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Nord Laos (2006), Phongsaly : 34 jours seul, à la rencontre des minorités ethniques Répondre

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Nord Laos

2006

Province de Phongsaly

34 jours de balades seul à la rencontre des minorités ethniques

(Septembre et octobre 2006)




Le récit ci-dessous résume un séjour de 42 journées passées au Laos en 2006 avec principalement 34 d'entre elles de balades, seul dans les montagnes de la province de Phongsaly, à la rencontre des minorités ethniques qui y vivent : les Akha Eupa, les Akha Pouli, les Moutchi, les Posang, les Khamu, les Hmong, les Yao, les Taï Lue, les Akha Sheusheu et les Akha Nonrheu. À part deux d'entre elles, toutes les nuitées de ces 34 journées se sont déroulées chez l'habitant.

(Un an plus tard, en 2007, j'étais de retour dans la province, pour me diriger cette fois vers ses extrêmes confins. Ce furent cette fois là, pour ce second périple, 40 journées de balades, à nouveau seul et sans guide, et toutes les nuits passées chez l'habitant, dans les montagnes. L'ensemble est résumé > ICI.)


Je peux envoyer une version Word et/ou PDF du texte ci-dessous sur demande.
Cela représente environ 50 pages Word (non mises en page).


Au programme :
Jour 1 et 2, la capitale désuète
Jour 3 et 4, la route du nord
Jour 5, l'éducation des montagnards
Jour 6, les foyers de cuisson
Jour 7, l'enfant seul en forêt
Jour 8, l'alcool de riz
Jour 9, les femmes inaccessibles
Jour 10, la vénalité des Posang
Jour 11, la diversité ethnique
Jour 12, le chamanisme Hmong
Jour 13, la maison Hmong
Jour 14, la consommation d'insectes
Jour 15, l'opiomane excessif
Jour 16, les drogues chimiques
Jour 17, la compagnie policière
Jour 18, le commerce improvisé
Jour 19, l'entrée du pays Yao
Jour 20, le bonnet Yao
Jour 21, le chemin du village
Jour 22, la sauvagerie animale
Jour 23, les acheteurs d'opium
Jour 24, les "idiots" de village
Jour 25, l'intimité des montagnards
Jour 26, les vautours de forêt
Jour 27, encore un peu d'animalerie
Jour 28, la rivière infranchissable
Jour 29, la fin du pays Yao
Jour 30, deux ans après
Jour 31, la maison-cabane
Jour 32, les petites bêtes
Jour 33, les points d'eau
Jour 34, le filage du coton
Jour 35, la maison Akha
Jour 36, la culture du riz
Jour 37, la veillée funèbre
Jour 38, la préparation des obsèques
Jour 39, le bordel chinois
Jour 40, le mariage mixte
Jour 41, le transport sécurisé
Jour 42, 30 octobre 2006
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> Nord Laos, 2007, 40 jours aux confins de la province de Phongsaly
> Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly
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(Ce message a été modifié par 321 le 29 août 2008 à 15:45.)

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Province de Pongsaly... [En réponse à] Répondre

Vientiane, jour 1 et 2, la capitale désuète
En cinq ans, dans la capitale du Laos, quasiment rien n'a changé… bla bla bla.

Oudomxaï et Luang Prabang, jour 3 et 4, la route du nord

Doucement, on se remet des chocs temporel, alimentaire (physiologique) et climatique. Comme d'habitude ça secoue un peu au début puis cela va mieux ensuite mais on surveille les rechutes. En route vers l'extrême nord, trois journées de bus seront nécessaires. Jusqu'à Oudomxaï la route est d'un état correct mais est très sinueuse, en permanence. Lenteur, moins de 35 km/h de moyenne. Hier, entre Vientiane et Luang Prabang, aperçu deux accidents, deux macchabées. Le premier, c'était une collision entre deux 4x4, les conducteurs ne savent pas appréhender les virages. Pour le deuxième on n'a pas aperçu le véhicule car il était au fond du ravin. Une quarantaine d'hommes, des Hmong, se tenaient accroupis, silencieux, à distance du corps, recouvert de chiffons maculés de sang. Probablement un paysan d'un village proche.
Une seule nuit à Luang Prabang, l'ex-capitale royale du pays. S'y visitent des dizaines d'anciens temples bouddhistes très préservés et encore en activités. Une ville très touristique, la plus touristique du pays. Le Laos c'est un million de touristes par an pour cinq millions d'habitants.
Deuxième journée de bus jusqu'à Oudomxaï. Là nous ne sommes déjà plus que six ou sept touristes. Demain soir, encore plus au nord, dans mes montagnes de la province de Phongsaly, c'est certain, il n'y aura plus personne.

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> Nord Laos, 2007, 40 jours aux confins de la province de Phongsaly
> Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly
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Province de Pongsaly... [En réponse à] Répondre

