(An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Comme convenu, voici quelques souvenirs de passages de frontières.
J'ai ressorti mes notes (succinctes, je regrette maintenant de n'avoir pas écrit plus à l'époque), et les cartes papier que j'ai conservées.
Je commence par ma première Transafricaine, au milieu des années 1990.
Malheureusement le passeport qui pourrait m'indiquer les dates précises d'entrée et de sortie (avec les visas, si durement acquis pour certains !), m'a été volé beaucoup plus loin, à
New Delhi.
Les images que j'ai (diapos) sont dans des boîtes. Je ne les ai jamais numérisées, un projet maintes fois reporté...
Parti en vélo de
France en mai 1993 je traverse l'
Espagne puis le Maghreb (
Maroc-
Algérie-
Tunisie).
Je n'arrive pas à entrer en Libye. Le voyage se poursuit en
Sicile, dans les Balkans (dont l'
Albanie) et la
Turquie en hiver.
Au printemps 1994 je traverse le Proche-Orient. J'entre en
Israël depuis le
Sinaï.
J'y travaille quelques mois et je peux ressortir en
Jordanie par le poste-frontière terrestre entre
Eilat et
Aqaba (
Jordanie) qui vient juste d'ouvrir avec les accords de paix tout juste signés.
Fin décembre 1994 j'arrive à Assouan, au sud de l'
Egypte.
J'ai mes visas soudanais et érythréen, acquis de haute lutte au
Caire.
Mauvaise nouvelle : j'y apprends que la barge sur le Lac Nasser ne fonctionne plus.
A l'époque il n'y avait pas de route entre l'
Egypte et le Soudan (elle a été construite il y a une dizaine d'années par les Chinois), le seul moyen de poursuivre vers le sud était ce bateau, puis de traverser le désert de Nubie en suivant la piste sablonneuse le long de la voie de chemin de fer.
La frontière est fermée, il y a des bruits de bottes entre les 2 pays.
Retour au
Caire en évitant la Moyenne Vallée du Nil en proie à l'insurrection des Frères Musulmans par les Oasis du Western Desert.
Puis
Suez où j'embarque sur un ferry sur la Mer Rouge :
Suez-Djeddah-Suakin (Port-Soudan).
Je voyage au Soudan pendant un mois.
Peu de routes goudronnées, the going is tough, mais l'accueil est extraordinaire dans ce pays qui a mauvaise presse.
Mi-mars je suis à Kassala, à la frontière avec l'Erythrée.
Les cartes sont imprécises, ma Michelin au 1/4 000 000, celle qui fait référence à l'époque et qui n'est pas actualisée, indique un poste-frontière à l'est de la ville.
En fait il est au sud-est.
Pas étonnant, cette frontière est restée bouclée pendant une vingtaine d'années au moins, le temps qu'a duré la guerre entre l'Erythrée et l'
Ethiopie qui a pris fin en 1992.
Les informations que j'ai proviennent d'autres voyageurs.
Dernier village-campement. Assortiment de cabanes faites de bric et de broc, je dépense mes dernières livres soudanaises. Le désert est parsemé d'acacias.
Sortie du Soudan dans la gentillesse.
Les douaniers m'indiquent une vague piste en direction du poste érythréen.
Il doit y avoir une dizaine de kilomètres entre les deux.
Je me perds un peu, crève avec les épines. Je peste car mes chambres à air sont au bout du rouleau, patchées et repatchées, et que celles que j'ai pu trouver à Kassala sont de mauvaise facture.
Des dromadaires passent.
J'arrive au poste de Talatacher. En Arabe ça veut dire Treize. Je ne connais pas l'origine du nom mais cela doit à peu près correspondre au nombre de maisons du petit village.
Le douanier est dans sa guérite et veille sur la barrière en travers de la piste comme une poule sur ses poussins.
Il est cordial mais me dit que mon visa est périmé.
Oui, je sais, mais avec le temps perdu en
Egypte et l'absence de représentation diplomatique érythréenne à Khartoum (les 2 pays sont eux aussi à couteaux tirés et les liens diplomatiques sont rompus) je n'ai pas pu le renouveler.
Il garde mon passeport et me demande d'attendre, il doit contacter sa hiérarchie à Asmara.
Combien de temps ?
Quelques jours, le temps d'envoyer un message par radio et que les services concernés donnent leur accord. Ou pas.
Je m'installe dans le petit hôtel-restaurant en face : un enclos fermé où caquettent des poules, une pièce unique en pisé. On tire les lits en cordes pour dormir à la belle étoile la nuit venue.
L'attente dure. Je vais aux nouvelles une fois par jour. Pars boire mon coca chaud à la boutique du bled, joue un peu au foot avec les gamins le soir. Quelques rares voyageurs passent. Je me souviens de 2 Allemands en règle qui ont pu avancer. De 2 Algériens aussi qui avaient traversé la Libye et souhaitaient se rendre à
Djibouti (Comment ? Par où ? Ils n'ont pas souhaité me donner de détails). Le patron de la douane vient boire sa bière chaude dans ma petite prison le soir, je le soupçonne d'être de mèche avec la tenancière pour me faire contribuer à sa petite entreprise.
Des Soudanais viennent s'abreuver aussi, la charia étant sévèrement appliquée dans leur pays.
Au bout de 5 jours je commence à me sentir moins bien. Perte d'appétit, fatigue.
Le lendemain bonne nouvelle : l'accord d'Asmara est arrivé, un nouveau visa est tamponné sur mon passeport et je peux prendre la route.
Tessenei, la première petite ville, est à une trentaine de kilomètres.
Il commence à faire très chaud, la piste est atroce, sable et cailloux. Je me sers du vélo comme d'une béquille.
