(An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Bonsoir Adeline, ton message est très gentil, et c’est avec un grand plaisir que je vais satisfaire ta demande d’histoires de frontières.
Allez, on continue. Xavier, tu as réveillé chez moi tout un tas de souvenirs et une véritable réaction en chaîne s’est amorcée. Je n’aurais jamais imaginé sans ton idée de créer ce post d‘enfiler toutes ces histoires comme des perles sur un fil pour en faire un collier du souvenir et du rêve, donc merci.
Au sujet des frontières on considère ces moments de passage comme une perte de temps et aussi comme une contrainte un peu stressante dont on se passerait bien, alors qu’en réalité on est en plein dans le voyage, tes différents récits Xavier m’en ont fait prendre pleinement conscience.
Bosnie :
Un jour que je pars avec mon épouse mon cousin et sa femme pour leur faire découvrir les merveilles balkaniques, nous passons un poste frontière en provenance de
Slovénie pour entrer en
Bosnie. En tant que chauffeur je présente les 4 passeports, des coups de tampons matérialisant les visas sont mis et nous entrons en
Bosnie. Sitôt le poste frontière franchi nous nous arrêtons boire un café dans la ville frontière. Ma cousine dans le bar me dit qu’elle a un doute et qu’à son avis le douanier n’a donné que trois coups de tampon. Nous vérifions chacun notre passeport et effectivement l’un de nos passeports n’a pas le fameux sésame. Nous repartons à pied au poste frontière et expliquons le cas et sans problème le coup de tampon manquant est apposé.
Une autre fois j’arrive en
Bosnie en venant du
Monténégro accompagné d’une baroudeuse sans limites qui n’a vraiment pas froid aux yeux (toujours marrant, même si parfois stressant, de voyager avec ces personnes un peu, voire très décalées). Son passeport a les visas les plus invraisemblables du style Afghanistan alors que ça castagne dur conte Al-Qaïda et bien d’autres, sans parler des passages de frontières clandestins qui bien évidemment ne laissent pas de trace sur le document d’identité. Nous nous pointons à ce petit poste désert dont j’ai oublié la localisation. Je tends nos deux passeports par la fenêtre. Le douanier regarde le mien puis celui de ma baroudeuse, là il commence à le feuilleter de plus en plus surpris. Il appelle ses copains douaniers et ils épluchent à nouveau le passeport et s’esclaffent rien que pour le plaisir. Quelques mots sont échangés en anglais et en russe et nous repartons avec nos visas.
Roumanie :
Alors que j’habitais en
Albanie mon homologue roumain m’invite dans son pays. Au cours d’un voyage balkanique accompagné de mon épouse et de l’un de nos enfants nous honorons cette invitation. Mon homologue roumain me donne rendez-vous au poste frontière à 13h30.
En bon Français je me dis qu’il va manger rapidement chez lui à Bucarest puis venir nous attendre à la frontière. Donc, nous trois décidons de manger rapidement en
Bulgarie dans un horrible fast-food avant de nous rendre à la frontière entre les deux pays. Nous nous pointons donc au poste frontière repas de midi pris. Nous trouvons étrange l’absence de trafic alors que les points frontière sont peu nombreux car le Danube est large, d’où le faible nombre de ponts permettant de relier les deux pays. A croire que les échanges entre les deux voisins sont quasi inexistants. Peut-être que seule l’heure du repas de midi entraîne cette quasi disparition du trafic routier ?
La route côté bulgare n’est pas dans un très bel état et aucune voiture ne se dirige vers la
Roumanie. Nous passons sans encombre le point de contrôle bulgare pour sortir du pays puis, de l’autre côté du pont nous nous présentons à la frontière roumaine. Le douanier me demande nos passeports, je les présente, il m’invite à sortir de la voiture et me demande de me diriger vers le grand bâtiment à proximité. Je le vois monter dans notre voiture et partir avec. Nous sommes un peu surpris, mais nous comprenons rapidement, mon camarade roumain nous attend pour une réception quasi-officielle. Il nous introduit par un large escalier avec tapis rouge dans une grande salle aménagée pour un véritable repas de gala en présence d’une quinzaine de personnes dont je ne connaitrai pas l’identité ni la fonction. On est loin des coutumes des pays occidentaux. Je ne me vois pas étant en vacances offrir ce genre de prestations dans un lieu officiel.