Ban Phanasa, jour 5, l'éducation des montagnards
Après Oudomxaï, c'est là que l'histoire commence vraiment. Les possibilités de balades, à ce jour totalement inexploitées, sont inouïes dans la région. Grâce aux départs de quelques pistes secondaires et de chemins repérés autrefois entre Oudomxaï et Phongsaly, il est possible maintenant de pénétrer dans le cœur de la région. La province de Phongsaly, la plus septentrionale du Laos, "au bout du nord". Hier rapidement la petite route de campagne est devenue une simple piste carrossable de terre et de cailloux. Puis, alors que l'après-midi était déjà bien entamée, j'ai demandé au chauffeur de me déposer, en pleine campagne, à l'intersection d'une petite piste secondaire, située à quelques kilomètres après le petit village de Ban Pènsa. Ce village, j'avais bien fait de le noter autrefois comme repère car, malgré tout, j'ai eu du mal à expliquer mon idée au chauffeur. Il m'y a quand même finalement déposé, en face du départ de piste, à la stupeur générale des passagers, nombreux à essayer de me questionner sur mes intentions futures, et lui-même insistant fortement pour que je poursuive le trajet, au moins jusqu'au prochain bourg-étape, vers lequel j'avais payé la totalité du trajet. Car ce n'était même pas la peine d'essayer ce matin, au départ d'Oudomxaï, d'indiquer mon lieu d'arrêt prévu, c'eût été peine perdue.
Cette piste, qu'aucun transport ne sillonne pour l'instant, devrait rejoindre la rivière Nam Ou, située à soixante kilomètres peut-être, ou plus.
La région honore rapidement ses promesses : à douze kilomètres seulement c'est déjà un premier village, de population Akha. C'est toujours une impression forte éprouvée à l'entrée de ces lieux, sommaires hameaux isolés, construits de bois et de bambou presqu'exclusivement. De plus, celui-là, c'est le tout premier traversé de ce séjour, alors pour le coup c'est jambes en sauce et chauve-souris dans les cheveux ! Je m'en aperçois dès avant d'effectuer les derniers deux cent mètres en leur direction : les villageois sont déjà inquiets, à ma seule vue. La femme qui se reposait, assise au soleil, en face de sa maison, la toute première située un peu à l'extérieur avant la réelle entrée du village, y fuit rapidement s'y cacher, s'y enfermer, mais c'est vrai qu'elle semblait s'y tenir seule. Les villageois sont craintifs tellement ils ne peuvent comprendre la raison de ma visite, cela dépasse leur entendement. Le concept de tourisme, de plus chez eux, dans leur misérable village ne représentant, à leurs yeux, pas le moindre intérêt particulier pour un étranger, leur est complètement étranger, incompréhensible, inaccessible.
C'est le clan Akha Pouli qui habite ce village et aussi probablement les environs immédiats, enfin je crois que ce sont les Pouli car je ne les avais encore jamais rencontrés ni côtoyés, juste aperçu une image d'une femme avec son enfant cette année dans un livre. Ce groupe ethnique doit être particulièrement minoritaire car je suis persuadé que son aire d'habitat se limite à quelques dizaines de kilomètres carrés.
Ce village, parce que situé en bord de piste et donc plus accessible que beaucoup d'autres que l'on atteint par d'étroits sentiers piétonniers, est en voie "d'éducation". La première cabane de bois et de bambou à l'entrée dans le village est l'école. Une institutrice Lao Loum (lao des plaines, c'est à dire une "vraie" lao) a été dépêchée ici pour instruire les villageois. Elle fait cours de lecture à une trentaine d'adultes, des femmes et trois hommes, ces derniers sans aucun doute reconnaissables, opiomanes. Spectacle surprenant et surréaliste que ces femmes Pouli à "l'école", en costumes traditionnels : coiffes coniques sommaires composées à base d'une étoffe de coton noir décorée de quelques pièces de monnaie et de quelques perles, cheveux longs tombant sur les côtés puis aux extrémités rattachées vers le haut, semblant former comme des oreilles animales ; jupes courtes, nombreux colliers de perles, un ou les deux seins souvent dévoilés. Je ne m'y attarde pas car, malgré leur nombre, je les intimide fortement, elles semblent comme des bêtes apeurées. Il ne s'y trouve pas assez d'hommes présents et les trois opiomanes sont totalement amorphes. C'est la toute première fois, en maintenant plusieurs mois cumulés passés au Laos, que j'observe des adultes à l'école. Il faut dire que certains en ont fort besoin, il suffit parfois d'observer un ou deux d'entre eux descendus en vallée sur un petit marché de bourg pour y vendre ou acheter deux ou trois produits, l'air totalement désemparé dans cet environnement étranger, avant de rapidement faire demi-tour vers leur village.
Entrée dans le village. Mon discours d'arrivée est depuis longtemps bien rôdé, le plus urgent étant de rassurer tout de suite les villageois sur le fait que je sois seul. Ce sera de toute façon toujours inévitablement leur toute première question aux montagnards, quels qu'ils soient : "vas-tu seul ?", posée généralement plusieurs fois et souvent avec l'index levé pour appuyer la question. Il serait inconcevable d'essayer de s'adresser directement et en premier lieu à une femme, la pauvre ! Si même trois ou quatre d'entre elles sont réunies près d'une maison, mais sans présence masculine à leurs côtés, alors je ne tente même pas d'effectuer un pas dans leur direction. Les enfants ? ils ont déjà fuit. Certains reviendront dès qu'un homme adulte m'aura approché pour dialoguer. Il faut absolument commencer en premier lieu par s'adresser à un homme, si possible un peu âgé, puis lui exposer rapidement ses intentions, d'où l'on vient et où l'on compte se rendre par la suite, puis solliciter hébergement pour la nuit en lui précisant tout de suite que l'on s'en ira dès le lendemain. Alors soit on m'indique une maison, celle du chef du village ou d'une autre autorité, soit je la choisis moi-même, avant d'entreprendre une subtile approche d'auto invitation. Mais ici, la confrontation semble un peu trop délicate, je me laisserai guidé, sagement.

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> Nord Laos, 2007, 40 jours aux confins de la province de Phongsaly
> Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly
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Ban Khouansi, jour 6, les foyers de cuisson
Mal dormi, dans le "placard" de l'invité, de la taille trop courte de la seule natte de bambou qui entièrement l'occupe. Il n'y a pas de matelas et ce sont les planches juste en-dessous. Il a fait frais sous l'unique et fine couverture. Par contre, le contact fut relativement heureux, hier en fin de soirée, une photo des deux gamines de la maison a même été possible ce matin.
Départ pour Ban Khouansi (le ban, c'est le village), autre hameau aperçu hier depuis la piste, perché, agrippé sur la montagne d'en face. Il faut donc la quitter cette piste pour emprunter les petits sentiers, passages souvent très étroits. Oh, ça paraît simple, descendre puis remonter, une heure suffira. Non, deux, ou trois, suivant le nombre d'erreurs de parcours survenant dans ce dédale de sentiers contournant multiples monticules, au fond de la vallée, que l'on n'avait pas deviné de là-haut. Là-dedans c'est sentiers où parfois les deux semelles ne tiennent même pas côte à côte, entre les hautes herbes, sur les passages profondément boueux du bétail où encore au milieu des minuscules rizières. D'ailleurs, dès hier déjà, ressentant de manière trop forte le désemparement des villageois de Ban Phanasa, j'avais tenté de le rejoindre ce village mais, la journée étant déjà fort avancée et les sentiers à choisir trop incertains, j'avais rapidement fais demi-tour.
Comme Ban Phanasa hier, Ban Khouansi est également un village appartenant aux Akha Pouli. Dans les maisons Akha il y a le foyer des femmes et celui des hommes, séparés ou non par une demi cloison de bois ou de bambou. On mange séparément aussi, dommage. Sur le foyer des hommes, simple carré de terre suspendu sur le plancher lui-même sur pilotis, ceux-ci y cuisent la viande, quand il y en a, c'est à dire pas souvent ; sur celui des femmes tout le reste y est préparé : le riz, les pousses de bambou et les légumes. Un troisième foyer, plus imposant et également géré par les femmes, sert à la cuisson de la nourriture des cochons. Ce soir le voisin a tué une chèvre, je ne sais pas pour quelle raison. L'on a bien tenté de me l'expliquer mais je n'ai pas compris grand-chose. Avec mon hôte nous étions invité. Abats bouillis, riz, purée de pousses de bambou, arachides, piments. Ça commence très bien mais, pour sûr, la plupart des repas seront plus frugaux ces prochains jours.

