
Yatra
Rennes, France

8 avril 2005 à 5:44
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A peine le temps de sortir de l’aérogare. Une nuée de taxis et de rickshaw nous assaille. Notre taxi « officiel » a du mal à se frayer un chemin entre tous ces rabatteurs. Il est presque minuit. Le chauffeur m’explique quelque chose en Anglais. Je lui demande de répéter maintes fois avant de renoncer. Je comprends que je vais rester deux semaines en vase clos à parler par mots clés. L’anglais indien, c’est quelque chose ! Il est minuit donc, et la route qui relie l’aéroport à la ville est encombrée de camions. Les rickshaws se fraient des passages au milieu de ces colosses qui crachent des tonnes de fumée noire. Mes poumons donneraient plusieurs litres d’air pour respirer l’oxygène « propre » de la place de l’étoile un jour de semaine à 18h ! Je me prends à vouloir tout de suite partir vers l’Himalaya. Quelques vaches impassibles au milieu de ce chaos broutent les brins d’herbes séchés sur les bas cotés de la route, les klaxons s’en donnent à cœur joie. Quelques lépreux dorment ( ?) sur les trottoirs. Il est une heure maintenant. C’est le bordel intégral, la comédie humaine, la comédie indienne, des scènes dantesques. Mais finalement, chaque chose est à sa place : des mendiants aux rickshaws en passant par les ambassadors, chacun joue sur cette scène de théâtre grandeur nature. L’Inde est là dès le débarquement de l’avion. Pas le temps d’analyser, de prendre ses marques. Incompréhensible. Dingue. Folle. Horriblement séduisante et magnifiquement sordide. L’Inde ne s’explique pas, elle se vit. Arrivée à l’hôtel. Impossible de trouver le sommeil dans une chambre surchauffée. L’excitation se frotte à l’angoisse existentielle. Des formes inquiétantes errent en bas de l’hôtel. Vivement que le soleil se lève ! 6h30. Après une heure de sommeil, le soleil matinal vient gentiment lécher mon visage. Rasséréné par l’astre salvateur, à peine le temps de prendre une douche et on est dans la voiture. Direction Agra. Après la visite d’un palais que l’on jugera à posteriori comme banal, on Le voit. On Le devine. Il est là. Brillant sous le soleil implacable de l’après-midi. Blanc comme la neige, imposant, surréaliste. On arrive sur le parking et hop, rickshaw électrique pour ne pas abîmer le Taj. Un petit creux avant d’affronter la queue ? « Pas ici », insiste notre guide, « des touristes ont été empoisonnés ». Bon, on s’en passera alors…Au guichet : 500 rupees. OK. « here you are ». « 10 more dollars ». OK, you don’t want everything in dollars ? “ No. Dollars and rupees”. Heureusement, j’ai les deux monnaies. Au total, 20 dollars pour voir le cadeau d’un amoureux à sa dulcinée. Et alors ? Je l’aime ce Taj. Est-ce que je l’aime pour le mythe ou pour ce qu’il est ? Probablement un peu des deux… Ce qui est sur, c’est que le coucher du soleil, la Yamuna qui le baigne, les perruches, le marbre blanc, les pierres précieuses, les jardins, les monuments qui le jouxtent… Tout cela procure un sentiment véritable de calme et de plénitude. Je me sens bien ici. Sur ces terres à 7000 kms de chez nous. L’Inde pénètre mes pores. Je me laisse faire. Surtout pas de résistance. Se laisser envoûter par l’instant et tout oublier. Les pêcheurs sortent des filets de la Yamuna bien loin des groupes de touristes venus des 4 coins de la planète. Je me rends soudainement compte que j’y suis. Dans les Indes mythiques. Lieux de toutes les convoitises pour nos ancêtres. Les Indes, les odeurs, les couleurs, les formes sensuelles et subtiles des monuments… Il m’a fallu le Taj pour percuter mais aussi pour accepter. Se perdre dans les bazars nonchalamment en slalomant entre les vélorickshaw, les charrettes, les vaches, les porcs, les voitures, les mendiants, les étals, les rabatteurs, les sâdhus, les lépreux, les chiens, les flaques d’eau croupie, les déjections animales, les déchets, les odeurs d’épices, les sons orientaux, les vélos, les scooters, les mateurs, les singes… Tout cela paraît plus simple si on laisse l’Inde rentrer. Si on ne lui bloque pas le passage. A la fois sensuelle et virile, l’Inde n’est pas de ces pays qui aiment la timidité, la réserve. Il faut s’ouvrir à l’Inde pour la mériter et ne surtout pas attendre qu’elle s’ouvre à vous sous peine de grosses désillusions. Sentiment perfide s’il en est, il faut laisser de coté nos visions occidentales sur la pauvreté et les inégalités. De notre point de vue, une grande partie d’Indiens a perdu toute sa dignité d’être-humain. Cela ne semble gêner personne. Aimer sans juger et sans tomber dans l’angélisme ni dans le pessimisme. L’Inde est magnifique. L’Inde est horrible. Ni l’un ni l’autre en fait. L’Inde est juste… l’Inde. Ici plus qu’ailleurs, tout est différent, hétérogène, sans unité. Ici tout est hyperbole. Tout est plus. Les monuments y sont plus beaux, les couleurs plus vives, les paysages plus majestueux, les montagnes plus hautes, la religion plus… plus. Les pauvres plus pauvres… Telle est l’Inde. Un pays-monde. Mais assurément riche de sa diversité. Si des extraterrestres devaient un jour débarquer sur notre planète, l’Inde serait probablement un bon condensé de la complexité de l’être-humain. De notre complexité et de notre beauté à tous...
Image attachée:

Image postée par le membre Yatra dans la discussion «La Comédie indienne».
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