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. NORD LAOS, 2006, au coeur de la province de Phongsaly 34 jours de balades, seul, à la rencontre des minorités ethniques montagnardes Septembre et octobre 2006 . . . Le récit ci-dessous résume un séjour de 42 journées passées au Laos en 2006 avec principalement 34 d'entre elles de balades, seul, sans guide, dans les montagnes de la province septentrionale de Phongsaly, à la rencontre des minorités ethniques qui y vivent : les Akha Eupa, les Akha Pouli, les Moutchi, les Posang, les Khamu, les Hmong, les Yao, les Taï Lue, les Akha Sheusheu et les Akha Nonrheu. À part deux d'entre elles, toutes les nuitées de ces 34 journées se sont déroulées chez l'habitant. (Un an plus tard, en 2007, j'étais de retour dans la province, pour me diriger cette fois vers ses extrêmes confins. Ce furent à cette occasion, pour ce second périple, 40 journées de balades, à nouveau seul et sans guide, et toutes les nuits passées chez l'habitant, dans les montagnes. Ce second récit est sans conteste plus complet, plus précis et plus abouti que celui présenté ci-dessous, il est disponible > ICI.) . . . Je peux envoyer une version Word et/ou PDF du texte ci-dessous sur demande. Cela représente environ 50 pages Word (non mises en page). . . . Au programme : Jour 1 et 2, la capitale désuète Jour 3 et 4, la route du nord Jour 5, l'éducation des montagnards Jour 6, les foyers de cuisson Jour 7, l'enfant seul en forêt Jour 8, l'alcool de riz Jour 9, les femmes inaccessibles Jour 10, la vénalité des Posang Jour 11, la diversité ethnique Jour 12, le chamanisme Hmong Jour 13, la maison Hmong Jour 14, la consommation d'insectes Jour 15, l'opiomane excessif Jour 16, les drogues chimiques Jour 17, la compagnie policière Jour 18, le commerce improvisé Jour 19, l'entrée du pays Yao Jour 20, le bonnet Yao Jour 21, le chemin du village Jour 22, la sauvagerie animale Jour 23, les acheteurs d'opium Jour 24, les "idiots" de village Jour 25, l'intimité des montagnards Jour 26, les vautours de forêt Jour 27, encore un peu d'animalerie Jour 28, la rivière infranchissable Jour 29, la fin du pays Yao Jour 30, deux ans après Jour 31, la maison-cabane Jour 32, les petites bêtes Jour 33, les points d'eau Jour 34, le filage du coton Jour 35, la maison Akha Jour 36, la culture du riz Jour 37, la veillée funèbre Jour 38, la préparation des obsèques Jour 39, le bordel chinois Jour 40, le mariage mixte Jour 41, le transport sécurisé Jour 42, 30 octobre 2006 phongsali pongsaly pongsali pong saly pong sali phong saly phong sali ou tay outay ou-tay u-tay u tay ouneu ou neua ouneua phy den diu phi den diu phou den din phu den din | |
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Vientiane, jour 1 et 2, la capitale désuète En cinq ans, dans la capitale du Laos, quasiment rien n'a changé… bla bla bla. Oudomxaï et Luang Prabang, jour 3 et 4, la route du nord Doucement, on se remet des chocs temporel, alimentaire (physiologique) et climatique. Comme d'habitude ça secoue un peu au début puis cela va mieux ensuite mais on surveille les rechutes. En route vers l'extrême nord, trois journées de bus seront nécessaires. Jusqu'à Oudomxaï la route est d'un état correct mais est très sinueuse, en permanence. Lenteur, moins de 35 km/h de moyenne. Hier, entre Vientiane et Luang Prabang, aperçu deux accidents, deux macchabées. Le premier, c'était une collision entre deux 4x4, les conducteurs ne savent pas appréhender les virages. Pour le deuxième on n'a pas aperçu le véhicule car il était au fond du ravin. Une quarantaine d'hommes, des Hmong, se tenaient accroupis, silencieux, à distance du corps, recouvert de chiffons maculés de sang. Probablement un paysan d'un village proche. Une seule nuit à Luang Prabang, l'ex-capitale royale du pays. S'y visitent des dizaines d'anciens temples bouddhistes très préservés et encore en activités. Une ville très touristique, la plus touristique du pays. Le Laos c'est un million de touristes par an pour cinq millions d'habitants. Deuxième journée de bus jusqu'à Oudomxaï. Là nous ne sommes déjà plus que six ou sept touristes. Demain soir, encore plus au nord, dans mes montagnes de la province de Phongsaly, c'est certain, il n'y aura plus personne. | |
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Ban Phanasa, jour 5, l'éducation des montagnards Après Oudomxaï, c'est là que l'histoire commence vraiment. Les possibilités de balades, à ce jour totalement inexploitées, sont inouïes dans la région. Grâce aux départs de quelques pistes secondaires et de chemins repérés autrefois entre Oudomxaï et Phongsaly, il est possible maintenant de pénétrer dans le cœur de la région. La province de Phongsaly, la plus septentrionale du Laos, "au bout du nord". Hier rapidement la petite route de campagne est devenue une simple piste carrossable de terre et de cailloux. Puis, alors que l'après-midi était déjà bien entamée, j'ai demandé au chauffeur de me déposer, en pleine campagne, à l'intersection d'une petite piste secondaire, située à quelques kilomètres après le petit village de Ban Pènsa. Ce village, j'avais bien fait de le noter autrefois comme repère car, malgré tout, j'ai eu du mal à expliquer mon idée au chauffeur. Il m'y a quand même finalement déposé, en face du départ de piste, à la stupeur générale des passagers, nombreux à essayer de me questionner sur mes intentions futures, et lui-même insistant fortement pour que je poursuive le trajet, au moins jusqu'au prochain bourg-étape, vers lequel j'avais payé la totalité du trajet. Car ce n'était même pas la peine d'essayer ce matin, au départ d'Oudomxaï, d'indiquer mon lieu d'arrêt prévu, c'eût été peine perdue. Cette piste, qu'aucun transport ne sillonne pour l'instant, devrait rejoindre la rivière Nam Ou, située à soixante kilomètres peut-être, ou plus. La région honore rapidement ses promesses : à douze kilomètres seulement c'est déjà un premier village, de population Akha. C'est toujours une impression forte éprouvée à l'entrée de ces lieux, sommaires hameaux isolés, construits de bois et de bambou presqu'exclusivement. De plus, celui-là, c'est le tout premier traversé de ce séjour, alors pour le coup c'est jambes en sauce et chauve-souris dans les cheveux ! Je m'en aperçois dès avant d'effectuer les derniers deux cent mètres en leur direction : les villageois sont déjà inquiets, à ma seule vue. La femme qui se reposait, assise au soleil, en face de sa maison, la toute première située un peu à l'extérieur avant la réelle entrée du village, y fuit rapidement s'y cacher, s'y enfermer, mais c'est vrai qu'elle semblait s'y tenir seule. Les villageois sont craintifs tellement ils ne peuvent comprendre la raison de ma visite, cela dépasse leur entendement. Le concept de tourisme, de plus chez eux, dans leur misérable village ne représentant, à leurs yeux, pas le moindre intérêt particulier pour un étranger, leur est complètement étranger, incompréhensible, inaccessible. C'est le clan Akha Pouli qui habite ce village et aussi probablement les environs immédiats, enfin je crois que ce sont les Pouli car je ne les avais encore jamais rencontrés ni côtoyés, juste aperçu une image d'une femme avec son enfant cette année dans un livre. Ce groupe ethnique doit être particulièrement minoritaire car je suis persuadé que son aire d'habitat se limite à quelques dizaines de kilomètres carrés. Ce village, parce que situé en bord de piste et donc plus accessible que beaucoup d'autres que l'on atteint par d'étroits sentiers piétonniers, est en voie "d'éducation". La première cabane de bois et de bambou à l'entrée dans le village est l'école. Une institutrice Lao Loum (lao des plaines, c'est à dire une "vraie" lao) a été dépêchée ici pour instruire les villageois. Elle fait cours de lecture à une trentaine d'adultes, des femmes et trois hommes, ces derniers sans aucun doute reconnaissables, opiomanes. Spectacle surprenant et surréaliste que ces femmes Pouli à "l'école", en costumes traditionnels : coiffes coniques sommaires composées à base d'une étoffe de coton noir décorée de quelques pièces de monnaie et de quelques perles, cheveux longs tombant sur les côtés puis aux extrémités rattachées vers le haut, semblant former comme des oreilles animales ; jupes courtes, nombreux colliers de perles, un ou les deux seins souvent dévoilés. Je ne m'y attarde pas car, malgré leur nombre, je les intimide fortement, elles semblent comme des bêtes apeurées. Il ne s'y trouve pas assez d'hommes présents et les trois opiomanes sont totalement amorphes. C'est la toute première fois, en maintenant plusieurs mois cumulés passés au Laos, que j'observe des adultes à l'école. Il faut dire que certains en ont fort besoin, il suffit parfois d'observer un ou deux d'entre eux descendus en vallée sur un petit marché de bourg pour y vendre ou acheter deux ou trois produits, l'air totalement désemparé dans cet environnement étranger, avant de rapidement faire demi-tour vers leur village. Entrée dans le village. Mon discours d'arrivée est depuis longtemps bien rôdé, le plus urgent étant de rassurer tout de suite les villageois sur le fait que je sois seul. Ce sera de toute façon toujours inévitablement leur toute première question aux montagnards, quels qu'ils soient : "vas-tu seul ?", posée généralement plusieurs fois et souvent avec l'index levé pour appuyer la question. Il serait inconcevable d'essayer de s'adresser directement et en premier lieu à une femme, la pauvre ! Si même trois ou quatre d'entre elles sont réunies près d'une maison, mais sans présence masculine à leurs côtés, alors je ne tente même pas d'effectuer un pas dans leur direction. Les enfants ? ils ont déjà fuit. Certains reviendront dès qu'un homme adulte m'aura approché pour dialoguer. Il faut absolument commencer en premier lieu par s'adresser à un homme, si possible un peu âgé, puis lui exposer rapidement ses intentions, d'où l'on vient et où l'on compte se rendre par la suite, puis solliciter hébergement pour la nuit en lui précisant tout de suite que l'on s'en ira dès le lendemain. Alors soit on m'indique une maison, celle du chef du village ou d'une autre autorité, soit je la choisis moi-même, avant d'entreprendre une subtile approche d'auto invitation. Mais ici, la confrontation semble un peu trop délicate, je me laisserai guidé, sagement. | |
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Ban Khouansi, jour 6, les foyers de cuisson Mal dormi, dans le "placard" de l'invité, de la taille trop courte de la seule natte de bambou qui entièrement l'occupe. Il n'y a pas de matelas et ce sont les planches juste en-dessous. Il a fait frais sous l'unique et fine couverture. Par contre, le contact fut relativement heureux, hier en fin de soirée, une photo des deux gamines de la maison a même été possible ce matin. Départ pour Ban Khouansi (le ban, c'est le village), autre hameau aperçu hier depuis la piste, perché, agrippé sur la montagne d'en face. Il faut donc la quitter cette piste pour emprunter les petits sentiers, passages souvent très étroits. Oh, ça paraît simple, descendre puis remonter, une heure suffira. Non, deux, ou trois, suivant le nombre d'erreurs de parcours survenant dans ce dédale de sentiers contournant multiples monticules, au fond de la vallée, que l'on n'avait pas deviné de là-haut. Là-dedans c'est sentiers où parfois les deux semelles ne tiennent même pas côte à côte, entre les hautes herbes, sur les passages profondément boueux du bétail où encore au milieu des minuscules rizières. D'ailleurs, dès hier déjà, ressentant de manière trop forte le désemparement des villageois de Ban Phanasa, j'avais tenté de le rejoindre ce village mais, la journée étant déjà fort avancée et les sentiers à choisir trop incertains, j'avais rapidement fais demi-tour. Comme Ban Phanasa hier, Ban Khouansi est également un village appartenant aux Akha Pouli. Dans les maisons Akha il y a le foyer des femmes et celui des hommes, séparés ou non par une demi cloison de bois ou de bambou. On mange séparément aussi, dommage. Sur le foyer des hommes, simple carré de terre suspendu sur le plancher lui-même sur pilotis, ceux-ci y cuisent la viande, quand il y en a, c'est à dire pas souvent ; sur celui des femmes tout le reste y est préparé : le riz, les pousses de bambou et les légumes. Un troisième foyer, plus imposant et également géré par les femmes, sert à la cuisson de la nourriture des cochons. Ce soir le voisin a tué une chèvre, je ne sais pas pour quelle raison. L'on a bien tenté de me l'expliquer mais je n'ai pas compris grand-chose. Avec mon hôte nous étions invité. Abats bouillis, riz, purée de pousses de bambou, arachides, piments. Ça commence très bien mais, pour sûr, la plupart des repas seront plus frugaux ces prochains jours. | |