Il faut dire qu’à la période de Ceausescu mon camarade était un ponte des douanes. Comme quoi les régimes passent mais les hommes de pouvoir pas toujours. Nous avons mangé du silure pané très bon, belle chair blanche ferme et goûteuse, alors que lorsqu’on voit cette espèce d’énorme poisson chat ça ne donne pas trop envie. Il provenait probablement des immenses plans d’eau que constitue le delta du Danube.
Le plus rigolo peut-être c’est que dans ces pays, où encore plus que chez nous, on juge les gens à la grosseur et au prix de la voiture. Dans le cas présent afin d’éviter les tentations dans des coins reculés au lieu de venir avec ma belle voiture professionnelle nous sommes venus avec une vieille R5 que mon beau-père m’avait vendue pour un franc symbolique et que j’avais fait venir à
Tirana dans mon camion de déménagement. Je pense que le douanier qui est parti ranger cette antiquité de 15 ans d’âge a dû se dire que son ancien parton avait de drôles de relations avec des miséreux occidentaux.
D’ailleurs au sujet des apparences, les plaques d’immatriculation en sont une parfaite expression, je dois dire que dans certains pays balkaniques avec mes plaques albanaises nous n’étions pas toujours les bienvenus. Ma R5 bien que toute pourrie roulait encore et en bon Français, ce qui n’est pas bien j’en conviens, il m’arrivait de ne pas respecter les limitations de vitesse. Un jour un policier bulgare m’arrête alors que je doublais une charrette dans un village désert, n’ayant pas vraiment eu l’impression de faire une infraction, mais les plaques albanaises avaient sans doute donné des idées au policier.
Cela m’avait un peu déstabilisé de me faire siffler brutalement par un homme en uniforme à la carrure imposante, donc sous un petit coup de stress je réponds en albanais au policier qui se plante devant moi presque menaçant. Mon épouse réalisant la langue dans laquelle je m’exprime me coupe aussitôt la parole et répond au policier en russe, alors ses yeux nous fusillent un peu moins. Il nous demande nos passeports et là en les voyant il change de ton, passeports diplomatiques français, plus question de nous mettre un PV. Cependant il me fait une leçon sur les conventions de
Genève en agitant son doigt comme un instituteur réprimandant un jeune élève. Dans un anglais compréhensible il me rappelle qu’en tant que diplomate je me dois de respecter la réglementation des pays que je traverse. Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à penser qu’il aurait bien aimé « se faire » des Albanais.
Amérique du Sud
Lorsqu’on traverse l’
Amérique du Sud à vélo tout le long de la chaîne des Andes on surfe sur la frontière d’un pays à l’autre. J’ai déjà raconté notre passage rocambolesque de frontière à la barrière baissée entre l’
Equateur et le
Pérou quelque part dans la forêt amazonienne. Plus au sud nous avons pas mal zigzagué entre
Chili,
Bolivie et
Argentine. En effet, au cours de mes différents voyage à vélo dans ces coins hors du monde et du temps j’ai effectué plus de 10 000 kilomètres.
Chili entrée :
Alors pour entrer au
Chili tout est systématiquement fouillé et on vous confisque toute nourriture fraîche, fromage, fruits et autres. Souvent les douaniers sont assez sympas et avant de vous les confisquer vous proposent de les ingurgiter, mais malgré toute notre bonne volonté ce n’est pas toujours possible, tant pis pour les fromages et autres laitages ainsi que pour les fruits et autres saucissons. Et les cyclistes au long cours souvent sont comme disent les policiers locaux « los barboudos » et à ce titre parfois nous sommes gratifiés de la truffe du chien anti-drogue qui hume nos sacoches.
