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Karoo (my beloved)
À Sutherland, la star ce n'est pas Donald. Galaxy, Jupiter, Andromeda, Kosmos ou Venus Sisters, voilà les noms des guesthouses locales ; à Sutherland, dans les
Karoo Highlands, on dort dans les étoiles. Bâtie à plus de 1400 mètres d'altitude, la ville détient les records de froidure hivernale en
Afrique du Sud et son ciel clair accueille un observatoire astronomique abritant le télescope le plus puissant du pays, du continent et même de tout l'hémisphère sud, qui permet de voir une flamme de bougie sur la Lune ! J'ignorais qu'il y aurait de l'oxygène sur le satellite. Tout le monde a son
stargazing tour artisanal, on vous promettrait la Lune sous un ciel couvert.
L'église est une praline coiffée d'une meringue, des métis âgés et chenus conduisent doucement d'antiques bakkies, chacun ménageant la rouille de l'autre, comme on mène un vieux cheval courbatu. Est-ce parce qu'ils sont dans le temps intersidéral que le terrestre semble ici suspendu ?
La maison, monument historique, du premier médecin de la ville est transformée en guesthouse, la bien nommée Skitterland (le pays scintillant), quelle nuit nous attend dans la
Taurus suite ? Ni big bang, ni trou noir !
Le lendemain la visite de l'observatoire astronomique, un tantinet didactique, débute par une projection montrant la Terre vu d'ailleurs à dix, cent, mille, dix mille kilomètres, arrivé à une annéelumière l'homme assis devant moi, probablement ébloui, remet sa casquette. Le cœur de la machine est impressionnant, quatre-vingt-onze lentilles de cent kilos chacune constituent cet œil intergalactique de onze mètres de diamètre. Etrange coïncidence que la proximité géographique entre ce joyau technologique et le
berceau de l'Humanité. Sur le plateau, une dizaine d'autres télescopes appartenant à autant de pays, le plus ancien datant de 1954, semblent des jouets. On quitte le plateau rapetissés.
Loxton est un village réduit et plein de charme allongé dans une vallée du Haut
Karoo. Trois curiosités, la première est l'église au milieu de la route ce qui fait, qu'alors que vous roulez en ligne droite depuis des dizaines de kilomètres vous ne pouvez pas la manquer (mieux vaut l'éviter sinon, c'est direct le paradis ; au demeurant, elle est éclairée la nuit pour éviter l'accident). La seconde est un système d'irrigation passif (c'est à la mode passif, on construit désormais des maisons passives, quelle civilisation!) fait de petits canaux longeant les rues de terre, avec des trappes et des écluses, des dérivations et des tunnels qui, saturant le sol, abreuve une multitude d'arbres au milieu du désert. La troisième est la Loxton, une bière artisanale brassée avec du miel sauvage et des herbes du
Karoo qui doit être parfaite pour préparer ou accompagner un irish stew.
Lors de passages précédents nous avions flashé sur la jolie maison victorienne, jaune beurre frais, posée là.
Ce soir nous y sommes. Un policier en uniforme rentre à pied chez lui, un père fait le fou à vélo avec un enfant en équilibre sur le guidon (pas de casques, que fait la police !), deux enfants rient et jouent dans le noir avec un ballon qu'on entend crevé, trois adolescents s'abreuvent au robinet municipal, la cloche de l'église sonne des heures cristallines dans l'air limpide.
Dans le
Baviaanskloof, tantôt vallée, tantôt défilé, étreint par deux massifs, comme par deux bras gigantesques qui contrôleraient sa respiration, une maisonnette chaulée, les fondations dans un petit étang, engloutie dans la verdure surplombée de falaises de grès flamboyant hérissées
d'aloe ferox.
Deux enfants qui manquent leurs ronds dans l'eau faute de pierres plates.
Trois maisons de moellons étroites qui furent, avant et pendant l'apartheid, celles de familles d'ouvriers agricoles et le sont encore.
Quatre gourmandises, café et chocolat, brandy et havane.
Les
small fives locaux, des tisserins nichant tout au bout de branches souples au dessus de l'eau (un nid est construit si près de l'onde que, sous l'effet du vent, il est inondable : que fait la mairie?), des oiseaux stendhaliens logés dans les roseaux, des libellules bleu métal ou rouge corail, des papillons blancs (où sont les noirs?) et des poissons gobant les mouches assurent un spectacle permanent.
Six jours encore.
Six jours pendant lesquels nous allons continuer à traîner dans le
Karoo, à passer des cols par des pistes vertigineuses et se couler dans le lit de rivières palpitantes. Victoria West,
Graaff-Reinet, Willowmore et bien d'autres, ces petites villes qui vous couvrent de cadeaux, musées, coffee-shop, architecture, sourires et bienveillance. Entre deux, on fera étape dans les
farm stall, ces magasins de produits fermiers ou artisanaux qui perpétuent la passion des confitures, l'art des pickles, le pain comme le sein, le miel sauvage, les olives et leurs huiles, les viandes gorgées de liberté, les bières artisanales et les vins de sable.
L'esprit du peuple africain blanc est là. Bien antérieur à la découverte de l'or et des diamants et pas encore vicié par l'apartheid, c'est l'esprit des pionniers, autonomie et courage, autarcie et imagination, d'un peuple de pasteurs vivant sur la bête, comme les Masaïs. J'ai lu un rapport dans lequel les sud-africains d'origine européenne étaient comptés comme une ethnie, au même titre que les Zoulous ou les Xhosas. Peut-on leur souhaiter souhaiter un meilleur avenir ?
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Voilà la fin ou plus précisément la suspension du voyage. Merci, merci d'en avoir été.