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Ban Ouychoun, jour 27, encore un peu d'animalerie La douleur au pied s'est calmée, subsiste juste une sensation, c'est en revanche toujours autant enflé, et cela largement autour des deux piqûres. Je ne sais pas ce que ces fichus insectes m'ont inoculés mais pour sûr que ce n'était pas de l'anesthésiant. Je n'ai pas eu à choisir de guide pour quitter le village de Ban Pamlan Khao, c'est lui qui s'est présenté puis proposé à m'accompagner. Hier soir, lorsque j'expliquais mon coup aux hommes et qu'aucun ne me répondait, il était là, un peu à l'écart mais écoutait très attentivement. Je l'avais alors bien repéré car, sous son regard froncé et un peu farouche, dénotant une forte concentration, je doutais un peu de ses intentions futures. C'est vrai qu'il a aussi fière allure, repérable facilement. Hier déjà, je l'avais pris en photo, royal dans sa veste de nylon aux motifs léopard, régnant paternellement sur une horde d'une quinzaine de gamins. Il est opiomane, c'est certain mais, une fois de plus, dans le coin, la plupart des fumeurs se font discrets vis à vis de ma présence. Alors on est finalement parti, la décision s'est prise très vite. Une fois l'accord conclut il est rapidement repassé par sa maison et en est ressorti pieds nus, en short et veste léopard donc et puis équipé de son sac d'épaule caractéristique des Yao, qui fut sans conteste originellement rose fuchsia et qui a dû passer par le rose déteint puis le blanc avant d'acquérir ce patchwork de couleurs grasses, épaisses, ternes, indéfinies ; aucun doute quand au contenu du sac de cet opiomane. C'est aussi un des très rares un peu barbus. On descend vers un torrent que l'on franchit puis refranchit ensuite quelques dizaines de fois, de l'eau juste en dessous de la taille. Chemin boueux pendant quatre minutes, traversée du torrent en trois minutes, chemin sec cinq minutes, torrent, boue, torrent, etc. Mon guide-léopard me raconte énormément de choses, en marmonnant des petits bouts de phrases incompréhensibles et en me désignant à chaque fois un coin de la forêt ou de petites parcelles de rizières. J'approuve tout ce qu'il me dit, cela semble lui suffire. Puis le voilà, le village de Ban Pamlan Maï (d'en bas). Quinze à vingt maisons composant un hameau d'implantation assez similaire à celle du village de Ban Pamlan Khao (d'en haut) si ce n'est qu'ici l'on se situe donc en vallon, on ne surplombe plus de vallée. Aboiements furieux des chiens envers nous deux puis immédiatement une assemblée de vingt-cinq personnes se réunit autour de nous, des hommes et puis deux femmes aussi. Mon guide se charge des présentations, pour une fois ça me repose. C'est vrai qu'il m'a déjà aperçu passer une nuit dans son village, a vu que je faisais des photos, que j'en montrais d'autres, a su que je donnais un peu d'argent, etc. Il explique donc. Puis il me fait comprendre qu'il ne m'accompagnera en aucun cas plus loin ; pour continuer je devrai recruter quelqu'un d'autre, afin de rejoindre Ban Ouychoun dès aujourd'hui, à deux heures annoncées mais probablement trois car il y aura vraisemblablement à nouveau un torrent. Je traîne trop, il faut que j'avance car si il y a le coup de la grande rivière infranchissable quelque part, alors je devrai faire demi tour et réeffectuer en sens inverse tout le chemin parcouru ces derniers temps depuis le village de Ban Mohan Taï du jour 19. Ça en serait presque grave car cela voudra dire plusieurs journées de "perdues". Alors, à Ban Pamlan Maï, malgré les protestations de notre hôte, je n'y fais que manger, même pas de photos, quelles qu'elles soient. Aubaine, il y a un peu de couenne de porc fumée que l'on frit. Celle-là elle devait m'attendre depuis longtemps car elle est dure comme du caoutchouc. Hier, à Ban Pamlan Khao, ça a été riz et tofu, trois fois, et sans même du piment ni du glutamate de sodium, ce substitut au sel dont les montagnards, les Akha et les Hmong en particulier, abusent tant dans tous leurs plats ; mais au moins cela changeait des éternelles pousses de bambou des jours précédents. Durant le repas mon guide-léopard a consommé tout, et uniquement, son propre riz cuit, un bon kilo, empaqueté dans l'habituelle feuille de bananier et qu'il transportait aussi dans son sac. Ce matin au départ ma famille m'avait préparé un paquet similaire, que j'ai refusé, sachant que l'on me nourrirait dans un autre village. Les hommes du coin n'utilisent, on l'a dit, plus beaucoup de briquets, mais ici ce ne sont même plus les tisons de braise non plus. Ils ont confectionnés, tressés, de petites cordelettes d'une fibre végétale quelconque, peut-être issue d'une petite liane, légèrement grasse et qui se consument lentement, sans flamme. Cela s'avère très pratique pour allumer, souvent, les petits foyers des énormes pipes à eau. Il faut recruter le prochain guide. Je m'adresse au jeune père qui nous a accueilli à manger, mon ex-guide-léopard et moi. Il ne veut pas m'accompagner, je crois surtout qu'il ne peut pas. C'est vrai qu'il a les yeux particulièrement enflammés, "explosés" dirions nous, mais ce n'est pas à cause de l'opium, c'est l'abus de pipe à eau. La sienne, elle doit bien faire douze centimètres de diamètre. Il me désigne alors un autre homme, encore un peu plus jeune. J'écris, les quinze hommes me scrutent du regard, ne me posent aucune question, n'interrogent même pas mon ex-guide à ce sujet. C'est vrai que je suis tout fraîchement arrivé et que ma présence trouble encore. Généralement, avant de commencer à écrire, je tâche de leur expliquer quel en est le but mais cette fois je n'en ai pas eu le courage. Départ, c'est finalement un troisième type, jeune, qui m'accompagne, suivi d'un autre ! Il faut alors renégocié la rémunération car j'avais initialement proposé un tarif pour une seule personne. On rejoint la rivière Nam Nisom, ça commence à être du sérieux, on a de l'eau jusqu'à la taille dans les passages les plus difficiles mais le courant n'est pas trop fort. Comme toujours, on marche donc souvent dans l'eau et pour regagner les bords, ce sont parfois comme des coulées, comme des passages de rat (toutes proportions gardées), des passages ravinés, profonds et de terre boueuse, creusés dans les hautes berges. Zoologie. Des aigrettes de rizière, on en rencontre en quantité, dans les plaines de tous les pays de l'Asie du Sud-est, de la Birmanie au Vietnam et de la Chine du Sud à l'Indonésie. C'est très commun, c'est comme un petit héron mais tout blanc. Ici, en rizières de forêt, on en a vu un cet après-midi, ça a excité mes guides et trois autres types, chasseurs, qui nous ont accompagnés durant un instant. C'est vrai que pour ma part ce n'était que le deuxième observé en pourtant trois semaines passées dans les montagnes. Quand aux animaux "sérieux", ours, félins, phacochères, sambars et gaurs (bœufs sauvages), chiens sauvages, antilopes, peut-être rhinocéros de Java, et tous les nombreux autres, on ne les verra probablement jamais, pourtant ils sont là, pas loin, c'est certain, car la faible pression démographique de la région a contribuée à la préservation de leur environnement, à leur développement et au maintien de leur présence jusqu'à ce jour. Mais on se contente largement de l'observation des insectes, tous plus étranges et colorés les uns que les autres. Et il y a aussi les papillons, particulièrement présents dans cette région d'eau. Aux abords des ruisseaux, assemblés par grappes de quelques centaines, petits, jaunes, ou par cinq ou six, des très grands alors, multicolores, des modèles qu'on épingle sur des cadres. La nature est magnifique, beaucoup de très grands arbres, des bananiers sauvages, des bosquets de bambou géants, des fougères aux proportions toutes aussi démesurées, celles sur pied, sur tronc, les arborescentes. Arrivée au village Yao de Ban Ouychoun, situé en vallon, et donc également entouré d'une palissade de protection, réalisée ici non pas en bois mais en bambou aplati puis grossièrement tressé. | |
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Ban Soulane Noy, jour 28, la rivière infranchissable C'est incroyable comme les Yao sont timides, même les hommes n'osent pas prendre mon appareil photo en mains. C'est pourtant un petit modèle simple, compact et à pellicule, tout ce qu'il y a de plus basique, comportant un seul bouton, celui de déclenchement, et âgé de plus de cinq ans, vraiment rien d'impressionnant. Dommage car j'aimerais bien, de temps en temps, me faire photographier en compagnie de certains villageois. J'ai à nouveau recruté un guide, qui lui aussi s'accompagne d'un deuxième car il n'oserait pas partir seul avec moi. J'ai énormément baissé mes tarifs guide. Un peu plus de trois euros pour trois à quatre heures de marche, aller-simple, c'était trop. Si des gens du village d'arrivée observait la transaction, l'inflation avait lieue avant le lendemain, avant le recrutement d'un nouvel accompagnateur. 1, 2 à 2 euros semblent largement suffisants, ils en sont d'ailleurs tout aussi ravis. Ils observent toujours mes billets de 20 000 kips, pourtant édités depuis maintenant trois à quatre ans, avec curiosité. En revanche, de leur côté, je n'aperçois jamais leur argent. En maintenant huit à neuf jours passés en pays Yao, je n'ai pu observer qu'un billet d'un yuan chinois et un autre de vingt, c'est tout. Il n'y a de toute façon, il est vrai, rien à acheter par ici. Une semaine à résider dans un même village et je serais le seul à dépenser quelques monnaies. Mais en revanche je n'ai plus beaucoup de petites coupures, celles de 500 à 5000 kips, et je ne dois pas compter sur les villageois pour me rendre de l'éventuelle monnaie sur un "gros" billet. Par ailleurs, parfois, les villageois semblent adopter un autre système de comptage, du moins pour l'argent. Ainsi un billet de 20 000 kips devient "saam yon", "trois yon". Il ne peut pourtant pas s'agir de la somme convertie en yuans chinois. Là, pour le coup, je ne comprends pas. Le village de Ban Soulane Noy est finalement, désormais, le plus beau de tous, mais je décide néanmoins de n'y passer aucune nuit car il faut absolument, calendrier oblige, avancer. Trois heures de prévues pour rejoindre le village de Ban Thamkone, qui ne sera plus de population Yao mais à nouveau Taï Lue. Un homme me reparle de la grande rivière peut-être infranchissable, est-ce pour aujourd'hui ? Impossible d'obtenir une réponse claire et précise. Départ, il me semble qu'il y ait de plus en plus de végétation "géante" : des bananiers sauvages aux proportions particulièrement élancées et s'accrochant aux pentes très inclinées, et plusieurs de ces palmiers sur troncs déployant ces gigantesques feuilles en formes d'éventails, puis les grands arbres et de longues lianes qui en tombent. On quitte définitivement le très isolé et caché pays Yao. Retour chez les Taï Lue, les plus favorisés, là où il y a les plus grandes plaines irrigables, jusqu'à sept ou huit hectares au moins d'une pièce, une richesse inestimable, mais inespérée pour les montagnards. Les Taï Lue donc, dont la présence ici compose une frontière supplémentaire, culturelle cette fois, entre les montagnards Yao isolés et les Lao Loum, les Lao des plaines, les "vrais" Lao, les bien administrés. Et puis, après une heure de marche, au détour d'une combe, elle est là, loin en contrebas, au fond du ravin, presque à l'aplomb du sentier. Quelques mètres seulement de son cours sont visibles entre les denses feuillages. L'eau est marron, presque rouge, grondante en tout cas entre les deux pentes abruptes. Mes deux guides émettent des sons de surprise (on reparlera des différents "sons" émis par les Yao). On descend, les abords de végétation du sentier sont de plus en plus denses, résolument impénétrables. On aperçoit quatre serpents en une demi-heure seulement dont l'un, en quittant le sentier, vient jusqu'à frôler le mollet. Quelques beaux oiseaux de visibles, de nombreux autres audibles. Puis on l'atteint la rivière Nam Pakone, et il faut suivre un moment son cours sur ses hautes berges. Ça y est, c'est là, il faut traverser, je devine déjà que cela va s'avérer fort improbable. Un de mes guides s'y engage pourtant, son pantalon noué autour de la tête et ses tongs à la main. Il y a environ trente mètres à franchir, c'est impressionnant, le niveau de l'eau devrait m'atteindre à l'abdomen seulement mais le courant est très fort, et puis il n'y a que du rocher au fond, et l'eau est opaque, il faut tâtonner. Il manque sérieusement d'être renversé, et donc emporté. Il lutte, le buste incliné vers l'amont, le visage contorsionné de grimaces. Il réussit néanmoins mais c'est évident, moi je ne tenterai rien. J'accepte parfois quelques prises de risque mais là, de plus avec le sac sur le dos, c'est potentiellement mortel. D'ailleurs mes guides ne m'y encouragent pas particulièrement. Et alors ? patatras ! Cela signifie refaire tout le parcours inverse de ces derniers jours en pays Yao ? Horreur, j'ai tellement pleins d'autres choses à faire ! Accablement. Bon, pour l'instant il n'y a de toute façon qu'une alternative possible : retourner au dernier village traversé, celui de Ban Soulane Noy. Petite consolation car j'ai décrété que c'était désormais le plus beau et je le verrai donc aussi demain au petit jour. Mais après ? On s'arrête, pour racler les sangsues et fumer la terreuse pipe à eau du lieu, sous le même petit abri de rizière qu'à l'aller. Durant cette pause de retour je propose à mes guides de revenir demain, à quatre ou cinq personnes, pour me