Bolivie :
Je me souviens d’un poste frontière bolivien au nord du Sud Lipez, Avaroa, que nous avions atteint ma camarade Flora et moi à la tombée de la nuit dans une tempête de vent comme seul l’Atacama détient le secret, où bien que nous roulions sur une piste rigoureusement plate, pour parcourir les quinze derniers kilomètres nous avions mis trois heures à appuyer comme des forcenés sur les pédales. Le poste est situé à quelque distance avant la frontière le long de la fameuse voie ferrée pour minerais.
Nous demandons au douanier s’il y a un abri pour la nuit afin d’éviter de monter notre tente dans un vent qui avoisine sans doute les 100 km/h. il nous demande de nous assoir dans la salle d’attente de la douane. Une demi-heure se passe, nous commençons à nous poser des questions. Sans rien laisser paraître nous éprouvons une forme d’impatience, car nous venons de faire 90 km de piste dans des conditions que l’on peut qualifier en finale de dantesques. Nous venons de rouler contre un véritable mur d’air, qui semblait presque solide, qui s’opposait à notre progression. Enfin, notre douanier revient. Il nous annonce qu’il ferme la douane pour la nuit et nous offre la salle d’attente comme dortoir en nous apportant un grand seau d’eau. Ce fut une nuit royale. Et nous n’eûmes pas besoin du tampon de sortie car nous sommes repartis en restant en
Bolivie en longeant la frontière vers le sud et nous ne sommes sortis du pays que 300 km plus loin après une des plus extraordinaires traversées entre 4 et 5000 mètres d’altitude entre pistes et scories volcaniques.
Paso Sico sens Chili Argentine :
Encore un coin du monde où presque personne ne passe, peut-être un peu plus maintenant car j’ai appris que les 200 km entre San Pedro d’Atacama et le col sont goudronnés du côté
chili, ce qui n’était pas le cas lorsque nous y sommes passés en 2013, et toujours pas le cas du côté argentin. Donc, nous nous pointons au poste frontière en ayant pris nos tampons de sortie à San Pedro, bien qu’il faille trois jours à vélo pour rejoindre la frontière. Nous y arrivons, il s’agit d’une petite cabane métallique perdue dans l’immensité désertique de l’Atacama.
Les douaniers sont sympas, cela leur fait de la distraction de voir un peu de mouvement. Je leur demande s’il passe du monde par ce point. Ils me montrent leur grand cahier et je puis constater que le dernier passage concerne deux Français à vélo il y a plusieurs jours. Qu’est ce qu’ils doivent s’emmer....Ils nous donnent une bouteille d’eau d’un litre et demi, ça ne se refuse pas dans le désert d’Atacama.
25 km plus loin nous arrivons au poste frontière argentin, plus grand, composé de plusieurs bâtiments, sans problème nous obtenons le sésame. Mais il est tard et nous demandons si nous pouvons nous abriter dans l’un des bâtiments pour la nuit. Les douaniers refusent catégoriquement et nous indiquent le prochain village à 20 km, qui de plus se trouve hors de notre route, et comme toujours en fin d’après-midi avec un vent en furie dans le nez nous allons nous faire secouer et par le vent et par les cailloux d’une horrible piste.
Mais ces vingt kilomètres nous allons les parcourir assez rapidement grâce à Flora ouvrant la voie et me servant de protection traçant tel un bulldozer qui coupe le vent. Encore une fille dont les limites morales et physiques sont au-delà de la normale, Suissesse de Martigny, gabarit fondeuse. Et ses limites morales je n’en ai pas vu les limites, quelques soient les conditions de tempête de froid, de chaud ou de piste plus qu’horrible elle ne savait dire avec son accent valaisan un peu traînant que « c’est top c’est cool ». Je dirais même que plus notre situation devenait « bosniaque » plus elle le criait fort dans les éléments en furie.
