
Anàssa (en ligne!) Italie
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4 avril 2008 à 4:21
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Plus de 1 000 textes dans cette rubrique et seulement 3 sont consacrés à la Roumanie... L'envie m'a donc envahie ce matin, de vous parler un peu de ce pays. 5000 km tout rond, 16 jours de voyage, dont 13 en Roumanie où nous avons parcouru quelques 2600 km. Un pays où ne serions probablement pas allés, ni l’un, ni l’autre, si nous ne nous étions pas rencontrés. Je serais allée vadrouiller au Moyen-Orient (j’étais pourtant bien placée sur ce plongeoir qu’est la péninsule du Karpas, nom d’un petit bonhomme !), PierAndrea aurait mis le cap sur les grands parcs américains. Comme nous sommes deux mules, aucun n’a cédé et il nous a fallu inventer autre chose, inventer un ailleurs commun possible. Pas si facile. Nous connaissions l’un comme l’autre l’Europe de l’Ouest et nous avions envie non pas de revenir mais de découvrir. L’Asie… je ne sais pas, trop loin, pas le temps de commencer à la concevoir un tant soit peu avant d’y être. L’Afrique, pas vraiment une bonne saison. L’Amérique latine, oui, non, bof, pas maintenant. Restait l’Europe centro-orientale. Et ce d’autant plus qu’à la réflexion, en “bons Européens” que nous sommes, il était difficile de ne pas nous rendre compte que nous étions amputés de cette Europe là. Quelle est-elle au-delà de notre ignorance crasse meublée de quelques vagues stéréotypes ? A l’automne c’était la Macédoine (parce que j’avais vu “En attendant la pluie” et que ce film montre un pays rude, pelé, en tension, comme je les aime), puis, comme ce n’est pas très grand, une suite de voyage en Bulgarie. Je ne me souviens pas comment, de là, nous en sommes arrivés à la Roumanie, j’ai du franchir le Danube à Ruse sans même m’en apercevoir, et de là un fantasme un peu poétique à l’occasion de lectures sporadiques (les si vieilles forets des Carpathes, le lieu où le Danube rencontre la Mer Noire, l’exil d’Ovide…rien de bien sérieux, mais cependant ce fut suffisant pour fixer l’attention sur ce pays.) Voici donc quelques tableaux sur différents aspects de la Roumanie. Ils sont à prendre pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire une vision forcément très superficielle et peut-être parfois erronée d’une Européenne de l’Ouest, qui n’avait jamais mis les pieds auparavant dans un pays d’Europe orientale, qui en avait (et en a toujours) une perception un peu confuse (peut-être même encore plus confuse au retour) et qui n’y a passé, somme toute, que quinze jours. J’ai opté pour une présentation par thèmes (un carnet au jour le jour me semble fastidieux) ce qui engendre quelques difficultés vu la diversité du pays, la Transylvanie saxonne (nous ne sommes pas allés en Transylvanie hongroise) est vraiment à part. L’itinéraire fut, en gros, le suivant : Aller par le Tarvisio, Graz, Budapest, Debrecen, Satu Mare. Vadu Izei, Borsa, Campulung Moldovenesc, Moldovita, Sucevita, Siret (frontière Ukraine, 2 jours), Suceava, Targu Neamt, Lac de Bicaz, Pietra Neamt, Galati (bac Danube), Tulcea, Sulina, Braila (bac Danube), Brasov, Sibiu, Alba Iulia. Retour par Arad, Budapest, Maribor, Ljubljana, Gorizia. Mais à qui donc vendent-ils toutes ces patates ? C’est la première fois que cela se produit. Et pourtant il m’est arrivé de débarquer dans des pays où l’écart d’aisance matérielle visible avec nos contrées était bien plus important, mais je sortais de l’avion (cette espèce de « sas de changement de dimension ») et… ce n’était pas l’Europe. Là, tout s’est passé très vite, à peine 40 km, une grosse demi-heure de route. Nous venions de tourner longuement en rond à Debrecen, pas moyen de trouver cette fichue route 48 qui