
garagouz
alger, Algérie
5 janvier 2008 à 8:03
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Je ne vous dirai pas que je viens de lire votre message et que je souhaite y répondre ; Non. Je l’ai lu en son temps et j’ai aussi longtemps hésité à y répondre. J’ai choisi les premiers jours de la nouvelle année pour parler de Mathias HENRY, votre père. Hormis les anciens pêcheurs, il reste très peu de personnes qui se souviennent de lui ; cela fait deux générations qu’il a quitté Béni Haoua. Il a fait partie des quelques hommes, deux ou trois, tout au plus, qui y laissèrent leur empreinte parce que, de ce village, de ce douar, au sens noble du mot, ils firent leur petite patrie, et lorsque vous témoignez qu’il a toujours dit Béni Haoua et jamais Francis Garnier, vous confirmez par là sa fière adoption. Il ne s’est jamais non plus exprimé qu’en langue arabe ou berbère, et sans aucun accent, en parlant avec ceux que l’on nommait les « indigènes ». Vous laissez percer, avec une grande émotion, votre nostalgie en évoquant les parties de pêche que vous fîtes sans aucun doute en compagnie de Mathias (nous disions Mathias et non Monsieur Mathias ou Monsieur Henry et cela parce qu’il nous était socialement très proche). C’était un grand, très grand pêcheur, qui respectait la pêche en tant que noble activité d’homme, et pas une source de revenus ; il pêchait les dimanches, les jours fériés et aux vacances d’été, et donnait tout le produit de ses pêches à son ami Pierra auquel il offrit, vers 1947, un « pointu » de six mètres, payé 45. 000,00 francs de l’époque. Il fit ses premières pêches au tout début des années quarante, utilisant d’abord une petite barque, puis un voilier que je vis chavirer une fois et qu’il abandonna pour utiliser par la suite le « pointu » de Pierra. Méticuleux et très sourcilleux quant au soin de son matériel, il avait fixé sur la caisse qui contenait ses équipements (fils, plombs, hameçons, appâts etc.) une plaque émaillée de l’EGA qui portait cette mention : « ne pas toucher même tombés à terre ». Pour pêcher à la traîne, il utilisait des sardines, choisies selon leur calibre commun, qu’il appareillait avec une telle minutie, je dirai de dentellière, que de l’appât on ne distinguait pas plus le perfide hameçon que le solide crin (le nylon est venu plus tard). Je l’ai accompagné lors d’une partie de pêche à la traîne à la « pointe du caïd », ou passe de Ma Binet, et je l’ai vu sortir 40 gros brochets de près de 10 Kg chacun (ceux que l’on appelle barracudas maintenant) en moins d’une matinée. Vous parlez aussi du rocher de Doumia ; est-ce celui auquel je pense ? C’est un rocher accessible de terre, pas à Doumia mais pas très loin de la passe aux îlots. Très peu de gens et même de pêcheurs le connaissent, peut-être deux, trois ; on l’appelle le rocher 114. Là, Mathias a sorti en quelques deux heures 114 sars de belle taille, plus du kilo cinq cents l’un. Son compagnon de pêche était Amar Hathat, frère aîné de votre copain d’enfance, celui que vous nommez du seul nom que vous lui connaissiez, « Kouéro » (Il est vrai que vous ne deviez pas savoir d’où lui venait ce surnom que j’abhorre. C’était pendant les années de misère de la seconde guerre mondiale où tout ce qui se mangeait et se tissait était réquisitionné pour être envoyé en Europe alimenter et habiller les armées de l’Axe et les civils de là-bas, dans les années quarante. Le jeune Hathat M’Hamed âgé de dix ans a suivi son frère pour venir au port afin d’y survivre et il a trouvé emploi chez un pêcheur. Il était nu, seulement couvert en plein hiver d’un semblant de chemise haillonneuse. Pressé par la fatigue et la faim, il dormait souvent sur la « manaïta » (un filet particulier) au milieu des sardines tout au fond de la barque. Il dut son surnom à la femme du pêcheur Sanchez Pedro, laquelle à l’aide des quelques mots de français qu’elle connaissait, l’appela « Cuero », cruel sobriquet pour dire « peau de cuir ») Lorsqu’en hiver le vent d’ouest lançait ses fécondes vagues, les barques restaient sur le quai, aucun des deux pêcheur du