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Barnum
La ville est sillonnée de pick-up couverts d'affiches et armés de haut-parleurs (là où on place aussi les mitrailleuses) qui diffusent en setswana et en boucle, entre le prêche habité et l'annonce de la représentation d'un cirque ce soir dans votre ville.
Les affiches de certains candidats, veste orange et cravate à pois pour l'un tandis qu'un autre se présente comme « le lion de
Maun » alors que sa morphologie évoque plutôt l'éléphant, et qu'un troisième parti a pour emblème une vache accentuent la confusion. C'est la campagne pour les élections nationales et, outre les véhicules des écuries, les taxis et les arbres (on leur a promis la pluie) couverts d'affiches vantent l'immense avantage qu'il y aurait à apporter ses suffrages à l'un ou à l'autre ; la chanson est connue, union, démocratie, changement.
Au matin, de notre camp situé dans un village nous entendons les éclats d'un discours mais, lorsque nous arrivons, le barnum remballe. Le candidat s'installe en toute simplicité à l'arrière d'un monstrueux 4x4 américain noir aux vitres teintées immédiatement suivi par un pick-up dont la benne est pleine de nervis puis par les limousines de quelques dignitaires, les femmes n'étant pas les moins remarquables, la piétaille suivant dans une centaine de voitures nettement moins flambantes mais ça va changer. Observons qu'au
Botswana aussi on sait remplir les salles. Au passage du convoi j'insère la voiture (ben quoi, elle est noire aussi) parmi celles des dignitaires et affiche une mine de supporter. Du fait de notre position haute, les nerveux sur leur pick-up perchés nous surveillent jusqu'au moment où la tête du convoi oblique dans un chemin de terre.
Fin de campagne pour nous.
Le bar des oiseaux
Dans le Central
Kalahari, et plus encore à la saison sèche, il arrive qu'on rencontre peu d'animaux ; ceux qui se nourrissent d'herbe et de feuilles ont gagné des pâturages plus accueillants et ceux qui les mangent les ont suivi.
Si l'on est trop en manque- faute de grives, on mange des merles- on peut se rattraper au camp avec un artifice enfantin.
Découpez le fond d'une bouteille en plastique que vous ensablerez pour éviter qu'il ne soit renversé puis versez dix centilitres d'eau prélevés sur votre ration (vous vous rattraperez sur la bière), pas plus au risque de mettre en péril le très fragile équilibre de l'écosystème unique qui vous accueille. En moins de temps qu'il n'en faut pour convoquer une rave d'enfer via les réseaux sociaux deux douzaines d'oiseaux de quatre espèces différentes se retrouvent au bar éphémère. Ils arrivent par groupes d'amis, jouent des ailes pour s'accouder, quelques coups de bec fusent puis chacun sait à quoi s'en tenir. Certains passent plus de temps à se chamailler qu'à se désaltérer.
A six heures du matin ce n'est pas du tout la même faune et, de ma fenêtre, j'observe une bande de fêtards, plastrons jaunes et jabots rouges, qui s'en jetteraient bien un dernier mais quand est-ce qu'il ouvre? J'arrive, j'arrive. Un gros noir couvert de bleu (videur de son état?) attend son tour puis c'est la petite foule des habitués anonymes.
Deux rapaces (goshawk?) observent la scène de la cime d'un acacia : il va falloir que j'agrandisse l'établissement.
Un lion sur le retour s'annonce : non monsieur, ici on ne sert que les oiseaux.
Vous avez dit anthropomorphisme ?
Magic Boteti
Nous n'avons pas vu beaucoup d'animaux dans le sud du
Kalahari en cette fin de saison sèche et roulons vers le Makgadikgadi NP gorgés d'espoirs. Que le ferry sur la Boteti River qui permet d'éviter un long et inintéressant détour soit en service à Xumaga (lors de nos deux derniers passages il était hors service pour des raisons africaines), qu'un génie ait créé un lieu accueillant où passer les heures chaudes avant le passage du ferry et l'entrée dans le parc car il n'y a rien qui ressemble à ça jusqu'alors, qu'enfin on voit un peu des « Grey Three ».