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> Nord Laos, 2007, 40 jours aux confins de la province de Phongsaly
> Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly
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Ban Loupha, jour 7, l'enfant seul en forêt
Mal dormi, encore dans un placard. La couverture était épaisse mais, sur les planches disjointes, il n'y avait pas d'oreiller. C'est la première fois que je vois ce genre de recoin cloisonné prévu pour l'invité. Ailleurs, chez d'autres clans Akha, j'étais généralement placé sur l'estrade commune dont on reparlera plus tard.
Difficile d'amuser les gamins, le contact n'est pas terrible avec eux non plus, une seule soirée n'y suffit pas. Souvent, ailleurs, c'était pourtant grâce à leur intermédiaire, lorsque je parvenais un peu à les amuser, que les adultes finissaient par "m'adopter", par baisser leur garde. Comme hier déjà, ma présence inquiète, je le ressens assez fortement. Du coup, j'informe désormais tout de suite mes hôtes et un maximum de villageois que je ne suis que de passage et que je m'en irai dès le lendemain, il faut absolument les rassurer sur mes intentions pacifiques et désintéressées. Je n'aurais peut-être pas dû aborder ce périple dans la province de Phongsaly par cette région excentrée, je ne pouvais évidemment pas le prévoir mais c'est quand même étonnant que les villageois soit aussi craintifs et, reconnaissons-le également, un peu suspicieux à mon égard. Le soir, souvent, je surprend des conversations discrètes et brèves qui, il n'y a aucun doute, ont trait aux raisons de ma présence ici.
Arrivée à Ban Loupha, où je peux apprendre qu'en fait jusqu'à maintenant j'étais chez les Akha Eupa. Le clan Pouli c'est maintenant. Coiffe différente pour les femmes : disque formé d'une légère structure invisible de bambou et recouverte de tissu noir, puis décoré d'un grand motif triangulaire composé de petites cupules, de demi sphères d'argent, le tout installé en porte-à-faux derrière la tête.
Je viens d'arriver et pendant que j'écris neuf hommes et une ribambelle de gamins, rassurés par la présence des adultes, m'entourent ; les femmes se tiennent comme toujours un peu à l'écart.
Le trajet pour rejoindre Ban Loupha a été assez surprenant. Ce matin à Ban Khouansi les villageois m'ont fait comprendre qu'il me serait impossible de m'y rendre seul sans me perdre assurément mais j'ai pensé qu'ils exagéraient et j'ai quand même décidé de tenter le trajet, en me disant qu'au pire je ferais demi-tour dès la première difficulté sérieuse rencontrée. Et puis un type avec son gamin, allant dans la même direction, vers ses champs, a quitté le village en même temps que moi. On s'est accompagné un moment et, après palabres, il a été d'accord pour me guider jusqu'au prochain village mais le gamin, de quatre ou cinq ans peut-être, même si jusque là il gambadait énergiquement dans les sentiers escarpés, pieds nus, à fière allure et avec sa petite pioche à la main n'ira certainement pas jusque là-bas. Alors l'homme l'a finalement, au bord du chemin, abandonné, littéralement caché, laissé à lui-même dans un profond et épais fourré, que moi j'aurais jugé totalement impénétrable. Il lui a dicté quelques consignes puis l'on s'en est allé tous les deux. Le père se sera absenté au moins quatre heures. Le gamin, dans les hautes herbes et broussailles humides, s'occupera seul pendant tout ce temps. Le père y a aussi laissé sa hotte, sa machette, le riz de la journée, son fusil artisanal. Pour le coup je culpabilise un peu car si l'on marche si vite c'est que le père s'inquiète quand même un peu pour son enfant. Je lui fais comprendre qu'il vaut mieux faire demi-tour, que je partirai finalement demain, mais non, il en est hors de question, il insiste pour continuer. Fort responsable gamin, je suis sûr qu'il n'aura même pas eu peur, qu'il sera resté bien caché tout ce temps et qu'il aura su se débarrasser seul des nombreuses et vivaces sangsues qui n'auront pas manquées de le visiter, une proie si facile. Rien que sur les sentiers, en permanence humides dès qu'ils sont à l'ombre, elles pullulent ; il ne faut jamais stationner plus de quelques secondes sur place et une inspection méticuleuse des pieds est de rigueur périodiquement. À l'arrivée, plusieurs s'y accrochent encore, provoquant de petites hémorragies, totalement indolores mais relativement importantes au regard de la faible taille des blessures.
Sans ce type, c'est certain que j'eus tôt fais demi-tour : sentiers qui se dédoublent, rizières ou ceux-ci se perdent, pentes abruptes et glissantes, sangsues, ruisseaux, labyrinthes, hauts et denses fourrés, personnes, nous seuls !

