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D'autres souvenirs de passages de frontieres...
Le plus chaleureux :Septembre 2009, Notre chauffeur nous fait signe de monter dans la camionnette maintenant vide. Nous quittons Qaa, le poste frontière libanais et le laissons volontiers à son embouteillage de voitures et minibus et à son éternelle bousculade de travailleurs syriens jouant des coudes devant le guichet vitré protégeant la demi-douzaine de douaniers visiblement débordés et déjà fatigués.
Le poste frontière syrien est encore à quelques kilomètres, au bout de cette longue ligne droite bordée par endroits de camps de réfugiés reconnaissables aux alignements de tentes. Certaines sont munies de paraboles rouillées, indices que ces camps en toile ne datent pas d’hier...
Terminus devant l’arche nous souhaitant (
j’imagine) la bienvenue en Syrie. Nous trainons nos valises une centaine de mètres, jusqu’aux bâtiments administratifs arborant drapeaux étoilés et portraits géants du président actuel Bachar El-Assad et de son père Hafez El-Assad.
Nouvelle sacrée mêlée devant les guichets. J’interpelle un douanier en civil qui sort précipitamment de l’un des bureaux et lui montre nos passeports en tout faisant les yeux ronds et en haussant les épaules. Compréhensif, il va nous chercher des formulaires et parler à l’un des douaniers en uniforme en nous montrant du doigt. Il revient vers nous et ajoute avant de filer dehors au pas de course :
«
You fill up these forms and give them to this man, only this man. Welcome to Syria. »
Le douanier en uniforme en question, surement soulagé de s’occuper d’une paire d’étrangers perdus plutôt que de ses compatriotes excités, nous attire à l’écart pour vérifier la validité de nos visas et ajouter un tampon en nous souhaitant lui la bienvenue en Syrie. Ma parole, c’est une véritable manie ici... très sympathique d’ailleurs !
Moins de dix minutes plus tard nous retrouvons dehors au milieu de la cour écrasée de chaleur. En face, un petit bureau de change ouvert nous permet d’échanger nos livres libanaises contre des livres syriennes. Deux jeunes douaniers nous regardent tirer nos valises en souriant et nous lance dans un bel ensemble un «
Welcome » guttural.
Derrière la barrière ouverte, trois minibus attendent les clients. Le chauffeur du premier, habillé d’une djellaba et d’un veston ouvert sur une belle bedaine, nous fait comprendre tout en s’essuyant la moustache avec son foulard à damier rouge et blanc, qu’il va à Homs, la grande ville la plus proche. «
Welcome » ajoute-t-il en nous indiquant deux sièges vides.
Je ne sais pas si ce sont des consignes du Président mais pendant toute la durée de notre séjour, ce sera le mot que nous entendrons le plus souvent, partout et tout le temps. A de nombreuses reprises, des gens n’hésiteront pas à traverser la rue juste pour nous souhaiter la bienvenue et nous remercier de visiter leur pays avant continuer leur chemin. Cette amabilité, gentillesse et curiosité discrète, m’ont constamment rappelé un autre pays particulièrement chaleureux : l’Iran.
Voir ce que ce si beau pays (la Syrie) devient me fend profondément le cœur.
Le plus sexy :Juin 2012, le train démarre lentement dans la nuit. Par la fenêtre, je vois des soldats chinois, alignés à intervalles réguliers sous la pluie, saluer au garde-à-vous notre train qui quitte la mère-patrie. Quelques minutes plus tard, nouvel arrêt dans une gare déserte et lugubre, péniblement éclairée par quelques néons. Nous venons d’entrer en
Mongolie.
Après une longue attente dans un silence seulement troublé par les gouttes de pluie qui frappent les vitres, quelques bruits de locomotive suivis par des bruits de bottes et des rires de jeunes femmes annoncent un semblant d’activité.
Une porte s’ouvre, quelques voix chantantes approchent. Trois petits coups à la porte de notre compartiment et nous voyons apparaitre une Miss Monde suivie d’une Miss Univers. Rouge aux lèvres, yeux maquillés, mini-jupe et bottes à haut-talon, seules les épaulettes et la casquette révèlent que nous avons à faire à des douanières.