port n’était assez téméraire pour affronter la mer. Par ces temps là, il y avait, souventes fois, un téméraire isolé qui la défiait, armé de son seul moulinet, allant et venant du droit des tamaris jusqu’à la hauteur de la ferme des Benteftifa (qu’on appelait ferme Navarro du nom du gérant de ces derniers), un pêcheur solitaire bataillant des heures durant contre d’énormes ombrines (de plus de 20 kg parfois). Il faudrait un Hemingway pour conter les prouesses de Mathias le Maître de la pêche. Il disait souvent que son vœu le plus cher était de quitter ce monde en pêchant. Et le Ciel l’a exaucé, comme il exauce les hommes véritables, bons et généreux. Mais Mathias n’était pas seulement Grand-maître pêcheur, il était aussi un vaillant chasseur devant l’Eternel, le Nemrod de l’oued Ouettar, et ses compagnons étaient ceux-là même qu’il emmenait avec lui à la pêche, je ne parle pas de ses invités algérois, non, mais des marins pêcheurs du port. Il avait aussi un grand cœur, Mathias. Les jours de paie à l’usine de crin, dans les années 20/30 alors que sa fortune n’était pas bien encore assise, il attendait sur la route les ouvriers et remettait à chacun, en cachette de Madame HENRY votre grand-mère, une somme d’argent sur sa propre caisse, pour compléter les maigres salaires qu’elle leur versait. Vous rappelez Mme Sampol et situez sa venue en 1895. Il y a là une petite erreur de datation. La mine n’existait pas à cette date-là. Les premiers travaux ont commencé vers le milieu de la 1ère décade du siècle dernier et Mme Sampol ne tînt cantine et boulangerie que dans les années vingt/trente. Le pétrin était alors entraîné par un mulet qui tournait en rond comme pour une noria. Quelqu’un de mes proches y travailla. Mme Sampol est restée dans le souvenir des gens de Béni Haoua par l’un de ses ouvriers, un jeune homme d’une trentaine d’années, qui travaillait encore à la mine dans les années cinquante et était un vaillant joueur d’argent, et aussi par celui une aventure cocasse qui lui survint à cause d’une grande quantité de figues de barbarie qu’elle consomma sans retenue tant elles étaient succulentes, mais dont elle ignorait encore les « vertus » constrictives. Mathias avait un atelier de tournage au Champ de Manœuvre/Belcourt et son Entreprise de transport ne prit corps qu’à la fin de la 2ème guerre mondiale, lorsqu’il acquit des camions Fiat que l’armée italienne en déroute avait abandonnés en Tunisie. S’il contribua un peu à faire la fortune du pêcheur Pierra, il fit assurément celle de Kadda, le premier chauffeur de Béni Haoua qu’il prît avec lui, lorsqu’en 1947 il lui tendit à l’improviste les clés et la carte grise d’un camion neuf qu’il lui offrait pour bons et loyaux services. C’était là, assurément, un geste de seigneur que seul Mathias était de taille à faire. Son garage, rue d’Amourah ?, fut repris les enfants de Kadda au début des années 60. Vous dites : « mon père fit alors venir tous ses copains arabes de Francis Garnier et les employa ». Pour Mathias, que nous avons connu et aimé, ce n’étaient pas ses copains arabes mais ses amis qui travaillèrent avec lui. Vos mots venus de si loin, traînent encore en ce début du 21ème siècle des relents que nous avons cru dissipés depuis, et froissent péniblement l’affection que nous portions à votre père ainsi que le souvenir de l’homme véritable que nous gardons de lui, nous qui le connaissions. Je me permets de croire et d’espérer qu’un enfant de Mathias n’a fait là qu’un involontaire et incontrôlable écart de langage. Vous exprimez le vœu de revenir un jour à Béni Haoua ; vous y serez, sans doute aucun, bien accueilli, mais vous n’y retrouverez pas votre maison, tout n’est plus que villas et affreux béton, vous n’y reverrez pas non plus les fontaines publiques, 5 dans tout le village, dont une face votre maison, ni l’abreuvoir et les puissants eucalyptus qui le bordaient. Francis Garnier n’est plus qu’un lointain souvenir pour les plus anciens, un souvenir entre les petites parenthèses de l’Histoire. Bien à vous et acceptez cordialement mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. Je ne vous dirai pas que je viens de lire votre message et que je souhaite y répondre ; Non. Je l’ai lu en son temps et j’ai aussi longtemps hésité à y répondre. J’ai choisi les premiers jours de la nouvelle année pour parler de Mathias HENRY, votre père. Hormis les anciens pêcheurs, il reste très peu de personnes qui se souviennent de lui ; cela fait deux générations qu’il a quitté Béni Haoua. Il a fait partie des quelques hommes, deux ou trois, tout au plus, qui y laissèrent leur empreinte parce que, de ce village, de ce douar, au sens noble du mot, ils firent leur petite patrie, et lorsque vous témoignez qu’il a toujours dit Béni Haoua et jamais Francis Garnier, vous confirmez par là sa fière adoption. Il ne s’est jamais non plus exprimé qu’en langue arabe ou berbère, et sans aucun accent, en parlant avec ceux que l’on nommait les « indigènes ». Vous laissez percer, avec une grande émotion, votre nostalgie en évoquant les parties de pêche que vous fîtes sans aucun doute en compagnie de Mathias (nous disions Mathias et non Monsieur Mathias ou Monsieur Henry et cela parce qu’il nous était socialement très proche). C’était un grand, très grand pêcheur, qui respectait la pêche en tant que noble activité d’homme, et pas une source de revenus ; il pêchait les dimanches, les jours fériés et aux vacances d’été, et donnait tout le produit de ses pêches à son ami Pierra auquel il offrit, vers 1947, un « pointu » de six mètres, payé 45. 000,00 francs de l’époque. Il fit ses premières pêches au tout début des années quarante, utilisant d’abord une petite barque, puis un voilier que je vis chavirer une fois et qu’il abandonna pour utiliser par la suite le « pointu » de Pierra. Méticuleux et très sourcilleux quant au soin de son matériel, il avait fixé sur la caisse qui contenait ses équipements (fils, plombs, hameçons, appâts etc.) une plaque émaillée de l’EGA qui portait cette mention : « ne pas toucher même tombés à terre ». Pour pêcher à la traîne, il utilisait des sardines, choisies selon leur calibre commun, qu’il appareillait avec une telle minutie, je dirai de dentellière, que de l’appât on ne distinguait pas plus le perfide hameçon que le solide crin (le nylon est venu plus tard). Je l’ai accompagné lors d’une partie de pêche à la traîne à la « pointe du caïd », ou passe de Ma Binet, et je l’ai vu sortir 40 gros brochets de près de 10 Kg chacun (ceux que l’on appelle barracudas maintenant) en moins d’une matinée. Vous parlez aussi du rocher de Doumia ; est-ce celui auquel je pense ? C’est un rocher accessible de terre, pas à Doumia mais pas très loin de la passe aux îlots. Très peu de gens et même de pêcheurs le connaissent, peut-être deux, trois ; on l’appelle le rocher 114. Là, Mathias a sorti en quelques deux heures 114 sars de belle taille, plus du kilo cinq cents l’un. Son compagnon de pêche était Amar Hathat, frère aîné de votre copain d’enfance, celui que vous nommez du seul nom que vous lui connaissiez, « Kouéro » (Il est vrai que vous ne deviez pas savoir d’où lui venait ce surnom que j’abhorre. C’était pendant les années de misère de la seconde guerre mondiale où tout ce qui se mangeait et se tissait était réquisitionné pour être envoyé en Europe alimenter et habiller les armées de l’Axe et les civils de là-bas, dans les années quarante. Le jeune Hathat M’Hamed âgé de dix ans a suivi son frère pour venir au port afin d’y survivre et il a trouvé emploi chez un pêcheur. Il était nu, seulement couvert en plein hiver d’un semblant de chemise haillonneuse. Pressé par la fatigue et la faim, il dormait souvent sur la « manaïta » (un filet particulier) au milieu des sardines tout au fond de la barque. Il dut son surnom à la femme du pêcheur Sanchez Pedro, laquelle à l’aide des quelques mots de français qu’elle connaissait, l’appela « Cuero », cruel sobriquet pour dire « peau de cuir ») Lorsqu’en hiver le vent d’ouest lançait ses fécondes vagues, les barques restaient sur le quai, aucun des deux pêcheur du port n’était assez téméraire pour affronter la mer. Par ces temps là, il