Sanaa .... l'arrivée avait été féérique, un autre monde, il faisait nuit et le taxi nous avait déposé dans une ruelle de terre battue en plein centre non loin de l'Hôtel, des immeubles hauts aux fenêtres chatoyantes et brillantes de mille couleurs nous entouraient, l'athmosphère était douce et comme suspendue dans le temps .... notre hôte nous conduisit à notre chambre à travers des escaliers aux marches de pierre usées et immenses, un éclairage tamisé et deux lits aux matelas à même le sol nous tendait leur moelleux .... c'était déjà du bonheur ... Le petit déjeuner dans la cour intérieure, et notre hôte qui s'enquérissait de notre nuit ..... " les chiens sont un peu bruyants, mais nous sommes heureux d'être là .... " fut notre réponse toute souriante, mais pleine de nuages sombres à venir .... on ne se rend pas compte parfois de ces quelques mots qui peuvent apporter le désarroi dans un lieu, car oui les chiens ( à cette époque ) qui occupaient le terrain à travers les rues de Sanaa étaient bruyants, réglant des querelles de territoire entre eux, et parfois aussi avec les gamins des rues avec qui s'ensuivaient souvent de véritables bagarres rangées de ci de là, j'ai vu un chien se faire lapider par ces gamins alors qu'il s'était réfugié sous une voiture, mais c'était la loi, leur loi, à travers ces dédales de rues médiévales et pour nous il n'était question que de voyage et de regarder ces moments de vie sans jugement aucun, ce n'était pas notre rôle ..... même si ma compagne, amoureuse des chiens, se retenait bien souvent, mais le pire était à venir ..... Le lendemain matin, nouveau réveil et cette fois ci une nuit silencieuse et juste dérangée par la douce lumière des vitraux et des étoiles de passage durant la nuit .... notre hôte, sourire aux lèvres, s'empressa de nous demander comment s'était passé cette dernière nuit, et nous comme de vulgaires touristes sourcilleux de notre petit confort de lui répondre benoîtement ..... " Merveilleuse, les méchants chiens-chiens se sont tues cette fois ci ..... " en souriant .... ravi il était ...... et c'est là que la réalité des moments vécus ailleurs se font présents avec parfois une certaine cruauté, mais on ne parle là que de moments vécus dans d'autres lieux, avec ces règles qui leur incombent et dont on ne doit pas provoquer ou déranger l'ordonnancement, mais le voyageur parfois se croit utile à devoir " émettre " quelques petites recommandations futiles en ces endroits où il ne fait que passer ..... Quand la porte de la cour se fut ouverte, que nos chaussures eurent foulées les rues poussièreuses de quelques mètres, et qu'au hasard du premier entrelacs de ruelles le regard de mon amie se posa avec amour sur les boules de poils étendues à même le sol, je compris instantanément le pourquoi du silence de cette nuit ..... la mort s'était posé sur ces animaux, elle les avait privé de toute étincelle de vie, simplement pour satisfaire le repos de deux étrangers soucieux de leur tranquillité .... dure et cruelle leçon de vie, normalité en cet endroit où l'hospitalité du voyageur est sacré, mais j'aurais préféré que cette meute puisse continuer à gérer ses conflits journaliers à sa façon, et non sur les conseils " avisés " d'un dérangeur venu d'ailleurs .... ou est la normalité ? elle est sans doute là ou vous êtes, mais avec les règles et les usages qui perdurent depuis des siècles et que nous ne devons pas même effleurer de nos susceptibilités ..... Heureusement le voyage est ainsi fait que les moments se superposent à d'autres .... On part en visite sous un chaud soleil voir l'ancien palais royal à Wadi dhar non loin de Sanaa, pas facile à atteindre mais les Yéménites sont un peuple tellement chaleureux avec l'étranger, que finalement malgré les nombreux changements de voitures et de bus, tout se passe bien .... et nous arrivons à bon port devant une fantastique demeure, toute de blanc vêtue et crénelée comme un château fort ..... nous visiterons celle ci accompagné d'une famille entière, armée jusqu'aux dents de kalachnikovs et Djambias, ainsi que de deux jeunes hommes qui se tiennent à l'écart mais nous suivent constamment, aprés nous avoir montré que eux aussi étaient armés sous leurs vestes de revolvers, sans doute pour montrer que malgré leur jeune âge ils pouvaient aussi jouer à l'homme, ce qui ne laissait pas de nous inquiéter si loin de Sanaa et seuls touristes européens perdus ....... Sur le coup, et pas trop inquiet quand même, à la fin de la visite tout le monde