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Ban Shika, jour 8, l'alcool de riz
Hier soir chez les Pouli la veillée, réunissant une quinzaine d'hommes, a durée fort tard. On a beaucoup bu de lao-lao, l'alcool de riz, le tord-boyaux local, le seul alcool disponible dans les villages, distillé par tous, partout dans le pays. Justement hier, l'alambic était installé dans ma maison d'accueil : le plus gros fût de bois noirci et évidé qui sert aussi à la cuisson du riz trempant dans le plus grand wok de fonte où l'eau bout, gamelle circulaire d'un mètre trente de diamètre et à fond concave qui sert quotidiennement à la cuisson de la nourriture des cochons et plus exceptionnellement à la préparation des repas de fête ; un troisième récipient déposé sur le dessus, contenant de l'eau fraîche que l'on remplace régulièrement. Le liquide produit s'écoule, en un mince filet, d'une petite tige de bambou plantée en haut du fût de bois. La distillation n'a pas lieue souvent, on en produit alors de nombreux litres. Sur les marchés du Laos, le lao-lao coûte beaucoup moins cher que la bière, même si elle est chinoise. Juste là, fraîchement distillé, il peut atteindre les 80 degrés. Parfois, certains groupes l'aromatisent avec des écorces ou des herbes, il prend alors une teinte marron ou verdâtre. Néanmoins ne nous y trompons pas, ce n'est pas non plus l'Assommoir, les cas de véritable alcoolisme sont très rares dans les villages.
Tôt ce matin, pour le repas, il y a à nouveau eu du lao-lao puis, de jeté sur la petite table de bambou par la femme, une pleine brassée d'herbes variées et crues pour accompagner, avec une soupe d'une autre plante, le riz. Vraiment, un repas vache…
Comme hier, j'ai quitté Ban Loupha avec l'aide d'un villageois. Je pense que je procéderai beaucoup ainsi désormais car je réalise qu'il n'est pas possible de se déplacer seul pour atteindre les villages les plus isolés, le risque de se perdre dans les sentiers multiples et incertains étant réellement trop important.
Retour sur la piste abandonnée il y a trois jours et qui continue à serpenter dans la vallée. Ainsi, durant ces trois dernières journées, ce sont quatre villages de traversés, sur peut-être un peu plus d'une quarantaine de kilomètres seulement, effectués en boucle : deux sous-clans Akha différents rencontrés puis maintenant les Moutchi, quelle richesse culturelle !
Les Moutchi construisent un habitat original, totalement différent de celui des Akha par exemple, dont on aura d'autres occasions de parler. Il n'y a pas de pilotis et les murs sont en dur, de pisé, c'est à dire de terre, probablement mélangée à de la paille, puis légèrement teints en façades en bleu, à l'aide de cette mixture obtenue à partir de la feuille de l'arbre indigotier macérée avec de la chaux, la même qui sert à teindre la base des vêtements de plusieurs groupes montagnards et qui offre assez rapidement des couleurs passées, délavées.
Donc ici à Ban Shika, chez les Moutchi, c'est à nouveau une coiffe différente pour les femmes : sorte de turban réalisé en toile de coton et enroulé autour de la tête pour former une sorte de sabot retourné qu'un bandeau brodé barre nonchalamment.

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Ban Kioukhan Khao, jour 9, les femmes inaccessibles
Hier, chez les Moutchi, j'ai été accueilli par un alcoolique notoire, rare phénomène. Lui et son gendre m'ont, toute la soirée, hurlés et postillonnés des paroles à la figure. "Heureusement" l'alcool lui-même m'a aidé de mon côté à relativiser la situation. Ce matin, dès le réveil, ça a été pareil et cette fois j'ai du m'arracher à leurs haleines éthérées. C'est rare car généralement c'est tout le contraire qui se produit, j'ai du mal à quitter les villages.
Quel dommage que, pour tous ces groupes, les nombreuses tâches incombant aux femmes les tiennent, par la force des choses, à distance des assemblées et des réunions qui ont lieues autour de moi.
Marche à nouveau sur la piste, qui s'avérerait finalement un peu plus longue que prévue à l'origine. Il y aurait plus de soixante-dix kilomètres à parcourir au total, avant de croiser le cours de la rivière Nam Ou, le plus important cours d'eau de la province qui sert aussi de voie de circulation. Arrêt dans un village dont les habitants se disent également Moutchi mais la coiffe des femmes est encore différente, composée d'un turban grossièrement brodé mais très coloré et comportant deux ou trois floches de laine retombant sur la nuque, sur un seul côté, un sous-clan probablement.
Seulement neuf clichés de réalisés en cinq jours passés dans les montagnes. Quasi impossible d'approcher et donc de photographier les femmes, pourtant les plus photogéniques dans leurs surprenantes parures. Une demi journée et la nuit passées dans chaque village ne suffisent pas à gagner leur confiance et celle des enfants. Coquetterie peut-être mais aussi souvent réelle terreur, ou tabou. Frustration pour les pellicules. Les hommes, quand à eux, ont ici tous abandonnés le costume traditionnel pour les classiques shorts ou pantalons puis ticheurtes, l'ensemble de très mauvaise qualité et donc souvent déchiré et presque toujours crasseux, terreux.
Balade, depuis cinq jours, le long de la piste qui doit mener à la rivière Nam Ou. Cet itinéraire longe plusieurs vallées sans jamais y descendre complètement. Les villages sont installés sur les crêtes ou quelques dizaines à quelques centaines de mètres plus bas. Pour atteindre l'unique source d'eau, parfois deux, il faut descendre au fond d'une combe desservie, pour les passages les plus abruptes, par quelques grossières marches taillées dans la terre toujours humides. Les femmes et les enfants y descendent régulièrement faire le plein d'eau, la hotte chargée de plusieurs gros tubes de bambou, des cylindres de quinze à vingt centimètres de diamètre et d'un mètre de longueur. Parfois aussi un ou deux puits ont été forés dans le village. Alors, dans ce cas, impossible de se cacher, immanquablement plusieurs dizaines de personnes, jusqu'à peut-être quatre-vingt parfois, m'entourent durant ma "douche". Il n'y a aucune moquerie, pas même un sourire, on observe seulement, un spectacle inespéré.
Pas de bol, l'organisation sociale des Moutchi tient les femmes à l'écart des réunions des hommes, des assemblées, des veillées ; puis, on l'a dit, leurs nombreuses tâches domestiques ne les rendent non plus pas souvent accessibles ; ajoutons à cela leur timidité et ma malchance de tomber, depuis deux jours, dans des familles majoritairement masculines, pour exacerber (un petit peu) mes frustrations.