allait nous conduire en Roumanie. C’est à s’arracher les cheveux ou attraper des fous rires, au choix, d’essayer de lire les panneaux routiers en Hongrie ; ils sont capables d’écrire des mots de 25 lettres dont 3 voyelles (j’exagère à peine), mais cette fois c’était simple, on cherchait la 48 et on avait une bonne idée de là où on pouvait la trouver : plein ouest. Rien à faire. Partout la 47, vers Szeged. Donc on tourne et retourne. C’est une belle ville d’Europe centrale Debrecen, de lourds palais comme on pourrait en voir en Autriche, quelques grosses demeures liberty un peu décaties, avec des trottoirs, des espaces verts, des voitures modernes, des panneaux publicitaires, un tramway, certes légèrement branlant, une ville déserte ce dimanche… un monde familier. Puis, enfin, la route vers la frontière, vide de tout véhicule. Un bois d’acacia à l’ombre légère, deux bourgades bien ordonnées, le contrôle des papiers d’identité côté hongrois, un improbable duty free, un poste roumain désert, une dizaine de minutes de lande, et le premier village roumain. Vlan ! Une route principale à l’asphalte défoncée sur laquelle se greffent des chemins de terre battue. Un village où les maisons, aux murs décrépis et poussiéreux disparaissent derrières des clôtures métalliques tordues. Sur les bas-côtés herbeux quelques rares voitures, exclusivement des Dacia 1310 (version roumaine de la R12), une charrette attelée à un cheval déboule d’une rue transversale. Les habitants de toutes les maisons qui donnent sur la route asphaltée sont assis sur des bancs devant leur clôture et devant chaque petit groupe se trouvent un ou deux énormes filets de pommes de terre. Des kilo et des kilo de patates à vendre sur une route déserte. C’est la première fois que ça se produit. Les yeux enregistrent, le cerveau produit un truc informulé qui provoque une crispation d’estomac, et enfin émergent les mots : Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu ferais mieux de faire demi-tour ! Nous avons encore fait pas loin de 200 km ce dimanche là, avant d’arriver à Vadu Izei (Maramures) et dans tous les villages, sans exception, les habitants étaient assis sur des bancs accolés à la clôture de leur maison, bavardant et regardant passer les plus ou moins nombreuses voitures. La plupart ne vendaient rien. J’ignore s’ils s’invitent entre voisins ou si chacun reste devant chez soi, mais quoiqu’il en soit c’est l’activité dominicale. Les pommes du cimetière d’Ieud. (Maramures) Ieud est un petit village de la vallée, plongée entre de verdoyantes collines, de l’Iza, affluent de la toute proche Tsiza, cette rivière que les hommes ont voulu frontière et qui après avoir divisé l’Ukraine et la Roumanie, piquera au sud pour rejoindre le Danube à Belgrade. Dans le lit de l’Iza, encombré de graviers sur lesquels gît une énorme quantité de matières plastiques, quelques hommes pêchent, les femmes lavent leur linge, les enfants se baignent. Entrés dans le village, laissant la route asphaltée pour un chemin de terre et de gros galets, on atteint le cimetière blotti autour de la minuscule église (ou peut-être est-ce l’église qui est venue se nicher là, difficile à dire), entièrement en bois, aux murs intérieurs couverts de scènes historiées de couleurs sombres. Les cimetières, dans les Maramures, comme d’ailleurs en Bucovine, ne sont pas ceints d’une clôture : si les vivants isolent leurs demeures derrières des barrières de bois, les morts ont pignon sur rue. On se retrouve brusquement parmi un fouillis qui semble inextricable de petites croix de bois sculpté, surmontées d’un arc métallique, souvent de guingois, enfouies dans les fleurs aux couleurs vives, les herbes folles où quelques poules cherchent leur pitance. On découvre avec