
yangguizi
Shanghai, Chine
Photo/image personnelle du membre yangguizi.
Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)
25 mai 2007 à 23:47
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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan
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34. La famille du pêcheur Pour bien comprendre l'histoire d'Alik et de sa famille, un petit cours de géographie s'impose, que je vais m'efforcer de rendre le moins fastidieux possible. Il existait il n'y a pas si longtemps au coeur de l'Asie Centrale une vaste étendue d'eau, le quatrième lac du monde par sa superficie, bien connu dans le Monde entier sous le nom de Mer d'Aral. La Mer d'Aral, on ne peut pas la rater quand on regarde une carte du monde. Improbable étendue d'eau au milieu du désert, sa situation surprenante ne pouvait qu'exciter l'imagination. Pourquoi en parler au passé? Parce que la mer d'Aral est mourante, triplement mourante. Certes, elle n'a perdu en quarante ans "que" la moitié de sa superficie, et il lui reste encore de l'eau, mais le processus d'assèchement semble inexorable et les plus optimistes des experts semblent avoir perdu espoir de la voir reconquérir son lit d'origine. Mourante aussi car presque toutes les espèces de poissons qui l'habitaient, nourrissant une large population dans la région, se sont éteintes, à l'exception de deux particulièrement résistantes. Mourante enfin car la vie humaine et animale qui entourait cette étendue d'eau salée a payé un très lourd tribut à cette catastrophe écologique. La plupart des espèces animales d'origine se sont éteintes ou enfui, tandis qu'une population humaine réduite au minimum survit tant bien que mal dans cette contrée devenue particulièrement inhospitalière. Que s'est-il donc passé? Dans les années 60, les planificateurs soviétiques ont décidé de faire de la République Soviétique d'Ouzbékistan un des principaux producteurs mondiaux de coton et de multiplier les surfaces cultivées dans le pays. Jusque là, tout va bien. Le problème, c'est que la culture du coton est très gourmande en eau et qu'il a bien fallu irriguer toutes ces terres. Et en Asie Centrale, l'eau se trouve surtout dans les fleuves Amou Daria et Syr Daria, les seuls à alimenter la Mer d'Aral. L'eau utilisée pour le coton n'arrive par conséquent plus jusqu'à la Mer d'Aral, et l'alimentation de cette dernière se fait donc à un rythme inférieur à son évaporation, impliquant un assèchement inexorable. Les planificateurs soviétiques l'avaient prévu, mais avaient considéré que le jeu en valait la chandelle. Il y eut bien sûr des tentatives de sauver la Mer d'Aral, notamment après l'indépendance des républiques d'Asie Centrale, mais les rivalités et le manque d'argent ont empêché tout résultat substantiel. Le Kazakhstan a fait le pari de restaurer une "Petite Mer d'Aral" alimentée par le fleuve Syr Daria - en fait un lac minuscule -, en la coupant de la "Grande Mer d'Aral" essentiellement située en Ouzbékistan, provoquant l'ire de ce dernier. La survie de la Grande Mer d'Aral en tant qu'étendue d'eau même réduite n'a aujourd'hui rien de certain. Les dégâts semblent de toute façon irréversibles puisque la Mer d'Aral a cédé 150 kilomètres au désert sur ses flancs sud et est, notamment dans la région du port de pêche de Moynak, aujourd'hui située en zone semi-aride, non loin de ce qui fut le fertile delta de l'Amou Daria. Etait-ce par voyeurisme ou par simple curiosité que je voulais voir cela? Toujours est-il que je m'en serais voulu de ne pas aller à Moynak, bien que l'on m'ait dit qu'il était absolument impossible de rejoindre le rivage actuel de la mer: absence de pistes, zones marécageuses, dangereux animaux sauvages étaient autant d'obstacles que l'on a opposé en ricanant à ma demande naïve. Soit, je me contenterais donc de Moynak et de ses cimetières de bateaux. Eloignée de Nukus de plus de 200 kilomètres, Moynak a nécessité que je loue seul un taxi à la journée, n'ayant trouvé personne pour le partager et le trajet en bus étant des plus incertains. Le lendemain de mon arrivée, je suis donc monté à bord et nous avons foncé vers le nord. Le chauffeur aurait bien voulu embarquer d'autres passagers pour se faire plus d'argent, mais il fit semblant de ne pas comprendre mon refus de payer pour tout le monde et mon souhait de diviser les coûts. Nous sommes donc partis seuls. Finalement, tandis que nous sortions des régions encore fertiles pour aborder une zone semi-désertique, j'ai accepté que nous prenions en stop trois personnes âgées se rendant d'un coin de désert à un autre coin de désert. Puis un peu plus loin, c'est un moustachu d'une cinquantaine d'années et ses deux enfants que nous avons pris à bord jusqu'à Moynak. L'un de ses fils, Alik, la vingtaine et étudiant en sciences politiques, parlait un peu anglais, ce qui allait me permettre de comprendre la raison de leur voyage. Le moustachu était né à côté de Moynak et avait quitté la ville en 1967 tandis que la mer commençait à reculer. C'était le fils du capitaine d'un chalutier que la désertification menaçait de priver de travail. Cette famille était kazakh, comme une bonne partie de la population de la région, et fit le choix de s'installer