
KelEssuf France
19 juin 2007 à 4:13
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Sagement assise à mon pupitre, la boîte de couleurs devant moi. L'institutrice observe, bienveillante et attentive. Exigente. Je ne veux pas la décevoir. Je regarde dehors; « voilà l'oiseau-lyre qui passe dans le ciel ». Je peux commencer. Je ferme les yeux et ouvre prudemment le précieux coffret. Toutes les couleurs sont mélangées. Les feux d'artifice. Puis la foule dans les bus, les trains, les avions d'ici et d'ailleurs. Je m'amuse à leur inventer une histoire; il y a les sévères et les excentriques, les classiques et les pétillants, les petits et les grands. Et les souvenirs. Je referme les yeux. Je prends un crayon au hasard. « Vert cèdre ». Les paupières closes, je me concentre. Et voici les sapins des Vosges et les pins parasols. La taïga sur mon planisphère bio-climatique. « Jaune zinc » et voici le ciel d'orage en fin de journée. « Gris clair » et je me perds dans les brumes du lac de Skadar. J'aurais juré y avoir vu la Dame s'en échapper, une épée brandie vers le ciel. « Rose pâle ». Rien ne vient... « Jaune citron » et ce sont les bus de Santiago. « Cannelle » et le Pont Neuf à Toulouse. « Noir » et certains cailloux dans le désert, des fragments d'obsidienne sur les chemins de Rapa Nui. « Vrai bleu » et les hortensias des Côtes d'Armor. « Vert nuit » les eaux de la Neretva sous le pont de Mostar. « Ocre » me ramène dans le passé avec la vieille tente canadienne et la 2 CV qui ne voulait plus passer les cols alpins avec la tribu et la remorque. « Rouge géranium clair » et ce sont tous les sens interdits que j'ai pris, les « piétons passez » que je n'ai pas attendus, les chemins de traverse. La Chine impériale et l'URSS des manuels; même redevenue Russie elle reste rouge. Et les coquelicots de Dolma s'y superposent; les miens batifolent au mois de mai avec le blé en herbe de la vallée du Célé. « Carmin foncé » comme les murs de la médina de Marrakech. « Orange foncé » lorsque le soleil s'invite dans la nef des Jacobins par les grands vitraux. Et la tapisserie à grosses fleurs de la cuisine dans l'appartement de l'enfance; et les casseroles assorties. « Vert Moss » du dayet Chegaga. Et il y a tous ces souvenirs incolores, trop lumineux pour en discerner les couleurs, éblouissants. Des moments que je garderai pour moi. La rencontre du désert, aussi. Il est temps de rendre la copie, je l'avais promis. La boîte en métal, déglinguée, rappelle ses précieux passagers. Les portières se referment. Etait-ce le wagon doré que nous avons rencontré, en sortant de l'école? En tous cas, tout autour de la terre il m'a emmenée. Et l'oiseau-lyre et là, dans mon pupitre. Il me sourit, je lui souris. Le « rose pâle » est une évidence. Haute comme trois pommes et les joues colorées par le froid. Et les paupières plissées qui jouent avec les flocons. Et les doigts collants. Et les lèvres sucrées. Et les rires qui s'envolent. La Barbapapa du marché de Noël...
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