 |
 |
 |
Bienvenue sur VoyageForum.com!

|
 |
 |
Avec ses 369 481 membres, la communauté de VoyageForum.com est la plus grande et la plus active communauté de voyageurs francophones au monde. Son forum contient 2,5 millions de messages répartis dans 299 000 discussions sur tous les thèmes en lien avec les voyages. Pour participer aux discussions du forum et échanger avec les membres, vous devez être membre de la communauté. Cliquez ici pour devenir membre de la communauté (rapide, facile et gratuit).

104 membres et 962 visiteurs sont présentement en ligne sur le site!
4 237 membres se sont connectés au site lors des 24 dernières heures!

Note: Cet encadré n'apparaît pas aux membres de la communauté. Cliquez ici pour devenir membre.

| |
|

|
|
 |
 |
Jour 24, Ban Phousoung, Cuisine Akha, fours et foyers de cuisson Ça y est, c'est la "petite mousson". Comme souvent début octobre, des trombes d'eau s'abattent, par alternance avec des moments de calme, mais cela durant deux ou trois jours. Ça a commencé cette nuit, un vrai déluge, un vacarme assourdissant sur les tôles ondulées. Alors ce matin tout le monde ne descend pas à la source, au seul trou d'eau boueuse disponible à proximité du village, chargé d'une hotte remplie des tubes de bambou de stockage, mais la plupart récoltent l'eau de pluie tombant sur les toitures et canalisée dans des gouttières de bambou. Il faudra pourtant bien sortir au moins une fois dans la journée, pour le besoin, dans les buissons, au travers des passages humides et boueux tracés par les cochons, et suivis d'eux-mêmes, ces éboueurs de village, puis revenir chargé d'un bon kilo de boue sous chaque semelle de tong et accompagné de deux ou trois sangsues sur les cuisses. Petit déjeuner, riz, citrouille, arachides grillées et salées, pousses de bambou en soupe. Le père a découpé à la machette un morceau de peau de chèvre séchée et complètement raidie. Va-t-il en faire des lanières ? Non, les lambeaux découpés sont directement déposés sur les braises du foyer, mais seules les femmes les mangeront, en les mâchant longuement. On boit de l'eau bouillie, dans l'unique récipient pourvu à cet effet, un bocal de verre terreux utilisé par tous, enfants morveux compris. Puis on remontre l'album de photos des groupes ethniques de la région qui plaît énormément. Pensez donc, il dévoile, entre autres, des photographies d'une dizaine de groupes Akha différents, habitant les provinces de Phongsaly et de Luang Nam Tha, avec lesquels mon village actuel n'aura jamais aucun rapport social et que la plupart des villageois d'ici n'ont encore jamais vu et n'ont d'ailleurs aucune chance de rencontrer un jour. Mon jeune grand-père d'accueil, qui fait parti de ceux portant l'habit traditionnel, fume l'opium, mais modérément semble t'il, un peu en journée puis le soir. Pour opérer, j'ai vite remarqué qu'il s'isolait discrètement dans son "placard à dormir". Ce n'est pas souvent que l'on prend ce genre de précautions à mon égard mais peut-être s'agit-il pour lui d'une habitude quotidienne de ne pas particulièrement s'exhiber lorsqu'il se drogue. Vers 10 heures la pluie cesse. Alors des femmes, comme presque tous les jours, partent en forêt, pieds nus et portant la hotte sur le dos. Elles rapporteront, hottes chargées soutenues sur les épaules par un reposoir en bois épousant la forme de la nuque et soulagées par une sangle passant devant le front tel un harnais, du bois à brûler, des pousses de bambou, des herbes et des légumes sauvages. Je retourne visiter ma première famille, le père-chasseur n'est pas encore revenu depuis son départ d'hier soir mais on m'invite quand même à l'intérieur pour une nouvelle partie de miel ; c'était quand même un peu le but caché de ma visite ! Les enfants de la maison m'ont adopté, ils n'hésitent même plus à se venger, gentiment, de mauvaises blagues que je leur fais. Survie de la communauté oblige dans ces lieux hostiles, les liens sociaux entre villageois d'un même hameau sont forts. On se réunit souvent à plusieurs, en assemblées de trois à vingt personnes ou plus, hommes ou femmes et on discute beaucoup. Tous, jeunes ou âgés, s'amusent avec chaque enfant et les plus jeunes bébés, alternativement avec les pipes à eau, se passent de bras en bras. Un homme de passage durant un repas est immédiatement invité à se joindre à la table, à manger et/ou à boire du lao lao. Ce midi, chez des voisins, il y avait des larves de bambou, que l'on trouve à l'intérieur des tronçons du végétal géant découpé à la machette ; des bêtes blanches de quatre centimètres que l'on enveloppe, vivantes, dans un morceau de feuille verte de bananier déposé ensuite, mais durant quelques secondes seulement, sur les braises d'un feu. Et ce soir, chez moi, il y aura un rat, une seule bête que l'on va se partager entre douze personnes. Sont en revanche un peu plus difficiles à absorber tous les plats à base ou agrémentés de sauces de poissons fermentées ou de viandes trop boucanées. Ce sont parfois, de concernés par ces assaisonnements, les soupes de bambou, les graines de soja ou tout le plat de viande ou de poisson lui-même qui ont alors de forts relents nauséabonds, des odeurs de charogne. 14 heures, le déluge est de retour. On court, moi je piétine pour ne pas glisser, d'une maison à l'autre, dans la boue et les déjections animales qui se répandent. Des femmes sont encore en forêt, sous cette pluie battante. Lors de leur départ en tout début d'après-midi je les ai accompagnées sur le sentier, durant quelques centaines de mètres, pour faire une photo. Sept ou huit femmes en file indienne, hotte sur le dos contenant seulement, au départ du village, la machette et le morceau de bâche plastique sous lequel elles tenteront de s'abriter en cas de pluie ; sept ou huit longues tuniques noires sur le chemin, autant de hautes coiffes chargées de colliers de perles, de chaînes, de cupules et de pendeloques d'argent. Deuxième journée au village de Ban Phousoung, presque tous les habitants sont apprivoisés, même les plus jeunes enfants du voisinage qui n'hésitent déjà plus à m'approcher, à me taquiner, à me suivre de près, souvent même à me précéder, lors de mes déambulations. Cet après-midi, durant ces pérégrinations vers plusieurs maisons, j'ai cherché un nouveau guide pour demain mais on m'affirme cette fois que le sentier menant au prochain village, à trois heures de marche, est sans aucune difficulté, sans bifurcations. Je partirai donc seul et la prochaine étape se fera à nouveau dans un village Hô. Excellente deuxième soirée dans ma famille. Bons jeux avec les enfants, bon contact et bons échanges avec mon jeune grand-père. Beaucoup de monde passe nous voir. Ce soir j'ai sorti la lampe frontale puis suis allé inspecter la cuisine, le coin des femmes. D'abord il y a le minuscule et bancal buffet crasseux, construit avec quelques planches de bois et ne possédant qu'un seul rayonnage à mi-hauteur ; n'y sont disposés que quatre bols contenant des restes de nourriture. Ensuite, contre le mur de terre, une large étagère de bambou, élevée à un mètre du sol et tellement inclinée sous le poids des objets qu'elle supporte qu'on devine qu'elle est destinée à s'écrouler très prochainement si elle n'est pas étayée à temps. Elle supporte le panier des bols dont on se sert à chaque repas, deux bocaux en plastique à moitié remplis de graines de soja fermentées et de piments, deux ou trois calebasses intactes et d'autres brisées, des pots de bambou recevant le sel et le glutamate de sodium, une petite jarre en terre contenant un fond de graisse de cochon puis deux ou trois autres objets non identifiés mais tellement crasseux que l'on n'ose pas les manipuler. Dans ce même coin sont rangés, adossés contre le mur, les gros tubes de bambou qui servent à aller chercher l'eau à la source puis à la stocker dans les maisons. De par leurs inévitables débordements et pertes au sol du liquide lors des transvasements, une pellicule de boue est en permanence entretenue par terre. Et puis surtout il y a le four. Les Hô restant maîtres dans leur fabrication, les Akha de la région s'en sont néanmoins inspirés, mais en les construisant tout de même dans des proportions de taille moindres. Ailleurs, dans les autres régions où ils vivent, les Akha ne construisent pas de fours mais se contentent généralement de simples feux au sol, des foyers équipés d'un trépied métallique ou simplement cernés de trois grosses pierres qui supporteront les gamelles et les woks. Le four, c'est un parallélépipède de terre tassée, percé sur un de ses deux grands côtés d'un ou deux foyers d'alimentation du bois à brûler. S'il ne comporte qu'un foyer, celui-ci supporte le grand wok en fonte, d'environ un mètre cinquante de diamètre et qui sert aussi bien à la cuisson de la nourriture des cochons qu'à celle des humains, à faire la vaisselle qu'à chauffer l'eau du bain des bébés, à cuire le riz à la vapeur dans un de ces gros fûts de bois qu'à y déposer l'alambic de distillation du riz, afin d'obtenir le lao lao. Si le four comporte deux foyers, les deux woks seront de tailles plus réduites. Le plus gros four aperçu l'a été chez les Hô il y a quelques jours. De la taille d'un grand bureau de ministre, il comportait trois foyers dont un supportait le wok géant. Les fours, lors de leurs constructions à partir de terre donc, sont mis en forme, comme moulés, entre des plaques de bambou tressé qui peuvent ensuite rester en place sur certains côtés. Je suis tombé sur ce détail durant mon inspection : l'interstice formé entre la terre du four et une de ces plaques de bambou qui désormais s'en détache est envahi de centaines de cancrelats et d'énormes cafards, une gigantesque colonie impossible à combattre sans produits adaptés. Là pour le coup, elle m'a fichue le blues cette question d'hygiène. Si, dans les autre régions où ils vivent, les Akha ne construisent pas de four, c'est aussi parce que le plancher de leurs habitats, là-bas le plus souvent élevés sur pilotis, ne pourraient de toute manière pas supporter leurs lourds poids. Pour les foyers de sol il n'y a aucun souci car ils sont disposés, évidemment non pas directement sur les planchers de bambou ou de bois qui s'embraseraient à leur contact, mais sur des rectangles de terre tassée dans de grands caissons de bois suspendus au niveau exact du plancher ou légèrement plus haut. Des rectangles variant de un mètre cinquante à deux mètres de largeur par deux ou trois mètres de longueur et soutenus, sous la maison, par un ou deux pilotis supplémentaires disposés à cet emplacement, ou par des poutres transversales surdimensionnées à cet endroit. Puis y sont donc déposés les trépieds de fer ou les pierres qui supporteront les woks de cuisson. Juste au dessus d'un de ces foyers de sol, toujours présents au nombre de un à trois dans chaque maison Akha, qu'il y ait également ou pas un four, est suspendue une petite plate-forme sommaire réalisée en bambou. Elle sert à y fumer ou sécher différents ingrédients et aliments que l'on ne distingue et discerne pas toujours car tout y est en permanence recouvert par une très épaisse et grasse couche de suie noire. Il y a des herbes, quelques épis de maïs, des piments, parfois quelques morceaux de viande issus d'une bête qui a été abattue récemment dans le village, des petits rongeurs sauvages aussi, des serpents, anguilles et batraciens parfois, et d'autres objets ou aliments de nature totalement impossible à déterminer. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 25, Ban Phousoung, Maladie Ce matin, festin de cochon chez les voisins du dessous. Je ne sais pas en quel honneur mais, quoi qu'il en soit, un cochon ça ne s'abat pas à l'improviste et surtout pas sans motif sérieux. Mais on n'a pas englouti toute la bête, disons environ cinquante grammes de mets carnés par personne, moins pour les enfants. D'autres morceaux seront très probablement mis à fumer suspendus en dessous des petites plates-formes des foyers de sol dont on a parlé juste auparavant, d'autres encore seront peut-être distribués parmi la famille élargie. Deux hommes de la maisonnée s'apprêtent à partir pour le prochain village et me proposent de les y accompagner. Mais la pluie, la boue, ce sont de bons prétextes pour ma famille de me retenir ici, assez facilement je l'avoue, pour une troisième nuit. Hier soir, alors que la plupart dormaient déjà, comme cela s'était déjà produit la nuit précédente, dehors les chiens se sont acharnés contre quelque chose, contre une bête sauvage pour sûr. De terribles aboiements, furieux, juste à la lisière de la forêt. Puis finalement, comme hier, une déflagration sourde, une implosion presque, déclenchée par la poudre à fusil et une balle, tous deux confectionnées par les chasseurs eux-mêmes et dont un de leurs fusils bricolés avait été chargé. Plus tard, un pleur d'enfant, dehors également, dans l'obscurité. Un pleur, c'est peu dire, une hystérie furieuse, des cris hurlés. Cela a duré presque quinze minutes avant qu'un adulte ne se soit décidé à combler ce "caprice". Puis ce sont ensuite, comme toutes les nuits dans les villages montagnards, régulièrement, les aboiements des chiens, les grognements des cochons, les bagarres féroces entre les uns et les autres, les insectes de nuit aux sifflements stridents et continus, les couples d'oiseaux qui dialoguent, à tour de rôle, puis les longs et lancinants monologues de mon jeune grand-père opiomane. Un enfant est infesté de boutons aux creux des genoux ; un homme est rongé par un énorme abcès logé au fond de la bouche, lui enflant dramatiquement une joue et le faisant horriblement souffrir en permanence ; deux ou trois jeunes hommes, livides, rachitiques, aux teints gris verdâtres, s'adonnent à l'opium pour combattre les douleurs d'une maladie indéfinissable mais sans nul doute logée en eux ; un homme est affublé d'une énorme plaie, probablement provoquée par une piqûre d'insecte et s'étendant désormais de manière totalement infectieuse sous son aisselle. Pas le moindre médicament n'est disponible et il n'y a pas assez d'argent pour rejoindre et payer de pseudo soins au sordide dispensaire d'Utay, le chef-lieu du district situé à deux jours de marche d'ici. Alors c'est certain, de temps en temps on fera appel aux quelques chamans du village, aux sorciers-guérisseurs qui viendront faire un de leurs numéros de cirque et, pour les cas les plus extrêmes et les plus désespérés, et en toute dernière limite seulement, souvent lorsqu'il sera trop tard, on se décidera alors à tenter d'accomplir le déplacement vers la plaine, en y vendant préalablement peut-être un bijoux d'argent des femmes afin de pouvoir payer les frais. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 26, Ban Phousoung, Sacrifice : chèvre, cochons, poules et poussins Hier, chez les voisins, il y a eu un deuxième festin de cochon. Vingt deux hommes, presqu'autant de femmes et d'enfants étaient réunis dans la petite maison de quarante mètres carrés. On a tous beaucoup bu. Cela s'est terminé en joyeux et très avancé état d'ivresse pour moi comme pour tous les hommes mais je suis resté un des rares à ne pas être allé ensuite me coucher. Ces réunions alcoolisées semblent aussi prétextes à "régler des comptes". Deux hommes ont beaucoup échangé de paroles, criées, postillonnées. Des échanges verbaux de plusieurs minutes, à tour de rôle, que parfois plus personne n'écoute, même plus le premier interlocuteur. De longs monologues alternés, des joutes verbales. Puis on chante, puis on frit une deuxième fournée de couenne de cochon, puis on boit, puis on boit. Les déambulations boueuses dans le village furent alors ensuite cocasses car impossible de dissimuler mon état. Les femmes Akha savent parfois être incroyablement délurées. Ma "femme de miel" l'est particulièrement. Je la suspecte de volontairement légèrement laisser s'incliner sur le côté sa coiffe et de favoriser la retombée sur le front d'une mèche de ses cheveux, alors non plus retenue comme il se doit normalement par cette coiffe, l'ensemble lui donnant un charmant et craquant air canaille. Très rieuse, et comme régulièrement d'autres femmes Akha, elle va le plus souvent un sein dévoilé, prêt à accueillir à tout moment le plus jeune de ses quatre enfants. Hier elle s'est laissée barbouiller la figure par les enfants, avec une mixture rosâtre quelconque, et qui voulaient ensuite que je la photographie dans cet état. Je n'ai plus le prétexte du miel pour aller la visiter car il n'y en a officiellement plus depuis hier soir, mais je trouverai d'autres motifs, ou pas, car tous se réjouissent désormais de voir approcher l'animateur étranger, offrant toujours occasions à discussions animées et cocasses parties de rires. Hier soir, remis de nos émotions alcoolisées, on a regardé des DVD et veillé fort tard, jusque plus de 23 heures. C'est dans ma maison que se trouve le seul écran télévisé et lecteur de DVD du village. Il est branché sur le petit moteur-groupe électrogène car ici il n'y a pas de torrent dans lequel on pourrait installer une turbine. Les moteurs-groupes électrogènes sont chinois et tous du même modèle. On les rencontre dans tout le pays et plus généralement dans toute l'Asie du sud-est. Simples moteurs à essence munis d'une poulie d'entraînement, ils se transforment ou font fonctionner une grande diversité d'appareils : générateurs d'électricité, petits motoculteurs une fois affublés de deux roues et d'un guidon, décortiqueuses à riz, etc. Aperçu une fois au Cambodge, l'appareil fut monté sur une petite plate-forme que l'on avait adaptée aux rails ferroviaires, permettant le transport pratique, facile et confortable des hommes ou des marchandises sur de petites distances, avant puis juste après le passage du seul train quotidien de la ligne. Bref, un des DVD visionnés hier soir était passionnant, cela changeait de ceux de mièvres habituels karaokés lao ou thaï. C'était un véritable et de très grande qualité spectacle de lam wong traditionnel lao, chorégraphié sur ces longs chants semi improvisés et dialogués entre plusieurs protagonistes autour d'une histoire, d'une intrigue. Découpé en plusieurs actes et scènes, l'art du lam wong s'adresse aux vocalistes virtuoses, le tout se déroulant sur fond de musique jouée au khène, l'orgue à bouche, emblème du pays et qui offre d'envoûtants et psychédéliques multi sons simultanés. Je vais rester, pour la toute première fois, une quatrième nuit dans un même village, parce qu'il a encore beaucoup plu cette nuit et que le chemin va être impraticable mais aussi parce qu'aujourd'hui un autre voisin va tuer une chèvre et que beaucoup insistent pour que je reste participer aux festivités. Comme pour le cochon d'hier chez les autres voisins, je ne comprends pas en quel honneur cela aura lieu. Parmi les nombreuses explications que l'on tente de me donner, il est souvent question de "saam tang", de "trois tang", mot que je ne comprends pas. Il est néanmoins certain que ce genre d'évènement a été initié sous les encouragements d'un chaman, que l'on a consulté pour cause, par exemple parmi tant d'autres, de la présence "d'esprits" non souhaités à l'intérieur de la maisonnée et qui ont déjà provoqué certains malheurs sérieux. Hier, durant le repas porcin, on a bu de l'alcool après avoir mangé le riz ; c'est rare. C'était encore évidemment l'universel lao lao, l'alcool distillé à partir de cette céréale le riz, mais là il était "coupé" au sang de chèvre, issu d'une bête abattue antérieurement. Car les repas, de fête ou du quotidien, se déroulent toujours immanquablement ainsi : tant que l'on boit de l'alcool, dans un petit verre ou directement dans le bol à riz, on ne touche pas à celui-ci, au riz. On se contente d'ici là de picorer dans les plats de pousses de bambou, de graines de soja entières ou préparées en tofu, de courge, de tapioca, de soupes d'herbes et de piments. Mais dès le riz entamé, lorsque l'état d'ivresse recherché est atteint, on arrête alors de consommer l'alcool. On peut boire l'alcool de riz diversement à tous les repas, dès six heures du matin s'il le faut. Lorsque celui-ci se déroule en comité restreint, cela n'a pas trop d'importance car on passe rapidement au riz mais lors de réunions de plus grande ampleur on boit beaucoup, longtemps et lorsque l'on entame enfin le riz, le repas proprement dit, tout est froid, tout a été touché, remué cent fois, mélangé, souillé par tous, par tout le monde, y compris par les gamins morveux. Mais, avec dorénavant mes nombreuses connaissances dans le village, je peux à nouveau consommer trois repas par jour si je le souhaite. Il était temps car mon short, acheté trop serré il y a quelques mois, me tombe désormais aux genoux, je dois alors l'amarrer avec une ficelle. Attention c'est du sérieux, ce n'est pas une chèvre que le voisin a tué mais c'est une chèvre, quatre cochons, deux poules et douze poussins ! Pour sûr, on va bâfrer. Un chaman est arrivé, c'est l'un de ces sept ou huit hommes qui, dans le village, portent encore l'habit traditionnel de ce groupe Akha. Toutes les bêtes abattues ainsi que deux pleines bassines de leur sang ont été déposées, gisantes pour les bêtes, sur l'estrade à dormir des hommes. Un des douze cadavres de poussins a été placé sur le corps du plus gros porc, un gros animal adulte. D'autres offrandes aux "esprits" sont disposées au sol près des bêtes, sur le van à riz et sur une grande feuille verte de jeune bananier sauvage : trois bols de riz dont deux sont surmontés d'un œuf, six autres bols d'alcool, quelques petites gerbes de végétaux fraîchement cueillis, deux ou trois pots de vannerie aux contenus indéterminés car fermés et trois bâtons d'encens se consumant, plantés dans un tube de bambou. Le chaman est assis près de ce tableau, sur un tabouret bas. Il récite des "prières", probablement des incantations à certains esprits de la maison, peut-être à ceux des ancêtres de la famille qui, sans nul doute pour tout le monde ici, n'ont jamais quitté la demeure. La scène dure encore trente minutes après mon arrivée. Mon jeune grand-père, devinant probablement que cela m'intéresserait, est venu me chercher à travers le village pour y assister. Mais je me doute que la séance dure depuis un moment déjà car le flacon d'alcool que le chaman s'est préparé à ses côtés, avec une pipe à eau, est déjà sérieusement entamé. Toute l'activité de la maisonnée ne cesse pas durant cette cérémonie, au contraire il y a toujours autant de bruits et de conversations, d'allées et venues, de jeux des enfants, etc. On m'encourage même à prendre une photo du "tableau". Lorsque cessent enfin ces incantations, je demande au chaman à voir le couteau d'apparat qu'il porte dans un étui suspendu à sa taille. Il en détache l'ensemble et me le tend à bout de bras ; j'approche une main mais il retire brusquement l'ensemble, presque apeuré. Mince, gaffe, j'aurais dû m'en douter, il est hors de question qu'un profane touche ou même effleure du doigt ce type d'objet sacré, au risque de lui faire perdre ses "pouvoirs" et de le désacraliser. Je repars déambuler pendant deux ou trois heures dans le village puis reviens voir l'avancement des travaux de boucherie. La préparation des viandes étant toujours rituellement une tache réservée aux hommes, les femmes s'occupant "uniquement" du riz et des végétaux, sept ou huit d'entre eux sont à l'ouvrage. Ils dépècent puis hachent menu des quartiers de viande d'un cochon. Mais étonnement, les quatre d'entre eux ainsi que la chèvre et les deux poules et douze poussins n'ont pas encore été entamés, le chaman ayant repris à la même place ses chants incantatoires près des cadavres. On m'explique alors : entre temps il y a eu un cinquième cochon d'abattu et c'est celui-ci qui se fait dépecer actuellement et qui sera englouti le premier par, à n'en pas douter, une forte assemblée. Plusieurs jeunes filles sont allées chercher dans ma maison, ainsi que dans une ou deux autres du voisinage proche, une pleine hotte de bols de porcelaine, les ont rincés puis apportés sur le lieu du gueuleton qui se prépare ici. Le plus grand four est allumé et il chauffe déjà le contenu du grand wok, qui doit bien contenir vingt cinq ou trente kilos de légumes mélangés. Faute de foyers suffisants, les kilos de riz seront alors cuits dans des maisons voisines et arriveront, encore brûlants, dans les volumineux et lourds troncs de bois noircis et évidés qui servent à le cuire ; ils seront transportés jusqu'ici dans les hottes des femmes. Bon, par contre avec ces événements là, j'ai manqué mon coup. Cette nuit je m'étais promis, si je les apercevais encore partir cueillir en forêt, d'y accompagner le groupe de femmes du voisinage, ou même d'ailleurs dans le village. Elles m'auraient accepté pour sûr. Déjà hier je les ai suivies, mais sur seulement quelques centaines de mètres, pour faire une photo. Et une démarche comme celle-là, ce n'est pas après avoir passé une seule ou même deux nuits dans un village que je parviendrai à la concrétiser. Car désormais, en quatre jours passés ici, tous les villageois du voisinage, au moins ceux du flanc est du village, m'ont parfaitement intégré au point que tous les gamins, même désormais les plus jeunes, m'approchent, me touchent, s'amusent à me provoquer ; que beaucoup de femmes se laissent photographier avec enchantement ; que parmi les hommes c'est à celui qui parviendra à m'inviter à m'asseoir à l'intérieur ou près de sa maison sous l'auvent ; que les chiens ne m'aboient même plus après. Les chiens. L'autre jour chez les Hô du village de Ban Pakhasou, un homme me demande si j'en mange. Moi, très fier d'annoncer cette vérité, je lui lance que "oui, j'en mange, et j'aime ça !". Mais patatras, les Hô ne mangent pas de chien. Les Akha oui. Les Akha sont parmi ceux choyant le moins leurs animaux, chiens et chats par exemple. Il est vrai que personne par ici, quel que soit son groupe d'appartenance ethnique, ne caresse jamais ces bêtes-là mais ce doit être celles des Akha qui reçoivent le plus de coups de pieds, de coups de bâtons ou de pierres lancées. Entre chiens, entre chiens et cochons aussi, la nuit, il y a de véritables jouxtes, de violentes batailles non rangées provoquant grognements et hurlements furieux. Dans ces cas là, ce sont les plus grosses pierres et les plus gros bâtons qui atterrissent parfois dans les mêlées. Il y a une vie domestique animale chargée et omniprésente dans le village. Il est par exemple assez facile de photographier une personne en ayant dans le même champ de vision la silhouette d'une ou plusieurs poules, de cochons ou de chiens, d'une oie ou d'un dindon, d'une vache, d'un buffle ou d'une chèvre. Les chèvres ne sont pas les plus nombreuses et on n'en rencontre pas dans tous les villages Akha. Quand il y en a, c'est un petit cheptel toujours groupé de quinze à vingt bêtes et ayant très certainement plusieurs propriétaires. Il s'agit d'une race rustique, montagnarde, faisant ressembler les boucs à de petits mouflons mais noirs, avec une grosse barbiche et un pelage retombants, ainsi qu'une paire de corne vrillée en hélice. 16 heures, je quitte à nouveau la maison aux cadavres, le chaman ainsi que deux autres hommes l'assistant désormais n'en finissant plus avec leurs psalmodies monotones semi chantées. Avec tout ça, en vue du festin qui se prépare, on ne m'a aujourd'hui pas proposé de manger en mi-journée et depuis le dernier repas qui a eu lieu ce matin à 7 heures, il commence à se faire faim. 17 heures, les cinq bêtes restantes, la chèvre et les quatre cochons, sont enfin dépecées mais je suis surpris qu'on ne commence toujours pas à engloutir l'autre cochon et peut-être les poules. Juste auparavant une jeune fille a été d'accord pour poser pour une photo, debout près de la chèvre égorgée suspendue en hauteur par les cornes. Quand aux poussins, je pense qu'ils finiront rapidement et entièrement découpés, puis simplement braisés avant d'être avalés, entiers de la tête jusqu'aux bouts des griffes, par les hommes les apparentés les plus proches de la famille sanguinaire. Au même titre que les œufs, je devine donc que les poussins ont, chez les Akha, une forte symbolique rituelle. L'an dernier, lors d'une fête mortuaire de plusieurs jours dans une famille, voici ce que j'avais déjà pu observer à ce sujet : "Puis un homme a accompli un rite étonnant, jamais aperçu auparavant, un peu ragoûtant surtout à cette heure matinale. À l'intérieur de la maison, un panier contenant une couvée de très jeunes poussins vivants est suspendu à un poteau. Dans l'indifférence générale, l'homme en a prélevé un d'eux qu'il a immédiatement et assez violemment, pour le tuer, projeté à terre, puis ensuite dans une gamelle d'eau bouillante et enfin sur les braises du foyer des hommes. Après rapide plumage et découpe à la machette, sur le sol et sans en perdre un seul morceau, il en a confectionné une petite brochette, la tête du volatile ayant la taille d'une bille. Rapide cuisson sur le foyer des hommes puis les apparentés proches de la famille du défunt l'ont mangé. L'on m'a expliqué que ce rituel se reproduisait tous les jours durant ces festivités mortuaires." Deux pleines pellicules photographiques en trois jours, il est temps que je m'en aille si je veux en conserver quelques-unes pour les semaines à venir. Songer alors à m'en aller, d'autant que la pluie, la "petite mousson", semble cette fois cesser et que déjà les boues, du moins celles non ombragées, se figent et qu'il devient à nouveau relativement aisé de se déplacer. En attendant, une chèvre, cinq cochons et la volaille, ça fait quand même beaucoup. Ça risque de durer plusieurs jours cette histoire là, dont je ne connais même pas l'objet. Pour les grandes occasions je dispose, je l'ai dis, de quelques petits cadeaux "exceptionnels" à offrir à mes hôtes, petits dons que j'effectue néanmoins avec parcimonie étudiée. Plusieurs pièces de monnaie pour les femmes qui adorent en parer leurs tuniques et leurs coiffes, une dizaine de petits pendentifs sans valeur et quelques sifflets en acier pour les enfants. Hier mon jeune grand-père opiomane a eu droit au seul paquet de tabac apporté depuis la France. Ici, en quelque occasion que ce soit, on ne dévoile et n'exprime jamais ses émotions mais il n'a tout de même cette fois pu cacher un sacré regard de fierté juste après avoir reçu le petit paquet. Il le montre désormais à tous les visiteurs hommes de passage chez nous. On a comparé les odeurs entre le tabac français et deux autres types de production locale que lui fume quotidiennement et il n'y a pas de controverse possible, le premier est d'arôme autrement plus fin. Je ne l'ai pas encore aperçu en brûler dans sa pipe à eau mais je suppose que cela a déjà été fait durant mon absence. Ce ne sont ici finalement pas cinq ou six hommes qui portent l'ample tunique traditionnelle Akha, veste et pantalon indigo d'épaisse toile de coton, mais peut-être une douzaine au total, plusieurs d'entre eux que je n'avais jusqu'alors pas encore rencontré. 