construire un petit radeau en bambou. Plus haut dans la rivière, j'ai vu, il doit y avoir très profond mais pas de fort courant. Bon, cela semble improbable car c'est vrai qu'à cet endroit la berge d'en face n'est que denses fourrés impénétrables, sans passages, et cela s'avérerait compliqué pour, de là, regagner le chemin situé plus en aval. Je leur propose alors toujours de revenir demain, à quatre ou cinq personnes, pour me tendre une corde, une liane, au travers de cette rivière Nam Pakone, contre honnête rémunération. Ce coup là par contre les intéresse, on en reparlera plus tard. Retour au village après cet échec cuisant. Je tiens à ne pas dépendre de mes guides pour l'hébergement et à choisir moi-même une autre famille d'accueil que la leur, cela répartira les gains. Je les renvoie donc avant l'entrée dans le village et leur donne rendez-vous demain matin, assez tôt, pour reparler du coup du franchissement de la rivière. Je choisis la première maison, sous l'auvent de laquelle se tient au moins un homme. S'il n'y a que des femmes cela ne se fait pas, je les troublerais trop. Le grand-père me plaît, plus tard il y aura une photo de lui, fumant sa pipe à eau, juste derrière le foyer de cuisson allumé. Je commence à être fâché sévère avec le calendrier, plus que neuf ou dix jours dans les bois, avec un aller impératif jusque Utay, pour les remises de photos, avant d'entamer, en transport, le long trajet de retour vers le sud, jusque Oudomxaï, Luang Prabang et enfin Vientiane pour un inévitable décollage aérien en temps voulu, imposé plutôt. J'aurais pourtant aussi aimé à nouveau visiter des villages Akha quelque part mais, pour cause de rivière grondante, cela risque de devenir improbable. Je n'ai pas choisi la meilleure famille d'accueil. Cinq gosses chialeurs dont deux nourrissons, la grand-mère est assez sérieusement dégénérescence, et les jolies femmes semblent être les voisines. Mais ce n'est pas grave car le repas commence bien. Soupe de citrouille et couenne de porc, un régal. On boit du lao-lao, il est fort. Mais voilà qu'un voisin débarque en trombe et m'invite immédiatement chez lui, ça ne semble pas refusable, d'ailleurs mon nouveau grand-père m'accompagne aussi. Regret quand même pour la couenne de porc abandonnée ici. Là-bas, désastre, il n'y a pour l'instant que deux seuls plats, indistincts dans la pénombre et qui de plus semblent déjà froids. On goûte. Tiens, le premier c'est une viande rouge. Pas de doute, ce n'est pas du cochon, ce n'est pas gras. Le deuxième est plus étrange, de petites portions, des sortes de boulettes longiformes de je ne sais quoi. C'est à peine craquant à l'extérieur et fondant à l'intérieur, c'est assaisonné au glutamate de sodium. Un de mes meilleurs repas du séjour. Il y aura eu ce soir là de la petite antilope de forêt et des larves et chrysalides de frelons, puis de la viande et couenne de cochon frits et une soupe d'herbes. Il semble que ce soient les derniers jours d'une célébration quelconque. On boit du lao-lao, beaucoup… Mon grand-père quand à lui grignote seulement ce qu'il a accumulé quelques temps auparavant sur sa petite cuillère. Même le riz est chaud, ce n'est pas toujours le cas. Je me gave. Re-couenne de porc frit, deuxième fournée, bien brûlante celle-là, re-lao-lao, re-couenne de porc et frelons, lao-lao. La suite, je ne m'en souviens pas trop bien. Mon grand-père et moi regagnons ma maison d'accueil dans l'obscurité, lui en éclaireur avec ses tisons de bois enflammés, moi le suivant à la trace avec ma mini lampe Mag-light pendue au cou. Il titube plus que moi, du moins il me semble. Il va tomber ! moi aussi ! Puis réveil à 4h30, ma natte est au milieu de la pièce, à un mètre cinquante seulement du foyer, la femme cuit le riz de la journée, l'énorme fût de bois noirci et évidé trempant dans le grand wok où l'eau bout. | |
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Ban Poukhoua Khao, jour 29, la fin du pays Yao Excellente nouvelle ce matin, j'apprends qu'il y aurait une "tangente" pour éviter la rivière Nam Pakone, du moins l'endroit où elle est la plus profonde et rapide. On va rejoindre le village de Ban Sakhane, à deux heures plus au sud. De là, je sais que la piste menant à Utay sera accessible mais j'ignore encore à quel niveau. Réjouissance, car ce n'est pas encore cette fois-ci que je devrai revenir sur mes pas. Par contre je ne revois pas mes guides d'hier, je les cherche pendant vingt minutes dans le village mais rien, pas de nouvelles. Ainsi je ne reparle à personne du coup de la corde ou liane tendue au travers de la rivière. Surtout que, vu l'état de mes finances, je n'aurais pu rémunérer les hommes qu'en euros. Comment auraient-ils réagi ? Des dollars américains peut-être, sans trop de problèmes, mais des euros ? jamais vu, jamais entendu parlé. Ils auraient alors dû me croire sur parole quand à leur valeur et être d'accord pour accepter une devise changeable à la ville de Pongsali uniquement, là où la plupart d'entre eux ne vont jamais. Deuxième réjouissance, la pluie s'est définitivement arrêtée, jusque hier encore c'était souvent un crachin persistant. Désormais seuls les chemins situés toute la journée à l'ombre vont rester encore longtemps boueux, et même très boueux dans les creux. En route pour rejoindre Ban Sakhane, toujours situé en pays Yao. Mon guide est le père de ma dernière famille d'accueil. Enfin un homme sain, non opiomane (ça me va bien de dire ça après mon abus d'hier soir). Les paysages sont toujours identiques, fabuleuses forêts. À nouveau quelques serpents. On franchit la rivière Nam Pakone, la désormais fameuse, beaucoup plus en amont, on a de l'eau au ventre mais il n'y a pas trop de courant. On s'y prend quand même à deux pour soulever mon sac, suspendu au dessus de l'eau sur une barre en bambou tenue à bout de bras tendus. Ça, dans le fort courant d'hier ça n'aurait pas été possible. Le village de Ban Sakhane n'est pas très joli, surtout en comparaison avec les quelques joyaux traversés durant ces derniers jours. On y mange puis, malgré les insistances de notre hôte qui voudrait que j'y passe une nuit, je repars rapidement avec deux nouveaux guides, "sains" eux aussi. Je ne sais pas trop où l'on va, seulement que l'on doit aujourd'hui croiser la piste nord-sud de la province de Phongsaly, celle menant à Utay puis, encore plus au nord, jusqu'à la frontière avec la Chine où là existe un petit poste douanier officiel mais inaccessible aux non-chinois ou lao. Après une heure trente, des rires, deux jeunes filles en forêt, des Akha, chargées de leurs hottes remplies de pousses de bambous, d'écorces, de citrouilles, d'herbes diverses. Mes guides Yao ne leur adressent pas la parole, jamais j'en suis sûr. Encore une heure et le voilà, le dernier village, situé en bord de la piste. Un village Akha, le troisième "mur", après la dense forêt et ses sentiers cachés puis les rivières, tous trois isolants et cachants complètement le très discret et retiré pays Yao. Et moi, il y a deux ans, qui avais déjà parcouru cette piste et qui ne soupçonnait même pas l'existence de villages dans cette direction, ne supposant que la forêt. Bref, des Akha, et eux justement qui me manquaient ! Mes guides vont illico, et juste avant de faire demi-tour, dépenser un quart de leur salaire, soit 50 centimes d'euros chacun, pour acheter deux paquets de cigarettes et une vingtaine de bonbons dans l'unique échoppe tenue par… une femme Taï Lue. Décidément il n'y aura aucun contact entre les Yao et les Akha voisins de deux ou trois heures. Les Akha fidèles à eux-mêmes, farouches, vénaux, mais attachants. Une fois, il y a deux ans, huit ou neuf jours d'affilés à les côtoyer m'avaient quand même fatigués, exaspérés. J'embauche un gamin pour aller m'acheter de la lessive, une gamine pour la faire cette lessive puis, en soirée, six femmes et jeunes filles pour m'exécuter un violent massage akha. Je soigne à la bétadine et pansement le grand-père qui vient de se blesser assez sérieusement la main à la machette, une plaie assez profonde située à la jonction du pouce et de l'index. Il y aura d'ailleurs une deuxième séance de pansement demain, du grand spectacle quoi. La femme est réjouie de pouvoir récupérer une dizaine de coton-tiges. Et là c'est parti, toutes, en plaisantant, veulent obtenir quelque chose. On n'a pas proposé de rémunérer le docteur… Puis fafa apparaît, fafa c'est la fée électricité. Les turbines, dans le ruisseau, doivent cumuler leur puissance. On peut alors regarder un mauvais DVD thaïlandais. Les pauvres, ils pensaient me faire plaisir mais l'écran lumineux ne m'est utile que pour éclairer mon cahier. Toutes les femmes Akha Sheusheu portent l'habit traditionnel : hautes coiffes parées de "gouttes" et de cupules d'argent, de lourdes chaînes et anneaux forgés dans le même métal. Longues tuniques noires, parfois deux ou trois rectangles d'argent gravés et fixés au niveau de la poitrine, jusqu'à deux bracelets d'argent par poignet, fréquemment un sein de découvert. Des grand-mères superbes, aux allures d'anciennes indiennes d'Amérique. Juste avant la pénombre, en fin d'après-midi, une quinzaine de femmes revenaient des champs à pied par la piste, toutes hottes lourdement chargées, des photos qu'on aimerait pouvoir faire. Les salopards, la visualisation du prochain DVD immonde, ils veulent me la vendre. Pour l'instant, c'est très très drôle ces petits jeux, pour l'instant. Le DVD, c'est du karaoké, de la chanson pop lao, du lam wong, interprété par des lao des plaines. Le décor du premier titre est une plage, le Laos n'a que des frontières terrestres… Le lam wong, c'est parfois un peu trop mielleux mais parfois très entraînant. Dans les deux cas, ça se danse le plus souvent par couple, en se déplaçant lentement, sans se toucher et en faisant tournoyer ses mains, loin à gauche puis loin à droite. Une femme voudrait que je danse devant tous, je sollicite rémunération, ça pouffe de rire. Le pays Yao, le vrai, l'enmuraillé, c'est fini. Mais demain soir, je retrouve quand même ma meilleure famille Yao, celle d'il y a deux ans, dans le village de laquelle j'ai cent cinquante photos à distribuer. L'unique camion ou minibus quotidien qu'y s'y rend passera ici vers midi, c'est à dire entre 11h30 et 15h00. Je commencerai à marcher dans le même sens plus tôt car il faut que j'accède d'urgence au magot. Cela je ne le fais pas "en famille", jamais, sous aucun prétexte, et je n'ai pas été un instant seul avec mon sac durant les trois ou quatre derniers jours. J'espère seulement que le trajet vers Utay se passera bien, que l'on y arrivera suffisamment tôt et avant la nuit, que j'aie le temps de rejoindre ma famille dès le même jour. | |
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Ban Nanoy, jour 30, deux ans après La nuit a été agitée. Le massage des femmes Akha fut pourtant bénéfique après les quatre heures de marche d'hier mais les souris ont beaucoup couru sur ce qui sert de mezzanine d'entreposage et surtout, alors que je somnolais juste, il y a eu une mygale, à moins d'un mètre de mon visage, se tenant immobile sur la cloison de planches disjointes. Une énorme araignée, poilue et avec des pattes bien boudinées. Simultanément à une violente montée d'adrénaline, alors que je ne disposais d'aucun objet sérieux à porter de main pour la frapper, mon premier réflexe a été de me jeter sur ma grosse timbale pour essayer de la capturer puis de l'éjecter quelque part, loin surtout. Mais trop tard, elle a rapidement fuit dans une fissure de la cloison. Terreur, je me suis alors aspergé de répulsif à moustique, une bonne dose de DEET, et puis j'en ai répandu sur l'estrade aussi, tout du long entre ma paillasse et la cloison, plus de la moitié du flacon y est passée, finalement ça finit toujours par servir ce truc là. Après ça la nichée des huit ou neuf chiots, déjà très "chiens fous", est venue s'agglutiner sur ma couverture, sur mes pieds. Je me suis bien gardé de les chasser, me disant qu'ils refouleraient peut-être toute nouvelle tentative d'approche du terrible et effrayant arachnide. Ce matin c'est encore spectacle, la deuxième séance du pansement pour le grand-père et un rasage pour moi. Puis départ à pied, en attendant le transport qui me mènera à Utay. Quelques chemins partent de la piste, mais difficile de savoir si ces issues mènent à des villages, à de simples cultures, en forêt, ou alors si ce ne sont que des passages de bétail. Je rencontre un homme qui surgit juste de l'un d'eux, étroit passage de vingt centimètres de largeur. Il me parle de tous pleins de villages dans cette direction, dix, probablement plus, de populations Hô principalement. Le premier se situerait à deux heures de marche. C'est toujours déconcertant, étonnant en tout cas, de s'entendre dire que des sentiers aussi étroits, aussi insignifiants et discrets mènent à des villages éloignés, en l'occurrence ici à plusieurs d'entre eux. C'est décidé, c'est ce chemin que j'emprunterai dans deux ou trois jours, après la visite à ma famille de deux ans, dans la région de Utay. Le trajet s'est bien passé, mais avec une vitesse moyenne de 18 km/h seulement. Le minibus n'était pas bondé mais je n'avais néanmoins pas de place assise. Arrivée à Utay, rapide détour par le marché pour acheter un savon et un cahier, bain dépoussiérant dans la rivière Nam Ou, le principal cours d'eau de la région, puis parcours à pied vers mon village de Ban Nanoy, situé à quelques kilomètres de là. La situation de ma famille de deux ans a changée. De l'ancienne maison en bois il