
DeCléricy
Rouyn-Noranda, Québec (Canada)

20 janvier 2007 à 15:14
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Souvenirs subarctiques (Québec)
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Fontange au temps des glaïeuls Fontange, 55e parallèle nord. Plus près du Père Noël que de Montréal à 2 000 kilomètres par la route ou 3 heures sur Air Eskabô. Fontange est le campement temporaire où sont logés 1 200 travailleurs oeuvrant à la construction d’une centrale hydro-électrique, la centrale Laforge2, selon un horaire de dix heures par jour du lundi au samedi, huit semaines consécutives, suivi d’un congé de dix jours chez soi. Les travaux complétés, le campement sera démantelé et son existence n’aura duré que quatre années, le temps d’accumuler un joli pécule pour plusieurs et de s’y ennuyer pour tous. L’ennui est la mesure de la topographie; terrain plat où coule paresseusement la rivière Laforge, quelques collines éparses et une forêt de conifères rabougris en lutte perpétuelle contre un hiver long et froid, un printemps aux allures hivernales qui s’étirent, un été court et chaud, un automne bref et frais aux couleurs des bouleaux roux. L’été fera le bonheur des mouches noires, maringouins et autres taons à cervidés. Pensez-y deux secondes; 1 200 « réseaux sanguins » à portée d’ailes pour les quatre prochaines années! Un pique-nique pour ces bestioles habituées au millénaire menu estival des hardes de caribous. Donc à Fontange vous y êtes pour empiler les pesos et bailler aux corneilles pas à peu près. La gamme des loisirs, variés et considérables, consiste à : — regarder culbuter ses vêtements par le hublot des lave-linge. — biffer du calendrier les jours travaillés. — échanger des revues pornos entre certains connaisseurs. — faire la file en soirée des heures durant pour les cabines téléphoniques, à jaser quelques minutes avec sa blonde. — recoudre un bouton qui pendouille. — accompagner l’orchestre des ronfleurs. — humer le parfum des chaussettes déposées dans les corridors. — réentendre les peines d’amour des uns, les rêves de tous. — demander à Gérard de nous décrire, pour la nième fois, quand il a surpris sa Gertrude à tester la souplesse du matelas conjugal avec son voisin de banlieue. Pour ma part, j’ai décidé de m’improviser horticulteur. M’a t’en vas faire pousser des glaïeuls dans la taïga. En plein hiver et par 30 degrés sous zéro! Pourquoi faire simple alors que tout est disponible pour compliquer les choses? Au retour d’un congé périodique, j’ai en bagage 35 bulbes, autant de pots à fleurs et 2 sacs de 18 litres de terre à semence. De quoi m’occuper pour les deux mois à venir. À l’extérieur des dortoirs c’est fin janvier « frette et blanc » des moins 30 la nuit, moins 20 le jour. Les sous zéro s’agitent comme des frelons, cognent aux portes et fenêtres en bavant d’envie. À l’intérieur, les thermostats s’échinent 24 heures durant à maintenir un 20 — 22 degrés somme toute confortables. C’est parfait pour forcer l’éclosion des bulbes. Des pots à fleurs il y en a partout dans le dortoir. Au rayon des laveuses sécheuses, sous les tables du salon communautaire, sur le comptoir des lavabos, au-dessus des douches et une dizaine, ma réserve stratégique, sur des tablettes improvisées de ma chambre. Mais chut! Faut pas le dire. Il est interdit de modifier l’intérieur des chambres. Des rumeurs circulent à la cafétéria et au campement qu’un hurluberlu fait pousser des fleurs à Fontange cet hiver. Amplement suffisant pour que les deux à trois douzaines de femmes commencent à s’intéresser au phénomène. Qui donc a le pouce vert et surtout à qui sont destinées ces fleurs? Si fleurs il y aura! Car sous le couvercle des ennuis s’ajoutent un nuage de doutes dans les soirées de Fontange. Tout un chacun cherche le « poignet cassé ». Les cancans disent qu’il doit s’agir d’une moumoune désoeuvrée, d’une tapette qui s’ignore ou à la rigueur d’une femme qui s’ennuie. J’horticole jour et nuit, ajoute une lampe solaire ici, verse un peu d’eau là et bichonne autant 35 pots à fleurs que mon compte bancaire. Jean Marc, le chambreur no 9, fait jouer Senior météo et Moustique sur sa radio-cassette pour l’ambiance. Le dortoir no 27 a des allures d’aventures et de serre tropicale. À la mi-février, au plus fort de l’hiver, c’est dimanche d’allégresse. Alléluia! Au réveil frisquet, 23 pousses d’un tendre vert tout mignon émergent des pots. Il y a 12 retardataires. - Tabarnak Jean Marc met la zizique! Betôt ça va être la jungle icitte-dans! - Hein… quoi? … yé qu’elle heure là câlisse? - Yé presque 7 heures… ça pousse mon homme! … ça pousse! - Té malade toé! … cé congé aujourd’hui! … ya- tu moyen de dormir icitte! - Oups … s’cuse-moé man … Bon bein! Dorénavant je me ferai discret et garderai pour moi les plaisirs de la botanique. Ainsi que les peines. À la fin février sept, n’écloront pas parmi les retardataires. Quoi faire comme obsèques à des bulbes mort-nés? Est-ce qu’on « enterre » une plante déjà en pot? Oh! doute, quand tu nous tiens! Passent les jours et passent les semaines ................................................................. Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure (Guillaume Apollinaire) …………............... horticulteur (DeCléricy) À suivre : La serre de tous les espoirs. DeCléricy ------- J’en appelle à vous ô Muses Où tant ma vie passe et s’use Qu’encore et toujours j’aime Mes soeurs Galère et Bohème
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