stupeur que parmi les pierres tombales récentes, nombres d’entres-elles ne portent que la date de la naissance. On s’aperçoit de l’ombre fine qui nous baigne et, levant la tête, on voit de magnifiques pommiers aux fruits luisant sous le soleil. Ce cimetière, comme tous ceux que nous visiterons dans les Maramures, est une explosion de vie, vigoureuse et colorée. Le 15 août, traversant la Bucovine, nous avons vu les villageois pourvus de paniers d’osier débordant de victuailles se diriger vers les cimetières où les premiers arrivés s’étaient déjà installés sur les tombes. Pour un pique-nique ? On the road (1). Bien… là il me faut commencer par parler de la route en elle-même. Parce que les routes roumaines c’est quelque chose… L’asphalte (ou parfois, rarement, les plaques de béton, tou doum, tou doum, tou doum, tou doum, SCHKLONG !, ma porco dio !!! porca madona !!!!! tou doum, tou doum…) est réservée aux axes principaux, dès qu’on s’en écarte c’est de la terre. Et puis quelle asphalte ! Des strates successives, un patchwork d’asphalte où à l’improviste surgissent devant les pneus des nids de dinosaures. Mais ils y travaillent…à petite ou grande échelle. A petite échelle ça consiste à ajouter un rectangle noir sombre luisant aux diverses teintes de gris pré-existantes, à grande échelle cela signifie refaire 100 ou 200 km, d’un coup : un feu, 1 km de travaux, 3 km de route, un feu, 1 km de travaux, 3km de route, un feu, 1 km de travaux… (2 heures pour faire les 50 km avant Campunlung Moldovenesc, 4 heures pour faire les 120 km séparant Sibiu de Brasov). Sur la route il y a aussi les passages à niveaux, c’est à dire, dans les Maramures, un panneau triangulaire avec un train (en option), un stop, et une plaque rectangulaire “attentie la tren”. Ne pas marquer le stop (et le conducteur a, outre la possible arrivée d’un train, tout intéret à le faire vu le denivelé entre les rails et l’asphalte) est sans doute la plus grave infraction au code de la route. Le seul hic c’est que la visibilité est souvent trés réduite, on tend l’oreille, on croise les doigts et on passe. Il y a bien une quatre-voies indiquée sur la carte, de Iasi à Buzau, indéniablement une belle route, au goudron presque lisse, mais en fait c’est une 2 voies + 2 x ¾ voies (autrement dit si un camion roule sur la ¾ voie et qu’il y a du monde en face, et il y en a sur cet axe Bucarest-Ukraine, pour doubler c’est des prunes) et comme, en plus, il y a un village, voire une ville (il n’existe pas de rocade de contournement, la route passe au centre) toutes les 10-20 bornes… ben, mieux vaut ne pas compter avaler trop de km dans une journée. On the road (2) Et sur la route alors ? Des voitures bien sur, des Dacia 1310 ou 1410 (en version berline, break, fourgonnette fermée ou ouverte qui transportent absolument de tout et peuvent atteindre, pour peu que la galerie soit chargée, des hauteurs tout à fait respectables. Il y a aussi les plus récentes Dacia Super Nova ou les modernes Logan, et puis quelques rares grosses cylindrées, allemandes ou japonaises, 4 x 4. Rares à moins qu’elles ne soient immatriculées en Italie, essentiellement, mais aussi un peu en France ou en Espagne (dans certains bourg des Maramures, de Moldavie ou du delta, plus de la moitié des voitures viennent des pays cités précédemment, en général toutes de la même province ou département). Quelques camions aussi, récents ou antiques. Et puis d’autres véhicules, à commencer par une remarquable quantité de charrettes, pourvues d’une plaque d’immatriculation, attelées à un ou deux magnifiques chevaux suivant le poids du chargement ou l’aisance du propriétaire. Que transportent-ils dans les charettes ? Et bien là encore de tout. Les plus impressionnantes sont sans