«
Your passports and immigration forms, please. » gazouille l’une d’elles pendant que l’autre fait semblant d’inspecter nos valises. Elles disparaissent dans le couloir et reviennent une petite heure plus tard avec nos passeports dument tamponnés.
«
Good night ! » murmure Miss Monde... ou peut-être est-ce Miss Univers !
You bet !
Quelques beaux rêves plus tard, je tire les rideaux pour découvrir le Désert de Gobi dans toute son immensité.
Le plus fantôme :Juin 2012, le train relie
Moscou à
Minsk (
et nous par la même occasion !). Au milieu de la nuit, le train s’arrête un long moment à ce qui me parait être la frontière mais personne ne vient contrôler qui ou quoique ce soit ?!
Au petit matin, un peu avant de débarquer à
Minsk je demande, légèrement inquiet, au contrôleur si nous devons présenter nos passeports à quelqu’un ; je n’ai pas particulièrement envie d’être considéré illégal et de me retrouver dans les cachots dans la dernière dictature d’Europe. Il me rassure en m’informant que les formalités douanières entre la
Biélorussie et la
Russie ont été supprimées. A chacun son espace Schengen !
Et dire que ce fut la croix et la bannière pour obtenir ce visa biélorusse. La
Biélorussie n’ayant pas d’ambassade à
Canberra, il nous avait fallu envoyer nos passeports à
Djakarta en recommandé, une opération stressante qui nous avait couté quatre fois le prix du visa !!! Mais qu’est-ce que je ne ferais pas pour franchir des frontières... mêmes fantômes et qui plus est en pleine nuit pour au final ne rien voir du tout ?!
Un petit arrière-gout d’arnaque !
Mais grosse différence, une paire de jours plus tard, lorsque nous nous rendons à l’aéroport de
Minsk, un tout nouveau bâtiment en acier et en verre qui sent encore le neuf. Vu le peu de vols, on ne se bouscule pas vraiment dans le terminal régulièrement patrouillé par des soldats armés aux mines patibulaires. Alors que je tourne en rond à la recherche des toilettes, deux soldats me demandent ce que je fais.
«
I’m looking for the toilets.
To-a-let » je réponds.
Alors que je m’attends à ce qu’ils m’indiquent une direction, l’ainé des deux dit :
«
Passport. »
«
No, toilets. »
«
Passport. » traduit le second larron.
«
What, I need a passport to go the toilets ?!?! » Ah, voilà donc pourquoi on a besoin d’un visa en
Biélorussie... pour aller faire pipi !!!
«
Passport. » insiste l’ainé.
«
No, not with me, in my bag with my wife. » en pointant du doigt derrière eux, des sièges tout au fond... et en découvrant soudainement un petit panneau avec une silhouette d’homme et en-dessous des lettres : W C.
Je les plante là. Il était temps. En me séchant les mains, je me demande si les deux rigolos ne m’attendent pas derrière la porte, prêts à m’embarquer... Mais non, ils sont partis patrouiller ailleurs.
On appelle les passagers pour
Varsovie...
Une queue se forme devant des vitres fumées gardées par une employée et soldat. Les voyageurs disparaissent, un à la fois, derrière la porte en verre opaque qui s’ouvre et se referme automatiquement. On se croirait de retour à
Berlin Est.
A mon tour de découvrir ce qu’il se passe de l’autre côté. Un mec en uniforme me demande de laisser mon bagage sur le tapis roulant de la machine aux rayons-X, de donner mon passeport au douanier installé derrière lui et ma carte d’embarquement à une hôtesse.
Coup triple donc... pas mal ! Fort pratique en tout cas pour éviter d’autres longues queues.
Ah, en Biélorussie, on a peut–être pas de démocratie mais on a des idées !
Le plus surprenant :Septembre 2013, décidément on me retrouve encore dans un train !
