
Muhammad France
21 février 2008 à 4:40
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Les "junkies" de Kuala Lumpur, Malaisie (2000)
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En Malaisie, j’ai toujours été choqué par le décalage entre la façade entretenue par les autorités à l’intention des touristes et la réalité des conditions de vie des ouvriers, des petites gens et des marginaux. L’expérience que je vais essayer de raconter ici est certainement pour beaucoup dans l’émergence de ce sentiment de malaise. Certains trouveront peut-être un tel texte déplacé sur un forum comme celui-ci, mais je fais partie de ceux, nombreux, je crois, qui pensent qu’un voyage enrichissant ne se limite pas nécessairement à une quête de la détente à tout prix et à du tourisme borné aux visites bateau… Baptiste, grand clochard dégingandé et guide non officiel de son état, est abasourdi par la naïveté de mon propos : " Quoi, en Malaisie, nous n’avons pas de drogues ? Mais on peut en avoir quand on veut, de la marijuana, de l’héroïne… le choix est vaste ! ". Le premier livre qu’ado j’ai lu sur la Malaisie, Béatrice Saubin, " L’épreuve, condamnée à mort à 20 ans ", m’a pourtant donné une toute autre image du pays. Selon moi, s’il y en avait, la drogue y était rare, presque inaccessible et très secrète. Me saisissant le bras, Baptiste propose de m’emmener visiter Chow Kit, un des quartiers chauds de Kuala Lumpur, où, dit-il, les junkies se piqueraient au vu et au su de tous, sur les trottoirs, même en plein après-midi ! J’hésite un instant, mais Baptiste m’assure que Chow Kit est paradoxalement un quartier sans danger : les samseng, les gangsters chinois qui contrôlent le quartier, maintiendraient dans les rangs des camés une discipline de fer, ce, pour que leurs activités continuent d’être tolérées par la police moyennant bien sûr, en plus, des dessous de table généreux. Je comprends qu’une occasion m’est donnée de casser certaines de mes représentations sur un pays que je connais donc visiblement plutôt mal. " La petite Indonésie ", c’est ainsi que les Malaisiens appellent Chow Kit, forts de leur mépris pour leur gigantesque voisin. A première vue, Chow Kit est un quartier comme les autres. Des immeubles bas et délabrés, des restaurants dont les murs sont noircis par la friture et des ruelles crasseuses composent un paysage urbain qui n’a rien de surprenant. Je repère dans l’ombre quelques jeunes filles court-vêtues. Baptiste m’explique qu’à cette heure de l’après-midi, les clients sont encore rares, mais que la nuit, des mâles de tous les coins de la capitale noircissent les rues de Chow Kit. Des Indiens, des Chinois, mais surtout des Malais, parce que " Musulmans ou pas, ce sont tous une bande d’obsédés ! " précise encore mon camarade. Pour les habitants du quartier mes intentions ne font aucun doute. Lorsqu’il m’aperçoit, un Chinois obèse se lève d’un bond, aussi lestement que sa graisse le lui permet, et lance, jovial : " Hey mon ami, tu veux voir mes filles ? ". Saloperie de maquereau. Je détourne la tête et presse le pas pour rattraper Baptiste qui avance à grandes enjambées, et qui d’un petit geste négatif répond pour moi au pourceau. Un peu plus loin, une jolie fille titube, elle est raide défoncée et sourit benoîtement. " Tu vois, elle, c’est une Indonésienne, de Java " me renseigne scrupuleusement Baptiste, que la présence de jeunes femmes certes déglinguées mais fortement minijupées ne laisse pas indifférent. " Les gangsters les forcent à prendre de l’héroïne, comme ça, quand elles se font la malle, elles ne vont jamais bien loin, pas la peine de leur courir après " explique Baptiste sur un ton détaché, coutumier qu’il est de l’univers impitoyable de la rue pour avoir été tabassé et racketté par les flics plus souvent qu’à son tour. Je pense un instant à toutes celles qui de l’autre côté du détroit de Malacca me parlaient de la Malaisie comme d’un nouvel eldorado. A l’angle de la rue, sans s’arrêter, deux flics ventripotents passent en moto devant des bandits chinois jeunes et fringants, qui portables à la main veillent au bon déroulement de leurs affaires juteuses. Un vieillard squelettique et à demi nu m’interpelle d’une voix éteinte : " Mister ! Girls ? Marijuana ? Drugs ? ". Il n’a pas la force de lancer ses jambes à notre suite. Deux Indiennes me font signe, l’une d’elles, enroulée dans un magnifique sari bleu marine décoré de broderies dorées, a dans son bras une seringue fichée, elle aspire son sang et se le réinjecte machinalement, comme un fumeur sans cigarettes qui mordillerait le coin d’un stylo. Nous nous engouffrons dans la ruelle sombre et crasseuse à l’arrière d’une barre d’immeubles vétustes. Tout du long, à l’orée des caves, agonisent des junkies en piteux état. Leurs corps décharnés et dénudés sont à eux seuls un petit musée des maladies tropicales : Lèpre ? Gangrène ? Choléra ? Je ne saurais les nommer toutes ! La jambe droite d’un Malais ressemble à une patte d’ éléphanteau. Sur sa peau violacée mûrissent des furoncles gros comme des bols, l’un d’eux est ouvert et le pus se répand sur son pied comme une décoration à la chantilly. Et Baptiste exulte, trépigne, presque comme un gosse. Sans aucune pudeur, le doigt pointé vers les cadavres ambulants qui survivent encore un peu à un mètre de nous, il commente à voix haute : " Regarde celui-là, il ne peut même plus se lever ! Et lui, il se pique dans la cuisse, regarde ses bras, il ne peut plus rien planter dedans ! ". Des toxicos à un stade de déchéance avancé se piquent dans les cuisses : les creux de leurs coudes ne sont plus que des plaies boursouflées dans lesquelles il serait hasardeux d’essayer de repérer une veine. Baptiste me court après : " Tu ne fais pas de photo ? Pour cinq ringgits tu peux même les prendre au moment où ils se piquent !". C’est éprouvant. J’accélère encore pour aller plus vite que le regard vitreux des drogués en fin de course. Un jeune, qui n’est pas encore marqué par l’héroïne, qui conserve sur son visage des traits vifs et alertes, tient dans sa bouche l’extrémité de la fine courroie de caoutchouc avec laquelle il a posé sous son coude un garrot. L’aiguille pénètre dans sa veine gonflée, et ses yeux étonnamment pleins d’humour me disent au passage cette chose que personne d’autre que nous n’a saisi : " Et oui Mister, c’est comme ça, c’est la vie ! ". Il presse le piston et s’envoie dans le sang quelques milligrammes de paradis.
Carnets de voyage... http://voyageforum.com/voyage/chez_les_dayaks_ibans_kalimantan_ouest_borneo_indonesie_2001_D1521726/ http://voyageforum.com/voyage/sur_dos_crocodile_–_aventures_l’ile_simeulue_aceh_indonesie_D1504080/ http://voyageforum.com/voyage/mes_parents_borneo_java_indonesie_D1502618/
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