doute celles chargées d’herbe fauchée comme naguère, immenses, bouchant l’horizon, les paysans trônant tout en haut de cette masse fraiche et odorante. Et puis il y a les très longues, celles où sont les troncs élagués des sapins, souvent en convoi, et les très lourdes où l’on voit les parpaings de béton destinés à la construction de nouvelles villas ou au contraire des gravats de démolition, les parfum-campagne chargées de fumier, les transports familial, les transports de bestiaux, de tout, vraiment de tout, et tant… Enfin on croise ou double pas mal de bicyclettes, souvent avec un coussin sur la selle pour améliorer le confort, simple moyen de déplacement ou elles-aussi dévolues au transport, un sac au contenu inconnu jeté en travers du porte-bagages, ou encore la faux, fixée au cadre, dont l’arc épouse celui de la roue. Le tableau ne serait pas complet si je n’évoquais pas les bêtes. Pas les hérissons, non, ni meme les chats ou les chiens, mais les vaches ou les chevaux, paissant librement (surtout en Bucovine et Moldavie) sur les bas-cotés herbeux dans les villages et qui, si l’herbe leur parait plus verte chez le voisin d’en face, traversent la route d’un pas de sénateur. La tortueuse Buzau-Brasov, au final nocturne, restera un souvenir mémorable. Traverser ces villages grouillant d’ombres, plongés dans l’obscurité (le faible éclairage public s’allume à neuf heures précises mais il fait sombre depuis longtemps), est une hallucinante, et épuisante, expérience de conduite. D’ailleurs les Roumains eux-mêmes, conscients des multiples dangers qui les guettent, prennent de drastiques mesures de précautions. A Néamt, le plus gros monastère masculin de Roumanie, une famille était venue quèrir un pope. Un mort avons nous pensé... mais le petit groupe s’est arrêté près d’une Mégane rutilante, a ouvert malle et portières et le pope a longuement aspergé le véhicule d’eau bénite (?), marmonnant dans sa barbe, marmonnements repris en coeur. On the road (3) Quelques mots sur l’environnement immédiat, entre le bitume et la cloture des demeures, ou les champs… Elles sont joliment ombragées les routes roumaines. En montagne, elles se prélassent sur des kilomètres entre deux hauts rideaux de conifères ou plus bas de hetres. Si nous sommes dans une plaine cultivée, elles filent entre deux rangées d’arbres, des noyers le plus souvent, parfois des tilleuls. Beauté abimée par la quantité d’ordures que les Roumains (seulement eux ?) jettent négligemment des voitures. Régulièrement on voit des aires de pique-nique aménagées, mobilier de béton peint de couleurs vives, orange ou jaune généralement. Mais le voyageur éprouve rarement l’envie d’y faire une halte étant donné les quantités d’immondices qui les envahissent, immondices qui font toutefois le bonheur des chiens errants. Dans les villages, le plus souvent, un fossé herbeux aux larges rives plantées d’arbres longe la route de part et d’autre. Sur ces talus paissent les vaches ou les chevaux, picorent les poules, se dandinent les oies, jouent les enfants, grimpant au arbres ou farfouillant dans l’eau, stationnent les voitures ou les charrettes. Dans la plupart des bourgades c’est aussi là que se trouvent le, ou les, puits publics où les femmes viennent s’approvisionner en eau (en Transylvanie saxonne les puits ont été remplacés par des robinets). Cet espace est aussi un lieu de commerce où les villageois vendent leurs productions, ou leur cueillette, tous la même en général. Patates ou tresses d’oignons dans l’ouest, cèpes, mures ou myrtilles dans les régions montagneuses de Moldavie, poivrons, aubergines géantes, tomates quand on s’approche du delta et quand on y parvient, raisins blancs . Au delà il y a les maisons, ou les rares activités