
321 Breton à Lyon, France

27 janvier 2008 à 8:46
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. Jour 11, Ban Pingxang, Rituels chamaniques de guérison chez les Hô (3) Réveil à 5 heures 30. Il a plu cette nuit. Rien que pour se déplacer dans le village, cela en devient périlleux. La boue est envahissante, jusqu'aux seuils des maisons. Dans les allées il faut essayer de bondir de pierre en pierre mais de larges passages boueux obligent à y descendre, il faut alors se résigner. Hier soir il y a encore eu des "prières" pour le bébé, près du deuxième foyer de la maison, situé juste au pied de mon lit. Je m'y suis alors installé un moment, afin d'être aux premières loges pour le "spectacle". Rituel autour d'un œuf. Il y a toujours les grands bâtons d'encens, mais qui sont ici plantés en terre. Puis l'œuf, que l'on casse dans un bol d'eau. À l'aide d'une herbe verte et souple, on en manipule délicatement le jaune, on le retourne afin de pouvoir le scruter dans tous les sens, de tous côtés, mais sans le percer. Quelques instants de palabres et de vifs commentaires avertis et concentrés ont lieu entre le chaman et la femme de la "prière" aux poils de cochon d'hier. On y ajoute ensuite quelques pincées de tabac, de celui, jaune, fin et très soyeux que les hommes fument dans les bangs, dans les énormes pipes à eau en bambou dont on reparlera plus tard à coups sûrs. Puis quelques herbes hachées ainsi qu'un peu de sel et d'alcool de riz sont à leurs tours ajoutés à la "préparation" ; à nouveau on remue avec l'herbe, à nouveau on scrute et on commente la mixture avec animation. Puis on jette le tout dehors, c'est fini. Tout cela s'est déroulé encore une fois devant la maman portant l'enfant malade. Ce matin plusieurs hommes et femmes rendent visite à ma famille. "Prières", encens, mais c'est plus sophistiqué que les autres fois. Alors qu'il s'en trouve déjà un dans la maison, un nouveau petit autel est improvisé, édifié à la hâte sur une chaise de bois. Y sont déposés un petit pot de bambou rempli de grains de maïs, un petit godet d'alcool, un autre de thé, de petits "drapeaux" faits de bois et de papier de bambou, des plumes et pattes de poulet desséchées puis les bâtons d'encens plantés dans un dernier récipient, fait de vannerie de bambou et contenant du riz cru. D'autres "prières" sont récitées, par un nouvel homme que je n'avais encore pas aperçu une seule fois dans le village. Il manipule une sorte de pendule, une barre de métal ouvragée et suspendue, par ses deux extrémités, à un solide fil de coton. Encore une fois, la scène semble n'intéresser personne, comme finalement très banale. Chez les Hô, chacun semble très précautionneux, très attentionné envers l'autre. Les bébés passent de bras en bras, de ceux des plus jeunes fillettes à ceux des grands-pères. En ce qui me concerne, je perçois que chacun de mes gestes sont observés et que l'on essaye même de devancer mes désirs et mes besoins. Très discret, mis à part durant ses séances de "prière", le grand-père chaman de ma maison ne parle que le soir. Désormais fort âgé, il n'effectue plus que quelques tâches domestiques, entre deux séances de pipes à eau. L'après-midi d'hier, il l'a passée à égrener du maïs ; lentement, très lentement, mais au retour de mes pérégrinations dans le village vingt bons kilos en avaient été obtenus. Par contre le soir, dès que quelques-uns de ses vieux copains l'ont rejoint autour du foyer, il peut se lancer, comme tous les autres hommes, dans de longs, et lents surtout, monologues. Hier soir encore, après pourtant deux nuits passées ici, certaines parts des conversations, je le devinais, avaient traits aux raisons supposées de ma présence ici. Je partirai ce matin. Je soupçonne que les sentiers vont être difficiles, incertains, et il est plus que probable qu'il repleuve au cours de la journée. Mais pour l'instant, dès 7 heures et toujours pour le bébé souffrant, un porcelet et un poulet sont sacrifiés, festin en perspective. Rituel, les morceaux de viande sont présentés à l'autel juste improvisé quelques instants auparavant, et à nouveau, évidemment, des "prières" sont récitées par mon grand-père chaman. Puis tout se précise. Pendant que nous autres les hommes nous gorgeons de lao lao, l'alcool de riz local, particulièrement fort ici et prenant une teinte verdâtre, quelques femmes réunissent des objets et préparent le contenu d'un sac. Puisque les séances de chamanisme n'ont évidemment pas