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> Nord Laos, 2006, 34 jours de balades dans la province de Phongsaly
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Ban Souphsoy Khao, jour 10, la vénalité des Posang
Arrivée en territoire Posang. La coiffe des femmes Posang, c'est un large chignon plat frontal et un tissu de coton brodé enrobant le reste du crâne. Autre caractéristique remarquable, elles portent des jambières de coton blanc décorées de petits pompons rouges. Les jambières, que d'autres groupes ethniques tels les Phou Noï également utilisent, ce sont des pièces de coton enveloppant les tibias et les mollets, cela est décoratif mais sert avant tout, lors des déplacements par les étroits sentiers, à prévenir de l'agressivité des sangsues.
Une fête a lieue dans la famille qui m'accueille. Je ne comprends pas bien quel en est l'objet mais cela concerne indéniablement la jeune fille de la maison, treize ans, dont on doit célébrer une étape quelconque de sa vie sociale. Il ne semble pas qu'il s'agisse de prévision de fiançailles mais cela doit quand même être important car un cochon est égorgé, à l'intérieur de la maison, ça hurle. Boucherie. Une poule aussi. Dès l'après-midi, la quasi totalité de la population du petit village est venue manger puis prendre quelques morceaux à emporter, empaquetés dans des portions de feuilles de bananier. Le soir seuls les hommes étaient présents puis la jeune fille concernée, à qui l'on a officié la cérémonie du bacii, rituel animiste qui s'est répandu dans de nombreux groupes ethniques du Laos et qui consiste à nouer aux poignets de la personne des fils de coton blancs pour lui "attacher" les bons esprits. Ainsi, chaque personne de l'assemblée, à tour de rôle et toujours en psalmodiant quelque chose, a accomplie le rite, jusqu'à ce que la jeune personne se retrouve affublée de deux énormes bracelets de fils qu'il faudra conserver au minimum durant trois jours pour être certain de profiter de leurs "effets". Puis "prières" des anciens, devant la nourriture et la fille, longs monologues semi chantés auxquels personne ne prête attention, les conversations et toutes les activités se poursuivant durant ce laps de temps. Cinquante à soixante hommes sont réunis dans la maison, quatre gros foyers de cuisson sont allumés, de nombreuses pipes à eau aussi, le lieu est enfumé, c'est insoutenable, j'en ai des larmes.
Et les étonnantes conversations fusent. Les Posang semblent s'affronter, voire s'engueuler lorsque, très animés, ils parlent entre eux leur dialecte propre, aux surprenantes sonorités. De longs monologues, des expressions faciales furieuses, outrées, indignées. Un homme prend la parole, durant cinq, six minutes d'affilées, puis plus personne ne semble l'écouter ; un autre commence à son tour, puis un autre, les premiers ne sont plus écoutés mais ils continuent, pour eux-mêmes. De véritables joutes verbales. On donnerait cher pour comprendre ce qu'il se dit. C'est pourtant certain, la plupart d'entre eux n'ont pas quitté les parages proches du village depuis plusieurs jours, il n'y a donc pas d'informations extérieures récentes à relater. Alors que disent-ils ? Imaginons qu'ils parlent de répartition de terres cultivables, de précision d'alliances familiales, de ce que l'homme qui est allé au bourg dans la vallée la semaine dernière y a vu et entendu. Et puis soudain, d'un coup net, tout le monde se tait, la plupart se tournent vers moi. Un d'entre eux m'interpelle, un seul mot, je ne comprends pas, il fait alors le geste du livre ouvert. Compris, passeport, ils veulent le voir. Et j'en suis donc sûr, cela faisait pas loin d'une heure que la conversation tournait autour de la raison de ma présence ici. Méfiance, incompréhension, paranoïa. C'est étonnant, c'est la toute première fois, depuis maintenant plusieurs mois cumulés à les côtoyer, que des montagnards me réclament mon passeport. Mais c'est vrai que déjà en arrivant, dans l'après-midi, je ne l'avais pas trop bien senti l'endroit. Les hommes parlaient trop d'argent, les femmes un peu aussi, surtout depuis que j'avais rémunéré l'une d'elles pour me rapiécer mon short déchiré, par les vaches qui l'avaient mâchées durant l'autre nuit à Ban Shika (il séchait sur une tringle de bambou et je soupçonne les poules de l'avoir fait tomber avant que les vaches ne s'en occupent). Bref, même plus tard, dans la soirée, les hommes m'avaient encore titillés avec des histoires d'argent.
Dans mon sac il y a 500 euros, 60 dollars et 1,5 millions de kips, ces trois devises en liquide, une carte bancaire, un passeport, des billets d'avion valides. Une fortune démesurée, soigneusement cachée. Le passeport, je sais l'extirper de mon sac en un tour de main, sans même que cinquante spectateurs présents ne devinent de quelle poche il provient. Le reste, ils ne le verront jamais, sous aucun prétexte. Lorsque je manipule mon sac j'emploie des gestes fermes et ne laisse entrevoir que très peu de choses à l'intérieur. De plus je n'utilise que peu d'objets. Cela lui confère (au sac) une espèce "d'aura" protectrice, tenant à distance respectueuse les fureteurs potentiels. Ainsi, je peux l'abandonner une journée entière dans une maison, non scellé et avec tout son contenu, puis m'éloigner dans la montagne, personne n'y touchera, je le sais, car ma famille d'accueil s'en sentira alors responsable.
Bon bref, le coup de passeport il m'a quand même glacé, surtout qu'à partir de cet instant je n'ai pas pu m'empêcher d'imaginer tout ce qu'il pouvait auparavant s'être dit sur mon compte. Ce matin au réveil ils m'ont carrément demandé de l'argent. Je leur ai donné 20 000 kips (2 dollars), c'est à dire comme d'habitude car normalement je donne 30 à 40 000 kips pour une nuitée et les deux repas consommés, puis je suis parti, sans manger, pour bien signifier mon mécontentement.