dans la région de Nukus, chez les karakalpaks, dans l'espoir de jours meilleurs qu'ils ont sans doute trouvés. Le fils du capitaine n'était jamais revenu à Moynak en l'espace de 40 ans, mais il voulait montrer à ses fils d'où ils venaient, et quelle était l'histoire de leur famille. Toute la famille s'était mise sur son 31 pour l'occasion, le vieil homme au béret noir faisant preuve d'un extraordinaire stoïcisme en ces circonstances qui devaient être exceptionnelles pour lui. Mais aucune trace d'émotion ne ressortait de son regard digne et de son sourire bienveillant. Ses deux fils en revanche, Alik et Gengis (comme le Khan mais en moins violent), étaient beaucoup plus excités à l'idée de retrouver leurs racines. C'était décidé, c'est ensemble que nous allions faire ce pélerinage. Après quelques visites de courtoisie, Gengis et son père allèrent s'installer chez des amis de la famille, tandis qu'Alik et moi rêvions de voir les bateaux et sommes partis à leur découverte. Le chauffeur nous a déposé sur ce qui était autrefois le bord de mer, à partir duquel un paysage désolé de buissons et de sable s'étendait désormais jusqu'à l'horizon. Les bateaux rouillés n'étaient pas loin et nous avons marché dans leur direction. Zigzaguant entre les buissons et les nuées d'insectes qui avaient pris possession des lieux, nous les avons enfin rejoints. L'émotion était très forte tandis qu'Alik se demandait lequel son grand-père avait eu l'honneur de faire naviguer. Barges à fond plat, petits bateaux ou navires de plus grande taille, le choix ne manquait pas. Le désert avait commencé à avaler plusieurs de ces navires, certains d'entre eux n'étant plus visibles que par des bouts de métal informes dépassant péniblement au-dessus du sol. La plupart cependant étaient encore visibles en entier, posés au milieu du désert comme si la mer n'avait jamais été là, ou n'était jamais partie. Tous rouillés et en piteux état, certains avaient été désossés et n'étaient plus que des squelettes de métal dont on se demandait comment ils pouvaient encore tenir debout. Alik voulait monter à bord, ce qui n'était pas toujours aisé car ils pouvaient être assez haut et il n'y avait aucune échelle pour y accéder, mais nous avons quand même réussi. Un peu plus loin, nous sommes tombés en admiration devant le plus gros et le plus beau de tous, un énorme chalutier dont la coque encore entière révélait une partie de la peinture blanche d'origine, bien que son nom ait été effacé. Pour Alik, c'était clair, cela ne pouvait être que le bateau de son grand père. Il se hissa à bord le premier, me tendant la main pour que je le rejoigne. Après avoir fait le tour du pont principal, devinant les fûts à poissons dans ses entrailles désormais en partie visibles, nous avons escaladé les ponts supérieurs pour en atteindre le sommet et ce qui fut sans doute le poste de pilotage du capitaine. Alik était très ému, tandis qu'il mimait d'amples mouvements sur la barre qui avait disparu depuis longtemps. Et soudain, Alik poussa un cri: - regarde là-bas, de l'eau, de l'eau! - mais oui, tu as raison! - la Mer d'Aral est revenue, la Mer d'Aral est là-bas!, dit-il les larmes aux yeux - je suis désolé, mais je ne crois pas que ce soit ça (cette étendue d'eau était trop petite et trop proche pour être la Mer d'Aral, c'était en fait le lac artificiel qui avait été reconstitué à l'entrée de Moynak) - ne dis pas ça, je le sais bien, mais mon coeur me dit que c'est la Mer d'Aral J'avais fait une belle gaffe, mais je pouvais encore la rattrapper: - oui tu as raison, j'ai mal vu, ça ressemble vraiment beaucoup à la Mer d'Aral. Il était silencieux, ne pouvant apparemment pas retenir quelques larmes, ce en quoi je l'ai rapidement imité. J'ai fini par lui crier: - capitaine, à babord toutes, cap sur le large! - ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, regarde les mouettes, elles vont nous accompagner! Et ce jour-là, la Mer d'Aral ressuscita dans le coeur de deux pèlerins égarés, tandis que pour la première fois depuis fort longtemps, quelques larmes d'eau salée mouillèrent ce majestueux chalutier. Le petit-fils du capitaine se tint un bon moment à la barre tandis que je m'évertuais à faire revivre la salle des machines et que nous avions l'impression de quitter le port. Puis ce fut le moment de faire nos adieux émus à ce cimetière de bateaux, qui finirait sans doute un jour par disparaître lui aussi, comme la mer qui en était autrefois la raison d'être. Tandis que nous nous promenions sur le fond de la mer, traversant les anciens chenaux que la population avait dû creuser en catastrophe lorsque la mer commençait à se retirer mais sans savoir qu'elle était condamnée, nous avons fait la chasse aux coquillages qui jonchaient le sol. Alik m'offrit les siens et je lui rendis la pareille, pour que nous en fassions don pour témoignage à nos copines respectives. Il devait y en avoir des millions de ces petits coquillages, comme si nous étions à marée basse, une marée basse qui durerait en fait pour l'éternité jusqu'à ce que des millions d'années plus tard ces coquillages se transforment en fossiles.
(Ce message a été modifié par yangguizi le 26 mai 2007 à 0:24.)
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