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yangguizi
Shanghai, Chine

Photo/image personnelle du membre yangguizi.

Description de la photo/image: Une vue plongeante du lac volcanique Tianchi, du sommet du Mont Paektu (frontière entre la Chine et la Corée du Nord)


17 mai 2007 à 6:58

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Portraits d'Ouzbékistan Répondre

1. Un consul pas comme les autres

S'il est un voyage dont je rêvais depuis très longtemps, et que je n'avais eu de cesse de toujours remettre à plus tard, c'était bien celui-là. Ce rêve était encore plus ancien que mon attrait pour ma Chine, et ce dernier ne lui était d'ailleurs pas tellement étranger. Ca doit en fait remonter au superbe documentaire télévisé d'Haroun Tazieff "retour à Samarcande" qui doit dater du début des années 90. En m'intéressant à Samarcade, j'ai finalement été obligé de me documenter sur l'histoire de l'Asie Centrale, et, inévitablement, d'aborder celle des Mongols. C'est plus tard en visitant la biographie de Gengis Khan et l'histoire de son empire que j'ai été forcé de m'intéresser à la Chine et d'enfin de m'imprégner de ce milieu qui est aujourd'hui le mien. Il n'était donc que justice que je fasse physiquement le trajet inverse, et que de Chine, je rejoigne les villes mythiques de la jeune République d'Ouzbékistan.

La première étape fut de demander un visa ouzbèke. J'ai tout d'abord été étonné lorsque l'Ambassade de Pékin m'a donné un numéro de téléphone portable lorsque j'ai demandé comment joindre le consulat de Shanghai. J'ai appelé ledit numéro, et suis tombé sur un homme très accueillant qui m'a clairement expliqué les pièces à produire et la marche à suivre. Il m'a également suggéré de lui passer un coup de fil avant d'aller à son bureau, car il y est seul et est parfois en déplacement. Ce fut notamment un peu plus tard lorsque je l'ai appelé quannd il était en déplacement à Pékin. Lorsqu'il eut fini de me réexpliquer la marche à suivre à distance, il se laissa aller à un "merci de venir visiter notre pays", avec une voix émue qui traduisait autre chose qu'une simple formule de politesse. Charmante entrée en matière!

Je me suis rendu la semaine suivante à son bureau, situé dans une tour de bureau voisine du Bund et toute proche du consulat russe, et qui n'est en fait pas un consulat mais l'agence d'Ouzbekistan Airways qui a cessé d'opérer à Shanghai. La décoration n'a cependant pas changé, et le grand bureau vide et joliment décoré était toujours aux couleurs de la compagnie nationale. Tandis que j'entendais le consul s'entretenir en ouzbèke au téléphone, la secrétaire m'a invité à m'asseoir dans un confortable fauteuil d'où j'ai fauché quelques brochures touristiques et une carte du pays qui trainaient sur les étagères. Une fois sa conversation terminée, un grand gaillard au faciès centre-asiatique est venu m'accueillir et m'a fait rentrer dans la salle de réunion en me proposant du thé ou du café.

Il allait m'assister lors du remplissage du formulaire en commentant chaque case malgré la simplicité des questions posées. En fait il en profitait pour faire la conversation car, manifestment, il n'était pas débordé par son activité. Nous avons discuté un bon moment. Ca faisait un an qu'il était à Shanghai et c'est lui qui a ouvert ce bureau. La conversation était donc plutôt celle entre deux expatriés qu'entre un employé consulaire et un demandeur de visa. Puis nous avons discuté un petit moment des possibilités touristiques du pays, cartes et photos à l'appui, et c'est avec plaisir que j'ai répondu à ses questions sur la France.

En début de semaine suivante, sa secrétaire m'a téléphoné pour me dire que le visa était prêt et que je pouvais passer le prendre. Je suis donc retourné à son bureau le lendemain, et cette fois c'est en langue française que Monsieur le Consul est venu m'accueillir, en s'excusant du fait que je doive attendre une dizaine de minutes supplémentaires le temps qu'il prépare le visa et qu'il le colle sur mon passeport. Des excuses??? On croit rêver! Pendant ce temps-là, des ouzbeks déambulaient dans la salle d'accueil, en me saluant d'un geste de la main portée sur le coeur, à la manière des iraniens.

Le consul m'a finalement tendu mon passeport agrémenté d'un visa bleu et vert aux couleurs du pays, et en me demandant de lui téléphoner à mon retour d'Ouzbékistan pour que je lui raconte mon voyage!

Cette entrée en matière spectaculaire - tous les demandeurs de visa de par le monde savent à quel point l'arrogance et l'impolitesse du personnel consulaire de tous les postes diplomatiques de tous les pays peut atteindre des sommets - était un prélude au formidable accueil que ses compatriotes allaient me réserver un peu plus tard.

Quelques temps plus tard, j'ai reçu mes billets d'avion, et ai ressenti une émotion certaine en voyant le dernier arriver: Samarcande et mon nom figuraient dessus.

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yangguizi
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17 mai 2007 à 7:29

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

2. Les compagnons de galère

Comme j'avais envie de faire un voyage inoubliable, j'ai décidé d'épuiser mon quota de galères au moment du départ, pour me réserver de bons moments par la suite. Je n'ai pas chômé, et me suis donc offert quelques moments de stress inoubliables les derniers jours avant le départ. Je passe sur la plus belle d'entre elles qui concernait le renouvellement de mon visa chinois qui aurait en principe dû m'empêcher de quitter le territoire chinois pendant la période des vacances. J'ai finalement réussi à la surmonter, et ai finalement arrêté mon itinéraire définitif, qui n'était certes pas le plus simple: Shanghai - Hong Kong - Pékin - Tachkent - Samarcande, le tout en envion 48 heures.

C'est à Hong Kong que les problèmes directement liés au voyage ont commencé à surgir, quand l'avion d'Air China (décidemment, cette compagnie ne m'apporte jamais rien de bon) que je devais prendre à destination de Pékin a décidé de rester immobile à son point de départ, bien que tous les passagers aient embarqué. Toutes les lumières de l'avion ont fini par s'éteindre, laissant présager un ennui technique qui, je l'espérais, ne nous retarderait pas tôt. Il était hors de question de décoller le lendemain, car tout le parcours et donc le voyage s'effondrerait comme les défenses d'une ville-oasis face aux assauts d'une cavalerie tartare. Les lumières ont quand même fini par se rallumer, mais nous n'avons pas décollé pour autant. L'hôtesse a fini par nous dire qu'une tempête à Pékin rendait incertain notre décollage et que l'équipage était en attente d'instructions. Je n'arrivais pas à avaler son histoire et je bouillais intérieurement.