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Ban Loupha, jour 7, l'enfant seul en forêt Mal dormi, encore dans un placard. La couverture était épaisse mais, sur les planches disjointes, il n'y avait pas d'oreiller. C'est la première fois que je vois ce genre de recoin cloisonné prévu pour l'invité. Ailleurs, chez d'autres clans Akha, j'étais généralement placé sur l'estrade commune dont on reparlera plus tard. Difficile d'amuser les gamins, le contact n'est pas terrible avec eux non plus, une seule soirée n'y suffit pas. Souvent, ailleurs, c'était pourtant grâce à leur intermédiaire, lorsque je parvenais un peu à les amuser, que les adultes finissaient par "m'adopter", par baisser leur garde. Comme hier déjà, ma présence inquiète, je le ressens assez fortement. Du coup, j'informe désormais tout de suite mes hôtes et un maximum de villageois que je ne suis que de passage et que je m'en irai dès le lendemain, il faut absolument les rassurer sur mes intentions pacifiques et désintéressées. Je n'aurais peut-être pas dû aborder ce périple dans la province de Phongsaly par cette région excentrée, je ne pouvais évidemment pas le prévoir mais c'est quand même étonnant que les villageois soit aussi craintifs et, reconnaissons-le également, un peu suspicieux à mon égard. Le soir, souvent, je surprend des conversations discrètes et brèves qui, il n'y a aucun doute, ont trait aux raisons de ma présence ici. Arrivée à Ban Loupha, où je peux apprendre qu'en fait jusqu'à maintenant j'étais chez les Akha Eupa. Le clan Pouli c'est maintenant. Coiffe différente pour les femmes : disque formé d'une légère structure invisible de bambou et recouverte de tissu noir, puis décoré d'un grand motif triangulaire composé de petites cupules, de demi sphères d'argent, le tout installé en porte-à-faux derrière la tête. Je viens d'arriver et pendant que j'écris neuf hommes et une ribambelle de gamins, rassurés par la présence des adultes, m'entourent ; les femmes se tiennent comme toujours un peu à l'écart. Le trajet pour rejoindre Ban Loupha a été assez surprenant. Ce matin à Ban Khouansi les villageois m'ont fait comprendre qu'il me serait impossible de m'y rendre seul sans me perdre assurément mais j'ai pensé qu'ils exagéraient et j'ai quand même décidé de tenter le trajet, en me disant qu'au pire je ferais demi-tour dès la première difficulté sérieuse rencontrée. Et puis un type avec son gamin, allant dans la même direction, vers ses champs, a quitté le village en même temps que moi. On s'est accompagné un moment et, après palabres, il a été d'accord pour me guider jusqu'au prochain village mais le gamin, de quatre ou cinq ans peut-être, même si jusque là il gambadait énergiquement dans les sentiers escarpés, pieds nus, à fière allure et avec sa petite pioche à la main n'ira certainement pas jusque là-bas. Alors l'homme l'a finalement, au bord du chemin, abandonné, littéralement caché, laissé à lui-même dans un profond et épais fourré, que moi j'aurais jugé totalement impénétrable. Il lui a dicté quelques consignes puis l'on s'en est allé tous les deux. Le père se sera absenté au moins quatre heures. Le gamin, dans les hautes herbes et broussailles humides, s'occupera seul pendant tout ce temps. Le père y a aussi laissé sa hotte, sa machette, le riz de la journée, son fusil artisanal. Pour le coup je culpabilise un peu car si l'on marche si vite c'est que le père s'inquiète quand même un peu pour son enfant. Je lui fais comprendre qu'il vaut mieux faire demi-tour, que je partirai finalement demain, mais non, il en est hors de question, il insiste pour continuer. Fort responsable gamin, je suis sûr qu'il n'aura même pas eu peur, qu'il sera resté bien caché tout ce temps et qu'il aura su se débarrasser seul des nombreuses et vivaces sangsues qui n'auront pas manquées de le visiter, une proie si facile. Rien que sur les sentiers, en permanence humides dès qu'ils sont à l'ombre, elles pullulent ; il ne faut jamais stationner plus de quelques secondes sur place et une inspection méticuleuse des pieds est de rigueur périodiquement. À l'arrivée, plusieurs s'y accrochent encore, provoquant de petites hémorragies, totalement indolores mais relativement importantes au regard de la faible taille des blessures. Sans ce type, c'est certain que j'eus tôt fais demi-tour : sentiers qui se dédoublent, rizières ou ceux-ci se perdent, pentes abruptes et glissantes, sangsues, ruisseaux, labyrinthes, hauts et denses fourrés, personnes, nous seuls ! | |
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Ban Shika, jour 8, l'alcool de riz Hier soir chez les Pouli la veillée, réunissant une quinzaine d'hommes, a durée fort tard. On a beaucoup bu de lao-lao, l'alcool de riz, le tord-boyaux local, le seul alcool disponible dans les villages, distillé par tous, partout dans le pays. Justement hier, l'alambic était installé dans ma maison d'accueil : le plus gros fût de bois noirci et évidé qui sert aussi à la cuisson du riz trempant dans le plus grand wok de fonte où l'eau bout, gamelle circulaire d'un mètre trente de diamètre et à fond concave qui sert quotidiennement à la cuisson de la nourriture des cochons et plus exceptionnellement à la préparation des repas de fête ; un troisième récipient déposé sur le dessus, contenant de l'eau fraîche que l'on remplace régulièrement. Le liquide produit s'écoule, en un mince filet, d'une petite tige de bambou plantée en haut du fût de bois. La distillation n'a pas lieue souvent, on en produit alors de nombreux litres. Sur les marchés du Laos, le lao-lao coûte beaucoup moins cher que la bière, même si elle est chinoise. Juste là, fraîchement distillé, il peut atteindre les 80 degrés. Parfois, certains groupes l'aromatisent avec des écorces ou des herbes, il prend alors une teinte marron ou verdâtre. Néanmoins ne nous y trompons pas, ce n'est pas non plus l'Assommoir, les cas de véritable alcoolisme sont très rares dans les villages. Tôt ce matin, pour le repas, il y a à nouveau eu du lao-lao puis, de jeté sur la petite table de bambou par la femme, une pleine brassée d'herbes variées et crues pour accompagner, avec une soupe d'une autre plante, le riz. Vraiment, un repas vache… Comme hier, j'ai quitté Ban Loupha avec l'aide d'un villageois. Je pense que je procéderai beaucoup ainsi désormais car je réalise qu'il n'est pas possible de se déplacer seul pour atteindre les villages les plus isolés, le risque de se perdre dans les sentiers multiples et incertains étant réellement trop important. Retour sur la piste abandonnée il y a trois jours et qui continue à serpenter dans la vallée. Ainsi, durant ces trois dernières journées, ce sont quatre villages de traversés, sur peut-être un peu plus d'une quarantaine de kilomètres seulement, effectués en boucle : deux sous-clans Akha différents rencontrés puis maintenant les Moutchi, quelle richesse culturelle ! Les Moutchi construisent un habitat original, totalement différent de celui des Akha par exemple, dont on aura d'autres occasions de parler. Il n'y a pas de pilotis et les murs sont en dur, de pisé, c'est à dire de terre, probablement mélangée à de la paille, puis légèrement teints en façades en bleu, à l'aide de cette mixture obtenue à partir de la feuille de l'arbre indigotier macérée avec de la chaux, la même qui sert à teindre la base des vêtements de plusieurs groupes montagnards et qui offre assez rapidement des couleurs passées, délavées. Donc ici à Ban Shika, chez les Moutchi, c'est à nouveau une coiffe différente pour les femmes : sorte de turban réalisé en toile de coton et enroulé autour de la tête pour former une sorte de sabot retourné qu'un bandeau brodé barre nonchalamment. | |
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Ban Kioukhan Khao, jour 9, les femmes inaccessibles Hier, chez les Moutchi, j'ai été accueilli par un alcoolique notoire, rare phénomène. Lui et son gendre m'ont, toute la soirée, hurlés et postillonnés des paroles à la figure. "Heureusement" l'alcool lui-même m'a aidé de mon côté à relativiser la situation. Ce matin, dès le réveil, ça a été pareil et cette fois j'ai du m'arracher à leurs haleines éthérées. C'est rare car généralement c'est tout le contraire qui se produit, j'ai du mal à quitter les villages. Quel dommage que, pour tous ces groupes, les nombreuses tâches incombant aux femmes les tiennent, par la force des choses, à distance des assemblées et des réunions qui ont lieues autour de moi. Marche à nouveau sur la piste, qui s'avérerait finalement un peu plus longue que prévue à l'origine. Il y aurait plus de soixante-dix kilomètres à parcourir au total, avant de croiser le cours de la rivière Nam Ou, le plus important cours d'eau de la province qui sert aussi de voie de circulation. Arrêt dans un village dont les habitants se disent également Moutchi mais la coiffe des femmes est encore différente, composée d'un turban grossièrement brodé mais très coloré et comportant deux ou trois floches de laine retombant sur la nuque, sur un seul côté, un sous-clan probablement. Seulement neuf clichés de réalisés en cinq jours passés dans les montagnes. Quasi impossible d'approcher et donc de photographier les femmes, pourtant les plus photogéniques dans leurs surprenantes parures. Une demi journée et la nuit passées dans chaque village ne suffisent pas à gagner leur confiance et celle des enfants. Coquetterie peut-être mais aussi souvent réelle terreur, ou tabou. Frustration pour les pellicules. Les hommes, quand à eux, ont ici tous abandonnés le costume traditionnel pour les classiques shorts ou pantalons puis ticheurtes, l'ensemble de très mauvaise qualité et donc souvent déchiré et presque toujours crasseux, terreux. Balade, depuis cinq jours, le long de la piste qui doit mener à la rivière Nam Ou. Cet itinéraire longe plusieurs vallées sans jamais y descendre complètement. Les villages sont installés sur les crêtes ou quelques dizaines à quelques centaines de mètres plus bas. Pour atteindre l'unique source d'eau, parfois deux, il faut descendre au fond d'une combe desservie, pour les passages les plus abruptes, par quelques grossières marches taillées dans la terre toujours humides. Les femmes et les enfants y descendent régulièrement faire le plein d'eau, la hotte chargée de plusieurs gros tubes de bambou, des cylindres de quinze à vingt centimètres de diamètre et d'un mètre de longueur. Parfois aussi un ou deux puits ont été forés dans le village. Alors, dans ce cas, impossible de se cacher, immanquablement plusieurs dizaines de personnes, jusqu'à peut-être quatre-vingt parfois, m'entourent durant ma "douche". Il n'y a aucune moquerie, pas même un sourire, on observe seulement, un spectacle inespéré. Pas de bol, l'organisation sociale des Moutchi tient les femmes à l'écart des réunions des hommes, des assemblées, des veillées ; puis, on l'a dit, leurs nombreuses tâches domestiques ne les rendent non plus pas souvent accessibles ; ajoutons à cela leur timidité et ma malchance de tomber, depuis deux jours, dans des familles majoritairement masculines, pour exacerber (un petit peu) mes frustrations. | |
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Ban Souphsoy Khao, jour 10, la vénalité des Posang Arrivée en territoire Posang. La coiffe des femmes Posang, c'est un large chignon plat frontal et un tissu de coton brodé enrobant le reste du crâne. Autre caractéristique remarquable, elles portent des jambières de coton blanc décorées de petits pompons rouges. Les jambières, que d'autres groupes ethniques tels les Phou Noï également utilisent, ce sont des pièces de coton enveloppant les tibias et les mollets, cela est décoratif mais sert avant tout, lors des déplacements par les étroits sentiers, à prévenir de l'agressivité des sangsues. Une fête a lieue dans la famille qui m'accueille. Je ne comprends pas bien quel en est l'objet mais cela concerne indéniablement la jeune fille de la maison, treize ans, dont on doit célébrer une étape quelconque de sa vie sociale. Il ne semble pas qu'il s'agisse de prévision de fiançailles mais cela doit quand même être important car un cochon est égorgé, à l'intérieur de la maison, ça hurle. Boucherie. Une poule aussi. Dès l'après-midi, la quasi totalité de la population du petit village est venue manger puis prendre quelques morceaux à emporter, empaquetés dans des portions de feuilles de bananier. Le soir seuls les hommes étaient présents puis la jeune fille concernée, à qui l'on a officié la cérémonie du bacii, rituel animiste qui s'est répandu dans de nombreux groupes ethniques du Laos et qui consiste à nouer aux poignets de la personne des fils de coton blancs pour lui "attacher" les bons esprits. Ainsi, chaque personne de l'assemblée, à tour de rôle et toujours en psalmodiant quelque chose, a accomplie le rite, jusqu'à ce que la jeune personne se retrouve affublée de deux énormes bracelets de fils qu'il faudra conserver au minimum durant trois jours pour être certain de profiter de leurs "effets". Puis "prières" des anciens, devant la nourriture et la fille, longs monologues semi chantés auxquels personne ne prête attention, les conversations et toutes les activités se poursuivant durant ce laps de temps. Cinquante à soixante hommes sont réunis dans la maison, quatre gros foyers de cuisson sont allumés, de nombreuses pipes à eau aussi, le lieu est enfumé, c'est insoutenable, j'en ai des larmes. Et les étonnantes conversations fusent. Les Posang semblent s'affronter, voire s'engueuler lorsque, très animés, ils parlent entre eux leur dialecte propre, aux surprenantes sonorités. De longs monologues, des expressions faciales furieuses, outrées, indignées. Un homme prend la parole, durant cinq, six minutes d'affilées, puis plus personne ne semble l'écouter ; un autre commence à son tour, puis un autre, les premiers ne sont plus écoutés mais ils continuent, pour eux-mêmes. De véritables joutes verbales. On donnerait cher pour comprendre ce qu'il se dit. C'est pourtant certain, la plupart d'entre eux n'ont pas quitté les parages proches du village depuis plusieurs jours, il n'y a donc pas d'informations extérieures récentes à relater. Alors que disent-ils ? Imaginons qu'ils parlent de répartition de terres cultivables, de précision d'alliances familiales, de ce que l'homme qui est allé au bourg dans la vallée la semaine dernière y a vu et entendu. Et puis soudain, d'un coup net, tout le monde se tait, la plupart se tournent vers moi. Un d'entre eux m'interpelle, un seul mot, je ne comprends pas, il fait alors le geste du livre ouvert. Compris, passeport, ils veulent le voir. Et j'en suis donc sûr, cela faisait pas loin d'une heure que la conversation tournait autour de la raison de ma présence ici. Méfiance, incompréhension, paranoïa. C'est étonnant, c'est la toute première fois, depuis maintenant plusieurs mois cumulés à les côtoyer, que des montagnards me réclament mon passeport. Mais c'est vrai que déjà en arrivant, dans l'après-midi, je ne l'avais pas trop bien senti l'endroit. Les hommes parlaient trop d'argent, les femmes un peu aussi, surtout depuis que j'avais rémunéré l'une d'elles pour me rapiécer mon short déchiré, par les vaches qui l'avaient mâchées durant l'autre nuit à Ban Shika (il séchait sur une tringle de bambou et je soupçonne les poules de l'avoir fait tomber avant que les vaches ne s'en occupent). Bref, même plus tard, dans la soirée, les hommes m'avaient encore titillés avec des histoires d'argent. Dans mon sac il y a 500 euros, 60 dollars et 1, 5 millions de kips, ces trois devises en liquide, une carte bancaire, un passeport, des billets d'avion valides. Une fortune démesurée, soigneusement cachée. Le passeport, je sais l'extirper de mon sac en un tour de main, sans même que cinquante spectateurs présents ne devinent de quelle poche il provient. Le reste, ils ne le verront jamais, sous aucun prétexte. Lorsque je manipule mon sac j'emploie des gestes fermes et ne laisse entrevoir que très peu de choses à l'intérieur. De plus je n'utilise que peu d'objets. Cela lui confère (au sac) une espèce "d'aura" protectrice, tenant à distance respectueuse les fureteurs potentiels. Ainsi, je peux l'abandonner une journée entière dans une maison, non scellé et avec tout son contenu, puis m'éloigner dans la montagne, personne n'y touchera, je le sais, car ma famille d'accueil s'en sentira alors responsable. Bon bref, le coup de passeport il m'a quand même glacé, surtout qu'à partir de cet instant je n'ai pas pu m'empêcher d'imaginer tout ce qu'il pouvait auparavant s'être dit sur mon compte. Ce matin au réveil ils m'ont carrément demandé de l'argent. Je leur ai donné 20 000 kips (2 dollars), c'est à dire comme d'habitude car normalement je donne 30 à 40 000 kips pour une nuitée et les deux repas consommés, puis je suis parti, sans manger, pour bien signifier mon mécontentement. | |