commerciales en dur, au premier rang desquelles on trouve les cahutes des inévitables et indispensables “Vulcanizzare” c’est-à-dire les réparations de pneus. Beaucoup de “piese auto” aussi et quelques “magazin mixt”, ces Galeries Lafayettes + Carrefour …de 5 à 20 m2. Si on pénètre dans un bourg de quelque importance l’entrée est signalée non par un simple panneau mais par un monument de béton armé (dont l’armature rouillée est parfois très visible) qui peut atteindre de notables dimensions pour les grandes villes. Toujours les salutations de bienvenue à l’entrée “bine aiţi venit”, toujours les voeux de bon voyage à la sortie “drum bun” (bonne route en fait). Vert, verts La couleur de la Roumanie c’est le vert, enfin les verts, avec toutes les nuances possibles et imaginables. Vert presque noir des sapins, vert tendre des hêtres, vert-gris de l’osier, vert laiteux des mélèzes, vert vif de l’herbe rase poussant sur les berges des cours d’eau, vert émeraude ou vert pale translucide nappé de blanc mousseux des torrents, vers lumineux moucheté de teintes vives des fleurs dans les champs, vert-brun scintillant du Danube... Il y a une joie sauvage, primitive, à s’enfoncer dans une forêt roumaine (pas un petit bois, non, une forêt, une vraie, de celles où on peut se perdre, et errer). L’orée franchie, les pieds ne foulant plus qu’un tapis d’aiguilles ou de feuilles, on pénètre dans le règne des sons subtils, du presque silence. Seul s’entend le bruissement régulier des feuilles froissées par la brise. Les pas deviennent élastiques, les sens s’exacerbent, l’ouie, l’odorat reprennent leurs droits. Ca et là les sangliers ont laissé des empreintes qui attirent le regard. Le moindre craquement lointain fait dresser l’oreille et scruter la profondeur des bois, aux aguets. Parfois, là, luisant, à moitié dissimulé dans les herbes qu’éclairent un rayon de soleil, le cèpe. Les ongles s’enfoncent dans l’humus pour l’arracher à la terre et il laisse sur les doigts un parfum moite. Le raidissement des muscles annonçant la fatigue et le pactole (60 cèpes) dans le panier, l’eau à la bouche à la perspective du festin, on rebrousse chemin, retrouve la rivière et confie à l’eau rapide et fraîche le soin de masser les pieds endoloris. Dans les forêts il arrive aussi de croiser de longs et étroits sillons, traces laissées par les troncs abattus et attelés à un cheval qui les descendra dans la vallée. Il y a une douleur à voir ce qu’il advient des forêts roumaines. Visiblement (qu’en est-il de l’invisible ?) le pays est à genoux. Des colosses industriels rouillés laissent encore échapper quelques fumeroles mais on ne peut que douter de leur rentabilité. L’agriculture semble faite de petites propriétés, exploitées avec des techniques antiques (labour à la charrue, fauchage à la faux, sauf dans la plus moderne Transylvanie, et encore…) qui suffisent sans doute à peine à assurer la subsistance d’une famille et dans les champs à perte de vue du delta le tournesol ou le mais sont étiques. Ce ne sont probablement pas non plus les quelques puits de pétrole fonctionnant entre Braila et Buzau qui vont le sortir de l’ornière. En Transylvanie seulement, aux abords de Brasov et Sibiu, ou dans le Banat, vers Arad, nous avons vu des hangars récents laissant supposer des activités productives et/ou commerciales modernes. Il semble bien que la ressource la plus immédiatement accessible et exploitable soit le bois, et ils (qui est ils ?) ne s’en privent pas. Dans la banlieue de Deva, il y a une gigantesque entreprise, un espace grand comme le parking d’un de nos centres commerciaux couvert, littéralement couvert, de collines d’une vingtaine de mètres de haut de troncs et à Radauti (Moldavie, frontière Ukraine) les Autrichiens