A côté de moi, des dongbeiren (des chinois du Nord-est) commençaient à s'impatienter aussi. Les dongbeiren ont le sang chaud et une mauvaise réputation mais je m'entends en général bien avec eux. J'allais donc essayer de les mettre de mon côté afin d'organiser une petite cellule de crise dans l'avion et tenter d'avoir des informations plus claires. Je n'ai eu aucun mal à acculer l'hôtesse... dans ses derniers retranchements en mettant le doigt sur les contradictions flagrantes de son discours (la tempête n'était finalement pas à Pékin mais sur le parcours, et il était interdit de la contourner, si si! Qu'est-ce que ça peut être stupide une hôtesse de l'air chinoise quand même!) Les dongbeiren ont fini par acquiescer à mes propos et hausser le ton. Je n'avais plus qu'à les laisser faire et à regarder le spectacle avec une mine réjouie. Hélas, tout ce qui intéressait les dongbeiren était de savoir quand on allait manger et ils ne m'ont guère aidé à obtenir des informations pertinentes. J'ai donc fini par demander à l'hôtesse ce que faisaient tous ces techniciens autour de l'avion, et pourquoi on avait amené un énorme tuyau (j'ai supposé que c'était pour le ravitaillement). L'hôtesse a refusé de répondre, mais finalement le tuyau a été évacué et l'avion a décollé. Je suppose que c'était un tuyau anti-orages.

Le lendemain matin, à Pékin, j'ai pu constater la terrible inefficacité du système d'enregistrement des passagers d'Uzbekistan Airways, et, après avoir fait une heure de queue au milieu de passagers turkmènes (la première fois que je voyais en chair et en os des ressortissants du mystérieux et totalitaire Turkménistan), et m'être finalement présenté quasiment en dernier devant le comptoir, un chinois m'a benoîtement dit que je ne pouvais pas monter à bord car mon billet avait été annulé et qu'il n'y avait pas de place pour moi à bord. L'agent avait manifestement fait une erreur, ce que la compagnie a reconnu, mais la seule solution qui m'a été proposée a été d'attendre 24 heures aux frais de la compagnie. J'ai refusé, et ai dû montrer les crocs pour leur faire comprendre que c'était inacceptable, et finalement, le responsable ouzbek de la compagnie est venu et m'a fait surclasser en Première. Merci Monsieur!

Après avoir bousculé quelques nord-coréens qui me faisaient perdre du temps dans l'aéroport, j'ai couru jusqu'à l'avion, en ayant tout juste le temps de remarquer que le vol pour Pyongyang partait juste après à la même porte d'embarquement, mais je n'ai pas fait tellement attention à ce détail. Une fois à bord, je me suis effectivement retrouvé en première, à côté d'un ouzbek qui avait aussi été surclassé et qui profitait de l'aubaine pour vider gratuitement les réserves de vodka de l'appareil (voire de la compagnie). Malgré ses demandes répétées et insistantes, j'ai refusé de me joindre à son entreprise et l'ai laissé tranquillement savourer son breuvage. A ma droite, une dame apparemment de grande importance monopolisait tous les soins de l'équipage, puis du personnel de l'aéroport à l'arrivée. Sans doute une épouse de ministre ou quelque chose comme ça.

Bon an mal an, j'ai finalement atterri à Tachkent avec juste une heure de retard. Le plus gros était fait, j'étais maintenant en Ouzbékistan.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 17 mai 2007 à 12:19.)


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17 mai 2007 à 9:24

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

3. La faune de l'aéroport

L'aéroport de Tachkent m'a rapidement rappelé celui d'Irkutsk, qui était le seul que je connaisse en ex-union soviétique. Pas très grand, un hall à bagages plutôt chaotique, et un passage de la douane assez pointilleux... pour certains. A l'aller comme au retour, c'est le passage de la douane qui s'avérait le plus long et le plus problématique, non pas en raison de la fouille des bagages qui était inexistante, mais en raison de la montagne de papiers que certains devaient remplir, et faire viser et tamponner. Même la déclaration en douane la plus simple prenait une tournure bureaucratique des plus exaspérantes, mais cela faisant partie du jeu, j'ai fait contre mauvaise fortune bon coeur.

La première chose à faire ensuite fut de changer de l'argent au petit bureau de change de l'aérogare. La bonne nouvelle, c'est que le taux de l'euro était très intéressant, en raison de son appréciation toute récente. La mauvaise nouvelle, c'est que la monnaie ouzbèke, le sum, ne se décline qu'en petites coupures de 1000 et moins. 1000 sums, ça fait 0.6 euro, ce qui veut dire qu'on est en permanence obligé d'avoir une liasse de billets sur soi, si on veut prévoir une quelconque dépense même légère. Quand on aime voyager léger comme moi, ça oblige à avoir une poche un peu gonflée de billets, ce qui n'est jamais agréable. Apparemment, ma réaction en voyant les liasses qu'on m'a mis dans un sac a fait rigoler les deux employées du bureau.

J'avais plusieurs heures à tuer avant de prendre mon avion pour Samarcande, et ai donc décidé de les employer à laisser ma valise quelque part, et à partir en centre-ville avant de retourner à l'aéroport en début de soirée. Il fallait pour cela me rendre à l'aérogare des vols nationaux, ce qui m'a semblé être une tâche plus complexe que prévu lorsque j'ai mis le nez hors de l'aérogare. Aucune indication nulle part, ni en anglais, ni apparemment en russe ni en ouzbek. Je suis retourné dans le minuscule aérogare des vols internationaux et ai trouvé, ô miracle, un bureau d'information. La dame ne parlait hélas pas anglais, ou quasiment pas, et je n'ai pas réussi à lui faire comprendre que je cherchais juste le terminal domestique, une question somme toute pas trop difficile à condition de la comprendre. Une fois que j'ai réussi à me faire comprendre, la dame a décroché son combiné pour tenter de trouver la réponse à ma demande. Je ne tiens pas à jeter la pierre à cette brave dame. Après tout, il n'est pas aberrant de ne pas connaître la localisation du terminal domestique lorsque l'on travaille au bureau d'information de l'aérogare international, même quand les deux aérogares sont en fait séparés d'une centaine de mètres. Après avoir raccroché, elle m'a finalement indiqué de sortir et de prendre sur la droite, ce que j'ai fait.

