Parait que c'est le printemps! le ciel étend toujours son linge blanc mal lavé, les arbres de la place sont toujours déplumés, la pluie rince à grands jets glacés les trottoirs. C'est le printemps, le calendrier le dit!
Y'a quand même deux indices :
Les oiseaux de ville brodent un nid dans le sapin. Le sapin ? c'est l'arbre de Noël sur notre étroit balcon. On n'a pas eu le courage de le descendre.Il est roux et ces idiots d'oiseaux se croient à la campagne. Ils pépient à tout va, conchient la balustrade et s'activent.
L'autre indice, c'est Barbapou. Le esdéef, le clodo quoi.
Je l'ai vu toute l'année. En partant dans les matins obscurcis, je posais contre lui endormi une pièce et une clope. Son chien ouvrait un oeil et battait mollement la queue. Après le travail, au début de l'après-midi, je le croisais encore.
Il m'amuse Barbapou, il a deux tatouages en accent circonflexe au-dessus des sourcils. Il me salue d'une inclinaison de tête et je lui souris.Ainsi jour après jour. Quand l'hiver arrive, j'ai peur pour lui. La banque ferme son sas cette année. L'Homme mon compagnon calfeutre le vent-coulis de l'oeil de boeuf de notre galetas. Un galetas, chez nous, c'est le nom qu'on donne aux chambres de bonnes. C'est un terme qui suinte la pauvreté.
Un matin, j'ose parler à Barbapou. Je lui donne la clef. Chut.. ne faites aucun bruit, la bonne bourgeoisie aime l'ordre.
Nous sommes partis sous le soleil indien une grande partie de notre interminable hiver français.
Je n'ai jamais vu Barbapou dans les escaliers. Il a passé l'hiver là haut sous les toits. Je le sais. Parfois j'ai senti son passage dans le hall, les effuves écoeurants de son corps sale, de ses vêtements raides de crasse, du pelage mouillé de son chien..
Il m'a rendu la clef hier. C'est le printemps il m'a dit. Je crois bien qu'il voulait m'étreindre. J'ai eu peur, il sent si mauvais. Alors, j'ai pleuré. Un peu.
Il a repris sa place, son chien à ses pieds.
Tout est en ordre, c'est le printemps.
Dom.
Original post
Photo prise à Hué (Vietnam)









