
Fabricia
Alpes Maritimes, France
Photo/image personnelle du membre Fabricia.
Description de la photo/image: Amber Fort, Rajasthan, octobre 1994 : une belle indienne offre aux visiteurs un gobelet d'eau puisée dans sa cruche.
4 octobre 2004 à 9:42
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ANGKOR - Cambodge (Octobre 2000) Dans l'avion Vietnam-Airlines, destination Siem Reap (Cambodge), nous ne sommes que des étrangers ou presque, la destination est célébrissime : Angkor et ses temples mythiques, dont la seule évocation fait rêver à des splendeurs. Le pilote a dû faire ses premières armes dans les commandos... Il pose son avion dans un rugissement de réacteurs emballés et il nous semble que la piste de Siem Reap ne sera jamais assez longue pour s'arrêter avant les grillages... Il me revient, à cet instant, une réflexion entendue avant notre départ de France. Un de nos amis, commandant de bord et instructeur à Air-France, a évoqué les risques à craindre sur les vols Vietnam-Airlines : "Ils cassent assez souvent le matériel... un peu comme des kamikases !" A Dieu vat... On vient d'atterrir en pleine campagne. Un taxi nous embarque vers le centre de l'agglomération où nous n'avons que l'embarras du choix... Guest-houses, hôtels de toutes catégories, attendent de rares clients. "Freedom hôtel" : un joli nom plein de promesses... La directrice de l'établissement est une rescapée des atrocités khmers rouges qui ont martyrisé et massacré des milliers de cambodgiens entre 1975 et 1978. Elle n'a dû sa survie qu'en masquant son érudition : ces monstres éliminaient systématiquement tous ceux qui étaient instruits... Faisant semblant de ne savoir ni lire ni écrire, elle a pu se fondre dans la masse des prisonniers. Au prix de privations inouies, un travail harassant dans les rizières, maigre nourriture (elle attrapait grenouilles, lézards, insectes divers qu'elle dissimulait dans son sarong, et qu'elle mangeait en cachette, le soir, couchée sur sa paillasse). Terreur, supplices, jamais elle n'oubliera ces "trois ans-huit mois-vingt quatre jours" d'horreurs. D'où le beau nom de "Freedom" de son hôtel tout neuf... Dans les rues, de très nombreux mutilés, bras ou jambe manquants, résultat de milliers de mines anti-personnel qui pullulent encore partout au Cambodge. Nous avons la gorge serrée devant ces misérables clopinant, appuyés sur des béquilles de fortune, mendiant quelques riels pour survivre. Un organisme caritatif, "Handicap international", se dévoue dans toute l'Asie du sud-est pour secourir et équiper les malheureux estropiés. Mais il reste encore des territoires immenses truffés de ces saloperies, larguées sur le pays durant plus de trente ans. Il règne une chaleur et une pesante humidité sous un ciel souvent brumeux. D'énormes ravines ont déformé les routes, creusé d'énormes trous remplis d'eau stagnante, qu'il faut contourner sans cesse pour ne pas s'embourber. Des équipes de cantonniers s'affairent à combler les ornières avec des tonnes de graviers, au milieu d'une circulation infernale. Il est exclus, ici aussi, de s'aventurer au volant d'une voiture : seul un chauffeur local navigue avec aisance dans ces tourbillons incessants. Voici notre guide (inévitable) qui va nous accompagner jusqu'à Angkor : un personnage d'une minceur extrême, âge indéterminé, francophone, visage peu amène, regard perçant et indéchiffrable... Il me fait une impression un peu désagréable, comme un frisson à l'idée qu'il a peut-être été un de ces khmers rouges reconvertis dans la vie civile, comme tant d'autres sinistres personnages, qui ont réussi à se fondre dans le nouveau Cambodge... L'entrée sur les sites des temples d'Angkor implique un passage obligé par le sas des contrôleurs : il faut se plier à la séance-photo d'identité qui va être apposée sur un badge autorisant trois jours de visites, moyennant une coquette somme à payer en dollars, exclusivement. Sous la houlette impérieuse de notre mentor, nous pénétrons enfin dans les mystérieux sanctuaires. Une clairière a été dégagée dans la jungle foisonnante, où divers véhicules peuvent stationner. Certains d'entre eux, les plus insolites, sont de pacifiques pachydermes abrités sous les arbres en compagnie de leur cornac, attendant de possibles amateurs de balades en forêt. Cette Atlantide orientale me fait irrésistiblement