
pataugas
outback NSW, Australie

2 août 2006 à 10:14
Message 12 de 41
Consulté 5 374 fois
Signaler ce message aux modérateurs
Haut de la page
|
Allez, pour finir - c'est que j'ai pas que ça à faire, moi! - trois p"tits derniers. Trois qui se suivent... Je ne relis rien sinon je ne poste pas. Tchôôôô, je retourne bosser, ma patronne est impitoyable! El Café Don Quijote Puerto de Aruca. Un de ces assemblages hétéroclites qui finissent par devenir un village, une anse abritée qui d’un seul trait de crayon se transforme en port. Les cubes de béton percés de quelques ouvertures pour une famille sur le point d’éclore, les cabanes de tôle aux abords du môle, les barques bleues et rouges tirées sur la grève en attendant que le port s’achève, les camions charriant des montagnes de sable et des blocs de pierre dans de continuels grondements de poussière, et sur un solar[2] un peu plus grand une vraie maison qui affiche la splendeur de portes et de volets en bois travaillé et la durée d’un vrai crépi. Plus tard, les notes colorées de vêtements mis à sécher flotteront sur les cubes blancs, des échalas de géranium poussés sur les gravats viendront tacher d’écarlate les murs éblouis de chaux, et tandis que la ruelle se mettra à sinuer d’elle-même les fenêtres libèreront des cris, des rires, des odeurs de poisson grillé et de churros[3] dominicaux. La conserverie assoiera sa construction longue et basse dans la Caleta del Salvaje[4], l’anse voisine, et les pêcheurs y apporteront leur prise quotidienne; des pêcheurs de plus en plus nombreux pour une activité en pleine expansion, un village auquel les bougainvillées ajoutent leurs débordements, une école dans une annexe de la petite usine, une classe unique qui mêla tous les âges de l’enfance, un boulanger à ciel ouvert pour du pain noir, épais et compact, un petit marché qui devint hebdomadaire avec les paysans des collines alentour, un café qui vivait dans une ruelle adjacente... Des envolées musicales fusaient par la porte ouverte du café Don Quijote, comme sous l’impulsion d’un balai vigoureux qui aurait voulu chasser vers l’air libre les notes à peine posées sur le dallage blanc et noir. « Eso es el tango, cancion de Buenos Aires......Oiga el llorar del bandoneon. » La voix de Carlos Gardel grésillait dans les microsillons et derrière le zinc Rodolfo Ruiz - teint bilieux et cheveux gominés - essuyait les verres, le regard fixé sur une orchidée - une « zygosepalum ». Depuis le temps qu’il l’assoiffait puis l’abreuvait du peu souhaité, veillant à ne lui laisser qu’un substrat minimal, le si peu étant la condition sine qua non à l’explosion de sa vie, el señor Ruiz pouvait aujourd’hui se laisser aller à attendre tranquillement la floraison de la belle. Depuis deux mois il la regardait partir à l’assaut du percolateur, son ascenseur tropical, chaud et à l’ombre, et dès les premiers signes annonçant que les boutons allaient se former, il s’était déclaré très officiellement, par une pancarte apposée à l’entrée de l’établissement, dans l’impossibilité absolue de servir du café digne de ce nom : « desde ahora no hay mas café caliente, solo templado[5]». A l’heure où ses voisins se laissaient éblouir par les enseignes de l’économie galopante – machines à sous, laveries automatiques, bars à bières, gelati[6] et autre hamburguerias[7] - Rodolfo Ruiz, lui, étirait le glissement de son pas traînant du zinc aux tables où los ancianos disputaient quatre à quatre d’âpres championnats de dominos, reportant solennellement les résultats à la craie sur les tableaux noirs fixés au mur, des tables occupées dès potron-minet et dont il savait ne recueillir désormais d’autre commande que la copa de malvasia[8] d’avant déjeuner. Los ancianos[9], anciens pêcheurs ou paysans, sombres jusque dans leurs colères, austères comme le vieux feutre noir qu’ils ne quittaient jamais, brandissaient alors tous ensemble leurs verres bien remplis, et il se trouvait nécessairement parmi eux une voix pour déclamer : « Brindemos por…[10] » - ¡Por la Tierra Canaria! - ¡Por mi nieta Juanita! - ¡Por la flor del segreto de Rodolfo! - ¡Por el percolador sin olor! - ¡Por el muelle deportivo que nos toma la vida! - ¡Por todos los muelles deportivos del