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Ban Likna, jour 11, la diversité ethnique
Au programme aujourd'hui, dernier tronçon de la piste empruntée il y a six jours et qui doit aboutir à la rivière Nam Ou. Je commence à marcher seul puis accompagne trois hommes rencontrés plus loin. On quitte la piste pour les sentiers, un raccourci qui descend pendant longtemps, mais qui nous fait rejoindre la rivière Nam Ou bien plus en aval que prévu. On attend alors un bateau, étroite pirogue à moteur dans laquelle seulement deux passagers tiennent côte à côte. Magnifique rivière Nam Ou, turbulente, sauvage et qui sillonne entre les collines vertes, les forêts.
Ce matin, avant de rencontrer les trois hommes, j'ai traversé un village Khamu, un autre groupe ethnique présent dans la région dont on parlera peut-être une autre fois. Mais ainsi s'achève la première balade, débutée il y a sept jours, et le bilan est sidérant : sur cette distance de soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres parcourus (sans compter la boucle hors piste de deux jours effectuée entre Ban Khouansi et Ban Shika), sur les hauteurs de Ban Likna, cohabitent donc au moins cinq groupes ethniques différents. Costumes différents, dialectes différents, rites différents. Et je reste convaincu qu'aucun rapport social, quel qu'il soit, ne lie ces populations variées ; tout juste parfois quelques échanges de graines, peut-être. De l'autre côté, il reste une grande région, là aussi probablement soixante-dix ou quatre-vingt kilomètres à vol d'oiseau, avant d'atteindre le Vietnam. Probablement pas la moindre piste puisqu'il n'y a par ici aucun pont sur la rivière Nam Ou qui isole ce coin. Je meure d'envie de m'y enfoncer, pendant quatre jours, une semaine ? mais pour l'instant d'ici, de Ban Likna, je ne parviens même pas à localiser le moindre départ de sentier. Les habitants du village ne semblent pas pouvoir m'aider car, comme souvent, ils ont à peine conscience de l'existence des montagnards qui, pour la plupart; ne descendent rarement, voire jamais, dans ce petit bourg d'une quarantaine de maisons de bois et de bambou pour la plupart ; quelques autres ainsi que "l'hôpital" étant de ciment. Ici, il n'y a même pas une échoppe qui pourra m'accueillir en soirée. J'ai loué une pièce dans l'unique pension, 1 euros non négociés.
J'ai bien essayé dès aujourd'hui de repartir dans la montagne mais les directions sont encore trop incertaines et puis, après tout, une nuit seul après les six ou sept précédentes passées "en familles" fera du bien.
Il semble quand même que globalement à l'est il y ait au début un village Khamu puis, plus loin, un village Hmong. À l'ouest, en franchissant d'abord à nouveau la rivière, un chemin repart apparemment vers plein de villages Akha, mais j'ignore quels clans. J'irais bien voir mais dans ce coin je risque encore de croiser des Posang vénaux ! Et puis, troisième solution, en amont, à Ban Maï, à trois heures de pirogue, dans un ou deux jours, a lieu le petit marché repéré et noté il y a deux ans. Je m'étais dis qu'avec le petit monde présent il y aurait au moins un départ de pirogue pour remonter encore plus loin vers l'amont, jusqu'au village de Ban Konot tout là-haut, proclamé mythique depuis qu'aperçu sur une carte, au bord de l'immense réserve naturelle de Phy Den Diu. Mais aujourd'hui le batelier m'a donné deux mauvaises raisons d'espérer : personne ne partira pour Ban Konot, même en cas de marché et le niveau des eaux peut, par endroit, être trop bas en cette saison et gêner le passage de la pirogue (et pourtant la saison des pluies se termine juste). Affréter seul la pirogue pour tenter malgré tout le parcours ? huit millions de kips, 80 dollars. Que d'hésitations ! Et puis, ça grèverait quand même mon pactole de quasiment la moitié, et il n'y a plus de change possible dans la région.
M'enfin d'ici, que ce soit un départ vers l'est, l'ouest ou le nord, ce sera la montagne, la forêt, les villages isolés. Décision demain matin.