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Ban Likna, jour 11, la diversité ethnique Au programme aujourd'hui, dernier tronçon de la piste empruntée il y a six jours et qui doit aboutir à la rivière Nam Ou. Je commence à marcher seul puis accompagne trois hommes rencontrés plus loin. On quitte la piste pour les sentiers, un raccourci qui descend pendant longtemps, mais qui nous fait rejoindre la rivière Nam Ou bien plus en aval que prévu. On attend alors un bateau, étroite pirogue à moteur dans laquelle seulement deux passagers tiennent côte à côte. Magnifique rivière Nam Ou, turbulente, sauvage et qui sillonne entre les collines vertes, les forêts. Ce matin, avant de rencontrer les trois hommes, j'ai traversé un village Khamu, un autre groupe ethnique présent dans la région dont on parlera peut-être une autre fois. Mais ainsi s'achève la première balade, débutée il y a sept jours, et le bilan est sidérant : sur cette distance de soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres parcourus (sans compter la boucle hors piste de deux jours effectuée entre Ban Khouansi et Ban Shika), sur les hauteurs de Ban Likna, cohabitent donc au moins cinq groupes ethniques différents. Costumes différents, dialectes différents, rites différents. Et je reste convaincu qu'aucun rapport social, quel qu'il soit, ne lie ces populations variées ; tout juste parfois quelques échanges de graines, peut-être. De l'autre côté, il reste une grande région, là aussi probablement soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres à vol d'oiseau, avant d'atteindre le Vietnam. Probablement pas la moindre piste puisqu'il n'y a par ici aucun pont sur la rivière Nam Ou qui isole ce coin. Je meure d'envie de m'y enfoncer, pendant quatre jours, une semaine ? mais pour l'instant d'ici, de Ban Likna, je ne parviens même pas à localiser le moindre départ de sentier. Les habitants du village ne semblent pas pouvoir m'aider car, comme souvent, ils ont à peine conscience de l'existence des montagnards qui, pour la plupart; ne descendent rarement, voire jamais, dans ce petit bourg d'une quarantaine de maisons de bois et de bambou pour la plupart ; quelques autres ainsi que "l'hôpital" étant de ciment. Ici, il n'y a même pas une échoppe qui pourra m'accueillir en soirée. J'ai loué une pièce dans l'unique pension, 1 euros non négociés. J'ai bien essayé dès aujourd'hui de repartir dans la montagne mais les directions sont encore trop incertaines et puis, après tout, une nuit seul après les six ou sept précédentes passées "en familles" fera du bien. Il semble quand même que globalement à l'est il y ait au début un village Khamu puis, plus loin, un village Hmong. À l'ouest, en franchissant d'abord à nouveau la rivière, un chemin repart apparemment vers plein de villages Akha, mais j'ignore quels clans. J'irais bien voir mais dans ce coin je risque encore de croiser des Posang vénaux ! Et puis, troisième solution, en amont, à Ban Maï, à trois heures de pirogue, dans un ou deux jours, a lieu le petit marché repéré et noté il y a deux ans. Je m'étais dis qu'avec le petit monde présent il y aurait au moins un départ de pirogue pour remonter encore plus loin vers l'amont, jusqu'au village de Ban Konot tout là-haut, proclamé mythique depuis qu'aperçu sur une carte, au bord de l'immense réserve naturelle de Phy Den Diu. Mais aujourd'hui le batelier m'a donné deux mauvaises raisons d'espérer : personne ne partira pour Ban Konot, même en cas de marché et le niveau des eaux peut, par endroit, être trop bas en cette saison et gêner le passage de la pirogue (et pourtant la saison des pluies se termine juste). Affréter seul la pirogue pour tenter malgré tout le parcours ? huit millions de kips, 80 dollars. Que d'hésitations ! Et puis, ça grèverait quand même mon pactole de quasiment la moitié, et il n'y a plus de change possible dans la région. M'enfin d'ici, que ce soit un départ vers l'est, l'ouest ou le nord, ce sera la montagne, la forêt, les villages isolés. Décision demain matin. | |
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Ban Silé, jour 12, le chamanisme Hmong Une vague direction m'a été indiquée, vers l'est. Il faut d'abord, pendant quelques dizaines de minutes, remonter un petit torrent, affluent de la rivière Ou. En bas, où ont été aménagées de minuscules rizières en terrasses, un homme m'indique que je dois commencer par filer tout droit en direction du sommet, à travers les cultures. Là-bas je croiserai un sentier et il faudra alors partir vers la droite puis marcher durant quatre heures. Plus haut c'est le sorgho qui est cultivé (enfin je crois), sur des pentes inclinées jusqu'à cinquante pour cent, peut-être même plus. La seule plante qui, grâce à sa robustesse, permette de s'y agripper durant l'escalade du champ et de ne pas tomber. Là, des femmes m'affirment qu'une fois la crête atteinte, il faudra partir vers la gauche. Les femmes, c'est sûr, n'y sont jamais allées ; l'homme oui, chasser. Alors en avant, une heure de montée jusqu'à la crête, sur un sentier qui file tout droit à travers pente, sans jamais effectuer aucun lacet. Seulement deux types de croisés dans la journée, ils descendaient en vallée vendre une espèce de gros chat sauvage chassé vraisemblablement la nuit précédente. Les montagnards ne mangent que très rarement de la viande, ce sera pour une fête, un événement familial, etc. Un porc, beaucoup plus rarement un buffle, sera alors sacrifié. Ce qu'ils chassent ? Disons pour simplifier que tout ce qui est plus gros que l'écureuil est vendu : chats sauvages, pangolins, sortes de petites chèvres mais de la famille, je crois, des antilopes, etc. Le reste (oiseaux, rongeurs des forêts, etc.) est consommé. Souvent, loin des villages, sur les bords des chemins, subsistent un reste de petit foyer éteint et quelques plumes d'un oiseau ; ce sont des hommes qui sont venus travailler en forêt, pour défricher de nouvelles parcelles cultivables ou pour abattre puis équarrir à la machette un tronc d'arbre qui deviendra un des pilotis d'une nouvelle maison du village (comment transporter ces lourds madriers sur les sentiers escarpés ?). Si, près du dit foyer, il subsiste un petit abri fait de quatre ou cinq perches de bambou et de quelques feuilles de bananier, alors ce sont des chasseurs qui y ont passés la nuit ; je sais qu'ils s'aventurent parfois en forêt, à deux, trois ou quatre hommes, et pendant autant de jours. Un jour, dans une bambouseraie qu'une famille défrichait, je les ai surpris en train de se faire griller une brochette de souris. C'étaient les Khoui, dans la province de Luang Nam Tha. Bref, tout ça pour dire que les populations montagnardes ne disposent que de très peu de protéines. Les œufs, ils ne les consomment jamais, il doit exister une règle ou un tabou à ce sujet, ils doivent avoir comme une valeur symbolique. Un œuf, c'est un futur poulet et c'est tout. Alors ils mangent végétal, presqu'exclusivement. Des herbes, de la citrouille, des feuilles d'arbre crues ou en soupe, des pousses de bambou, de petites aubergines, parfois un tubercule tel le tapioca/manioc, des arachides, du piment. Généralement, mais je sais que c'est souvent uniquement dû à ma présence, il y a deux ou trois plats en plus du riz. Quand, toujours pour honorer ma présence, on tue un poulet, alors c'est certain, il s'agit d'un jour pas tout à fait comme les autres. C'est arrivé l'autre jour chez les Moutchi. Le vieux, au milieu du repas, il a récité un truc en scrutant les tendons des deux pattes bouillies du poulet. Puis il me les a tendu, mais j'ai réussi à refuser. Des pattes de poulet, grillées ou bouillies, on en trouve assez souvent dans le Laos des plaines ; ca se grignote jusqu'aux griffes, il ne doit subsister que les phalanges. Cinq heures de marche, arrêts non pris en compte, énorme dénivelé. Puis, au détour d'un versant, le village. Celui-là c'est sûr, peu l'ont vu. Que du bois, du bambou et de la chaume. Les jours derniers encore, même dans les villages les plus isolés visités, il y avait quelques tôles ondulées mais ici pas une seule. C'est un village Hmong mais, fait étrange, les femmes portent une coiffe que je n'avais encore aperçu que chez les Tai Dam. Les Hmong Noirs, peut-être. C'est gratifiant et un réel enchantement de pouvoir atteindre ces lieux isolés mais, en contrepartie, le contact avec les villageois est vraiment beaucoup plus délicat qu'ailleurs. J'effraye réellement les femmes et les enfants, du moins au début pour les femmes, la majeure partie des enfants restant craintifs tout au long de mon séjour. J'ai choisi la maison la plus vaste, longue bâtisse posée directement sur la terre comme il est de coutume chez tous les groupes Hmong. Il n'y a plus beaucoup de plastique ici, quelques jerricans et encore, peu. La maisonnée abrite sept ou huit adultes, deux adolescentes et quatre enfants. L'ancien est le chaman. Ce soir il a officié une cérémonie que je n'avais jusqu'alors aperçu qu'une seule fois, il y a six ans, dans la province de Xieng Khouang, chez une famille Hmong avec laquelle j'avais un excellent contact. Dans sa parure noire, vêtements ultra amples portés par les hommes Hmong, il est assis sur un petit banc, face à son autel ou sont disposés de l'encens (fabriqué sur place), quelques petits bols d'offrandes, du papier de bambou rituel à brûler et fabriqué par les femmes, deux pattes de poulet, du riz, des cornes d'antilopes, divers autres objets non identifiés et, collées au mur avec du sang, des plumes. Une cagoule noire sur la tête lui obstruant totalement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant la même allure, les pieds frappant le sol au même rythme, il psalmodie quelque chose d'indistinct, sa voix étant partiellement couverte par le son du gong, frappé à la même cadence par le jeune de la maison qui s'est placé derrière lui. Chronomètre en main, cela a duré deux heure vingt. Le rythme n'a absolument jamais faibli, c'est du sport ! Plus tard le jeune a placé un porcelet égorgé derrière le chaman, par terre, sur un van a riz, large plateau circulaire réalisé en bambou tressé. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eue lieue hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain. Hier, à Ban Likna, tous m'ont dit qu'il n'y avait qu'un seul village dans cette direction mais déjà ici on m'en annonce deux autres plus loin, à deux heures puis à quatre heures. Il semble même qu'il soit possible de se rendre jusqu'au Vietnam, hors poste frontière, c'est sûr. Déjà aujourd'hui c'était bon signe, le sentier emprunté filait plein est, conformément à mes attentes. Je crains seulement de devoir plus tard revenir sur mes pas et ne pas pouvoir effectuer une boucle. Question conversation, le dialecte Hmong change radicalement de celui des Posang. Beaucoup de sons en "ch", "sch". Et puis eux ne parlent pas trop, sans hurler et presque toujours avec une sourire figé, c'est tellement plus agréable ainsi. | |
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Ban Xiang, jour 13, la maison Hmong Poursuite du chemin vers. C'est plus facile qu'hier, surtout avec la montée vers la crête. Désormais on la longe cette crête, plusieurs dizaines de mètres plus bas en replongeant régulièrement dans de petites combes où coule parfois une source. La forêt alterne avec les quelques cultures sur brûlis, des surfaces cultivables parfois très inclinées et gagnées, au prix de rudes efforts manuels, sur la forêt. Le riz bien sûr, des épis particulièrement hauts car cette année les pluies de mousson ont dues être abondantes, du manioc, du maïs, de nombreuses autres plantes que je ne connais pas, tout cela agencé aléatoirement, du moins semble-t-il. Et puis, dans un renfoncement, là où l'eau de pluie doit s'écouler en abondance, quelques dizaines d'arbustes, volumineux et hauts de deux à deux mètres cinquante. Aucun doute quand à l'odeur des bourgeons écrasés entre les doigts : ce sont des plants de cannabis. Un type que je croise, très logiquement éberlué, et que j'essaye d'interroger à ce sujet, me fait comprendre que les villageois ne le fument ni ne le mangent et me désigne finalement les plants comme de la mauvaise herbe. Je sais que traditionnellement certains groupes, Akha notamment, en consomment en cuisine. On en propose aussi aux touristes dans le pays, mais très loin d'ici, dans les hauts lieux de "pèlerinage" du Laos que sont Luang Prabang, Vang Vieng, Si Phan Don au sud, etc., mais je n'en avais jamais aperçu sur pied. Ce matin, chez les Hmong de Ban Silé, à 5h30 tout le monde était levé. Départ trois heures plus tard. Passage par Ban Xiang, deuxième village Hmong, situé à deux heures de marche. Ici on m'explique que le chemin va prochainement se dédoubler, celui de gauche menant vers d'autres villages Hmong, celui de droite vers des villages des ethnies Khamu, Akha et Taï Dam. Va alors falloir faire un choix crucial. En tout cas depuis hier, depuis avoir quitté Ban Likna, j'ai de la chance car le sentier ne s'est dédoublé que peu de fois et j'ai toujours pu discerner assez facilement le principal, les autres menant probablement uniquement aux cultures situées dans le fond de la vallée ou au contraire plus en hauteur, ou encore sur d'autres versants. Ici, à Ban Xiang, quatre femmes sont réunies dans la maison dans laquelle je fais une pause. L'une d'elles est en train de peser environ cent cinquante grammes d'opium, à l'aide de la traditionnelle petite balance taillée dans une corne. Je ne parviens pas à me faire indiquer le prix du kilo qui, je le sais, varie en fonction des régions et surtout de la période de l'année, le gros des récoltes ayant lieu en mars. Hier à Ban Silé, des anciens fumaient, sur la même large paillasse où j'ai dormi. À mon arrivée, l'un d'eux arrivait juste de la maison voisine, portant sur une petite assiette d'acier émaillé tout son petit matériel : pipe, lampe à huile, aiguille, spatule, petit bol et pilon, tous noirs de résidus opiacés cuits et recuits cent fois, carbonisés. Morphologie desséchée, teint blafard ou verdâtre, cheveux en bataille, vêtements en charpie. Les jours précédents l'opium était bien sûr aussi présent mais les fumeurs, comme assez souvent, s'étaient faits plus discrets vis à vis de ma présence. Il n'est que 11h00, la famille qui me reçoit tue