en construisent une encore plus grosse (sur le moment j’ai cru que c’était un aéroport en construction), important le personnel dirigeant et les techniciens. Sulina Si j’avais dû choisir un seul endroit en Roumanie, je serais allée à Sulina. Une de ces villes dont on parle au passé, un lieu du naguère. Sulina est la ville roumaine née de la rencontre du Danube et de la Mer Noire. Au début du siècle dernier il y avait du monde à Sulina, je devrais même dire, le monde. Abritant le siége de la Compagnie de Navigation du Danube, la ville comptait quelques 20 000 habitants. Grecs, Turcs, Russes, Juifs, Roumains, Maltais...s’y cotoyaient. Une ville cosmopolite, grouillante d’activité, de langues, de saveurs. Un carrefour, une plaque tournante, une ville à laquelle un marin-écrivain roumain, admirateur d’un corsaire dunkerquois, avait dédié un roman, Europolis. L’abandon progressif de la navigation fluviale et les de la seconde guerre mondiale en ont amorcé le déclin, déclin se consummant avec l’expulsion des Grecs en 1951, alors que ceux-ci constituaient encore presque la moitié de la population de la ville. Il n’y a pas de route qui mène à Sulina, on y accède par bateau après de 60 km de navigation sur le bras principal roumain (le bras le plus large est celui qui plus au Nord marque la frontière avec l’Ukraine). Les berges, renforcées de pierres, sont d’abord couvertes de bois de peupliers, puis de prairies et de saules les pieds dans l’eau et enfin de joncs, les hérons cendrés et les aigrettes pêchent. On y croise quelques rares navires marchands suivis de mouettes et goelands, battant pavillon turc se dirigeant vers Tulcea ou plus loin vers Braila (on retrouvera l’un d’eux le surlendemain lors du passage en bac du Danube dans cette dernière ville). Au terme d’une heure de navigation dans un hydroglisseur antique, surchauffé et peuplé de Roumains pourvus de sacs énormes dont dépasse l’attirail du parfait pêcheur qui vont passer leur week-end en bord de mer, on aborde à Sulina. Sur une rive, une rue de terre battue que bordent quelques maisons disparaissant derrières leurs clôtures et les hangars de chantiers navals désormais déserts entre lesquels paissent les chevaux. Sur l’autre rive le quai auquel sont arrimés quelques bateaux hôtels qui parcourent le delta, vides. Une rue pavée, une promenade pavoisée de drapeaux roumains et européens, sur laquelle donnent deux ou trois belles bâtisses de style grec récemment repeintes, les terrasses ombragées de deux bars modernes, l’unique distributeur à billets de la BRD, l’inévitable immeuble croulant de béton, deux épiceries : un minuscule centre-ville. Au-delà les habituelles petites rues de terre bordées de maisons enfouies sous les fleurs, quelques maisons grecques qui ne tiennent plus debout que par miracle, un phare trapu à la blancheur éclatante aujourd’hui loin de la mer, un square pour enfants aux tourniquets brisés et balançoires rompues, un cimetière anglais ceint d’un grillage au milieu de nulle part, un navire rouillé échoué envahi par les joncs, une route de gravier qui parcours la lande brûlante pour arriver à la plage, équipée de deux paillotes qui se livrent à un concours de musique hurlante, la Mer Noire, noire. Que faire à Sulina ? Rien. Ou plutôt, se laissant gagner par cette torpeur de bout du monde, prendre le temps, s’offrir le temps d’observer le ballet virtuose des hirondelles qui chassent, la lourdeur du vol rectiligne du cormoran, les îles mouvantes et éphémères que dessinent les oiseaux marins, les corps luisants des silures qui suffoquent… flotter entre rêve et méditation.
Ce sont les rêveurs qui changent le monde, les autres n'en ont pas le temps. A. Camus
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