mundo campesino! - ¡Coño! De temps en temps un couple blême, mais souriant, alléché par le projet de « Puerto Azurael » qui faisait miroiter à leurs yeux avides la propriété du soleil deux semaines par an - voire trois ! - entrait par mégarde dans ce repaire, intrigué sans doute par les notes dansantes, les notes changeantes, et la couleur locale. Aussitôt charmés par le tableau anachronique qui s’offrait à eux ils cherchaient alors un endroit où s’asseoir et, les tables étant toutes prises comme nous venons de le voir, s’installaient sur les tabourets du bar de bois sombre, sous les pièces de jamon serrano qui pendaient du plafond. A ce moment de l’histoire les parties de dominos marquaient un ralentissement, imperceptible à tout non-initié. « Si… ¿Que quiera? » demandait Rodolfo Ruiz en passant sur le zinc un torchon blanc à liseré rouge qu’il replaçait ensuite d’un mouvement de chef d’orchestre sur son épaule. … « Dos cafés, por favor », c’était lui qui allait devoir payer le malvasia tout à l’heure. En revanche, toute tentative en langue étrangère faisait migrer le risque vers la salle ; et si le baragouinage français mettait à contribution la table de la Reina Isabel (les joueurs installés là avaient tous été matelots à bord du fameux trois-mâts), l’hésitation en anglais renvoyait la balle à la table des Campesinos[11] ; quant à l’ordre lancé en allemand, il repoussait l’apéro à la charge des Pescadores[12] et toute expression non identifiée devait passer par l’expertise et l’autorité de Jaime del Unimondo avant d’être attribuée à l’une des tables pré-citées ou, en cas d’idiome différent, au groupe des Anarchistes. Il restait bien sûr l’éventualité où le couple blême et toujours souriant allait s’exprimer en espagnol, ou demander autre chose que du café. Mais cela était resté jusqu’ici du domaine de l’hypothèse pure. « Es una orchidea ? » se risquait pourtant Madame blême, avec un sourire timide et un regard admiratif vers les folles grimpantes. Rodolfo Ruiz tournait alors la tête vers l’endroit désigné, puis : « ¡Claro que no ! ¡Es un percolador!» Mais allez-y, au café Don Quijote, ne vous laissez pas rebuter par si peu, le jamon serrano y est délicieux, les tapas variées, l’ambiance locale garantie, le café…pardon : le malvasia honnête, et les palmeros[13] peuvent se fumer sur place. Allez-y donc ! L’adresse est excellente, je le sais, il m’est arrivé d’être assise sur le tabouret de Madame blême. Allez-y, mais contentez-vous de la carte postale car les choses ont changé. Et ce que je vais vous raconter à présent vous ne le verrez jamais ; ce que je vais vous répéter maintenant m’a été rapporté par quelqu’un qui le tient de Rodolfo Ruiz lui-même la nuit où il mena l’orchidée et son percolateur sur une brouette à bras vers un cargo panaméen qu’une avarie avait contraint à accoster au môle de la Caleta del Salvaje, et dont il s’apprêtait à profiter pour retourner jusqu’en Amérique de son pays natal. Ce soir-là Rodolfo Ruiz était, comme on dit ici, borracho[14]. On raconte qu’il venait de vendre son fonds de commerce, ou de le perdre au jeu –l’histoire diffère selon qui s’en fait le narrateur et bien sûr seul détenteur de la version authentique- à Paco Zamafrezca[15] qui le céda ensuite à Antonio el albañil[16] en échange d’un mur d’enceinte de deux mètres de haut, dont la face interne devait être blanchie à la chaux tous les quatre ans, autour du terrain de la Oliva où Paco Zamafrezca essayait péniblement de faire pousser chaque année de nouvelles variétés de tomates. (« Avec ce mur pour empêcher la fuite de l’eau de pluie, et la réverbération du soleil sur le blanc de la chaux, j’aurai les plus belles tomates grimpantes qui puissent exister ! ») Quoi qu’il en fût, Rodolfo Ruiz disparut et le Café Don Quijote passa en peu de jours aux mains d’un étranger, un dénommé Antonio, Canario de la Grande Ile. Cet Antonio-là avait, lui aussi, un passé. Mais il nous le dévoilera plus tard, lorsque les circonstances ou les adversités s’y prêteront ; pour l’heure, bien qu’il soit sur le point de sauter à pieds joints dans l’histoire, il se fond encore dans l’inexistence des coulisses. Pour l’heure nous sommes dans l’atmosphère familière du Café Don Quijote mise en scène par Rodolfo Ruiz et les groupuscules connus s’y trouvent tous même s’il n’est pas dans leurs habitudes de fréquenter l’endroit au-delà du coucher de soleil. Alors quoi, ce soir ?