une poule en l'honneur de ma visite. Ça en est gênant car, chacune ne possédant pas plus d'une dizaine de ces volatiles, je sais que le sacrifice de l'un d'eux est un acte relativement exceptionnel. Pour une nuit passée avec une famille, avec deux repas consommés, je lui donne, le matin en la quittant, de 30 à 40 000 kips (3 à 4 dollars, soit un peu moins d'euros), une somme sans aucun doute large en comparaison du niveau de vie des populations de la région. Je sais aussi que je pourrais ne rien donner, cela ne choquerait personne, sauf peut-être chez les groupes Akha … et les villageois Posang. La maison Hmong est du style "Astérix". Posée directement sur terre, les planches composant les murs, débitées à la main, sont disposées verticalement et assemblées entre elles de manière très disjointes. Le toit est fait d'herbes sèches et ne possède pas de pignon droit, les extrémités étant arrondies, formant un espace abrité à l'extérieur, l'endroit privilégié des femmes qui y passent des heures à broder différentes pièces de leurs costumes. À l'intérieur, comme dans toutes les maisons des montagnards, tout est noirci par les fumées des foyers, la suie se déposant partout, car il n'y a jamais d'évacuation spécifiquement prévue. Apparemment, c'est un bric-à-brac infernal et d'où pend partout, en hauteur, de vieilles toiles d'araignées. Mais l'on devine néanmoins que chaque chose a sa place définie et que les espaces sont parfaitement organisés, celui pour travailler, se reposer, stocker, cuisiner, prier. Les paillasses, toujours surélevées puisque les maisons reposent directement sur la terre, se trouvent dans de grands "placards" cloisonnés, sauf parfois celle de l'invité, simplement disposée dans un coin de la pièce unique. Dans les maisons Hmong, mais aussi dans la plupart de celles des autres groupes ethniques, au dessus du foyer principal est suspendue une petite plate-forme sommaire réalisée en bambou et qui sert à fumer différentes choses qui y sont déposées. Difficile de desceller ce qu'il s'y trouve, tout se confondant dans la suie ; des herbes, quelques épis de maïs, des petits rongeurs, serpents et batraciens, les fines tiges de bambou qui servent à allumer les pipes à eau, etc. Sur les murs, presque toujours un, voire deux ou trois sommets de crânes d'animaux à corne (antilopes et cervidés) dont ces dernières servent à suspendre différents ustensiles et sacs. En mezzanine, que l'on atteint à l'aide d'un poteau unique et amovible taillé d'encoches à grimper, des tapis de bambou tressé servant à battre le riz lors des moissons, des nasses à pêcher si une rivière se situe à proximité, des pièges à rongeurs, des sacs de graines, des épis de maïs, des woks en fonte, de vieilles arbalètes, des chiffons mangés par les rats, des hottes et des paniers fermés dans lesquels sont probablement stockés mille trésors, etc. Départ de Ban Xiang, le père m'accompagne durant dix minutes, jusqu'à normalement la seule bifurcation mais une heure trente plus tard, un torrent. Avec les bifurcations de chemins, les torrents sont mes cauchemars parce que, lorsqu'on les atteint, il faut généralement commencer par les descendre (ou les remonter) dans leurs cours et il peut ensuite devenir très difficile de desceller à nouveau d'où, de la berge, repart le sentier. Alors trop de doutes, et je calcule que si je perd une seule heure, cela me fera arriver au village annoncé après la tombée de la nuit et ça, arriver dans un nouveau village après la tombée de la nuit, il en est impérativement hors de question. Alors demi-tour. À l'aller, sur une portion du chemin, ça a été terrible, des sangsues, plein. Le sentier ne doit pas être très fréquenté parce que certains buissons l'envahissant, il faut quasiment les rouvrir. Les sangsues, à l'ombre, sur les passages humides, se tiennent à l'affût, sur le sol, élancées verticalement ou perchées en suspension sur une herbe. L'une s'est agrippée au pied, on se baisse, on l'arrache, mais déjà quatre ou cinq autres sont arrivées. Il n'y a rien à faire, et il ne faut surtout pas stationner sur place, même pas durant quelques secondes. Même en accélérant le pas, voire en trottant, certaines parviennent à s'accrocher à la peau, à l'embrasser. Alors courir quand même, sans s'en préoccuper, jusqu'à la prochaine zone sèche, si possible située au soleil, pour une inspection générale des pieds, sandales ôtées. Jusqu'à vingt bêtes par pied. Au début je les arrachais à l'ongle mais maintenant je les racle avec ma boussole. Ce midi, ici à Ban Xiang, ils avaient tués une poule pour le repas ; ce soir il y a deux petits oiseaux, avec des longs becs. Ils ont aussi capturés trois ou quatre chauve-souris mais elles n'ont pas été cuisinées, ce sera peut-être pour demain matin. Ici, c'est la première fois que je vois des montagnards utiliser des bœufs (à bosse) pour porter des charges, mais ils ne doivent les employer qu'entre les champs et le village car il n'y a aucun doute, les bêtes ne passeraient pas dans le très raide chemin qui mène à la vallée, sans compter que les rares fois ou les villageois y descendent avec quelques produits, un sac ou une hotte suffit pour les contenir. | |
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Ban Sakhan, jour 14, la consommation d'insectes Presque tous les groupes du coin utilisent des ruches, fûts de bois évidés puis refermés aux extrémités, accolés directement aux parois arrières des maisons ou des greniers à riz, pour élever des frelons dont ils consomment les larves et les chrysalides, crues ou très brièvement grillées. Je n'avais encore jamais aperçu des ruches à frelons ailleurs au Laos mais ces insectes en formation étaient quand même consommés lorsqu'un chasseur en ramenait un énorme essaim de la forêt. Point de vue costumes traditionnels, je suis un peu déçu. Certes les femmes, les jeunes filles et certains enfants le portent, mais quasiment tous les hommes l'ont abandonnés, subsistent seulement pour eux quelques accessoires, les sacs d'épaule par exemple et parfois quand même le large pantalon. On pouvait en attendre plus d'un lieu si retiré. Deuxième départ de Ban Xiang, après l'échec d'hier. Cette fois c'est avec l'aide de quatre hommes et d'un enfant qui m'accompagnent jusqu'au fameux torrent, c'est à dire à une heure trente du village. Le gamin doit avoir six ou sept ans, il marche en tête, pieds nus. Par peur de glisser, je peine sérieusement à suivre leur rythme sur le sentier humide. Il faut pourtant marcher très vite car il y a autant de sangsues qu'hier. Puis on s'arrête devant un bosquet de ces énormes tiges de bambous dont on ouvre à la machette chaque tronçon de certaines d'entre elles. Cela regorge de larves blanches, grouillantes, de trois à quatre centimètres de longueur, c'est à dire de la même taille que celles des frelons. On les stocke dans de fins tubes de bambous débités sur place et dont les parois sont amincies pour les alléger. Elles se consommeront, comme celles des frelons, crues ou juste saisies sur la braise, les bêtes préalablement enrobées dans un bout de feuille de bananier. Les hommes profitent de la sortie pour aller pêcher au torrent, ils ont apportés deux arbalètes à tendeur et un masque de vue. Je comprend que le torrent est la limite de leur territoire et que, dans cette direction, ils ne s'aventurent rarement au delà, du moins pour les femmes et les enfants, c'est à dire à une heure trente du village. Le chemin descend, on suit un moment le cours du torrent en le franchissant plusieurs fois puis je dois continuer seul. Ici, plus bas, les populations Khamu et Taï Dam cultivent le riz dans de minuscules rizières en terrasse, situées proches du cours d'eau. Du coup les pentes et les collines ils n'en ont pas beaucoup besoin et elles restent alors fortement recouvertes de forêts denses, vertes. Traversée de deux villages Khamu et d'un village Taï Dam, tous insistent pour que j'y passe au moins une nuit mais pour l'instant je préfère continuer. Il faut sans cesse franchir le torrent, à gué, quinze à vingt mètres de large avec de l'eau aux cuisses maximum, jusqu'au village de Ban Sakhan, là où il se jette dans la rivière Nam Poumi. Plus loin, à trois heures de pirogue, la rivière Nam Poumi se jetterait à son tour dans la rivière Nam Ou. Les pirogues, en cette saison, elles n'arrivent que jusqu'ici et encore les coques touchent souvent les fonds dans certains passages. Mais d'ici il serait aussi possible de regagner les hauteurs, il y aurait paraît-il plusieurs villages Akha là-haut. Ban Sakhan est très probablement le dernier comptoir dans cette direction, car il est approvisionnable en quelques marchandises de base grâce à la rivière Nam Poumi : cigarettes, piles, briquets, huile à lampe, glutamate de sodium (qui est ici un substitut au sel), crayons, nouilles sèches et bonbons, denrées à la date de consommation presque toujours périmée, etc. On n'y trouve en revanche ni outils ni vêtements. Pour l'approvisionnement des vêtements, comme souvent dans ces lieux les plus retirés du pays, ce sont généralement quelques colporteurs, sillonnant les régions à pied et chargés de deux lourds sacs portés à la palanche d'épaule, qui les proposent dans les villages. Ce soir, accueil chez les Khamu. Comme très souvent, celui-ci débute avec une portion offerte de cette espèce de melon-pastèque sans goût, même pas sucré mais juteux et qui doit avoir un rôle purgatif compensant les effets "bloquants" des énormes quantités de riz ingurgitées quotidiennement. Pour ma part, comme souvent, j'offre une démonstration sollicitée d'ouverture de mon parapluie géant ; ça réjouit, ça détend l'atmosphère. Puis on boit du lao-lao. Les deux jours derniers, chez les Hmong, il était incroyablement fort et de couleur verdâtre, aromatisé à une herbe quelconque. Tous, après la moindre lampée, ne peuvent retenir une grimace de dégoût, et l'absorption d'une gorgé d'eau ou d'une bouchée de nourriture s'impose immédiatement après. | |
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Ban Lahang, jour 15, l'opiomane excessif Chez les Khamu, résidant à une altitude inférieure à 1500 mètres, il y a donc de l'eau, en l'occurrence ici un torrent relativement important. On ne mange presqu'exclusivement que du poisson, accompagné des incontournables pousses de bambou et du riz. Poisson bouilli, frit, mais peu, parfois seulement deux ou trois d'entre eux, de petites tailles, pour toute la famille, juste histoire d'aromatiser le riz. Eau oblige, les maisons sont donc à nouveau sur pilotis et il y a du moustique. Les villages de l'ethnie Khamu sont disséminés dans plusieurs régions du Nord-Laos. Ici se trouvent probablement les plus isolés d'entre eux. Très anciennement implanté dans le pays, c'est le seul peuple austro-asiatique (venant du sud) résidant au nord. Ils ont parfois un teint très brun, foncé, et des yeux sombres, de verre. Ce matin, en quittant ma famille d'accueil, il y avait de déposé sur mon sac, empaquetés dans un morceau de feuille de bananier, presqu'un kilo de riz gluant cuit et deux poissons séchés frits. J'ai de la chance car généralement il n'y a que du riz, sans même un peu de sel et de piment, car les villageois supposent probablement que, comme eux, je trouverai moi-même l'accompagnement (pousses de bambou, etc.), sur le chemin. Hier, le sentier emprunté il y a trois jours a commencé à bifurquer vers le sud et aujourd'hui, en regagnant les crêtes, ce cap se confirme. Il mènerait vers des villages Akha mais dont j'ignore le clan, je n'en ai pas rencontré depuis plus de quatre jours. Le chemin s'est plusieurs fois dédoublé, un potentiel énorme de balades. Je file résolument vers le sud, quatre heures trente de marche effective aujourd'hui, chemin dégagé et sec, il n'y a pas de sangsues. Traversée d'un village Akha, accueil dans le suivant. Si, sur le chemin, à proximité d'un village, à plus de cinquante mètres de son entrée ou de sa sortie, je croise un groupe de jeunes filles ou d'enfants, elles(ils) auront bondi, dès m'apercevant, dans les fourrés épais, impénétrables, terrorisé(e)s. Je siffle alors pendant longtemps pour bien leur assurer que je m'éloigne rapidement. Le contact avec les villageois est difficile, réellement. Je ne parviens même pas à familiariser avec les enfants, rarement. Voilà maintenant quatre jours que j'ai regagné l'arrière pays. Je ne découvre l'existence d'un village qu'au précédent traversé. Deux villages plus loin, c'est trop loin, on ne connaît pas assez. Dans les vallées, on vous signale la présence d'un seul village quand il y en a vingt ! Ce soir mon arrivée a encore fait sensation, comme d'habitude. Le père qui m'accueille a onze enfants, quasiment que des garçons. Il fume l'opium, dans un simple tube de bambou percé, des boulettes énormes, l'équivalent d'environ cinq ou six doses habituelles, et en une seule prise. Je n'avais jamais vu ça. Il est probablement fumeur récent et a dû s'initier seul car sa technique n'est pas très élaborée et ses gestes incertains. | |
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Ban Khaoso, jour 16, les drogues chimiques Cinquième jour en montagne depuis avoir quitté la rivière Nam Ou à Ban Likna. Je la retrouverai normalement demain, à quatre heures d'ici paraît-il. Belle boucle d'effectuée. Hier, chez les Akha, la soirée a été trouble. Beaucoup de lao-lao, et puis le père avec ses boules d'opium, de la taille de grosses noisettes. Devant mon indifférence face à la drogue (j'ai fumé deux pipes offertes), il a ensuite été question d'autres choses, d'amphétamines, d'héroïne, de Ya-baa, les méta-amphétamines, l'ecstasy du pauvre, qui fait des ravages depuis six à huit ans dans toute l'Asie du sud-est, le fils me proposant de l'accompagner dans une maison voisine. Je l'y aurais bien suivi, par curiosité, mais j'ai crains le regard qu'auraient pu porter sur moi les villageois "sains". Traversée de plusieurs villages aujourd'hui, chemin facile et les habitants me renseignent assez efficacement sur le nombre d'heures de marche nécessaires entre deux lieux. Toujours pas effectué d'autres photos, impossible. Ce soir, autre schéma, c'est la jeune mère qui fume l'opium, avec son frère. | |