Celui-ci traverse un vaste tapis jaune de rizières et approche de la rivière Yalou qui sépare la Corée du Nord et la
Chine. Notre compagnon de compartiment, jusqu’à présent silencieux pointe les montants d’un immense pont en construction et au-delà une multitude de buildings modernes que l’on commence à apercevoir au loin et annonce : «
Dandong. » Le contraste entre les deux rives qui séparent les deux pays est saisissant : champs d’un côté, alignements d’immeubles de l’autre. Puis viennent les premières banlieues décrépies et les usines de la ville de Sinuiji.
Le train finit par s’arrêter complètement. Les passagers des autres wagons envahissent les quais puis disparaissent vers les passerelles. Le personnel militaire fait quelques va-et-vient puis se décide à monter dans le train pour inspecter les bagages et embarquer les passeports.
Le douanier et notre compagnon de compartiment semblent bien connaitre et entament une longue discussion ponctuée de quelques bonnes rigolades avant que ce dernier s’éclipse soudainement dans le couloir. Le douanier commence à examiner nos valises et surprise commence à parler en français en voyant le passeport de mon frère. Evidemment le fait que deux frères puissent avoir des passeports de différentes nationalités le surprend un peu mais certainement pas autant que les paquets de Gauloises
Made in Germany recouverts de messages de santé en russe (
elles ont été achetées à un duty free de Moscou) qu’il trouve dans l’un des sacs. Il finit par s’assoir sur l’une des couchettes et lance quelques plaisanteries en remplissant des formulaires. Curieusement il fait trainer les choses.
Pas très vifs à la détente, nous finissons par comprendre qu’il attend quelque chose. Nous lui proposons quelques paquets de cigarettes qui filent discrètement au fond de sa poche. Comme par magie la fouille des bagages cesse de suite, avant même qu’il ne commence l’inspection des appareils photos. Les voyageurs du compartiment suivant ont surement la malchance d’être des non-fumeurs car les seuls mots que leur douanier prononce sont : «
Delete photo, delete photo. »
Quand notre compagnon de compartiment revient, il a un sourire en coin et nous demande «
Combien ? » en nous montrant son paquet de cigarettes !
L’attente est longue et l’unique distraction consiste à regarder ces pauvres terrassiers (
et terrassières !) sans pelles, ni gants en train de mettre des cailloux sur des chiffons et de les balancer sur les remblais. Deux heures plus tard, arrivent enfin premiers signes de mouvements. Nouvelle locomotive et changement de voie. Les douaniers remontent et distribuent les passeports au petit bonheur la chance.
Le soleil se couche alors que nous franchissons le pont de l’amitié sino-coréenne édifié vers la fin des années trente... par les Japonais. L’autre pont, construit vers 1910, fut en partie détruit par les Américains au début de la guerre de Corée et n’a jamais été reconstruit. Je ne sais pas si l’on y danse dessus mais, à voir le nombre de touristes, on s’y promène. Ce ‘pont cassé’ est devenu l’attraction touristique de Dandong car il offre une vue la imprenable sur la Corée du Nord.
En l’espace de quelques minutes nous changeons d’univers. Nous laissons derrière nous la tristesse, la désolation et les pénombres et arrivons dans une orgie de néons, une débauche de richesse et de modernité.
Quel extraordinaire contraste.
Quelques minutes plus tard le train s’arrête dans la gare ultra moderne de Dandong. Notre compagnon nous salue, il est arrivé à destination. Nouveaux formulaires à remplir et nouveau défilé de douaniers, ceux-ci sont moins sympas mais bien plus efficaces, surtout ils ne nous demandent rien.
Nouvelle longue attente, d’autres wagons sont rattachés au notre, reste à trouver la locomotive. Je retrouve le cérémonial des contrôleurs chinois qui se mettent au garde-à-vous devant chaque porte du train et celui du chef de gare qui salue tout ce qui bouge et lance des coups de sifflet dans toutes les directions. Le train s’ébranle lentement et passe en revue les immeubles illuminés par de savants effets de lumières.
To be continued...