18 heures, l'un d'eux vient de rejoindre le chaman-aux-cadavres. Tous deux ainsi qu'une femme qui ose des commentaires inspectent, de déposés sur une feuille végétale, les entrailles extirpées de la chèvre, le foie. 18 heures 30, des morceaux de viande sont emportés chez des voisins car c'est trop de matière et de travail de boucherie pour une seule maisonnée. J'ai aperçu un quartier de la chèvre puis les deux poules dans ma maison et il y a du cochon chez ma "femme de miel". Les herbes, le piment, le sel et le glutamate de sodium sont déjà préparés et mélangés, formés en petits amas sur des morceaux de feuilles de bananier qui seront déposés sur chaque tablées ; ils sont en proportions des quantités de viande : conséquentes. Ce soir on brûlera beaucoup de bois pour préparer tout ça. J'attends vraiment avec impatience mon repas et me suis promis, après le sérieux abus d'hier, de ne pas boire ce soir de lao lao, un seul verre certainement quand même, le premier servi, celui totalement impossible à refuser. Ainsi je pourrai passer au plus tôt aux choses sérieuses, surtout tant que tout sera encore chaud et présentable sur les tablées, c'est-à-dire pas trop mélangé, souillé et renversé. Mais, pour sûr, il va falloir lutter en batailles rangées contre ces tournées de lao lao, d'alcool de riz, qui ne manqueront pas de s'abattre en rafales. Il est d'ailleurs déjà là, en quelques jerricans terreux de cinq et dix litres posés au sol dans un coin. Contrastant de manière cocasse avec les monceaux de viande alentours, une des trois femmes de ma maison vient de peler deux écureuils justes rapportés de la forêt par un homme. Ils sont actuellement passés sur les braises puis seront probablement mis à fumer ou alors immédiatement découpés en morceaux ou carrément hachés fins, entièrement, avant leur cuisson. Juste auparavant j'ai photographié deux des gamins soulevant les bestioles par la nuque. 19 heures 30, on ne mange toujours pas ; pour moi rien depuis 7 heures ce matin. Alors je vais me reposer sur ma paillasse, le seul lieu où je pense pouvoir m'isoler un peu. Mais non, quinze minutes se passent et une bande de douze jeunes gens viennent me tenir compagnie, certainement prévenus par mon grand-père qui a compris qu'il ne fallait surtout pas que je m'endorme maintenant. D'ailleurs lui-même montre l'exemple ; pour la première fois depuis quatre jours il fume l'opium en public. Il vient d'apporter son matériel sur le lit de bois inoccupé accolé au mien. Il est d'accord, je vais le photographier fumant. Il ne fume pas dans un simple tube de bambou percé mais possède une véritable pipe à opium, avec un foyer sphérique en acier et terre attaché aux deux tiers de la longueur du tuyau de bambou. Son opium est un des plus crémeux de consistance que je n'ai jamais aperçu. Mon jeune grand-père opiomane, c'est à la fois un esthète, un exigeant et un expert. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 27, Ban Nang Noy, L'œuf en cadeau de départ Hier soir, c'est enfin vers 20 heures 30 qu'on a ripaillé. Entre cinquante et soixante personnes, sans compter les enfants qui ne s'attablent pas, sont réunies dans la très sommaire maison de terre et de bambou de quarante mètres carrés. Il n'y a pas assez de tabourets bas pour tous alors on s'assoit aussi sur les citrouilles recouvertes pour l'occasion de morceaux de feuilles de bananier. Il y a deux tablées d'hommes, chacun compressé contre ses voisins latéraux, et une de femmes avec, de disposés sur chacune d'elles, sept plats différents et sous chacune, une bassine de riz et un gros flacon d'alcool de riz que l'on remplira tous deux plusieurs fois. Un plat de viande de chèvre, trois autres de cochon dont un de couenne frit, des pousses de bambou hachées fines, du tofu, du laap, ce hachis de viande aux herbes et piments que l'on consomme en y trempant des feuilles végétales comestibles diverses. Comme convenu pour moi, ce soir pas d'alcool, un seul fond de bol. Ils ont refaits plusieurs tentatives, même après ma ripaille, alors j'ai préféré m'extraire de la tablée pour aller rejoindre le petit foyer où quatre ou cinq vieilles femmes étaient réunies et aussi pour observer le spectacle à mon aise. L'orgie s'est installée, les paroles criées et postillonnées. Au milieu du repas, une bouteille de sang de chèvre cru a été déposée sur chacune des deux tablées masculines et tous, jusqu'à les vider entièrement, en ont bu au goulot. Avec tant de monde et d'alcool, personne ne maîtrise globalement la situation, et les chiens qui se glissent sous les tables pour se disputer les os rongés crachés à terre et le riz dans les bassines destinées aux hommes. 21 heures 30, "mes" trois femmes de ma maisonnée s'extirpent de la fête alcoolisée qui ne fait pourtant que commencer. Je les suis car maintenant je sais que cela va devenir "du n'importe quoi". Alors, de retour dans notre maison, réunis autour de quelques flammes du foyer avec deux enfants qui ne se sont pas encore endormis, on peut difficilement communiquer car les femmes Akha des villages isolés comme celui-ci ne parlent presque exclusivement que leur dialecte et à peine quelques mots de lao. Mais on utilise les gestes et cela se termine pour tous par une crise de fou rire larmoyant autour de la jeune grand-mère qui veut apprendre à utiliser mon appareil photo mais qui, immanquablement à chaque nouvel essai, le tient en main de manière inadaptée, retourné, à l'envers, en obstruant l'objectif, etc. Mon jeune grand-père opiomane qui, comme tous, m'a aperçu quitter l'assemblée festive, nous rejoint, pour fumer sa pipe à eau. Départ au petit matin, après quatre nuits passées ici. Hier soir un ou deux hommes se sont proposés de m'accompagner sur une partie du chemin, au moins jusqu'à leurs rizières mais ce matin aucun d'eux n'est revenu se manifester. Je laisse un peu d'argent à mes hôtes pour les quatre journées passées parmi eux, mais pas trop, 4, 5 euros, car je n'ai pas pris tous les repas avec eux. Puis adieux à tous, mais sans effusion, jamais. Une simple poignée de main aux hommes qui me souhaitent une bonne route et des remerciements aux femmes. Puis la jeune grand-mère rejoint son "placard à dormir", et en revient avec un œuf. Ça un œuf, je sais que ce n'est pas un cadeau anodin et qui est de plus chargé d'une symbolique forte car les Akha ne consomment absolument jamais les œufs qui sont exclusivement destinés à l'éclosion et à quelques rituels chamaniques. C'est seulement la deuxième fois, en pourtant plusieurs séjours passés parmi eux, que des Akha m'offrent un œuf lors de mon départ. Bref un œuf ça fait plaisir, mais cru c'est un peu "empoisonné" comme cadeau. Qu'en faire ? Il faudrait logiquement l'avaler sur place, le gober cru mais ça, en l'absence d'informations sur la date de ponte, c'est hors de question. Ma grand-mère devine mon embarras et me propose de le cuire. Alors va pour un œuf dur à emporter, mais s'il a tout de même une odeur douteuse, et bien je le jetterai. Je suis surpris qu'ils m'aient laissé partir seul car j'ai eu des difficultés sur le chemin. J'ai dû, par deux fois, faire demi-tour et ai ainsi "perdu" presque deux heures. Avant la dernière montée vers le village d'arrivée, que j'ai déjà aperçu du flanc de la colline d'en face, il y a un torrent, avec de jolis bassins d'eau et entouré de végétation dense jusque sur ses berges. C'est enfin l'occasion d'un bain car, des quatre jours passés à Ban Phousoung, il n'y avait là-bas de disponible que l'eau de pluie récoltée dans des bidons en plastique et celle à puiser dans le petit trou d'eau boueuse. Alors autant dire que les quelques séances de toilette furent brèves et pas intégrales. Donc aujourd'hui c'est baignade dans un des jolis bassins, au milieu de la forêt. C'est là que le premier villageois m'a surpris, ou inversement plutôt, et c'est peu dire car il en est resté littéralement bouche bée, cloué sur place de stupéfaction de m'apercevoir là. Puis il m'a quand même accompagné vers son village, dans la maison du chef. C'est un village Hô, mais des Hô chinois, des yunnanais récemment immigrés du pays géant voisin. Soirée sans évènement notable, d'autant que je n'ai pas veillé tard car j'ai la nausée, j'ai même vomi par deux fois ; un aliment qui ne serait pas passé, peut-être la viande d'écureuil de ce matin, ou l'œuf semi cuit offert par ma mère à l'occasion de mon départ. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 28, Ban Laoxang, Décorticage du riz Ce matin ça va mieux et je vais essayer, si le premier village traversé n'est pas trop attirant, de n'y stopper qu'un instant avant de rapidement repartir, toujours vers le nord, vers le deuxième lieu habité. Car, avec mon long séjour chez les Akha de Ban Phousoung, j'ai pris du retard, même si je n'ai en aucun cas de programme ou d'itinéraire bien défini. Je ne reconnais plus un traître mot de ceux prononcés par les villageois de Ban Nang Noy où je viens de passer la nuit. Seuls quelques hommes me parlent un peu en lao mais je n'y comprends pas grand-chose. Ils se disent ne parler au quotidien ni lao ni chinois. Ici plus personne ne porte de costume traditionnel, même les femmes qui ont désormais définitivement adopté le style "campagnard chinois", pantalon de ville et blouse bleue de très mauvaises fabrications chinoises. Seules les plus âgées ont conservé un large turban noir enroulé autour de la tête, celui des Hô et des Lolo. Départ, seul, pour le prochain village annoncé de Ban Cholikang. Je fais le plein de sangsues sur le chemin et ne rencontre personne pendant l'heure et demi de marche nécessaire. Seul croisé, dix minutes seulement avant l'arrivée, un marchand de cheveux qui pour sa part quitte à l'instant le village. Je devine son activité et lui demande de me montrer son butin : ce sont à peine quatre kilos de matériau capillaire récoltés en douze jours de périple à pied à travers de nombreux villages. Je me demande si ces marchands de cheveux sont un peu organisés entre eux car il y a si peu de matière à collecter dans chaque village, quelques mèches seulement à chaque fois, qu'ils ne peuvent certainement pas se permettre d'y repasser très souvent, à trop forte fréquence. D'où vient ce marchand, c'est vers là que je veux aller, vers l'extrême nord-est, vers la frontière commune entre Laos, Chine et Vietnam. Les fruits domestiques en cette saison, dans les villages de montagne, sont au nombre de trois : le melon d'eau, sans goût mais juteux, le pamplemousse et un autre dont je ne connais pas le nom mais qui se situerait entre la poire et le fruit de la passion. Il y en aurait au moins un arbre dans presque chaque jardin de village Hô et parfois aussi de planté au bord des rizières, près des abris disposés là. Comme beaucoup d'autres fruits et baies à travers tout le pays, les villageois le consomment mûr, alors relativement sucré, ou alors au contraire dur et vert, au goût encore acide et aigre et qui doit alors ainsi avoir un rôle purgatif. J'en ai trouvé des biens mûrs sur le chemin ; une réelle aubaine car après mes repas vomis d'hier et mon manque d'appétit de ce matin, ils seront bénéfiques. Arrivée à Ban Cholikang. Alors que l'on vient juste de parler des fruits comestibles en cette saison dans les villages d'altitude, voilà qu'ici j'aperçois pour la première fois dans le pays des orangers, dans de petits vergers comprenant de trois à douze arbres mais dont beaucoup des fruits qu'ils portent semblent encore un peu trop verts, même si ici ils ne prennent jamais en mûrissant les couleurs orangées que nous leur connaissons en Europe. Je m'invite à manger dans une maison. Il y a du boyau de cochon. Ça, avec la couenne, ils savent bien les préparer et c'est à chaque fois un régal. La maison est sommaire mais d'un type encore nouveau. Ce sont deux pièces centrales en terre et, les protégeant de l'extérieur mais sur deux côtés seulement, une extension en parois de bambou formant ainsi une troisième pièce, une pièce à vivre en forme de "L". Ces grossières parois de bambou sont très ajourées et la lumière extérieure filtre alors très facilement au travers. Puis le tout est surmonté d'un toit de chaume. Quand aux greniers à riz, ici adjacents à chaque maison et non pas comme ailleurs réunis à l'extérieur du village pour les protéger des éventuels incendies domestiques, ils sont également d'un genre nouveau. Ils ne sont plus faits de planches de bois et conçus à base carrée mais ronde, formant alors de gros cylindres surmontés de toitures coniques en chaume. Leurs parois, réalisées en tiges de bambou aplaties puis tressées, sont ensuite colmatées au torchis, terre et paille broyée mélangées. Ils ont ainsi l'allure de certaines cases traditionnelles africaines. Comme partout, pour tenter de protéger leur contenu des rongeurs mais aussi de l'humidité du sol, ils sont élevés sur pilotis mais qui sont ici très courts, de trente à cinquante centimètres de hauteur seulement. Le cochon qu'on vient de manger, c'était en fait du mou pha, du "cochon de forêt", du sanglier, abattu hier seulement. Il y en a eu trois plats, en plus d'une soupe bien grasse. Un régal, et tout était bien chaud. C'est tentant de vouloir passer la nuit ici car les femmes sont en train d'en préparer des saucisses. On mange ensuite les petites oranges vertes, finalement excellentes, à la pulpe jaune orangée. Et puis il y a une grosse tortue vivante d'attachée au cadre de la porte ; elle finira bien sur le feu celle-là aussi ou alors sera vendue à un marchand itinérant. Départ, désormais coûte que coûte en direction du nord-est. On me parle d'encore plusieurs villages dans cette direction, alors que les frontières ne doivent plus se situer très loin maintenant, à peut-être six ou huit heures seulement, ou un peu plus. Le prochain hameau, c'est celui de Ban Laoxang, magnifique petit village d'environ quinze bicoques. Si je suis déçu désormais par l'absence presque totale de port de costumes traditionnels par les villageois Hô et Lolo, je ne le suis pas par l'architecture de leurs habitats. Elle a encore changée. Ce sont désormais de petites maisons entièrement de terre. Il n'y a plus du tout de parois de bambou et des poteaux de bois ronds, aux nombres de quatre à six, sont accolés sur le devant des façades ; ils supportent la charpente et la toiture de chaume et composent ainsi l'indispensable avancée de celle-ci, l'auvent qui permet de se tenir à l'extérieur tout en étant abrité des intempéries ou du soleil. Et, près de chaque maison, ce sont encore les nouveaux types de greniers à riz, les cylindriques, faits de bambou et de torchis. Désormais, une impression de Chine méridionale profonde. Quelques encadrements de portes sont même ornés des fameuses traditionnelles affichettes de vœux de nouvel an chinois, calligraphies noires sur fonds rouges ; les quelques billets monétaires que j'aperçois parfois sont exclusivement des yuans chinois ; des bébés sont affublés de ces très rigolos bonnets, ornés de deux petites oreilles d'ours, que les Miaos de la province chinoise du Guizhou utilisent. Même la nourriture, les plats de sanglier de ce midi par exemple, étaient préparés "à la chinoise". Par ailleurs, les adultes ne comprennent plus mon pauvre vocabulaire lao et ils font parfois traduire mes propos par un jeune garçon. Mais même s'ils m'affirment ne pas parler chinois, leur dialecte en a de fortes consonances. Une aubaine pour les tous jeunes enfants est d'être portés sur le dos de leur mère ou de leur sœur alors que celles-ci, pour le décortiquer, pilonnent le riz au pilon à balancier : une lourde poutre de trois mètres environ et disposée sur un pivot central. À une de ses extrémités est fixé le pilon, rondin de bois qui vient frapper le paddy, le riz non encore décortiqué et placé dans un fût de bois évidé demi enterré dans le sol de terre de la maison. À l'autre extrémité de la poutre la femme actionne le balancier par pressions du pied et s'aidant de tout le poids de son corps ; ce faisant, pour conserver son équilibre, elle prend appui contre un mur proche, ou s'accroche à une corde suspendue en hauteur ou encore s'aide d'un pilier planté dans le sol. Le bébé porté sur son dos est alors balancé de haut en bas, tout du long de l'action, durant de longs moments et au rythme cadencé des sons sourds du pilon s'écrasant sur le riz. Tous semblent adorer ces instants. Juste avant la pénombre, entre 18 heures et 18 heures 30, plusieurs petits convois de deux à sept chevaux font leur arrivée dans le village, chaque bête flanquée de deux sacs de riz de trente kilos chacun environ. On les fait entrer dans les petites cours des maisons pour les décharger et les desceller. Ma famille semble être celle possédant le plus de ces petits chevaux, huit bêtes au total. Je n'ai pas choisi la famille la plus jeune, pas un seul enfant n'est présent ce soir mais après le repas, de poisson et de gras de buffle boucané, plusieurs hommes viennent "me" rendre visite. Celui de la maison d'en face m'annonce être père de dix enfants, mais en avoir aussi perdu quatre autres auparavant. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 29, Ban Pakha Tay, L'esprit de la rivière Le paysage se modifie. Ce sont maintenant de plus amples montagnes, bien moins escarpées et offrant alors des vues plus dégagées, plus lointaines. L'extrême nord-est du Laos, trop éloigné de la capitale pour être sous la moindre de ses influences. Je ne peux plus communiquer, je ne comprends quasiment plus aucun des mots prononcés par les villageois et qui doivent être issus de mélanges de dialectes chinois et d'autres plus locaux. Je ne me situe plus sur mes cartes qui sont vraiment trop "périmées". Pas un seul des villages traversés de ces derniers jours n'y est mentionné ; je navigue alors complètement "à vue", en me fiant uniquement à la boussole. Ce matin, après une heure de marche, descendant au fond d'une large vallée où coule une rivière importante, j'ai perdu le tracé du sentier. Un paysan rencontré là m'a indiqué une vague direction, le long d'un torrent affluent de la grande rivière. Il faut commencer par suivre son cours, dans son lit, jusqu'à apercevoir un chemin montant à nouveau vers les hauteurs, départ de sentier que je n'ai pas remarqué. Alors j'ai longtemps marché dans le torrent, beaucoup trop loin, finalement trop loin même pour pouvoir me résigner à faire demi-tour. Et difficilement car il faut sans cesse le franchir, passer d'un côté à l'autre pour éviter les trop grands trous d'eau et les passages envahis de gros rochers difficiles à franchir. Le courant est fort et les rochers glissants. Puis, enfin, un passage, mais un passage de bêtes, emprunté et tracé par le bétail. Ouf, il rejoint un sentier d'homme, puis un hameau plus haut. Le torrent remonté serait le tout dernier cours d'eau du nord-est du pays, ensuite ce sera trop haut, ce sera la frontière, géographique et physique, la ligne de partage des eaux. Toutes celles de ce versant sont destinées à rejoindre la mer de Chine méridionale, via la rivière Nam Ou puis le fleuve Mékong, après une traversée du Cambodge et un passage par le sud Vietnam. Sur l'autre versant, de l'autre côté de ce début de chaîne Annamitique qui sépare le Laos du Vietnam, toutes les eaux finiront dans la même mer mais par une voie beaucoup plus courte, raccourcie de cinq fois au moins, et beaucoup plus au nord, dans le golfe du Tonkin. D'ici, du petit village de Ban Pakha Tay atteint aujourd'hui, on m'indique encore la présence de deux lieux habités avant ces frontières, situé chacun dans une direction différente mais néanmoins tous deux dans le quart nord-est. J'ai beaucoup traîné ces dernières semaines, ce sont vraiment de très lentes balades que j'effectue là, et je vais plus tard m'en "mordre les doigts" car je souhaite faire ensuite une dernière escapade dans l'extrême nord-ouest de la province, là où je suppose la présence de villages Yao particulièrement isolés, populations que je tiens absolument à rencontrer cette année encore. Le village de Ban Pakha Tay est disposé au sommet d'une colline, sur un mamelon de terre nue et face à un paysage grandiose. Les maisons de même matériau, de terre donc, lui donnent alors un caractère un peu "lunaire". Mais il ne subsiste plus ici autant de forêts que dans les autres zones précédemment traversées. Probablement que ces dernières décennies, les chinois ont exagérément exploité les ressources en bois de la région, totalement hors contrôle de toute administration, transformant alors définitivement de grandes étendues de forêts primaires denses en savanes. Je m'invite dans une maison. Une femme, malgré qu'elle s'y tienne seule avec deux enfants, dans la cour à faire sécher au soleil du paddy étalé sur d'immenses nattes d'herbes tressées, accepte ma demande. Je vais par contre sagement moi aussi me tenir à l'extérieur en attendant la venue d'au moins un homme. L'un d'eux arrive et est réellement réjouit de ma présence. Il m'affirme que je suis le premier falang, le premier étranger occidental, qu'il aperçoit depuis toujours dans la région. On me prépare immédiatement à manger, un peu de viande de buffle boucanée. Puis d'autres hommes, prévenus de ma présence, nous rendent visite. L'un d'eux, sans aucun doute possible opiomane, me tient un long discours incompréhensible mais en me traçant sur le sol de terre battue, à l'aide d'un morceau de bois noirci, un large cercle puis différents symboles divers et idéogrammes chinois, dessinés chacun après quelques secondes de réflexion nécessaires, à l'intérieur ou à l'extérieur de cette figure géométrique. C'est décidé, j'estime avoir atteint mon but. Les trois frontières, entre Laos, Chine et Vietnam, qui ne seront que virtuelles et non représentées par aucun signe particulier ou contrôle quelconque, ici et encore sur de longues distances dans ces régions sauvages et retirées, ne peuvent désormais se situer à plus de deux heures de marche. Certainement même moins car les villageois, en m'annonçant cette durée, parlent très probablement du temps nécessaire pour atteindre le premier lieu habité en Chine, et non pas de la frontière, elle-même non visible et qui se situera plus tôt. Alors demain je vais changer de cap, me diriger désormais vers l'ouest pour rejoindre, en deux ou trois jours, l'unique piste carrossable sud-nord de la province ; piste que j'ai laissée au tout début de ce périple, il y a maintenant vingt-cinq jours, puis que j'ai ré aperçue il y a deux semaines à Ban Nong, le village d'arrivée de la fameuse journée de navigation sur la rivière Nam Ou. De là, une fois cette piste rejointe, je repartirai immédiatement de l'autre côté, pour sillonner un supposé isolé pays Yao qui devrait exister dans les parages. Ma grand-mère du village de Ban Pakha Tay fume l'opium. Sa couchette faisant face à la mienne, pour s'isoler elle vient pudiquement d'y tendre un rectangle de fin tissu faisant office de rideau. Mais la nécessaire petite lampe à huile y crée un charmant jeu d'ombres chinoises, dévoilant très précisément tous les gestes caractéristiques du fumeur. Très tôt ce matin, vers 7 heures, un vieil homme, accompagné d'une fillette, descend vers le torrent. D'une main il transporte un magnifique coq vivant, de l'autre un panier contenant un petit flacon d'alcool, deux petits pots en bambou remplis de riz cru, un œuf et trois bâtons d'encens. La fillette, pour sa part, porte un petit tabouret bas en bambou. Un rituel se prépare et "l'esprit" de la rivière va certainement être mis à contribution, va être sollicité plutôt. N'en connaissant absolument pas l'objet mais ayant déjà aperçu ailleurs ce genre de séance, je sais à peu près comment elle va se dérouler : le flacon d'alcool, le coq ficelé puis les pots de riz dans lesquels les bâtons d'encens allumés y auront été plantés et l'œuf de déposé, seront tous placés au sol juste au bord de la rivière. Le vieillard se tiendra devant ce tableau, assis sur le petit tabouret et orienté face au cours d'eau. Il va commencer à réciter ses "incantations", ses longs, lents et monotones "chants" psalmodiés ; cela va durer très longtemps, une heure, plus probablement deux, durant lesquelles il s'interrompra brièvement de temps en temps pour verser quelques centilitres d'alcool dans le cours du ruisseau. Quand au coq, il ne sera pas égorgé sur place mais dès son retour dans le village, dans laquelle maison nécessite peut-être une aide ou une intervention quelconque de "l'esprit" de la rivière. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 30, Ban Khaokhio, Le marchand de cheveux français Autre anecdote toute aussi cocasse que le jeu d'ombres chinoises "opiacées" de ma grand-mère d'hier, je dispose de quelques ballons de baudruche que je distribue parfois, avec parcimonie toujours, aux plus jeunes enfants des familles qui m'accueillent. Chacun des trois jeunes garçons de ma famille de cette nuit, âgés de 3 à 7 ans, en ont eu un hier soir. Alors ce matin, pendant que le me lavais à la source proche, trois enfants de maisonnées voisines sont venus à ma rencontre, me tendant deux mèches de cheveux. Ils m'ont cru, à cause des ballons aperçus aux mains des enfants, marchand de cheveux ! Ne pouvant les décevoir, on a donc bien sûr marchandé un peu puis finalement échangé nos butins : trois ballons contre les deux mèches. Et tant pis si j'ôte ainsi un peu de pain de la bouche du prochain marchand capillaire chinois qui sillonnera la région ! Départ de Ban Pakha Tay, avec un peu d'appréhension car je manque cruellement de repères géographiques. Aucun homme valide ne veut m'accompagner car c'est actuellement une grosse période de travail ici, dans les petites rizières en terrasses aménagées dans les fonds de vallée, c'est la moisson et tous s'absentent chaque jour. Alors départ seul, vers le sud-ouest puis l'ouest. Plus de cinq heures de marche mais sans aucune erreur de parcours car le sentier est plutôt bien tracé. Et puis, je retrouve les denses forêts tant adorées. Un seul hameau de traversé, de seulement trois maisons. Seuls des femmes et des enfants s'y tiennent. On ne semble pas vouloir, ou plutôt pouvoir, me préparer à manger à cette heure. On me sert simplement, dans un bol, des quartiers de pamplemousse, débarrassés de leurs membranes et assaisonnés à la sauce de soja et au piment. Je les aurais préféré nature, mais trop tard, c'est déjà prêt. Je ne réalise que maintenant que, à proximité des trois frontières, j'étais parvenu assez loin à l'est et qu'il me faudra bien trois journées de marche pour rejoindre la piste nord-sud de la province. Arrivée, en cinq heures de marche rapide, au grand bourg de Ban Khaokhio. Si Ban Takhao, traversé il y a maintenant vingt jours, était le village Hô "pivot" et central de la rive droite de la rivière Nam Ou, Ban Khaokhio en serait celui de la rive gauche. Toujours pas la moindre échoppe mais un village solidement construit à la chinoise. Ce sont désormais des murs de briques, parfois prolongés par des planches ou du bambou tressé pour l'étage, et de tuiles de terre pour les toitures dont les bords sont parfois doublés, formant deux parties se superposant. Il s'agit exactement du même type d'habitat que l'on rencontre en grand nombre dans les campagnes des provinces chinoises du sud du pays, dans celles du Yunnan, du Guangxi et du Guizhou. Le village surplombe une vallée entière et à l'horizon ce sont huit chaînes de crêtes qui se succèdent en rideaux bleuâtres, de plus en plus estompés avec la distance ; pour sûr que celles du fond se trouvent en Chine. Fin d'après-midi à se promener dans le village, accompagné de quelques gamins qui me font aussi visiter les vergers. Il y a ici un nouveau fruit, qui s'apparenterait au kaki mais qui est plus gros et s'avère surtout bien plus sucré. Et puis ici aussi, mais beaucoup plus nombreuses qu'ailleurs dans ce grand bourg, en soirée plusieurs caravanes de cinq à dix petits chevaux, chargés chacun de deux sacs de riz, font leurs entrées dans le village, convoyée chacune par plusieurs paysans. Les Hô stockent, sur le sol de la pièce centrale de leurs habitats, des jarres de terre ; entre dix et vingt d'entre elles de toutes tailles mais n'excédant néanmoins jamais une hauteur de quatre-vingt centimètres environ. Les couvercles de celles non encore entamées de leurs contenus sont scellés et étanchéifiés hermétiquement à l'aide de cire. J'ai demandé à ma mère de pouvoir aller les inspecter. S'y trouvent des pousses de bambou hachées, des graines de soja, des sauces de natures et compositions indéfinies, le tout à forts relents nauséabonds car fermentant dans de la saumure. Il est grand temps que je quitte ce second pays Hô car les difficultés de communication me sont trop problématiques et même difficiles à surmonter. Trop de frustration pour les deux partis, pour moi comme pour les villageois qui m'accueillent, de ne pouvoir répondre à nos interrogations mutuelles. Je parviens quand même à décrire mon parcours, une traversée sud-ouest/nord-est de la partie septentrionale de la province de Phongsaly ; je peux aussi parfaitement leur énumérer de mémoire les noms de tous les villages traversés en ces vingt-cinq jours de promenades dans la région. C'est peu dire que tous sont impressionnés, même s'il ne s'agit là en aucun cas d'une prouesse quelconque puisque je me déplace lentement, ne marchant finalement pas un très grand nombre d'heures chaque jour. Je raconte souvent aussi, plus par gestes et mimes que par paroles, ma fameuse expédition naviguée sur la sauvage rivière Nam Ou d'il y a deux semaines, ils adorent terriblement ce "récit". | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 31, Ban Ou Neu, L'ethnie Sila Ce matin au petit déjeuner il y a cinq plats, tous excellents. Les sauces et aliments qui fermentent dans les jarres de stockage qu'utilisent les Hô perdraient donc leurs abominables arômes durant la cuisson ? De petits poissons frits, des alevins même, que l'on croque entiers, c'est gras et croustillant à souhait ; une purée de soja assaisonnée à je ne sais quelle épice ; des pousses de bambou également assaisonnées ; un peu de viande de cochon, sur des os que l'on ronge ; puis une soupe d'herbe. Départ de Ban Khaokhio dans la brume matinale, juste après les petits convois de chevaux qui retournent vers les rizières. Ma mère insiste pour que je reste ici une seconde nuit mais cette fois ça ne devient plus possible car il faut sérieusement que j'avance. Il me faudrait encore logiquement trois jours pour atteindre la piste carrossable car je souhaitais initialement la rejoindre dans sa partie extrême nord, vers là où se situent deux villages dans lesquels je dois remettre des photos faites autrefois. Mais la distance sera trop longue, alors tant pis je décide de couper plus au sud, afin de tâcher de gagner une journée. Le sentier est désormais bien tracé et est même motocyclable, il s'agit d'une rare piste secondaire de la province mais que n'a jamais emprunté aucun transport régulier. J'ai d'ailleurs aperçu deux mobylettes à Ban Khaokhio, j'ai interrogé leurs propriétaires mais aucun d'eux n'a souhaité me transporter ; j'ai plus tard compris pourquoi. Le chemin descend vers le fond de la vallée et y longe un moment les petites rizières en terrasses des paysans de Ban Khaokhio. C'est la pleine moisson, tous sont aux travaux de récolte. Le fauchage est entièrement réalisé à la main à l'aide d'une fine serpette, un labeur harassant. Les petits chevaux, eux, paissent sur les abords et dans les fourrés en attendant la fin de journée, lorsqu'ils seront une fois de plus tous affublés de deux sacs de riz à rapporter au village. Puis le sentier remonte et c'est alors à nouveau la dense forêt, sauvage, intacte, inhabitée. Il faut atteindre un petit col, tout là-haut. Maintenant je comprends pourquoi l'on n'a pas daigné me conduire en mobylette : la piste est, à de nombreux endroits, détruite, emportée dans le ravin ou au contraire submergée sous les éboulements venus d'en haut, des glissements de terrains souvent accompagnés d'arbres entiers. Même à pied certains passages sont périlleux, il ne subsiste parfois plus qu'un étroit passage de quelques centimètres de largeur au bord du ravin. Les mobylettes de Ban Khaokhio elles ne servent donc plus, et probablement depuis longtemps, qu'à descendre vers les rizières du fond de la vallée. Seul, isolé, positionné juste avant le franchissement du col, se tient un misérable et minuscule hameau de quatre maisons que je n'ose aller visiter. Seules des femmes ainsi que des enfants semblent s'y tenir. Dès m'apercevant, les trois d'entre elles qui se tenaient à l'extérieur s'enferment immédiatement dans une maison. Il ne me reste alors plus qu'à m'éloigner. Je suis un peu frustré de ne pas pouvoir les rencontrer car une chose m'est étonnante, le fait que ces maisons soient construites sur pilotis. Ça fait maintenant plus de deux semaines que je n'ai plus aperçu ce type d'habitat. Logeant dans ceux-ci, il ne peut pas s'agir de populations "chinoisantes" telles les Hô, Lolo, Hmong ou Yao car eux construisent exclusivement leurs maisons posées directement sur le sol de terre. Ce ne sont pas non plus des Taï car l'on se situe bien trop en altitude, ni des Akha car même si ces femmes aperçues ne portaient aucun attribut vestimentaire traditionnel je les aurais néanmoins immédiatement reconnues à leurs physiques. Alors mystère, qui a duré jusque un peu plus loin seulement car, peu après le col, a eu lieue pour moi une rencontre "historique", celle de l'ethnie Sila. Ça a commencé par une cahute au bord du chemin, dans les fourrés. Quatre pieux de bambou soutenant une frêle toiture de feuilles de bananier sèches. Un homme, trois femmes et trois jeunes enfants s'y sont arrêtés et y prennent maintenant un repas. Ils effectuent probablement là une sortie de cueillette en forêt. Ils ont déballé au sol le contenu de leurs très larges sacs de front, qui se portent sur le dos et dont la sangle soulageant la charge ne repose pas sur l'épaule mais sur l'avant du crâne. Tout était emballé dans des feuilles végétales : une impressionnante quantité de riz, une purée de légume peu engageante, puis ces sortes de haricots verts géants qui se mangent crus, ainsi que du sel et du piment mélangés dans lequel on trempe tous ces ingrédients, mangés avec les mains. Ce qui frappe immédiatement avec les Sila c'est leur langage, qui ne ressemble à aucun autre entendu jusqu'à présent. L'impression que très peu de consonnes sont utilisées, les lèvres qui se referment peu et surtout le rythme, la sensation d'écouter un enregistrement qui serait rediffusé à une vitesse légèrement accélérée, c'est très étonnant. L'ensemble est de plus très chantant et cela de manière étrangement modulée. Moins surprenants sont les habits dont très peu de vestiges traditionnels subsistent ici. Une blouse néanmoins pour les femmes, sans manches, près du corps et patchworkée de pièces de tissus colorés. Deux femmes ont les dents laquées en noir et dévoilent alors des sourires "creux". Elles portent les boucles d'oreilles caractéristiques de leur ethnie et déjà aperçues sur une photographie : des cylindres de métal aux extrémités élargies traversant les lobes d'oreille mais engagés de manière frontale, les élargissant alors exagérément. On m'invite à partager le repas. J'ai pourtant très faim mais là ce ne sera pas possible ; je ne suis pas difficile en termes d'alimentation mais cette fois c'est vraiment trop ragoûtant. Et puis ma présence intimide néanmoins fortement, surtout les femmes et les enfants, alors je ne m'attarde pas, d'autant que j'ai encore du chemin à parcourir. Aujourd'hui je me sens prêt à marcher les neuf heures qui apparemment me permettraient d'atteindre la piste carrossable. Une heure plus loin, c'est là que se trouve le village des cueilleurs Sila rencontrés précédemment. Petite émotion car cela fait quelques années que j'ai appris l'existence de cette très minoritaire et très discrète ethnie. À part un autre village visité autrefois dans la province voisine de Luang Nam Tha, mais déplacé celui-là, très certainement transmigré à partir d'ici, celui-ci est le tout premier village Sila que je visite dans sa région originelle. Ce hameau et ses habitants ne sont visuellement pas "typiques", ils sont même très acculturés, car tellement minoritaires qu'influencés fortement par les groupes ethniques voisins, que ce soit dans l'architecture de leurs habitats ou dans l'habillement, pour ce que je peux pour l'instant en observer. Quelques femmes en blouse caractéristique de leur ethnie toutefois, puis les fameuses boucles d'oreilles. Il y a aussi de surprenants bonnets de bébés, de larges et pointus capuchons blancs retombant bas derrière la nuque et décorés de liserés brodés, de floches de laine et de petites cupules de métal argenté. Ces bonnets rappellent fortement ceux que portent aussi les bébés, mais également les femmes adultes, d'une autre très minoritaire ethnie, celle des Jinuo vivant dans le Xishuangbanna voisin, le sud profond de la province chinoise du Yunnan toute proche. Ma présence gêne terriblement. Personne ne fait le moindre effort pour venir à ma rencontre ni me poser la moindre question, même pas celle habituelle et quasi obligatoire partout ailleurs consistant à bien s'assurer que je suis seul. J'annonce pourtant à deux ou trois hommes vers où je souhaite me rendre et, mais seulement du doigt, on m'indique immédiatement la direction à prendre, comme si l'on souhaitait que je m'éloigne au plus tôt. Je n'ose alors même pas quémander à manger. La rencontre, la traversée du village Sila, aura durée moins de trente minutes. Mais j'ai repéré un départ de sentier qui mène vers d'autres hauteurs. Deux hommes m'affirment qu'il ne rejoint aucun lieu habité mais j'en doute fortement car deux signes ne trompent pas : il est trop bien tracé pour n'être qu'un passage du bétail ou une simple voie d'accès aux cultures, puis il prend départ près d'un petit affluent du torrent qui coule plus bas, voilà donc deux signes de vie active en amont. Un jour j'irai voir… Marche, descente dans une petite plaine, vers le village Taï Lü de Ban Bhoupang. L'ethnie Taï Lü, parfaitement administrée ; relativement aisée économiquement, du moins en comparaison des autres groupes ethniques proches et montagnards ; ne recherchant pas, comme beaucoup de ces derniers, une farouche indépendance de toute autorité d'état ; disposant de belles rizières irrigables de plaines ; non cultivatrice ni consommatrice, très rarement du moins, d'opium ; parlant un lao parfait ; de religion bouddhiste malgré quelques reliquats traînants d'animisme ; disposant de belles et larges demeures charpentées solidement construites sur robustes pilotis, bref des gens bien comme il faut. Ce n'est pas chez les Taï Lü que je me sens le plus à l'aise, ils sont trop "sages" et du coup souvent aussi trop méfiants à mon encontre car un peu paranoïaques ; même si l'avantage est que par ici, avec eux, il m'est plus aisé de communiquer qu'avec les montagnards. Ne souhaitant pas m'arrêter là trop longtemps car ayant encore du chemin à parcourir, c'est dans une maison choisie au hasard que je m'invite immédiatement à manger. Mais on m'impose d'aller rencontrer le nay ban, le chef du village (quand je disais qu'ils sont trop sages…). Alors va pour la rencontre du chef, mais qui est finalement absent, seule sa femme étant à la maison. Elle me prépare néanmoins à manger pendant que j'attends à l'extérieur, sous le regard éloigné de quelques autres villageois qui ne sont pas aux rizières. Puis je rentre manger pendant que la femme attend à son tour à l'extérieur ; hé oui c'est la règle immuable ici : à mon grand désespoir il est hors de question, dans quelque village que ce soit, que je reste seul avec une femme dans un intérieur, ne serait-ce que durant quelques minutes. Comme au village de Ban Khaokhio quitté ce matin, j'ai ici aussi repéré deux mobylettes. Je me renseigne auprès d'un homme sur la possibilité de me faire transporter jusqu'au bourg de Ou Neu, situé près de la piste carrossable. Je m'offrirais finalement bien ce petit luxe car les jambes commencent à souffrir et il reste encore un peu plus de vingt kilomètres à parcourir ; sans compter que j'économiserais ainsi quelques heures, voire une journée complète. Cet homme est d'accord pour me conduire (tiens ? je serais donc tombé par hasard sur un des rares propriétaires de mobylettes du village ?), 100 000 kips pour effectuer le trajet en passager, soit un peu moins de huit euros. C'est un bon prix mais, d'après ses explications, il semble y avoir comme un aléa au sujet du véhicule, on verra bien. On passe d'abord chez lui car il doit auparavant manger. L'accompagnant, moi je m'y sustente alors à nouveau, de poissons bouillis, d'autres frits, d'autres encore grillés en brochettes, puis de crabes d'eau douce également bouillis. Aubaine car dans la maison du chef, sa femme ne venait de m'y servir que des restes froids et peu engageants de nourriture. Puis mon hôte part chercher ce que je crois être la mobylette mais revient avec… un motoculteur, un de ces minuscules tracteurs à deux roues, large guidon et petite remorque permanente, et construits autour du bloc moteur polyvalent dont on a déjà parlé (jour 26). Aïe, aïe aïe ! J'y ai déjà un peu goûté à ce mode de transport, mais sur de très courtes distances seulement ; c'est insupportable, lent mais malgré tout terriblement secouant, on subit tous les cahots de la piste, on bondit à chacun d'entre eux car il n'y a pas la moindre suspension de prévue sur ces engins. Moi dans la petite remorque, debout car c'est moins dangereux pour l'arrière train, mais tout de même cramponné des deux mains à une barre transversale, et nous voilà partis. Deux heures quarante sont nécessaires pour effectuer ainsi les vingt deux ou vingt trois kilomètres nous séparant du bourg de Ou Neu, les quelques arrêts indispensables pour resserrer des boulons fugitifs nous prenant moins de cinq minutes à chaque fois. Chez lui durant le repas, mon hôte-chauffeur s'est plaint de migraines chroniques et m'a montré qu'il absorbait régulièrement l'universelle aspirine chinoise en poudre que l'on rencontre partout ici. À l'arrivée je lui ai soumis mon hypothèse : ces migraines sont probablement dues aux gaz d'échappement du tracteur qui lui sont projetés en pleine figure. Je crois que cela a déclenché chez lui une certaine réflexion. Bref, arrivée au bourg de Ou Neu où notre convoi fait évènement, moi debout à l'arrière, une main agrippée au rebord haut de la petite remorque et grand parapluie fermé de l'autre, brandit comme un sceptre. On y fait sensation, d'autant que jamais un occidental ne passe ici, même par la piste sud-nord de la province que je retrouve là. Mon chauffeur en profite pour effectuer là quelques petits achats avant de rapidement faire demi-tour. Nuit chez l'habitant, mais après avoir néanmoins essuyé plusieurs refus. C'est que dans ce village, de population Taï Lü, on ne souhaite pas se compromettre vis-à-vis des autorités, l'hébergement d'un étranger chez des particuliers étant toujours à ce jour en théorie interdit au Laos. Depuis mon dernier passage en 2004, on m'affirme que l'on n'a vu aucun autre falang, étranger occidental, s'arrêter ici, dans ce village pourtant situé en bord de piste, et à l'époque déjà mon arrivée avait provoquée grand événement. Alors que je dormais dans la petite cellule communale en ciment que l'on m'avait allouée pour la nuit, plusieurs hommes étaient venus me réveiller pour vérifier mes papiers. Ils m'avaient un peu interrogé sur les raisons de ma présence ici puis avaient noté mon seul prénom, ma nationalité et la date du jour sur un cahier d'écolier défraîchi servant à recenser tous ceux de passage ici. Sur ce cahier, inauguré pourtant depuis déjà quelques années auparavant, il ne s'y trouvait aucun nom d'autres étrangers mais uniquement de gens lao et chinois, m'avaient assuré mes "gendarmes". Mais cette fois-ci, hors de question de dormir dans ce genre d'endroit. Un petit hôtel a été construit depuis ma dernière visite mais il n'a pas encore ouvert, et pour cause, pour quelle clientèle ? Ça tombe bien car je me suis promis de ne dormir, durant ce séjour, exclusivement que chez l'habitant. Mais beaucoup me refusent l'accueil, sauf finalement une adorable jeune famille qui, n'ayant pas encore eu le temps de capitaliser suffisamment, vit encore dans une misérable petite maison, une baraque plutôt. Alors qu'ici la plupart des maisons sont de types traditionnelles Taï Lü, grandes, massives et solidement construites sur hauts pilotis, celle-ci n'est faite que de planches plantées en sol et surmontées de quelques plaques de tôles. Ma petite famille est adorable, il s'agit d'un jeune couple et de trois tous jeunes enfants dont le plus âgé a six ans seulement. On joue, puis on mange, du poisson, la base de l'alimentation des Taï Lü, après le riz bien sûr, qui l'accompagne. Ici, dans ce bourg de taille respectable, il y a quelques échoppes ; ce sont les premières qui me sont accessibles depuis plus de deux semaines maintenant et je peux enfin à nouveau assouvir ma soif frustrée de consommation en achetant quelques gâteaux chinois tous, comme d'habitude et sans exception, périmés, mais de pas plus de trois mois. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 32, Ban Khaofang, Fait divers Ce matin, pour la première fois depuis vingt six jours, je vais emprunter un véhicule, un bus ou un camion, pour remonter, via la piste, jusque l'extrême nord du pays, tout proche de la frontière chinoise. Là je dois remettre des photos dans deux villages, l'un de population Hô et l'autre Yao, photos réalisées il y a trois ans. L'unique transport quotidien régulier passera ici entre 10 heures et midi et il est très incertain qu'un camion apparaisse d'ici là. Alors, en l'attendant, je m'installe au bord de la piste pour compléter mes pages d'écriture, sous le regard intrigué de quelques paysans de passage, certains conduisant leurs buffles et s'arrêtant pour m'observer pendant quelques instants, et me questionner au sujet de mes intentions. Le jeune père de ma petite famille d'accueil d'hier, qui a bien compris que l'ethnie Sila m'intéressait fortement, m'a indiqué l'emplacement d'un de leurs rares villages, quelque part là-haut, tout au nord. Alors aujourd'hui, après les remises de photos, j'irai les visiter puis y passerai probablement la nuit. Après cela je "plongerai" à l'ouest, dans un très probable pays Yao, ethnie que j'affectionne particulièrement et dont je soupçonne l'existence dans cette région. Il faut néanmoins désormais que je surveille de très près le calendrier, seules douze journées me restant de disponibles avant de devoir impérativement entamer le trajet de retour en bus vers la capitale, lequel trajet qui nécessitera ensuite à lui seul trois ou quatre journées complètes. Le véhicule est passé. Ce n'est toujours pas un minibus qui effectue le transport sur cette portion de piste délabrée, défoncée, caillouteuse et poussiéreuse, mais un songteaw, type de véhicule que l'on rencontre encore dans tout le pays : des camionnettes de toutes tailles dont les bacs arrières ont été équipés de deux bancs latéraux et qui sont surmontés d'une armature d'acier supportant un toit. On y mange de la poussière en quantité et on bondit à chaque cahot. Remise des photos dans le village Hô, mais tout le monde est aux rizières, même les enfants qui pour le coup, forte main d'œuvre nécessaire oblige, n'ont pas école. Je remets alors les clichés à deux grand-mères, elles transmettront. Puis passage par le village Yao, trois ans après ma première visite. Comme souvent, je ne reconnais presque aucun visage, deux hommes seulement. Malheureusement ici aussi les personnes concernées par les photos sont absentes. Ce village est probablement le plus dégénérescent et le plus misérable, toutes ethnies confondues, que je n'ai jamais visité. Dégénérescence des maisons et des corps. Beaucoup de tares physiques sont distinctement visibles, le crétinisme est omniprésent. La typologie du village a un peu changée depuis ma dernière visite. Il y a trois ans il ne s'y trouvait que de minuscules maisons de terre mais désormais quelques-unes sont de planches et l'une d'elles a même adoptée une toiture en plaques de fibrociment ondulées. Et puis certaines ont disparues tandis que d'autres ont été construites. Les maisons, aux très épaisses mais très fissurées parois de terre, sont minuscules. Quatre mètres par six à l'intérieur, pas plus. Fait unique, à part les chiens, c'est la toute première fois que je n'aperçois pas un seul animal dans un village. Pas un buffle, pas une vache, pas un seul cochon, pas même une poule, bref pas de viande. Une terrible misère. Les photos font toutefois la joie de tous, les éclats de rire fusent. Elles seront remises plus tard aux personnes concernées. Je ne m'attarde pas, juste le temps de manger un peu, chaleureusement invité par une femme. Riz et haricots hachés, le tout froid, ce sont des restes. En route pour le village Sila promis. C'est vers l'ouest que j'avais antérieurement prévu de me diriger dès que j'aurais atteint cette piste mais le village Sila dont je viens d'apprendre l'existence se situe dans la direction opposée, vers l'est, le long de la frontière chinoise. Le père de ma petite famille de cette nuit m'avait prévu une heure de marche seulement mais il m'en a fallu trois, et en avançant très vite encore. Forcément, il ne savait pas car il n'y est jamais allé ; ce renseignement il l'a simplement entendu dire un jour. J'ai d'abord regretté ce trajet car il débute par une traversée monotone de plantations de cannes à sucre, appartenant aux Taï Lü et qui s'étalent sur des dizaines de collines. Quasiment pas un arbre n'a été préservé ici. Puis, après une heure, c'est de nouveau la forêt dense mais toujours pas le village annoncé. Alors, pour ne pas risquer d'y parvenir après la tombée de la nuit, il faut marcher très vite. Puis il est là. Étonnamment bruyant, on l'entend même avant de l'apercevoir, le grand village de Ban Khaofang, qui s'étale sur une entière large colline en en épousant les formes. De grosse importance, il réunit peut-être pas loin de deux cent habitations, de tous types, faites de bois, de bambou, de briques, de terre, de ciment, de tôles, de plaques de fibrociment, de chaumes et de tuiles. Dès l'approche, je ressens immédiatement une sorte d'effervescence nerveuse à travers tout le village. Tous sont dehors, réunis en de nombreuses assemblées, ça discute beaucoup, de manière très animée. Beaucoup de personnes vont d'un groupe à l'autre, se déplaçant parfois en courant. Dès mon arrivée je quémande immédiatement le chef du village, on m'y conduit. C'est chez le phouti noung nay ban (le premier chef) que l'on m'emmène. Il y a une petite fête dans sa maison, plusieurs hommes dont les deuxième et troisième nay ban s'y trouvent réunis autour d'une table. On m'explique que la fête est en rapport avec une certaine étape de la moisson du riz qui suit son cours. Je devine que ça boit depuis déjà un petit moment ici car il y a beaucoup d'aliments de déposés sur la table mais tout est froid et entamé depuis longtemps et les bouteilles, que l'on remplira à nouveau à partir des jerricans posés au sol, sont déjà presque vides. Ça boit d'ailleurs un peu partout dans le village. Je m'y promène. Il est situé à proximité immédiate de la frontière chinoise, à probablement moins de cinq kilomètres de celle-ci mais qui n'est par ici, et partout ailleurs dans la province, pas du tout contrôlée. Ce sont presque partout des crêtes de montagne qui délimitent la séparation administrative et toute théorique entre les deux états, la Chine et le Laos, et un seul minuscule poste frontière, non accessible aux non ressortissants de ces deux pays, existe pour toute la province ; il est situé tout au bout de la piste empruntée aujourd'hui. Partout ailleurs, dans ces régions sauvages, peu connues et totalement incontrôlables, les villageois frontaliers franchissent la frontière à pied, à souhait, illégalement et en toute impunité. Ainsi il est certain que beaucoup d'entre eux ne se rendent absolument jamais sur un marché lao de plaine mais uniquement en Chine. Une certaine tolérance, de toute manière obligée, doit être acceptée par les autorités, d'autant plus facilement que ces populations, plutôt démunies de toutes ressources, ne risquent pas d'opérer de trafics de très grandes ampleurs. Le village de Ban Khaofang est mixte, les ethnies Sila et Kheun s'y côtoient. Toutes deux me sont très méconnues mais il est probable qu'elles aient en commun un certain degré de "cousinage". Je suis un peu déçu car il n'y a ici quasiment plus aucun attribut vestimentaire traditionnel de visible au quotidien. Je remarque seulement quelques femmes Sila aux dents laquées et/ou portant les fameuses boucles d'oreille leur élargissant et distendant exagérément les lobes. Certaines d'entre elles lient ensemble ces deux boucles par des fils de laine qui leur passent sous la gorge. Amusant, je retrouve encore une fois ici la rivière Nam Ou, naviguée il y a maintenant dix sept jours et beaucoup plus loin en aval. Mais ici elle n'est quasiment plus qu'un ruisseau, car on se situe désormais non loin de sa source. La nuit est tombée depuis longtemps. Fait très étonnant, alors que je déambule dans le village, pour la première fois ma présence passe presque inaperçue. Tous semblent avoir d'autres préoccupations bien plus importantes. D'ailleurs, dès mon arrivée, j'avais déjà ressenti comme une agitation "électrique" dans tout le village. Beaucoup sont ivres. Une femme danse, seule, pieds nus sur la boue ; elle semble "ailleurs", comme en transe. En quelques endroits il y a aussi des altercations, quelques uns se battent même violemment, à coups de poings, de bûches de bois. Et de fusil. Tout est allé très vite. Une femme hurlait, un homme aussi. Un coup de feu est parti. La femme a été abattue. Elle est tombée dans la boue. La balle lui a traversée le cou, du sang se répand sur la terre humide. Ça crie, ça hurle, ça court dans tous les sens, un cercle remuant se forme autour de l'événement. Moi, de toute manière déjà pas très à l'aise depuis mon arrivée dans ce village à l'étrange agitation, et de plus désormais bien secoué avec l'alcool, je me sens alors partir en évanouissement. Je parviens juste à m'agripper à une palissade et à me laisser choir dans un coin obscur, à m'asseoir quelques instants pour me remettre de mes émotions. Puis je rentre me coucher car je n'ai de toute manière plus rien à faire dans ce village et parmi ces gens. Dehors, jusque très tard dans la nuit, il y a des conversations très animées, puis de nouvelles altercations aussi. Des hommes viennent dans notre maison, puis en repartent, puis d'autres arrivent. Tout se déroule dans la grande pièce à vivre où est installé le lit du visiteur, le mien et dans lequel, tourné vers le mur, je fais semblant de dormir. À un moment on parle du falang, c'est à dire de moi, du témoin du drame, mais je crois que cela ne dure pas très longtemps. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 33, Ban Ou Neu, Fête des fusées Réveil à 5 heures, après seulement deux ou trois heures de sommeil agité. Je pars immédiatement en quête d'une mobylette. Il y en a trois dans le village mais il ne reste plus une seule goutte d'essence à personne et de toute manière les villageois sont encore moins préoccupés qu'hier par ma présence, et pour cause. Je ne retourne pas vers la maison du drame. Hier, arrivé trop tardivement pour profiter de la lumière, je m'étais dis que je le photographierais ce matin dans la brume matinale ce très photogénique village, mais après le meurtre d'hier il est évidemment hors de question de ne serait ce que sortir l'appareil du sac. Des hommes se réunissent à nouveau dehors, ça débat. Certains vont partir vers la ville de Phongsaly, la capitale de la province. Je ne m'attarde pas, je ne souhaite même pas attendre le repas. Je demande un peu de riz à emporter à ma famille, dépitée de me voir partir sans manger, mais je ne souhaite plus rester une seule minute de plus dans ce village de fous. Je les hais tous. Départ à pied, pour effectuer en sens inverse le trajet d'hier. Très rebutant, car c'est la toute première fois de ce séjour que j'aie à effectuer un trajet en revenant sur mes pas, la visite de ce village aura décidément été un échec total. Mais il ne faut pas que je traîne si je veux intercepter à temps le songteaw, l'unique transport quotidien qui passera sur la piste. Car j'ai finalement décidé aujourd'hui de l'utiliser à nouveau pour redescendre au bourg de Ou Neu, là où j'ai déjà passé la nuit d'avant-hier. En effet, dans le village Yao visité hier et dans lequel j'ai remis des photos, les paysans m'ont assuré, contrairement à mes prédictions, qu'il n'y avait pas par ici ni plus loin vers l'ouest de "pays Yao", mais que cette zone était totalement vierge et sauvage. Alors je vais redescendre plus au sud, repasser à Ou Neu, y quémander des informations puis, de là, repartir immédiatement dans les montagnes. J'ai finalement rejoint la piste trop tardivement, le songteaw était déjà passé. J'ai pourtant marché très vite. Alors départ à nouveau à pied, le long de la piste cette fois, pour parcourir les vingt deux kilomètres qui me séparent du bourg de Ou Neu. Ce trajet là me rebute aussi car je l'ai déjà effectué autrefois en repérage. Une heure de marche, puis un paysan me dépasse avec son petit tracteur-motoculteur et m'invite à monter à l'arrière, mais jusque son village seulement, situé à trois kilomètres plus loin. Arrivé là, on négocie finalement l'aller jusqu'à Ou Neu ; négociation rondement menée car je sais désormais bien évaluer le coût de cet insolite mode de transport. Arrivé dans le grand bourg, il est finalement trop tard pour essayer de joindre dès aujourd'hui un village de montagne, sans compter que je ne sais pas du tout où peuvent se situer les éventuels départs de sentiers qui y mèneraient. Ça c'est le principal problème par ici : quitter la piste principale pour gagner les premiers villages isolés car les étroites et discrètes voies d'accès qui y mènent sont généralement bien dissimulées. Elles se situent presque toujours en dehors des villages de plaine, en pleine campagne où rien ne les indique ; parfois même bien cachées derrière les rizières, petits labyrinthes qu'il faut commencer par traverser. Mais en attendant demain, la bonne nouvelle c'est que je vais retrouver ici ma joyeuse petite famille d'avant-hier. Voilà qui tombe finalement à point car cela va bien me changer les idées, plutôt morbides depuis hier soir. Ma chère famille est réjouie de me voir réapparaître si tôt. J'ai même acheté des gâteaux pour les enfants. Bon, le seul inconvénient est qu'ici il va falloir manger du poisson à tous les repas, ce soir et encore demain matin. Tout à l'heure, juste arrivé dans le village et avant de rejoindre ma famille, j'ai eu l'idée d'essayer de trouver un peu de viande de cochon ou alors d'acheter une poule à une maisonnée quelconque, pour qu'on la mange ce soir en famille. Mais j'ai finalement renoncé, doutant trop de la manière dont cela aurait pu être interprété par mes hôtes qui, comme toujours, se feront un grand honneur de me préparer à manger. C'est la fête dans tout le village, probablement encore une fois en rapport avec la récolte du riz qui a désormais lieu partout. Ça a commencé hier et cela va encore durer deux jours. Beaucoup confectionnent de grosses fusées en tassant, pendant des heures, de la poudre explosive dans d'énormes tubes de bambou et aux très épaisses parois. Un peu partout dans le grand village, ce sont des martèlements continus pendant tout ce temps. Un homme maintient le pilon engagé dans le tube, en le faisant pivoter d'un quart de tour entre chaque frappe pour bien égaliser et rendre homogène le tassement de la poudre, pendant qu'un deuxième homme le frappe à l'aide d'une bûche de bois. Un peu de poudre est régulièrement rajoutée dans le tube. La confection d'une fusée nécessite d'accomplir ces gestes monotones pendant des heures. Au final, chacune doit bien contenir entre trois et quatre kilos de poudre. Je sais qu'on organise des évènements similaires, avec lancements de fusées, juste avant l'arrivée de la saison des pluies, afin de symboliquement amorcer celles-ci mais la fête d'aujourd'hui n'a aucun rapport avec cela. On ira ce soir assister au spectacle en famille. Un petit spectacle, ça fera du bien parce que la vision de cauchemar du meurtre d'hier hante, et elle n'est pas prête de s'effacer. Aujourd'hui beaucoup également organisent des fêtes, avec sono, qui se déroulent sous des bâches tendues dans les petites allées, devant les maisons sur pilotis. Repas, alcool, musique, bruit. Minuit. Je m'étais trompé au sujet des fusées, qui n'en n'étaient en fait pas. Ou plutôt si, mais des fusées inversés en quelque sorte. Cela s'est déroulé dans les enceintes des deux petits temples du village. Les "fusées", les énormes tubes de bambou chargés de poudre longuement tassée, sont plantées dans le sol, par deux ou trois d'entre elles à chaque fois et de manière largement espacée. Puis elles sont mises à feu. Cela créé d'énormes et très puissants geysers d'étincelles, projetant celles-ci à la verticale à huit ou dix mètres du sol. Celles dont la poudre a été le plus longuement tassée sont à la fois les plus puissantes et celles qui durent le plus longtemps, elles provoquent des déluges d'étincelles sous lesquels les hommes les plus téméraires dansent, torses nus et aux sons des gros tambours et paires de cymbales percutés frénétiquement par cinq ou six "musiciens". Tout cela se passe au milieu de la foule, les fusées sont allumées les unes après les autres, par deux ou trois simultanément à chaque fois. C'est un spectacle hallucinant, une vision d'enfer, volcanique et qui doit parfois, c'est certain, provoquer des accidents car les grosses étincelles retombent parfois sur les têtes et les corps. Il y a aussi des feux d'artifice plus conventionnels lancés par les enfants, toujours au milieu de la foule, à l'aide de longs et fins cette fois-ci, tubes de bambou. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 34, Ban Thong Tay, Culture du riz chez les montagnards Ce matin, pour la troisième et dernière journée, la fabrication de nouvelles fusées reprend. Ce que je n'avais pas vu hier, c'est que les énormes quantités de poudre explosive nécessaires sont aussi confectionnées sur place. Je ne connais rien à la pyrotechnie mais dès le petit matin de nombreux hommes, dans beaucoup de maisonnées, ont commencé à réduire en poudre la fonte de vieux woks cassés et hors d'usage, à l'aide marteau et sur des enclumes ou le plus souvent sur de simples pierres. Travail de longue haleine, il faut plusieurs heures pour en obtenir quelques grammes seulement. Je suppose que ces résidus sont ensuite mélangés à du soufre. Puis, dans l'après-midi, de nouveaux gros tubes de bambou vert seront récoltés, puis chargés et longuement tassés de cette poudre. Comme hier, chaque "quartier" du village résonnera alors à nouveau de ces martèlements continus et cadencés. Hier soir des amis de ma petite famille nous ont rendus visite. Grâce à la fête des fusées, et aussi peut-être à cause de ma présence, on n'a pas mangé de poissons, mais quatre autres excellents plats : cochon, foie de buffle, laap (salade de viande hachée et pimentée) et algues de la rivière Nam Ou. Ces amis m'ont indiqué une voie d'accès à un pays Yao. Il faut à nouveau repartir vers le nord par la piste, mais durant quelques kilomètres seulement, jusqu'à un petit hameau dont ils m'ont écrit le nom en caractères lao sur mon cahier. Peu après cet endroit se trouvera le départ du sentier, les villageois du lieu devraient pouvoir me l'indiquer précisément. Hors de question d'attendre jusque 10 heures ou midi le passage du songteaw quotidien pour effectuer ces quelques kilomètres. Départ à pied, très tôt, sur la piste puis sur le chemin indiqué, pour regagner les hauteurs, vers les villages Yao. Les Yao forment un peuple très démuni et qui, dans l'état actuel des choses, ne s'enrichira jamais sans compter que, comme à d'autres, on finira un jour c'est certain et dans un avenir proche, par leur interdire la culture de l'opium, seule réelle source actuelle pour eux d'un minimum d'enrichissement monétaire. À part ça, pour les Yao comme pour la plupart des autres groupes montagnards, c'est la culture du riz sur friche qui est pratiquée, la technique de culture que l'on nomme exactement "friche sur abattis-brûlis" et dont on va parler ici. Derniers arrivés dans ces régions, fuyant la Chine, le Tibet ou la Birmanie, fuyant là-bas les brigandages, les famines ou les persécutions, ils ont dû ici au Laos se contenter des seules terres restant disponibles. Les rares et très avantageuses plaines étant déjà occupées depuis longtemps par d'autres populations, il ne leur restaient alors plus que les collines et les montagnes pour s'installer et pour cultiver le riz, sur des pentes parfois incroyablement inclinées. Pour mieux comprendre la pénibilité du travail des rizières de pente, les cultures de "friche sur abattis-brûlis", il faut alors rappeler les principaux avantages qu'offrent les rizières de plaine. Le plus grand risque accidentel pour une rizière est d'être envahie par les mauvaises herbes car leur présence, dont le développement entre en concurrence avec le riz, provoque immédiatement une chute du rendement de la céréale. Le premier des trois grands avantages des paysans des plaines à pouvoir cultiver des rizières planes irriguées est que celles-ci, inondées durant la plus grande partie de leur croissance, empêchent complètement la poussée de ces mauvaises herbes envahissantes qui ne peuvent alors pas croître car elles sont immédiatement asphyxiées par l'eau qui les submerge. Cette eau ne présente en revanche aucun danger pour les plants de riz car ceux-ci ont germé et poussé dans des pépinières annexes et n'ont été replantés, repiqués plutôt, dans les rizières inondées que lorsqu'ils ont atteints un stade "solide". Le deuxième grand avantage des rizières irriguées est d'être fertilisées en continu : l'eau qui y est en permanence apportée, toujours renouvelée, qui y circule sans cesse, y dépose alors continuellement de nouvelles alluvions. Très fertilisantes, celles-ci sont drainées par les pluies depuis toutes les terres forestières situées en amont, terres chargées d'humus, de matières organiques et minérales. La troisième grande facilité offerte par les rizières plates de plaines est la possibilité pour elles d'être labourées grâce à la traction animale (charrue tirée par un buffle) alors que sur les pentes, inaccessibles à ces moyens, le labour s'effectuera entièrement à la force des bras, à l'aide d'une seule pioche. La technique de culture de friche sur abattis-brûlis des montagnards, pratiquée sur les pentes, ne peut donc pas bénéficier des ces trois grands avantages. Elle exige alors chaque année de réaliser des travaux colossaux entièrement exécutés à l'unique force des bras, sans aucune aide extérieure qu'elle soit animale ou mécanisée. Elle oblige par ailleurs de respecter un calendrier précis, sans prendre aucun retard, afin d'être en synchronisation parfaite avec la saison des pluies qui sera indispensable à la levée et à la croissance des épis. Voici la description de ces travaux. Une parcelle de forêt est défrichée, à partir du mois de février, à l'aide de seules haches pour les plus grands arbres puis de machettes pour les autres. Les gros bois exploitables, s'ils s'avèrent nécessaires pour différentes constructions en cours ou en projet (maisons, abris de rizières, ponts et passerelles, etc.) sont débardés sur les abords de la future parcelle, d'autres sont éventuellement rapportés au village et stockés pour alimenter plus tard les feux domestiques de cuisson. Mais surtout, de nombreux gros branchages seront nécessaires pour solidement clôturer les futures parcelles. Quelques semaines plus tard, lorsque les végétaux abattus laissés sur place sont suffisamment secs, le tout est mis à feu. Si les parcelles sont relativement proches des villages il arrive que l'on effectue cette opération de brûlage de nuit, pour plus facilement surveiller les flammèches volantes, les brindilles enflammées qui pourraient atteindre les habitats ; des enfants munis de récipients d'eau se tiennent alors sur les toitures de chaume, prêts à éteindre à temps les départs d'incendie. Ces quelques journées de brûlage provoquent à chaque fois d'immenses brouillards de fumées suffocantes à travers les régions concernées. Les cendres du brûlis de la parcelle, qui seront enfouies plus tard lors du labour, participeront grandement à sa fertilisation. Les plus gros troncs non complètement calcinés, les plus lourds, sont laissés sur place. C'est à ce moment que l'on clôture la parcelle, à l'aide des gros branchages qui ont été mis de côté avant le brûlis. Il s'agit d'efficacement la protéger contre les incursions animales sauvages ou domestiques (sangliers, buffles, vaches et cochons) qui ne manqueraient pas plus tard de venir dévaster les récoltes. Ce travail de protection des grandes parcelles exige beaucoup d'efforts très pénibles car ces clôtures doivent être lourdes et très robustes, infranchissables par les bêtes. Puis les labours peuvent commencer. Celui de défonçage d'abord car les terrains sont complètement encombrés des racines de tous les arbres et autres végétaux de la forêt précédemment abattus. Ces labours sont entièrement réalisés à la pioche et à l'unique force des bras car la forte inclinaison des pentes interdit, contrairement aux rizières irriguées de plaine, l'emploi de la charrue tractée par un buffle. Ces pentes sont parfois tellement inclinées que les plus gros troncs et branchages calcinés laissés sur place y deviennent nécessaires pour pouvoir s'y agripper et ne pas tomber lorsque l'on y travaille ou s'y déplace. Puis ensuite il faut herser, à la binette, pour briser les plus grosses mottes de terre. Le semis a ensuite lieu, à la main lui aussi. Exigeant énormément de temps mais devant à la fois se réaliser sur une période très courte pour que tous les épis croissent ensuite simultanément, sans décalage temporel entre eux, ce travail nécessite donc beaucoup de main d'œuvre d'un seul coup. Il s'exécute alors par entraide entre plusieurs familles, plusieurs dizaines de villageois se réunissant pour ensemencer une même parcelle. Binette à la main pour creuser les petits trous d'enfouissement des graines, celles-ci y sont semées par poquets de quinze ou vingt afin d'être certain qu'un nombre suffisant germe, parmi celles qui pourriront dès avant ce stade ou seront attaquées par les rongeurs, les oiseaux et les insectes. La saison des pluies arrive, il faut maintenant espérer qu'elles seront abondantes. Mais le plus gros du travail restera à faire, dès le début de la croissance des épis. Il s'agira d'effectuer les sarclages, seuls réels garants de bons rendements en riz des parcelles. Le sarclage, combattre les adventices, les mauvaises herbes, à tout prix et à temps, est la principale préoccupation des villageois tout au long de la croissance des épis de riz cultivés sur les pentes. Sinon ces mauvaises herbes germeront et ce sera alors la profusion envahissante, impossible à combattre, là et dans toutes les autres parcelles alentours où elles se propageront ensuite immédiatement. Car on n'utilise pas ici un seul gramme d'herbicide ou de pesticide ; le Roundup et autres produits cancérigènes, on ne connaît pas. Le sarclage, il est exécuté par trois fois durant la croissance du riz de montagne. La deuxième fois, vers juillet, est la plus pénible et celle qui nécessite le plus de bras valides. Les parcelles entières doivent être binées, à la main, à l'aide de houes, de courtes binettes ou le plus souvent aussi de machettes, pour bien déterrer les herbes parasites avec leurs racines. La tâche est tellement énorme et laborieuse que la surface de rizière cultivée par une famille dépend moins du nombre de bouches à nourrir que du nombre de personnes qui seront valides et aptes pour les travaux de sarclage. En d'autres termes, il est absolument inutile de vouloir essayer de cultiver trop grand, trop de surface, car on risque de ne pas parvenir à combattre à temps les adventices envahissantes. Et dès que ces mauvaises herbes sont trop nombreuses présentes dans les parcelles, les rendements de récolte du riz chutent immédiatement. La poussée des épis s'est ainsi effectuée durant la saison des pluies, de juin à septembre et tant bien que mal en fonction des sarclages plus ou moins réussis et réalisés à temps. À partir de là le riz finira de mûrir et la moisson pourra ensuite avoir lieue. Ce sont alors d'énormes tâches supplémentaires à effectuer, que l'on ne décrira pas en détails ici mais qui sont, elles aussi, entièrement réalisées à l'unique force des bras. Fauchage à l'aide de fines serpes puis confection des gerbes, battage de celles-ci pour détacher les grains des épis, vannage pour en chasser les déchets végétaux non comestibles, stockage du paddy obtenu (le paddy est le riz non décortiqué) dans les greniers à riz de rizières ou transport immédiat vers les villages, dans des sacs portés à dos d'homme si l'on ne dispose pas de petits chevaux (la majeure partie des montagnards, hormis les Hô, n'en possédant pas). Il faudra aussi ensuite, dans les parcelles moissonnées, réunir la paille laissée là, puis la stocker ou la brûler sur place. Travaux plus domestiques réalisés ensuite quotidiennement dans les villages, avant d'être cuit et consommé, le riz devra encore plus tard, au fur et à mesure des besoins, être pilonné (pour le décortiquer) puis vanné pour le nettoyer du son non comestible, puis finalement cuit. Enfin, pour en finir avec la description de la technique de culture de friche sur abattis-brûlis réalisée sur les pentes par les montagnards, il faut dire qu'une même parcelle sera très rarement cultivée deux années de suite car, par manque de fertilisation supplémentaire, les rendements chutent alors la deuxième année et surtout la poussée des mauvaises herbes devient tellement importante qu'elle est quasiment impossible à combattre. On préfèrera alors défricher chaque année un nouveau pan de forêt et ré-effectuer toutes les étapes décrites ci-dessus depuis son défrichage. Une parcelle cultivée devra ensuite être laissée en jachère pendant plusieurs années consécutives, entre douze et vingt, avant de pouvoir être ré-exploitée, défrichée à nouveau, le temps que le sol se recharge en capital minéral, que la forêt se régénère, qu'elle recompose une biomasse à brûler suffisante pour augmenter la fertilisation des sols. Il arrive, dans certaines régions, que les populations ne disposent pas de suffisamment de terres exploitables car, par mesure écologique, on leur interdit désormais le défrichage de nouvelles surfaces de forêts denses. Les villageois sont alors obligés de recultiver les jachères à trop forte fréquence. Mais celles-ci n'ayant ainsi pas le temps de suffisamment se régénérer, les rendements y sont très médiocres et les populations ne parviennent plus à opérer la soudure alimentaire entre deux récoltes annuelles successives. Elles doivent compenser ces manques par la cueillette en forêt d'aliments moins riches et peu nutritifs. Cela en devient dramatique, les problèmes d'alimentation sont récurrents dans ces villages. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 35, Ban Thong Neu, Récolte de l'opium Mauvaise nouvelle, alors que je soupçonnais un pays Yao dans lequel je pourrais effectuer une boucle en plusieurs jours et à travers plusieurs villages, j'apprends que je serais en fait engagé dans une impasse, cette voie ne menant qu'à deux villages puis probablement ensuite à la Chine, hors poste frontière. Arrivé au deuxième village il n'y aurait pas d'autre solution que de faire demi-tour. Déception car j'étais convaincu, à la lecture de ma carte géographique de 1969, que des sentiers me permettraient ensuite de gagner par les montagnes, en quelques jours et à travers plusieurs villages, le bourg de Utay, chef lieu de district situé bien plus au sud. Me voici donc à Ban Thong Neu, le deuxième village Yao situé tout à l'ouest de la province, à l'extrémité d'une vallée d'où une seule hauteur le séparerait de la Chine, accessible en moins d'une heure de marche. C'est un très étroit sentier qui conduit jusqu'ici et donc, avant d'y arriver, on se dit que le village ne sera équipé d'aucun matériau industriel, trop difficiles à transporter sur cette voie. Mais, sur la vingtaine de maisons que compte le village, deux seulement ne sont que de terre, de bambou, de bois et de chaume. Toutes les autres, de mêmes matériaux pour les murs et les parois, ont désormais définitivement adopté pour les toitures des tôles ondulées légères, portées à dos d'homme depuis le bourg de Ou Neu, à cinq heures de marche d'ici, ou de plaques de fibrociment, également transportées à la force des bras mais, pour celles-ci, en contrebande depuis la Chine m'ont expliqué, à ma demande, les villageois. Le cadre est magnifique, vert, même s'il est humide car il s'est remis un peu à pleuvoir depuis hier et le ciel reste depuis gris, bouché et bas. Par contre le contact avec les villageois est désespérant. Je ne sais l'expliquer mais ma présence intimide fortement. Je ne parviens pas du tout à approcher les enfants et les femmes. Déjà dans le premier village Yao traversé hier, pour seul exemple de contact difficile, je n'ai pu réaliser qu'une seule photo, de cinq jeunes filles, mais cela n'a pas été facile d'obtenir leur consentement. Du coup, pour la toute première fois, je m'ennui même un peu. Je n'avais encore vu ça que chez les Hmong, chez ceux de l'extrême est du pays, dans la toute aussi reculée que celle de Phongsaly, province de Xam Neua : des jardins de pavot à opium sont installés à l'intérieur même du village, tous proches des maisons ou même accolés à celles-ci. Ils ne sont actuellement, en cette période, encore qu'à l'état de salades, d'ailleurs comestibles, car la récolte de la drogue ne s'effectuera qu'au cours du premier trimestre de l'an prochain, durant le mois de février ou au tout début de celui de mars. Autrefois, alors que je résidais dans un village de l'ethnie Lantène de la province de Luang Nam Tha, les paysans m'ont autorisé, un soir puis le matin suivant, à les accompagner pour la récolte. Le pavot, la plante d'où est issu l'opium, est d'aspect identique au coquelicot de nos contrés occidentales. Mais le pavot est beaucoup plus grand, et surtout plus gros. La plante atteint à maturité une hauteur de un mètre vingt environ. Ses fleurs, au nombre de trois ou quatre par plante, sont rouges, blanches ou violettes et les "fruits", les capsules qu'elles laissent apparentes une fois tous les pétales tombés au sol, sont de la taille de noix. Lors de la récolte, qui a le plus souvent lieue en février, ces capsules sont incisées, l'après-midi ou le soir et à l'aide d'un petit outil en forme de griffe, muni de deux ou trois fines lames de bronze. Suivant sa taille chaque capsule reçoit, sur une moitié de sa périphérie ou au contraire de manières réparties tout autour de celle-ci, de deux à cinq "morsures" de l'instrument, soigneusement effectuées du bas vers le haut. La sève blanche suinte immédiatement en gouttelettes fluides des cicatrices ainsi provoquées. La récolte proprement dite à lieue le matin suivant, alors que cette sève s'est oxydée et qu'elle a coagulée en une résine brunâtre. Elle est alors récoltée, délicatement raclée directement sur les capsules, à l'aide d'une lame ou d'une petite spatule d'acier. La même opération se répètera durant trois à quatre fins de journées puis matinées suivantes sur les mêmes capsules, jusqu'à les épuiser et les vider totalement de leur riche et très recherchée substance. Toutes ces opérations doivent s'accomplir avec extrêmement de soins car il ne faut pas abîmer ni la capsule ni la tige de la plante avant que la dernière matinée de récolte ait eue lieu. C'est un travail le plus souvent attribué aux femmes. Mais c'est donc lors de cette étape que les récolteuses, insidieusement, se contaminent, s'intoxiquent, s'accoutument à la drogue par son contact épidermique, par imprégnation de l'opium au travers des pores de la peau des doigts. L'opium brut ainsi obtenu est rapporté au village. Là, pour qu'il finisse complètement d'oxyder, il sera exposé en plein soleil durant environ deux jours, généralement placé sur les vans à riz disposés sur les toitures de chaume des maisons. Ensuite, empaqueté en boules dans des feuilles végétales vertes ou du papier de bambou que confectionnent les femmes, il pourra être conservé longtemps sans risque de détérioration ou de pourrissement. Une grosse partie en sera consommée dans le village, le reste sera revendu, immédiatement ou alors plus tard si on désire le capitaliser en attendant une période de l'année plus tardive, lorsque la demande sera plus importante et les prix donc plus élevés. Il semble en effet que le prix du kilo de produit opiacé puisse ainsi fortement varier au cours de l'année. Les acheteurs seront le plus souvent des marchands lao, chinois ou vietnamiens dans cette province de Phongsaly, et chinois, thaï ou birmans dans les autres provinces situées plus à l'ouest. Tous ces marchands tiennent bien en main leurs territoires d'achats mais il arrive que certains d'entre eux préfèrent, afin d'être bien certains de conserver leur mainmise sur ces territoires, résider en quasi permanence au sein des villages les plus productifs en opium, phénomène déjà aperçu autrefois dans quelques villages Yao. Ici à Ban Thong Neu, il y a de nombreux fumeurs d'opium dans le village. Les effluves se font sentir en simplement frôlant les maisons mais seuls quelques-uns d'entre eux, le teint grisâtre, la morphologie sèche et l'allure dépenaillée, sortent à l'extérieur de temps en temps. Je les interroge parfois innocemment à ce sujet mais la plupart nient, naïvement il faut bien l'avouer, les faits. Quand au régime alimentaire de ces pauvres Yao, il est presque exclusivement végétal : pousses de bambou, courges et citrouilles, tofu (le "fromage" de soja), feuilles végétales d'origines non déterminées préparées en soupes, jeunes plants de pavot également bouillis en soupe, etc. À tout cela on y adjoint seulement quelques cuillérées de graisse de cochon, pour "faire semblant". La viande, c'est très rare. Pour l'abattage d'une bête, il faut attendre un évènement, une fête, le nouvel an Yao par exemple, ou encore un mariage, un décès, etc. Mais il y a quand même la chasse, à l'aide des longs fusils bricolés artisanalement et qui sont chargés de la poudre et des balles également confectionnées dans les villages par les chasseurs. Et puis on pratique aussi beaucoup le piégeage. Nul doute que les hommes y prennent du plaisir mais ces activités ne sont pas des loisirs, elles sont une réelle nécessité car elles constituent le seul apport de protéines alimentaires animales plus ou moins régulier pour ces villageois. Mais on n'aperçoit pas ici comme chez les Akha et les Hô du centre de la province par exemple, des traces, des reliques de gros gibiers abattus : peaux, crânes, dents et cornes, etc. Pour les Yao ce seront le plus souvent des oiseaux et des rongeurs, ou encore les petits mammifères comme les civettes ou ces sortes d'énormes écureuils à l'allure fuselée les faisant aussi un peu ressembler à de très gros lapins, mais à longues queues et autrement plus agiles car arboricoles. Les Yao et les Hô, tous deux groupes "chinoisants", sont maîtres du maniement de la hache. Là où les Akha par exemple utiliseraient la scie ou la machette, ici la plupart des planches et poutres de construction sont débitées à l'aide de ce seul instrument. Ils sont experts dans son maniement. Observer un homme Yao refendre un tronc de bois sec à la hache est un vrai spectacle, chaque coup porté l'est très précisément, aucun n'est inutile ou raté et les fuseaux obtenus seront tous de la même taille, du même calibre et sans éclats. Les haches, lourdes, sont forgées dans les villages, comme tous les autres outils tranchants indispensables du quotidien, machettes et petites faucilles principalement. J'attendais beaucoup de cette fin de périple en compagnie des Yao, j'en attendais de bons moments, comme beaucoup vécus autrefois, lors d'autres balades dans la province. Mais extrême isolement de ces villages et perte d'une partie de ma bonne humeur, pourtant permanente ici, suite au meurtre d'il y a quatre jours, font qu'il m'est désormais plus difficile d'en retirer des relations chaleureuses et gaies. Du coup je ne sais trop que faire de mes huit ou neuf derniers jours de disponibles avant de devoir regagner la capitale. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 36, Ban Nanoy, Parure des femmes Yao Hier soir mon père d'accueil a voulu "marquer le coup" de ma présence en sa maison. À nous deux on a vidé un bocal d'alcool de riz mais, fait rarissime, celui-ci non distillé dans le village ; c'était un alcool chinois m'a t'il assuré. Puis sa femme est allée dénicher quelque part une pièce de viande boucanée de mou pha, de "cochon de forêt", qui a accompagnée la soupe de feuilles végétales. Pendant tout le repas mon père m'a tenu de longs discours auxquels je n'ai rien compris puis, fins ivres tous les deux, on est allé chez le nay ban, le chef. Celui-ci ne s'y trouvait pas mais en place, dans sa maison, quatre ou cinq hommes étaient réunis autour de deux autres, chinois transfrontaliers couchés à même le sol sur une simple natte posée sur la terre battue, et fumant là l'opium avec un matériel de fortune : de simples tubes de bambou percés pour les pipes et des petites lampes bricolées avec des bols retournés sur lesquels les flammes sont alimentées avec quelques éclats de bougie. Je ne sais pas toujours ce que font ces chinois dans les villages frontaliers car ceux-ci, c'est certain, n'étaient pas marchands de quoi que ce soit ni acheteurs d'opium. Les raisons de leur présence sont alors peut-être un coût de l'opium moindre au Laos, une plus grande facilité de s'en procurer et surtout moins de risque vis-à-vis des autorités qui font ici preuve d'une large tolérance à l'égard des villageois cultivateurs et/ou consommateurs de la drogue. J'ai enfin élucidé le "mystère" de la confection des charmantes coiffes féminines Yao, qui mettent élégamment en valeur leurs jolis minois. Des coiffes néanmoins d'allure un peu ecclésiastique, égyptienne aussi, pharaonique plus précisément. La femme de ma maison se l'est apprêtée ce matin en public, sans pudeur, en ma présence. Car non seulement il est très rare d'apercevoir une femme Yao ou Akha tête nue, mais il est encore plus rare d'assister au moment ou elle revêt ou quitte sa coiffe. Pour les femmes Yao donc, c'est d'abord un chignon, parfaitement sphérique et rigide, tenant bien immobile en place, qui est confectionné à l'arrière du crâne. Cette rigidité et solidité sont ensuite encore renforcées par une longue cordelette enroulée autour de sa base. Puis un fin et léger disque de métal de vingt centimètres de diamètre est fixé au sommet de ce chignon, tenant bien en place par une grosse aiguille et à l'aide d'agrafes. Cette base est alors prête à recevoir la coiffe proprement dite, grand rectangle de tissu noir ou bleu indigo et aux fins liserés brodés de fil rose fuchsia, qu'elle viendra recouvrir entièrement, comme prolongeant le crâne vers l'arrière, formant alors un cylindre de tissu s'évasant vers le haut. Cette coiffe et la tunique sont entièrement faites de toiles de coton, matériau cultivé, travaillé puis tissé par les femmes dans le village. D'épaisses toiles teintes en bleu très sombre, en bleu indigo, dans une mixture naturelle préparée à base de feuilles de l'arbre indigotier macérées. Le vêtement comprend un pantalon classique et une longue tunique tombant aux pieds. Celle-ci est fendue sur le côté, formant comme deux larges tabliers, antérieur et postérieur, mais dont les extrémités sont en permanence relevées et rattachées à la fine ceinture tissée, élargissant ainsi très coquettement le bassin. La tunique des jeunes enfants est quand à elle beaucoup moins longue et n'est donc pas relevée, elle reste simplement pendante. Portée sur le buste, c'est une très large "cravate" composée de plusieurs dizaines de fils de soie de couleur rose fuchsia quasi fluorescente contrastant violemment avec ce fond sombre bleuté, presque noir de la tunique. L'an passé j'avais découvert par pur hasard que ces "cravates", en plus de leur indéniable rôle décoratif, en possédaient un autre beaucoup plus fonctionnel, une fonction illustrant sublimement le subtil et très discret mais néanmoins haut raffinement des femmes Yao. Ce concept m'avait tellement plu que je recopie ici la description faite à l'époque : "J'ai découvert que les espèces de larges cravates portées par les femmes et jeunes filles Yao, formées par deux ou trois centaines de fils de soie tressés de couleur rose fuchsia quasi fluorescents et suspendues devant leur buste avaient deux fonctions : les embellir encore bien sûr (c'était donc possible) mais aussi, lorsqu'elles se tiennent assises près des maisons pour broder, sous l'auvent formé par la toiture, composer une surface réfléchissante, réverbérant la lumière naturelle extérieure sur leur gorge, le dessous de leur menton, l'intérieur de leurs mains, le cœur de leurs travaux d'aiguille, subtiles et élaborées broderies. Lorsque je m'en suis rendu compte, j'ai vraiment cru que la jeune fille disposait d'une petite lampe placée entre les jambes." Chez chaque groupe de population de la région, les femmes portent donc un costume caractéristique et universel à leur groupe d'appartenance ethnique. Mises à part de faibles variantes généralement visibles dans les broderies et qui distinguent les différents clans et sous-clans, toutes les femmes d'une même ethnie porteront donc la même parure, toujours rigoureusement identique et sans aucune spécificité ou même ornement plus personnel. Pour les bijoux c'est la même chose, ils sont universels à chaque ethnie et sont toujours exclusivement réalisés en argent massif lourd, métal issu des petits lingots avec lesquels ces populations se sont longtemps exclusivement fait rémunérer la vente de l'opium produit, de même qu'encore beaucoup aujourd'hui. On a décrit plus haut (jour 17) les boucles d'oreilles des femmes Hô. Celles des femmes Hmong se composent d'un petit cône décoré dont la base est appliquée contre le devant du lobe de l'oreille et qui est retenu par l'arrière par une simple, mais très pure et élégante arabesque forgée dans un fil d'argent effilé. Quand à celles des femmes Yao, ce sont trois longues mais serrées petites spirales accolées ensemble et formant comme une triskèle ; puis un large anneau suspend ce motif aux lobes. J'ai déjà raconté autrefois que c'est dans les villages Yao que j'ai aperçu les habitats les plus sordides, occupés généralement soit par une personne âgée seule, un handicapé ou encore un célibataire ou veuf. Le fait se confirme encore dans ce village. Trois "maisons" de pas plus de dix mètres carrés de surface consistent véritablement en un amas de bûches de bois agglutinées ensemble et chapeautées par des végétaux secs de toutes sortes. On ne les croirait même pas des abris pour les cochons. Comme hier soir, ce matin j'ai encore eu droit au "cochon de forêt", de bons morceaux de couenne frits. Puis le phouti noung nay ban, le premier chef, absent hier, est venu me voir pour m'inviter à manger chez lui aussi. Une invitation d'un nay ban, cela ne se refuse pas. Alors deuxième repas, même si je suis déjà plus que repu après le premier. Mais on a surtout bu, et pas seulement un peu. Six hommes sont là, en plus de mes deux opiomanes chinois, déjà installés sur leur couchette et qui ont donc entamé leur activité avant 9 heures. Tous ont tenus à ce que je reste là une deuxième journée, et ont usé de l'alcool pour me retenir. Mais pour moi c'était clairement décidé depuis cette nuit, je repartais aujourd'hui. Alors j'ai cuvé mon lao lao, mon alcool de riz, en marchant et les premières heures furent épiques. J'ai même réussi à me perdre alors que j'empruntais les chemins qui m'avaient déjà mené ici la veille et l'avant-veille… Hier déjà, avant d'atteindre ce village, j'ai rencontré un groupe de chasseurs sur le sentier, longs fusils artisanaux portés en bandoulières. En plus de cinq ou six hommes il y avait deux enfants dont l'un deux, également armé, a immédiatement jeté son arme dans les fourrés dès m'apercevant. Aujourd'hui à nouveau une rencontre semblable, mais c'étaient uniquement des enfants, armés d'un fusil pour eux trois. Bien que de très loin, c'est moi qui les ai aperçu le premier mais dès qu'ils ont à leur tour repérés ma présence, eux trois, comme terrorisés, ont bondi dans les épais fourrés puis ont fui dans la forêt. Je crois surtout que tous ont craint que je sois un "officiel" et que je puisse être témoin de leurs actes illégaux, peut-être de chasse d'espèces animales protégées ou de possession non autorisées d'armes à feu. Puisque sur ce chemin, depuis deux jours, j'étais définitivement engagé dans un cul-de-sac, dans une voie qui ne mène nulle part plus loin, alors je l'ai décidé cette nuit : je vais essayer de joindre le bourg de Utay, chef-lieu du district, en une seule journée. Redescente de la vallée, en bel état d'ivresse durant les premières heures, jusque à nouveau la piste carrossable où, chance grandiose, je parviens à l'instant exact où un songteaw passe, je dois juste courir les derniers cent mètres pour l'intercepter. Persuadé que cela ne puisse arriver, je m'étais même auparavant résolu à devoir essayer de trouver une mobylette ou, au pire, un motoculteur pour effectuer le parcours sur la piste. Dans un village situé non loin du bourg de Utay je retrouve ma famille Yao de trois ans à qui je rapporte, ainsi qu'à de nombreux autres villageois, une centaine de photos réalisées un an auparavant. Réjouissances car mes relations avec ces villageois, scellées depuis 2004, sont excellentes. Excellentes au point que, dès mon arrivée, les parents de ma famille étant absents, partis pour plusieurs jours travailler aux champs les plus éloignés, les enfants n'ont pas hésité une seconde à m'accueillir pour la nuit, alors qu'il ne se trouvait aucun adulte dans la maison ! Ça c'est vraiment exceptionnel comme situation, incroyable même, du jamais vu en tout cas. Même une femme seule avec des enfants n'hébergera jamais un homme, encore moins un étranger. Les enfants présents sont au nombre de quatre, deux jeunes garçons de moins de dix ans et deux filles dont l'aînée est âgée de quatorze ans. Ces filles sont extraordinaires, elles gèrent toute la maisonnée pendant l'absence des parents. Repas, entretien de la maison, soins et toilettes des deux garçons, préparation de la nourriture des cochons, etc. Cette situation m'est presque confondante, aucun adulte voisin n'est même venu voir si tout se passait bien en soirée. Sidérant, alors que j'étais persuadé qu'ils me demanderaient de dormir ailleurs et qu'eux s'enfermeraient dans la pièce principale, on y a dormi tous les cinq. Une confiance incroyable, aucune peur, aucun soupçon. On a beaucoup rit en regardant les photos et en blaguant. Et ce fut alors la soirée idéale pour céder aux deux jeunes filles mes deux petits cadeaux "spécial Yao" que je tenais jusqu'ici en réserve : deux petits sachets de vingt grammes de perles de verre, de couleur rose évidemment, la couleur fétiche des Yao. Voilà une situation qui me fait le plus grand bien après les évènements des derniers jours, le meurtre du village de Ban Khaofang et l'accueil mitigé dans les deux derniers villages traversés. Par contre, en arrivant ici, je comptais beaucoup sur les retrouvailles avec le père, pour qu'il m'indique des voies d'accès à d'autres pays Yao. Je vais alors devoir me débrouiller sans lui. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 37, Ban Tashiluang, Tissage du coton Ce matin très tôt, retour au bourg de Utay, où j'ai un peu déambulé, à la recherche de renseignements géographiques sur la région. C'est la zone située à l'ouest qui m'intéresse car je sais que seulement vers là peuvent se trouver d'autres villages Yao. Un vieil homme m'a donné de bonnes indications et m'a confirmé l'existence d'un chemin, qu'à vrai dire je soupçonnais déjà un peu. Il faut redescendre la piste sur quelques kilomètres, jusqu'à un col où se trouvera un tout petit hameau de seulement trois ou quatre baraques. Celui-là je le connais, je l'ai noté autrefois lors d'une reconnaissance à pied de la piste. Là les villageois m'indiqueront un passage qui devrait mener encore une fois à la Chine et à travers au moins un village de population Taï Lü puis plusieurs autres Yao. Mais, dès le début, le sentier s'est dédoublé plusieurs fois et j'ai alors dû avancer "au flair" et à l'aide de la seule boussole. J'ai quand même fait quelques rencontres sur le chemin, des gens qui m'ont un peu aidé à me repérer et à faire des choix : à nouveau des chasseurs Yao ; des femmes Taï Lü descendant vendre à Utay le contenu de hottes chargées de végétaux de toutes sortes ; un homme Yao boiteux atteint d'un énorme furoncle à la cuisse et qui, à cette dernière limite de souffrance, s'est résolu à rejoindre le bourg de Utay pour se faire soigner ; puis des femmes Kheun, autre groupe ethnique de la région mais que je connais peu, se rendant en forêt cueillir des pousses de bambou et d'autres végétaux également comestibles. Beaucoup de chemins, beaucoup de possibilités. Je n'ai pas traversé le village Taï Lü dont le vieil homme de Utay m'a parlé ce matin, j'ai dû rater une bifurcation. En contrepartie, au terme d'une abrupte montée de plus de deux heures, me voilà à nouveau en plein pays Yao. Je m'arrête dès le premier village et y apprend que des sentiers mènent, dans de nombreuses directions, à plein d'autres hameaux, de quoi sillonner pendant de nombreuses journées. Le grand-père qui m'invite à manger me propose également illico de rester chez lui passer la nuit. On réchauffe une gamelle de pousses de bambou. Le grand-père est seul dans la maison, sa femme est aux champs pour quelques jours et plus aucun de ses enfants ne semble vivre sous le toit. Ce village de Ban Tashiluang est très sommaire. Il réunit une dizaine de maisons brinquebalantes dont une est même entièrement réalisée en bambou : des tiges écrasées et tressées pour les parois et des demi tubes tuilés pour la toiture. Celle de mon grand-père s'affaisse dangereusement. Il l'a bien étayée du côté où elle finira inévitablement par s'écrouler mais il n'y a plus rien à faire, ce n'est plus qu'une question de semaines ou de quelques mois. La plupart des femmes ont passé l'après-midi à préparer des liasses de fil de coton, des kilomètres entiers qu'elles ont elles-mêmes filé auparavant au rouet, durant probablement des centaines d'heures de travaux. Elles en ont aujourd'hui composé de petits fuseaux, de petits rouleaux adaptés aux dimensions des navettes des métiers à tisser qui sont accolés aux maisons. Puis certaines se sont attelées au tissage, pendant de longues heures à effectuer les mêmes gestes monotones et répétitifs : lancer la navette d'une main à l'autre entre les fils de chaîne, actionner le pédalier afin d'entrecroiser ces fils après chaque passage de la navette puis, tous les trois ou quatre cycles, actionner le peigne séparateur, le frapper contre ces quelques fils de trame justes intégrés au tissu en formation afin de bien les resserrer les uns contre les autres. Les toiles obtenues sur ces très rustiques et sommaires métiers à tisser sont épaisses, lourdes et rêches. Ce sont des pièces larges de trente-cinq centimètres environ mais de douze à vingt mètres de longueur. Avant de pouvoir être utilisées pour la confection de nouveaux habits elles seront teintes, en étant plongées dans des bains dans lesquels des feuilles d'indigotier (l'arbre) auront macéré avec de la chaux. Ces bains seront nombreux, ils auront lieux tous les jours pendant environ un mois, jusqu'à obtenir cette couleur bleue, quasiment noire à la fin. Mais, avant toutes ces étapes, il y en a eu beaucoup d'autres, que l'on ne décrira pas ici, depuis la culture du coton dans les champs jusqu'à son apprêtage afin de pouvoir être tissé. La confection des vêtements, chez les populations qui cultivent et travaillent encore le coton, compose une tâche monumentale pour les femmes, un labeur de très longue haleine. Encore plus pour les femmes Yao car ce groupe compose un des seuls dont même les hommes portent encore beaucoup l'habit traditionnel au quotidien, pantalon, veste et bonnet réalisés également dans cette même toile. Après déjà trois méthodes observées chez les montagnards et décrites au jour 10, le mode de transport de l'eau est ici encore nouveau. Elle est contenue dans de gros tubes de bambou, tels ceux utilisés par les Akha, mais qui sont ici cette fois transportés à la palanche, fixés seuls ou par paires à chaque extrémité de la flexible mais très solide tringle de bambou reposant sur l'épaule. Ici l'eau, pour tout le village, ce n'est qu'un seul et mince filet qui coule en bas du ravin, tout au fond de la combe, que l'on atteint par un sentier abrupt, en permanence boueux et glissant à cause d'inévitables pertes d'eau qui se font sur le parcours acrobatique du retour. De corvées d'eau, des femmes et des enfants y descendent plusieurs fois par jour et il s'agit à chaque fois d'accomplir une belle prouesse d'équilibriste et de forçat pour en revenir sans chuter, l'épaule chargée de la palanche. Moi-même, pourtant sans charge à transporter, il arrive que je m'aide de mes mains agrippées au sol pour être sûr de ne pas glisser et tomber dans ces passages risqués. Mon grand-père m'a expliqué que le problème de l'eau manquante est récurrent mais de plus en plus préoccupant pour son village. Si elle est abondante durant trois ou quatre mois de l'année, durant ceux de la mousson, elle manque par contre cruellement le reste du temps. En effet nous ne sommes qu'en octobre et je gage qu'entre décembre et avril, au cœur de la saison sèche, le mince filet d'eau ne se réduise cette année à néant. Il est déjà arrivé que ce grave problème soit la cause du déménagement complet de villages vers des espaces mieux pourvus. Comme toujours, les bêtes sont libres de déambuler dans tout le village, les déjections animales sont partout et nombreux sont ici ceux qui marchent pieds nus. Il n'y a finalement que chez les Hô que les bêtes ne peuvent au moins pas atteindre les seuils des maisons car les habitats y sont presque toujours individuellement clôturés d'un parapet de pierre ou d'une palissade de bambou. Comme souvent observé ailleurs également, pour nourrir ses cochons mon grand-père les fait entrer dans la maison et leur incursion affamée est impressionnante, furieuse, violente et combative. Quand aux chiens, seuls ceux de mes voisins me tolèrent désormais un peu mais je dois impérativement me munir d'un gros bâton et guetter du coin de l'œil tous les autres lorsque je déambule dans le reste du village. Les volailles de mon grand-père ont le droit de pénétrer dans la maison, même jusqu'à la fragile mezzanine de bambou où nous allons dormir. Et puis il y a les chats, toujours un ou deux par maisonnée, indispensables pour contrôler un tant soit peu la prolifération des rongeurs. Un second hameau de cinq ou six maisonnées est situé à quelques centaines de mètres plus haut que celui-ci. Avec mes voisins nous y sommes allés cet après-midi, pour livrer à une famille de pleins fagots de végétaux indéterminés et juste récoltés, encore verts. On m'a expliqué qu'ils étaient comestibles pour les cochons et que l'on pouvait aussi en faire des vêtements, à partir de la fibre des tiges écrasées, mais ce n'était pas du chanvre, peut-être est-ce cela le lin ? | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 38, Ban Phatoum, Sans titre Les rongeurs ont cette nuit beaucoup crapahutés autour de nos couchettes, entre les sacs de riz et les épis de maïs répandus au sol ainsi que sur ceux suspendus par nombreuses grappes à la charpente. Et ce matin, pour achever la nuit en fanfare, deux coqs également présents dans la pièce ont, dès 4 heures 30, participé à la première chorale matinale de tous leurs congénères du village ; ça a "du coffre" ces bêtes-là ! Au réveil, pour la troisième fois depuis mon arrivée mais sans compter les antécédents certains, mon grand-père a encore une fois réchauffé la même gamelle de pousses de bambou que nous avons alors continué de manger. Départ très tôt, pour une belle journée de marche. J'ai enfin un repère sur ma carte géographique : y est mentionné un village dont on m'a parlé hier soir et qui se trouve encore une fois tout proche de la frontière chinoise. Mon grand-père m'a un peu indiqué la direction à suivre. J'ai donc un but, une petite idée d'une belle boucle réalisable en les quatre ou cinq derniers jours qu'il me reste de disponible. En cette journée, traversée de trois villages, de population Taï Lü pour le premier d'entre eux puis Yao pour les deux suivants avant de m'arrêter dans un troisième. Le chemin fut magnifique, en longeant et retraversant sans cesse un large mais toujours peu profond torrent, au courant néanmoins vif. Forêt dense, arbres immenses. Au bord du torrent j'ai aperçu, surpris plutôt, une sorte de varan d'eau douce, une belle bête, un beau "lézard" de plus d'un mètre cinquante de longueur et qui, à ma vue, a immédiatement plongé dans l'eau avant d'émerger sur l'autre berge puis de fuir dans les fourrés épais. Quelques rencontres humaines aussi sur le chemin, des chasseurs et des cueilleurs qui ont pu me renseigner sur les directions à prendre dans ce dédale de voies possibles. Arrêt repas dans le deuxième village Yao traversé ; pause vite regrettée car la nourriture, le seul plat servi, fut véritablement infâme : du tofu fermenté et assaisonné à la sauce de poisson, immangeable, cela a une odeur pestilentielle de charogne. Il a pourtant bien fallu en absorber quelques bouchées car la grand-mère qui m'a gentiment accueillie est restée à mes côtés, à m'observer, attentionnée au moindre de mes besoins. Longue journée qui me mène ce soir à une demi-heure seulement de la frontière chinoise, au magnifique village de Ban Phatoum, dominant une vallée entière et offrant un panorama dans chaque direction. Dans ces régions isolées, j'intimide toujours autant les villageois et aucune photo d'eux ne m'est plus possible ; pour cela il faudrait que je puisse rester deux ou trois journées dans chaque lieu. Accueil dans une des plus misérables maisonnées où un couple et deux jeunes enfants demeurent. Quelques mètres carrés de terre battue encadrés par des parois très ajourées faites de bambou tressé. Je ne dispose plus d'aucune de mes photos personnelles à montrer car toutes ont désormais été distribuées. Mais il me reste ma mappemonde, un très grand format que j'ai acheté à la capitale Vientiane avant d'entamer ces balades et qui intéresse toujours énormément tout le monde, de même que mon album de photos "ethniques". Ces deux documents étant à chaque fois prétextes à des discussions passionnées et, durant ces réjouissances, on s'apprivoise en quelque sorte. Plusieurs hommes, et des femmes également, essayent de me faire comprendre que la misérable maisonnée que j'ai choisie pour la nuit, l'est trop justement, pour m'accueillir. Trop misérable, trop petite, trop sale, et on m'invite alors ailleurs, on m'incite à changer de maison d'accueil. Holà, que nenni ! C'est qu'elle me convient parfaitement à moi cette petite maison. Puis ma présence ici distraira les deux gamins, qui ne possèdent rien et qui doivent rarement bénéficier de la moindre distraction. Alors on joue. Puis on mange, du riz et des herbes bouillies. Puis on joue à nouveau car c'est avec les enfants qu'il est finalement le plus universellement aisé de "communiquer". | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 39, Ban Tchikhao, Trafic de papillons Départ très tôt, car je me suis déjà aventuré assez loin vers l'ouest et il ne faut maintenant pas que je me fasse surprendre par le calendrier. En effet je dois absolument retrouver la piste carrossable dans quatre jours au plus tard. Le paysage change, se transforme plutôt. Comme ceux aperçus il y a dix jours autour du village de Ban Pakha Tay à l'extrême nord-est de la province, une grande zone de forêt a disparue, probablement exploitée par les chinois durant ces dernières décennies, lorsque cette région isolée n'était sous aucun contrôle d'aucune sorte. En place de ces forêts ce sont alors des collines entièrement recouvertes de savanes, de ce que l'on appelle "l'herbe à paillote", imperata cylindrica. Des arbres subsistent seulement dans les profonds talwegs, les combes difficilement accessibles et impropres aux cultures. Puis c'est à nouveau la forêt, et un torrent à longer, souvent à suivre dans son cours pour cause de berges impraticables, denses de végétations et très escarpées. Je chemine de très près le long de la frontière chinoise mais qui est ici, dans ces régions sauvages, uniquement "théorique", n'est nullement représentée et encore moins surveillée bien évidemment. Les trois personnes rencontrées en chemin, dont deux chinois aux intentions indéterminées, me demandent tous, après s'être comme toujours bien assurés que je sois seul, si je m'y rends en Chine. Puis des rizières, et là une femme seule, véritablement terrorisée à ma vue et qui ne sait quelle attitude adopter car il est trop tard pour fuir. Plus loin c'est un groupe de très jeunes enfants, qui jouent au bord de l'eau. Là c'est pire, ce sont immédiatement des peurs paniques, des pleurs hystériques, des fuites éperdues, des chutes. Heureusement des adultes se trouvent non loin de là, dans une petite rizière camouflée derrière des buissons. À tous ces bruits et cris ils accourent en trombe, puis me découvrent là, accroupis, comme je dois parfois le faire, pour bien montrer aux enfants que j'aperçois que je ne les poursuis pas. Il était temps car la scène prenait une tournure cauchemardesque et dramatique. Le village se situe à peine plus loin. Les paysans de la rizière, avec qui je passe là quelques instants chargent finalement un jeune homme de m'y conduire. Le très isolé village de Ban Tchikhao est probablement un des tous derniers villages Yao que je qualifie de "primitifs", tous les matériaux utilisés pour sa construction étant issus, sans exception, de la forêt : terre, bois et bambou, herbes et feuillages. Pas une seule tôle ondulée n'est présente. Magnifique, photogénique, la terre et le végétal uniquement le composent. Le jeune homme qui "m'escorte" a été chargé de me conduire dans une maison précise, une hutte plutôt, mais qui est la seule habitation du village à être construite sur pilotis. À ce signe je devine alors immédiatement qu'il ne s'agit pas d'une demeure Yao. C'est celle de l'instituteur, d'ethnie Phounoy, groupe parfaitement intégré à la société lao, qui a été dépêché ici depuis la ville de Phongsaly pour tâcher d'offrir un minimum d'éducation aux enfants. Mais ça ce n'est pas possible pour moi car dans ce genre de lieu je tiens impérativement à cohabiter avec les locaux, en l'occurrence ici avec les villageois Yao. Alors, pendant qu'il prépare un repas, je pars en quête d'un nay ban, d'un chef, et lui demande l'hospitalité pour la nuit. Il me reste alors à retourner expliquer à l'instituteur que "je suis intéressé par les traditions et la culture Yao et que je souhaite donc les côtoyer au maximum". Cela ajouté à quelques excuses, il semble comprendre ma requête même s'il ne peut cacher un petit sentiment de vexation. Mais enfin, je n'avais pas le choix car, dans ce village Yao, en restant en la compagnie de cet homme d'ethnie Phounoy, j'instaurais ainsi clairement en place une sorte de barrière supplémentaire entre les villageois Yao et moi-même. La femme, rencontrée non loin du village, sur le chemin qui m'a mené ici aujourd'hui, était "armée" d'un filet à papillons, sommairement bricolé avec une longue tige de bambou, un arceau de même matière et un sachet de plastique. Je n'ai pas pu essayer de l'interroger sur son utilité car cette femme, se tenant seule lorsque l'on s'est croisé, fut tellement apeurée à ma vue que la meilleure chose pour moi à faire en cet instant fut de m'éloigner d'elle au plus vite. Cet après-midi, aux abords du ruisseau, c'est à nouveau le même manège qui se répète, des enfants et des femmes sont occupés à la même activité. On pourrait croire à un jeu, ils capturent des papillons, abondants et très diversifiés dans la région, surtout à proximité des ruisseaux et des rivières, puis les enveloppent ensuite chacun isolément dans une petite enveloppe rapidement confectionnée avec une page de cahier d'écolier usagé. Je n'ai pas réussi à me faire expliquer le but de ces captures mais c'est de retour au village que j'ai compris. Là une femme de passage les achète, au prix de un jiao pièce (un dixième de yuan chinois), soit un peu moins de un centime d'euro le papillon. Elle m'a dit être chinoise et qu'elle les revendait ensuite dans son pays. Il y en a de très beaux, de très colorés et de très grandes tailles. Je ne sais pas comment interroger les villageois au sujet de la légalité d'une action alors généralement, tout en mentionnant l'acte ou la chose en question et prenant un air interrogatif, je fais le signe des poings liés, de l'homme prisonnier. La femme chinoise a été terriblement gênée en face de ma "question", au point que j'ai ensuite regretté de l'avoir formulée. Mais enfin, le plus gênant dans l'histoire, c'est le prix misérable qu'elle offre aux villageois pour leurs captures. Ce village Yao n'est pas situé sur les hauteurs mais tout au fond d'une petite vallée et au bord d'un torrent. Il n'y a pas de vue panoramique mais la forêt est là, dès les abords immédiats du hameau qui est cerné par des murs de verdure. Les maisons sont d'architecture typiquement Yao : des murs de terre jusque mi-hauteur puis du bambou aplati pour les compléter jusqu'à la toiture, celle-ci de chaume retombant très bas devant les maisons, parfois à moins d'un mètre du sol, composant des espaces où l'on peut se tenir à l'extérieur tout en étant abrité du soleil et des intempéries. Ce soir, avec le jeune nay ban, le jeune chef du village tout juste revenu d'une journée aux champs, on a vidé un flacon de lao lao, d'alcool de riz. Cela m'a bien "secoué" et donc, forcément, lorsque l'on a entamé le repas tout était froid car, comme toujours, on ne touche pas au riz tant que l'on boit de l'alcool. Mais oh miracle, des champs il avait rapporté un écureuil, que sa femme nous a préparée en moins de dix minutes. Pelage, découpe en petits morceaux, entièrement, de la tête à la queue en passant par les pattes et les griffes, puis cuisson, bouilli dans l'eau. Entre les algues de rivière et le tofu fermenté nauséabond, cela m'a un peu sauvé le repas. Puis, pour la soirée, l'on m'a offert deux possibilités : suivre le chef dans une autre maison pour continuer à boire, ou descendre avec la tribu d'enfants en bas du village, sur l'étroite prairie qui le sépare du torrent. Là, au clair de lune, un simple ballon de baudruche nous a tous beaucoup amusé jusque tard. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 40, Ban Mosochang, Premier falang depuis seize ans Plus j'avance et plus on m'annonce que le chemin de retour vers la piste carrossable sera long. Aujourd'hui c'est un étroit sentier de fond de vallée, sans dénivelé et qui sillonne à nouveau à travers la savane et le long d'un torrent. Ce sont des herbes souvent hautes de plus de deux mètres, encombrant les passages qu'il faut alors ouvrir avec les bras avant de fréquemment descendre dans le cours d'eau pour le retraverser sans cesse. Dans les brouillards matinaux, ces lieux prennent alors des allures féeriques et "mystiques". Quelques minuscules rizières irrigables sont implantées sur les abords ; je m'y arrête de temps en temps aux grandes surprises et joies des quelques paysans qui y travaillent. Mon calendrier se fait très "serré". Je ne peux plus me permettre aucun gros incident de parcours qui me ralentirait. Je m'étais alors résolu aujourd'hui à marcher toute la journée, vers le sud-est désormais. Mais le premier village traversé fait parti de ceux qui soulèvent le cœur, un des plus beaux villages Yao jamais visité. Conséquent de taille, il réunit une bonne soixantaine de maisons, placées de manière disparate sur quelques mamelons de terre nue. Il est de ceux que je qualifie de "primitifs", toutes les demeures n'étant que de terre, de bois, de bambou et de chaume. C'est le genre de village qui doit impérativement se photographier sous la lumière de fin de journée ou lorsque encore plongé dans les brumes matinales et dans lequel donc, malgré pourtant mes impératifs de temps imparti, je ne peux résister au plaisir de m'y arrêter pour la nuit. Beaucoup de personnes sont aux champs mais une cent cinquantaine de celles restantes se réunissent rapidement autour de moi et du vieil homme qui m'a conduit à la maison du nay ban. Ce vieil homme de 71 ans, de tempérament étonnamment vif, déluré et engageant, possède une culture hors du commun pour ce genre de lieu très retiré et isolé du monde. Autour de ma belle mappemonde que je n'ai pas tardé à montrer et à commenter, il me cite un nombre impressionnant de références historiques et géopolitiques. Mon cahier de photos des différentes populations ethniques de la région plaît toujours également autant et c'est un vrai plaisir "d'entendre" les Yao le regarder, d'entendre toutes leurs réactions de surprises, d'enthousiasmes et d'étonnements, réactions se traduisant par des sons très modulés qu'ils émettent souvent et de manière si charmante. Dix-huit personnes, tous âges confondus, cohabitent dans la maison du nay ban qui m'accueille ; il s'agit de la famille élargie. Ce soir, en l'honneur de ma présence, ils ont tué deux poules. Puis de très nombreux villageois, alors absents l'après-midi, sont venus voir l'étranger, la maison fut rapidement pleine à craquer. Mon vieil homme cultivé m'a affirmé que j'étais le tout premier falang, le tout premier blanc occidental visible, en chair et en os, pour de nombreux enfants et jeunes gens puisque le dernier aperçu dans le village le fut seulement seize ans auparavant ; c'était également un français mais lui n'y faisait pas de tourisme, il "travaillait" et était accompagné d'un guide, officiel lao. Des visiteurs touristes, je serais ici le tout premier. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 41, Ban Pamlang Maï, Fumer l'opium (2) Journée fantastique, même si un peu laborieuse. Je me suis perdu dès le départ de Ban Mosochang et ai alors dû revenir au village pour obtenir plus de renseignements. Le chemin fut ensuite relativement facile car unique, sans bifurcation puis surtout magnifique. Il y a encore un torrent à longer, dans le lit duquel on passe autant de temps que sur ses berges. La savane de hautes herbes a fait à nouveau place à la forêt, belle et dense. De très grands arbres, des fougères arborescentes, de gigantesques tiges de bambou, des papyrus et d'autres hautes plantes aquatiques. Le sentier est très étroit car trop peu emprunté, la végétation reprenant partout ses droits inaliénables. Dans le torrent, de profonds bassins à l'eau translucide, où l'on regrette de ne pas avoir assez de temps pour s'y baigner. Trois heures dans ce décor, un enchantement. On devine également une forte présence animale ; pour sûr qu'un affût permettrait d'observer ici de beaux et variés mammifères. De plus, aujourd'hui, grand jour, je l'ai appris hier grâce aux renseignements du nay ban, je vais effectuer le raccord avec une autre balade, une longue boucle effectuée l'an dernier dans un autre pays Yao localisé plus au sud. J'aurai donc entièrement, en ces deux séjours, sillonné la sauvage région située à l'ouest de la piste carrossable nord-sud de la province. Arrêt dans un village, non visité l'an dernier, le raccord devant se produire dans le hameau suivant. À nouveau, presque tout le monde est aux champs, ici ne se trouvent que les plus jeunes enfants puis quelques adultes et vieillards. Surprise, quelques gamins semblent me reconnaître. Un signe qui ne trompe pas, ils me miment l'action du jonglage, petit divertissement que, à l'aide de pierres, j'offre parfois aux villageois alors réjouis. Mystère. Mais court arrêt repas car je dois désormais me dépêcher si je veux parvenir en temps voulu à la piste. Il faut maintenant quitter cette vallée, gagner les hauteurs puis redescendre dans celle adjacente. Avant l'ascension, rencontre de paysans Yao, de familles entières qui sont venues travailler pour plusieurs jours dans leurs rizières les plus éloignées du village et qui logent alors là la nuit, dans de petits abris de fortune qui y sont toujours construits. Même si, contrairement aux Akha ou aux Taï Lü par exemple, les populations "chinoisantes" (les Yao, les Hmong, les Hô, etc.) ne construisent jamais leurs demeures principales sur pilotis, ces abris de rizières le seront pour leur part obligatoirement toujours. Car, au bord de la forêt, il faut impérativement se protéger la nuit, se tenir hors de portée des bêtes nuisibles, des serpents et autres reptiles, des rongeurs, des sangsues et des dangereux insectes, mygales et autres scorpions. Plus haut je me perds à nouveau et c'est là, par accident en quelque sorte, que j'effectue la jonction avec le parcours effectué l'an dernier, dans le village de Ban Pamlang Khao (le village de Pamlang "d'en haut"). Seulement voilà, spectacle de désolation, le village a depuis été abandonné. Plus une seule âme n'y vit et les maisons de bois, de bambou et de chaume sont dans un état déjà avancé de putréfaction, ne sont plus que des "carcasses" de demeures. Et puis la forêt commence à reprendre ses droits, au travers de "langues" de végétations qui déjà se répandent sur le sol de terre pourtant auparavant maintes fois piétinée. Plus que l'état du village, je crois que le plus déroutant m'est le silence total du lieu car l'ayant quitté plein de vie il y a seulement un an. Pour le coup, j'avoue qu'il me fiche un sacré choc ce spectacle. Mais, même si la lumière de l'après-midi n'est pas très esthétique, j'en effectue néanmoins un cliché, de l'emplacement exacte duquel l'an passé, lorsque le lieu était encore rempli de vie, je l'avais également photographié. La comparaison, la juxtaposition des deux images devrait être étonnante. Si ce village a transmigré, c'est encore une fois sans nul doute dû à son manque d'eau disponible. En effet j'avais déjà remarqué l'an dernier le très faible débit de l'unique source disponible à proximité du hameau. J'ai voulu retourner la voir mais l'endroit est désormais complètement envahi de végétation. Ainsi voilà qui explique le "phénomène" des quelques enfants qui m'ont reconnus dans le dernier village traversé, celui de Ban Mosochang, car c'est certainement dans celui-là que toute ou partie de la population du village désormais mort a transmigrée. Ainsi ces enfants habitaient auparavant ici, dans ce village abandonné, endroit que j'avais effectivement visité l'an passé. Mais je suis donc perdu, vite redescendre au fond de la vallée, pour continuer à suivre le torrent. Petite panique pour le coup, même malgré moi accentuée par la vision du village mort. Je retrouve finalement assez facilement le cours du sentier. Tout va bien si ce n'est que, exactement comme l'an passé également en fin de périple, j'ai un gros souci avec mes pieds : de profondes crevasses se sont, d'un coup et sans signe précurseur, ouvertes sous leurs plantes. C'est très douloureux sans compter qu'il est totalement inutile d'essayer d'y appliquer des pansements quelconques qui ne tiennent pas sous l'action de l'eau et de la boue. C'est plutôt grave car du coup je marche plus lentement et, à cause des douleurs, suis obligé de déformer ma démarche, rendant ainsi les articulations également douloureuses. Je comptais rejoindre la piste en deux jours, il m'en faudra peut-être trois et ça va souffrir d'ici là. La journée "de secours" que je m'étais préservée sur mon calendrier sera donc probablement utilisée. Le village suivant, Ban Pamlang Maï (le village de Pamlang "d'en bas"), et probablement les trois autres que je traverserai dans les deux jours à venir, je les ai donc déjà visité en 2006. Je n'avais absolument pas prévu ce retour ici cette année et je n'ai pas apporté les photos des villageois réalisées à l'époque. J'espère qu'ils ne m'en tiendront pas rigueur. Fait étonnant, depuis trois jours je n'apercevais plus aucun signe indiquant la présence d'opium dans les villages. Mais aujourd'hui il a refait surface, hors village justement, sur le chemin et à deux reprises, à travers deux pauvres types, deux pauvres hères se déplaçant entre deux hameaux. Le premier, c'est en pleine activité dans un petit abri de rizière que je l'ai rencontré, là où j'avais décidé de me reposer quelques minutes. Ce n'est pas la première fois que j'en rencontre en chemin, hors village et en pleine séance de fumerie. Un jour c'est arrivé en forêt, au milieu de bosquets de bambous où deux femmes et un homme en cueillaient les pousses comestibles. L'homme s'était répandu quelques feuillages sur le sol en guise de l'indispensable couchette. Une autre fois ce fut sur le bord d'un chemin et près de rizières, dans un fossé où l'homme, se tenant seul cette fois, avait utilisé de la paille pour s'isoler du sol. Aujourd'hui celui-ci m'a débité d'incompréhensibles, longues et lentes litanies. J'ai seulement commencé à en comprendre quelques bribes lorsqu'il fut question de son état d'extrême pauvreté, de toute manière largement visible, et de ses problèmes de santé. Le ton était donné, il espérait quelques milliers de kips de ma part. Ho là l'ami ! Tu n'es pas un mendiant alors on va faire un échange : quelques billets contre trois ou quatre pipes d'opium que tu me prépares ; pas plus car de toute manière, comme la plupart des non aficionados, cela ne me procure strictement aucun effet à part me donner la nausée et une sérieuse envie de vomir si ce nombre est dépassé. Mais j'en aime tellement l'odeur. La petite lampe à huile ayant été préparée et allumée, nous voilà donc couchés tous deux en chien de fusil, face à face, directement sur le plancher de bambou souple et mouvant de ce fragile petit abri de rizière élevé sur pilotis. Un gros tube du même matériau en guise d'oreiller, le rituel peut commencer. "Capture" d'une boulette d'opium sur l'extrémité de la longue aiguille ; cuisson sur la flamme de la petite lampe tout en la malaxant régulièrement entre le pouce et l'index pour en évaluer la consistance et la mettre en forme ; puis rapide insertion de l'aiguille dans le foyer de la pipe avant son retrait vif tout en y maintenant, de deux doigts, la boulette bien appliquée. Celle-ci y reste alors accolée et l'orifice créé par l'aiguille devient cheminé d'aspiration. La pipe est prête, son embouchure est orientée dans ma direction. Il suffit désormais d'approcher le foyer de la lampe et d'orienter la boulette d'opium juste au dessus de la pointe de la petite flamme, puis d'aspirer les effluves produites. L'homme se charge de rassembler continuellement au centre du foyer et à l'aide de l'aiguille le produit restant, au fur et à mesure de sa liquéfaction, de sa cuisson et de son évaporation finale. Une pipe d'opium se fume en une seule et très longue prise, une seule aspiration continue qui dure de trente à soixante secondes, sans pause, l'expiration s'opérant simultanément par le nez. L'opium boue, il crépite, puis s'évapore. Cet opium est pur, de première utilisation, il ne s'agit pas de dross, de ce résidu de drogue qui s'accumule à l'intérieur de la pipe et qui, une fois récupéré, peut être fumé une seconde fois (voir jour 22). Le deuxième fumeur rencontré aujourd'hui était en chemin, on s'est croisé au milieu du torrent. Je n'ai pas compris ses paroles. De son petit et crasseux sac d'épaule dépassaient l'embouchure de la pipe et la grosse cuillère de fer blanc qui sert à récupérer et à recuire le dross. Les deux hommes étaient jeunes, âgés de moins de 35 ans, et avaient le "physique de l'emploi", exagérément reconnaissable : physionomie sèche, teint grisâtre, cheveux en bataille, vêtements en charpie et allant pieds nus. Le village de Ban Pamlang Maï est situé en vallée, sur deux faces d'un promontoire surplombant le torrent. Sur la cinquantaine de maisons qu'il compte, un bon tiers d'entre elles ont désormais adopté la tôle ondulée légère en remplacement des traditionnelles mais beaucoup plus périssables toitures de chaume ou d'herbes. Ce n'est donc plus un village "primitif". En revanche le "quartier" de la face ouest l'est toujours entièrement, il pourrait permettre de réaliser une belle photo demain matin, alors qu'il sera encore plongé dans des nappes de brouillard. Pour aujourd'hui les photos c'est trop tard, les derniers rayons du soleil ayant été, dès mon arrivée, empêchés d'accès au village par les collines environnantes. Un avantage est que tous ici se souviennent très bien de moi, de mon dernier passage, effectué il y a un an, et que le contact s'en retrouve immédiatement chaleureux et gai avec la plupart des villageois. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
 |
Jour 42, Ban Soulane Noy, Sans titre Nuit peu reposante. Cela a commencé par les activités des rongeurs, très actifs sous le lit et sur les parois. Puis, dès 1 heure 30 du matin, une chorale de tous les coqs du village s'est fait entendre. À 4 heures, c'est la mère qui s'est levée pour entamer ses activités domestiques de la journée, dans la pièce principale, celle où je dormais : égrenage de maïs, filage du coton, entretien de la maison, préparation de la nourriture des cochons. Lorsqu'elle s'est enfin calmée, vers 5 heures, les coqs ont repris leurs refrains assourdissants qui n'ont ensuite plus du tout cessé jusqu'au lever du jour. Peu dormi, sans compter qu'il a fait frais sous l'unique et fine couverture crasseuse allouée. De plus en plus laborieux, je me suis aujourd'hui encore perdu, et cela durant plus de quatre heures. Énorme frousse, début de panique même, le genre de moment où l'on se demande ce que l'on est venu faire là. Les villageois de Ban Pamlang Maï m'avaient pourtant affirmé : "c'est simple, tu longes le torrent pendant une heure trente et là tu trouveras le prochain village, celui de Ban Houaychoung. Tu n'as pas à monter dans les hauteurs de tout le parcours". Mais, au bout de deux heures trente, toujours pas de village et un cul-de-sac, l'extrémité de la vallée, ne laissant d'autre possibilité que de remonter vers les hauteurs. Et puis le sentier est de plus en plus confus, disparate, ce ne sont plus que des passages de bêtes au travers desquels il faut sans cesse se courber et écarter des bras la végétation qui les encombre. Alors, retour d'urgence, tant bien que mal, au village de Ban Pamlang Maï. Voilà cinq heures de perdues, autant dire la journée. Là je comprends ce qu'il s'est passé, j'ai suivi un affluent du torrent au lieu de celui-ci. Pourtant la direction contrôlée à la boussole était parfaite, continûment vers l'est. Finalement, de Ban Pamlang Maï, en se dépêchant, il n'est pas trop tard pour repartir. Rapide repas puis le nay ban charge deux gamins de me guider pendant le début du trajet, afin d'être certain de partir dans la bonne direction. Forts gamins, de dix ou douze ans, qui ne craignent plus l'étranger, de partir avec lui hors du village sans aucun adulte. Durant la marche ils me posent pleins de questions : "Est-ce qu'il y a des rivières chez toi ? Et des montagnes ? Et des buffles ? Et des rizières ? Etc." À nouveau il faut passer autant de temps dans le lit de la rivière que sur ses berges. Traversée en un temps record, en moins de dix minutes, du village de Ban Houaychoung, déjà visité l'an dernier, où tous me reconnaissent et où beaucoup m'invitent à passer à nouveau une nuit. Mais le village suivant, Ban Soulane Noy, est à peine à une heure de marche supplémentaire et, de là, je vais tâcher demain d'effectuer la dernière étape vers la piste carrossable. Je préfère alors atteindre ce village aujourd'hui car j'aimerais y recruter un guide pour ne pas effectuer seul le trajet de demain. C'est ainsi que l'an dernier, sur les avertissements des villageois, j'avais procédé sur cette portion du parcours et j'avais alors bien fait car le sentier fut effectivement difficile d'orientation et de reconnaissance. Plus de sept heures de marche très rapide aujourd'hui, grosse fatigue, sans compter les extrêmes douleurs causées par mes plaies aux pieds. Les bons points restent pour l'environnement parcouru, magnifique nature. J'ai choisi ce soir, pour m'accueillir dans le village de Ban Soulane Noy, une maison au hasard, mais une maison "primitive", faite de bois, de bambou et de chaume. Mauvaise pioche, quatre membres de la famille sont sérieusement dégénérescents, atteints de graves tares mentales. En plus de cela, comme on l'observe assez souvent dans tout le pays, les deux femmes de la maison sont goitreuses. Conséquence de ce handicap causé par un manque d'iode et/ou une consommation de riz insuffisamment débarrassé de son enveloppe, du son, la gorge se gonfle exagérément, de manière choquante, jusqu'à comporter une énorme "boule" saillante. Dans le village on se souvient parfaitement de ma dernière visite ici ; et pour cause, j'étais à l'époque le premier falang, le premier occidental blanc visible depuis très longtemps et il n'y en pas eu un seul autre depuis. Je montre mon cahier de photos "ethniques" et les villageois font immédiatement allusion à celles que j'avais effectuées moi-même ici il y a un an. Mais comme je l'ai déjà dis, ces photos je ne les ai pas apportées avec moi car je n'avais pas du tout prévu d'être de retour dans ces villages cette année. Il est inutile de tenter de leur expliquer cette réalité car j'en suis incapable et, quoi qu'il en soit, cette vérité ne leur serait absolument pas crédible. Je dois alors malheureusement inventer un mensonge : je raconte que, il y a plusieurs semaines, lors d'un arrêt dans une pension chinoise, je me suis fait voler un sac qui les contenait toutes ainsi que de l'argent. Hypothèse la plus crédible, la plus expéditive aussi. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 43, Boun Neua, Dernière étape Ça y est, c'est terminé. Pour la première fois depuis trente-huit jours, la nuitée de ce soir sera tarifée car se passera en pension. Départ très tôt ce matin du village de Ban Soulane Noy car je veux intercepter aujourd'hui le minibus quotidien qui devrait passer à partir de midi sur la piste nord-sud de la province. Cinq heures de marche au menu mais à condition de ne pas musarder en chemin. Trajet en deux étapes, la traversée d'un dernier village Yao étant inévitable à environ mi-parcours. Le chemin, pour cause de douloureuses blessures aux pieds, devient réellement laborieux. Je me dis qu'il est cette fois temps que tout cela se termine même si je sais très bien que dès demain je regretterai cette pensée et que ces sentiers, ces villages et leurs habitants me manqueront déjà terriblement. À Ban Soulane Noy j'ai recruté un paysan pour m'accompagner sur la première moitié du parcours, jusqu'au village Yao de Ban Sakhane. Cela n'a pas été facile de le décider car c'est actuellement la pleine période de moisson et tous les bras "forts" sont nécessaires dans les rizières et aussi parce que l'étranger, malgré tout, continu d'intimider et est même parfois encore un peu craint. Pour cette dernière étape deux voies sont possibles. La voie nord, la plus courte, implique de franchir la grande rivière Nam Pakone à gué comme tous les cours d'eau de la région et sur une section difficile, là où le courant est incroyablement violent. Je l'avais tenté l'an dernier et ce fut un échec, moi et mes guides avions alors dû renoncer, faire demi-tour car il y avait là risques réellement mortels ; la journée fut ainsi perdue. Les villageois m'affirment que cette fois le niveau de l'eau n'est pas aussi important que d'autres années et que le passage s'effectue alors sans peine et sans danger. Hésitations mais je renonce quand même à prendre ce risque car je ne peux plus me permettre de perdre une seule journée, ne m'en restant plus qu'une ultime de réserve, indispensable à conserver en cas de pépin durant les trois jours de transport qui me ramèneront vers la capitale Vientiane. Alors on opte pour la voie sud, c'est la plus longue mais elle permet de franchir la rivière sans risque, dans une zone où l'eau est profonde mais son courant calme. Mon guide ne m'adresse la parole qu'une seule fois en plus de deux heures, pour fièrement me montrer ses belles rizières. À l'étape, au dernier village Yao, celui de Ban Sakhane, je dois me "battre" pour ne pas accepter l'invitation à manger et me dépêcher pour convaincre un homme du village de m'accompagner dans, je m'en souviens très bien depuis l'an dernier, le labyrinthe de sentiers qui compose cette toute dernière étape de ce périple. Mon nouveau guide est jeune, âgé de 25 ans, lui non plus ne m'adresse pas la parole. Il a emporté son long fusil et, en chemin, une seule occasion de l'utiliser se présente, un gros écureuil noir que j'ai repéré. Mais c'est trop tard, la bête a fuit. Durant ces trois dernières heures de parcours, c'est la fête des sangsues. La plupart de celles qui "m'embrassent" sont immédiatement attirées par le sang servi en surface, et elles se logent rapidement tout au fond de mes profondes plaies de pieds ; je dois alors régulièrement les en déloger, essayer de les en arracher à l'aide de seules brindilles de bois. La jonction avec la piste se fait à un endroit où se situe un village Akha et où, arrivé trop tardivement l'an dernier, j'avais dû passer là une nuit. Les photos que j'y avais réalisées, celles-là je les ai emportées cette année avec moi car dans ce village, situé juste en bordure de la piste donc, il était quasiment certain que j'y repasse au moins une fois, à pied ou en véhicule. On l'aperçoit du haut du dernier col mais mon guide Yao ne souhaite pas s'y rendre. On se sépare alors là puis lui fait immédiatement demi-tour. Durant toute la descente, la piste carrossable qui sillonne au fond de la vallée est visible, et sur une longue distance. Soudain il arrive, le minibus, je l'aperçois de très loin. Il ne faut plus perdre une minute, courir dans la longue descente, avec le sac sur le dos et les douleurs aux pieds. Puis traverser le village sous les regards ahuris des Akha qui me voient ainsi débouler de la montagne, des zones les plus isolées. Et c'est sans compter que la plupart m'ont sans aucun doute reconnus car je suis persuadé qu'aucun autre touriste n'ait fait halte ici depuis mon dernier passage un an auparavant ; et puis il y a le physique mais surtout l'accoutrement : j'ai emporté les deux mêmes chemises identiques que j'utilisais déjà l'an dernier et surtout le même parapluie géant, planté verticalement dans le sac et qui fait toujours sensation dans chaque village. Efforts récompensés, je stoppe le véhicule à quelques secondes près, ou plutôt c'est un grand-père qui le fait pour moi, m'ayant aperçu de loin agiter les bras. Moi, haletant, en nage, l'allure débraillée, dans la rapidité de l'action je n'ai même pas le réflexe, avant que le véhicule ne reparte, de lancer aux villageois le paquet de photos que je leur avais pourtant préparé. Forte déception, j'espérais vivement pouvoir passer là au moins quelques instants avant que le véhicule n'arrive et ne m'emmène. Le trajet est cahoteux et poussiéreux sur cette piste de terre sèche et défoncée, mais je suis enfin assis. Les pieds, ils n'iraient de toute manière pas plus loin. Repos. Ce type de minibus, qui est prévu pour vingt-sept passagers exactement mais qui peut en contenir le double, n'est cette fois pas bondé, nous sommes seulement une vingtaine de personnes à l'emprunter. Sans trop de surprises pour la région, s'y trouvent des villageois de cinq ou six ethnies différentes : un couple Hô et leur enfant ; un homme, deux femmes et deux enfants Akha ; une femme Taï Dam (ça c'est un mystère, je ne savais pas cette ethnie présente dans la région) ; un homme Yao reconnu grâce à son typique sac d'épaule ; quelques villageois Taï Lü et il est quasiment certain que, parmi les hommes restants, certains soient Phounoy, minorité fortement présente autour de la petite ville de Phongsaly située un peu plus à l'est, mais que plus aucun signe distinctif, vestimentaire ou autre, ne permet désormais d'identifier. Ceux-ci ne tardent pas à me questionner sur mes motivations et la raison de ma présence dans un tel endroit. Nuit à Boun Neua, dans une médiocre pension chinoise. Comme souvent dans ce genre de chambre à deux sous, de case plutôt, il suffit de soulever le bout de tissu crasseux et troué qui protège une petite table de bois pour y découvrir une longue aiguille d'acier, accessoire indispensable au fumeur d'opium puis, sur la surface de bois, des traces de brûlures indiquant que la toute aussi nécessaire petite lampe, la petite flamme, a été obtenue de manière rudimentaire avec simplement quelques éclats de bougies répandus. | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 44, Oudomxaï, Transports (4) 170 kilomètres, neuf heures trente de bus, avec un seul arrêt de trente minutes. Emprunté à Boun Neua mais alors qu'il arrivait de Phongsaly, le bus était donc déjà occupé, tout juste plein de passagers. On a continué de le remplir et dans ces conditions, c'est chacun pour soi. Je me suis "arraché" de justesse un tabouret bas, à l'assise haute de moins de vingt centimètres et que j'ai pu placer à l'avant de l'allée, juste devant la pile de sac de riz et d'autres marchandises qui l'encombre inévitablement à chaque fois et qui font également offices d'assises. À chaque freinage du véhicule ces sacs se déplacent, de manière presque imperceptible mais inexorablement vers l'avant, nous poussant alors du même coup, moi et mon précieux tabouret. Quand aux faibles et peu violentes accélérations, elles ne suffisent pas à inverser la tendance. Mes genoux vont alors bientôt toucher mon menton pendant que ceux de mes nombreux compagnons d'infortune qui doivent eux, tant bien que mal, rester debout, m'encerclent complètement. Piste de terre poussiéreuse sur les deux tiers du parcours, ça vomit un peu. Arrêt repas dans un village situé à l'une des trois seules intersections de tout le parcours. Quelques passagers descendent du bus pour effectuer ici une correspondance mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui y montent. Vais-je devoir abandonner mon cher tabouret pour économiser de la place ? Non, car cela s'avère finalement avantageux pour moi ce surplus de passagers : je n'ai plus besoin de m'agripper là où je peux à chaque instant, à chaque cahot et à chaque virage car je suis désormais maintenu parfaitement immobile et stable, compressé au milieu d'une dizaine de compagnons. Impossible donc d'observer le moindre paysage mais peu importe car je préfère les contempler depuis les chemins. | |
|  |
|  |
|
|
|
|
 |
|
|
 |
|