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Ban Silé, jour 12, le chamanisme Hmong
Une vague direction m'a été indiquée, vers l'est. Il faut d'abord, pendant quelques dizaines de minutes, remonter un petit torrent, affluent de la rivière Ou. En bas, où ont été aménagées de minuscules rizières en terrasses, un homme m'indique que je dois commencer par filer tout droit en direction du sommet, à travers les cultures. Là-bas je croiserai un sentier et il faudra alors partir vers la droite puis marcher durant quatre heures. Plus haut c'est le sorgho qui est cultivé (enfin je crois), sur des pentes inclinées jusqu'à cinquante pour cent, peut-être même plus. La seule plante qui, grâce à sa robustesse, permette de s'y agripper durant l'escalade du champ et de ne pas tomber. Là, des femmes m'affirment qu'une fois la crête atteinte, il faudra partir vers la gauche. Les femmes, c'est sûr, n'y sont jamais allées ; l'homme oui, chasser. Alors en avant, une heure de montée jusqu'à la crête, sur un sentier qui file tout droit à travers pente, sans jamais effectuer aucun lacet. Seulement deux types de croisés dans la journée, ils descendaient en vallée vendre une espèce de gros chat sauvage chassé vraisemblablement la nuit précédente.
Les montagnards ne mangent que très rarement de la viande, ce sera pour une fête, un événement familial, etc. Un porc, beaucoup plus rarement un buffle, sera alors sacrifié. Ce qu'ils chassent ? Disons pour simplifier que tout ce qui est plus gros que l'écureuil est vendu : chats sauvages, pangolins, sortes de petites chèvres mais de la famille, je crois, des antilopes, etc. Le reste (oiseaux, rongeurs des forêts, etc.) est consommé.
Souvent, loin des villages, sur les bords des chemins, subsistent un reste de petit foyer éteint et quelques plumes d'un oiseau ; ce sont des hommes qui sont venus travailler en forêt, pour défricher de nouvelles parcelles cultivables ou pour abattre puis équarrir à la machette un tronc d'arbre qui deviendra un des pilotis d'une nouvelle maison du village (comment transporter ces lourds madriers sur les sentiers escarpés ?). Si, près du dit foyer, il subsiste un petit abri fait de quatre ou cinq perches de bambou et de quelques feuilles de bananier, alors ce sont des chasseurs qui y ont passés la nuit ; je sais qu'ils s'aventurent parfois en forêt, à deux, trois ou quatre hommes, et pendant autant de jours. Un jour, dans une bambouseraie qu'une famille défrichait, je les ai surpris en train de se faire griller une brochette de souris. C'étaient les Khoui, dans la province de Luang Nam Tha.
Bref, tout ça pour dire que les populations montagnardes ne disposent que de très peu de protéines. Les œufs, ils ne les consomment jamais, il doit exister une règle ou un tabou à ce sujet, ils doivent avoir comme une valeur symbolique. Un œuf, c'est un futur poulet et c'est tout. Alors ils mangent végétal, presqu'exclusivement. Des herbes, de la citrouille, des feuilles d'arbre crues ou en soupe, des pousses de bambou, de petites aubergines, parfois un tubercule tel le tapioca/manioc, des arachides, du piment. Généralement, mais je sais que c'est souvent uniquement dû à ma présence, il y a deux ou trois plats en plus du riz. Quand, toujours pour honorer ma présence, on tue un poulet, alors c'est certain, il s'agit d'un jour pas tout à fait comme les autres. C'est arrivé l'autre jour chez les Moutchi. Le vieux, au milieu du repas, il a récité un truc en scrutant les tendons des deux pattes bouillies du poulet. Puis il me les a tendu, mais j'ai réussi à refuser. Des pattes de poulet, grillées ou bouillies, on en trouve assez souvent dans le Laos des plaines ; ca se grignote jusqu'aux griffes, il ne doit subsister que les phalanges.
Cinq heures de marche, arrêts non pris en compte, énorme dénivelé. Puis, au détour d'un versant, le village. Celui-là c'est sûr, peu l'ont vu. Que du bois, du bambou et de la chaume. Les jours derniers encore, même dans les villages les plus isolés visités, il y avait quelques tôles ondulées mais ici pas une seule.
C'est un village Hmong mais, fait étrange, les femmes portent une coiffe que je n'avais encore aperçu que chez les Tai Dam. Les Hmong Noirs, peut-être.
C'est gratifiant et un réel enchantement de pouvoir atteindre ces lieux isolés mais, en contrepartie, le contact avec les villageois est vraiment beaucoup plus délicat qu'ailleurs. J'effraye réellement les femmes et les enfants, du moins au début pour les femmes, la majeure partie des enfants restant craintifs tout au long de mon séjour.
J'ai choisi la maison la plus vaste, longue bâtisse posée directement sur la terre comme il est de coutume chez tous les groupes Hmong. Il n'y a plus beaucoup de plastique ici, quelques jerricans et encore, peu. La maisonnée abrite sept ou huit adultes, deux adolescentes et quatre enfants.
L'ancien est le chaman. Ce soir il a officié une cérémonie que je n'avais jusqu'alors aperçu qu'une seule fois, il y a six ans, dans la province de Xieng Khouang, chez une famille Hmong avec laquelle j'avais un excellent contact. Dans sa parure noire, vêtements ultra amples portés par les hommes Hmong, il est assis sur un petit banc, face à son autel ou sont disposés de l'encens (fabriqué sur place), quelques petits bols d'offrandes, du papier de bambou rituel à brûler et fabriqué par les femmes, deux pattes de poulet, du riz, des cornes d'antilopes, divers autres objets non identifiés et, collées au mur avec du sang, des plumes. Une cagoule noire sur la tête lui obstruant totalement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant la même allure, les pieds frappant le sol au même rythme, il psalmodie quelque chose d'indistinct, sa voix étant partiellement couverte par le son du gong, frappé à la même cadence par le jeune de la maison qui s'est placé derrière lui. Chronomètre en main, cela a duré deux heure vingt. Le rythme n'a absolument jamais faibli, c'est du sport ! Plus tard le jeune a placé un porcelet égorgé derrière le chaman, par terre, sur un van a riz, large plateau circulaire réalisé en bambou tressé. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eue lieue hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain.
Hier, à Ban Likna, tous m'ont dit qu'il n'y avait qu'un seul village dans cette direction mais déjà ici on m'en annonce deux autres plus loin, à deux heures puis à quatre heures. Il semble même qu'il soit possible de se rendre jusqu'au Vietnam, hors poste frontière, c'est sûr. Déjà aujourd'hui c'était bon signe, le sentier emprunté filait plein est, conformément à mes attentes. Je crains seulement de devoir plus tard revenir sur mes pas et ne pas pouvoir effectuer une boucle.
Question conversation, le dialecte Hmong change radicalement de celui des Posang. Beaucoup de sons en "ch", "sch". Et puis eux ne parlent pas trop, sans hurler et presque toujours avec une sourire figé, c'est tellement plus agréable ainsi.