ne subsiste plus rien. Un spacieuse et solide baraque de briques et de ciment pour le rez-de-chaussée, de planches pour l'étage et de tôles ondulées pour la toiture l'a remplacée. Ma famille fait désormais le commerce de graines de maïs, il y en a une vingtaine de sacs de cinquante litres stockés dans le dépôt-chambre où je dormirai. La famille semble avoir réussie, mais la mère paraît vraiment fatiguée. Le père arrivera en soirée, il serait parti chassé en forêt. Distribution, en libre-service, des cent cinquante photos (j'avais quand même auparavant trié et séparé celles de ma famille). Enchantement de tous mais malheureusement aucune des jeunes filles du village, les plus photographiées à l'époque, n'est présente, absentes vraisemblablement pour quelques jours ; on a tenté de m'expliquer la raison de cette absence mais je n'ai absolument rien compris. La répartition des photos se fait convenablement, calmement, sans hystérie, chose qui serait impossible chez les Akha par exemple. Au sujet des photos j'ai commis une petite gaffe. Dans le porte-photo préparé spécialement pour "mes" parents et aussi parmi les cinq ou six agrandissements des plus belles photos, j'en ai malencontreusement immiscé une d'une grand-mère qui n'est pas de la famille et qui, de plus, est désormais décédée. Léger embarras, puis on extrait les photos intruses. La probable petite fille de cette personne les a finalement emportée mais longtemps après ne pas avoir osé les toucher, apeurée. Les Yao, les femmes et jeunes filles principalement mais les hommes aussi, émettent beaucoup de sons parlés, très modulés, pour exprimer leurs surprises, leurs étonnements, leurs enthousiasmes, leurs désapprobations, etc. Ainsi ce sont régulièrement des "ooohihaooo", "ooohiiiiyéééé", "aouuuhiyaaa", etc. très chantants. C'est charmant. Je m'y suis mal pris avec l'argent, mal organisé. Certes, avec mon faible coût de la vie ici il m'en reste encore assez pour les huit ou neuf derniers jours que je vais encore passer à crapahuter dans les bois, mais en revanche je ne peux plus me permettre aucun extra. Aux Yao, j'aurais pourtant aimé acquérir quelques-uns de leurs fameux sacs d'épaule, réalisés en toile de coton tissée à la main avec du fil réalisé de la même manière ; il y des filles falangs, c'est à dire mes compatriotes, qui adoreraient, j'en suis sûr… D'ailleurs, chez tous les groupes minoritaires montagnards, il y aurait des objets, pratiques ou décoratifs, anciens ou de fabrications plus récentes, qui seraient intéressants à acquérir : pipes à opium ouvragées ou non, en argent, en terre ou en métal pour les foyers et en bois ou bambou pour les tiges, couteaux de chasse d'apparat aux manches en dents d'ours, de tigres ou os d'éléphants, boîtes à bétel et à opium, bijoux variés, grosses aiguilles en corne de buffle qui servent à tresser des paniers, grelots et autres objets rituels des chamans, livres également rituels réalisés en papier de bambou, boîtes et hottes en bambou tressé, tissus, broderies, parfois quelques instruments de musique, outils préhistoriques (oui, on en trouve beaucoup au Laos) en pierre polie ou éclats de silex, fétiches d'animaux chassés (queues, cornes, plumes, peaux, écailles, griffes, etc.) et des tas d'autres objets variés encore. | |
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Ban Nanoy, jour 31, la maison-cabane Évidemment, ma famille insiste pour que je reste deux nuits, cela ne m'enchante pas particulièrement puisqu'il ne me reste plus beaucoup de temps, mais cette fois, impossible de refuser. J'avais initialement prévu de remonter ensuite tout au nord de la province, dans quelques villages où là aussi j'ai des photos à remettre, mais ce sera pour une autre fois car le trajet aller-retour nécessitera trop de temps. Alors demain, retour vers le sud, pour encore cinq ou six jours à essayer de sillonner quelques villages supplémentaires avant le long trajet de retour, en trois ou quatre jours, qui me ramènera vers Vientiane, la capitale. Pour l'instant j'abandonne ma famille Yao pour la majeure partie de la journée, pour retourner au bourg d'Utay. Second séjour, après deux ans, dans cette plaine, la dernière grande plaine irrigable du Nord-Laos, de peut-être trois kilomètres de longueur. Détour par l'école. Sur une prairie, une douzaine de baraquements en bois et deux ou trois seulement en dur. Il ne manque plus que les miradors et quelques fils de fer barbelés pour obtenir un décor de camp de prisonniers allemand d'autrefois. Déambulation dans les rizières, dans le village Taï Lue accolé au minuscule bourg d'Utay. À part ce village paysan, le bourg d'Utay se résume à une portion de la piste en terre le long de laquelle sont disposés baraques, maisons et terrains vagues. Le reste, ce sont les champs. Sieste dans un des très nombreux petits abris de rizières, réalisés en bambou et sur pilotis. Le marché frais de Utay se produit rarement. L'abri couvert qui le reçoit semble en état d'abandon, provisoire certainement. De toute façon ici, contrairement à d'autres bourgs plus importants, il ne doit pas y avoir abattage de bêtes tous les jours et les villageois ne consomment probablement au quotidien que ce qu'ils produisent, cultivent et pêchent. L'électricité, elle ne parvient toujours pas jusqu'ici. Alors ce sont quelques petits groupes électrogènes pour les plus fortunés des habitants, turbines dans la rivière Nam Ou pour d'autres et mèches à huile pour la plupart d'entre eux. D'ici, il n'y a que deux départs de transport quotidiens, un vers le nord et un vers le sud. Bref, pas grand-chose à y faire pour un deuxième séjour. Vivement demain pour retrouver à nouveau les forêts et les villages montagnards. Cela fait maintenant vingt-sept jours que je ne me suis pas adressé à un occidental. Comme à Pongsali il y a douze jours, je m'étais vaguement dit qu'avec un peu de chance j'en croiserais peut-être un, ici à Utay, puisque dans son édition de 2006 consacrée au Laos, un fameux guide de voyage international, le Lonely Planet a cité pour la première fois dans ses pages, mais en deux lignes seulement, la bourgade de Utay en la qualifiant de "centre important de nombreuses minorités ethniques". Jusqu'alors la ville la plus septentrionale du Laos citée était Pongsali, capitale de cette province du même nom, située plus au sud. Mais, petit à petit, c'est sûr, Utay deviendra une étape supplémentaire pour plusieurs voyageurs au Laos, du moins pour ceux qui ne craindront pas de consacrer les quelques journées de transport inévitables pour s'y rendre. Alors, déambuler seul dans un village, une fois que ma présence a eue le temps de se faire annoncer, se faire inviter à s'asseoir devant ou à l'intérieur de chaque maison, ou s'imposer un peu plus lorsque c'est nécessaire. Maintenant, avec le temps, les villageois de mon village Yao de Ban Nanoy me connaissent et ont eu le temps de se rendre compte de mon total désintéressement (c'est du moins ce qu'ils croient…), je les approche alors assez facilement. Pas trop de problème non plus pour prendre quelques photos mais qui du coup deviennent un peu "figées". J'en ai vu des maisons sordides dans les villages Yao mais une de celles voisines à ma famille bat pour l'instant tous les records. Un couple, quatre enfants et une grand-mère sont entassés dans une cabane de bric et de broc, de peut-être quatre mètres par six. Le pilier de soutien principal de l'édifice, c'est le tronc d'un jeune arbre, mort et décapité mais encore enraciné en terre. Les murs sont composés de quelques unes des habituelles planches débitées à la hache, mais aussi de cinq ou six sacs de vivres et du tas de bois à brûler. Le toit c'est un peu de chaume, un bout de bâche et un troisième revêtement indéfinissable. Une maison "avec presque pas d'murs", mais sans fenêtre non plus. Cela contient deux "niches" à dormir, pour sept personnes donc, un seul petit foyer, le rouet à filer le coton de la grand-mère, réalisé à partir d'une vieille roue de vélo et de quelques bouts de bois, et c'est presque tout. L'autre jour, à Ban Soulane Noy, j'en ai vu une "pas mal" aussi de maison, mais d'aspect assez joli finalement : petite, de moins de trente mètres carrés, très basse avec des murs de terre et habitée par une grand-mère seule. Je n'arrive pas à questionner ma famille au sujet de leur travail. Les graines de maïs, oui, mais comment exactement ? À qui achètent-ils ? À quel prix ? N'achètent-ils que des épis entiers qu'ils égrènent et font sécher ou aussi le grain seul ? À qui revendent-ils ? etc. L'année dernière, pour égayer la veillée, je leur avais fait le coup, le mime du ski, ils avaient adorés. Cette fois ça a été le TGV, avec longueur, vitesse, contenance en terme de passagers, principe de fonctionnement, etc. L'autre jour, chez les Moutchi je crois, je leur ai appris qu'en France on ne buvait pas de lao-lao, leur tord-boyaux, mais du vin. Avec démonstration à l'appui d'une scène de vendanges et de pressage, mais à l'ancienne, avec les pieds, c'est plus spectaculaire. Les Yao de Ban Nanoy, eux je les gâte particulièrement. Ils ont aussi eu droit au vol aérien avec tentative d'explication du décalage horaire progressif et, privilège suprême, le droit pour tous de manipuler mes documents, mes cahiers, mes bouts de cartes, etc. Juste après le coup du TGV le père s'est absenté, je suis convaincu qu'il est allé le refaire à des voisins. Désormais ici, rares phénomènes, même les jeunes filles m'interpellent, pour jouer les gamins s'amusent à me bousculer un peu, du jamais vu ailleurs, dans, par exemple, le royaume vert Yao traversé ces dix derniers jours. Encore plus incroyable, une gamine a osé prendre en main un des mes objets, en l'occurrence ma boussole, pour me le cacher durant quelques secondes derrière son dos, pour me faire une blague, réussie en plus ! En terme de calendrier je n'ai plus droit à l'erreur. Hors de question désormais de quitter la piste pour m'aventurer dans une direction sans connaître assez précisément le nombre de jours de marche qu'il me sera nécessaire pour effectuer une boucle quelconque sans avoir à revenir sur mes pas. Et comme on ne peut que rarement me renseigner sur une distance dépassant le deuxième village plus loin, il faut que je reste à proximité d'une piste. Ainsi, finalement, demain, c'est à Ban Sone Taï que je vais me rendre, là où je suis déjà passé il y a douze jours. De là je vais commencer à réaliser ce que, ce jour là, j'avais décidé de faire, au lieu de "plonger" pendant dix jours en pays Yao : débuter par longer la fameuse piste secondaire repérée il y a deux ans et gagner les villages Akha dont la présence, je le suppose, ne devrait pas faire défaut dans les parages. Tout ce que je sais c'est que cette piste secondaire doit aboutir à un village nommé Ban Chomsang. C'est sûr qu'il n'y aura absolument aucun transport sur cette piste. Je vais donc marcher à l'aller et je me dis que pour le retour, si je me situe trop loin, je trouverai peut-être quand même une mobylette pour me transporter. Quoi qu'il en soit, pour ne plus prendre aucun risque temporel, il ne faut pas que je passe plus de six nuits supplémentaires dans les villages avant de rejoindre le premier transport vers le sud. | |
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Ban Nongfeu, jour 32, les petites bêtes Ce matin, à 6h00, avant de quitter mon village Yao de Ban Nanoy, deux femmes Lao Keun (autre groupe ethnique minoritaire de la région) sont venues vendre quelques kilos de graines de soja à ma famille. Il a fallu qu'elles vannent à nouveau le demi sac avant la pesée car il contenait apparemment trop de graines cassées et de déchets végétaux. Je n'ai pas réussi à me faire indiquer le prix du kilo car ils utilisaient un autre système de mesure. Mais du coup j'ai aussi appris qu'ils commerçaient également un peu de riz. Je suis monté à l'étage de la nouvelle maison de briques et de bois. C'est une pièce unique, au sol jonché d'épis à égrener, puis contenant également trois lits de planches dans les coins. Comme il fallait que je parte tôt, à 7h00 au plus tard pour être sûr de ne pas rater le départ du transport, hier soir je les avais prévenu que je ne mangerais pas avec eux ce matin, que j'avalerais une soupe de nouilles à Utay, juste avant le départ en minibus, mais du coup ils ont avancé de deux heures environ celle du repas. Il y avait une soupe de haricots et des frelons à peine frits, des sauvages ceux-là, issus d'un énorme essaim que le père avait rapporté de sa partie de chasse d'avant-hier. Trois ou quatre grosses portions de l'essaim gisaient encore par terre, presque chaque alvéole contenant une larve blanche mouvante de trois à quatre centimètres de longueur, ou une chrysalide immobile. Cette fois, au petit matin, à 6h00, j'ai eu un peu de mal avec ce plat, un seul bol de riz m'a alors suffit. Et encore moi je ne les extrais pas vivantes de l'essaim avant de les avaler. Retour à Ban Sone Taï, en songtheaw, le camion à banc ; à nouveau 18 km/h de vitesse moyenne. Puis départ immédiat à pied par la piste promise. Surprise, le premier village se situerait à vingt-deux kilomètres. C'est que j'étais convaincu qu'il y en aurait plein de villages par là, et dès le début de la piste. Il est presque 14h00, il ne s'agit pas de traîner si je veux y être avant la nuit, avant la pénombre. Heureusement que j'ai trouvé quelques bananes à acheter avant de quitter Utay ce matin ; ici une famille me vend un peu de riz gluant, les deux ensemble c'est un régal. Ici aussi les paysages ne sont que