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Ban Likna, jour 17, la compagnie policière Retour au bord de la rivière Nam Ou. J'ai retrouvé ma petite pièce d'il y a six jours pour dormir, avec les même détritus dans le lavabo, le même cadavre d'énorme cafard près du w.c. immonde, etc. Hier soir les policiers sont venus me voir, probablement interpellés par quelqu'un suspicieux de me revoir à nouveau dans la région après une petite semaine. Ils se sont rapidement rendus compte de mon désintéressement total et ne m'ont du coup même pas demandé mon passeport. Puis on a bu de la bière, trop. J'ai terminé la nuit sur le toit d'une des trois ou quatre pirogues à moteur amarrées au banc de sable, les moustiques m'ont fait la fête durant la nuit mais je ne m'en suis même pas rendu compte. Ce matin un type m'a réveillé à 5h30, hilare. Ce matin c'est décidé, je remonterai la rivière Nam Ou jusqu'à Hatsa. J'abandonne l'idée de remonter encore plus en amont, vers Ban Konot, ce sera pour une autre fois, mais je file vers Pongsali. De Pongsali, je vais essayer d'atteindre la frontière chinoise, tout au nord, à pied, en douze ou quinze jours peut-être. C'était un objectif principal de cet énième séjour au Laos. Mais pour l'instant, pour quitter Ban Likna vers le nord, il faut attendre qu'il y ait suffisamment de passagers, une pirogue à moteur en accueille dix à quinze d'entre eux. Hier on m'avait parlé d'un départ possible vers huit heures mais à dix heures je suis encore le seul passager. Mes policiers sont là et j'ai bien vu qu'ils ont taxés les deux ou trois bateliers arrivant ou repartant vers le sud. Arrivée à Hatsa. Ce matin à Ban Likna, à onze heures, aucune pirogue classique n'était encore passée en direction du nord. Il a alors fallu se résigner à emprunter un speed-boat, frêle embarcation pouvant transporter huit à dix passagers et munie d'un puissant moteur vrombissant. Ce fut un cauchemar durant la première demi-heure. Ça file à très vive allure, ça glisse sur l'eau, ça bondit sur les rapides, ça tangue, ça frôle les rochers émergeants. J'ai réellement, tout de suite, failli demander à faire demi-tour, quitte à attendre encore un jour une pirogue lente. Hier déjà, j'aurais pu quitter Ban Likna car un speed-boat était passé en fin d'après-midi. Un homme est accouru me chercher dans le village mais j'avoue que j'ai refusé en voyant l'embarcation. En plus il y avait un casque uniquement pour le batelier, l'ignoble. Bref, arrivée à Hatsa tant bien que mal, plutôt mal en fait, trop rapidement. Là c'est pareil, il faut attendre qu'il y a ait assez de passagers pour remplir le minibus se rendant à Pongsali, la ville. En presque trois heures d'attente à Hatsa j'ai encore bu de la bière avec des policiers corrompus. Ils étaient déjà bien raides quand je me suis joint à eux. Puis, plus tard, je les ai vu arrêté une femme, elle était dans mon speed-boat. Je n'ai pas connu la raison de l'arrestation car je les ai rejoins trop tard, sous la tonnelle de bambou où se produisait l'événement. Une table, et un cahier d'écolier, pour retranscrire semble-t-il, les chefs d'accusation. Et puis une paire de menottes, et les billets, cent billets soutirés à l'accusée, comptés et recomptés autant de fois par les galonnés, qui n'ont pas remis de reçu… | |
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Pongsali, jour 18, le commerce improvisé Pour parcourir les 21 kilomètres éloignant Hatsa de Pongsali, il a fallu une heure vingt exactement. Au début on se dit "Tiens, c'est étonnant, le minibus n'a que toutes ses places assises occupées et il part quand même ?". Mais très rapidement on se retrouve submergé. Moi encore ça allait, j'étais un des premiers montés, j'ai eu ma place assise, devant, là où les cahots de la route se font le moins sentir. Mais on s'arrête souvent, et on embarque du passager. Les femmes vomissent, le paysage est magnifique, d'autant qu'il s'est remit un peu à pleuvoir et que juste après les ondées il y a de belles lumières. Vallée verdoyante, j'ai un seau de poisson entre les genoux. Une jeune fille monte, chargée de deux sacs de légumes à apporter probablement au marché de Pongsali. Une femme ouvre un des sacs, en extrait un des légumes, puis c'est la ruée. Des hommes, quelques femmes, celles qui ne vomissent pas, se les arrachent, des bottes d'une espèce de salade longiforme à cuire, des oignons, de l'ail. Quel succès, c'est vrai qu'ils sont beaux ces légumes mais quand même, quelle hystérie ! Dans la mêlée, des bottes sont défaites, tombent au sol. On se demande comment la jeune maraîchère va ensuite régler ses comptes dans cette cohue compressée, dans le minibus bondé, archi-bondé. Et tout finit par se calmer, quelques billets circulent, environ huit centimes d'euros la grosse botte de salade. Avec toutes leurs histoires je me dis que je vais rater l'ouverture de la banque, ça doit fermer tôt un vendredi. Mais patatras ! C'est boun aujourd'hui, c'est férié, fête, chômé, rien, pas de banque. Si, dès demain, je repars dans la montagne, vers le nord, c'est pour peut-être vingt jours. En théorie il me reste largement assez de kips lao pour cette durée mais c'est en cas de coup dur que je préfère en prévoir plus, au cas où par exemple je sois contraint, un jour, d'affréter seul un transport quelconque. Alors, sur le marché, je vais voir les antipathiques quincailliers chinois. Une fois, à Muang Long, dans la province de Luang Nam Tha, ils m'avaient dépannés en change d'argent. Ici, deux ou trois d'entre eux sont d'accord pour changer mes 50 dollars mais avec dix pour cent de commission, sacrés chinois ! Mes euros ils n'en veulent pas, en aucun cas. Finalement je change à cinq pour cent avec un jeune, cinq pour cent c'est encore beaucoup. En arrivant à Pongsali, juste après le change d'argent, j'ai un peu essayé de trouver un chemin qui partirait de derrière la ville en direction du nord, mais rien, le néant. Les débuts de sentiers doivent se situer plus à l'ouest, quelque part sur la petite route quittant Pongsali, mais où ? Alors demain je vais prendre le premier transport dans cette direction et essayer de ma faire "parachuter" à peu près à mi parcours, dans un endroit qu'il faudra choisir "sur le tas". Ce soir je suis seul touriste à Pongsali. Il y a pourtant parfois quelques voyageurs qui prennent le temps et la peine de monter jusqu'ici pour ensuite, pour la plupart d'entre eux, rejoindre Hatsa puis redescendre illico par la belle rivière Nam Ou, en pirogue à moteur. Mais aujourd'hui il n'y a personne. Dommage, j'aurais bien un peu causé, normalement, avec des proches. D'autant qu'à Pongsali-ville il n'y a absolument rien à faire, mais ça j'en avais déjà parlé il y a deux ans. Et puis cette nuit il pleut, des trombes d'eau. Pas glop ! demain les sentiers terreux vont être trop glissants. | |
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Ban Mohan Taï, jour 19, l'entrée du pays Yao C'est bien parti, ce soir c'est un village Yao qui m'accueille, le premier visité durant ce périple. Ce matin, avec le bus, je suis finalement allé jusqu'à Boun Neua car je n'ai aperçu aucun départ de sentier prometteur et je ne le sentais pas trop le coin. Du bus j'apercevais les premières vallées, particulièrement profondes, intimidantes. De Boun Neua, en songtheaw (camion avec un toit mais ouvert de tous côtés et contenant deux bancs à l'arrière, sur les bords), j'ai alors commencé à remonter la piste menant à Utay. Puis arrêt à Ban Sone Taï, village Taï Lue repéré il y a deux ans. De là une piste secondaire repart vers le centre de la province, vers, paraît-il, des villages Akha et Hô, entre autres. Le centre de la province, c'était à l'origine mon but principal de ce séjour. Mais ici maintenant, j'apprends qu'en remontant encore la piste sur plusieurs kilomètres, jusque un peu après le petit village de Ban Souchane, un chemin s'éloigne également vers des villages Yao principalement, et au moins un Akha. C'est dans cette direction que ce matin j'ai finalement décidé de partir. On commence donc par remonter la piste qui elle-même longe la rivière Ngeun Li. À Ban Souchane je reprends quelques renseignements pour localiser le départ de sentier. Celui-ci se trouverait à deux cent mètres, juste après la sortie du village, mais je ne le repère pas. Un homme vient alors me l'indiquer, étroit passage perdu dans les herbes et menant directement à la rivière Ngeun Li qu'il faut commencer par traverser, à gué, avec de l'eau juste en dessous de la taille. Heureusement que l'homme me confirme l'existence de villages Yao dans cette direction car c'est sûr qu'aucune personne étrangère au lieu ne soupçonnerait leur existence au bout d'un si discret début de sentier. Puis il faut longer et retraverser de nombreuses fois un petit affluent de la rivière Ngeun Li. Mais, plus loin, le chemin, bien qu'étroit, se retrouve relativement bien tracé, de manière nette. La nature est magnifique et dense le long du vallon. Je crois que je n'avais pas encore côtoyé si beau paysage forestier au Laos, si préservé. Immenses arbres fromagers aux racines envahissantes, nombreux bosquets de bambous immenses dont les guirlandes de feuilles retombent de très haut en panaches. Deux heures de marche, les traversées du torrent prennent du temps. La Chine devrait n'être qu'à quelques kilomètres, peut-être à seulement trente à vol d'oiseau mais c'est à dire bien plus à travers les sentiers, à travers forêt et les vallons à contourner. Dans un village Akha, les vêtements des femmes qui pendent à sécher à l'extérieur des maisons, sur les tringles de bambou, sont de couleur indigo foncé, quasi noire ; chez les Hô ils sont bleu clair ; chez les Yao ils sont à dominante rose fuchsia. Les Yao sont adorables. Avec les Lantens des provinces de Luang Nam Tha et de Bokéo, dont ils sont "cousins ethniques", je crois que ce sont ceux qui sont le plus agréables à côtoyer. D'une douceur extrême, dans les gestes, dans les intonations de voix, dans les paroles. Je commence à montrer les deux cent photos que je remettrai dans quelques jours, à des villageois Yao principalement, dans la région d'Utay. Des photos prises il y a deux ans. Succès au rendez-vous mais attention, pour l'instant elles ne quittent pas mes mains car cela en deviendrait totalement ingérable parmi les cinquante ou soixante personnes qui m'entourent durant ces exhibitions. Les villageois sont extra. En seulement cinq minutes on vient d'élaborer sur papier un plan de la région en localisant des villages Yao et un ou deux villages Akha situés sur deux directions et jusqu'à six ou huit heures de marche environ. | |
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Ban Vanaïkho, jour 20, le bonnet Yao Longue veillée hier soir, dans la pénombre, chez les Yao de Mohan Taï. Il a fallu remontrer les photos trois fois. Ce n'est pas désagréable car les Yao sont hilares, quasi tout le temps. J'avais choisi, pour m'accueillir, une des maisons les plus modestes, affreuse cabane de vingt-cinq mètres carrés posée directement sur la terre, murs bas de pisé craquelé et rehaussés de parois de planches débitées à la hache, toit de feuilles végétales. Mais il n'y a pas assez de place ; on mange puis, plus tard, j'irai dormir chez les voisins. Depuis cette nuit il pleut à nouveau, des trombes d'eau, et sans discontinuer. Pas possible de quitter le village, même pas les abords immédiats de la maison. De plus le niveau d'eau du torrent a dû sérieusement s'élever. Déjà hier, avec les pluies des jours précédents, l'eau était de couleur terre, et opaque, impossible de voir ou l'on posait les pieds lors de son franchissement. Ici, ce qui surprend le plus les villageois, c'est le fait que je n'aie pas peur de parcourir seul la région, ils en sont abasourdis. Ils essaient de me faire comprendre que, seul, je courre des dangers, ils sont drôles. Hier, en remontant en camion le début de piste menant à Utay, il y a eu un contrôle policier, un check-point. Un simple fil de raphia synthétique rose tendu au travers de la route avec un vieux sac plastique suspendu en son milieu pour bien le signaler. Les gus m'ont contrôlés, c'est rare, puis aussi évidemment les autres passagers, trois montagnards qui semblait-il n'étaient pas en règle. On discute calmement puis cela se conclut par une "taxe" de 3000 kips (25 centimes d'euros) affligée à chacune des trois personnes. Les policiers perçoivent leurs salaires… Dans le village Yao il pleut, il est sur la boue. S'il faut sortir (il faut bien sortir au moins une fois par jour car ici "ça" se fait dehors, dans la nature) on marche, en tongs ou pieds nus pour les enfants mais aussi également pour certains adultes, dans la boue, dans les ruissellements d'eau, dans les déjections animales qui se diluent, celles des buffles, des vaches, des cochons, des poules et des chiens qui tous, comme partout, errent en toute liberté dans le village. Lever à 4h00, dérangé par la femme cuisinant la soupe des cochons, sur le plus gros foyer, à deux mètres duquel ma paillasse provisoire a été installée la veille. Pour nous plus tard et trois fois par jour, ce sera riz, pousses de bambous en soupes et piment. Toute la matinée à ne rien faire, à part deux ou trois sorties dont une forcée, sous parapluie. Alors des assemblées se forment autour de moi. On remontre encore les photos, on réeffectue une ou deux démonstrations d'ouverture du parapluie géant, on discute beaucoup à partir d'un billet d'un dollar américain offert au père, ça occupe. Le prochain village, Akha, n'est pas loin, à une heure seulement puis, à partir de là, il y aurait deux directions possibles : une vers la Chine, avec au moins un village avant la frontière qui là doit être totalement virtuelle, et une menant apparemment jusque Utay, avec plein de villages Yao et peut-être aussi d'autres groupes ethniques. Mais pour l'instant impossible de marcher, on tomberait cent fois sans compter que, et c'est ce qui m'inquiète le plus, le niveau des eaux a dû monter. Les hommes Yao portent encore beaucoup le costume traditionnel, simples pantalon et veste de coton bleu indigo, taillés dans les étoffes tissées par les femmes. Puis de très simples mais subtilement jolis bonnets. Sur le bandeau les décorant les femmes ont eues l'audace de broder des caractères chinois en fil de coton bleu indigo sur un tissu réalisé à partir de ce même fil. On ne perçoit donc l'œuvre qu'à une distance moindre de cinquante centimètres. Aujourd'hui, vu qu'il pleut, les femmes et les jeunes filles brodent durant de longs moments de la journée, on les taquine un peu, ça pouffe de rire. À une femme qui disposait, dans son panier, d'un de ces dits bandeaux déjà réalisé, je lui ai commandé le bonnet fini avec, s'il vous plaît, une pièce de monnaie chinoise cousue sur le sommet. Léger embarras, le bandeau, déjà achevé donc, sera trop court pour mon tour de tête. Bo pen sang ! c'est pas grave ! (ça ici, on le dit cinquante fois par jour). À l'origine je voulais simplement acquérir le bandeau seul ; stupéfaction lorsqu'ils m'ont annoncé le prix de base, c'est à dire