En chemin, un petit vieux m'a abordé et a fait mine de demander ce que je cherchais. J'ai baragouiné "airport" "samarkand" et il m'a indiqué la direction à prendre, à cinquante mètres de là. Je l'ai remercié, mais en échange il m'a demandé de lui payer 5 dollars pour l'aide qu'il venait de m'apporter. Je lui ai expliqué dans un anglais aussi oxfordien que possible qu'une telle demande n'était pas tout à fait conforme à l'idéal de l'hospitalité ouzbèke que je m'étais fait, mais il ne comprenait apparemment pas et se contentait de répéter le mot "dollar". Finalement j'ai réussi à le semer et ai pénétré dans l'aérogare domestique.

Là, la mission se compliquait car il s'agissait d'expliquer que je voulais déposer ma valise quelque part en attendant mon vol, une demande beaucoup plus complexe que la précédente. Après quelques vaines tentatives, j'ai fini par tomber sur une dame qui parlait quelques mots d'anglais, et qui, entendant ma demande, a apostrophé un autre employé de l'aéroport: "hey, Borat, blablabla, blabla, blablabla". Ciel, un Borat, un vrai! Comme dans le film, mais sans la moustache! Comme avant de partir en Ouzbékistan, certains amis peu au fait de la géographie centrasiatique m'avaient chargé de passer le bonjour à Borat, je me suis exécuté et lui ai fait un petit signe de la main en rigolant intérieurement. Finalement, j'ai pu laisser ma valise derrière le comptoir d'enregistrement moyennant une petite somme.

En ressortant, le petit vieux m'a rejoint pour cette fois me proposer les services d'un taxi. Le prix demandé était exorbitant, mais j'ai fini par le ramener presqu'au niveau du prix que la dame de l'aérogare m'avait suggéré comme étant le vrai prix, et je suis monté dedans. Il était temps, la chaleur de ce milieu d'après-midi commençait à devenir pesante.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 17 mai 2007 à 12:14.)


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17 mai 2007 à 9:58

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

4. Le tyran du passé

N'ayant aucune idée de ce que je voulais et pouvais faire à Tachkent en quelques heures, j'ai décidé de me rendre sur la Place Amir Temur, et de là, me promener un peu au hasard. Je n'ai en revanche pas pu visiter le musée d'Amir Temur à deux cents mètres de là, qui était fermé en ce jour de Fête du Travail.

La statue d'Amir Temur était bien telle que je l'imaginais, majestueuse, le tyran chevauchant une fière monture, son arme à la main. Amir Temur, c'est en fait le nom local du conquérant plus connu en Occident sous le nom de Tamerlan, ou Timur Leng, ou encore Timur le boîteux. Ce turco-mongol de la fin du 14ème siècle était sans doute un des plus redoutables et des plus emblématiques conquérants qu'ait connu l'Asie Centrale, dont l'histoire fut et reste encore pourtant riche en tyrans tous plus cruels les uns que les autres. Mais Amir Temur est chez nous le plus connu d'entre eux, notamment grâce au fait qu'il soit à l'origine d'un des âges d'or de Samarcande, et au fait qu'il ait été un allié de circonstance de certaines puissances occidentales combattant d'autres tribus turques (et notamment Byzance qui n'avait pas encore succombé aux assauts des turcs ottomans).

Amir Temur est devenu un symbole national dès après l'indépendance de la nouvelle République d'Ouzbékistan. Ce pays sans histoire, sans véritable unité géographique ni ethnique avait besoin d'un socle rassembleur, et les dirigeants de l'époque ont alors trouvé en Tamerlan le candidat idéal pour jouer ce rôle. Et pourtant... quelle absurdité! Amir Temur n'était certainement pas ouzbek, ce peuple n'existant d'ailleurs sans doute même pas encore à l'époque timouride. Son origine ethnique reste d'ailleurs plutôt floue, même s'il se plaisait à dire qu'il était un des descendants de Temudjin, le Gengis Khan. Ce n'est pas impossible. Mais admettons quand même qu'il devait bien puiser quelques origines communes proto-turques avec le peuple ouzbek qui allait occuper plus tard sa terre natale. Cette falsification historique est d'autant plus comique que c'est justement un descendant de Timur, Babur le fondateur de l'empire moghol en Inde, qui fut délogé de Samarcande par les ouzbeks quelques générations plus tard. J'ai d'ailleurs posé la question à plusieurs ouzbeks éduqués au cours de mon voyage, qui étaient tous d'accord avec le fait que la récupération du mythe de Tamerlan par le président Karimov et sa clique était une sacrée supercherie, peut-être même une des plus remarquables de l'histoire récente.

Mais là n'est pas le plus préoccupant. Au-delà de ces considérations ethniques qui n'intéressent pas grand monde, se pose un problème ethique bien plus grave. Si Tamerlan fut bel et bien l'initiateur de la splendeur d'une nouvelle Samarcande et probablement un chef politique et militaire de génie, il n'en reste pas moins un incomparable massacreur, un fléau de Dieu, que l'embrassement de la religion musulmane et donc d'un fond civilisateur ne suffit pas à distinguer de ses prédécesseurs gengiskhanides et autres tartares avides de sang. Tamerlan, ce n'est pas que les coupoles et les minarets étincelants de Samarcande, c'est aussi des pyramides de plusieurs dizaines de milliers de têtes érigées à l'entrée des villes prises par le conquérant qui faisait alors régulièrement exterminer la population vaincue. Certes, le procédé n'est pas nouveau, et une telle pratique était déjà courante dans la Chine si civilisée à l'époque des Royaumes Combattants, mais Tamerlan avait la particularité de préserver systématiquement la vie des artistes, pour les emmener à Samarcande où ils pourraient bâtir une cité à sa gloire, ce qu'ils ont fait. L'éclat de sa nouvelle capitale n'a donc été possible que grâce à la ruine de villes entières et à des pertes humaines colossales. C'est un "détail" qu'il ne faut pas perdre de vue lorsque l'on s'extasie à juste titre devant les merveilles de Samarcande, dont en fait bien peu datent vraiment du règne du tyran.

Toujours est-il que l'Ouzbékistan du XXIème siècle ne s'encombre pas de telles considérations morales et semble n'avoir aucun problème à inonder ses villes principales de statues et de portraits d'Amir Temur. La seule légitimité à un tel culte est d'ordre strictement géographique, le territoire d'origine et le centre de l'empire timouride étant effectivement situé dans les frontières actuelles de l'Ouzbékistan. Mais la mobilité des frontières des empires et des royaumes, et surtout des peuples, de l'époque était telle qu'une telle coïncidence géographique n'est que bien peu probante.