penser, une fois encore, au cher Pierre Loti, qui a décrit "cette basilique fantôme, immense et imprécise, ensevelie sous la forêt tropicale"... Autant dire immédiatement que j'ai ressenti la plus belle émotion de mes voyages en Asie en pénétrant sous ces voûtes de végétation légendaires... Une allée majestueuse bordée, de part et d'autre, d'une procession de dieux sculptés dans une roche gris sombre, soutenant un interminable serpent, mène au fronton du Bayon, nom qui signifie "montagne magique", monumentale architecture aux 200 visages de pierre. Regard perdu sur l'infini, sourire énigmatique. Depuis dix siècles, ces divinités président aux destins humains. Mon appareil photo en main, lourdement chargée d'une sacoche contenant pellicules et objectifs à zoom variable, je suis fascinée par les beautés qui m'entourent. Je largue mon compagnon, aux prises avec le guide intarissable qui le noie sous un flot de commentaires rasants et superflus, mais qu'il n'ose interrompre pour ne pas l'offenser. Fou-rire difficile à dissimuler lorsque je reviens vers les deux hommes, et que le guide veut répéter à mon intention le discours indigeste que B. vient de subir... "Non, non, continuez, je vous prie, je lui raconterai tout cela plus tard" s'exclame mon mari, épuisé par l'infatigable bavard. Tant pis pour ma fierté, je préfère passer pour une ignare à ses yeux plutôt que d'écouter ses explications insipides. Je retourne à ma passion, photographiant toutes ces merveilles exhumées de leur gangue végétale. Dans un inextricable fouillis de lianes et de blocs sculptés, les vestiges sont enlacés par les énormes racines des fromagers, ces arbres immenses hauts de plusieurs dizaines de mètres, dont on ne sait plus qui soutient l'autre. Les explorateurs ont renoncé à séparer l'ensemble, ce qui aurait pour résultat l'irrémédiable destruction de ces gigantesques accumulations, unies "à la vie-à la mort" ! Des heures durant, nous suivons notre berger qui nous guide à travers les sentiers boueux, dont il ne faut s'écarter sous aucun prétexte : gare aux mines tueuses, aux serpents venimeux et aux scorpions sournois... Toutes ces sortes de choses plaisantes qui guettent les imprudents hors des sentiers battus. Dans cet incroyable décor de contes psychédéliques, le monde s'est arrêté, figé comme sous l'effet d'un mystérieux sortilège. Nulle part ailleurs, je n'ai ressenti une telle magie. Devant la célèbre perspective du temple d'Angkor-Vat, dont les reflets miroitent dans les eaux du lac, des enfants jouent et barbotent. Un gamin propose une promenade sur son superbe cheval caparaçonné comme une enluminure. Des bonzes en robe safran et violette se poursuivent en chahutant. Images d'une gaieté surprenante. Epuisés par tant de beautés, nous retrouvons notre chambre-sauna et la douce Mrs. Freedom qui nous sert une simple "soupe de nouilles" aux parfums délicats. Dès le lever du soleil, "Petit circuit" annonce notre guide, la mine toujours aussi renfrognée d'avoir à piloter des clients aussi rebelles. La chaleur est intense, démultipliée par l'humidité à son maximum, qui nous transforme rapidement en éponges dégoulinantes. Il faut que le spectacle soit vraiment grandiose pour oublier l'inconfort physique. Une halte devant une mare d'eau, quelques enfants pêchent de minuscules poissons piégés dans les mailles d'un large filet qu'ils déploient sur la vase. Comme tous les enfants du monde, ils s'amusent et font les clowns, tout en continuant leur besogne. Des petites baraques vendent les traditionnels "krama", ces carrés de tissus dont se coiffent les travailleurs de la région. Près du marché de Siem Reap, un français a ouvert un restaurant fameux, depuis quelques années : c'était à l'origine le premier et le seul restaurant de la ville, qu'il a nommé "The Only One"... Une petite salle meublée de rotin, des photos sépia décorent les murs, jolies lanternes de fer forgé, des ventilateurs brassent vigoureusement la moiteur ambiante : une délicieuse atmosphère rétro vraiment agréable après les déambulations dans la nature échevelée... Le patron, Yves, architecte,s'est reconverti dans la restauration par amour d'une jolie vietnamienne qu'il a épousée et dont il a une mignonne petite fille. Il est très loquace. On le sent passionné par l'Asie, qu'il connaît parfaitement puisqu'il a participé à une