Varanasi, ode à la vie
Extrait d’un email envoyé par Isabelle à ses amis : « Si je ne suis pas revenue dans six mois, venez me chercher à Varanasi. La cité de Shiva m’attire comme les diamants attirent les chercheurs de trésor. Ici, c’est un mouroir pour les hindous et pour les voyageurs. Pourquoi quitter Varanasi, quelle merveille plus belle que Varanasi le monde pourra t-il m’offrir ? »
Varanasi n’est pas de ce monde, c’est un monde dans le monde. Elle a été crée sur le trident de Shiva, alors que le monde à été crée sur le serpent de Vishnou.
Les journées se ressemblent, chacun à sa place, au même moment : le boat man de l’hôtel des l’aube devant la porte, Rao le patron de la guest house voisine à l’angle de l’hôtel, la vache et son mari, le chien qui pleure, le singe qui pisse sur les passants, le cerf-volant dans le ciel, le masseur sur les gahts, le tchai man, le vendeur de stickers, la vendeuse de puja et le mirroir au merveille : le Gange du fond duquelle Shiva regarde celui qui voit.
Chaque matin assise sur un gath Isabelle s’envole, tandis qu’Haitham s’emballe.
Il y Assud, il y a Anil, il y a Saya et Vincent, il y a les amis de tous les jours, il y a les amis de l’instant et il y a tous les autres.
La vie se nourrit de la mort, et la mort se nourrit de la vie dans un éternellement recommencement, sous le regard des hommes, des bébés chèvres tétant leur maman et des dieux. Des millions de dieux (33 millions) dans des milliers de temple (22000). Le temps s’arrête, l’instant présent commence, c’est la magie de l’Inde.
Bribes de conversation :
Isabelle : « tu es de quelle caste toi, Assud »
Assud : « de la caste des guerriers »
Isabelle : « waoo ! ça claque. Dis moi, il suffit de mourir ici pour aller à Moksha »
Assud : « oui, sauf si tu es un criminel. Si un criminel meurt à Varanasi, il se réincarne à Varanasi »
Assud chante Brassens et Brel. Haitham et Isabelle lui apprenne la danse des canards.
Rachid Aziz, gardien du muslim temple perché sur la falaise qui tombe dans ganga : « vous pouvez visiter la mosquée si vous me faites une donation »
Isabelle : « Que la paix soit sur toi, c’est possible de prier ? »
Rachid Aziz : « Muslimin ? Je suis ton serviteur »
Isabelle : « Non, tu es mon frère »
Rachid Aziz : « Non, ton serviteur ».
Haitham : « raconte nous la mosquée »
Rachid Aziz : « Vous voyez le minaret de la mosquée, un jour il est tombé dans le Gange »
Assud : « Je vais bientôt me marier »,
Isabelle : « tu vas tirer ta femme par une corde et tu marcheras comme ça dans la rue avec elle »
Assud : « oui, comme ça on se réincarnera ensemble »
Isabelle : « elle se prend perpet avec toi…mais de toutes façon, inchallah, vous vous réincarnez pas, vous aller à moksha »
Assud : « fais voir ta main, je vais lire tes lignes » « ben, t’as pas la même main que moi, moi j’ai plein de lignes »
Isabelle : « c’est normal, toi tu te réincarnes, pas moi… »
Isabelle, Haitham et Assud rigolent de ce monde absurde et magique autour d’un tchai.
Les cyclorickshaws :
Un vieux vélorickshaw peine dans les montées et se rattrape dans les descentes
Isabelle, pleine de culpabilité : « Comment les indiens supportent ils cela. Je n’aurais jamais pu être un roi avec des porteurs, des esclaves, et des servants. C’est dure d’être riche »
Haitham : « et les indiens, ils ont bonne conscience, ici pas de pitié juste du karma »
Subitement, Isabelle et Haitham se libère de la pitié et de la culpabilité, ils acceptent leur sort, leur caste, celle des touristes. Ils se sentent libérés, que c’est bon de ne plus avoir pitié, que c’est bon d’oser être soi, d’oser se défendre pour ne pas se faire voler sa place.
Un cyclorickshaw roule sur la pâte d’un chien. Un connard lui met des claques. Une grosse dame, son gros cul à l’arrière du vélo rickshaw rigole. Le chien souffre. Ca fait pleurer les vaches. Ça fait rire les brahmines. Ça révolte les voyageurs égarés sur la route de leurs rêves.
