Je reprends ici mon long récit. Je l’avais arrêté sur les lacs de Band-e-Amîr, au cœur de l’Hindou Koush, mais il est temps de mener mes lecteurs (j’en ai quelques uns paraît-il !) jusqu’à la porte du Pakistan. Mazâr-e-Sharîf Il n’y a pas grand-chose à dire sur mon court arrêt à Kaboul, sauf peut-être que ça doit être là que j’ai rencontré un groupe d’Allemands qui voyageaient dans une fourgonette et que j’ai retrouvé par la suite. C’était encore l’époque où, sans fausse modestie, je parlais couramment l’allemand (je l’ai passablement oublié par la suite, faute de pratique). Ils m’avaient invité à les accompagner jusqu’à Mazâr-e-Sharîf, à quelques centaines de kilomètres au nord de Kaboul. La route était en pleine montagne, traversant l’épine dorsale de l’Hindou Koush. C’est là que se situe la passe de Sâlang, dont j’ai déjà parlé et donné une photo plus haut, celle où les Soviétiques avaient fait preuve de leur générosité bien connue envers « les peuples frères », en construisant la route et les tunnels qui allaient servir par la suite à leurs transports de troupes et de matériel militaire pour envahir le pays. Au-delà de la passe, nous descendions le long de défilés étroits et un air brûlant avait commencé à souffler, annonçant la steppe en contrebas. Mazâr-e-Sharîf est une ville fameuse pour son mausolée (le « mazâr »), celui où selon certains musulmans Ali lui-même (le cousin et beau-fils du Prophète) serait enterré. Ali est la personne la plus vénérée par les musulmans shi’ites. Curieusement, pour la majorité des shi’ites (ou « shi’as » comme ils s’appellent eux-mêmes), ceux de la « secte des 12 » ou « shi’ites duodécimains » qui constituent 90% de la population de l’Iran et 30% de celle du Pakistan (pour ne donner que quelques points de référence), ce n’est pas à Mazâr-e-Sharîf, mais à Najaf en Iraq que Ali serait enterré. Il court même une théorie selon laquelle ce serait Zarathoustra lui-même qui serait enseveli ici ! Mazâr-e-Sharîf n’en reste pas moins un grand lieux de pèlerinage pour beaucoup de musulmans. La mosquée où se trouve le mausolée avait été détruite par Genghis Khan au début du 12-ème siècle, mais avait été reconstruite au 15-ème siècle. Elle est absolument superbe, recouverte d’un habit de céramiques, le « kâshi-kâri » réputé des mosquées persanes de cette époque, où les bleus dominent. Je n’avais pas essayé d’y entrer, trop conscient de son importance spéciale pour les musulmans et étant pratiquement certain de ne pas y être autorisé de toute façon. Mais quel dommage ! car cela m’aurait vraiment bien plu de visiter la tombe …. de Zarathoustra, le personnage clé du zoroastrisme, aussi connu sous le nom de mazdéisme ! Une autre raison pour laquelle cette ville était fameuse était le haschisch d’une excellente qualité qui, une fois arrivé en Europe en tout cas, portait l’appellation de « mazâr ». C’est celui dont j’ai déjà parlé quelques pages plus haut. La nuit, nous dormions sur le toit de l’hôtel, et même ainsi il était difficile de trouver un bon sommeil, tant il faisait chaud. Je ne voulais pas rester trop longtemps à Mazâr-e-Sharîf. J’avais fait un saut jusqu’à Balkh, pas trop loin à l’ouest de Mazâr-e-Sharîf, l’ancienne Bactres fameuse pour avoir été conquise par Alexandre Le Grand, et pour avoir été dévastée par le cataclysme Mongol au 13-ème siècle. Ses ruines sont fameuses, je crois, mais j’avoue avoir des trous de mémoire et ne pourrai vraiment bien les décrire. Les Allemands voulaient continuer vers Kunduz, et je les quittai pour revenir sur Kaboul et continuer mon voyage vers l’Inde. Peshawar Ah ! Maintenant, nous allons passer enfin dans le vif du sujet ! Après la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, la route longeait la Passe de Khyber, la fameuse ou plutôt mal famée « Khyber Pass ». Sans aucun doute les armées d’Alexandre le Grand étaient passées par là pour descendre de l’Asie Centrale sur l’Inde. Mais plus récemment, au 19-ème siècle, cet endroit a connu de nouveaux moments forts lors de la lutte d’influence entre la Grande Bretagne et la Russie, qui toutes deux voulaient contrôler la partie sud de l’Asie Centrale (lire « Afghanistan ») et donc l’accès, pour les Russes, à l’Océan Indien. Cette lutte entre ces deux grandes puissances, assez méconnue des Français (puisque la France n’y avait rien à faire), a été surnommée « Le Grand Jeu » (« the great