
opai
France
Photo/image personnelle du membre opai.
Description de la photo/image: Sur les hauteurs de Khorog, dans les Pamirs au Tadjikistan... été 2007.
15 décembre 2006 à 17:46
Message 1 de 6
Consulté 1 651 fois
Signaler ce message aux modérateurs
Haut de la page
|
|
Deux: le cauchemar (au Burkina Faso)
|
Répondre
|
|
Tout est bien préparé : le piano et les sacs dans la remorque et la remorque attachée à la mobylette. La remorque a été réparée hier, on a changé un roulement à bille. Le casque sur la tête, je repars, comme toujours, curieux de ce que je vais découvrir aujourd'hui... Je roule, un oeil sur la route, l'autre sur mon attelage. Pourvu que ça tienne. Déjà, je ne le sens pas très bien, c'est mauvais signe. Après dix kilomètres, je sens que ma mobylette peine. Elle n'a plus de reprise et ralentit toute seule. Je quitte la route goudronnée et m'engage sur une piste large mais plutôt cabossée. Après dix kilomètres, je sens que ma mobylette peine. Elle n'a plus de reprise et ralentit toute seule. Je continue jusqu'à ce qu'elle cale. Je garde mon calme, je suis calme. Le soleil cogne. Je commence par enlever mon casque et boire de l'eau. Je me penche sur l'engin quand un vieux paysan arrive. Je dis vieux mais il n'a sûrement pas plus de quarante ans. Il est juste usé par la dure vie qu'il mène ici. Il ne parle pas français. On se sourit juste et je lui passe mes quelques outils. Il dévisse le carburateur et souffle dedans. Ouf, ce n'est que ça, de la poussière l'avait encrassé. Je peux continuer... Je reste tendu, je sens que ma remorque fait des bruits étranges. Au bout de trois kilomètres, je m'arrête pour jeter un oeil. Une pièce du roulement à bille semble avoir glissé. Je le remets en place et repars, lentement. Hors de question de faire demi-tour. Je roule sous le soleil, avec un sentiment désagréable mais pas tout à fait conscient. Je suis comme un automate, j'avance, j'avance, il faut avancer... Quelques kilomètres plus loin, c'est la rupture, le roulement à bille saute. Par bonheur j'ai réussi à contrôler la mobylette. Je ne tombe pas, pas cette fois-ci. Il est onze heure et je vais me poser contre un arbre. Personne aux alentours. Que faire? J'attends... Quelques bus passent mais il ne vont qu'au prochain village, à deux ou trios kilomètres. Et je ne suis pas seul : un piano, un mobylette et une remorque. Je ne vois pas trop comment sortir de là. Je suis coincé par tout ce que je traîne. Seul, je pourrai filé, tout simplement mais là, c'est différent. Enfin, une moto rouge arrive. Elle ralentit lorsque je lui fait signe. Une chance, il parle assez bien français. Je lui expose mon problème, on va certainement trouver une solution, tout est possible, n'est-ce pas? Tu veux que je t'aide? Très bien, pour 20000 CFA (30 euros), je trouve une solution pour que tu arrives à destination. J'aurais pu le tuer avec ses lunettes de soleil et sa casquette. Je suis sonné, et il n'y a strictement personne ici. Allons bon, je ne vois pas d'autre alternative, on part ensemble. Je roule lentement, l'axe de la roue frotte sur le moyeux. Je sais que ça peut tenir, j'ai déjà fait cinquante kilomètres comme cela, voici quelques jours. On réparera ça plus loin. Arrivé au village, on cherche le mécano. Il remplace le roulement à bille par une rondelle de semelle de sandale. Tu peux faire mille kilomètres avec ça me promet-il. J'en demande pas tant! Quarante et ce sera bon. Au bout de quelques centaines de mètre, je suis poussé vers la droite. La roue a sauté, la remorque a basculé. Je tombe joliment, l'épaule fait mal et ma jambe est bien éraflée, rien de grave! Le porte bagage est arraché, le pot plié, la remorque a vécu... J'ai envie de me couché là, de pleurer puis de me réveiller. Mais non, ce n'est pas fini, il faut avancer, toujours avancer. Je ne dors pas et il fait trop chaud. Mon motard intéressé me propose de le suivre dans son village. Il y connaît les musiciens de tous les environs. Ce n'est pas trop loin et là -bas, je pourrais réfléchir à la suite. On ne peut remonter que lorsqu'on a vraiment touché le fond... Donc, j'accepte! On abandonne la remorque et attachons le piano à l'arrière de la moto. Je prends les sacs à l'arrière et la batterie entre les jambes. Je reprends espoir, on avance... Après quelques kilomètres, nous quittons la piste large et entrons dans un chemin plus étroit. Il ne m'avait pas parlé de ça. J'ai peur pour le piano. Il y du sable partout, je glisse sans cesse. Je n'en peux plus. Je perds mon calme. En tanguant, la batterie déverse de l'acide sur mes mollets. Ca pique, ça fait mal. Continuons, cela va bien s'arrêter. Il est trois heures, le vent souffle de plus en plus fort, la pluie arrive. Voilà, elle trempe tout. Il n'y a plus de chemin, nous roulons dans des torrents. La pierre affleure, ça cogne, ça frotte, la mécanique trinque. Je suis passé en mode automatique, réflexe de survie, je ne ressens plus rien. J'attends, j'attends juste la fin... La pluie nous accompagne pendant trois heures sur cette foutue piste. On arrive à Saïa, enfin. Tout est trempé mais mon piano n'a pas souffert, lui. Je me réchauffe en buvant un thé. Mon guide s'occupe bien de moi. Il m'annonce calmement que pour passer quatre jours avec lui, cela me coûtera 70000 FCA (100 euros). Il voudrait aussi que je l'aide (comprendre, que je lui paie) les papiers pour sa moto rouge. Je suis épuisé. Je m'endors bien vite, après m'être forcé à manger du riz aux miettes de poissons. Dur à avaler mais il faut manger. Je suis réveillé le matin par des coups de feu. Des braconniers sans doute. Je me lève avec le soleil et vais faire un tour dans le village. On me demande de ne pas rester là, il y a un chien enragé qui rôde et on s'apprête à faire une battue. Un grand malaise m'envahit. Je me sens prisonnier ici, complètement dépendant de mon guide inhospitalier. Je ne suis pas contre payer un service ou un guide mais dans ces conditions, je ressens cela comme du racket. Je n'ai pas le choix, il faut fuir. Je lui annonce que je veux partir. Il se dit fâché et me presse de le payer. Je discute. Il s'en moque. Si je veux partir et récupéré mes affaires, je dois payer. J'attends, je n'en peux plus. Finalement, faible, je pars après avoir payé. Je retourne sur la route et rentre en ville en stop, mobylette et piano sur le toit. Au retour, un coup de fil chez moi en France me donne des nouvelles dont j'aurais préféré me passer. Voilà, c'est le fond, je peux remonter, essayer de remonter...
"Même au plus haut des trônes du monde, on est jamais assis que sur son cul!" (Montaigne) http://perso.wanadoo.fr/nomadismes http://notesvagabondes.club.fr
(Ce message a été modifié par opai le 15 décembre 2006 à 18:07.)
|
|