S'il s'est bien trouvé quelques ouzbeks sur mon chemin pour avoir une telle vision critique du personnage, nombreux sont ceux à qui j'ai posé la question et qui trouvaient qu'Amir Temur était somme toute un gars plutôt bien. Qui sait, peut-être que d'ici 600 ans, les gens trouveront-ils normal d'aduler Hitler... Le temps efface toutes les plaies, dit-on.


luteceflo
Courbevoie (92), France



17 mai 2007 à 11:43

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

Toujours aussi savoureux ! J'attend déjà la suite avec impatience, curieux notamment de lire tes impressions sur Samarcande.

Par ailleurs, c'est toujours amusant de lire le sort que tu réserves à ces pauvres hôtesses de l'air chinoises ! Tire la langue

"Rien ne développe l'intelligence comme les voyages" (E.Zola)



Migrador
Un peu partout, Belgique



17 mai 2007 à 12:04

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Re: [luteceflo] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

"toujours amusant de lire le sort que tu réserves à ces pauvres hôtesses de l'air chinoises"

Je pense que Yang a un phantasme inaccompli, une frustration qu'il trainera tant qu'il prendra des compagnies chinoises Clin d'oeil

@ Yang:

Encore! Et merci pour ce beau début de récit! Encore!



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17 mai 2007 à 12:47

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

5. Le dictateur du présent

L'Asie Centrale, terre de tous les tyrans et terre de tous les excès devint naturellement un extraordinaire vivier à dictateurs lors de la chute de l'Union Soviétique, et l'Ouzbékistan n'a pas échappé à la règle, même si son président, Monsieur Islam Karimov, n'est pas le pire de la région ni de l'ex-URSS.

Impossible d'ignorer qui est Karimov, son portrait apparaît souvent en ville, sur des affiches de propagande, dans des musées, des journaux, voire même de petites échoppes. C'est le grand leader du pays, qui a instauré un mini-culte de la personnalité, certes incomparable avec celui du Turkménistan voisin, mais qui prête quand même parfois à sourire. Il n'est pas impossible que le personnage se soit trouvé quelques affinités avec Amir Temur mais il est heureusement beaucoup moins violent, impératifs modernes obligent. De Karimov, on sait peut de choses en occident, sinon qu'il dirige le pays avec une main de fer, qu'il a peur des islamistes, qu'il joue un double jeu entre les américians et les russes, et qu'il a donné l'ordre d'une répression dure à Andijan il y a un an ou deux. Mais le bilan de Karimov est probablement plus complexe et subtil que cela, et j'ai tenté pendant ce voyage, à ma modeste échelle, d'en peser le pour et le contre.

J'ai été particulièrement bien servi, car les personnes interrogées m'ont fait part de tous les sons de cloche possibles et imaginables, et il ne m'est guère facile d'en faire une synthèse. Pour les uns, son bilan est positif et se mesure à l'aune de l'absence de pauvreté dans le pays, au fait qu'il ait réussi à en maintenir l'unité, et au fait qu'il ait fait des efforts pour en restaurer le patrimoine culturel. Pour les autres, son bilan est négatif en ce qu'il est coupable de nombreuses violations des droits de l'homme, ne supporte aucune opposition, et a une politique économique désastreuse qu'il dissimule au peuple. D'autres, enfin, ont simplement éludé la question ou fait semblant de ne pas la comprendre, sans doute de peur de s'attirer des problèmes. Bien que ces quelques briques d'information soient plutôt simplistes, elles permettent néanmoins d'y voir un peu plus clair dans l'oeuvre de Karimov dont le bilan semble assez contrasté: je suppose qu'il mène une politique suffisamment équilibrée pour garantir la stabilité du pays et de son pouvoir, mais qu'il ne fait rien dans le sens d'une réelle amélioration des conditions de vie de son peuple. En gros, il assure juste le minimum syndical pour se maintenir au pouvoir, en faisant le pari que les gens n'oseront pas se révolter. Reconnaissons-lui quand même le mérite d'avoir su préserver un pays réellement multiculturel où, apparemment, il y a très peu de frictions entre les différentes ethnies.

Beaucoup de gens semblent en revanche regretter sa rupture avec les Etats-Unis (officiellement en raison des événements d'Andijan, mais bien plus probablement parce que les américains n'ont pas supporté le refus de Karimov de maintenir des bases américaines dans le pays). Cette rupture prive de nombreux ouzbeks de chances d'émigrer ou d'aller se former en Amérique, un rêve que de nombreux jeunes caressent.

Non loin de la Place Amir Temur, Karimov a fait construire un vaste ensemble moderne de places, de jardins et de palais gouvernementaux flambant neufs censés constituer la vitrine d'un Ouzbékistan prospère. L'ensemble n'est pas particulièrement beau, mais il est intéressant de s'y promener, surtout s'agissant d'une première prise de pouls du pays. S'agirait-il d'une pâle copie des monuments mégalomanes construits par les voisins turkmènes et kazakhs? Un globe terrestre perché au sommet d'une colonne, et sur lequel apparaît une carte de l'Ouzbékistan démesurément grande se dresse ainsi en plein Tachkent, mais également dans d'autres villes jusque dans la lointaine république autonome de Karakalpakie. C'est apparemment un des symboles du pays.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 17 mai 2007 à 21:29.)


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17 mai 2007 à 13:13

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

6. Les ouzbeks, les russes, les tadjiks, les karakalpaks, les coréens, et les autres

Un des grands plaisirs de voyager en Ouzbékistan et d'en côtoyer la population, est que sa société est multi-raciale, multi-ethnique et pluri-linguistique. A côté de la majorité ouzbèke, existent une large minorité russe et une tout aussi large minorité tadjike, ainsi que d'autres ethnies plus minoritaires. A Tachkent, il y a même une minorité coréenne visible au travers d'enseignes écrites en coréen dans la rue. Le bilinguisme ou le trilinguisme sont de rigueur dans cette ancienne république soviétique où la langue russe est largement pratiquée.

Ce melting pot apparemment réussi est visible à Tachkent plus que dans le reste du pays, et c'est la première chose qui saute aux yeux lorsque l'on regarde au travers de la vitre de la lada qui fonce de l'aéroport au centre-ville. La population de la capitale, et à une moindre échelle du reste du pays, est ainsi constituée de visages allant du plus pur type slave à un type sino-mongol qui passerait inaperçu dans une métropole chinoise, en passant par des faciès presque indiens et des moyen-orientaux typiques. A côté de tout cela, toutes les nuances de métissage coexistent, et c'est un réel plaisir que d'en observer les traits et parfois de déceler des caractéristiques communes entre des visages pourtant très différents.