verdure, de la forêt partout, très préservée. Sur le chemin aperçu, entre autres, deux bousiers, les insectes, peut-être pas des modèles aussi gros que ceux que l'on peut rencontrer en Afrique mais ils avaient tout de même fière allure à pousser leur "chose" de la taille d'une grosse bille. Dans les arbres ce fût un perroquet, vert et rouge, et au bord de la piste, dans les fourrés, un phacochère. J'ai juste aperçu son museau et ses canines, longues dents recourbées, presque en anneaux. Ce fût d'abord, à mon approche, un gros grognement, bien rauque, puis il n'a pas fuit tout de suite, moi oui. Puis aussi une espèce de mille-pattes géant, de trente à trente-cinq centimètres de longueur, avec des pattes semblant en fait plutôt des griffes. En revanche, pas aperçu un seul humain. Puis il y a eu un hameau Akha, à quatre heures, mais j'ai marché très vite, avec une seule brève pause, et j'ai bien fait car la nuit est tombée juste après mon arrivée. Huit à dix maisons, toutes de bois et de bambou. Là c'est étonnant qu'il n'y ait pas la moindre tôle ondulée vu la proximité de la piste. Mais c'est vrai que cette piste elle n'est plus carrossable pour les quatre roues depuis probablement de longs mois déjà, au moins, car faut voir l'état : plusieurs effondrements de terrain venant d'en haut, de la pente abrupte, avec de gros arbres emportés. En trois endroits, c'est carrément plus de la moitié de sa largeur qui s'est effondrée dans le profond ravin. En d'autres cela ne saurait tarder vu les impressionnantes crevasses qui la lézardent ; c'est l'eau abondante des moussons qui s'infiltre, ils n'ont pas prévu de rigoles sur le bas-côté pour la canaliser. Le vieux bulldozer chinois qui a probablement tracé cette piste il y a quelques années reviendra peut-être un jour mais là, les travaux à réaliser, c'est du sérieux, ce n'est donc pas pour demain. Ils sont un peu trop excités par ma présence dans ce petit hameau, les hommes. Et puis il y a une petite fête, un "pimay khao", un "nouvel an du riz". Ça boit, moi j'ai arrêté depuis mon abus de l'autre jour chez les Yao. Il y a plusieurs plats mais tout est froid et d'aspect peu engageant. J'ai pourtant une de ces faims. | |
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Ban Moukhan, jour 33, les points d'eau Départ au petit matin de Ban Nongfeu car je ne m'y sens pas à l'aise. Le deuxième village n'est qu'à une heure. Je l'aperçois de loin, joli à flanc de colline. La piste c'est, tout du long, d'un côté le gouffre et de l'autre la paroi de terre abrupte, presque verticale. Puis il faut traverser la rivière Nam Boun, pas trop profonde en cet endroit. C'est aussi, sous le soleil qui apparaît juste au travers des nappes de brume, une occasion inespérée d'un bain intégral car ça fait quatre jours que cela ne s'est pas produit, ça devient objectivement urgent. C'est là que le drame s'est produit. Pendant que j'en lavais une, ma deuxième sandale a été emportée avec le courant. Je m'en suis probablement aperçu deux ou trois minutes trop tard. J'ai bien couru aussitôt sur les rochers pour tenter quelque chose, peut-être est-elle restée accrochée à une branche ou coincée entre deux rochers. J'effectue deux inspections minutieuses, en caleçon, sur deux cent mètres du cours descendant de la rivière. Le village est à trois cent mètres plus haut, les Akha ne m'ont donc pas encore aperçu. Seule une femme, sur l'autre berge et un peu plus en amont, lave deux ou trois linges et m'observe. Si je traverse tout de suite, c'est sûr, elle fuira. Elle doit bien se demander ce que je fabrique à courir ainsi dans le lit et sur la berge de la rivière. Mais peu importe car c'est grave. Mes sandales, c'étaient des Teva, la "rolls" des sandales de marche. À part elles je ne dispose que d'une paire de tongs de plage, en mousse très légère, achetée deux euros en France, je ne m'en sers que le soir, en repos, et les semelles sont déjà bien tassées. Hors de question de marcher avec ça, elles ne résisteraient pas à plus de vingt kilomètres de parcours et de plus me feraient probablement souffrir. Je suis dans le joli village de Ban Moukhan, à cinq heures de marche d'un transport et je peux encore me permettre de rester cinq jours dans les montagnes, mais sans sandales. Désespéré, j'ai plus tard expliqué mon problème aux villageois, naïf, espérant qu'ils trouvent une solution, qu'ils accourent à la rivière et me rapportent ma précieuse sandale. Impossible, la rivière, très sauvage, repart rapidement vers le creux de la profonde vallée, impénétrable, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Mes sandales, j'y faisais pourtant très attention, la troisième chose la plus importante après mes papiers et mes sous. Jamais je ne les laissais sécher dehors la nuit, à cause des cochons. L'autre nuit déjà chez les Yao, des poules ont réussies à faire tomber mon short de la tringle en bambou où il séchait. Les vaches l'ont alors mâché. Une femme m'a depuis cousue un bout de tissu sur la plus grande déchirure mais il semble désormais tout mité. Midi, dans le village de Ban Moukhan. Allez, c'est encore une fois tout réfléchit : c'est le plus beau village, mais Akha cette fois, jamais traversé. Situé à flanc de colline, à cent cinquante mètres au dessus du torrent, facilement accessible à cet endroit, et où l'eau semble calme et profonde, baignades en vue. Il y a trente cinq ou quarante maisons dont deux seulement comportent une toiture en tôles. Les tôles ondulées utilisées ici sont très fines, rien à voir avec nos modèles occidentaux, on les plie avec deux doigts seulement. C'est moins cher et plus léger, ça se transporte à dos d'homme. La tôle ondulée c'est quand même un tout nouveau phénomène, énorme recrudescence ces deux dernières années, depuis ma dernière visite dans le pays. Pour l'instant le progrès, c'est la tôle ondulée légère et le lecteur DVD, branché le plus souvent sur les petites turbines de rivière. La rivière proche, c'est la rivière Nam Boun, cours d'eau relativement important donc. C'est rare une telle réserve d'eau si proche pour les montagnards Akha, c'est un avantage certain. Parfois un puits a été foré au milieu du village mais le plus souvent, pour se laver, il faut descendre en bas d'une combe profonde, par un sentier abrupte et glissant en permanence. Les femmes, les jeunes filles et les enfants Akha en reviennent souvent, la hotte surchargée de cinq à sept gros tubes de bambou remplis d'eau. Moi je piétine, je glisse, je tombe. Chez les Yao c'est pareil mais les femmes préfèrent le port de l'eau à la palanche d'épaule, avec deux seaux. C'est chez les Yao, il y a dix jours environ, que j'ai vu les points d'eau les plus jolis, par deux fois. On ne descend pas au fond d'une combe mais on remonte le cours d'un petit ruisseau proche, sur cent mètres et dans son lit, jusqu'à ce que ce soit déjà la forêt. Et puis encore cent mètres et l'on se situe alors dans un tunnel de verdure, de végétation dense, impénétrable, que pas un rayon de soleil ne peut transpercer. C'est là que se trouve une petite cascade d'où un tube de bambou canalise et projette l'eau un peu plus loin, à un mètre ou deux ; c'est d'allure un peu féerique comme endroits. Pour l'instant, sans sandales, il n'y a de toute façon qu'une chose à faire : passer la journée et la nuit ici, à Ban Moukhan, qui est désormais mon plus beau village Akha. On avisera plus tard. Dans l'après-midi une deuxième mobylette est passée sur la piste. Plusieurs enfants sont accourus pour la voir. Moi, désormais sans sandales, il faut que j'envisage cette solution de retour. Hier soir déjà, à Ban Nongfeu, j'ai vu la première mobylette. J'ai demandé au type combien il me prendrait pour effectuer les 24 kilomètres de parcours de retour en passager, il m'a répondu 200 000 kips (17 euros). Évidemment c'est abusé, mais aujourd'hui le père me dit que si cela pouvait se faire, ça devrait me coûter 20 000 kips. Là ce n'est pas possible non plus, ce serait forcément plus cher. Après-midi à flâner dans le village et à se baigner, en compagnie des gamins les plus téméraires, dans la rivière qui coule plus bas. Pas de sandale en vue mais je ne me sépare pas encore de l'autre. Les villageois ont érigé comme une petite digue de pierres et de troncs d'arbre abattus pour canaliser l'eau de manière optimale vers quelques turbines. Cela compose comme un barrage et un bassin grand comme une piscine municipale. Banc de sable sur notre rive, rochers abrupts et forêt dense dès la bordure de l'autre. La fin de la piste qui m'a menée ici serait à Ban Chomsang, à 35 kilomètres plus loin environ ; c'est étonnant, cette piste se terminerait donc en cul-de-sac. Deux ou trois villages Taï Lue m'en sépareraient et Ban Chomsang serait un bastion de l'ethnie Hô, un village relativement important. Pour sûr que de là des chemins mènent bien plus loin encore mais, avec sandales ou pas, ce sera pour une autre fois car je devine déjà qu'il faudrait y prévoir au moins deux semaines pour avoir le temps de bien sillonner la région à pied. Par contre, en attendant, si il y avait l'opportunité d'une mobylette pour un aller-retour à Ban Chomsang, je me laisserais bien tenté. Je n'ai en effet, durant ce séjour, pas encore côtoyé une seule fois les Hô. Et là-bas, on se rapproche encore du cœur de la province, c'est quand même là que j'avais à l'origine prévu de me rendre en priorité durant ce séjour. Le problème lié à ma sandale manquante n'intéresse personne. Par contre celle restante est devenue objet de convoitise depuis que j'ai démontré son extrême robustesse, son increvabilité. On la montre aux voisins, on la soupèse, on teste ses attaches velcro, on tâte sa semelle. Si, d'ici mon départ, la perte de l'autre se confirme, pour sûr que je la cloue sur le plus gros tronc d'arbre mort encore enraciné dans le village. | |
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Ban Moukhan, jour 34, le filage du coton Je suis chez les Akha Nonrheu, costumes féminins quasi similaires à ceux des Akha Sheusheu, la coiffe ne différant également que légèrement, mais je sais que les jeunes filles Nonrheu, les jours de fêtes, portent des parures particulièrement spectaculaires : le buste presqu'entièrement recouvert de pièces de monnaies et un bonnet décoré de quelques pompons rouges et muni de petits rideaux en chaînettes d'argent retombant presque devant les yeux, formant comme des œillères. J'essaye d'obtenir de quatre ou cinq adolescentes qu'elles le portent, pour une photo. À Utay, l'autre jour, j'ai déniché deux pellicules photo chez un quincaillier chinois. Je suis un peu septique quand au résultat qu'elles offriront au développement car c'est sûr que ce sont des modèles bas de gamme mais surtout, en fonctionnement avec elles, l'appareil émet un bruit particulier, nouveau, et le déclenchement de la pose prend plus de temps que d'habitude. Le village de Ban Moukhan est photogénique. Une quarantaine de maisons sommaires posées sur terre, presque toutes faites de bambou, du moins pour les parois. Généralement les maisons Akha reposent sur pilotis et leurs structures de bois sont robustes, solides, faites de madriers débités à la main, à la scie à refendre manipulée par deux personnes. Ces opérations, le dépit des poutres et des planches, se font toujours sur le lieu d'abattage de l'arbre, en forêt. Ce village semble neuf, comme si l'arrivée des habitants sur le lieu était récente. Ce serait la deuxième phase d'installation, juste après les huttes et avant le bois généralisé et les pilotis. Une des maisons, uniquement faite de bambou et de feuillage pour le toit, est particulièrement petite, quatre mètres par trois. Un homme seul y vit, aveugle. Je suis allé le visiter et il m'a offert deux bananes. Ces fruits ne semblent pas courant en cette saison, ce sont d'ailleurs les premières aperçues dans ce village. En partant j'ai "craqué", je lui ai glissé un billet de 20 000 kips dans la main. Il en était incroyablement ému. Il m'a alors parlé de "père" et de "mère". Je n'ai pas compris ce qu'il a voulu me dire mais je sais que les "esprits" des ancêtres qui, sans conteste, restent "habiter" les villages ont une place particulièrement importante aux yeux des Akhas. Alors va savoir… La piste qui m'a menée ici mesurerait donc au total environ 60 kilomètres, jusque Ban Chomsang où des chemins piétonniers doivent prendre le relais vers d'autres villages situés bien plus loin encore. Cette piste est de construction récente, six ou sept ans peut-être. Cela signifie qu'auparavant, vu le relief, peu important mais fortement accidenté de la région, ces villages étaient très enclavés, accessibles en peut-être quatre ou cinq jours de marche. Les premiers Akha sont arrivés au Laos il y a environ cent vingt ans, et d'autres encore depuis. Quelles expéditions cela a dû être à l'époque lors de leur arrivée, sans chemin tracé, sans jamais une vue dégagée. Sont-ils à l'origine arrivés avec du bétail ? des semences ? Et la première installation ? Se protéger des bêtes sauvages, défricher, semer, manger des racines en attendant la première récolte. Toutes les femmes et les jeunes filles sont en habit traditionnel, seule la mère de ma famille d'accueil porte un ticheurte sous sa première tunique. Les hommes et les enfants, non. Quelques anciens seulement ont conservés le pantalon typique, noir, court et ultra-large et la casquette "Mao", adoptée il y a probablement déjà quelques décennies. Quelques beaux bonnets de bébés également. Les pièces de monnaie utilisées ici en décoration sur les coiffes et les bustes