avant l'obligée négociation : 20 000 kips, 1, 60 euros environ. Mais bon sang, il aurait fallu qu'on démarre au moins à 50 000 kips, la réalisation du bandeau seul ayant probablement nécessité huit ou dix heures de travail, ou probablement plus si on considère tout le processus de fabrication du tissu de base depuis la récolte du coton. Je me demande comment on va régler le bonnet fini demain matin puisque, sous le coup de stupéfaction, je n'ai même pas eu le courage de demander son prix. Chez les Yao, il y a aussi les sacs d'épaule d'étonnant et jolis : sans fioritures, entièrement de toile de coton noir, sauf la façade, de couleur rose fuchsia vif, quasi fluo, visible de loin. Il faudrait en acquérir un ou deux mais pour l'instant c'est beaucoup trop tôt, cela alourdirait le mien, de sac. Avec les villageois mon rapport à l'argent est ambigu. Lorsqu'ils me demandent d'annoncer le prix de quelque chose, d'un de mes objets, du vol aérien depuis la France, le montant de mon salaire, etc., je divise toutes les sommes par trois ou quatre environ. Sinon, pour eux, cela dépasserait l'entendement (et pourtant, le montant de mon salaire divisé par trois, mes patrons vous confirmeraient que ça fait trois fois rien…). De mon pactole, les villageois ne perçoivent que mon argent quotidien, 50 à 80 000 kips en poche ou rangés dans mon sac, dans le plus accessible des compartiments. Je suis étonné de la diversité de conception des maisons de ce village. Il y en a de quatre types : posée sur terre / murs bambou / toit végétal (feuilles ou "ardoises" en bambou éclaté), posée sur terre / murs pisé et bambou ou planches bois / toit végétal, posée sur terre / murs planches bois / toit végétal ou tôles ondulées, élevée sur pilotis / murs planches bois / toit tôles ondulées. Une des familles vivant dans une maison sur pilotis possède une télévision et un lecteur DVD, les seuls du village. Avec une ou deux autres ampoules, ils sont alimentés à partir d'une ou plusieurs petites turbines installées dans le torrent situé en contrebas. C'est actuellement un nouvel avantage de la proximité des torrents, pour ceux qui habitent à moins de 1200 mètres d'altitude, en gros. Je m'en doutais mais j'ai quand même demandé confirmation (à l'aide d'une, parmi tant d'autres, séances de mimes) : tous ces objets extérieurs (tôles ondulées, télé) ont été transportés sur le dos ou sur brancard, à pied, sur les sentiers escarpés, à travers le torrent. Hier, dans l'après-midi, la pluie a momentanément cessée. J'ai alors tenté un aller vers le prochain village, Akha, de Ban Vanaïkho, à une heure seulement. Mais il y a le torrent et il faut commencer par le franchir. Première et deuxième tentative échouées, on manque sérieusement d'être renversé et les dix kilos du sac n'aident pas à maintenir l'équilibre. Puis un type, corpulent, m'invite à prendre appui sur son bras. Et là ça passe. Sentier humide, boueux, l'eau suinte de partout, on piétine. La nature est magnifique. Puis deuxième traversée obligée du torrent, juste avant le village de Ban Vanaïkho. Là le cours d'eau est plus large, donc moins profond, et ça passe sans trop de problème. Ce sont des Akha Sheusheu qui vivent ici, déjà rencontrés ailleurs dans la province de Phongsaly il y a deux ans. La situation géographique de ce village, situé à si basse altitude, n'est pas commune. Je n'avais en effet jusque là traversé des villages Akha que situés proches des crêtes et à proximité de simples petites sources d'eau d'altitude. Peut-être est-ce un village déplacé sous les "encouragements" des autorités, ça aide à mieux les administrer… Parures des femmes étonnantes, des chevilles jusqu'à la tête. La soirée a été festive, arrosée, un peu hystérique même. Ils ont tué un chien, cette fois j'en suis sûr, ça en était. Puis, de leur montrer mes nombreuses photos des Yao, cela a incité les deux ou trois femmes de la maison à se laisser photographier à leur tour. Puis il y a eu le massage Akha, rare aubaine offerte aux visiteurs, surtout s'ils sont étrangers. Aucun vêtement n'est ôté, deux à six femmes s'attellent à compresser, broyer, triturer, les jambes, les bras et le dos. C'est presque douloureux parfois. En tout cas ça les a bien fait rigoler d'avoir affaire à un falang, un étranger, toutes les six, prises de violentes crises de fous rires. Photos. En revanche, impossible en journée de photographier les personnes des maisons voisines et du village en général. Si je m'y déplace avec l'appareil porté autour du cou, il faut alors que mes gestes soient sans ambiguïté sinon les femmes fuiront alors que je ne serai pas encore à trente mètres d'elles. Ce matin, alors que je tentais, il est vrai un peu furtivement, de la photographier, l'une d'elles a fait le geste de me jeter une de ses tongs à la figure, je crois quand même qu'elle est allée un peu loin. En tout cas, que de clichés manqués, ces femmes dans leurs "toges" noires déambulant dans le village, ou à proximité du torrent, alors sur fonds de végétation dense, verte. J'ai aussi effectué, de Ban Vanaïkho, un aller-retour en trois heures, vers le village Yao de Ban Mohan Taï, pour récupérer mon bonnet. Maintenant je franchis le torrent seul, comme un grand. Bravo ! le couvre-chef est finalement adapté à mon tour de tête, mais la pièce de monnaie chinoise est un peu usée. 50 000 kips, à partir de là on a négocié un peu, mais juste pour le principe car c'est sûr, je l'aurais eu à 30 000 kips, soit 2, 5 euros. | |
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Ban Sumpoy Neu, jour 21, le chemin du village La pluie ne cesse pas, il faut donc sortir. Hier, au village Akha de Ban Vanaïkho, les hommes m'ont fait comprendre qu'à partir de là il me serait impossible, seul, de reconnaître le chemin. Alors je recrute un jeune type, vingt-six ans, opiomane un peu "allumé", pour m'accompagner; deux jours. Pas plus car, quoi qu'il en soit, il me fait comprendre qu'il ne connaîtra ensuite plus la région, ce ne sera plus son territoire, sans compter qu'il n'a peut-être aussi même pas le droit de s'y rendre. Et comment que je ne l'aurais pas reconnu seul le chemin ! Trois heures de marche, et à vive allure encore. On a dû franchir le torrent, sans exagération, une bonne centaine de fois, certains passages se faisant sur des troncs d'arbres jetés sur la rivière ; je me refuse parfois, pour ma part, à les emprunter. Alors là aussi il faut passer dans l'eau et dans ces passages particulièrement délicats c'est généralement de l'eau jusqu'à la taille. Fort courant, eau marron, opaque. Sur le sentier c'est la fête des sangsues, jusque trente par pied. On ne s'en préoccupe plus, il faut marcher, vite. Cinq ou six d'entre elles s'agglutinent parfois sous le vieux pansement liquéfié qui protégeait la dernière petite blessure des premiers jours de marche. Des passages semi marécageux, de petites rizières isolées, de denses fourrés, des pentes escarpées, de la boue, des chemins glissants, une forêt superbe. Mon guide Akha marche en tong, ou pieds nus dans les passages les plus boueux, et en slip car c'est plus commode pour franchir le torrent. Il n'a emporté qu'un petit parapluie crasseux et, dans un petit sac, son matériel à fumer. On s'est abrité un moment de la pluie dans un petit abri de rizière. Il a fumé, du tabac dans l'habituelle énorme pipe à eau disposée sur place, puis l'opium aussi, avec son matériel. Puis le voilà enfin, le village Yao de Ban Sumpoy Neu, noyé au milieu de la forêt. Quinze petites maisons entièrement de bois, murs et toitures, dont les planches n'ont pas été sciées mais débitées à la hache. Certainement un des villages Yao les plus isolés, la frontière chinoise serait à une heure de marche seulement. | |
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Ban Sumpoy Neu, jour 22, la sauvagerie animale Hier en arrivant à Ban Sumpoy Neu, tous les chiens se sont acharnés à nous haranguer, violemment, autant moi que mon guide Akha. On a dû leur lancer des pierres car les villageois, tellement surpris et interloqués par notre arrivée, ne les ont même pas retenus. Puis, la nuit, les cochons se battaient entre eux, et avec les chiens aussi. Ça criait, ça hurlait, à trente centimètres seulement, juste de l'autre côté de la paroi de planches de bois disjointes, là où les bêtes s'agglutinent, en cas de pluie et la nuit, sous l'auvent formé par la retombée de la toiture. D'autre part, en journée, dès que la porte de la petite maison est ouverte les cochons tentent une entrée. C'est étonnant, jamais je n'avais encore vu ça. Généralement les bêtes, du moins les cochons et les bovins, ont appris à ne pas le faire et à se tenir à distance respectueuse des seuils. Le père de famille qui m'accueille constate, grâce à la disposition de ses différents liserés brodés, que mon bonnet a été réalisé par une femme du même clan ou de la même famille que la sienne, dans le village Yao d'avant-hier, à plus de quatre heures d'ici. Le père semble en être très fier, il me montre d'ailleurs un de ses bonnets à lui qui, c'est vrai, comporte les même liserés. Lever à cinq heures. Ce matin il pleut encore, sans discontinuer, même si ce ne sont plus des trombes d'eau. Vis à vis de mon guide, il faudrait que l'on parte au plus tard vers midi, qu'il ait le temps, avant ce soir, de m'accompagner jusqu'au prochain village de Ban Poutcha Maï puis de faire demi-tour avant la nuit. Mais il y a la pluie, omniprésente, incessante. Le village n'est que planches sur boue, au milieu de la verdure. Alors je renvoi mon guide, avec la paie convenue, pour les deux jours initialement prévus, 6, 5 euros, mais là je crois que j'ai été très généreux. D'ici demain, j'aurai le temps d'en recruter un autre. Et puis, j'ai bien senti que lui, Akha, ne se sentait pas des plus à l'aise dans ce village Yao. Il part donc, sous la pluie, cela n'a pas l'air de trop l'inquiéter. C'est sidérant, ici ils ont le téléphone. Un portable qui doit, je suppose, fonctionner à partir d'un réseau chinois, et un fixe connecté à une antenne, tous deux alimentés à partir de l'habituelle turbine placée plus bas dans le torrent. En revanche, une boussole ils n'en avaient jamais vu et le moindre de mes objets visibles les intéressent vivement : mini lampe, cadenas de fabrication européenne, etc. Le coup du bonnet, c'était une bonne idée. Ainsi avec le père, on a bien sympathisé. Dans sa maison, j'y reste donc sans problème pour une deuxième nuit. Quelques photos possibles, mais des hommes uniquement. Je montre aussi les miennes, les photos des Yao de Utay d'il y a deux ans. Ici, l'influence de la Chine est forte : on n'utilise plus la moindre cuillère mais uniquement des baguettes ; les Yao lisent beaucoup mieux le chinois que le lao ; les grosses sommes d'argent sont annoncées en yuans chinois ; les pipes à eau, que l'on ne rencontre nulle part ailleurs au Laos, c'est chinois aussi ; le dialecte Yao rappelle un peu le cantonnais, avec tous ces sons en "sch". Les Yao ont été chassés de Chine, il y a 100 ou 150 ans mais, comme les Hmong, ils proviennent probablement, et beaucoup plus anciennement, de bien plus loin, du nord, de quelque part vers la Mongolie ou peut-être même de la Sibérie. Je mange dans différentes maison, du riz et des pousses de bambou presque exclusivement. Je n'ai pas encore aperçu un seul gramme de viande dans le village, même pas séchée. Alors les pousses de bambou, après avoir été cuites à l'eau, sont saisies dans de la graisse de porc, pour faire "comme si". La plupart des hommes enchaînent deux bols de riz pendant que j'en avale un seul. Ils boivent l'eau puisée directement dans le ruisseau tout proche, mais parfois aussi bouillie, avec des écorces. Je visite plusieurs familles, l'eau bouillie a toujours un goût différent. Chacune des quinze maisonnées composant le village dispose en moyenne d'environ dix ou douze cochons, porcelets compris, de douze ou quinze poules, de deux canards, de cinq à sept chiens et d'un ou deux buffles, ces énormes bovins gris, si impressionnants mais généralement inoffensifs. En revanche il n'y a ici plus de vaches. Les buffles ne rentrent au village que le soir, toute la journée ils déambulent en forêt, dans les fourrés, parfois très loin, à plusieurs kilomètres des villages. Probablement aussi certains passent plusieurs jours à l'extérieur car il arrive que l'on en rencontre à plusieurs heures de marche de tout lieu habité, ces bestiaux ne doivent de toute façon pas craindre les animaux sauvages. En tout cas ici, comme dans tous les villages montagnards, tous ces animaux vivent en totale liberté et sont libres de divaguer toute la journée. Ils peuvent généralement aller en forêt pour trouver eux-mêmes la majeure partie de leur nourriture (même si par ici, dans certains de ces villages Yao particulièrement isolés, une clôture de protection cerne le village). Chaque animal, cochons, poules et autres volailles, reconnaît le cri de ralliement de la femme ou des jeunes filles de la maison lorsqu'elles les appellent pour les nourrir et il semble rare que certains d'entre eux aillent manger chez les voisins. Ceci dit, les animaux ne sont pas excessivement nourris, les cochons trouveront des pousses de bambou en forêt et les poules se débrouilleront seules pour dénicher des graines et capturer des insectes qui ne manquent pas. À noter aussi que les montagnards, au même titre que les œufs, ne consomment jamais le lait de leur cheptel. Petite anecdote animale : il y a deux semaines environ, alors que je marchais en pays Akha Pouli, assez loin du précédent village quitté, j'ai croisé deux hommes, rapportant au village et le transportant à la palanche, un bufflon mort qui avait chuté dans un ravin. Un peu plus loin c'est la mère que j'ai croisé, puis elle a fait demi-tour, furieuse, me suivant, marchant lorsque je lui faisais face mais trottant et me chargeant dès que je lui tournais le dos. J'ai réellement eu peur, énorme frousse, car je vous assure que ces imposants bestiaux impressionnent par leur énorme taille et d'autant plus que je n'apercevais pas le moindre endroit accessible pour me réfugier, un côté du chemin étant gouffre et l'autre pente abrupte, inabordable. Parapluie-bâton brandit, je lui ai alors "parlé" à cette bête, pour tenter de la calmer, tout en marchant à reculons sur trois ou quatre centaines de mètres, jusqu'à trouver un passage ouvert vers la pente. De là, les jambes coupées, j'ai enfin pu souffler et j'ai dû, pour l'éloigner, lui lancer des pierres à cette pauvre mère en deuil. Le soir, j'ai eu besoin de chasser ce souvenir et d'extérioriser le traumatisme. J'en ai alors parlé aux villageois en leur mimant la scène, ils étaient impressionnés et plusieurs hommes m'ont félicité en me faisant le signe du pouce levé. | |