fonctionnées, la jeune maman et son bébé, puis un jeune homme dont je n'ai pu discerner le lien de parenté avec eux vont, enfin, partir vers l'hôpital de Phongsaly, la petite ville capitale de cette province du même nom. Plusieurs hommes remettent un peu d'argent à la jeune mère, car c'est certain, ils resteront là-bas plusieurs jours et rien n'y sera gratuit ; ni le transport pour s'y rendre même s'il s'effectuera à pied sur un tiers du parcours, ni le logement, ni les soins et les médicaments, ni la nourriture, ni l'accueil et les sourires car un montagnard en plaine, tel un rom roumain dans une ville française, ne doit pas s'attendre à une attention de tous les instants, ne doit s'attendre à rien de la part d'autrui. Maintenant il faudrait partir, vers le prochain village, vers Ban Pingxang. J'ai un peu repéré sur la carte, il y aura deux rivières à franchir et il faudra remonter encore un peu dans les hauteurs. Bien que quelques uns d'entre eux me fassent comprendre que le sentier sera difficile de reconnaissance, aucun homme ne semble vouloir m'accompagner. Alors départ seul. Quatre heures de marche effective, pauses non comptabilisées donc. Le cœur de la province de Phongsaly, l'on ne peut s'y déplacer qu'à pied. Tous les ruisseaux, rivières et torrents, quelles que soient leur importance, se franchissent à gué. Des vallées très encaissées, vertes, denses et humides et où la vie animale semble en nombre. J'ai commencé à m'inquiéter au bout de trois heures trente car, pour une fois, tous les hommes interrogés à Ban Takhao semblaient d'accord sur la durée du parcours et m'avaient tous assuré qu'il ne me faudrait pas plus de trois heures pour atteindre le hameau suivant. C'est l'éternelle imprécision des renseignements qu'eux-mêmes les villageois, sans besoin réel de les connaître avec précision, ne vérifient jamais. Les sentiers furent boueux et glissants mais les paysages magnifiques sous les petites averses et entre les nappes de brume. Des forêts denses recouvrant entièrement des collines, de moyennes montagnes escarpées. À l'arrivée dans le village Hô de Ban Pingxang, je n'ai même pas à quémander la maison d'un nay ban puisqu'un homme m'indique immédiatement la maison de l'un d'entre eux. Arrivé là, le second homme, habitant cette demeure, me pointe du doigt celle du premier, juste rencontré auparavant et qui m'a envoyé ici. J'exprime mon incompréhension et il m'invite finalement à déposer mon sac à l'intérieur, résigné, l'air désemparé. J'ai ensuite compris, les deux hommes sont chefs mais mon arrivée inopinée les a perturbé, ils se sont alors rejetés la "patate chaude"… Mais déjà, rassurés par la présence d'au moins un adulte, trente gamins sont arrivés, puis d'autres adultes aussi, certains se contentant de m'observer un instant avant de faire demi-tour. Mais, lorsque l'assemblée se stabilise, c'est le moment de me présenter, de réciter mon habituel discours : "je suis seul ; aujourd'hui j'arrive de tel village et je désire repartir vers telle direction ; je suis français et ne suis ici que pour me promener ; j'ai déjà effectué tel parcours en sept jours depuis le village de Boun Neua ; je repartirai demain et je souhaite passer la nuit dans votre village, est-ce possible ? etc." J'approche assez facilement les Hô. Les hommes surtout car les enfants, du moins dans un premier temps, fuient tous à ma vue. Je leur exprime, comme toujours désormais, immédiatement mes intentions tout en dévoilant mes visas, mais qu'ils ne semblent de toute manière pas capables de déchiffrer correctement. Car sinon ici, une des toutes premières questions à mon intention, après quand même l'inévitable première, celle ayant pour but de bien s'assurer que je sois seul, est de me demander si je suis ici pour le "travail". Cette question-là, je l'ai déjà dit mais je le constate à nouveau et plusieurs fois chaque jour dans cette zone retirée, semble avoir une importance primordiale, semble même presque inquiétante. Quand au fait de bien s'assurer que je sois seul, cela est partout encore plus important. La crainte de voir surgir, me suivant, un groupe de ne seraient-ce que quatre ou cinq autres étrangers est réelle et énorme car c'est certainement une situation qu'ils auraient, sans préparation, du mal à maîtriser.
. > Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly > Nord Laos, 2007, 40 jours aux confins de la province de Phongsaly .
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