaurants nord-coréens de Shanghai, dans celui qui n'était pas trop loin de la caverne d'Ali Baba. Ca faisait longtemps que je n'y étais pas allé, et tout le personnel a fait de grands sourires en me voyant. "o-rei ganman imnida" (ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vus), ai-je lâché, faisant étalage de ma toute nouvelle et toute relative connaissance de quelques phrases en coréen. J'ai dû m'asseoir dans un coin, le restaurant étant plein. Mais j'ai vite réalisé que j'étais le seul non nord-coréen présent dans la salle! D'habitude, ce sont des chinois et des sud-coréens qui occupent les tables. Mais hier, il n'y avait que des hommes en costume sombre, portant le badge rouge à l'effigie du Respecté Président Kim Il Sung. Et qui avaient pour beaucoup un faciès typiquement nord-coréen. Manifestement, ils était tous là pour "la Fête du Soleil". Rapidement, les festivités ont commencé, tandis que les serveuses chantaient sur la scène certaines des chansons nord-coréennes les plus connues (à force d'en collectionner les VCD et autres MP3, je pense quasiment toutes les reconnaître maintenant). Puis ce fut au tour des clients de défiler sur la scène et de chanter, certains ayant d'ailleurs un vrai talent. D'après ce que je sais, et ce que m'a confirmé une des serveuses, beaucoup de nord-coréens apprennent à chanter dès leur plus jeune âge, et la musique et la chanson sont une composante essentielle de la culture populaire nord-coréenne. L'ambiance commençait à chauffer, au fur et à mesure que les bouteilles de bière et d'alcool blanc se vidaient. Les nord-coréens riaient aux éclants, applaudissaient, criaient, et se prenaient en photo et au camescope, il s'agissait donc évidemment de privilégiés. C'était la première fois que j'assistais, même passivement, à une fête de nord-coréens, et tous mes sens étaient tellement aux aguets, que j'en oubliais même de manger le bulgogi et le délicieux ragoût de pomme de terre que j'avais commandés. J'étais bien entendu frustré de ne pas participer à leur petite sauterie, et j'ai même failli sortir de ma poche le même badge rouge que celui qu'ils portaient tous, et que je porte parfois dans les restaurants nord-coréens pour me faire bien voir, mais j'ai eu peur que ça soit perçu comme une provocation et me suis donc abstenu. J'ai discrètement sorti mes médailles militaires pour les montrer à la serveuse avec qui j'ai les meilleurs rapports, mais elle a écarquillé les yeux et a eu l'air très gênée, me faisant signe de les remettre dans ma poche. Message bien compris, j'ai obtempéré. Au bout d'un moment, un nord-coréen est enfin venu m'aborder. Chouette, j'allais enfin lier contact! Il voulait en fait que je le prenne en photo avec ses amis, mais, voyant qu'il avait adressé la parole à un étranger, plusieurs de ses amis et plusieurs serveuses ont immédiatement rappliqué pour l'éloigner: pas d'exception tolérée, les nord-coréens n'ont pas le droit d'adresser la parole aux étrangers, sauf les serveuses dont c'est le métier. Très peu m'ont en fait regardé, conservant sans doute le réflexe obligatoire qu'on leur inculque là-bas, de détourner le regard des étrangers car ce serait un signe de trahison. Les serveuses ont ensuite défilé devant moi, très gênées, pour s'excuser et me dire que ça ne se reproduirait plus, qu'on ne me dérangerait plus. J'ai protesté en disant qu'au contraire, ça me ferait très plaisir de lier connaissance avec ces hommes, mais il n'y a évidemment pas eu de suite. Tandis que les chanteurs improvisés se succédaient, certains en profitaient pour scander quelques poèmes, avec cette voie tremblante et impétueuse, si typiquement nord-coréenne. L'émotion se dégageant de leur voix était telle qu'on les croyait presque en train de pleurer, bien que ça n'ait apparemment pas été le cas. Je crois que seuls les nord-coréens sont capables de prononcer de pareils discours, je n'en ai jamais entendus de semblables. Que disaient-ils? Mon coréen est évidemment trop limité pour le savoir, mais suffisant pour percevoir quelques mots clés. Comme c'est au travers des ouvrages de propagande nord-coréens que j'apprends la langue, ces mots-clés me sont familier: Paektu San, Paektu San (nom de la montage sacrée des corérens, et haut lieu de la Révolution), hyonmyeung (révolution), janggun (Général), widaehan suryong (grand leader), Kim Il Sung (que je ne présente plus), ces mots revenaient sans cesse, tandis que la salle devenait silencieuse et s'emplissait d'une émotion très intense. Ce spectacle était fascinant: exactement comme dans ces films de propagande que je visionne de temps en temps. Combien d'étrangers ont-ils déjà eu la chance d'assister à ça? Les serveuses me disaient que je n'avais pas choisi le bon jour pour venir. Gênais-je? L'entrée était libre, et on ne m'a donc pas fait sortir, mais j'ai l'impression que ma présence dérangeait, même si la version officielle était "nous sommes désolés de ne pas pouvoir t'offrir le meilleur des services aujourd'hui, en raison du nombre de clients". Ma connaissance de ce qu'est la Fête du Soleil leur a tout de même plu et m'a valu quelques félicitations. Une fois tous les nord-coréens partis, quelques heures plus tard, j'ai pu enfin discuter plus longuement avec la serveuse. Qui étaient donc ces nord-coréens qui venaient fêter à Shanghai la Fête du Soleil? - ils habitent en fait Shanghai, ce sont des étudiants. - et les personnes plus âgées? - ce sont des professeurs. - des professeurs nord-coréens à Shanghai? Mais qu'enseignent-ils? - l'économie et les sciences de l'industrie. - à des coréens ou à des chinois? - à des chinois? - les nord-coréens viennent enseigner l'économie aux chinois? - oui (ce que je n'ai pas osé répondre: c'est donc pour ça que l'économie chinoise marche si bien?) Puis j'ai ressorti toutes mes médailles pour que la fille m'aide à comprendre ce qui était écrit dessus. Malgré ses protestations du début, elle connaissait en fait très bien ces médailles, et savaient exactement ce qu'elles représentaient. Mais elle m'a évidemment interrogé sur la provenance. Elle ne voulait pas croire que je les avais achetées à deux kilomètres de là, en plein coeur de Shanghai. Son visage s'est décomposé, elle ne trouvait plus ses mots, peinant sans doute à masquer un subtil mélange de colère, d'émotion, de surprise, et d'incompréhension. Comment des étrangers peuvent-ils bien acheter l'âme du peuple nord-coréen? Je n'ai pas osé lui dire la terrible vérité que j'avais apprise quelques heures plus tôt, et lui ai seulement dit qu'elles venaient du nord-est de la Chine, et que ce sont sans doute des commerçants chinois qui vont s'approvisionner de manière tout à fait officielle en Corée du Nord. Puis nous avons un peu discuté d'histoire, et notamment des années 30, de la fondation de l'Armée par le "Grand Général Kim Il Sung", de la bataille de Pochombo contre les troupes d'occupation japonaiases, et d'autres événements fondateurs de la Révolution Coréenne. Je pense que ma Fête du Soleil à moi fut une pleine réussite!
(Ce message a été modifié par yangguizi le 16 avril 2007 à 7:24.)
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