Bribes de conversation :
Haitham : « Salut Rao, ça va bien aujourd’hui »
Rao : « Ce soir, concert de musique traditionnelle. Si tu veux ma femme peut te faire un massage ou couper les cheveux de ta femme. Tu veux des malboros ? »
Haitham : « Tu vend pas des punes »
Rao : « Indian cigarette ? no »
Rao : « Jusqu’à maintenant, tu ne m’as pas donné un roupie, comment puis-je faire pour te prendre ton argent »
Haitham rigole. Isabelle le rejoint, elle rit aussi.
Isabelle : « j’aimerai prendre des cours de Hindi »
Rao : « je t’apprends si tu veux, je suis prof. tu vois l’écriteau là-bas, en une semaine tu seras le lire, tu comprendra même le journal. »
Isabelle et Haitham rigolent. Après rao, il y a la magasin du petit Krisma, après il y aura le camp des flics, le resto Ganga Fuji…et à chaque fois, ils se marrent.
Ganga fuji restaurant :
Le roublard de patron : « Je propose des massages, ou des cours de flutte, tous les bénéfices vont aux pauvres car j’ai monté une association humanitaire »
La bouffe est fadasse, mais le roublard à une stratégie pour fidéliser ses clients : la peur. Il raconte à qui veut l’entendre l’arnaque qui a sévit en Inde il y a quelques années ; «Ils vous font manger du poison, puis vous emmène voir un médecin, et chacun touche sa commission. Pour éviter cela ne manger que dans les resto cités dans le lonlely planète, comme le mien»
Jean Pierre, D.J au club med arrive à Varanasi avec sa femme et son beau frère.
J.P le D.J : « Oh, putain, c’est des chiottes communes. Moi, je m’en fou si j’ai la chiasse je prend mon temps…mais c’est pas vrai on ne peut pas fumer sa clope avec son café dans le hall de l’hôtel »
Isabelle : « bonjour, c’est la première fois en Inde »
Sa femme : « Ca se voit, n’est-ce-pas », le beau frère se marre.
J.P le D.J : « en Grèce c’était pas pareille, ici c’est crade, et Delhi quel horreur. Et le train impossible de dormir, tout le monde s’incruste sur ta banquette »
Isabelle : « sinon, les chambres elles sont mignonnes, non ? »
J.P le D.J : « ouais… une cinq étoiles »
Haitham : « Vas voir le Gange, c’est reposant »
J.P le D.J : « la fumée, les dealers, les ruelles trop étroites, la foule… »
J.P le D.J va se balader, glisse sur une bouse de vache.
Isabelle et Haitham partent dans un fou rire qui n’en finira pas tant qu’il resteront à Varanasi.
Un indien les entendant rire : « c’est normal, Varanasi fait cet effet là à certains »
Un baba qui parle beaucoup aux touristes mais ne médite jamais : « je vous attendais, venez visiter mon école, pour 100 roupies de l’heure je serais votre maître, réalisation spirituelle garantie »
Eau, espace, air, feu, vent…les cinq éléments libérés par le feu sacré de Shiva, un feu conservé dans un temple depuis des millénaires, des crémations qui ne s’arrêtent jamais.
Les touristes devant les crémations :
- Ca sent le poulet
- Non, ça ne sent rien
- Non, ça sent le bois de santal
- Ca sent le poulet
- Non, ça ne sent rien…
Le dom est chargé des crémations. Une fois la vie partie en fumé, le dom plonge dans l’eau avec un tamis et récupère l’or fondu. Les Agoras, vêtu de costumes de mort guette. Comme des chiens ils iront lécher les os des morts, seule partie du corps, avec les dents qui résistent au feu. Les Aghoras sont tout crades, ils ne font pas la manche, manger des os leur donne du pouvoir, ils cassent leur karma.
Les civières portent les morts au son des tambours et de « ram na satia me ».
Ce sont les fils ainé qui lave leur mort et allume le feu. Un petit garçon de 7 ans à la tête rasé, il à perdu sa mère. Il ne pleure pas. Ensuite, avec le reste de la famille il ira se baigner dans ganga. La vie se régénère par la mort.
Passe le cadavre d’un chien, celui d’une vache puis celui d’un baba. Les babas ne sont pas incinérés, pour eux Moksha est garantie. Alors les babas gonflent comme des ballons, explosent, les rapaces bouffent leur boyau, on dirait du boudin blanc. Le choc de ne pas être choqué.
Haitham : « Ya, rien la dedans, juste une carcasse vide »
Haitham : « Aryumbaba, chante nous une chanson ». Le disciple de kali chante, échange des blinis contre des clopes. Il est toujours connecté à Shiva. Il est beau. Quelle est vaillante l’armée de Shiva !
