
Muhammad France
16 mars 2008 à 8:58
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Ile de Siberut, Mentawai, Indonésie (1999)
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île de Siberut, Mentawai, Indonésie (1999) LES BONS SAUVAGES DE SIBERUT Je suis un peu triste. C’est mon premier grand voyage en Asie, et après trois mois passés à Aceh, au nord de Sumatra, je me sens seul. Je crois que c’est l’unique raison qui m’a poussé à m’embarquer dans un trek d’une semaine sur l’île de Siberut, avec sept autres touristes, pour 100 dollars tout compris. Je n’avais alors que de vagues notions d’ethnologie et n’avais même jamais entendu parler des Mentawai. La tribu des Hommes-Fleurs habite sur l’île de Siberut au large de Padang, dans l’océan Indien. Aux dires des guides indonésiens, ils vivraient presque nus, seraient tatoués des pieds à la tête, honoreraient régulièrement les esprits de la forêt et chasseraient encore à l’arc. A l’est de l’île, inaccessible autrement que par bateau, il existe encore sans doute des villages qui n’ont eu que très peu de contacts avec les blancs, et c’est cet aspect des choses, celui du primitif figé dans la semi-préhistoire, d’une société pure, ce fameux Graal de la quête anthropologique, que l’on vous fait miroiter alors que vous paraissez mordre à l’hameçon d’une excursion vers l’île, comme il en était organisé deux à quatre fois par semaine depuis plus de quinze années. Attablé à la terrasse d’un bar, je feuilletais un livre à ce sujet, et alors que je m’arrêtais sur une photo représentant un Mentawai tatoué en pleine cérémonie chamanique, le guide qui était assis à mes côtés s’était subitement redressé, avait pointé son doigt, et flanqué d’une expression un rien narquoise et un peu malhonnête, comme si il se moquait de ma supposée crédulité autant que des croyances de l’homme fleur, avait déclaré en prenant le temps d’articuler parfaitement : " Ils sont VRAIMENT comme ça ! ". UN TREK PARMI D’AUTRES Mes compagnons de voyage sont un bel échantillon du monde des " backpackers ", des " routards " anglo-saxons qui vénèrent le Lonely Planet plutôt que " Le guide du croutard ". Pete est un Néo-Zélandais monstrueux, amateur de bière et de steaks proportionnels par la taille à sa stature de titan. Sympathique, il souhaite se rendre à Siberut pour le côté " survival " de l’expédition : Pete veut patauger dans la merde, collectionner les sangsues, grimper en équilibre sur des troncs d’arbres, pas d’erreur, il est là pour en baver ! Susan et Peter sont un couple de trentenaires anglais en plein tour du monde, et cette expédition est leur dernière étape en Indonésie. Eux non plus ne connaissent pas les Mentawai. Chris est un grand type dégingandé, qui se marre à chacune de mes facéties qu’elles soient ou non volontaires, " crazy french guy " me baptise t’il dès le premier jour ! Léa est quant à elle une israélienne qui voyage seule et qui s’intéresse principalement à " la culture ". Mais elle ne connaît rien des Mentawai et à vrai dire, paraît plus préoccupée par la recherche d’un compagnon de voyage que par l’animisme ou la société traditionnelle des Hommes-Fleurs. Les seuls à relever le niveau (je m’inclus, routard ordinaire, dans ceux qui le rabaissent !) sont aussi les seuls à être franchement désagréables : Diane et Marc sont un jeune couple québécois venu spécialement en pays minangkabau pour aller à la rencontre des Mentawai. Suffisants, ils refuseront finalement, comme les autres, d’admettre que la réalité est beaucoup plus complexe que ce que veulent bien raconter les guides de Bukittinggi. Roni et Utu (noms d’emprunt !) sont nos deux guides. Grande gueule, Roni prétend connaître l’île et ses habitants comme sa poche. Il affirme parler le Mentawai couramment et intention louable tient à ce que nous apprenions au minimum quelques mots dans la langue des Hommes-Fleurs, interro à l’appui ! Ce qui est certain c’est que Roni est un démerdard de première : il chasse, pêche, monte hamacs et moustiquaires avec célérité, ne se perdra jamais lorsque nous serons sur l’île, soignera efficacement les plaies et les petits bobos… etc. Utu est un jeune indonésien chevelu, timide, beaucoup moins à l’aise que son aîné : un stagiaire ? Dénouement tragique de notre trek, il sera quasiment violé sous nos yeux par Léa l’israélienne, et à trois reprises encore… dur métier ! Nous sommes le seul groupe de touristes à bord du bateau vers Siberut, mais les Indonésiens en compagnie desquels nous voyageons ne font pas attention à nous. Certains jouent aux dés toute la nuit, d’autres sommeillent tant bien que mal au milieu des cartons de nouilles en sachet, des régimes de bananes et autres marchandises acquises à Padang. Comme je suis le seul à baragouiner deux mots de bahasa indonesia, mes