des femmes ainsi que sur ces bonnets de bébés sont d'une diversité inouïe : des piastres indochinoises françaises vieilles d'un siècle, des bahts thaïlandais récents, de la monnaie lao qui n'a plus cours, mais aussi de très anciennes pièces chinoises, birmanes, thaïes, certaines probablement de valeurs mais souvent polies, usées jusqu'à l'âme, des pièces qui ont été portées sans doute par plusieurs générations. Dans ce village de Ban Moukhan, plusieurs jeunes enfants portent, attaché autour du cou, un petit sac de tissu cousu, d'environ un et demi ou deux centimètres de côté et contenant un à trois minuscules objets. Je ne parviens pas à me faire expliquer de quoi il s'agit. Lorsque je les interroge à ce sujet ils me désignent leurs cheveux mais les petits objets en question sont durs, solides, comme s'il s'agissait de petits cristaux. Mystère total à ce sujet, sans compter que c'est la toute première fois que j'observe cela. Depuis deux ans il a dû se produire une distribution ou une arrivée d'un stock massif de ticheurtes chinois très bas de gamme et comportant une inscription "Sweet Heart" et le dessin d'un cœur transpercé d'une flèche. On en voit partout chez les montagnards. Généralement, à l'image de celui de la mère de ma maison d'accueil, ils deviennent rapidement crasseux et déchirés. Les Yao ont choisis les roses, évidemment. Car, chez les montagnards, chez les Akhas plus qu'ailleurs, la saleté envahit tout, omniprésente, inévitable. Tout est poussiéreux, terreux plutôt. Encore, chez les Yao, les jeunes filles tachent de préserver leur vêtement mais ici c'est la terre, partout, sèche, la crasse. Les Akha semblent résignés vis-à-vis de cela, à moyen et à long terme il n'y a de toute façon rien à faire, la lutte est perdue d'avance. Plusieurs femmes vont un sein découvert, les plus jeunes mamans sont magnifiques. Pour les jeunes filles, les prêtes à marier, c'est assez troublant. Elles portent également la longue tunique noire mais leurs cheveux sont coupés courts et ils ne dépassent du bonnet que d'une longueur formant comme un étroit bandeau, comme si l'on voulait provisoirement les rendre moins attrayantes, du moins selon mes canons de beauté. Leurs visages prennent ainsi parfois un air un peu masculin. Les femmes Yao filaient le coton au rouet, les femmes Akha le filent à la toupie. La mèche de coton d'où est extrait le fil d'une main, la toupie qui permet de le vriller puis de le recevoir ensuite de l'autre. Elles élancent la toupie d'un geste rapide, en la faisant préalablement rouler contre leur cuisse qu'elles auront découverte durant une demi seconde, juste le temps de l'action. Elles peuvent filer le coton en position assise ou debout, en marchant, au moindre moment disponible de la journée. Devant plusieurs maisons, au dessus de la traditionnelle terrasse, simple plate-forme élevée sur pilotis qui sert au séchage du riz, au repos au soleil, etc., sont donc suspendues les longues bandes de tissu, de douze à dix-huit mètres de longueur, réalisées en coton entièrement filé et tissé à la main. Elles ont été teintes en ayant été plongées dans des bains de feuilles d'indigotier (l'arbre) macérées, plusieurs fois, tous les jours pendant environ un mois, jusqu'à obtenir cette couleur indigo, quasiment noire à la fin. J'aimerais acquérir un pantalon Akha mais je suis étonné du prix, 150 000 kips, 12, 5 euros, et ça ne semble presque pas négociable. C'est vrai qu'ils sont particulièrement élégants, de coupes très amples mais courts, et qu'ils nécessitent une bonne quantité d'étoffe de fabrication décrite juste précédemment. Maintenant que j'ai porté mon attention sur l'un d'eux, quelques femmes sont venues ce soir me proposer quelques fripes, un tison enflammé à la main. | |
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Ban Moukhan, jour 35, la maison Akha Troisième soirée à Ban Moukhan, je "mitraille" les jeunes filles en photo. Ça y est, elles adorent. J'espère seulement que les douteuses pellicules chinoises fonctionnent. Mais les fameux costumes de fête, ce n'est pas chez elles ; j'ai inversé, c'est chez les Akha Sheusheu. Les femmes travaillent dur. Les femmes Akha ont la maison et les champs, les hommes ont le village et la forêt. L'agriculture, le port des produits et de l'eau, la cuisine pour tous, hommes et animaux, la confection des vêtements, etc., c'est pour elles seules. Le seul moment disponible de la journée, l'instant vraiment libre, ce sont quelques dizaines de minutes, le soir, juste après le repas, dehors, dans l'obscurité, réunies par groupes de cinq à huit d'entre elles, généralement en filant le coton à la toupie et avec un enfant sur le dos. Elles, je n'ai pas le "droit" de les prendre en photo, surtout pendant ces instants privilégiés. Les très jeunes enfants ne sont absolument jamais laissés seuls, pas un seul instant, même pas pour dormir, en permanence portés sur le dos d'un/une enfant de peu d'années plus âgé(e)s, d'une femme ou d'un homme, en marchant, en jouant, en pêchant, en travaillant à diverses taches, en fauchant le riz, en cuisinant, en filant le coton ou en le tissant, en défrichant, etc. Les grand-mères surveillent et s'occupent généralement de ceux qui gambadent déjà s'ils n'ont pas accompagnés, en journée, les adultes aux champs. Hier j'ai aperçu un groupe de jeunes gens, dix filles et trois ou quatre garçons qui se rendaient à Ban Sone Taï vendre les quelques produits dont leurs hottes étaient chargées. Aller-retour dans la journée, cinquante kilomètres de marche. Plus aucune mobylette n'est passée depuis les deux aperçues avant-hier. Il risque alors pour moi de ne pas y avoir de visite vers Ban Chomsang, au bout de la piste, et le retour vers Ban Sone Taï se fera donc fort probablement à pieds, nus ou en tong donc. C'est décidé, je reste un troisième jour à Ban Moukhan. J'ai quand même ce matin donné 40 000 kips (3, 5 euros) au père pour les deux premières nuits passées chez lui car je craignais que cela ne devienne délicat comme situation. En effet jamais, sauf "accident" (pluies incessantes, etc.), je ne reste aussi longtemps dans un village et je ne sais jamais exactement ce que les villageois pensent de moi, quelles questions ils se posent au sujet de ma présence, de mes motivations. De toute façon, sans sandales, je ne peux plus marcher longtemps. Et pourquoi pas une quatrième journée à Ban Moukhan demain ? Les villageois voisins de ma maison m'ont adoptés. Du moins les adultes car depuis pourtant maintenant deux jours de présence ici, de jeunes fillettes ne m'approchent toujours pas à moins de trente mètres et pleurent si c'est moi qui le fais dans leur direction. Les chiens sont et restent particulièrement hargneux. Hier encore l'un d'eux est allé jusqu'à mordre l'extrémité de mon bâton et un autre mon sac alors que j'étais accroupi. Même lorsque c'est un voisin qui visite notre maison le soir, les chiens s'excitent, aboient à son approche. Ma famille est sympa. Les parents ne me harcèlent pas et, hôte étranger oblige, les trois jeunes filles de la maison en attirent quatre ou cinq autres tous les soirs. Puis des hommes viennent aussi, mais ma présence intimide encore certains. J'ai changé de tactique lors des conversations ayant rapport avec l'argent ; cela devenait résolument trop compliqué et ambigu de devoir toujours réduire, pour ne pas trop troubler les villageois, le montant des sommes qu'ils me demandaient d'annoncer pour telle ou telle chose. Je refuse désormais radicalement d'en parler, plus un seul prix d'annoncé. Ils n'insistent pas trop. L'intérieur d'une maison Akha est agréable. Une poutre au sol disposée dans le sens de la longueur la délimite en deux parties : un coté pour travailler, cuisiner, manger et un coté pour dormir, dans des boxs, fermés ou pas, et dans lesquels les paillasses sont disposés sur estrades de bambous aplatis, élevées à soixante ou quatre-vingt centimètres du sol. Cette estrade est elle aussi divisée en deux parties par une cloison à mi hauteur également faite de bambou ou alors de planches. D'un coté l'espace des femmes, de l'autre celui les hommes. Je dors souvent à coté d'une ou deux personnes mais cette fois mon estrade est pour moi tout seul. Une natte de feuillages, un matelas poussiéreux de quatre centimètres d'épaisseur et une vieille couette la meublent. Dans les maisons Akha, de même que dans celles de la majorité des autres groupes montagnards, il n'y a aucune fenêtre, jamais. En journée un peu de lumière filtre à travers l'ajourement des parois de bambou tressé et les deux portes si elles sont ouvertes mais c'est souvent la pénombre, voire l'obscurité le soir quand seule une mèche à pétrole, ou deux s'il y a du monde, ou encore la faible ampoule électrique si la petite turbine du torrent fonctionne, illumine un petit bout de l'intérieur. Les femmes accomplissent beaucoup de tâches dans la quasi obscurité. Pour une fois il n'y a presque pas de rongeurs à fureter dans la maison la nuit, c'est rare. En revanche il y a toujours les mêmes sons nocturnes, les étranges lancinants monologues du grand-père opiomane, les insectes de la forêt et, comme très souvent, deux oiseaux, distants, qui "dialoguent". Et, à partir, de cinq heures ou cinq heures trente le matin, comme dans tous les villages du Laos, c'est une chorale de coqs, incessantes, qui tous se répondent. Dans ma famille on ne fait que deux repas par jour, à huit heures et à dix-sept heures. Le premier jour, arrivé vers onze heures, j'ai été étonné de ne pas me voir proposer de nourriture jusqu'en fin d'après-midi. Mais peu importe d'autant que je ne produis plus d'efforts, à peine quelques brasses en milieu de journée, accompagné de ma horde de fidèles gamins. Bien qu'aujourd'hui j'envisage de me rendre dans les premiers champs, à une demi-heure seulement du village. Hier une "procession" de douze ou quatorze jeunes filles s'y sont rendues. Autant de longues tuniques noires, de bonnets et de hottes sur le dos. Je n'ai pas réussi à les photographier, traversant la rivière à gué, elles ont délibérément déjouées mon approche. Des photos comme celle-là on en rate mille par jour. Mais cette fois c'est la dernière ; à midi il ne me reste plus qu'une seule photo de disponible. Les deux pellicules chinoises y sont passées, trop vite. On se laisse trop facilement charmé, faut dire que c'est facile comme sujet. Hier soir c'étaient deux grand-mères, couchées côte à côte, en chien de fusil et du même coté, sur l'estrade, à fumer l'opium. Elles ont fermement refusées la photo, c'était sans appel possible. Ca y est, la dernière photo y est passée : une femme assise, de profil, mangeant une "patate", long tubercule fibreux. J'ai été idiot, le dernier cliché j'aurais dû le garder pour le coup de la sandale clouée de demain, les gamins auraient fièrement posés à coté. Les femmes travaillent donc beaucoup le coton. Je crois qu'il n'y a que les étapes de la culture et de la récolte de la plante que j'ai manqué. Les fleurs sont ensuite nettoyées, séchées puis égrenées, à l'aide d'un petit appareil de bois fabriqué par les hommes : elles sont insérées entre deux rouleaux tangents actionnés par manivelle et la graine, trop grosse pour s'y infiltrer à son tour s'en détache alors. La fibre obtenue, comme de la ouate, est ensuite battue à l'arc, pour être aérée et distendue, puis est modelée en fuseaux, en mèches de quinze centimètres de longueur desquelles seront extraits, à la toupie, les kilomètres de fil nécessaires. Les femmes disposent souvent de quelques-unes de ces mèches ainsi que de leur toupie dans un petit pot de bambou fixé à leur ceinture, elles peuvent ainsi filer le coton au moindre moment disponible. Puis composition des "liasses" de fil, selon plusieurs méthodes, avant l'installation laborieuse des fils de chaîne sur le très sommaire métier à tisser. Puis longues heures de tissage à la navette, puis teinture, puis découpe, puis broderies, ouf ! À part seulement parfois un peu le soir, les femmes Akha ne se réunissent pas pour broder. Les femmes Hmong, ce sont des heures entières ainsi à discuter et à rire, mais c'est vrai que les broderies Hmong sont d'une finesse et d'une qualité incomparables et nécessitent autrement plus d'heures de travail. Les femmes Akha se contentent de quelques rectangles ou bandeaux patchworkés cousus au niveau du buste ou sur les extrémités des manches, ouvrages relativement grossiers mais très colorés. Mais cela n'empêche pas, chez elles aussi chaque motif choisi a une signification particulière, disons spirituelle ou rituelle. Le tape-à-l'œil chez les Akha, c'est l'argent, le métal, les pièces de monnaies et les bijoux. Dans les lieux à dormir j'ai fais deux gaffes. Le premier soir, simplement pour m'assoupir un moment, je me suis couché en travers de ma natte. J'avais bien lu un jour quelque part, et au sujet d'un autre groupe ethnique, que lors du repos la tête devait toujours impérativement être orientée vers la paroi extérieure de la maison, mais rien de plus. Le père me l'a immédiatement fait remarquer et m'a invité à changer de position. Et aujourd'hui, dans une maison où je me suis invité (et où on a enfin mangé à midi !), l'on était assis avec le père du lieu autour du foyer des femmes et, par oubli total de ce fait, j'ai voulu me reposer sur une natte, la plus proche, sur celle des femmes donc par inadvertance. Les deux parents, terriblement gênés, se sont empressés de me faire déplacer. Dans les deux cas, ça avait l'air d'être assez grave comme gaffes. Les hommes ramènent du rotin de la forêt, des