mission de reconstruction au Cambodge, en 1993. L'histoire politique et économique de ce pays, ainsi que les rebondissements multiples de Norodom Sihanouk n'ont aucun secret pour lui. Nous l'écoutons raconter ses expériences avec beaucoup d'intérêt, car il sait faire partager son enthousiasme et sa tendresse pour son nouveau pays avec énormément d'authenticité. Même passion pour la cuisine qu'il affiche au menu : peu de plats, mais cuisinés traditionnellement avec d'excellents produits par un chef cambodgien. Un mémorable souvenir de cet "Only One" dont je ne sais s'il existe encore, quatre ans après notre visite... Dans les rues, toujours le même magma de véhicules enchevêtrés où se faufile notre voiture, qui slalome entre les énormes trous remplis d'eau et les obstacles des deux roues et des charrettes encombrant tout l'espace. Absence totale d'un semblant de code de conduite, et pourtant, comme par miracle, nous n'assistons à aucune collision. Sur le fronton d'une immense bâtisse, à l'angle du carrefour central, une fresque voyante attire l'oeil : peints de couleurs agressives, ce sont les portraits de Sihanouk et de son épouse, qui sourient de toutes leurs dents à leurs humbles sujets, dans l'indifférence générale... Nous avions l'intention de visiter un atelier de tissage de "batiks" (tissus de soie incrustés de motifs moirés), mais c'est fermé le dimanche... Autre spécialité du cru, les crocodiles dont on fait l'élevage dans une ferme ouverte aux visiteurs. Dans leurs marigots puants, toute la gamme des sauriens patauge, la gueule ouverte et l'oeil mi-clos, en observant leurs admirateurs, prudemment juchés sur des passerelles dominant les bassins. Hallucinant spectacle que ces centaines de monstres, élevés non seulement pour leur peau d'une valeur considérable, mais dont les locaux consomment la chair, délicieuse, paraît-il. Un tour dans le marché couvert, épreuve pour les étrangers, proies désirables harcelées par tous les vendeurs. Quelques bricoles attirent notre porte-monnaie, petits achats-souvenirs. Une visite à la "Maison de la Paix" : sous des paillottes, quelques artisans initient les jeunes aux multiples techniques du travail du cuir, pour confectionner des objets utiles ou décoratifs. Le profit des ventes est destiné à l'entraide des défavorisés, sponsorisés par des catholiques dévoués. Sur la grand'route qui mène vers Angkor, pompeusement baptisée avenue du Général de Gaulle, des échoppes de potiers, dont les façades garnies de céramiques multicolores se reflètent dans les flaques d'eau. Un grand complexe hôtelier tout blanc nous invite à pénétrer dans ce temple du bon goût et du savoir-faire bien de chez nous... A peine inaugurée, cette luxueuse résidence est un chef d'oeuvre de confort et de beauté. Nous ne résistons pas à l'invite du salon et un véritable café expresso au parfum exquis, vautrés dans de profonds fauteuils, revigorés par la fraîcheur climatisée de ce paradis. Le manager français vient nous saluer amicalement et nous propose une visite guidée de son bel hôtel tout neuf. Deux jeunes garçons, dont l'un parle bien notre langue, sa mère est française, nous pilotent à travers salons, vastes salles de réception, chambres et suites et, clou du lieu, un spa disposant des plus récentes innovations. Cet espace est destiné aux activités sportives, sous la houlette de moniteurs et masseurs spécialisés. Réservé, comme il se doit, à une clientèle richissime. Le vaste parc est aménagé de massifs débordant de fleurs tropicales, arrosés par une armée d'employés. Une piscine hollywoodienne de dimensions olympiques est incrustée sous une voûte de palmiers frissonnants. Il ne manque plus que l'arrivée espérée de la manne : des clients fortunés à la recherche du luxe et de solitude dans cet ilôt privilégié... Ce soir, de retour au Freedom, un frugal dîner équilibre le budget repas fortement ébranlé par la folie du déjeuner dans le palace... De l'espace informatique, de plus en plus fréquent dans tous les hôtels cambodgiens, nous envoyons un mail à notre petite famille restée en France. Demain, nous retournerons à Saïgon, pour continuer notre périple à travers le Vietnam... ------- Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
(Ce message a été modifié par Fabricia le 27 février 2006 à 7:44.)
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