(An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
On continue le voyage ?
On prend l'air du large, on vogue sur l'Océan Indien et on parle de frontières maritimes !
Juillet 1995.
J'atteins Dar-Es-Salam en
Tanzanie, sur la côte.
Depuis que je suis en âge de lire un atlas je rêve d'aller à
Madagascar.
Mes démarches pour un embarquement direct au port de commerce sont infructueuses. Le Harbour Master me prévient : rares sont les bateaux qui desservent la Grande Ile depuis le continent.
Je débarque à
Zanzibar, cette île magnifique au large de la capitale, mélange sensuel de cultures africaine, indo-pakistanaise et omanaise.
Je rencontre du monde, vite, et de fil en aiguille la petite communauté comorienne qui y est installée.
J'apprends l'existence d'un boutre pas très officiel qui relie épisodiquement Moroni (Grande Comore) et Stone Town où je suis.
Un pêcheur comorien naufragé l'attend d'ailleurs pour rentrer au pays : son bateau tombé en panne de moteur au large de Grande Comore a dérivé pendant des jours et des jours dans le Canal du
Mozambique avant qu'il ne soit repéré, recueilli et ramené ici.
Je prends mes quartiers dans une paillote surplombant l'estran tout au nord de l'île.
L'attente est douce, entre marches sur le platier à marée basse, baignades à marée haute, mes plats de riz-poisson que je vais manger au petit resto du village sans électricité, le soir, après les parties de foot endiablées avec les gosses.
Plus d'un mois plus tard, après plusieurs annonces " presque " sûres, mon bateau n'est toujours pas arrivé.
Alors que je m'apprête à repartir sur le continent et poursuivre ma route vers le
Mozambique je tombe sur un voilier battant pavillon français au mouillage.
Le skipper repart à
Mayotte, à vide, et je suis le bienvenu à bord.
Cette traversée qui aurait dû être qu'une simple formalité se passe mal.
Le mal de mer me torpille et j'apprends que je suis conçu pour ahaner dans la brousse, pas pour assurer des quarts.
Le bateau tombe en panne de moteur dans une pétole complète : on dérive malgré les efforts de V. pour garder le cap initial.
Les baleines qui batifolent autour de notre Radeau de la Méduse nous distraient un peu, mais l'angoisse, en tout cas la mienne, monte d'un cran.
Sans électricité à bord les instruments de navigation ne fonctionnent plus, les voiles sont endommagées à force de tirer des bords dans du très petit vent.
V. ressort son sextant. J'ai la désagréable impression d'être ramené au temps d'un style de navigation qui s'est éteint il y a fort longtemps, et dont j'aurais aimé me passer pour une première expérience.
Le Karthala, ce haut volcan qui domine Grande Comore, apparaît un jour à l'horizon.
Voir la terre me fait un bien fou.
On s'approche de Moroni, le port, mais les courants nous font glisser au large de la côte. C'est frustrant mais il n'y a rien à faire
Un pêcheur vient nous voir, les voiliers sont rares ici. La nuit tombe. On essaie de jeter l'ancre avec plus de 100 mètres de bout mais on n'accroche pas. Il n'y a pas de plateforme continentale, le cône du volcan tombe à pic sous la surface.
Branle-bas de combat. Je sens que V., même avec son énorme expérience de la mer, commence à vaciller un peu.
C'est inespéré mais notre salut vient de la Gendarmerie Nautique qui, prévenue par le pêcheur, arrive à nous retrouver tant bien que mal dans l'opacité nocturne et nous remorque laborieusement au port alors que nous nous apprêtions à nous faire drosser en bonne et due forme.
Cette escale dans la République Islamique des
Comores n'était pas prévue mais je l'apprécie à sa juste valeur.
V. reste au port de Moroni pour réparer.
Moi j'en ai ma claque de ces histoires d'eau et je lui fais faux bond : on m'octroie un visa et je pars pédaler autour de l'île.
Je rejoindrai
Mayotte par mes propres moyens, et si possible sur un bateau digne de ce nom.
De Grande Comore j'embarque pour Anjouan, sur un bateau surchargé de passagers et de fret qui relie les 3 îles de l'archipel.