tiges bien rondes, solides mais flexibles, de deux à trois centimètres de diamètre, qui serviront d'armatures principales dans la fabrication des petits tabourets bas que tous utilisent. Je crois que ce sont les feuilles, en éventail, qui servent à la réalisation de certaines toitures des maisons mais je n'ai encore jamais vu la plante sur pied. Mais le bambou reste le matériau roi, pour fabriquer des paniers, des hottes et des boîtes, des enclos, des ponts et passerelles, des meubles, des cloisons, des rouets, des pièges à oiseaux ou à autres animaux, des outils, des instruments de musique, des tubes, des gouttières, des nattes, des pipes, des radeaux et tellement d'autres objets. Dans la rivière, qui compose ici un confortable bassin, on se baigne entre les buffles, dont parfois seuls les museaux et les yeux émergent de la surface de l'eau, et un pêcheur qui se tient à quelques mètres plus loin seulement, tendant son filet le long des berges. Il ne porte pas l'habituel petit panier à la taille et le premier poisson capturé, il le maintient dans sa bouche, la tête entre les dents. Le village de Ban Moukhan semble résolument récent. Même les cent vingt mètres de terrain incliné qui le séparent de la rivière viennent seulement récemment d'être défrichés car les troncs abattus gisants ne sont pas encore totalement secs. On peut supposer qu'un premier village se situait auparavant plus en altitude et qu'avec le tracé de la piste il ait été déplacé. Ça fait parti de la politique gouvernementale de rendre les tribus montagnardes plus accessibles, plus administrables, plus contrôlables. Alors on les incite à descendre des hauteurs, à se rapprocher de la civilisation, au bord des pistes. C'est alors plus facile de les "éduquer" et de contrôler leurs activités, celles de la culture du pavot à opium principalement. Mais ici encore, la plupart des villageois fumeurs d'opium se font discrets. Pourtant il suffit de se promener dans le village et de frôler les maisons pour, souvent, happer à coup sûr un filet de cette odeur caractéristique et non désagréable s'apparentant un peu à celle du caramel trop cuit. Rappelons que la production et la consommation de l'opium ne faisaient, traditionnellement, pas parties de la culture des montagnards, qu'ils soient Akha, Hmong, Yao, Hô, Sila, etc., c'est la colonisation qui a favorisée et encouragée ces phénomènes, économie obligeait… Je commence à considérer la perte de ma sandale comme une chance tellement l'endroit et les gens sont agréables. Sans l'événement je serais en effet certainement parti plus tôt pour rejoindre Ban Chomsang, au bout de la piste. La sandale restante, elle plaît énormément, on voudrait l'acquérir, ou plutôt l'obtenir, mais il en est hors de question avant mon départ. C'est dit, elle sera clouée sur un gros tronc mort enraciné dans le village, orientée sud car il ne faudra pas qu'elle pourrisse trop vite. Ça va être un bon test d'usure des bandes velcro tellement elles ne manqueront pas d'être manipulées par tous. J'ai déjà repéré un vieux marteau dans une maison, manque plus que deux gros clous. Je me demande comment les villageois vont réagir. Et puis il y a mon père d'accueil qui espère probablement que je la lui laisse. Allez, on va voir les champs. Un seul gamin m'accompagne. C'est seulement la deuxième fois, en plus de dix mois de Laos que des adultes autorisent un enfant seul à m'accompagner hors du village. La dernière fois c'était il y a un peu plus de quatre ans, chez les Lanten, où un gamin de onze ans m'avait guidé jusqu'au village suivant, à deux heures trente plus loin. Mais ici les premières cultures ne sont pas loin. À vingt minutes du village déjà, deux petites parcelles, de moins d'un hectare chacune mais irrigables. Et cela, ça compte énormément car ça veut dire deux ou même parfois jusqu'à trois récoltes par an alors que sur les pentes une seule récolte annuelle est possible, les rizières étant irriguées uniquement par les pluies de mousson. Vu trois serpents aux abords des champs. On s'arrête sous un abri de rizière, frêle cabane sur pilotis. Une famille, trois femmes, un homme et quatre jeunes enfants, y fait la pause repas. Le riz apporté est empaqueté dans de grandes feuilles autres que de bananier. Tout le reste, piment et légumes, est jeté pêle-mêle dans une demi tube de bambou, une auge de quatre-vingt centimètres de longueur par quinze de large. En tongs, c'est laborieux de se déplacer dans les rizières. Les passages ne sont que les étroits monticules de dix à quinze centimètres de large séparant les parcelles planes irriguées, passages souvent cachés par les hauts épis de riz, actuellement en cours de moisson. C'est là que l'on voit les serpents, ils cherchent un rayon de soleil. Les trois femmes fauchent, la fine serpette d'une main, les gerbes de l'autres, de longues tuniques noires et les lourds colliers d'argent sur fonds jaunes et roux des champs de riz mûrs. On fauche tout, le tri se fera plus tard. Les mauvaises herbes ce sont, entre autres, plusieurs variétés de papyrus. Je m'y suis attelé une demi-heure, c'est harassant, il faut confectionner de lourdes gerbes qui pèsent sur le bras. Sous un autre abri de rizière, mon jeune guide de treize ans se fabrique en moins de cinq minutes une pipe à eau en bambou vert et fume les quelques pincées du tabac jaune qu'il a pu chiper quelque part. La pipe est ensuite abandonnée sur le lieu, pour sûr qu'elle resservira de nombreuses fois à d'autres personnes de passage. Sur la petite terrasse d'un troisième abri de rizière, perché également sur pilotis et situé juste en face du nôtre, à cinquante mètres seulement, une femme, au soleil, réajuste sa lourde coiffe. On la rejoint trente minutes plus tard, elle n'a pas terminée. Elle dispose d'un petit miroir placé entre les jambes étendues, indispensable pour bien contrôler ce subtile agencement du couvre-chef féminin Akha. Des colliers de petites sphères et de cupules (demi-sphères) d'argent, d'autres de perles, quelques floches de laine, des pièces de monnaie, des chaînettes d'argent, un petit bandeau brodé, tout cela ajusté sur et autour de la petite structure verticale de bambou placée vers l'arrière de la tête et elle-même enrobée d'une pièce de tissu noir. Elle porte également quatre bracelets d'argent ciselé dont trois sur un même poignet. Elle est ravissante, plus de photo disponible, dommage. | |
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Ban Kioukho, jour 36, la culture du riz Hier soir, en revenant des champs avec le gamin, seules les deux jeunes filles étaient présentes dans la maison. Hors de question alors que j'y entre. Elles en sont d'ailleurs tout de suite sorties et ont fermées la porte, un peu inquiètes. Les parents (et la femme aussi donc, c'est assez étonnant) étaient invités chez des voisins, où l'on célébrait à nouveau un "pimay khao", un nouvel an du riz. Pas mal de nourriture, du chien, préparé selon trois manières. Un des plats est particulièrement bon. Même si dehors il fait encore jour, dans l'habituelle pénombre intérieure de la maison on lui distingue à peine une couleur rose, ou pourpre. C'est étonnant car je n'avais encore jamais aperçu d'épices chez les montagnards. Lorsque je me suis rendu compte que les morceaux de viande baignaient dans le sang cru de l'animal je me suis totalement désengagé du plat. Les hommes buvaient beaucoup mais je suis parvenu à m'éclipser assez rapidement, pouvant ainsi de plus profiter à l'extérieur de la fin du jour. La décision a été prise cette nuit : je quitterai Ban Moukhan au matin, après trois jours passés ici. Alors, départ très tôt, à 6h00, car il me faudrait cinq heures pour regagner Ban Sone Taï avec mes sandales, il m'en faudra une demi de plus avec mes tongs en mousse, et il ne s'agit pas de rater l'unique transport quotidien qui me ramènera vers le sud. Pas le temps de manger, je descend rapidement acheter trois bananes à l'aveugle, je les mangerai en chemin. Le coup de la sandale clouée, je n'ai pas eu le courage de le faire dans ces conditions, si tôt, dans la pénombre matinale, alors que certains dorment encore et que les femmes travaillent. Alors je l'ai lâchée un peu plus loin dans la rivière, à l'endroit exact où s'est produit l'événement, il y a quatre jours. Ça donne une chance à la paire et surtout ça ne provoque pas de convoitise dans le village. Quand aux tongs, elles tiennent finalement bon, à peine un échauffement à la plante du pied. Et puis, je ne sais si je l'ai dit mais l'autre jour un groupe de jeunes filles a fait ce trajet aller-retour dans la journée, dix heures de marche, cinquante kilomètres. Je n'ai plus vu aucune mobylette et je n'ai d'ailleurs croisé absolument personne sur le trajet. Si tôt le matin, dès que l'on a atteint le petit col, c'est assez joli les collines de forêt émergeantes des nappes de brumes. Vu un singe, ou un gibbon, de loin, haut perché sur un grand arbre et un de ces oiseaux à très longue paire de fines queues, comme des tiges dont seules les extrémités se terminent en plumes. Au bord de la piste, par deux fois, une pipe à eau de fabrication sommaire, placée verticalement au pied d'un arbre. Le bang, la pipe à eau en bambou, c'est partout en libre-service. Il n'y a en revanche que dans cette province de Phongsali que l'on s'en sert, influence de la Chine du Sud toute proche oblige. Arrivée à Ban Sone Taï, chez les Taï Lue, vingt minutes seulement avant le passage du minibus, parfois camion, quotidien, unique. Le coup des tongs finalement solides ça me revigore. Je peux encore me permettre de passer deux nuits dans les villages, avant le trajet de trois jours vers l'avion, et je compte alors bien en profiter jusqu'au bout. Arrivée à Boun Neua, petit bourg-carrefour, chef-lieu de district. Repas dans un des deux restaurants chinois, achat de lessive, puis départ à pied sur un chemin repéré il y a deux ans déjà. C'est sûr, il va vers des villages Akha, le premier étant annoncé à deux heures de marche. Il est déjà 15h00. Le départ du sentier se situe à trois kilomètres. J'arrête une mobylette, je déconcerte totalement le type mais il est d'accord car c'est bien payé : 15 000 kips pour me transporter en passager sur ces trois kilomètres. C'est illégal mais si on nous arrête c'est moi qui rémunérerai les policiers. Cinq heures trente de marche ce matin, une heure trente ce soir, ma meilleure journée, et en tongs encore. Mais là ça commence à pécher. Une des crevasses de mes plantes de pied (je ne sais pas si vous avez ça sous les pieds, mais moi oui, et depuis longtemps) s'est ouverte, profondément, sur quatre millimètres peut-être, jusqu'à la chair. Le pansement ne tient pas sur les passages boueux, très boueux. J'ai trouvé une nouvelle pellicule photo chez un chinois de Boun Neua. J'ai aussi acheté quelques gâteaux pour ma famille de ce soir mais ils sont périmés. Ça arrive souvent par ici, pour tous les aliments manufacturés, pour les médicaments aussi ; mais là c'est sérieux, les gâteaux ils sont tous mous, immangeables. La pellicule photo est étrange. L'appareil émet, en fonctionnement, un bruit encore nouveau mais surtout la capsule (je ne parle pas de la petite boîte en plastique noire d'emballage mais de la capsule même protégeant le film) est complètement usée, rayée, comme si elle avait déjà servie, et plus d'une fois. Arrivée à Ban Kioukho. L'habituelle première question fuse, plusieurs fois. "Paï phou dio ?", "Vas-tu seul ?". Le fait que l'on pourrait être plusieurs à arriver inopinément dans leur village semble effrayer tous les villageois. Une fois, il y a deux ans, à l'arrivée dans un village isolé de l'ethnie Hô, à cette habituelle question, je ne sais ce qui m'avait pris de répondre "Bô, bô, siip ha khûn paï !", "Non, non, quinze personnes arrivent !". Mon dieu, je ne recommencerai plus jamais cette mauvaise blague… Le soir, dans ce nouveau village de Ban Kioukho, je soigne ma petite mais douloureuse plaie au pied, puis c'est le défilé des soi-disant mais aussi des vrais malades qui tous me réclament du yàà, du médicament. Qui pour soigner la vue, qui une plaie ouverte au tibia, qui une douleur au ventre. Si j'explique que je ne connais pas la médecine et que je peux au mieux juste soulager un mal de tête (à l'aspirine), alors le malade du ventre devient subitement malade de la tête ; les Akha peuvent s'avérer exaspérants. Le père m'a réclamé de l'argent dès hier soir ; d'accord j'en ai et ils n'en ont pas, mais il y a la manière. Fâché, fatigué surtout après mes sept heures de marche en tongs, je suis alors allé me coucher, espérant aussi que tous devinent ainsi mon exaspération. Mais ce matin rebelote. Alors départ juste après le repas, à 8h00. Le prochain village n'est qu'à une heure, je prends mon temps, je m'arrête dans les champs. C'est actuellement la récolte du riz qui doit s'étaler sur quelques semaines en fonction de l'avancement du mûrissement des parcelles. Fauchage à la petite serpe, puis long battage des gerbes à la frappe, avec cette sorte de lourde canne de bois ressemblant à celles utilisées par les joueurs de hockey puis, à l'aide d'un grand éventail, ventage des grains de riz, étalés sur l'immense natte végétale, pour éliminer et chasser les aspérités, les déchets. Enfin, mise en sac puis stockage de ceux-ci dans les abris de rizière. Un à un ils seront ensuite transportés jusqu'au village, sur le dos des femmes et des jeunes, à l'aide d'une corde passant sous le sac puis autour du front du porteur, par le chemin boueux et glissant, escarpé. Puis le riz, sac après sac, sera à nouveau étalé sur les grandes nattes de feuillages tressés, disposées cette fois sur les petites terrasses accolées aux maisons, sur les plates-formes élevées sur pilotis, en plein soleil pour être parfaitement séché avant son stockage définitif dans les petits greniers, également construits sur pilotis et généralement tous regroupés à l'entrée des villages. Chaque jour, une des premières tâches de la journée des jeunes filles ou des femmes sera de pilonner le riz, pour séparer le grain du son. C'est à ce moment là, dans la semi obscurité matinale, que le village s'éveille vraiment, au son de ces pilons à balancier, actionnés au pied, qui commencent à faire entendre leurs martèlements les uns après les autres. Il ne reste alors plus qu'à vanner le riz pour chasser le son, près des poules qui guetteront les miettes perdues de grains cassés. La cuisson peut alors commencer. Voilà, ça c'était la fin du cycle, car il aurait préalablement fallu parler du long travail de défrichage et de préparation des parcelles, du labour à la pioche, de leur ensemencement et de leur entretien durant la croissance des épis, du sarclage, toutes ces étapes exécutées manuellement, à l'unique force des bras et à l'aide de très rudimentaires outils. Dur labeur. | |