… Ce soir-là Jaime del Unimondo avait dansé le tango avec sa canne pour cavalière, et sa voix puissante couvrant celle de Gardel pour chanter les paroles de ses propres poèmes. « Il a chanté les accents de mon faubourg comme s’il y avait grandi, il a parlé de ma peine comme si elle était sa tragédie, il m’a rendu les phrases bienheureuses des berceuses oubliées et chaque trait des visages effacés, et chaque regard avec son feu rallumé ; alors je m’y rends. Il n’y a rien d’autre à ajouter » répétait Rodolfo Ruiz comme s’il essayait de graver dans le silence relatif de la nuit portuaire, que l’aube allait gommer bientôt, la déchirure la fatalité et la pâle lumière d’un retour sur image. Lorsque Jaime del Unimondo était entré dans le café peu avant le coucher du soleil il avait tiré de sa redingote-poussière un papier jauni et moult fois plié. - As-tu les ingrédients qui sont inscrits là-dessus, Ami Rodolfo ? Rodolfo Ruiz considéra la liste avec perplexité et Jaime del Unimondo remplaça les poivrons par des pois chiches, le lapin par quelques morceaux de cabri tirés du congélateur, et les olives par des tomates ; seuls les oignons et les épices correspondaient. Et maintenant, tournant le dos aux abuelos qui entamaient leur ultime partie de dominos, l’homme vouait toute son attention au réchaud et à la marmite. « La perfection recherchée à chaque fois que nous nous attachons méticuleusement à reproduire les indications d’une recette ne peut que se heurter au désespoir d’un échec prévisible, car la saveur ainsi appelée comporte des ingrédients qui ne sont listés dans aucun livre de cuisine –quoique tous sans doute y puisent leur raison d’être- et dont la succulence nous a laissés à jamais nostalgiques. Voilà pourquoi dans nos plantureux repas c’est de notre faim que nous gavons nos invités. Et nous sentons bien que nous sommes une fois de plus passés à côté de quelque chose d’essentiel lorsque nous leur demandons d’une voix mal assurée si la nourriture fut agréable et qu’ensuite nous nous répandons sur les imperfections qu’ils ont eu l’indulgence de ne pas y relever. En réalité, nous ne sommes pas encore nés. Pour cela il nous faudrait considérer avec le plus grand naturel que la quête n’a de réponse que dans l’invention et la création, qui sont à la fois le résultat d’un héritage stérile quand il n’est que dupliqué ou analysé, et la manifestation du don gratuit dans le plaisir et la fantaisie. » L’étrangeté d’Unimondo faisait partie du décor et personne ne sembla touché ni troublé par ses phrases, d’ailleurs il est possible qu’elles se défirent dans la vague mélodique de la chanson argentine, participant ainsi à une complainte qu’elles prétendaient contrer, sans que quiconque se soit seulement aperçu qu’Unimondo parlait. Rodolfo Ruiz était sorti accrocher un petit écriteau à l’intention du monde extérieur. Les îliens qui le virent le lendemain en passant (« cerrado por epidemia [17]») s’empressèrent de hâter le pas et répandirent comme une traînée de poudre une première version du départ de Rodolfo Ruiz, version qui bien entendu faillit semer la panique parmi la population mais ne dura guère, les familles des abuelos contaminés ayant très vite identifié la nature du mal à l’intensité des ronflements et au désordre qui avait accompagné le retour à la maison de l’anciano. « Si te quieres casar con las chicas de aqui, hay que ir a buscar capital a Paris, capital a Paris, capital a Paris, si te quieres casar con las chicas de aqui [18]». Pour la première fois depuis qu’il était descendu de sa colline il y a un an, Jaime del Unimondo avait quitté son chapeau et sa redingote-poussière, les confiant au reposoir d’une chaise contre laquelle il adossa aussi sa canne à pommeau d’ivoire. Ensuite il avait posé sur son nez taillé à la hache –et affiné par la curiosité de toutes choses- ses petites lunettes rondes cerclées de métal et fixé autour de ses oreilles leurs branches fines comme des brindilles. L’œil était sombre et dessiné d’un crayon sûr, le front