Le premier hôtel est le bon. Je m'écroule sur mon lit de corde. Des heures plus tard le patron vient me voir et me demande si ça va. Pas trop... Il me regarde les yeux et me dit sans sourciller : " You've got malaria ".
Quelques semaines plus tard...
J'ai traversé l'Erythrée, puis je suis entré en
Ethiopie.
Un parcours dur, des pistes caillouteuses et montagneuses dans deux pays qui n'ont pas encore commencé à rebâtir leur infrastructure.
De très beaux moments : la montée à Asmara et la beauté de cette ville pas touchée par la guerre. Le café et les restaurants italiens, là-haut. La gentillesse et la discrétion des gens. L'appareil photo qu'on m'a subtilisé dans un petit village puis que la police a retrouvé et m'a rapporté une dizaine de jours plus tard. Les paysages de montagne à couper le souffle.
De moins bons, aussi : les agressions verbales et physiques quotidiennes au nord de l'
Ethiopie. La pauvreté la plus extrême dans les campagnes.
A Addis je suis hébergé par des professeurs au Lycée Français.
L'un d'eux y est en poste depuis un certain temps et a une bonne connaissance du pays. Il me met en garde contre la route qui file plein sud vers le
Kenya, et surtout contre toute la zone frontalière de part et d'autre de la ligne. Pas sécurisée, des attaques de " shiftas " armés sur les véhicules. Côté kenyan le convoi est obligatoire.
Il me dit qu'il serait peut-être possible de sortir d'
Ethiopie par le coin sud-ouest, au nord du Lac Turkana.
Il est déjà allé jusqu'à la rivière Omo en 4x4, mais pas au-delà. Je prends des notes et on dessine une carte avec les noms des villages que je dois traverser après Arba Minch, la dernière vraie ville sur ma route.
Cette zone est mal cartographiée. Sur ma carte Michelin il est indiqué que les frontières du Soudan (en guerre avec son Sud, à l'époque) s'étendent jusqu'aux rives du Lac Turkana, soit entre l'
Ethiopie que je quitterais et le
Kenya où j'entrerais.
Je me lance quand même.
Avant Arba Minch je retombe sur Tony, un Anglais à vélo lui aussi. Je lui parle de cette option.
Pour atteindre la rivière Omo il faut traverser toute la région " tribale " du pays.
Un de mes plus beaux souvenirs d'Afrique, entre tribus Konso, Hamer, Mursi...
La progression est lente mais la piste est bien tracée.
Omorate, sur la rivière. Un petit village-rue avec ses petites maisons en pisé. Un curieux mélange de populations : les Nilotiques du coin et les gens descendus des Hauts-Plateaux. J'attends Tony deux ou trois jours avant qu'il arrive.
Le lendemain on s'organise. On ne sait pas exactement où est la frontière ni s'il y a un poste. Mais on évalue la distance à moins de 50 kilomètres.
La rivière boueuse est traversée en pirogue. Les rives sont abruptes.
On remonte de l'autre côté : petit camp militaire éthiopien. Les troufions nous contrôlent, aucun problème. Quelques centaines de mètres plus loin, à l'abri des regards, un soldat échappé du troupeau nous braque avec son arme.
Il veut un peu de fric.
Tony monte sur ses grands chevaux. Je le calme, pas le moment de déraper, et on lui donne quelques birrhs.
On a un cap général à tenir, sud-ouest, dans une zone plate normalement marécageuse mais sèche en en cette saison.
L'escarpement de la Rift Valley bouche l'horizon, à l'ouest, mais surplombe tout.
On ne peut pas trop se tromper.
On suit les sentes des troupeaux de vache pour progresser tout le matin.
Dans l'après-midi on aperçoit un bâtiment moderne avec un toit en tôle ondulé, sur un tertre. On ne sait pas dans quel pays il est.
Ethiopie ? Soudan ?
Kenya ?
En s'approchant on voit un drapeau... éthiopien. Ouf...
Il s'agit en fait d'un poste de contrôle militaire, pas d'une douane.
On peut poursuivre et prendre la petite piste qui mène au poste kenyan, à quelques centaines de mètres.
C'est un poste assez surréaliste, en pleine zone tribale.
Nous avons nos visas mais nous ne pouvons pas entrer légalement ici : les gens en poste ne sont pas équipés pour les procédures d'entrée des étrangers.
Qu'à cela ne tienne : ils appellent leur base à Lodwar par radio (à 300 kms plus au sud) qui nous autorise à continuer.
On dort à Todenyang, le petit village-frontière près du Lac Turkana qu'on voit enfin. Nous partons nous y baigner, un militaire nous accompagne.
Pour atteindre Lodwar on tente d'abord de prendre la piste qui part plein sud le long du lac. On renonce vite, le sable est trop mou.
La deuxième option, plus à l'ouest, est aussi corsée mais il y a plus de passages roulants.
Pratiquement aucun véhicule. L'impression d'être dans un angle mort du monde est totale.
Toute cette zone est semi-désertique et nous consommons énormément.
On se ravitaille à Lokitaung, la seule vraie petite bourgade sur notre itinéraire. L'épicerie est tenue par une famille indienne du Gujarat, complètement isolée.
On va prendre de l'eau dans un trou creusé dans le lit de la petite rivière à sec en contrebas, là ou elle sourd d'on ne sait où tant le milieu est aride.
L'arrivée sur le goudron de l'axe Lodwar-frontière soudanaise est vécue comme un vrai soulagement.
Nous nous rendons au poste de police pour régulariser notre situation.
Eux non plus ne peuvent rien faire, mais ils nous remettent un document détaillant qui nous sommes et d'où nous venons.
Nous le présenterons deux semaines plus tard à
Nairobi, ou nous recevrons notre tampon d'entrée au
Kenya...