Ce métissage est le résultat de plus de deux millénaires de brassages forcés de population. Les foyers de civilisation de la route de la soie étaient au carrefour du monde chinois, du monde indien et du monde iranien, puis plus récemment du monde russe, mais également à la lisière entre le monde sédentaire et le monde nomade. Les mouvements de population et invasions furent incessants et toutes les grandes familles ethniques du continent eurasiatique sont déjà passées par là. Plus récemment, la colonisation russe puis la soviétisation de l'Ouzbékistan ont sans doute encore accéléré ce métissage en introduisant davantage de gênes slaves.

Pour qui aime regarder les filles, ce paysage multiethnique est un régal permanent, d'autant plus que les tenues vestimentaires sont en général très jolies, pour ne pas dire provocantes dans la capitale. Que l'on soit amateur de beautés blondes, extrême-orientales, iraniennes, moyen-orientales ou métisses, il y en a pour tous les goûts, et la proportion de jolies filles dans la population semble être largement plus élevée que dans de nombreux autres régions du monde. Tous les autres touristes mâles avec qui j'ai eu l'occasion d'en discuter étaient unanimes sur ce point: l'Ouzbékistan est un des pays au Monde où les filles sont les plus belles, et ce fut une des très nombreuses bonnes surprises du voyage.

Du point de vue linguistique, il est en revanche plus difficile de patauger lorsqu'on ne parle aucune des langues locales. Si le russe et l'ouzbek semblent être plus ou moins universellement répandus, ne pas les parler induit de lourds efforts pour se faire comprendre. Le persan fut autrefois lingua franca dans la région, mais a aujourd'hui quasiment dipsaru, si ce n'est dans une forme largement influencée par les apports turcs, le tadjik. A Samarcande et à Boukhara, où les tadjiks sont je crois majoritaires, j'ai parfois essayé de bredouiller quelques phrases ou mots en persan avec un succès très limité, mais c'était toujours mieux que de ne pouvoir rien dire du tout.

L'anglais progresse assez rapidement, mais reste encore une langue marginale dont la majorité de la population n'a aucune ou quasiment aucune notion. Malgré tout, le nombre de locuteurs de l'anglais, à un plus ou moins bon niveau, est suffisamment important pour ne pas être complètement perdu et pouvoir faire de belles rencontres. Le français et l'allemand progressent aussi, probablement poussés par la pression touristique venant essentiellement d'Europe continentale.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 17 mai 2007 à 13:16.)


yangguizi
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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

7. Monsieur Antonov

Avant toute chose, qu'il me soit permis de déclarer que je n'ai absolument rien contre les avions russes en général ni les Antonov 24 en particulier, et que j'ai d'ailleurs le plus grand respect pour l'ingénieur soviétique Antonov et son travail, et puis que j'aime bien aussi la vodka, la musique russe et les blagues sur les ladas. Mais ce petit voyage en Antonov 24 de Tachkent à Samarcande, je m'en souviens encore comme si c'était hier, ce qui n'est en fait pas si étonnant puisque ça ne fait guère qu'une quinzaine de jours.

Et puis d'abord, le retour à l'aéroport de Tachkent, en début de soirée, dans une ambiance surréaliste d'aérogare entièrement vide. Serais-je donc le seul à bord de cet avion? Finalement, quelques minutes avant l'embarquement, une poignée d'autres passagers m'ont rejoint dans la salle d'embarquement, et nous avons été conduits au pied de l'Antonov 24, une bestiole assez robuste flanquée de deux moteurs à hélices et pouvant transporter environ 60 passagers. Les mauvaises langues traitent parfois ce genre d'aéronef de lada volante mais ce n'est pas très gentil car l'Antonov 24 a une solide histoire derrière lui. Bon, certes, c'est une histoire plutôt longue, et certes, elle n'a pas toujours été rose, mais statistiquement, j'avais plus de chances d'arriver vivant à Samarcande que mort au Paradis des athées. Nous n'étions en fait que 10 passagers, ce qui assurait une ambiance assez étonnante à bord, d'autant plus que la nuit était en train de tomber. En fait j'étais plutôt content de voler là-dessus, ça me changerait des Tupolev et autres Iliushin que j'avais pris pour aller en Corée du Nord et en Sibérie, et bien sûr des Boeing qu'Uzbekistan Airways réserve aux vols internationaux.

Enfin bref, l'avion a commencé à rouler sur la piste à l'heure, et j'avoue avoir jusqu'alors sous-estimé les vibrations dans la cabine induites par le vrombissement de plus en plus intense des moteurs. Ca bougeait bien! Et puis ça fasait un sacré bruit ces machines! Mais c'est un bruit finalement assez doux, dont on finit par s'accommoder. L'hôtesse nous a rapidement servi un verre d'eau gazeuse avant d'aller se rasseoir. L'avion n'a pas eu besoin de beaucoup d'élan pour décoller, la vitesse d'envol étant atteinte assez vite. Voilà une bonne chose de faite, une bonne heure plus tard, je serais enfin à Samarcande au terme d'un périple que je commençais à trouver très long.

Ce que je n'avais pas prévu, c'était les éclairs que je commençais à voir quelques minutes après le décollage de Tachkent. Depuis quand y a-t-il des orages dans cette région? Et pourquoi ça arrive quand je suis à bord d'une lada volante? Bon, pas grave, c'était plutôt joli à voir, et je me disais que le pilote ne serait pas assez con pour affronter l'orage. En fait il n'a effectivement pas été assez con pour ça, mais il s'en est quand même bien approché. Là, je rigolais de moins en moins, d'autant plus que l'avion bougeait de plus en plus, et qu'un trou d'air est différemment ressenti à bord d'un produit de Monsieur Boeing ou de Monsieur Airbus qu'à bord du joujou de Monsieur Antonov. Finalement je me suis aggripé aux accoudoirs qui n'étaient guère plus stables que l'ensemble de l'appareil, tout en sentant poindre les premières perles de sueur sur mon front. Le diagnostic était sans appel: j'affrontais ma première peur en avion, ainsi q'un mini mal de l'air qui commençait lui aussi à se faire sentir.

