
Vincent120
banlieue parisienne, France

11 octobre 2005 à 17:26
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-« Bon, Eric, tu leur causes, ou j'y vais », que je dis à mon pote devenu indécis d'un coup.. -« Minute, j'attend le moment propice », qu'il répond gravement. Dans le brouhaha, je le vois incliner la tête vers un des barbus. Je n'entend pas la conversation mais connaissant mon copain mieux que mon propre fils j'imagine aisément qu'il sort un truc dans un mauvais anglais, du genre « could you help me to choose what to eat please ? I don't kwnow these meals ». Mon intuition est confortée quand je le vois désigner du doigt l'étal du vendeur. L'autre en face, je l'observe à loisir, je guette même sa réaction. Plutôt froid le gars. Pas l'air d'être un marrant ou alors un pince-sans-rire de la plus pure espèce. Il dévisage mon Eric puis se sentant sans doute observé, regarde dans ma direction. Enfin, il se tourne vers son collègue et se remet à lui parler comme si on existait pas. La situation est plutôt cocasse. Pour un rateau, c'est un rateau ! Un rateau à nous remémorer les tréfonds de notre jeunesse acnéique, lorsque après avoir convaincu le colosse black de 2 métres à l'entrée de la boite de nuit, il fallait s'attaquer à forteresse bien plus imprenable encore : décocher un sourire, une danse, un smack, un bout de rêve d'une des ados qui se déhanchait sur la piste. Pendant quelques instants nous nous regardons, Eric et moi, un peu interloqué. Cà lui plait pas trop à mon pote de se prendre une veste pareil, je le connais, il est dans le genre teigneux, il va revenir à la charge. Finalement c'est le barbu qui se tourne vers nous, et, sur un ton monocorde, dans un idiome incompréhensible nous montre un plat avant de retourner vaquer à ses occupations. Je pense qu'il n'est pas utile de persévérer. Mais Eric qui n'a pas peur de déranger insiste pour que le type commande à notre place. Finalement, le barbu s'execute. Et nous voilà à manger des boulettes de viandes, du riz et du coca. Après la commande, les aléas des mouvements de foule ont fait que nos deux compères iraniens sont perdus de vue. Finalement, on les retrouve, et mine de rien, toujours désireux d'engager la conversation, on s'incruste à côté d'eux, comme par hasard, toujours pas découragés par les borognymes en guise de réponse. Vu le peu de succès de mon pote Eric, je me dis que je vais y aller moi leur parler, et que je vais faire mieux que mon infortuné camarade. Je me lance donc : -« You live in Esfahan ? » dis-je d'une voix douce. -« yes » - « It's a nice town » - « It's ok » Pas bavard le gars, mince ! - « We were in Téhéran, last week, we'd rather Esfahan ». - « Where do you come from ? » Cà y est, il a prononcé la phrase magique. « Where do you come from ? » Dans tous les pays du monde, dans tous les milieux, même au coin de la rue, en bas de chez vous, quand un type vous demande d'où vous venez, qu'il s'inquiète de votre identité, vous pouvez devenir ami. J'ai un ami en face de moi. Forcément il doit le sentir aussi. - « I come from Paris in France. » - « it'ok » me dit-il avant de poursuivre : - « Why are you here ? » - « To visit, tourism » - « Is Paris a nice town, as well as Esfahan ? » - « yes, Paris is beautiful too » Il se retourne vers son ami et lui traduit, j'imagine. Son collègue s'en va en nous faisant un signe de tête imperceptible. Ne reste qu'un barbu, celui à qui on parle depuis le début. Je sens que la glace est rompu, je n'ai plus besoin de parler, comme si nous nous connaissions déjà. Je me sens bien, détendu. Je devine déjà que nous allons parler de rien, de tout. Les cheveux un peu ondulés, il porte une barbe taillée, noire. Le teint un peu foncé, des yeux impressionants d'ébène, il a un physique d'acteur. Mais un acteur habitué aux rôles de méchant. Une sorte d'Anthony Quinn, mais en plus beau, et au regard plus dur aussi. Dehors la nuit est tombé. Nous avons fini notre plat, nous avons le temps.. - « My name is Vincent, his name is Eric, what's your name ? » - « Parviz » « Parvije », - « no, Par-viz ! », - « ok, Parviz », -« good » Parviz nous propose de l'accompagner dehors, dans la ville. Nous le suivons. Je goutte la douceur du soir. Je suis étonné du monde dans les rues. Nous traversons des jardins peuplés de voiles noires, où règnent la joie de vivre et l' insouciance des soirées espagnoles. Sur les pelouses, les familles disposent leur réchaud à alcool où chauffe le thé. « La grandeur d'une civilisation se mesure à ses jardins » me rémémore-je. Si cette phrase est vrai alors qu'en est il de Paris, avec son unique Luxembourg face aux étendues vertes et animées d'Ispahan. Je suis presque dérangé quand Eric aborde avec Parviz les questions « politiques ». J'aurai tant voulu m'abandonné à la quiétude de cette nuit persanne. Mais voilà comment sont les hommes ! Il va falloir parler maintenant, argumenter. Il va falloir comprendre...
Les voyages améliorent les sages et empirent les sots.
(Ce message a été modifié par Vincent120 le 12 octobre 2005 à 4:54.)
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