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Ban Nangoy Kho, jour 37, la veillée funèbre Une deuxième crevasse, sur l'autre pied cette fois, fragilisé lui aussi par les sept heures de marche en tong, s'est ouverte à son tour, là où la semelle est la plus tassée, là où il n'y a plus que quatre ou cinq millimètres d'épaisseurs de mousse. Arrivée à Ban Nangoy Kho, deuxième village Akha de cette toute dernière balade. J'ai choisi, pour m'accueillir, la plus grande maison, une des plus grandes jamais vu chez des Akha. Ici presque toutes sont élevées sur pilotis, peut-être trente-cinq d'entre eux, de vingt centimètres de section, sont nécessaires pour supporter celle-ci. Mais une maison Akha étant presque toujours inévitablement construite sur une pente, souvent l'un des pans affleure le sol et l'autre seulement repose sur pilotis, pour compenser l'inclinaison du terrain et afin de disposer d'un plancher plat à l'intérieur. Très grande maison donc, trente mètres de longueur environ, une seule pièce, aucune porte intérieure, seuls un simple rideau isole le "placard" à dormir des femmes et une demi cloison délimite l'espace à dormir des hommes qui ici, étrange, n'est pas élevé sur estrade, les nattes sont directement jetées sur le sol. Au plafond sont suspendus des centaines d'épis de maïs et une mezzanine cloisonnée en est remplie jusqu'au haut des parois, je doute sérieusement de la parfaite solidité de la structure. Le grand-père est décédé, l'étrange cercueil gît dans un coin mais je ne parviens pas à savoir depuis combien de temps a eu lieu le décès. On me dit onze jours mais ce serait quand même étonnant, à moins que le corps n'y soit plus et que la présence du cercueil n'ait qu'une signification symbolique. De plus, n'ayant pas souvent été confronté à la mort dans les villages montagnards, je ne sais pas trop jusqu'où je peux me permettre de questionner les villageois à ce sujet alors, dans le doute, je m'abstiens. La majeure partie des femmes sont aux champs, les hommes boivent du lao-lao dans la maison. À 11h00, ils sont déjà bien éméchés. À tour de rôle ils me tiennent de longs discours incompréhensibles et postillonnants. Mais l'avantage d'un tel événement c'est qu'il y a de la viande à manger, beaucoup, du porc et du poulet. Par contre, depuis mon abus d'il y a quelques jours chez les Yao, j'ai arrêté le lao-lao. Le premier verre, c'est tout, car celui-là n'est pas refusable, ce n'est même pas la peine d'essayer de lutter. Et puis un type a psalmodié quelque chose pendant trente minutes mais l'agitation ambiante et les conversations n'ont pas cessées pour autant. Toute l'après-midi une assemblée de huit à quinze hommes a occupée la maison, en compagnie du cercueil et du lao-lao. On mange bien, c'est gras, je me refais une santé. Ce soir les hommes ont cuit la viande, sur leur foyer, puis ils y sont à nouveau réunis, en cercle, pour plusieurs heures car on a mangé très tôt, vers 17h00. Les foyers de cuisson, dans les maisons sur pilotis en bois, ce sont des rectangles de terre suspendus, au niveau exact du plancher ou légèrement plus haut, des rectangles variant de un mètre cinquante à deux mètres de largeur par deux ou trois mètres de longueur. Puis y sont déposés de simples trépieds en fer ou trois grosses pierre pour supporter les woks. Dans les plus grandes maisons il s'y trouve parfois aussi un foyer-four, élevé en terre également. Les woks, ronds, varient de cinquante centimètres à un mètre trente de diamètre. Le plus grand, en fonte, sert à la cuisson de la nourriture des cochons et à préparer les grands repas de fête. Veillée animée et arrosée près du cercueil. Il y a six pipes à eau en circulation, que les hommes se repassent en continu, dont deux sont particulièrement volumineuses. Les hommes fument, énormément. La pipe à eau, le bang, on l'a dit, c'est dans la province de Phongsali uniquement. Ailleurs, chez les montagnards également, le tabac de production locale, pour être fumé, est généralement roulé dans des pages de cahiers d'écoliers usagés. Les grossières cigarettes laissent alors apparaître les lignes d'écriture à l'encre. Plus tard en soirée, avec gestes, la femme me propose le massage Akha, enfin les hommes plutôt, indirectement, car j'ai bien vu que ce sont en effet eux qui l'y ont auparavant encouragée. Et puis ce serait totalement inimaginable qu'elle prenne elle-même une telle initiative. Il n'est en aucun cas question d'argent. Elle, les deux jeunes filles puis la fillette de sept ans, sous les ordres de sa mère, s'y attellent. Toutes s'agenouillent alors autour de la couchette ou je suis invité à m'allonger et pèsent de tout leur poids, par l'intermédiaire de leurs bras tendus, sur mes jambes, mes bras, mon dos. La tête coiffée relevée, les hanches cambrées, la jolie femme a des allures de sphinx. La fillette a très sérieusement accomplit la tâche sur mon bras gauche, là au moins ça n'a pas été douloureux ! D'autres fois, les derniers jours par exemple à Ban Moukhan c'était, durant ces séances, l'hystérie folle, les fous rires incontrôlables, maladifs. Le costume des femmes Sheusheu se compose de trois éléments majeurs : la coiffe pour la tête et, pour le corps, une première tunique se terminant en très large pantalon court, puis une "robe", légèrement resserrée à la taille, valorisant très subtilement les hanches. Leurs coiffes leur donne par contre un peu parfois une allure ecclésiastique. Celles-ci sont parées, de part et d'autre des yeux, de quelques courtes chaînettes d'argent et pièces de monnaie, le plus souvent les grosses piastres indochinoises françaises en argent, vieilles de cent ans. Seuls deux volets de cheveux retombant sur les tempes sont visibles, encadrant très joliment le regard. C'est ici les surprenants costumes de fêtes à pompons rouges mais en une seule journée je ne parviendrai pas à convaincre les jeunes filles de le porter pour une photo, sans compter qu'avec le macchabée tout proche, ce serait peut-être totalement déplacé comme requête. Le nombre de pièces et de chaînettes d'argent ornant les coiffes des femmes Akha diminue au fil des années pour, à un âge avancé, lorsqu'elles deviennent grand-mères, ne plus subsister seulement que deux ou trois d'entre elles et la structure de bambou enrobée d'étoffe de coton noir ; les mères les ont progressivement léguées à leurs filles, tout au long de leur croissance. La piastre indochinoise, c'est vingt-sept grammes d'argent pur, une belle pièce de quatre centimètres de diamètre, généralement datée entre 1860 et 1920 ; il en existe aussi de plus petites, de 20 et de 50 cents. Jusqu'au début des années 1990, dans leurs échanges commerciaux, les Akha la préféraient même à la monnaie laotienne en cours et l'opium vendu, ils se le faisaient payer en petits lingots d'argent brut, de deux cent grammes environ ; cette monnaie d'échange là, elle doit d'ailleurs encore être utilisée de nos jours par plusieurs groupes montagnards producteurs de pavot à opium car c'est sur les petits marchés de la province de Xieng Khouang que l'on peut encore assez souvent apercevoir des femmes Hmong venir en vendre un ou deux à un orfèvre. Au sujet des piastres indochinoises il a dû, à une certaine époque, exister une sorte de marché parallèle car il y a quelques années j'ai acquis, dans un village, une étonnante pièce : très maladroitement fondue, l'une face est frappée "République française" alors que sur l'autre c'est "Républica Mexicana"… De plus l'argent utilisé est de très mauvaise qualité car lorsqu'on la fait tinter, tenue en équilibre sur un doigt, le son produit offre une résonance qui dure moins longtemps qu'avec une vraie pièce. Les rares fois ou des femmes Akha veulent m'adresser la parole, lorsque cela les démange de me poser une question précise, elles s'adressent d'abord, et dans leur dialecte, à un homme comme interprète. J'ai l'impression qu'elles ne parlent pas un traître mot de lao. Ce qui a vraiment changé dans les campagnes en deux ans, on l'a déjà dit, c'est l'offensive de la tôle ondulée légère. Ici la moitié des habitations en sont couvertes. Tout le reste restant néanmoins de poutres et de planches sciées à la main et de cloisons de bambou aplati puis tressé. À Ban Sone Taï par exemple, le village Taï Lue qui a un peu été le carrefour de mes balades de ces quinze derniers jours, il y a deux ans j'y fus frustré, ne m'y arrêtant pas, de ne pouvoir photographier cette mer de toits de chaume. Les villages Taï Lue sont en effet bâti sur des terrains plats et les retombées des toitures des maisons voisines, tellement proches, se touchent presque, formant comme des allées couvertes à l'intérieur du village. Vu de haut c'est beau, d'autant plus que généralement les premières rizières sont quasiment accolées au village. Et bien maintenant à Ban Sone Taï les deux tiers des maisons sont équipées de tôles, ce n'est plus photogénique. La veillée funèbre se poursuit, d'autres hommes sont arrivés. La fameuse pellicule photo chinoise usée promettait trente-six poses, je n'en ai eu droit qu'à vingt-huit… C'est dommage car je viens de réussir à m'extraire de la proximité de l'haleine volatile des trente-cinq paysans pour rejoindre le foyer des femmes où sept d'entre elles sont réunies. L'une, avec ses ongles, en épile une autre sur les joues. La plus jeune coud, puis il y a aussi une autre femme qui brode. La jeune fille travaille sur une veste, elle en est à y coudre sa vingt-troisième pièce d'argent et il doit encore en manquer cinq ou six, ce sont les habituelles piastres et également d'autres anciennes monnaies chinoises de la même dimension mais je sais que pour ces dernières le métal n'est pas aussi pur. Un homme chante, c'est plutôt joli comme mélodie ; ça rigole, il improvise, en partie. On sert des verres d'eau bouillie avec des écorces et des herbes. Deux bouilloires n'auront jamais le même goût. C'est ma toute dernière soirée possible en compagnie des montagnards avant la descente de trois jours vers le sud. Pour le coup ça fait un peu drôle d'être avec un mort, mais l'ambiance est gaie. Je me débarrasse même de quelques objets pour les plus jeunes enfants de la maison : mon sifflet de secours en acier pour le garçon, un bout de cordelette d'alpinisme aux couleurs brillantes et quelques épingles de nourrice pour les fillettes. Les femmes ont alors convoitées d'autres sifflets, pour elles, et des épingles de nourrice également. Elles adorent en effet parer leurs coiffures d'objets intrus à condition qu'ils aient l'aspect métallique blanc brillant, comme l'argent, …ou l'inox par exemple. Ainsi un jour j'ai vu une femme qui y avait inclue quatre petits coupe-ongles hors d'usage dont il manquait les leviers. On y aperçoit aussi parfois deux ou trois petites clés de cadenas. La cordelette aux couleurs brillantes, elle est tout de suite devenue ceinture. C'est idiot, j'ai oublié de rapporter de France quelques pièces indonésiennes de cent rupiahs. Elles sont jolies, j'en avais autrefois collecté une ou deux centaines spécialement pour ce genre d'occasion, pour les Akha, les femmes les adoreraient. C'est sûr que dans les villages il serait même possible de tout payer avec ça, avec ces pièces de quasiment aucune valeur monétaire. Entre les pièces de monnaie et les cupules, les petites chaînettes à l'avant et la plus volumineuse à l'arrière, une femme Akha Seusheu ou Akha Nonrheu âgée d'environ trente ans doit porter, en permanence sur la tête, pas loin d'un kilo d'argent, huit cent grammes peut-être décorant sa coiffe. Les très rares fois où l'on peut les contempler tête nue c'est, comme l'autre jour dans l'abri de rizière à Ban Moukhan lorsque, très lentement, elles se recoiffent. En dehors de ces instants, elles ne doivent les quitter que la nuit, mais ça on ne peut (malheureusement) pas y assister. Je suspecte les femmes de renfermer dans leurs "chambres", dans quelques petits coffres en bois, vieilles hottes et paniers fermés réalisés en bambou tressé, les trésors : les très vieux bijoux et autres objets d'apparat, les anciennes pipes à opium ouvragées, les costumes de fêtes et certainement plusieurs autres antiquités et objets insolites ; tout cela bien protégé car dans la chambre des femmes, seules celles de la maison peuvent y pénétrer alors que dans celles des hommes, tous les garçons de passage ont le droit de s'y assoupir, à tous moments de la journée. Ici ce soir, à propos du décès, j'ai pu apprendre qu'il allait se passer quelque chose d'important dans cinq jours, exactement celui de mon vol de retour vers la France. Peut-être l'inhumation, ou simulée si le corps est déjà ailleurs mais je ne connais rien au sujet des cérémonies mortuaires des montagnards. En tout cas, je les suspecte de faire la bringue depuis déjà plusieurs jours parce qu'il y a de déposés dans un coin plusieurs dizaines de verres et godets terreux en plastique, un fût de cinquante litres et deux jerricans de lao-lao, ceux-ci déjà sérieusement entamés. Le lao-lao, c'est peut-être comparable à une bonne vodka paysanne de là-bas ; fraîchement distillé, ça atteint les quatre-vingt degrés. Il me reste exactement 280 000 kips soit 23 euros et, merci le calendrier, vendredi soir, durant le long trajet de retour vers la capitale, je vais arriver à Oudomxaï trop tardivement pour profiter de l'ouverture de la banque. Il ne me reste plus de dollars, la seule devise qui était changeable au noir. Donc pas de change possible avant Luang Prabang, dans trois ou quatre jours. Je ne peux donc me permettre aucun extra d'ici là, il faudra même que je négocie la chambre demain soir puis à Oudomxaï le jour suivant. Et puis je mangerai sur les marchés, pour moins d'un euro. Le transport par contre, ce ne sera pas négociable, c'est toujours prix fixe, et c'est cela qui va rapidement vider ma petite fortune. | |