|
|
 |
 |
Jour 46, Vientiane, Transports (6) Hier soir, à Luang Prabang, j'ai reparlé à des congénères occidentaux, les tout premiers croisés depuis maintenant quarante-deux jours. Des canadiens qui ont bien aimé mes histoires de Phongsaly et qui ont ensuite tenus à me prendre en photo, exhibant fièrement une de mes cartes géographiques. Car nous sommes très nombreux ici nous autres occidentaux. Il est incroyablement touristique le centre historique de cette bourgade où sont réunies quelques pagodes bouddhistes que l'Unesco a inscrit au "patrimoine mondial de l'humanité". Des familles entières et tutti quanti. On y mange des pizzas et des pancakes, on y achète des "Packs 3 days adventures" qui nous emmènent vers les forêts proches, pour y marcher trois pas, faire un peu de rafting, de radeau de bambou et de balades à dos d'éléphant, pour traverser deux ou trois villages et y passer la nuit, mais pas chez l'habitant blasé de ces visites qui se succèdent, dans une maison d'accueil réservée et construite pour l'occasion. Pour le coup cette foule, elle me fait une transition un peu brutale quand même, depuis mes villages isolés dans les forêts de l'extrême nord du pays. Et puis les canadiens ont tenus à aller boire des bières. Là je n'ai pas pu les faire parler, eux seuls m'ont inondé de questions, pleins, toute la soirée. Ils voudraient aller visiter mes villages. Ce matin, réveil très matinal à nouveau, encore une fois pour avoir une bonne place dans le premier bus de la journée. Car ce tout dernier parcours, qui constituera ma troisième et dernière étape de transport vers la capitale Vientiane, s'effectue en environ dix ou onze heures sur une route en bon état mais terriblement sinueuse parmi les montagnes escarpées. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris, je suis monté dans le bus "VIP". Un bus "VIP", c'est un bus comme tous les autres auquel on a rajouté d'hideux courts rideaux à plis et flonflons en haut et tout du long des vitres ainsi que pour masquer le rayon à bagages. Résultat, si on n'est pas placé côté fenêtre, on ne peut rien voir des magnifiques paysages de montagne. Deuxième avantage du bus "VIP", il promet l'air conditionné mais, dès 10 heures du matin, dès que les brumes matinales laissent place aux premiers rayons du soleil qui viennent alors caresser le véhicule, on se résigne à ouvrir les fenêtres pour libérer la chaleur. Troisième et dernier avantage du bus "VIP", sont distribués à chaque passager cinquante centilitres d'eau et une pâtisserie industrielle. Résultat : si jusque hier je fus le seul occidental dans les quelques transports que j'ai emprunté pendant ces trois derniers jours, sur la route aujourd'hui, entre ces deux pôles touristiques du Laos que sont les villes de Luang Prabang et de Vientiane, le seul passager lao du bus et moi-même étions assis tout à l'arrière du véhicule, la pire place, celle où ça tangue le plus dans les virages. J'ai vite compris pourquoi : tous mes congénères de peau avaient réservé leurs billets depuis au moins la veille, dans une agence ou dans leur guesthouse, moyennant un surcoût augmentant encore un peu son déjà prohibitif tarif. J'enrage, j'aurais dû prendre un bus local, j'ai stupidement bondi dans le premier aperçu. Mesure prise depuis déjà plusieurs années, afin de dissuader toute attaque des résistants Hmong survenant sporadiquement sur cet itinéraire, il y a encore un type armé, habillé en civil, qui escorte chaque bus empruntant cette fameuse route n°13 reliant Luang Prabang à Vientiane. Sa kalachnikov, il la porte généralement ostensiblement en bandoulière pour bien annoncer, dès le départ de la gare de bus, sa présence dans le véhicule. Mais celui-ci a eu une idée lumineuse en voulant cette fois, en parcourant l'allée centrale du bus pour une première inspection accompagné de son supérieur, naïvement la camoufler sous son blouson. Opération impossible vu la taille de l'engin, la crosse en dépassait au niveau de sa hanche. Une jeune fille touriste l'a remarqué la première, déclenchant un début de mouvement de panique. Le supérieur a alors vite dû annoncer à haute voix des "No ploblem ! No ploblem ! militaly ! militaly !"… | |
|  |
|  |
|
|