y avait, souventes fois, un téméraire isolé qui la défiait, armé de son seul moulinet, allant et venant du droit des tamaris jusqu’à la hauteur de la ferme des Benteftifa (qu’on appelait ferme Navarro du nom du gérant de ces derniers), un pêcheur solitaire bataillant des heures durant contre d’énormes ombrines (de plus de 20 kg parfois). Il faudrait un Hemingway pour conter les prouesses de Mathias le Maître de la pêche. Il disait souvent que son vœu le plus cher était de quitter ce monde en pêchant. Et le Ciel l’a exaucé, comme il exauce les hommes véritables, bons et généreux. Mais Mathias n’était pas seulement Grand-maître pêcheur, il était aussi un vaillant chasseur devant l’Eternel, le Nemrod de l’oued Ouettar, et ses compagnons étaient ceux-là même qu’il emmenait avec lui à la pêche, je ne parle pas de ses invités algérois, non, mais des marins pêcheurs du port. Il avait aussi un grand cœur, Mathias. Les jours de paie à l’usine de crin, dans les années 20/30 alors que sa fortune n’était pas bien encore assise, il attendait sur la route les ouvriers et remettait à chacun, en cachette de Madame HENRY votre grand-mère, une somme d’argent sur sa propre caisse, pour compléter les maigres salaires qu’elle leur versait. Vous rappelez Mme Sampol et situez sa venue en 1895. Il y a là une petite erreur de datation. La mine n’existait pas à cette date-là. Les premiers travaux ont commencé vers le milieu de la 1ère décade du siècle dernier et Mme Sampol ne tînt cantine et boulangerie que dans les années vingt/trente. Le pétrin était alors entraîné par un mulet qui tournait en rond comme pour une noria. Quelqu’un de mes proches y travailla. Mme Sampol est restée dans le souvenir des gens de Béni Haoua par l’un de ses ouvriers, un jeune homme d’une trentaine d’années, qui travaillait encore à la mine dans les années cinquante et était un vaillant joueur d’argent, et aussi par celui une aventure cocasse qui lui survint à cause d’une grande quantité de figues de barbarie qu’elle consomma sans retenue tant elles étaient succulentes, mais dont elle ignorait encore les « vertus » constrictives. Mathias avait un atelier de tournage au Champ de Manœuvre/Belcourt et son Entreprise de transport ne prit corps qu’à la fin de la 2ème guerre mondiale, lorsqu’il acquit des camions Fiat que l’armée italienne en déroute avait abandonnés en Tunisie. S’il contribua un peu à faire la fortune du pêcheur Pierra, il fit assurément celle de Kadda, le premier chauffeur de Béni Haoua qu’il prît avec lui, lorsqu’en 1947 il lui tendit à l’improviste les clés et la carte grise d’un camion neuf qu’il lui offrait pour bons et loyaux services. C’était là, assurément, un geste de seigneur que seul Mathias était de taille à faire. Son garage, rue d’Amourah ?, fut repris les enfants de Kadda au début des années 60. Vous dites : « mon père fit alors venir tous ses copains arabes de Francis Garnier et les employa ». Pour Mathias, que nous avons connu et aimé, ce n’étaient pas ses copains arabes mais ses amis qui travaillèrent avec lui. Vos mots venus de si loin, traînent encore en ce début du 21ème siècle des relents que nous avons cru dissipés depuis, et froissent péniblement l’affection que nous portions à votre père ainsi que le souvenir de l’homme véritable que nous gardons de lui, nous qui le connaissions. Je me permets de croire et d’espérer qu’un enfant de Mathias n’a fait là qu’un involontaire et incontrôlable écart de langage. Vous exprimez le vœu de revenir un jour à Béni Haoua ; vous y serez, sans doute aucun, bien accueilli, mais vous n’y retrouverez pas votre maison, tout n’est plus que villas et affreux béton, vous n’y reverrez pas non plus les fontaines publiques, 5 dans tout le village, dont une face votre maison, ni l’abreuvoir et les puissants eucalyptus qui le bordaient. Francis Garnier n’est plus qu’un lointain souvenir pour les plus anciens, un souvenir entre les petites parenthèses de l’Histoire. Bien à vous et acceptez cordialement mes meilleurs vœux pour la nouvelle année.
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