Une gamine à l'avant de l'appareil a poussé des cris au début des secousses, histoire de mettre un peu plus d'ambiance à bord, tandis que le reste des passagers était étonnamment stoïque. Je m'étais toujours dit que Samarcande serait un bel endroit pour mourir, mais je préférais quand même commencer par arpenter cette ville en tant qu'être vivant.

Au plus fort des secousses, j'ai regardé autour de moi à la recherche d'un plan B. Même pas une fille potable à bord pour lui faire subir les derniers outrages avant de mourir dans un crash aérien, c'était bien ma veine! Il y avait bien l'hôtesse mais elle était à l'autre bout de l'avion et je n'avais pas trop envie de me lever pour lui faire une proposition indécente avant de mourir en beauté. Malédiction!

Finalement l'avion s'est éloigné de l'orage, s'est stabilisé, et on a atterri sans encombres à Samarcande. Ce qui est marrant avec cet appareil, c'est qu'on va chercher soi-même sa valise dans la soute à l'arrière une fois que l'avion est posé, et qu'on n'a donc pas à attendre devant un improbable tapis à bagages à l'aéroport. J'étais enfin à Samarcande, à la fois ému et soulagé, et donc dans des conditions optimales à cette heure avancée pour me faire arnaquer par un chauffeur de taxi.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 17 mai 2007 à 14:07.)


seniorCH
Genève, Suisse

17 mai 2007 à 20:03

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

Visiblement, l'Ascension n'est pas un jour férié en Chine !

Je suis en train de tout imprimer pour le lire dans un endroit un peu plus confortable que devant mon ordi, avec un petit verre de quelque chose.

Je sais que je vais me régaler. Merci.

Shanghai zilai shui lai zi hai shang - palindrome
(L'eau courante de Shanghai vient de la mer)


yangguizi
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18 mai 2007 à 7:07

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

8. Le Registan

"Je suis le Registan, le coeur de Samarcande" proclame en français une voix grave déclamant pendant une bonne demi-heure un poème épique à la tombée de la nuit, pour le plus grand plaisir des groupes de français venus admirer le sons et lumières donné en leur honneur devant le Registan. Au-delà du ridicule assez flagrant du spectacle, il faut bien l'admettre: le Registan a bel et bien une âme, et il est donc tout à fait légitime de lui consacrer un portrait.

Le Registan, c'est cet ensemble composé d'une place fermée par trois superbes medersas (écoles coraniques) et ouverte sur une des principales avenues de Samarcande. C'est le monument le plus célèbre d'Asie Centrale, et incontestablement une des grandes merveilles du Monde. C'est lui qui est à l'origine de ma fascination pour l'Asie Centrale, les noms d'Ulug Beg et de Shir Dar me faisant rêver des heures durant devant les photos et les récits que je me plaisais à consulter. Il était donc inconcevable que je fasse la grasse matinée le lendemain de mon arrivée tardive. Non, je me suis levé tôt, ai pris mon petit-déjeuner dans la cour de l'hôtel judicieusement situé à quelques minutes à pieds du Registan, et ai filé dehors pour l'admirer.

Comment l'aborder? Je l'ai malheureusement d'abord vu de côté, le chemin de l'hôtel longeant la façade latérale de la Merdesa Shir Dar. Puis, une centaine de mètres plus loin, j'ai enfin débouché sur son entrée principale. J'ai fait le choix de ne pas d'abord y entrer, et suis parti m'asseoir sur les bancs et sur le point de vue légèrement en retrait, afin de profiter longuement de la vue d'ensemble, me contentant de deviner dans un premier temps les sublimes détails de l'extérieur des trois medersas. J'aurais bien aimé y rester plus longuement, mais la pression des mendiants commençait à se faire trop forte, et j'ai été contraint de partir me réfugier à l'intérieur du Registan. Là encore, j'ai choisi de ne pas pénétrer tout de suite dans les medersas, et ai passé un long moment à promener mon regard le long des splendides mosaïques et formes abstraites décorant presque juqu'à l'excès leurs façades monumentales. Il m'a fallu un petit moment d'acclimatation avant d'apprivoiser les formes d'ensemble des medersas du Registan, avant de finalement remarquer que cette étonnante harmonie était agrémentée de quelques troublantes irrégularités: minarets et façades semblaient penchés, et j'ai fini par me convaincre que je n'avais pas la berlue: rien de tout cela n'était régulier, et les architectes du Registan ont semblé manifester un certain plaisir à rendre imparfait leur travail minutieux. Je n'ai alors pu m'empêcher de penser aux asymétries volontaires que l'on fait remarquer à tous les touristes à l'entrée de la Mosquée de l'Imam d'Ispahan, sans doute un des seuls monuments de style islamique qui puisse sérieusement rivaliser en beauté et en démesure avec le Registan de Samarcande.

Tandis que des groupes de touristes commençaient à investir les lieux, je me suis finalement décidé à explorer l'intérieur des medersas jusqu'à la fin de la matinée et le début de l'après-midi. Je dois admettre que je brûlais d'impatience de pouvoir comparer le joyau de Samarcande au joyau d'Ispahan afin de les départager, et que jusqu'au bout, je persistais à attribuer la première place à la grande ville iranienne que j'avais visitée un an plus tôt. Et puis, soudain, alors que je croyais avoir fait le tour des merveilles du Registan, j'ai fini par pénétrer dans le coeur de la troisième medersa, celle du fond, que l'on nomme Tilla Kari, en plein sous la coupole dont l'extérieur turquoise était en rénovation. Et là, j'ai eu le souffle coupé devant le spectacle de cette immense coupole dorée richement décorée, et j'ai été forcé de destituer Ispahan, ou plutôt de refuser de la départager, pour finalement placer le Registan ex aequo avec la Mosquée d'Ispahan. A la réflexion, je crois que je remettrais finalement le grandiose monument d'Ispahan en tête, en raison notamment des proportions plus imposantes de la construction, et de l'éblouissement permanent que constituent ses lignes et ses courbes monumentales. Et puis surtout, dans la Mosquée d'Ispahan j'étais quasiment seul, et il n'y avait aucune pollution touristique. Les medersas du Registan sont à l'inverse remplies de marchands de souvenirs, pas vraiment méchants, mais dont les constantes sollicitations dès que l'on s'intéresse aux mosaïques surplombant leurs échoppes sont pour le moins dérangeantes.