s'éparpille et nous nous retrouvons dans les rues poussièreuses à rechercher un " collectif " pour remonter sur Sanaa ...... et je vois bien que les deux jeunes nous suivent, mais je ne peux croire qu'ils cherchent à nous faire du mal, mais cependant une sourde angoisse nous habite car qui sait réellement où nous sommes à cet instant précis, personne ! ..... et au moment ou un " collectif " se présente à nous, l'un d'entre eux se précipite vers nous, soulève légérement la veste, revolver oblige, et nous demande si nous ne voulons pas venir chez eux pour déjeuner ..... dans un tout autre pays que ceux du Moyen Orient, cette formulation accompagnée du mouvement de veste m'aurait fait fuir, mais là aprés avoir plongé mon regard au plus profond de l'âme de ce garçon, j'ai su de suite que l'on pouvait lui faire confiance, et mon angoisse s'est alors changé en une douce sensation de chaleur humaine ..... Aprés avoir cheminé au milieu de ces demeures hautes, nous nous sommes retrouvés assis dans un jardin, sur des couvertures, sous les orangers en fleurs, tout sentait bon et une étrange sérénité se dégageait des murs nous enserrant ..... j'étais bien tout d'un coup, j'ai vu alors arrivé une servante avec des plateaux, des boissons dans des pichets de terre, et nous nous sommes mis à manger tous ensemble, sans parler tout d'abord, nos hôtes nous souriant et nous invitant sans cesse à reprendre des aliments que je ne connaissais guère mais d'ou des senteurs de menthe et autres effluves s'échappaient ...... c'était épatant, être à l'intérieur d'une famille yéménite, je n'aurais pu rêvé autre chose de mieux .... à la fin du repas, les chats se pourléchant les babines, nous commençâmes à discuter du pourquoi de notre venue au Yémen, c'est en général ce qui intérésse le plus les gens des contrées peu visitées, ils étaient aussi trés sensibles à apprendre quelques rudiments de français et la discussion aurait pu s'éterniser jusqu'à ce qu'une femme dument voilée ne s'interposa durant un moment auprés de ce qu'il semblait être son frère, et à force de palabres plus ou moins soutenues, celui ci un peu gêné nous demanda si nous serions disposés à rencontrer sa mère et ses soeurs ....... Disposés.... , mais ravis nous étions .... et nous leur emboitâmes le pas jusqu'à une haute habitation de terre, et aprés avoir gravi quelques degrés, nous nous sommes retrouvés dans une petite pièce recouverte de tapis, et tapissée de petites armoires en bois toutes multicolores ..... nous nous assîmes sur des tapis en tas, un silence s'instaura et trois femmes firent leur apparition, s'installant en face de nous, voilées et habillées de longues tuniques perlées, tout ceci paraissant un peu irréel et hors du temps .... elles commencèrent à nous dévisager, posant des questions à leur frère qui leur répondait de même, l'une d'elle me prit la main et caressa mon avant bras, et pouffa à la vue de mes poils ........ j'eus le temps d'attraper deux yeux expressifs et embellis par ce maquillage propre à leur tribu qui accentue le regard et vous fait plonger dans une espèce de rêve des princesses des Mille et une Nuits, je n'ai retrouvé cette magie qu'il y a peu de temps dans le regard d'une autre femme ....... une autre était surprise quant à la couleur des cheveux rouges de ma compagne, et surprise des surprises, elles nous demandèrent de les prendre en photo .... ce que je fis aprés avoir demandé la permission au frère ..... et elles disparurent tout aussi vite ...... Il était alors temps de prendre congé, et nos hôtes nous accompagnèrent jusqu'à un collectif qui reçut apparemment des ordres afin de nous diligenter prestement jusqu'à la capitale .... et aprés une dernière accolade, nous prîmes congés d'une journée peu ordinaire ou le temps s'était arrêté, et il me plaît à penser que mes photos avec ma bouille se trouve accroché sur les murs d'une demeure yéménite, quelquepart là bas dans ce pays irréel, qui a su tirer au plus profond de moi des émotions de voyage rarement retrouvés depuis, si ce n'est au Cambodge, mais c'est une autre histoire à venir ...... Le Yémen j'y retournerais c'est sûr, ne serait ce que pour mettre en contact ces deux regards si différents, mais si proches dans mon coeur, et qui m'ont fait chavirer chacun à leur façon, malgré leurs appartenances à deux pays si différents ...... et surtout pour y puiser ces sensations de bout du monde que l'on ne trouve pas, bien souvent aux portes de nos demeures, même si l'ombre côtoie la lumière ....... |