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Ban Xiang, jour 13, la maison Hmong
Poursuite du chemin vers. C'est plus facile qu'hier, surtout avec la montée vers la crête. Désormais on la longe cette crête, plusieurs dizaines de mètres plus bas en replongeant régulièrement dans de petites combes où coule parfois une source. La forêt alterne avec les quelques cultures sur brûlis, des surfaces cultivables parfois très inclinées et gagnées, au prix de rudes efforts manuels, sur la forêt. Le riz bien sûr, des épis particulièrement hauts car cette année les pluies de mousson ont dues être abondantes, du manioc, du maïs, de nombreuses autres plantes que je ne connais pas, tout cela agencé aléatoirement, du moins semble-t-il. Et puis, dans un renfoncement, là où l'eau de pluie doit s'écouler en abondance, quelques dizaines d'arbustes, volumineux et hauts de deux à deux mètres cinquante. Aucun doute quand à l'odeur des bourgeons écrasés entre les doigts : ce sont des plants de cannabis. Un type que je croise, très logiquement éberlué, et que j'essaye d'interroger à ce sujet, me fait comprendre que les villageois ne le fument ni ne le mangent et me désigne finalement les plants comme de la mauvaise herbe. Je sais que traditionnellement certains groupes, Akha notamment, en consomment en cuisine. On en propose aussi aux touristes dans le pays, mais très loin d'ici, dans les hauts lieux de "pèlerinage" du Laos que sont Luang Prabang, Vang Vieng, Si Phan Don au sud, etc., mais je n'en avais jamais aperçu sur pied.
Ce matin, chez les Hmong de Ban Silé, à 5h30 tout le monde était levé. Départ trois heures plus tard. Passage par Ban Xiang, deuxième village Hmong, situé à deux heures de marche. Ici on m'explique que le chemin va prochainement se dédoubler, celui de gauche menant vers d'autres villages Hmong, celui de droite vers des villages des ethnies Khamu, Akha et Taï Dam. Va alors falloir faire un choix crucial. En tout cas depuis hier, depuis avoir quitté Ban Likna, j'ai de la chance car le sentier ne s'est dédoublé que peu de fois et j'ai toujours pu discerner assez facilement le principal, les autres menant probablement uniquement aux cultures situées dans le fond de la vallée ou au contraire plus en hauteur, ou encore sur d'autres versants.
Ici, à Ban Xiang, quatre femmes sont réunies dans la maison dans laquelle je fais une pause. L'une d'elles est en train de peser environ cent cinquante grammes d'opium, à l'aide de la traditionnelle petite balance taillée dans une corne. Je ne parviens pas à me faire indiquer le prix du kilo qui, je le sais, varie en fonction des régions et surtout de la période de l'année, le gros des récoltes ayant lieu en mars. Hier à Ban Silé, des anciens fumaient, sur la même large paillasse où j'ai dormi. À mon arrivée, l'un d'eux arrivait juste de la maison voisine, portant sur une petite assiette d'acier émaillé tout son petit matériel : pipe, lampe à huile, aiguille, spatule, petit bol et pilon, tous noirs de résidus opiacés cuits et recuits cent fois, carbonisés. Morphologie desséchée, teint blafard ou verdâtre, cheveux en bataille, vêtements en charpie. Les jours précédents l'opium était bien sûr aussi présent mais les fumeurs, comme assez souvent, s'étaient faits plus discrets vis à vis de ma présence.
Il n'est que 11h00, la famille qui me reçoit tue une poule en l'honneur de ma visite. Ça en est gênant car, chacune ne possédant pas plus d'une dizaine de ces volatiles, je sais que le sacrifice de l'un d'eux est un acte relativement exceptionnel. Pour une nuit passée avec une famille, avec deux repas consommés, je lui donne, le matin en la quittant, de 30 à 40 000 kips (3 à 4 dollars, soit un peu moins d'euros), une somme sans aucun doute large en comparaison du niveau de vie des populations de la région. Je sais aussi que je pourrais ne rien donner, cela ne choquerait personne, sauf peut-être chez les groupes Akha … et les villageois Posang.
La maison Hmong est du style "Astérix". Posée directement sur terre, les planches composant les murs, débitées à la main, sont disposées verticalement et assemblées entre elles de manière très disjointes. Le toit est fait d'herbes sèches et ne possède pas de pignon droit, les extrémités étant arrondies, formant un espace abrité à l'extérieur, l'endroit privilégié des femmes qui y passent des heures à broder différentes pièces de leurs costumes. À l'intérieur, comme dans toutes les maisons des montagnards, tout est noirci par les fumées des foyers, la suie se déposant partout, car il n'y a jamais d'évacuation spécifiquement prévue. Apparemment, c'est un bric-à-brac infernal et d'où pend partout, en hauteur, de vieilles toiles d'araignées. Mais l'on devine néanmoins que chaque chose a sa place définie et que les espaces sont parfaitement organisés, celui pour travailler, se reposer, stocker, cuisiner, prier. Les paillasses, toujours surélevées puisque les maisons reposent directement sur la terre, se trouvent dans de grands "placards" cloisonnés, sauf parfois celle de l'invité, simplement disposée dans un coin de la pièce unique. Dans les maisons Hmong, mais aussi dans la plupart de celles des autres groupes ethniques, au dessus du foyer principal est suspendue une petite plate-forme sommaire réalisée en bambou et qui sert à fumer différentes choses qui y sont déposées. Difficile de desceller ce qu'il s'y trouve, tout se confondant dans la suie ; des herbes, quelques épis de maïs, des petits rongeurs, serpents et batraciens, les fines tiges de bambou qui servent à allumer les pipes à eau, etc. Sur les murs, presque toujours un, voire deux ou trois sommets de crânes d'animaux à corne (antilopes et cervidés) dont ces dernières servent à suspendre différents ustensiles et sacs. En mezzanine, que l'on atteint à l'aide d'un poteau unique et amovible taillé d'encoches à grimper, des tapis de bambou tressé servant à battre le riz lors des moissons, des nasses à pêcher si une rivière se situe à proximité, des pièges à rongeurs, des sacs de graines, des épis de maïs, des woks en fonte, de vieilles arbalètes, des chiffons mangés par les rats, des hottes et des paniers fermés dans lesquels sont probablement stockés mille trésors, etc.
Départ de Ban Xiang, le père m'accompagne durant dix minutes, jusqu'à normalement la seule bifurcation mais une heure trente plus tard, un torrent. Avec les bifurcations de chemins, les torrents sont mes cauchemars parce que, lorsqu'on les atteint, il faut généralement commencer par les descendre (ou les remonter) dans leurs cours et il peut ensuite devenir très difficile de desceller à nouveau d'où, de la berge, repart le sentier. Alors trop de doutes, et je calcule que si je perd une seule heure, cela me fera arriver au village annoncé après la tombée de la nuit et ça, arriver dans un nouveau village après la tombée de la nuit, il en est impérativement hors de question. Alors demi-tour.
À l'aller, sur une portion du chemin, ça a été terrible, des sangsues, plein. Le sentier ne doit pas être très fréquenté parce que certains buissons l'envahissant, il faut quasiment les rouvrir. Les sangsues, à l'ombre, sur les passages humides, se tiennent à l'affût, sur le sol, élancées verticalement ou perchées en suspension sur une herbe. L'une s'est agrippée au pied, on se baisse, on l'arrache, mais déjà quatre ou cinq autres sont arrivées. Il n'y a rien à faire, et il ne faut surtout pas stationner sur place, même pas durant quelques secondes. Même en accélérant le pas, voire en trottant, certaines parviennent à s'accrocher à la peau, à l'embrasser. Alors courir quand même, sans s'en préoccuper, jusqu'à la prochaine zone sèche, si possible située au soleil, pour une inspection générale des pieds, sandales ôtées. Jusqu'à vingt bêtes par pied. Au début je les arrachais à l'ongle mais maintenant je les racle avec ma boussole.
Ce midi, ici à Ban Xiang, ils avaient tués une poule pour le repas ; ce soir il y a deux petits oiseaux, avec des longs becs. Ils ont aussi capturés trois ou quatre chauve-souris mais elles n'ont pas été cuisinées, ce sera peut-être pour demain matin.
Ici, c'est la première fois que je vois des montagnards utiliser des bœufs (à bosse) pour porter des charges, mais ils ne doivent les employer qu'entre les champs et le village car il n'y a aucun doute, les bêtes ne passeraient pas dans le très raide chemin qui mène à la vallée, sans compter que les rares fois ou les villageois y descendent avec quelques produits, un sac ou une hotte suffit pour les contenir.

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Ban Sakhan, jour 14, la consommation d'insectes
Presque tous les groupes du coin utilisent des ruches, fûts de bois évidés puis refermés aux extrémités, accolés directement aux parois arrières des maisons ou des greniers à riz, pour élever des frelons dont ils consomment les larves et les chrysalides, crues ou très brièvement grillées. Je n'avais encore