Je ne pourrais évidemment pas dire que j'ai été déçu par l'intérieur des medersas du Registan (honnêtement, qui pourrait l'être?), mais je les ai quand même trouvées un peu plus fades que ce à quoi je m'attendais, les plus belles perspectives étant incontestablement celles qui s'offrent au regard à partir de l'extérieur. Je dois cependant confesser un coup de foudre poignant pour les deux splendides bulbes turquoises émergeant derrière la façade de la merdersa Chir Dar, et qui m'ont hypnotisé pendant un long moment.

L'émotion en visitant ces medersas était telle que j'ai un moment eu l'impression que le ciel - ou tout du moins les édifices - me tombaient sur la tête, alors que ce n'était en fait que la fiente d'un pigeon qui s'était oublié à la verticale de mon crâne, pile sous la coupole de la medersa d'Ulug Beg. Quel honneur de m'être ainsi fait asperger dans le repaire du célébrissime prince astronome qui passait son temps à scruter les cieux! Je suis vite parti laver ça aux toilettes, avant de méditer sur ma petite mésaventure: c'était la première fois que j'étais victime d'un tel bombardement depuis mon séjour à Rome quand j'avais douze ans. Rome et Samarcande, on peut dire qu'au moins j'ai du goût dès lors qu'il s'agit de me faire chier sur la gueule!

Après ces heures à visiter le Registan, j'ai finalement choisi d'aller voir ailleurs, mais les jours suivants je suis passé devant à de très nombreuses reprises, prenant même parfois un malin plaisir à accélerer le pas et à ne jeter qu'un regard dédaigneux à cette merveille, histoire de la forcer à intégrer un quotidien qui n'était pas le mien puisque je n'étais que de passage.


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18 mai 2007 à 8:35

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

9. Le proxénète

C'est lors de l'ascension d'un des minarets de la medersa Ulug Beg du Registan que je l'ai rencontré, ou plus exactement, tandis que je m'étais arrêté à l'étage de la medersa pour contempler la cour intérieure de pas trop haut avant de commencer la véritable ascension.

Je l'ai tout d'abord pris pour un vendeur de souvenirs comme les autres, mais, voyant que je voyageais seul - un fait relativement rare parmi les touristes visitant l'Ouzbékistan - il a supposé que je recherchais des souvenirs de voyage eux aussi atypiques. Après les présentations d'usage, il m'a demandé si j'étais marié, et, lui ayant répondu que non, cela l'a étonné. Mon âge, 31 ans, n'est pas en Ouzbékistan un âge où il est décent d'être célibataire, et ma réponse a souvent provoqué un gentil étonnement de la part de mes interlocuteurs. Les gens se marient en fait jeunes dans ce pays, souvent entre 20 et 25 ans, et ma situation avait l'air de l'intéresser, surtout quand en rigolant, j'ai ajouté que ne pas être marié ça rend libre. Ca l'a fait rigoler aussi et, quand je lui ai retourné la question, il a rétorqué qu'il était marié, mais qu'il avait aussi 3 petites amies. Le bougre, il faisait monter les enchères!

Je me suis marré de plus belle en faisant semblant de compter sur mes doigts avant de dire que j'avais 5 ou 6 petites amies, que je n'étais pas trop sûr (c'était évidemment un gros mensonge, mais j'avais envie de rentrer dans son jeu). Puis je suis finalement monté en haut du minaret, et ai admiré quelques instants la vue imprenable sur Samarcande et ses monuments. En redescendant, le type m'attendait et m'a finalement proposé ses "souvenirs".

- ça t'intéresserait de rencontrer des filles ouzbèkes?
- eh bien, a priori ça ne me déplairait pas, effectivement.
- je connais des discos où tu pourras trouver des filles.
- hum, c'est-à-dire que je ne l'entendais pas exactement comme ça.
- tu pourrais "rencontrer" une fille ouzbèke si tu veux (dit-il en commençant à mimer des gestes obscènes)
- non non, c'est bon, je ne suis pas venu en Ouzbékistan pour ça.
- ah, mais si tu veux, j'ai aussi des filles russes et tadjikes, tu préfères?
- euh, non, pas vraiment.
- tu es sûr?
- oui oui.
- bon, si tu changes d'avis, tu sais où me trouver.

J'avoue que je n'avais jamais imaginé que le Registan de Samarcande pouvait être un repaire où les touristes sexuels viendraient faire leurs premières démarches, mais le bonhomme semblait plutôt entreprenant et sûr de lui, et j'en ai rapidement pris congé.

Tard dans l'après-midi, je suis revenu m'asseoir devant le Registan pour profiter du spectacle du jour qui déclinait et de la luminosité changeante qui donnait un nouveau visage au Registan. Sur le banc derrière moi, deux ouzbeks m'ont abordé dans un anglais laborieux, et l'un d'entre eux m'a longuement tenu la jambe avec ses connaissances encyclopédiques sur les militaires de l'histoire de France, et surtout ceux du début XXème et du XIXème siècles. L'histoire militaire du monde avait l'air de le passionner et il était naturellement un grand admirateur d'Amir Temur.

C'est-à-ce moment-là de la conversation que j'ai aperçu le proxénète sortir du Registan et se diriger dans ma direction.

- alors? Tu as réfléchi à mon offre?
- quelle offre?
- tu sais bien, les discos, les filles.
- désolé, toujours pas interessé.
- bon ok, au revoir.

En poursuivant la conversation avec les deux jeunes de derrière, ils se plaignaient justement du fait que Samarcande manque d'endroits où sortir pour les jeunes, et que les discos étaient souvent clandestines car mal vues par le régime. Difficile à imaginer quand on connaît le bouillonnement de la vie nocturne de la capitale Tachkent.


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18 mai 2007 à 10:04

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

10. Le vendeur de patisseries

Après la visite du Registan, du Gur Emir (le mausolée de Tamerlan), des parcs de la ville nouvelle, et de la mosquée Bibi Khanoum, je suis allé faire un tour au marché de Samarcande, juste au nord de Bibi Khanoum. Il était agréable de flaner parmi les étals de fruits, d'épices et autres étoffes. Mais c'est au coin des sucreries et patisseries que je me suis le plus longuement arrêté. En raison d'un déjeuner peu copieux et franchement pas bon, j'avais un petit creux de plus en plus persistant, et étais bien décidé à lui faire un sort. Après avoir fait le tour des étals, j'ai finalement acheté quelques délicieuses patisseries auprès d'un jeune homme ravi d'avoir une occasion d'échanger quelques mots en anglais. Finalement nous avons sympathisé et notre conversation a duré une bonne heure et demie, et une partie de sa famille s'y est jointe, bien que Fazli (le jeune homme) soit le seul à posséder quelques notions d'anglais et donc à pouvoir communiquer avec moi. Mais il aimait bien son rôle d'interprète improvisé. La famille de Fazli était tadjike, mais je n'ai malheureusement pas vraiment réussi à communiquer en farsi avec eux, même si nous arrivions à échanger quelques mots simples compréhensibles par tous.