barré de plusieurs sillons parallèles, et l’impudeur du crâne dissimulée sous une présence de cheveux blancs coupés très courts. Une courte broussaille tout aussi blanche cachait la forme de ses mâchoires et la terminaison de son menton, que l’on se plaira certes à dessiner respectivement carrées et volontaire bien que l’on n’en saura jamais rien, tandis qu’une moustache à peine ourlée aux extrémités cachait ses lèvres. « No hay quién pueda por la gente marinera, marinera pescadora, no hay quién pueda por ahora [19]» Jaime del Unimondo fredonnait et dessinait dans la marmite une chorégraphie pour cuiller en bois, toute en variations et accords avec une sauce brunissante où tressautaient tomates, pois chiches, et morceaux de viande. Le claquement sec du domino stratégique sur une table et le brouhaha qui flottait un instant au-dessus du groupe dont la partie s’achevait ne faisaient pas grand cas alors du tango diffusé en boucle par l’enceinte unique et qui ce soir eut tant d’accès de faiblesse que Rodolfo Ruiz dut intervenir à plusieurs reprises pour en raviver le son d’un coup de poing ajusté. La dernière partie se terminait et Jaime del Unimondo donnait un ultime tour de cuiller à son ragoût. Il faut imaginer de dos ce bonhomme sec et droit comme un i, les doigts de la main gauche glissés dans le gousset de son gilet sans manches, l’autre main en ronde perpétuelle au-dessus de la marmite, et la tête légèrement inclinée en avant, tout à la méditation du cuisinier de l’étrange, enregistrant « les instants de vie qui tournent autour ». Rodolfo Ruiz vaquait à son habitude, les ancianos se passionnaient pour leur championnat et Jaime del Unimondo était ce soir sans doute le seul hôte du don Quijote à même de prêter toute son ouïe à la plus petite vibration sonore affectant l’environnement. Du raclement léger de la cuiller sur le fond du glou-glou de la pignate[20] au grésillement qui suivait Gardel après chacune de ses chansons et le précédait pour la suivante, en passant par la plainte d’une planche mal jointoyée sur laquelle Rodolfo Ruiz appuyait toute sa corpulence quand il se penchait par-dessus le comptoir, Unimondo enregistrait tout, triant les sonorités de fonds, celles qui étaient rythmées et celles qui partaient vers la mélodie, les bruits accidentels mais prévisibles tels les claquements de dominos et les exclamations des joueurs, et les intrusions intempestives comme celle que fit le silence lorsque l’enceinte audio devint muette pour la première fois. Parfaitement immobile et silencieux, il écoutait, absorbait, attendait que cela se produise. Et puis, le brouhaha général s’accompagnant d’une agitation à laquelle il devait lui-même prendre part, il cessa d’être attentif et remit en route l’enchaînement des mouvements. De son côté Rodolfo Ruiz, que nous pensions accaparé par l’occupation routinière, humait les odeurs. Parfum du savon noir dont il avait lessivé le dallage ce matin et qui s’estompait de plus en plus, fumet du ragoût qui prenait le pas sur le reste malgré la fenêtre ouverte au-dessus du réchaud, fonds de jamon serrano arrivant à maturation, effluves d’orchidée qui lui arrachaient des soupirs –que Jaime del Unimondo triait aussitôt dans les sonorités intempestives et mélodieuses- émanations d’eau-de-toilette dont Paco Zamafrezca s’aspergeait généreusement, et puis, en passant derrière Enrique Gutierrez, une senteur délicate qu’il ne pouvait s’empêcher de humer jusqu’au bout de l’inspiration car il la savait appartenir à Estefana, la femme d’Enrique. Estefana ! –Unimondo nota un soupir exhalé sur une note différente- Estefana… -Señor Ruiz, Da me un trapo, por favor[21] ! Les chaises s’étaient mises à valser et les tables s’assemblaient à grand bruit pour le banquet. Pepe Perez y donnait de vigoureux coups de torchons et Rodolfo Ruiz tira d’un meuble-poussière un tissu jauni et moult fois plié. Une nappe aux dimensions de drap, un champ immaculé qui se déploya dans les airs, sembla y flotter, puis se posa sur la table en y étalant le décor d’une fête endormie qui portait dans chaque pliure la marque ocre du sommeil, quelques chiures de mouches ça et là comme autant de grains de beauté, de vraies trouées du temps parmi les