|
|
 |
 |
Jour 47, Vientiane, Dim-sum et soupes de nouilles Repos, et repas. J'ai déniché une petite gargote qui, comme toutes les petites gargotes, prépare des soupes de nouilles. Mais celle-ci sert aussi des dim-sum, les "tapas chinoises", que l'on rencontre en quantités et diversités inouïes en Chine et à Hong-Kong particulièrement. Les dim-sum (prononcer "dime soume") se consomment à n'importe quel moment de la journée. Ce sont des petites portions contenues dans des boîtes de bambou rondes, de petits paniers aux bases ajourées et empilés par dix à quinze au dessus de l'eau qui boue. Le contenu de chacun d'eux cuit ainsi à la vapeur qui se répand d'un panier à l'autre. On effectue son choix "à vue", en ouvrant soi-même le premier panier de chaque pile. Ici, dans ma petite gargote, il n'y a pas les centaines de variétés proposées à Hong-Kong mais, de la quinzaine de choix disponibles, tous sont excellents. Au fond de chaque petit panier est placé soit un morceau de feuille végétale (salade ou choux) afin que le contenu qui y est déposé directement n'y accroche pas, soit une coupelle de porcelaine. Chaque panier contient le plus souvent quatre bouchées identiques : raviolis variés et autres pâtes farcies de crevettes, de bœuf, de poulet ou de porc, boulettes de viandes diverses marinées, pinces de crabes, autres extraits de crustacés, viandes en sauces et griffes de poulets. Autant ces dernières, préparées au barbecue et à ronger, me rebutent un peu ; autant là, complètement ramollies par la cuisson à la vapeur dans de la sauce épicée et avec les phalanges et la chair qui se détachent alors toutes seules, c'est un vrai régal. Les dim-sum se mangent avec les baguettes et, avant de les engloutir, on trempe la plupart des préparations dans une coupelle de sauce de soja pimentée. Enfin bref, car les dim-sum ne sont absolument pas une spécialité du Laos. Mais donc, dans ces gargotes, il y a les soupes de nouilles. Dans mon nord, dans les villages de plaine, si il y a une gargote, la recette proposée sera unique. Préparée en deux minutes, c'est un grand bol d'environ un litre et demi contenant soupe, nouilles de riz et, généralement mais pas toujours, quelques fines lamelles de viande, bœuf, porc ou poulet, qui auront cuit durant quelques secondes seulement dans l'eau bouillante juste versée dans le bol. Est servie avec le bol une assiette de condiments et d'herbes variant toujours : pousses de soja, citron, menthe, coriandre, ail, cresson, salade, liseron d'eau, sortes de très longs haricots verts et encore d'autres végétaux non identifiées. Est présente en permanence sur la table et on s'en sert largement, une série d'assaisonnements : sauce de soja, sauce de poisson, vinaigre, piments en sauce, en purée ou séchés et pilés, sel, poivre, glutamate de sodium, sucre, un bocal de gousses d'ails conservées dans du vinaigre, arachides broyées, pâté de poisson fermenté, etc. À partir de tout cela, chacun cuisine "à sa sauce". Puis, baguettes dans une main et courte cuillère dans l'autre, l'offensive peut commencer. Toutes les aspirations et déglutitions très sonores sont autorisées. Les éclats d'os restés présents dans la viande sont crachés au sol. Il est indispensable que les baguettes soient faites de bambou, celles en plastique ou en acier étant proprement inefficaces car les nouilles n'y adhèrent pas. Si l'on a abusé du piment, car elles ne sont pas faciles à doser ces choses-là, on se retrouve rapidement en nage et le flot au nez. À Vientiane par contre, même si on est encore loin de l'énorme choix disponible dans le pays Thaï voisin, la variété des soupes de nouilles proposées est autrement plus importante que dans les campagnes. Les nouilles elles-mêmes sont de types plus diversifiés, elles peuvent aussi être avantageusement remplacées par des raviolis. Les viandes peuvent être du canard laqué ou d'autres préparées en boulettes ou finement découpées. La peau de volaille frite est également intéressante. Le phöe, la soupe de nouille, peut commencer à être consommée dès 5 heures du matin, le petit déjeuner-roi ici, et tout au long de la journée jusque tard le soir. Le flegme de la visite. Pour parcourir les quelques temples de la ville, certains étant réellement charmants et tous encore en activité, il faut soit se lever tôt soit accepter de le faire durant le reste de la journée, sous la chaleur. Comme à Luang Prabang hier, la capitale historique qui en abrite de bien plus nombreux, autrement plus beaux, flamboyants et anciens, ce n'est pas encore cette fois-ci, lors de cet énième passage dans ces endroits que je découvrirai leurs trésors. Alors au programme aujourd'hui : soupe de nouilles, visite des marchés touristiques et locaux, dim-sum, coupe de cheveux, dim-sum, internet, déambulation le long du fleuve Mékong, dim-sum. Mes villages du lointain nord me manquent déjà. | |
|  |
|  |
|
|

 Discussions récentes sur le Laos: |
Ajouter VoyageForum.com à mes favoris · Haut de la page
VoyageForum.com, pour ceux qui ont le coeur aux voyages!
Aide - faq · Vie privée · Conditions d'utilisation · Contacts · Annoncer sur VoyageForum.com
VoyageForum.com est partenaire de l'association ABM.
Tous droits réservés © 2002-2009 Voyage Réseau Inc.

|
  |
Sur VoyageForum: |
 | 958 visiteurs en ligne!

|
 | 6 277 nouveaux membres inscrits lors des 30 derniers jours

|
 | 2,5 millions de messages publics

|
 | 299 000 discussions publiques

|
 | 3,2 millions de visites par mois*

|
 | 2,2 millions de visiteurs uniques par mois*

|
*Source: Google Analytics
|
|
|
|
 |
|