compagnons de voyage se reposent sur moi dès que Roni et Utu se mettent au repos. Nous arrivons sur l’île de Siberut après un voyage de nuit sur une mer calme, et après un dernier semblant de repas occidental (patates et œufs brouillés) au port (en fait, un simple village doté d’un ponton), nous nous mettons en route, en pirogue, vers le premier village où nous allons passer la nuit. Les journées à Siberut se dérouleront toutes selon le même schéma : le matin, marche de trois à cinq heures dans la jungle pour rallier, vers midi, le village pour la nuit. Puis, repas, repos, et participation aux activités des Mentawai. Les marches sont comme cela nous avait été dit assez éprouvantes : on s’enfonce dans la boue parfois jusqu’aux genoux, la chaleur est étouffante et les moustiques voraces. Seul Pete le Néo-zélandais arrive à avancer à un rythme d’enfer : pieds nus, il bondit de tronc d’arbre en tronc d’arbre, passe les obstacles avec une agilité surprenante vu sa taille. Les Mentawai admirent ses prouesses et sa force davantage que mes balbutiements en Indonésien : il faut dire que cette langue leur est très étrangère, tandis que la puissance de Pete leur rappelle les exploits de leurs plus grands guerriers, ce qui vu d’ici nous paraît être un détail dont Pete n’a pas à être forcément fier stimule l’imaginaire collectif des Hommes-Fleurs ! L’après-midi, le temps est parfois long. Souvent, il ne reste au " village " (en fait deux ou trois petites maisons) que quelques vieillards, les Mentawai les plus jeunes sont partis vaquer à leurs occupations en laissant derrière eux les aînés. Aussi, les activités auxquelles nous sommes censés participer ne sont guère palpitantes : pépé aiguise sa machette, bricole, mémé prépare le Sagu… Mais Roni s’efforce de nous distraire et organise des parties de pêche improvisées, des ballades aux alentours. Le cinquième jour, Pete se fait tatouer sur le torse un symbole mentawai, une sorte de soleil. Un tatouage douloureux, effectué avec les outils traditionnels. Un autre jour, nous accompagnons un vieil homme à la chasse au singe, mais nous faisons tellement de bruit qu’aucun animal ne croise notre chemin. Le vieillard range son arc et ses flèches, hilare. Et surtout, les veillées rattrapent tout. Dès le deuxième soir sur l’île, nous assistons à une cérémonie en notre honneur. Un porc est saigné à nos pieds. Un vieil homme danse au son d’une chanson traditionnelle entonnée par l’assemblée. Les flashs crépitent. Les photos ressembleront à celles que l’on voit dans les livres : les Mentawai portent des pagnes, sont convenablement tatoués des pieds à la tête, fument des grosses cigarettes roulées dans des feuilles… UN PEUPLE EN PERIL ? Pourtant, chaque jour, je trouvais davantage de raisons de me méfier. Roni était loin d’être une mauvaise personne et il était évident qu’il était apprécié de la population locale, mais il avait une fâcheuse tendance à travestir la vérité et à s’accrocher à une représentation des Mentawai très éloignée de la réalité, qui, si l’on y réfléchit bien, constituait son fonds de commerce. Un soir, alors que nous étions en cercle autour d’un feu, au cœur de la jungle, sous une voûte de branches et d’étoiles, il nous expliquait comment les Mentawai étaient encore vierges des corruptions morales du monde moderne, leur société étant une société idéale et sans crime. Nous allions dormir dans la petite maison d’un vieil homme qui était incroyablement gentil, et depuis la forêt, des animaux invisibles criaient qu’ils venaient de s’éveiller. C’était enchanteur, nous étions conquis ! Mais par une dernière mise en garde, Roni allait dissiper toute la magie de l’instant : " Que ceux qui ont des appareils photo les gardent bien avec eux sous la moustiquaire " ! Je m’apercevrai même un peu plus tard qu’il ne parlait pas le Mentawai et qu’il conversait avec nos hôtes en indonésien, le langage que les autochtones n’étaient même pas censés connaître ! De ce que je comprenais des discussions entre Roni et les Mentawai, il était toujours question d’argent, du prix des récoltes ou de celui des marchandises et des denrées à Padang, à Sumatra. Roni avait également insisté sur une de ses différences par rapport aux autres guides : ceux-ci accompagnaient parfois des groupes de 10 à 12 touristes, alors que lui ne tolérait pas d’emmener plus de 7 personnes à la fois. Ceci, expliquait-il, afin de ne pas submerger les personnes qui nous recevaient. Mais du quatrième au septième jour de notre expédition sur l’île, nous nous retrouvâmes à marcher dans les pas d’un autre groupe d’occidentaux à tel point qu’un jour nous fûmes obligés de sauter une étape pour ne pas dormir à vingt dans le même hameau ! Nous arrivions dans des maisons où les moustiquaires des précédents touristes