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Ban Sumpoy Neu, jour 23, les acheteurs d'opium Matinée sous l'auvent, en assemblées variables de huit à douze hommes, à regarder la pluie, la boue, les animaux s'y ébattre, à fumer ce tabac jaune vif et soyeux, dans les énormes pipes à eau. Une sortie, forcée, sous parapluie, pour aller "y" faire ; retour accompagné de cinq ou six sangsues, dont une sur le dos. Que d'eau, que d'eau. Il pleut sans interruption depuis environ quarante heures, des trombes la nuit, moindres en journée, mais de manière incessante. Mon guide est parti un peu tard hier après-midi. Il allait devoir marcher au moins la dernière heure de nuit, sous la pluie, dans les marais, dans les torrents. C'est par ici que j'ai aperçu le plus de serpents, traversants les petites élévations de séparation des parcelles de rizières, aux abords des ruisseaux, ou décapités à la machette, gisants en travers des chemins, ceux-là le plus souvent de couleur vert vif, parfois au ventre jaune, et toujours à la tête en forme de losange, des races arboricoles m'a fait comprendre mon guide. Je n'ai pas encore mangé une seule fois dans la maison de mon hôte, mon "père de bonnet", je n'y fais pour l'instant qu'y dormir, invité que je suis chaque fois dans une maison différente. Les repas ici, c'est généralement un seul plat pour accompagner le riz, le plus souvent des pousses de bambou mais parfois aussi du tofu, le fromage de soja, réalisé à partir des graines broyées à la meule de pierre, ou encore des sortes de lentilles ou de petites fèves. Une des familles qui m'a accueilli a vigoureusement refusée mes 20 000 kips. Quasi impossible de quitter le village pour cause d'eau (du moins pour moi car les chinois et mon guide l'ont bien fait). Il semblerait que le prochain lieu habité, le village de Ban Poutcha Maï, également de population Yao, soit particulièrement grand, quelque chose comme un des plus importants de la région. Pour l'instant, journée identique à celle d'hier. Avec le temps, je familiarise un peu plus avec les autochtones que les jours précédents, que dans d'autres villages traversés auparavant. Mais c'est vrai aussi que la nature de caractère particulièrement douce et sereine des Yao y aide. J'approche alors un peu certains enfants et quelques femmes se laissent photographier, mais toujours pas les adolescentes ni les plus jeunes filles. Dommage car il y a des visages magnifiques, et puis des "tronches" aussi, pour certains hommes. Hier soir, je me couchais juste, l'un d'entre eux, en rapport de parenté étroit avec mon "père de bonnet" s'est attelé à me masser les jambes durant une bonne heure, tout en discutant avec un deuxième, fumant l'opium à mes côtés. L'eau, la pluie incessante, engendre de réels problèmes d'hygiène dans le village. Deux ou trois rigoles majeures le sillonnent durant ces journées, drainant une eau boueuse ; les déjections animales se répandent. Et puis, homme ou femme, on se racle la gorge, bruyamment et profondément, avant de cracher n'importe où, à l'intérieur ou à l'extérieur des maisons, on se mouche dans les doigts, on jette les déchets végétaux dehors, on défèque dehors, à peine à l'extérieur du village, on marche pieds nus ou en tongs, en piétinant pour ne pas glisser, en jouant les enfants tombent parfois. Je ne parviens pas à me débarrasser de la compagnie des hommes, réunis en permanence autour de moi, en assemblées variables de quatre à douze individus. Durant la journée je visite plusieurs familles, essayant en particulier de me joindre aux groupes de femmes, mais un "noyau dur" des apparentés à mon "père de bonnet", au bout de trente à quarante minutes, inévitablement m'aura rejoint et fait éloigner la gent féminine. On se tient généralement assis sur de bas tabourets de bambous ou de bois, parfois hauts de seulement dix centimètres, soit à l'intérieur d'une maison, autour du foyer, soit à l'extérieur, sous l'auvent formé par le ravancement de la toiture, près des cochons assoupis et parmi les chiens. Pour gagner mon indépendance, je n'ai d'autre possibilité que de déambuler, sous la pluie, dans la boue, abrité par mon parapluie géant. Je ne comprends pas tout ce qu'il se passe dans le village. Trois chinois y sont restés quelques jours puis sont partis ce matin malgré la pluie pour, m'ont-ils dit, quatre heures de marche jusque quelque part en Chine. J'ai compris que le franchissement de la frontière allait s'effectuer sur un passage un peu difficile, en hauteur, sur une crête, probablement dans une zone reculée et discrète. Un autre chinois y réside dans le village, avec sa femme yao, chinoise également, dans une cabane de bambou implantée à quinze mètres en dehors de la palissade de bois qui le ceint. L'homme, en deux jours, je ne l'ai pas encore vu une seule fois visiter une autre maison du hameau. J'ai compris que les trois chinois allaient bien évidemment passer la frontière en fraude. C'est sûr, ce sont des acheteurs d'opium. Quand à l'homme résidant dans le village, ou plutôt juste à proximité, il surveille son territoire d'achat. Le moindre de mes objets visibles, boussole, sifflet de secours, gourde ou cadenas solide de fabrication européenne, passionne les villageois. Et puisque je suis retenu ici depuis maintenant deux jours et que je n'ai jamais été seul depuis plus de trois, il a aussi bien fallu opérer une ouverture de la boîte plastique Tupperware, logée dans les bas-fonds de mon sac, lui-même déjà suffisamment mystérieux, et qui contient entre autres mes pellicules photos, mes médicaments, mes piles de rechange, etc. Généralement j'effectue cette opération, ainsi que celle de l'ouverture du magot, très discrètement, toujours en dehors des villages, au bord d'un chemin perdu, dans un endroit où je suis certain de n'être pas aperçu. Je crois que les cinq ou six personnes qui y ont assistés sont devenus des privilégiés. J'ai choisi le masseur pour me guider jusqu'au village de Ban Poutcha Maï, le prochain, et vraisemblablement grand, village Yao. Je voudrais tenter un départ aujourd'hui mais mon "père de bonnet" insiste pour que je reste une troisième nuit. Aïe aïe aïe, plus que vingt jours de disponibles, il faut que je commence à surveiller le calendrier, ce vicieux ennemi. J'en suis désormais absolument certain, le discret et mystérieux chinois résidant dans le village est acheteur d'opium. On a fini, après quelques insistances de ma part, par me l'avouer. Cet après-midi j'ai un peu rôdé à proximité de sa cabane, en toussant légèrement pour annoncer ma présence et pour essayer de le rencontrer, mais il n'en est jamais sorti. Il y a aussi le masseur, pourtant sans aucun doute possible reconnaissable, qui ne m'avouait pas qu'il fumait mais tout à l'heure je l'ai pris en flagrant délit dans une maison, avec deux autres types que je n'avais, en pourtant maintenant deux jours de présence ici, pas encore aperçu une seule fois dans ce petit village. J'ai découvert que les espèces de larges cravates portées par les femmes et jeunes filles Yao, formées par deux ou trois centaines de fils de soie tressés de couleur rose fuchsia quasi fluorescents et suspendues devant leur buste avaient deux fonctions : les embellir encore bien sûr (c'était donc possible) mais aussi, lorsqu'elles se tiennent assise près des maisons pour broder, sous l'auvent formé par la toiture, composer une surface réfléchissante, réverbérant la lumière naturelle extérieure sur leur gorge, le dessous de leur menton, l'intérieur de leurs mains, le cœur de leurs travaux d'aiguille, subtiles et élaborées broderies. Lorsque je m'en suis rendu compte, j'ai vraiment cru que la jeune fille disposait d'une petite lampe placée entre les jambes. Ça, c'est comme le coup des caractères chinois brodés sur les bonnets, c'est le subtil et discret raffinement des femmes Yao à son comble. En tout cas, je ne suis pas peu fier de ma découverte car je suis certain que peu le savaient. | |
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Ban Poutcha Khao, jour 24, les "idiots" de village Ça y est, je me suis enfin arraché de Ban Sumpoy Neu, après trois journées passées là. Le guide-masseur-opiomane est bien cool car il sait aussi très bien chanter, en marchant. Mais c'est là que ça cloche justement, durant la marche. Trop lent le type, normal, l'opium. Après seulement trente minutes de chemin il a déjà fallu s'arrêter dans le torrent pour qu'il puisse rincer ce qui lui sert de chemise. Cela a nécessité vingt bonnes minutes. Et puis, c'est plein de sangsues par ici, il faut absolument marcher vite. Donc je l'ai renvoyé, dès le premier village traversé, un village Yao, un grand village, celui de Ban Poutcha Maï. Trop grand à mon goût, cent ou cent cinquante maisons peut-être et pas mal de tôles ondulées. On s'y est quand même arrêté avec mon guide-masseur-chanteur-opiomane, invités dans une famille qui célébrait, depuis au moins trois ou quatre jours, la naissance d'un enfant. Viande en quantité, cochon, poulets, la première viande aperçue dans un village Yao de la région. Et puis départ, seul, pour le prochain village, celui de Ban Poutcha Khao. Enfin pas vraiment seul puisqu'un type, se rendant dans la même direction, me rattrape. Il porte en bandoulière son fusil de fabrication artisanale et cueille, au bord du chemin, de petites baies poussant sur des lianes, parfois rampantes au sol. C'est moi qui marche devant mais j'avoue que seul j'aurais tôt fais demi-tour pour me trouver un nouveau guide tellement le tracé du chemin est incertain. On quitte enfin la rivière Ngeun Li puis on gagne les hauteurs pour changer de vallée. Le chemin est littéralement noyé dans la végétation, dans les fourrés, dans les très hautes herbes, des variétés qui s'élancent parfois sur deux à trois mètres de hauteur. Il faut se frayer le passage, on ne voit pas ses pieds. Il pleut, il y a énormément de sangsues, quelques dizaines par pieds et même sur les cuisses à cause des très hautes herbes où elles se tiennent suspendues, se tenant à l'affût d'une proie éventuelle. Cet état du sentier est surprenant car il est pourtant certain qu'il s'agisse d'une des deux principales voies d'accès desservant le grand village Yao de Ban Poutcha Maï à forte population précédemment traversé. Cela prouve encore une fois que les habitants quittent rarement les environs de leur village. En revanche les pluies abondantes de ces trois derniers jours ont lavées les boues de surface et le chemin n'est plus aussi glissant. Par contre le contenu de mon sac commence sérieusement à souffrir de l'humidité car sur de nombreux passages, trop étroits, le parapluie est inutilisable. De plus je n'ai plus le temps de laver mes habits et, pour cause de pluie, ils ne pourraient de toute manière pas sécher. Plus gênant, je n'ai plus qu'une miette de savon et plus du tout de lessive. J'avais naïvement cru que j'aurais pu m'en procurer plus tôt mais il semblerait que d'ici l'arrivée au bourg d'Utay, accessible apparemment en environ deux jours si je ne m'arrête pas plus d'une nuit dans chaque village, je ne pourrai rien acheter. Ici il n'y a même plus au moins une famille qui revend quelques produits de base : cigarettes, lessive, piles, briquets, etc. Il n'y a rien. Les hommes n'utilisent même plus de briquets pour allumer leurs pipes à eau mais se contentent simplement des tisons de braises ; on ne se déplace plus, la nuit dans les villages, muni d'une mauvaise torche électrique chinoise, mais d'une poignée de fuseaux de bois que l'on enflamme l'un après l'autre ; on ne mange plus sur les petites tables basses de bambou mais sur le van à riz, posé directement sur le sol de terre ; on boit rarement du lao-lao, l'alcool de riz, car ce dernier n'abonde plus et est entièrement consommé en nourriture ; on fabrique artisanalement l'encens rituel ainsi que la papier de bambou à brûler, de même vocation ; la poudre à fusil est "cuisinée" sur place, seul le souffre provient d'un marché de plaine, les plombs également sont mis en forme par les chasseurs. Bref hier, sur le chemin, pendant deux heures trente, la présence du chasseur-cueilleur qui me suivait m'a quand même été sacrément utile. Je ne l'ai pourtant pas rémunéré car c'est moi qui ai marché devant, tout au long du parcours. Et puis il a bifurqué, pour rejoindre probablement un autre village, et je suis alors entré seul, trente minutes plus tard, dans le village Yao de Ban Poutcha Khao. Magnifique, d'aspect assez similaire à celui de Ban Sumpoy Neu : quasi même nombre de maisons, quinze à vingt, pas de tôle ondulée, situé également au cœur de la forêt, etc. Mais l'architecture est, une fois de plus, un peu différente, signe qu'il s'agisse encore d'un sous-groupe Yao légèrement distinct. Des maisons d'aspect plus massif, des toitures de chaume (elles étaient presqu'exclusivement de bois à Ban Sumpoy Neu) plus élancées en hauteur et aux auvents retombant plus bas et plus loin des façades, formant des espaces extérieurs abrités de dimensions confortables, des murs de terre que surmontent les planches disjointes débitées à la hache. Je ne comprend pas bien qui vit dans la maison du grand-père qui m'accueille. Lui en tout cas il tombe bien car il me fiche la paix, ça me change des hommes de Ban Sumpoy Neu qui, des trois jours derniers, ne me quittaient pas d'une semelle. Il ne m'adresse pas plus de trois mots différents dans la journée : "manger le riz", "oui, j'approuve" et "oui, va dormir". Mais à part lui, dans la maison, je n'y vois que trois ou quatre jeunes enfants qui y résident, pas de femmes ni de jeunes filles ni de père. Hier soir il a préparé la soupe de pousses de bambous pour les enfants puis m'a entraîné dans une maison voisine où là aussi, heureux hasard, l'on fêtait la naissance d'un enfant. Aubaine, il y avait du cochon, six plats différents en plus du riz, du tofu et de la sauce de piment. Un régal. Depuis quatre jours les villageois ne comprennent plus la moitié de mon pauvre vocabulaire lao et moi, dans leurs conversations, je ne distingue plus que les noms de lieux. Jour 24, la pluie semble cesser depuis hier soir. Il était temps car la boue commençait sérieusement à pénétrer dans les petites maisons Yao. Le coup des cochons essayant également d'y entrer, je l'ai compris : certains, probablement ceux à engraisser, on les fait entrer, pour manger, des grains de maïs jetés directement sur le sol. Et évidemment ce sont les plus gros d'entre eux qui sont concernés, c'est assez effrayant comme scènes. Ici on ne se donne même plus la