Paso San Francisco du côté argentin :
Au cours d’une tentative de traversée à vélo du paso San Francisco les conditions de vent dont je n’avais jamais connu une telle force, bien au-delà des cent kilomètres/heures ne nous ont pas permis de dépasser le col à un peu plus 4800 mètres d’altitude. Mais le plus rigolo, nous sommes sortis d’
Argentine sans en sortir. Nous avons eu le tampon de sortie mais n’avons pu atteindre le poste chilien
cent kilomètres plus loin, oui je dis bien cent kilomètres plus loin, nous sommes donc rentrés à nouveau en
Argentine sans en être sortis, et avons eu droit à un nouveau coup de tampon sur nos passeports.
Europe :
L’Europe aussi réserve quelques surprises
Suisse : maintenant que la
Suisse fait partie de Schengen, plus de contrôle à la frontière. Je me souviens d’une époque lointaine alors que ce n’était pas encore le cas les contrôles bien réels nous valaient des passages à la loupe de nos passeports et aussi des coups d’œil dans l’habitacle de la voiture au milieu du fouillis de matériel de montage. Avec mon épouse nous étions des habitués de ce passage de frontière vers la
Suisse, car tous les WE nous prenions cette destination pour le ski de randonnée ou l’alpinisme vers des coins fabuleux comme le Valais ou l’Oberland Bernois. Un jour, alors que nous étions sur le retour, mon épouse me fait remarquer « mais nous sommes en
France et nous n’avons pas passé la frontière ». Eh oui je ne sais pas ce que nous avions fait, incapable de me souvenir.
Slovaquie :
Au cours d’une traversée de l’Europe à vélo en 2009, je me souviens d’un passage de frontière qui n’existait déjà plus mais dont les traces du passé révélaient justement une frontière qui avait été extrêmement contrôlée. Il s’agit d’un passage de l’
Autriche à la
Slovaquie.
Sur notre piste du bord du Danube nous pédalons sur une digue un peu au-dessus de la campagne qui nous environne. Nous voyons se dessiner de plus en plus précisément sur notre droite une grande zone de constructions et de parkings de belles dimensions. Nous décidons de les traverser et nous passons tout un tas d’infrastructures de l’époque de la guerre froide et du rideau de fer, maintenant désertées, plus âme qui vive. Nous imaginons ces grands parkings remplis de camions et de voitures en attente de passage sans doute de longues heures voire des jours. Nous passons même devant les anciens bâtiments de la douane où seuls subsistent les fantômes de cette époque révolue. Bien que ce ne soit plus une frontière, c’est sans doute la frontière qui m’a fait la plus forte impression. L’Europe on en pense ce qu’on veut, mais quand on va de
Gibraltar à
Tallin sans entraves j’aurais tendance à en penser du bien.
Lituanie :
Toujours dans notre remontée de l’Europe à vélo après avoir traversé la
Pologne (ce qui dit en passant fut une expérience extraordinaire et parfois difficile du fait des traces laissées par la deuxième Guerre Mondiale) nous contournons l’enclave de
Kaliningrad, n’ayant plus depuis deux mois l’habitude de montrer nos passeports. Nous passons donc de
Pologne en Litanie par une piste à travers une forêt. Là je ne peux m’empêcher de penser que la
Lituanie était encore quelques années auparavant partie de l’URSS, c’est quand même quelque chose, alors que maintenant c’est un pays de l’Union Européenne comme les autres.
Bien évidemment sur notre piste nous sommes seuls. Dans la forêt nous constatons que nous passons de
Pologne en
Lituanie car de part et d’autre de notre piste déserte il y a des restes de réseaux électrifiés. À l’aune de ce que j’ai pu lire et vivre durant cette période de guerre froide cela fait un sacré choc de jouir de cette liberté de circulation. Je ne peux m’empêcher de penser que même entre pays frères du pacte de
Varsovie ils ne se faisaient pas vraiment confiance car entre
Pologne et URSS ils éprouvaient le besoin de marquer la frontière par des barrières électrifiées.