
Khaldoun Strasbourg, France

11 mai 2006 à 10:51
Message 1 de 7
Consulté 2 053 fois
Signaler ce message aux modérateurs
Haut de la page
|
|
La roublardise des chauffeurs de taxi
|
Répondre
|
|
Il y aurait de quoi écrire des tomes sur les chauffeurs de taxi. Le problème est qu' ils sont souvent incontournables en voyage. L’avion atterrit à l’aéroport de Tunis à une heure du matin. La nuit est douce, le ciel dégagé et constellé de nuées d'étoiles scintillantes, les dehors de l’aéroport sont calmes et sans aucune trace d’une quelconque populace industrieuse. Je savoure, et du coup, je ne suis même pas pressé de prendre un taxi pour le centre-ville. Mais...s’en vient vers moi un bonhomme, sourire vissé aux lèvres et qui m’apostrophe avec les formules d’usage : "Bonsoir !" Petite hésitation… "Espagnol ? Italien ?....Ah français… bienvenue en Tunisie !". "Je vous emmène au centre-ville ? 15 dinars, pas un millime de plus". Cachottier, je lui souris de mes belles dents tout en procédant à un calcul mental à la vitesse de l’éclair : 15 dinars, c’est l’équivalent de 9 euros. Plutôt bon marché. Des taximen honnêtes, ça se peut donc. Il suffisait d’aller en Tunisie. Je suis sur le point de toper-là lorsque j’entends mon nom. Je me retourne. Ma voisine dans l’avion vient d’être éjectée de l’aéroport à son tour et me fait de grands signes. Tant qu’à faire, elle me rejoint illico à grandes enjambées. Une drôle de nana que cette franco-algérienne trentenaire. Le verbe facile, mille anecdotes à raconter à propos de tout et surtout un de ces tempéraments ! Il n’est pas raisonnable de lui chercher querelle! Pendant les deux heures du trajet, elle me débite d’un trait son histoire "tunisienne", qui se résume à ceci : vivre pendant un an dans un village d’Algérie avec son algérien de petit ami a tourné au cauchemar. (Vu son caractère à elle, cet ami devrait être décoré !). Sous un obscur prétexte, il l’a alors renvoyé en France. Séparation avec fracas, injures au téléphone, silence radio et pour finir tentatives actuelles de rabibochage. Seulement, comme elle s’est entre-temps brouillée avec la smala toute entière au bled, elle ne peut même plus lui rendre visite en Algérie. Lui, ayant de son côté l’inextricable problème du visa pour la France, il fallait trouver un compromis géographique. Ce sera la Tunisie. Les voilà donc, dans le roman de leur vie, à prendre chaque trimestre fébrilement la direction de Tunis le temps d’un w.e (canaille ou de travail, c'est selon). Elle prend l’avion Strasbourg-Tunis pour 3 jours, lui se débrouille au départ d’Alger avec les transports en commun. Ce piment tout simple a propulsé l’action de leur relation au zénith. C’est bien plus exaltant qu’un quotidien immuable où l’on se réveille l’un et l’autre, chaque matin, avec une haleine gênante et où l’on s’entend mutuellement tirer la chasse d’eau. Mais revenons à notre taximan. Elle : "Tu vas en ville ? Moi aussi ! Combien il t’a demandé, ce gus ? Moi : 15 dinars. Ça me va. Elle (son sang ne fait qu’un tour) : Quoi ! Mais il est malade ! Ils ne changeront donc jamais, ces connards de chauffeurs de taxi. Tous des voleurs ! Le taximan (qui essaie de se donner une contenance et tout en roulant les r) : c’est le tarif de nuit, Madame, renseignez-vous ! Elle : tarif de nuit, mon œil ! Tu te crois à New York ? Le taximan (plus très sûr de lui et désignant du doigt une ombre lointaine) : il y a un collègue là-bas, il vous dira la même chose. 15 dinars… allez, disons 12 dinars parce que c’est vous. Elle (de but en blanc en arabe) : et moi, je te dis que tu es un voleur ! Ça te va ? Lui (affectant un air blessé) : il faut rester polie, Madame. Allah est grand ! Il y a toujours un moyen de s’arranger. Et puis, vous êtes une fille du bled. Pourquoi ne pas l’avoir dit ? Elle (qui le mitraille du regard) :qu’est-ce que tu me chantes, là ? C’est au faciès maintenant ? Lui (qui ne se démonte pas) : ben, disons qu’avec nos soeurs, on a des tarifs spéciaux. Lui, c’est un "gour ". On lui applique le plein tarif. Je manque de m’étouffer, mais n’en laisse rien paraître. J’arbore depuis le début un sourire aimable, du genre de celui qui attend patiemment un dénouement imminent. Elle (la tête haute et pédagogue): « C’est à cause de gens comme vous que les touristes gardent une mauvaise image de nous. Vous les pigeonnez sans vergogne ! Vous les videz jusqu’à la dernière goutte. 12 dinars ! C’est le double du tarif normal ! On devrait te coffrer. Lui (à court) : C’est le tarif de nuit, ma sœur. Allez, 10 dinars. Wallah (je vous jure) parce que je vous aime bien. Elle (avec un mépris très marqué dans le regard de ses gros yeux noirs): on se passera de tes services. (Et elle se détourne) (Pause) Tout à coup, il prend son sac et d’une voix entraînante, tout en se disposant à se mettre en marche : Wallah, c’est moi qui vous emmène en ville. Ce sera à votre aise. Combien vous voulez donner ? Elle (d’un ton ennuyé mais que je devine ravie de l’avoir maté) : 6 dinars, c’est le tarif. Lui (d’une voix plaintive) : Ah ma chère Dame, mais ça ne vous couvre même pas les frais d’essence, 6 dinars. La hausse du carburant, vous savez ces choses-là quand même. Elle (imperturbable) : le centre-ville n’est même pas 5 kilomètres. Tu parles d’une distance ! Lui : (qui vide une dernière cartouche) : Le carburant, les enfants… (Il s’adresse à moi tout à coup avec un large sourire). On y va, Monsieur ! (Trajet) A l’arrivée, Fouzia me demande 4 dinars. Elle en ajoute 4 et lui tend la somme. Le chauffeur, qui avait retrouvé une surprenante jovialité durant la course, la couvre de remerciements, lui ouvre cérémonieusement la portière, lui tend servilement son sac et nous souhaite un bon séjour en Tunisie à tous les deux. Il lui souffle même à l’oreille un mot salace à mon intention avec un clin d’œil appuyé. Khaldoun
|
|