game »). Les Britanniques, bien implantés dans le sous-continent indien, avaient décidé de prendre l’Afghanistan de force et y avaient envoyé en 1842 une armée de quelques 20, 000 hommes, y compris serviteurs et même quelques familles, paraît-il ! Sous la direction du général William Elphinstone, ils pensaient pouvoir éliminer la résistance des tribus « arriérées » qui se trouvaient sur leur chemin en l’espace de 3 ou 4 semaines. Les dames qui les accompagnaient se voyaient déjà prendre leur « afternoon tea » dans les jardins de Kaboul ! Mais…. il y eut un hic de taille ! Car ces tribus sous-estimées par les Britanniques n’étaient pas du genre à se laisser facilement intimider. Les Pathans (Pushtos/Pukhtos) qui vivaient dans ces régions, et qui y vivent toujours, sont loin d’être des mauviettes. En fait, ils figurent sans aucun doute parmi les guerriers les plus redoutables que le monde ait jamais connus. J’avais à l’époque un livre qui s’intitulait « Les grandes manœuvres de l’opium », où figurait une photo d’un groupe de Pathans de l’une des tribus de la région, celle des Afridis. Prise l’hiver, la photo montrait ces hommes emmitouflés, portant les bonnets ronds typiques de la région, armés de solides fusils, les traits forts et anguleux, le regard dur et sévère des vrais tueurs ! des mecs avec lesquels il vaut mieux ne pas plaisanter ! J’ai perdu ce livre il y a belle lurette et c’est bien dommage car autrement je vous collerais bien cette photo en guise d’illustration. Pour couper court à un épisode dont les Britanniques ne sont pas particulièrement fiers, leur armée fut anéantie par les Pathans. Le pire moment fut où les Britanniques eurent à faire aux guerriers de la tribu Pashtoun des Ghilzais, quelque part entre Kaboul et Jalalabad…. Il ne revint de l’expédition qu’un seul homme européen, le Docteur William Brydon, et (je crois) quelques femmes et serviteurs. Quelqu’un a déclaré qu’il ne se trouve pas une pierre dans la Passe qui n’ait déjà été teintée de sang…. C’est en quelque sorte le Diên Biên Phù des Britanniques. L’un des quelques exemples notoires où une armée coloniale européenne, bien équipée et aguerrie, s’est prise une sacrée claque en se frottant de trop près aux « indigènes ». Il y a eu d’ailleurs d’autres affaires similaires où les Britanniques se sont retrouvés le cul par terre, que ce soit avec les Maoris en Nouvelle Zélande ou avec les Zoulous en Afrique du Sud, tous guerriers féroces par excellence. Combien de fois il m’est arrivé, vivant depuis longtemps en milieu anglo-saxon, de me faire resservir des théories fumeuses sur l’infériorité et l’incapacité des armées françaises ! Et combien de fois j’ai entendu le sempiternel refrain sur le chauvinisme français ! Et bien, s’il est vrai que les Français souffrent de gros défauts, les Anglo-saxons ne sont pas en reste. S’ils se croient un peu trop souvent supérieurs aux autres, c’est en grande partie parce qu’ils n’ont que des notions partielles de leur propre histoire. Disons simplement que personne n’est parfait et tournons la page ! La descente de la Khyber Pass vers Peshawar (Pekhawar) offrait un parallèle évident avec la descente de l’Hindou Koush vers Mazâr-e-Sharîf quelques jours plus tôt, mais cette fois c’était un souffle chaud et moite qui montait des plaines. Ce n’était pas une bonne route, elle était étroite et souvent non goudronnée (si jamais elle l’était, d’ailleurs). La faible circulation était constituée de camions, de bus, et de vieilles américaines aux amortisseurs essoufflés et à la capacité de transport que leurs constructeurs n’avaient certainement pas envisagée. Il devait bien avoir une douzaine sinon une quinzaine d’hommes par voiture ! Le gouvernement Pakistanais n’avait le contrôle que sur la route elle-même, et le territoire environnant était sous contrôle tribal, quasiment indépendant. La situation n’a pas beaucoup changé depuis, je crois. Je ne me rappelle pas le nom de l’hôtel où je m’étais posé à Peshawar. Il n’était pas grandiose, croyez moi ! Je partageais ma chambre avec 4 ou 5 autres « voyageurs ». De la fenêtre, j’avais une superbe vue sur une cour où rouillaient quelques carcasses métalliques, et dont le sol inégal avait été imprégné de plusieurs inondations d’huiles mécaniques. Mais je me souciais peu du manque de charme de l’endroit, puisque je n’étais que de passage, en route vers l’Inde. |