jours brodés, et les bourrelets satinés de deux initiales savamment entrelacées Blanc cassé sur blanc passé, et des relents de naphtaline que chacun laissa flotter autour de ses narines avec leur cortège d’images, de bruissements de robes et de senteurs fleuries. Seize convives, tous des vieillards parcourus de rides et de raideurs, prirent place autour de la table, et lorsqu’ils furent installés chacun considéra sans surprise parmi seize spectateurs couleur sépia assis le long du mur autour de la salle, et que nul n’avait vu arriver, qui sa tante qui sa cousine ou son trisaïeul, tous silencieux et les mains posées sur les genoux. Rodolfo Ruiz allait saisir la pignate mais Jaime del Unimondo l’arrêta d’un geste péremptoire et le pria de s’installer à la place d’honneur, en bout de table. Puis il apporta la marmite qu’il posa sur un pose-plat au milieu de la nappe, enfin presque, car au milieu étaient les initiales et il voulait qu’elles restent visibles. Ensuite il servit chacun. Rodolfo Ruiz refusa d’être le premier. Il fut donc le dernier, Unimondo lui-même ne versant rien dans son assiette, chose que personne ne remarqua. Du fond de la salle, la tante Eulalia de Bilbao, celle du lapin aux olives, lui fit un clin d’œil tout en continuant à lire, car dans l’intervalle, et j’ai oublié de vous le dire, les spectateurs couleur sépia s’étaient mis à une activité quelconque comme de démonter et nettoyer sa montre, feuilleter un journal, tricoter, lustrer ses chaussures, repriser la manche négligée du voisin… C’est ainsi que l’oncle de Narciso Reyes présentait son bras à la tante de Ramon Diaz qui y tirait l’aiguille en mettant dans le geste infiniment de soin et sans doute plus de temps qu’il n’était nécessaire. Le campesino et l’anarchiste se lancèrent un regard interloqué, car la discorde entre Isabel et Juan était telle qu’ils s’en souvenaient tous deux et en transmettaient aujourd’hui les péripéties à leurs petits-enfants comme autant d’anecdotes d’une pièce qu’il fallait raconter, répéter, et faire revivre jusqu’à ce qu’elles aient intégré les pages de la légende. L’aiguille d’une repriseuse sur une manche élimée leur faisait entrevoir soudain ce soir qu’un pan entier manquait à l’histoire, et que ce chaînon défaillant contenait peut-être la seule réalité qui fût. Juan de Jorge s’était levé et disait un conte. Puis ce fut au tour de quelqu’un d’autre, et d’un autre encore, et lorsque le silence souligna un temps d’hésitation, l’enceinte audio –qui était retombée entre-temps dans son mutisme- repartit de plus belle. Alors Jaime del Unimondo se leva et entraîna sa canne à pommeau d’ivoire dans un tango dramatique et passionné sur le dallage blanc et noir. A l’autre bout de la table, Rodolfo Ruiz, Paco Zamafrezca et Antonio el albañil s’engageaient dans une discussion animée. Et la nuit fut longue. Quelques jours plus tard, un nouveau patron, Antonio le Canario de la Grande Ile, rouvrait le Don Quijote. Il avait remplacé les écriteaux infamants par l’énumération d’un menu, repeint l’enseigne avec des couleurs vives, ajouté quelque appareillage au coin cuisine, jeté des nappes à carreau sur les tables, et c’était tout. Cela lui avait pris le lundi et le mardi ; le mercredi, jour de marché, il se leva très tôt pour choisir les plus beaux poissons chez Chano, rentra mettre sur le feu une marmite de sopa Canaria, puis il s’installa à la table d’entrée, déplia le journal du jour, et attendit. El Marqués Antonio, le Canario de la Grande Ile, n’eut pas à attendre longtemps. Trois mois après avoir ouvert il faisait trente couverts au déjeuner. Il engagea donc un cuistot et Lala Candelaria venait donner un coup de main pour la plonge. La proximité avec le site de la future marina représentait une position stratégique, et si les clients venaient aujourd’hui après la projection de la maquette vidéo au bureau de vente, d’ici un an, lorsque les appartements seraient construits, son restaurant fera autant de recette le soir que le midi, sinon davantage ! Comme sur la Grande Ile. La bienveillance de Jean Azurael Grandam de Berlingot, « el Marqués [22]», initiateur du projet, qui venait régulièrement déjeuner avec des invités de marque, lui assurait la