Ce caillou est petit, compact et montagneux. Luxuriant. Entre girofliers et fougères arborescentes. Entre plages ourlées de cocotiers et cascades glacées où je me baigne.
Les Anjouanais semblent vivre à l'écart du fracas du monde.
Je suis sous le charme. La tension retombe.
Pas pour très longtemps.
J'allume ma petite radio un matin, seul au bivouac.
J'arrive à capter RFI et j'apprends qu'un Coup d'Etat vient juste d'avoir lieu à Moroni. Les informations sont confuses, mais il semble que le président Djohar vienne juste de se faire renverser par un groupe de mercenaires emmené par Bob Denard.
La poisse !
Je rallie Moutsamoudou, la ville-port, à toute blinde.
J'y retrouve P., un des seuls Français expatrié ici qui s'occupe de transport maritime.
Il me dit que c'est grave, qu'on ne sait pas comment cette histoire peut tourner, qu'il faut qu'on prenne la tangente au plus vite.
Je suis démuni et je ne connais pas le contexte local. C'est lui qui gère dans l'urgence et prend les choses en main, avec son réseau local.
Le bateau qui assure la liaison irrégulière avec
Mayotte (la quatrième île de l'archipel, française) n'est pas au port. Et apparemment les autorités ont déjà interdit toute sortie du pays.
Il y a un voilier français à quai.
Il a rencontré ses propriétaires quelques jours plus tôt, une famille de
Mayotte, qui doit être en balade ailleurs sur l'île. On y va, et on monte à bord.
Ils arrivent quelques heures plus tard.
P. se fait jeter pour son irrespect, la conversation est houleuse puis se calme. La solidarité entre marins reprend le dessus.
Petit conseil de guerre et la décision est prise. Le vélo est encordé au bastingage. En pleine nuit, tous feux éteints et moteur au ralenti, on largue les amarres, sans faire la sortie du bateau auprès des autorités maritimes.
Tous savent que leurs moyens d'action pour nous empêcher ou nous rattraper sont limités, voire inexistants.
On franchit la ligne des Eaux Internationales peu après, sous les étoiles qui brillent.
Arrivée dans le lagon de
Mayotte par la passe principale le lendemain.
Ce thon qu'on y a péché à la ligne et qu'on a dégusté illico-presto en carpaccio pour fêter l'événement. Puis l'accostage à Dzaoudzi, en
France.
Le skipper du voilier y vit depuis longtemps, c'est donc lui qui va s'expliquer avec la Police aux Frontières, avec nos passeports.
Plus tard je retrouve V. qui vit à Mamoudzou.
Il a réussi à remettre son voilier en état de marche à Moroni et a pu naviguer sans encombres jusqu'à son port d'attache avant les troubles politiques.
Il me raconte les visites des autorités, et celle d'un fonctionnaire du Consulat de
France qui était venu lui rendre une petite visite de " courtoisie " alors qu'il avait les mains couvertes de graisse et était toujours à quai...
On se pose des questions.
Je reste une quinzaine de jours sur place.
L'île est moins spectaculaire que ses consoeurs de la République Islamique mais l'ambiance est douce, feutrée. Avec les amis on part harponner des langoustes sous les rochers à marée basse qu'on fait griller sur la plage, accompagnées de manioc et arrosées de bière ou de pastis. Je dors sur les plages ou chez les gens.
V. me met en relation avec une de ses connaissances, un capitaine qui travaille pour un armateur qui assure une route maritime commerciale avec le nord de
Madagascar.
Il y a de la place pour moi sur sa barge et il me donne son accord.
J'obtiens le visa malgache au consulat local non sans avoir dû acheter un billet d'avion aller-retour que j'annulerai plus tard.
Le jour du départ je suis rattrapé par la patrouille. Les policiers du port tiennent à me voir avant l'embarquement. Mon passeport est entre leurs mains, les dates d'entrée et de sortie de mon itinéraire africain épluchées, les questions ciselées.
Ils ne dévoilent rien, mais je vois à peu près où ils veulent en venir.
Avec mes fringues délavées et ma sacoche de guidon qui me sert de viatique je ne dois pas correspondre à l'image qu'ils se font du barbouze.
Mon passeport est tamponné et je peux sortir.
La traversée jusqu'à Nosy Bé est paisible.
Madagascar, enfin !