Un matin, Haitham pète un plomb, enlève ses chaussures et va poser des questions à baba bidja nando :
Baba : « married ?»
Haitham : « yes »
Baba : « good, married, good, not married, not good »
Isabelle et Haitham grimpe sur les toits et découvrent un autre visage de Varanasi. Ils aperçoivent Rao sur le toit d’à coté. Rao aiment leur sourire et leur lance « Même pas un roupis, vous ne m’avez même pas donner un roupie » Haitham donne des coups de bâtons aux singes. Ici c’est leur territoire.
Fabrice, vieux routard de l’Inde : « Ya trop d’énergie ici, c’est pour cela que les rabatteurs ont autant la pèche. »
Une lignée de mendiant tendent leur gamelle, des gros indiens leur jettent des grains de riz sans les toucher, on ne meurt pas de faim en Inde…et au bout de la ligne, la vache attend elle aussi. Et gare au coup de tête si elle n’a pas sa part.
Isabelle à Haitham : « tu ne trouves pas que la vache ressemble à un homme déguisé en vache »
Haitham : « si, il est fou ce pays ! »
Varanasi, ville sainte. Dans son cœur le temple au toit d’or.
A l’intérieur du temple il y a le shiva lingam le plus sacré de l’Inde. Le vagin en or de parvati ( la vie) qui s’unie au sexe noir de Shiva ( la conscience). L’union de la vie à la conscience. Le temple d’or est interdit aux touristes. Comme la mosquée juste à coté. C’est le cruel empereur Aurang jay qui a détruit le temple originel et l’a remplacé par une mosquée. Pour charrier les hindous, il a laissé des traces du temple dans la mosquée et le taureau Nandi. Nandi regarde la mosquée au lieu de regarder le shivalingam, il a rejoint le cercle des musulmans autour de la Kaba. « Combien d’Aurang jay pour combien d’Akbar ? » écrivait Danielou en regrettant à raison le massacre de la culture hindou par les musulmans. Mais, combien d’empereur aussi grand qu’Akbar ?
Fil barbelé, armée, menace terroriste, pas de doute nous sommes dans une vraie ville sainte.
Isabelle : « Haitham, n’oublie pas qu’on doit rencontrer des associations, on a un projet »
Haitham : « Oh, non, je veux être libre moi »
Isabelle : « Allez, ce sera génial tu rencontrera d’autres personnes…si tu veux pas, no problème, j’y vais toute seule »
Finalement, Isabelle et Haitham rencontrent trois associations, et aussi plein de nouvelles ruelles, de nouvelles photos, de nouveaux amis.
Sankat Mochan Foundation :
Mahandji, Professeur en environnement retraité, brahmin et fondateur de la Sankat Mochan Foundation : « Notre objectif est de détourner les eaux usées qui se jettent dans l’égout à ciel ouvert qu’est devenu le Gange, et de les utiliser pour l’irrigation. En 1986 un plan pour sauver le Gange et la culture de Varanasi avait permit le déblocage de 45 milliard de dollars. La technologie mise en place n’a jamais marché et l’argent a été détourné. Aujourd’hui il n’y a plus de planificiation et la réforme constitutionnelle sur la décentralisation fait reposer le nettoyage du Gange sur la ville. Mais la constitution n’est pas appliquée, et la ville n’en a pas les moyens. Nous militons donc à présent pour la démocratie et l’application de la constitution »
« La démocratie, tiens dont » se demandent Haitham et Isabelle soupçonneux que les Usa ne soit pas loin de soutenir l’association.