pendouillaient encore… Nous arpentions des sentiers hyper-rebattus ! Mais à vrai dire, avec le recul, cela n’est pas le plus important. Après tout, les vantardises du jovial Roni concernant sa prétendue maîtrise de la langue locale ne gâchaient en rien le bon déroulement du séjour. Quant aux soucis liés à l’organisation, on peut avec un peu de bonne volonté faire preuve de compréhension : après tout, les touristes n’étaient-ils pas débiles de croire qu’après des milliers de treks sur cette île, eux, les derniers arrivés, allaient être conduits en des lieux qui n’avaient jamais été foulés par d’autres occidentaux ? Le problème vient surtout du fait que le milieu touristique local (et non-Mentawai) vend aux étrangers un espèce de mythe du bon sauvage qui n’a plus lieu d’être. Certes, les cérémonies chamaniques auxquelles les touristes assistent parfois sont motivées par une authentique croyance en les esprits, certes, la culture mentawai est toujours vivace sous bien des aspects, mais les Mentawai d’aujourd’hui, même si beaucoup d’entre eux demeurent, de tempérament, des forestiers timides, sont qu’ils le veuillent ou non intégrés à la République indonésienne. Ils n’ignorent pas les réalités économiques d’aujourd’hui, connaissent l’argent, parlent le bahasa indonesia, scolarisent leurs enfants dans des écoles de la République où les langues locales sont proscrites (il me semble…). Et que dire de ces " villages " où nous passions nos nuits : deux ou trois maisons, peuplées d’irréductibles vieillards, les jeunes habitant en majorité dans des villages gouvernementaux sans charme que nous traversions comme des flèches, ceux-ci n’étant sans doute pas assez authentiques, alors qu’ils étaient une réalité palpable pour nombre de Mentawai ! Pourquoi les guides ne décrivent-ils pas la façon dont le gouvernement indonésien a intégré de force les peuples premiers à la jeune République de 49 ? Au nom de l’unité nationale, et il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux fondateurs de l’Indonésie telle que nous la connaissons aujourd’hui, l’entreprise était difficile, on a rasé des villages traditionnels, christianisé des peuples qui avaient pourtant leurs propres croyances : un effort d’uniformisation relayé quinze ans plus tard par Suharto et ses sbires autant au nom du nationalisme que de la lutte anti-communiste. En effet, selon les militaires, le polythéisme et la vie communautaire favorisaient l’adhésion des personnes aux doctrines marxistes : les communistes ne sont-ils pas principalement des " athées qui partagent tout y compris leurs femmes et leurs maisons " ? Faites parler quelques Indonésiens de ce sujet (Ah oui, vous avez lu dans le Routard qu’il était très grossier de parler politique en Indonésie… soupir) et vous vous apercevrez que cette représentation est encore bien vivace. Ainsi, après l’arrivée au pouvoir de Suharto, en 65, la junte a soutenu comme jamais le travail de destruction des cultures primitives entrepris depuis des dizaines d’années par les missionnaires : le nombre de conversions s’est multiplié ! Hier, l’époque était à l’oppression des Mentawai. Aujourd’hui, le tourisme local encourage leur folklorisation en proposant des séjours cul entre deux chaises entre culture et nature toutes deux en péril. Le primitif fait vendre, la vérité, elle, n’intéresse qu’une minorité d’initiés, soucieux de conserver une culture en voie d’extinction. ET EN 2008 ? J’étais revenu de Siberut malade et désappointé, certain de m’être fait escroquer sans trop comprendre comment ni pourquoi. Je jurais toutefois qu’on ne m’y reprendrait plus. J’ai écrit ce texte presque neuf ans plus tard, après avoir longtemps travaillé sur le Kalimantan et certains groupes dayak, les Kanaytn notamment, qui connurent un peu le même sort, mais à plus grande échelle, que les Mentawai. J’espère seulement que certaines personnes sur ce forum réagiront à mon texte, et viendront essayer de contrebalancer ma vision des choses. Je n’ai passé qu’une semaine sur Siberut, et c’était en 1999. Les choses ont peut-être changé depuis… Ces treks ont-ils toujours lieu ? Le gouvernement n’essaye t’il pas de réparer ses erreurs du passé en soutenant des politiques en faveur de la culture comme cela peut être le cas ailleurs ? J’ai décrit ce que j’ai vu aux alentours de Muara Siberut, le port, d’autres sont-ils allés sur la côte ouest, de l’autre côté : est-ce le même constat ? etc.
Carnets de voyage... http://voyageforum.com/voyage/chez_les_dayaks_ibans_kalimantan_ouest_borneo_indonesie_2001_D1521726/ http://voyageforum.com/voyage/sur_dos_crocodile_–_aventures_l’ile_simeulue_aceh_indonesie_D1504080/ http://voyageforum.com/voyage/mes_parents_borneo_java_indonesie_D1502618/
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