Il m'expliqua avec fierté que c'est sa mère qui avait préparé les pâtisseries, et c'est vrai qu'il y avait de quoi en être fier, elles étaient très bonnes. Il aurait bien aimé que je lui laisse un livre an langue anglaise car c'est apparemment difficile de s'en procurer hors de Tachkent, mais tout ce que j'avais à lui laisser, c'était un exemplaire du China Daily que j'avais piqué la veille dans l'avion. Qu'à cela ne tienne, je lui ai promis de le lui amener le lendemain. Lui de son côté voulait absolument m'inviter chez lui, et nous nous sommes donc donnés rendez-vous le lendemain après-midi au même endroit.

Comme convenu, je lui ai amené mon journal, et lui et sa famille se sont précipités dessus avec un sourire radieux, en me demandant de quoi ça parlait. Fazli ne comprenait malheureusement pas suffisamment bien l'anglais pour lire les articles, et je devais donc lui réexpliquer les grandes lignes avec des mots simples. Ils ne voulaient pas en perdre une miette et me posaient des questions sur la moindre photo et même sur ce que la mère a identifié comme l'horoscope. Apparemment ça les amusait beaucoup de voir des photos de chinois, car c'est vrai qu'ils sont très rares en Ouzbékistan (je n'en ai presque pas croisé lors de mon voyage). J'ai aussi donné à Fazli un petit billet chinois à l'effigie du Président Mao, et il ne savait pas qui c'était et n'en avait jamais entendu parler, de même que sa mère qui était à côté. C'est amusant, beaucoup d'ouzbeks étaient plongés dans la même ignorance quand je leur montrais des billets chinois, alors que Mao est quand même un des personnages les plus importants du XXème siècle et que je pensais naïvement qu'il était universellement connu.

Finalement, Fazli m'a emmené chez lui, dans un quartier résidentiel à l'écart de la vieille ville. Son père et un ou deux de ses oncles seulement étaient là, et ils m'ont accueilli avec un grand sourire avant de me faire entrer dans la pièce principale (l'équivalent d'un salon) de leur résidence. L'endroit était spacieux, tout en longueur, et richement décorés de tapis aux couleurs vives recouvrant le sol et une bonne partie des murs. Au fond, quelques armoires et un poste de télévision laissaient supposer que cette pièce était celle où la famille se réunissait et installait ses invités. Fazli ne voulait pas plaisanter avec les traditions hospitalières de son peuple et m'a fait asseoir. Malgré mes protestations, il s'est empressé de faire défiler un nombre ahurissant de boissons, de petits plats et d'amuse gueules. J'avais déjà déjeuné et ne pouvais pas faire honneur au quart de ce qu'il m'offrait, mais malgré cela, Fazli continuait à apporter des assiettes à n'en plus finir. On a discuté un bon moment et il m'a fait écouter quelques tubes ouzbeks qui m'ont laissé assez sceptique. De toute façon, il préférait largement la musique anglo-saxonne, comme beaucoup de jeunes d'ailleurs.

Finalement nous sommes ressortis dans l'entrée de sa maison, où son père s'empressa de me tendre un bol d'un délicieux breuvage à base de yahourt et d'herbes, comme je n'ai malheureusement pas eu l'occasion d'en déguster ailleurs. Je me suis confondu en remerciements devant leur accueil, ne réalisant alors pas encore à quel point une telle hospitalité est banale dans ce pays. Ca allait m'arriver plus tard à d'autres reprises.

(Ce message a été modifié par yangguizi le 18 mai 2007 à 10:11.)


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18 mai 2007 à 21:09

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Re: [yangguizi] Portraits d'Ouzbékistan [En réponse à] Répondre

11. Les étudiants en anglais

C'est par Fazli que je les ai connus, car après m'avoir invité chez lui, il proposait que je l'accompagne à son cours d'anglais. Ayant eu mon lot de visites touristiques pendant un jour et demi, et ayant soif de communication, ce dont j'avais plutôt été frustré jusque là, j'ai naturellement accepté sa proposition.

Du marché, nous avons donc contourné le Registan par le nord (passer juste derrière le Registan pour aller en cours, quelle sensation!) avant de rejoindre la ville nouvelle que j'avais commencé à explorer la veille. A la fois très soviétique et très verte, l'endroit était plutôt agréable, et relativement animé, bien que la largeur des avenues et la faible densité de la population garantissent à ce type de ville un calme minimum. Après avoir dépassé des bâtiments administratifs, nous nous sommes approchés d'un bloc de béton qui était l'Institut des Langues Etrangères et y sommes entrés. Le bâtiment n'était pas climatisé, mais il faisait néanmoins une température agréable à l'intérieur, ce qui n'était pas du luxe. Nous avons grimpé quelques étages, mais comme Fazli était en retard pour son cours, nous avons dû attendre le suivant dans le couloir. D'autres étudiants sont arrivés et m'ont bombardé de questions. La plupart étaient plutôt débutants en anglais, mais leur niveau était néanmoins étonnant pour des gens qui n'avaient commencé à apprendre la langue que deux ou trois mois plus tôt. Ce qui devait arriver arriva, et plusieurs professeurs ouvrirent leur porte pour nous enjoindre de faire silence et de les laisser les autres travailler. Que de souvenirs cela me rappelait!

Finalement, trois quarts d'heure plus tard, je suis entré avec mes nouveaux amis dans la salle de cours, en ayant bien entendu demandé l'autorisation à la professeur, qui était ravie de pouvoir ainsi offrir des travaux pratiques à ses étudiants en anglais. Les étudiants qui venaient à ce cours n'étaient pas stricto sensu des étudiants inscrits dans un cursus officiel, mais profitaient plutôt d'un programme national d'enseignement proposé à tous ceux qui voulaient connaître la langue de Shakespeare... et de Shell et Exxon. C'était une très bonne professeur, sérieuse et rigoureuse, tout en étant pédagogue et pleine d'humour. Il n'était pas étonnant que ces étudiants aient pu progresser si vite. J'ai un peu discuté avec elle au début du cours, et elle me disait que l'anglais était maintenant très répandu dans l'enseignement secondaire, mais souvent mal enseigné