renommée dans le milieu des gens importants, ceux qui prennent les décisions sur l’archipel. Comme sur la Grande Ile. Une fois par semaine, le vendredi, il venait en fin de matinée avec le chef de district et l’architecte du projet, et priait Antonio de bien vouloir rassembler trois tables en une grande table de travail. Ils tiraient alors d’une serviette de cuir toute neuve un document moult fois plié. Un plan aux dimensions de drap, un champ parcouru de milles sillons et semailles qui se déployait dans les airs, semblait y flotter, puis se posait sur la table en y étalant le décor d’un quadrillage millimétré qui portait dans chaque trait la marque du béton armé, quelques calculs jetés ça et là comme autant de repères, de vrais tableaux prévisionnels imprimés sur une esquisse de parking, et le bourrelet d’un sceau officiel. Ils examinaient le tracé des pontons, discutaient de la répartition des locaux commerciaux, se reconfirmaient les options prises sur leurs propres appartements –un duplex avec terrasse sur le toit et donnant à l’Ouest pour don Azurael, un loft plein sud pour l’architecte, un quatre-pièces-cuisine-salle-de-bains avec balcons pour le chef de district- se congratulaient mutuellement puis repliaient le plan et commandaient du « pescado a la plancha con papas arrugadas, mojo verde y mojo picon [23]», accompagné d’une Malvasia de Teneguia. -Tu aurais du rebaptiser le restaurant, Antonio ! El Marqués était adossé à sa chaise comme si elle avait été le plus confortable des fauteuils, car il n’attendait pas que le confort lui vînt d’un siège ; c’était une attitude qu’il emportait partout avec lui, dans les salons de l’aristocratie ponctués de quelques indices ésotériques que seuls les initiés étaient à même d’évaluer, dans les demeures fastueuses de la bourgeoisie prospère où il était bien obligé de se compromettre, dans les maisons de ces rustres qui faisaient brailler la radio de bon matin et dont les seuls personnages sensés –los ancianos- s’abrutissaient dans leurs stupides parties de dominos, et jusque sur les sentiers accidentés qu’il parcourait parfois pour mieux embrasser les possibilités du regard. Il tira, en plissant les yeux, une longue bouffée d’inspiration de son fume-cigarette et la restitua en volutes artistiques. -« Orillas del Mar[24] », Antonio. En toute simplicité. Antonio écrasa un rire jaune grimace et sourit poliment. -Oui, bien sûr, don Azurael, mais vous savez bien que les gens ici aiment retrouver ce qu’ils connaissent ; si j’avais –en plus !- changé le nom du café… -Quoi…. Tu ne vas pas me dire que ce sont ces paysans qui te font vivre ! L’avenir, Antonio, c’est Puerto Azurael, c’est une marina prestigieuse où viendront des gens fortunés et des gens cultivés qui donneront ses lettres de noblesse à cette île ! Antonio savait. Antonio avait joué la répétition. Et « Café Don Quijote » lui convenait plutôt bien. -Don Quijote…quand même ! Un type qui n’avait pas toute sa tête…Non, Antonio, c’est infamant pour les gens d’ici, et puis, il faut rester dans la configuration, garder de l’à-propos ! Une histoire de fêlé, taillé en pointe dans du bois dur et plein d’échardes, et de géants qui faisaient beaucoup de vent ? Oui, ça lui plaisait de plus en plus. -Et cette panne de machine à café, Antonio ! Enfin ! Oui, le café, ça c’était un peu gênant il faut bien l’avouer. -Le café ?….C’est à cause de Sancho Panza ! -Sancho Panza ??? Don Azurael faillit perdre en même temps son allure et son fume-cigarette, mais il se reprit, gardant l’une et l’autre, et la menace qui passa alors dans son regard rusé n’échappa pas à Antonio. -…Et Dulcinea ? -Dulcinea ?……L’orchidée, bien sûr ! Très bien, l’orchidée, parfaite pour égarer le renard. -L’orchidée…..Bien sûr……. Il n’y avait plus de doute pour Jean Azurael Grandam, marquis de Berlingot : Antonio s’était mis à boire. Il n’y avait plus de doute pour Antonio, Canario de la Grande Ile : « bis repetita non placent[25] ». Et le lendemain samedi, jour de fermeture, après avoir rendu visite au médecin qui diagnostiqua un début d’ulcère à l’estomac, il monta vers le Morro de Ortega à la recherche de la Piconera, la femme étrangère dont on disait tant de choses étranges. La Piconera
|