Mahandji : « Nous allons vers les gens également pour les éduquer. Nous leur disons que si le Gange est leur mère ils doivent arrêter de chier dedans. Nous ne leur parons pas de microbes, parceque pour eux le Gange est pur, cela n’aurait aucune importance les microbes seraient purifiés » « Ce qui pollue ce ne sont pas tant les pujas, et les cadavres, tous cela les chiens, les rapaces, les dauphins et autres poissons du Gange finissent par les éliminer. Le problème c’est les égouts »
Isabelle : « Vous me conseilleriez de faire des ablutions dans le Gange ? »
Mahandji : « Je fais les miennes tous les matins »
Isabelle à Haitham : « J’ai envie de nettoyer le Gange de mes mains, quelle belle puja ce serait ! »
Vedanta International Society :
Swami Prabuddaananda : « Nous diffusons le message des vedas. Les troubles du monde sont du au manque d’amour, à l’égoïsme. Les gens qui veulent du bien pour l’humanité doivent se rencontrer. Aidez nous à faire augmenter les forces d’amour. Nous ne sommes pas frères, nous sommes Un. C’est pour cela que nous mettons en place des projets sociaux, nous nous occupons des orphelins, des démunis. Revenez vers 18h, il y a une prière »
Haitham : « N’y retournons pas c’est une secte »
Isabelle : « Ne soit pas si catégorique, je vais y retourner avec Saya pour assister à leur prière »
Swami Prabuddaananda à Saya qui vient de lui expliquer qu’elle n’avait pas de religion : «Si tu ne crois pas en Dieu c’est que tu crois en l’homme »
Saya : « Non, l’homme est si méchant, je crois en l’Arbre, en l’Elf, en la Fée », mais Saya ne parle pas anglais alors swami continu à rentrer dans sa tête : « Tu aimes ta mère. Mais aimes tu ma mère ? L’amour de tous, c’est l’amour du divin. Mon maître m’a demandé de me consacrer aux autres car rien ne dure. Et je vie dans cet ashram qui est la maison de tous…enfin des hommes parce qu’ici vivent des moines ».Saya repart avec un livre sur Krishna en anglais, elle a une semaine pour le lire et si il lui plait swami lui donnera le livre et une photo du maître.
Kowria Hospital
Le moine de l’accueil lit. Il file un document sur l’association à Isabelle et Haitham. Dans cet hôpital se côtoient la médecine traditionnelle et la médecine moderne.
Isabelle, se rappelant son maître : « Ces deux médecines sont comme des lignes parallèles, elles ne communiquent pas. Si cela continue la médecine moderne va manger la médecine traditionnelle, puis elle en mourra. Ils faut trouver un chemin du milieu »
Le Raimbow s’est installé dans la foret de l’autre coté du Gange. Le Gange est bas, il y a une immense plage de sable pleine d’os, les rapaces y ont élus domicile dans un lointain bruit de fond, celui de Varanasi.
Saya : « au Raimbow, ya des règles, pas de drogues, pas de viande, méditation avant le repas… ».La communauté des voyageurs vivant ensemble ressemblent fort à une bande de teufeurs, même si l’habit ne fait pas le teufeur : loqueteux, tête rasé, percing, crashpouille, baba cool. On parle opium. Des indiens observent, plantés comme des arbres. Ça dérange. Isabelle : « Vu vos têtes, je comprends qu’ils vous observent, ils vous dérangent, mais vous vous êtes pas demandé si vous ne les dérangiez pas, proposez leur des chapatis au moins, invitez-les, merde, ils sont un peu chez eux ».
Mikael vient dormir ici, il va faire des économies.
Cristhope aussi, il en a tellement marre des indiens.
Marine fait les compte, elle a avancé toutes les tunes pour la bouffe.
Isabelle s’ennuie, Haitham aussi.
Saya : « Vous avez qu’a faire des chapatis ou couper du bois pour vous occuper »
Isabelle : « non, je préfère retourner en Inde, là-bas je ne m’ennuie pas »
Haitham, Saya, Vincent : « bonne idée, rentrons chez nous »
22h30 : les commerçants ferment boutique, après avoir bénit l’argent ils bénissent le magasins en passant une flamme devant les 7 citrons et le piment pendus à l’entrée en guise d’allumette. Il ne reste plus que des vaches, des chiens errants, des souris, des flics bourrés et un labyrinthe de ruelles sans âges dans lesquelles les voyageurs se perdent chaque soir.
Isabelle veut aller à Bodgaya voir une association, et au Bangladesh rencontrer Mohamed Yunus, fondateur de la première banque des pauvres.
Haitham veut aller au Népal puis à Lassa.
Ils se disputent. Ils se sépareraient bien, mais ils n’ont qu’un seul chargeur et en ont tous les deux besoin.
Ils décident de mettre le cap sur Kolkata.
La chaleur est venue d’un seul coup en une journée. Il est temps de partir. Le généreux Gange leur offre un instant de paix et de grande beauté, comme pour leur dire au revoir. Le vent s’est levé et il y a des tempêtes de sable sur l’autre rive. Des oiseaux blancs sont venus en grand nombre célébrer le printemps et le ciel s’est paré d’un beau manteau bleu indien. Les enfants sont habillés en dieux et Durga guette. « Au revoir Varanasi, on t’aime »
A la gare une jeune fille offre des fleurs à Isabelle.
"La liberté de la graine réside dans l'accomplissement de sa nature qui est de devenir un arbre"
Rabindranath Tagora