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Boun Neua, jour 38, la préparation des obsèques Ce matin, toujours près du macchabée, un autre cochon est tué. On baffre. À 5h00 les trois foyers étaient déjà allumés et une heure plus tard deux femmes voisines arrivaient, croulant sous leurs hottes chargées de riz, dans deux de ces troncs de bois évidés et noircis qui servent à le cuire. Puis un homme a accompli un rite étonnant, jamais aperçu, un peu ragoûtant surtout à cette heure matinale. À l'intérieur de la maison, un panier contenant une couvée de très jeunes poussins est suspendu à un poteau. Dans l'indifférence générale, l'homme en a prélevé un qu'il a immédiatement et assez violemment, pour le tuer, projeté à terre, puis dans une gamelle d'eau bouillante et enfin sur les braises du foyer des hommes. Après rapide plumage et découpe à la machette, sur le sol et sans en perdre un seul morceau, il en a confectionné une petite brochette, la tête du volatile ayant la taille d'une bille. Rapide cuisson sur le foyer des hommes puis ceux de la famille proche du défunt l'ont mangé. L'on m'a expliqué que ce rituel se reproduisait tous les jours durant ces festivités mortuaires. Durant chaque repas les nombreux chiens sont autorisés à entrer dans la maison, pour se disputer les restes crachés au sol par tous. Ils nous passent entre les jambes, ils reçoivent quelques coups de pieds. Ça y est, les Akha m'énervent. Après les trois petits cadeaux d'hier soir (le sifflet, la cordelette et les épingles de nourrice) et depuis qu'ils m'ont vu ce matin absorber un quart de comprimé de vitamine C, ils me "tannent" pour l'obtention de quelque chose, d'un objet quelconque. Hier j'avais aussi déposé un de mes tout derniers billets d'un dollar américain en offrande sur le cercueil, cela leur a vraiment fait plaisir mais ce matin ils m'en réclament un deuxième, pour équilibrer la décoration... Ils voudraient obtenir mon short troué, mon crayon, etc. Je fais semblant de m'énerver un peu, j'envoie paître deux ou trois d'entre eux puis alors ils se calment. Il est 9h00, le "psalmodieur" d'hier soir, un Dzoema, un chef, s'est installé seul à l'extérieur, juste devant la maison, avec à portée de main un flacon de lao-lao, une bouilloire d'eau et des cigarettes, il ne porte aucun accoutrement particulier. Avec d'autres hommes, on se tient accroupi, légèrement à distance, à quelques mètres de lui. Le Dzoema se remet à psalmodier des paroles, en continu, sans aucune interruption, mais cette fois c'est plus chantant qu'hier. Ça n'empêche pas tous les autres hommes de continuer à converser entre eux, les femmes de vaquer à leurs activités et les enfants de jouer bruyamment à proximité. J'apprends qu'après demain il y aura énormément de monde ici, relativement au décès, apparemment plus de cent personnes, nombre d'entre elles arriveront des deux autres villages Akha environnants, les plus proches. Peut-être est-ce ce jour-là, en prévision de la probable inhumation ou incinération du corps annoncée dans cinq jours, qu'ils vont élever un de ces étranges et imposants tombeaux déjà aperçus à deux ou trois reprises à proximité de villages Akha, dans des fourrés spécialement défrichés pour l'occasion. Ce devaient être ces fois-là des personnalités importantes car des buffles, dont les crânes ornaient les tombeaux, avaient été sacrifiés. Pour sûr que c'est dommage de ne pouvoir assister à tous ces événements, la faute au calendrier. De nouveaux préparatifs ont lieu, on fabrique des tubes de stockage tout neufs en bambou, dont les parois sont amincies pour les alléger, tout se fait à la machette, admirablement manipulée. Un des types n'a pas désenivré depuis hier, quand déjà il me harcelait avec la même phrase, totalement incompréhensible et répétée, rabâchée, postillonnée cent fois. Les autres le plaisantent pour qu'il me fiche la paix mais je crois que c'est peine perdue. Même les femmes lui font des remontrances, mais je crois qu'il a un problème mental. Un autre tube de bambou semble en voie de devenir instrument de musique quelconque car on teste sa sonorité au fur et à mesure de sa taille. J'ai aussi remarqué que ce matin quatre ou cinq jeunes filles ont déballées puis lavées leurs costumes d'apparat. Les festivités que je vais rater risquent d'être colorées. Enfin bon, il faut partir, c'était la dernière nuit possible dans les villages, la dernière pour laquelle je n'avais pas à demander le prix de la chambre. Hormis les deux d'entre elles passées il y a trois ou quatre semaines à Ban Likna et à Phongsali, toutes les nuitées auront eu lieues, depuis trente-quatre jours exactement, chez l'habitant. Que de villages traversés, que de maisons visitées, heureux bilan. J'avais décidé de partir seulement après la fin du "chant" du Dzoema mais, à 10h30, après maintenant une heure trente, il ne s'est pas encore arrêté. Je vais laisser 25 000 kips à la famille, soit un peu plus de deux euros, parce qu'avec le dollar et les cadeaux d'hier soir c'est honnête et qu'il faut désormais aussi que j'économise un peu en prévision du trajet de deux jours vers Luang Prabang où là seulement je pourrai changer mes euros. Pour l'instant, pour le retour à pied vers Boun Neua, j'emprunte un autre chemin que pour l'aller, un nouvel itinéraire que les villageois m'ont indiqués, du moins pour les premiers kilomètres. Pour venir jusqu'ici il y a deux jours, le chemin était boueux mais facile. J'ai d'abord longé la périphérie de la petite plaine de Boun Neua avant de monter d'un coup vers la crête. Le nouveau chemin de retour qui semble pourtant être plus direct qui, je l'imaginais, allait donc être plus court s'avère facile mais finalement très long. Trois heures de marche dans les collines de forêt et de rizières qu'il faut sans cesse contourner puis, s'étalant sur des dizaines d'entre elles, pendant une heure, une importante plantation de canne à sucre à traverser avant de plonger à nouveau dans la plaine de Boun Neua. Des détours énormes, quatre heures trente de marche au total. Les deux pansements soignés que je me suis fait hier soir aux pieds ont bien tenus le coup, bien colmatés qu'ils sont, mais les plaies m'ont sérieusement fait souffrir. Même si, pour économie, ce matin je m'étais interdis d'essayer de terminer le trajet en mobylette si j'en croisais une, je l'aurais néanmoins finalement fait si l'occasion s'était présentée. Mais, une fois de plus, je n'ai rencontré personne sur le chemin. Sur la deuxième moitié du parcours les douleurs, intenses, m'obligeaient même à déformer ma démarche, du coup j'ai aussi mal sur les bords extérieurs des pieds et aux chevilles. Forêt jolie mais sans plus, faut dire qu'il y a de quoi être blasé après tout ce que j'ai vu depuis maintenant plus d'un mois passé dans la région : les grandioses paysages des environs de Ban Likna, la plongée dans le royaume vert Yao et le séjour chez les Akha de Ban Moukhan. Bref, les pieds et les tongs en mousse, ils n'iront pas plus loin pour quelques journées, les trois prochaines d'entre elles se passeront de toute manière en bus, ça les soulagera. Nuit en pension chinoise à Boun Neua car l'unique départ quotidien pour Oudomxaï a lieu le matin à 9h00. Chambre négociée 8000 kips, 67 centimes d'euros. Là je suis assez fier de mon coup parce que des chambres accessibles à ce prix au Laos, il ne doit plus en exister beaucoup, et là c'est chez des chinois en plus… Le trajet du retour devrait nécessiter trois pleines journées mais je m'en suis laissé une de plus de sécurité, au cas où un problème quelconque surviendrait et me retiendrait quelque part. Je choisirai alors, si tout se passe finalement bien, de la passer à Luang Prabang ou à Vientiane, pour l'achat des souvenirs, où l'on peut dénicher mille trésors dans les boutiques et sur les marchés touristiques. Et puis j'y verrai un bout du million de touristes annuels au Laos. Ce ne sera pas désagréable car à ce jour ça en fait exactement trente-cinq que je n'ai pas croisé un seul congénère. | |
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Oudomxaï, jour 39, le bordel chinois Trajet en minibus de Boun Neua à Oudomxaï, 160 kilomètres parcourus en dix heures vingt exactement mais un sérieux problème technique nous a retenu pendant deux heures, à mi parcours, en pleine campagne. Après un énorme choc, provoqué par le passage dans un nid-de-poule plus profond que les autres, c'est tout l'essieu arrière du véhicule qui s'est déplacé, ou quelque chose comme ça. Il a alors fallu étayer le bus, pour le maintenir suffisamment surélevé pendant les réparations, avec de grosses pierres et deux troncs d'arbres moyens que des hommes ont abattus à la machette. Puis, sur la route chaotique de terre et de cailloux, c'est toujours le même cycle : accélération pendant dix ou quinze secondes jusqu'à atteindre une vitesse de 40 ou 50 km/h puis décélération brusque pour "encaisser" le prochain nid-de-poule et laisser le nuage de poussières produit envahir le véhicule. Nausée. Un minibus lao, c'est un minibus coréen ou thaïlandais recyclé. C'est prévu pour accueillir vingt-sept passagers mais ça peut en contenir le double. Il ne s'y trouve qu'un seul et très étroit rayonnage pour ranger les bagages. Les universels et nombreux sacs de marchandises en nylon tressé que presque tous transportent ne s'y logent pas, on se les cale alors entre les jambes. Nuit à Oudomxaï, dans une pension-bordel chinois. C'est immonde, glauque et bruyant, mais pas cher, 15 000 kips, 1, 2 euros. Les filles ont un aspect physique déplorable. Agées probablement entre seize et vingt-trois ans, elles ont déjà subies, ça se voit. Ce sont des filles "louées" à des familles paysannes pauvres, souvent de l'est, de la province de Sam Neua. Ici c'est sûr, il y a de la drogue en circulation, et pas de l'opium, du Ya-baa certainement, la moins cher et la plus terrible de toutes, ça se lit sur les visages. | |
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Vientiane, jour 41, le transport sécurisé Levé à 5h00, puis transport en tuk-tuk, petit véhicule ouvert à trois roues qui sert ici de taxi, vers la petite gare de bus. Cette heure matinale, c'est pile celle de l'aumône quotidienne des nuées de moines et moinillons, vêtus de robes safran et portant leur obole à riz en bandoulière, qui vont silencieusement, en de nombreuses processions, à travers la ville en quête de leur nourriture quotidienne que leur accordent les fidèles, agenouillés le long des rues. Vroum vroum de Luang Prabang à Vientiane, 380 kilomètres effectués en douze heures. Les virages se succèdent, indéfiniment, encore plus nombreux que les deux jours précédents, des femmes vomissent, la routine. Il y a encore toujours un type armé, civil, qui escorte les bus empruntant cette fameuse route n° 13 reliant Luang Prabang à Vientiane, la kalachnikov à crosse repliable portée ostensiblement en bandoulière pour dissuader toutes attaques des rebelles Hmong. Depuis que cette mesure a été prise, il y a peut-être trois ou quatre ans, je crois que plus une seule embuscade n'a eue lieue sur ce trajet. Ailleurs aussi dans le pays, sur d'autres itinéraires, des transports sont escortés, mais les armes se font généralement plus discrètes, cachées sous une banquette ou sous une bâche. | |
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Re: [321] Province de Pongsaly (nord du Laos): 34 jours de balades seul à la rencontre des minorités ethniques
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28 novembre 2006 à 5:48
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Re: [321] Province de Pongsaly (nord du Laos): 34 jours de balades seul à la rencontre des minorités ethniques
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29 novembre 2006 à 7:43
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Re: [ABCD] Province de Pongsaly (nord du Laos): 34 jours de balades seul à la rencontre des minorités ethniques
(en réponse à...)

29 novembre 2006 à 7:50
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