peine de cuire leur nourriture, grains de maïs et pousses de bambou crus à l'intérieur, déchets végétaux et déjections humaines à l'extérieur. Le wok géant et le grand foyer de cuisson adaptés, généralement prévus à cet effet n'existent même d'ailleurs plus, il n'y a qu'un seul foyer, simple trépied métallique ou composé de trois pierres posées au sol, les maisons Yao n'étant traditionnellement pas construites sur pilotis. Pour les chiens c'est pareil : le repas terminé, durant lequel quelques-uns d'entre eux auront été tolérés à l'intérieur de la maison et qui auront guettés les os que nous aurons tous crachés par terre, on y jette quelques louches de riz puis on les fait tous entrer, c'est alors terrible cette ruée. Les Yao, étrangement, ne mangent pas de chiens, c'est du moins ce qu'ils m'affirment. S'ils en disposent alors d'autant c'est, pour sûr, pour prévenir les dangers, les incursions animales potentielles provenant de la forêt, les grosses bêtes et les petites ; on les aperçoit de temps en temps se ruer sur un petit rat s'échappant d'une maison. Une fois accepté par la famille, je suis toléré par les chiens, mais pas forcément par ceux des voisins, même proches. Ici on ne caresse jamais un animal, tous reçoivent en revanche de temps en temps, chiens, cochons, quelques coups de pieds et quelques pierres. Quand aux quelques jeunes chats, ils se font juste un peu triturés par les jeunes enfants. Quoique, cet après-midi, j'ai aperçu un homme caresser généreusement un cochon, il s'y essuyait grassement les mains après avoir dévoré une portion de ce melon-pastèque pas bon, amère ou sans goût, mais tellement juteux. À Ban Sumpoy Neu, j'avais remarqué que les deux maisonnées abritant un "idiot du village" étaient regroupées dans le même coin de ce village. Vu le faible nombre de familles le peuplant, une quinzaine seulement, on pouvait attribuer le fait au hasard mais ici, à Ban Poutcha Khao, le même schéma se reproduit avec trois maisonnées. Les trois individus aperçus sont âgés, ils ne veulent pas être photographiés. Les villageois, partout, les nomment "ngan bo ngam", ce qui signifierait, littéralement, les "beaux pas beaux". Youpi ! un gamin m'a déniché un petit paquet de cent cinquante grammes de lessive. Avec le seul paquet de cigarettes aperçu dans les trois villages Yao de ces jours-ci, tous les deux sont chinois. Pour sûr qu'ils proviennent directement du grand pays voisin car je suis persuadé que les villageois du coin se rendent rarement sur un marché lao mais franchissent parfois la frontière, quelque part, illégalement et par des passages très discrets. Du savon, je n'en ai jamais vu, le lavage des vêtements et du corps, des pieds jusqu'aux cheveux, se faisant toujours à la lessive. Quand à la vaisselle, c'est à l'eau seulement, et froide encore. Le soir, souvent, durant le repas, peut-être à cause de ma présence, les jeunes filles ne se joignent pas à la table, c'est à dire autour du van à riz posé au sol, parfois une femme seulement. Elles mangent alors sur une portion de feuille de bananier brièvement passée sur les flammes d'un feu vif, ça l'assouplit. Mais peut-être est-ce aussi parce que ce sont elles qui font la vaisselle ! Mon grand-père d'accueil me fiche la paix, il n'essaye même pas de me poser la moindre question, pas une seule depuis mon arrivée, mais surtout il n'attire pas des assemblées autour de moi. De plus il tient bien la maison, il y a par exemple toujours de l'eau bouillie de disponible, même dans l'après-midi, ce qui n'est pas souvent le cas dans de nombreuses autres maisons, que ce soit chez les Hmongs, les Akhas ou les Yao, etc., où les gens boivent alors, à la louche, dans les seaux ou tubes de bambou d'eau puisée directement à la source ou au ruisseau proche ; dans ces cas là je suis alors contraint de purifier mon eau même dans les villages. Bref, avec mon hôte, on "s'entend" bien. Chez les Yao, on l'a dit, le rose fuchsia domine dans les parures des femmes, supplantant même au regard le tissu principal teinté au bleu indigo très foncé, quasi noir, composant pourtant la base du vêtement. Alors, lorsqu'elles acquièrent un vêtement manufacturé, ticheurte, etc., elles essayent de le choisir rose… Les quelques, mais néanmoins rares marchands itinérants, chinois ou vietnamiens, qui sillonnent les régions à pied, chargés de leur barda sur une palanche d'épaule, l'ont bien compris par ici, une partie de leur stock est dédié à ce type de vêtement. Mais je n'en ai pour l'instant, durant ce séjour, en environ vingt jours passés dans les montagnes, rencontré qu'un seul, il y a quelques jours, sur les hauteurs de Ban Likna, c'était un Taï Dam vietnamien. Ce matin, très tôt, vers six heures, j'ai aperçu une femme, la hotte sur le dos contenant la machette, quelques autres objets et certainement du riz, quitter le village avec ses deux jeunes enfants. L'un d'entre eux, le plus âgé, de douze ans peut-être portait, harnaché sur son dos, deux épaisses couvertures. Ils partaient tous les trois dans une direction vers laquelle on m'a affirmé qu'il n'y avait plus de village. Ils rejoignaient alors leurs terres les plus éloignées, probablement au moins à deux ou trois heures de marche et s'apprêtaient alors à y passer au moins une nuit. Le coup de la solide clôture cernant le village de Ban Sumpoy Neu où j'ai, jusqu'hier, séjourné trois jours, c'était quand même étonnant car ici, à Ban Poutcha Khao, il n'y en a pas et pourtant la forêt est également là, toute proche et tout autour. Mais l'on se situe plus en hauteur, Ban Sumpoy Neu se trouvait quand à lui au fond de la vallée et près de la rivière Ngeun Li. Hier, durant les deux heures trente de marche, le chemin a en effet grimpé tout du long. Alors peut-être que le risque de présence d'animaux sauvages dangereux est plus faible ici, dans les hauteurs, mais ce n'est qu'une simple supposition. | |
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Ban Poutcha Khao, jour 25, l'intimité des montagnards Deuxième journée à Ban Poutcha Khao. Après-midi, soleil puis il pleut encore. Et moi qui attendais les belles lumières de fin de journée pour photographier le village. Tous les gamins ont eu droit ce matin au spectacle rare de la séance de rasage, c'est inespéré ça comme aubaine. Un falang par ici, c'est extrêmement rare, les plus jeunes n'en avaient probablement encore jamais vu, mais un falang qui se rase, c'était probablement une première pour tous. Riz et pousses de bambou trois fois par jour. Cela semble très sain, les cycles digestifs étant parfaitement réglés et rythmés. Les cochons n'en sont que plus satisfaits… Les poules aussi car avec ce temps on crache beaucoup… Il n'y a pas de viande chez les Yao, c'est pas plus mal finalement… Mais au fait, hier, pour la fête de naissance, il y avait du ! du ! du ! du cochon ! Mais alors ! Argh ! Bref, peu importe, car on sait de toute façon que les animaux domestiques des montagnards se trouvent presque tous dans un état sanitaire déplorable. Les plus jeunes enfants jouent, dans quelques-unes des rigoles d'eau marron majeures qui sillonnent le village. Fascinante province de Phongsaly. Voies d'accès naturellement camouflées, forêts denses, relief, extrême isolement. Ne plus se sentir au Laos, cela n'a plus grand-chose à voir, des modes de vie trop différents, trop ancestraux. Mais une richesse culturelle énorme, multiple, grandiose. Les Yao sont adorables. Ici aussi, on a pu élaborer ensemble une petite carte de positionnement des quelques villages me séparant de Utay où je pourrais arriver dans deux jours. Si je traverse un village sans y dormir, ou au moins y manger, je me garde bien d'essayer de prendre la moindre photo. Ma présence inquiétant déjà suffisamment, je ressens parfaitement que cela en serait inconvenant et intrusif. Même en y restant une nuit, l'appareil photo, tous n'ont pas toujours le temps de s'y habituer. Lorsque je "lâche" un billet de 20 000 kips (1, 60 euros), les villageois le regardent pendant quelques instants avec curiosité et ceux le passent de mains en mains, ceux de 5000 kips aussi s'ils sont neufs. Pour sûr, le yuan chinois est roi par ici. Dans les maisons des montagnards, qu'elles qu'en soient leurs conceptions, en bois ou en bambou, construites sur sol ou sur pilotis, il n'y a aucun moment d'intimité possible. L'inévitable et permanente proximité de tous exclut toute possibilité de moments à soi, de moments au couple. Les parois intérieures et extérieures sont, dans tous les cas, très ajourées : planches disjointes, murs de terre fissurés, bambou tressé formant comme des moucharabiehs. De l'extérieur, de nuit, si l'on se tient à proximité, l'on peut parfois deviner à peu près tout ce qu'il se passe dans une maison, toutes les paroles étant audibles. La journée en revanche, seuls ceux enfermés peuvent observer les autres. Tout ça pour dire que le couple ne profitera de son intimité physique que dans les champs, sur les chemins, dans la forêt, que sais-je encore. Des hommes me l'ont confirmés. Deuxième fin de soirée avec "mon" grand-père. Entre deux glouglous de pipe à eau, il m'adresse la parole, c'est la première fois depuis mon arrivée, à part les inévitables quelques mots d'usage quotidien. Pour me dire qu'un couple et trois enfants de la maison sont partis travailler dans les champs, à trois heures de marche du village et pour plusieurs jours. Cela explique finalement sa solitude, momentanée donc. | |
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Ban Pamlan Khao, jour 26, les vautours de forêt Départ seul de Ban Poutcha Khao. Maintenant que l'on se situe à nouveau en hauteur il n'y a plus de torrent problématique à franchir. Par contre, que de rencontres sur le chemin, des sangsues par dizaines. Pas croisé un humain à plus de cent cinquante mètres des villages de départ et d'arrivée. Cela explique l'état du sentier d'accès : trop peu emprunté, par endroits il semble comme des passages de bêtes, il faut sans cesse écarter les buissons, se baisser, se frayer un passage. À environ cinq cent ou mille mètres du village seulement, on peut parfois commencer à deviner sa présence, grâce au chant d'un coq ou au cri d'un enfant. Mais le village en lui-même, frêle clairière engloutie dans la forêt, ne se dévoile souvent qu'à quelques dizaines de mètres de distance, selon que l'on y accède par le haut ou le bas car il n'y a pas ici un seul arpent de terre plate. Les hommes, d'un village à l'autre, commencent à se contredire au sujet du nombre d'heures de marche qu'il me serait nécessaire d'effectuer les jours prochains. À deux villages plus loin on ne connaît pas assez car on n'y va pas souvent. Quoi qu'il en soit j'ai sous-estimé les distances dès le départ, d'autant que je marche peu, deux à quatre ou cinq heures par jour, ne résistant pas au plaisir de passer au moins une nuit dans chaque village traversé. Je devrais être, en gros, à mi distance entre le village Taï Lue de Ban Sone Taï (du jour 19) et Utay. Aïe aïe aïe ! Si, comme prévu, je remonte ensuite en camion jusque Ban Longsoun, où je dois aussi remettre des photos, il ne me restera que très peu de jours pour pénétrer dans le centre, qui était quand même a l'origine, rappelons-le, l'objectif principal de ce périple. Mais aucun regret quand au fait de m'être aventuré vers ces villages Yao dont je ne soupçonnais même pas auparavant la présence et qui sont un régal pour les yeux. En revanche j'aimerais aussi conserver quelques jours pour visiter à nouveau les Akha, quelque part. Car j'aime leur nature farouche, délurée, délirante. Une veillée chez les Yao, en comparaison, s'avère en effet calme. Deux heures de marche, mais j'ai traîné a cause des sangsues et des glissades, jusqu'au petit village de Ban Pamlan Khao (d'en haut). La région est résolument un haut fief Yao. On commence pourtant aussi un peu à me parler d'une présence Akha, plus au nord, puis à nouveau Taï Lue, près de la piste abandonnée il y a quelques jours. Là c'est logique car la majeure partie des villages Taï Lue ne sont plus isolés depuis longtemps mais bénéficient de positions avantageuses, desservies par des voies carrossables, et situés près de petites rizières irrigables et donc aussi de cours d'eau. Allez, c'est bien réfléchit ! Ban Pamlan Khao est le plus beau village Yao jamais visité jusqu'alors, peut-être même le plus beau de tous, toutes populations confondues. Un terrain incliné peut-être à trente cinq pour cent, une surface dénudée sur laquelle sont juste posées une trentaine de maisons, Seulement deux toitures en tôles ondulées, tout le reste étant de végétal. Maisons de bois mais j'en ai aussi aperçu une ou deux en terre jusque mi hauteur, teinte à l'indigo comme vu chez les Moutchi il y a dix-huit jours. Verdure tout autour, l'on surplombe deux vallées, beaucoup de très grands arbres ont été préservés à proximité immédiate du village. Environ deux heures après mon arrivée il s'est déroulé une scène un peu étonnante. Un vol de quatorze grands rapaces est apparu, tournoyant très haut au dessus de la forêt. Avec mimes, les villageois m'ont confirmés qu'il s'agissait de vautours, des très sauvages. Les volatiles ne m'ont pas volés la vedette, mais cela a quand même excité tout le village pendant vingt minutes. À partir de demain je crains que le chemin ne se complique à nouveau. Et puis surtout on commence à me parler de la prochaine rivière importante à franchir, a gué, comme toujours dans ce genre de coin. Il s'agirait de la rivière Nam Pakone, un homme m'a parlé d'une hauteur d'eau jusqu'au cou mais c'est sûr qu'il exagère. N'empêche que si cela m'était infranchissable je serais alors obligé de revenir sur mes pas, à travers six ou sept villages déjà visités et en trois jours minimum s'il ne pleut pas. Mais pour l'instant on continue. Demain le premier village à atteindre serait à trois heures de marche, je compte donc une demi-heure de plus pour moi. J'essaye de recruter un guide parmi les villageois mais impossible aujourd'hui d'obtenir la moindre réponse, de quiconque. J'espère que cela se fera facilement demain, sur le tas, juste avant le départ. Aujourd'hui, en marchant, je suis tombé sur un essaim d'insectes non identifiés. Deux d'entre eux m'ont piqués, sur le dessus du pied et au mollet. Sur le coup cela a été terrible, comme une très forte décharge électrique, j'ai crié puis couru. Sur le dessus du pied, quatre heures après, c'est encore une douleur violente, comme une sérieuse entorse. "Heureusement" qu'il y a la deuxième piqûre, un peu moins douloureuse pour m'assurer qu'il ne s'agit pas de cela. | |
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