Eh bien, il n'y a qu'à demander : le ferry est en service et un lodge a ouvert il y a six mois à deux encablures. Heike nous prépare une salade de feuilles cueillies une à une dans son minuscule jardin de simples. Le ferry léger embarque la voiture et l'utilise comme ballast : au départ on la place à l'avant pour soulever l'arrière de l'embarcation et le dégager de la berge, au milieu on la recule pour permettre à l'avant d'accoster et réduire la distance à franchir dans l'eau. Le passeur est assis en contrebas, les pieds dans l'eau et godille avec un minuscule moteur hors-bord de quinze chevaux. La Boteti est pleine d'eaux venues d'Angola et, selon le passeur, est actuellement large de 120 mètres et profonde de quatre.
A peine arrivés dans le parc, c'est une explosion, des dizaines d'éléphants au bain, plusieurs centaines de zèbres soulevant la poussière, des bleus, des rouges, même les discrets koudous sont de la party. Vers dix-sept heures, sortie de bain et, pour nous, piste vers le camp isolé de Njunca Hills.
Kubu Island Connection
Le site est remarquable et rare, au milieu d'un pan (lac salé à sec) immense, une éminence de granit coiffée de deux ou trois cent baobabs. Hélas, qu'on arrive par les pistes du sud ou par celles du nord, on accède au site par sa façade ouest et ce qu'on voit en premier et qui gâche l'arrivée c'est le chapelet de dix campements déployés, égrenés sur toute la longueur. Moi qui ne suis en général pas à la fête avec les voisins j'aurais préféré, ici, que nous soyons regroupés.
On a mis le paquet sur la belle histoire.
A l'âge de fer des hommes occupaient les lieux (pas cons, c'était le seul point hors d'eau loin à la ronde et chacun sait qu'à l'époque les hommes ne portaient plus de nageoires), se nourrissant du gibier s'y retrouvant piégé. On ne peut d'ailleurs exclure que cette histoire de Déluge et d'Arche de Noé vienne de Kubu Island, des gars remontant le Rift l'auront rapportée en Orient.
On prétend également à des traces de la civilisation du
Great Zimbabwe (1400 après JC) et, si c'est le cas, voyant l'alignement d'éboulis censé en témoigner, on se souvient qu'aux marches des empires, là où sont les barbares et la nature, le savoir-faire et la volonté se trouvent parfois émoussés.
C'est actuellement un lieu sacré où la communauté locale honore les ancêtres et s'y déroulent les rites d'initiation des jeunes hommes (j'ai rien senti).
Enfin, tout dernièrement, un ministre a déposé une crotte de brique sponsorisée par un diamantaire devant le plus majestueux baobab pour signifier le soutien du gouvernement.
Au retour d'une marche vespérale à ma mesure (le site ne doit pas faire plus d'un kilomètre carré) nous sommes cueillis par l'encaisseur qui réclame 470 pulas (arrondissons à 47€) pour la nuit (camping, entrée du site, taxe de séjour, la taxe sur la crédulité est à l'étude) et nous explique que c'est au profit de la communauté propriétaire des lieux. Il n'y a aucune infrastructure si ce n'est quelques toilettes sèches en plastique mal ventilées que la puanteur rend inutilisables (heureusement pour eux, les esprits sont dépourvus d'odorat). Il n'y a aucun besoin d'entretien, seule la possession justifie de prélever un prix : nous sommes face à des rentiers qui, de plus, ne prennent pas soin du fond.
Un rapide calcul donne une recette de 600€ pour aujourd'hui, deux mois d'un bon salaire au
Botswana et c'est 30% plus cher qu'une journée et une nuit dans les parcs nationaux d'où nous venons. Je refais le tour du site (comme Félix Leclerc faisait le tour de l'île) en pénitence et pour amortir.
Il se trouve que l'esprit d'une personne chère s'est envolé, il y a exactement un an aujourd'hui. J'espère que là où il est il est mieux traité qu'ici et qu'on n'en fait pas commerce.
Après une nuit grise sinon blanche, dans l'aube pâle du pan, dans le granit rose et gris et ocre, je recouvre mes esprits. Le tronc d'un baobab a la forme d'une cornemuse mais il n'y a pas de gui dans les frondaisons