bonjour
Suite et fin de mon carnet.
HAVASUPAI : La descente
Une des justifications importantes à ce retour en Arizona, à la suite de notre périple en Alaska, était ma volonté de revenir au plus vite dans le canyon d'Havasupai. C'est vrai que les raisons ne manquaient pas.
- 1/ Je considère (et presque tous les gens qui le connaissent pensent la même chose) que ce coin retiré, au fin fond du Grand Canyon, est l'un des plus merveilleux endroits de la planète. Si le paradis terrestre a existé, ce ne peut être que là. Dans cette région ensoleillée et aride de l'Arizona, le créateur (s'il y en a un) a eu le bon goût de faire couler une rivière de couleur turquoise, qui dévale vers le fleuve Colorado par des cascades géantes se jetant dans des vasques très photogéniques en travertin calcaire. Cette eau improbable transforme toute la vallée en une oasis de fraîcheur et de verdure où tout pousse, en plein milieu du désert.
- 2/ Mais Dame Nature, si complaisante avec ce lieu, est parfois prise de remords. Alors, dans un violent accès de colère elle se fâche, et se lâche. La merveilleuse petite rivière turquoise devient alors un torrent dévastateur gigantesque couleur chocolat, et détruit en quelques heures les décors qu'elle avait si bien su façonner. Bien sûr, le torrent finit par se calmer, et retrouve son lit (ou un lit voisin), mais laisse alors découvrir des paysages modifiés. Or cette colère divine s'est produite à deux reprises, très récemment. A l'automne 2008 (quelques semaines après ma dernière visite), puis en 2010 (avant même sa réouverture au public), le site a été l'objet de deux inondations majeures. Il a ré-ouvert aux touristes il y a peu, en Mai 2011, et j'étais impatient de voir quoi il pouvait ressembler aujourd'hui.
- 3 / Justement, ma dernière visite (2008) m'avait laissé un goût franchement amer. J'étais avec mon fils, qui tenait absolument à revoir le site (nous l'avions visité ensemble en famille une dizaine d'années auparavant). Mais nous ne nous étions décidés pour ce voyage que très tardivement, alors qu'il ne restait plus aucune place disponible ni au camping ni au lodge pour passer la nuit en bas. Qu'à cela ne tienne, nous avions alors décidé de descendre quand même, quitte à faire l'aller et le retour dans une même journée. Départ donc de l'hôtel (nous étions à Seligman) à 3h du matin, 2h de route, début du sentier de descente aux premières lueurs de l'aube et à la lampe frontale ; 6-7 heures disponibles en bas, à visiter les chutes dans tous les sens (et à nous baigner) ; puis vers 17h, remontée, pour arriver au parking auto alors que le soleil venait de se coucher. Soit près de 50 km de marche dans la journée (en comptant les balades en bas), se terminant par un exténuant dénivelé positif pour rejoindre le haut de la falaise. Si mon fils de 30 ans a bien supporté l'effort, il n'en a pas du tout été de même pour son vieux père de 64 ans (à l'époque). La remontée finale a été un calvaire, que je pensais réellement ne jamais pouvoir terminer vivant, tant mon cœur battait la chamade, et mes jambes avaient de la peine pour avancer, très lentement. Finalement, épuisé, j'y suis quand même parvenu, je ne sais comment, mais cette dernière remontée avait été franchement cauchemardesque.
En y revenant cette année, j'ai voulu conjurer le sort, et surtout me prouver qu'en faisant la visite comme tout le monde (c.à.d. avec une ou deux nuits de repos en bas avant la remontée), j'en étais encore capable (malgré trois ans de plus).
C'est donc avec une certaine appréhension que nous nous levons ce matin.
Nous quittons dès l'aube notre motel, puis une grosse heure plus tard parvenons au parking de Hualapai Hilltop. Nos bagages se limitent à deux sacs à dos assez petits ; couchant au lodge nous n'avons besoin ni de tente, ni de duvet, mais nous emmenons cependant quatre gallons d'eau, et de la nourriture jusqu'au lendemain. Car, s'il y a bien en bas un vague boui-boui à la nourriture hyper-grasse ainsi qu'une épicerie, notre expérience des lieux nous a prouvé qu'ils ne sont pas fiables, et sont bien souvent fermés l'un et (ou) l'autre.
En effet le canyon est le domaine de la tribu indienne Havasupai, qui vit majoritairement dans le village de Supai (450 des 600 membres de la tribu), au fond du canyon, quelques kilomètres avant les chutes.
Auparavant, ce lieu devait être un véritable paradis pour des habitants heureux (soleil + eau, qui avec un minimum de travail procuraient de prolifiques récoltes de fruits succulents).
Puis des visiteurs extérieurs ont découvert le site et son enchantement. Les Indiens ont alors quasi complètement abandonné l'agriculture généreuse, pour ne plus vivre que du tourisme (encore plus généreux). Ils ont instauré une taxe d’accès de 35$ par personne (que j'ai connue à 5$ il n'y a pas si longtemps ...), et tout est géré par le conseil tribal (lodge, camping, épicerie, restau boui-boui, transport), à des prix exorbitants et avec une qualité de service particulièrement mauvaise. En parallèle, le mode de vie des habitants s'est occidentalisé dans le mauvais sens du terme. Le coca cola, est devenu leur boisson habituelle et leur nourriture est à base de graillon à l'odeur agressive. Si l'alcool est bien interdit dans la réserve, il se dit que la drogue y est très répandue (je n'en ai jamais vue directement moi-même, mais j'ai rencontré des personnes au comportement plus que douteux). Presque tous les adultes sont obèses. Ils ne se déplacent aujourd'hui jamais plus à pied, mais toujours à dos de mule, ou à cheval. On trouve même des quads (descendus par hélicoptère) dans la réserve.
Les habitants se sont renfermés sur eux-mêmes, ne répondent jamais à un salut ou à un geste amical provenant d'un touriste blanc. Ceux-ci ne sont que des vaches à lait qu'ils méprisent ouvertement.
Les Indiens d'ici sont vraiment l'antithèse de ceux, courageux, travailleurs et sympathiques, que nous avons rencontrés partout en Alaska et dans le grand nord du continent.
Alors, pourquoi leur rend-on visite ? Tout simplement parce que leur site est encore bien plus extraordinaire que eux sont antipathiques.
Nous réussissons cette fois à nous garer à quelques dizaines de mètres seulement du départ du sentier, nous abandonnons là notre véhicule, visiblement vide (pour ne pas risquer d'être fracturé).
Puis nous nous engageons sur le sentier, encore à l'ombre, à cette heure matinale.

Annie, OK !

JP, OK !
Et c'est parti.


Moins d'une heure plus tard, nous parvenons au bas de la falaise (toujours à l'ombre), et le chemin se fait moins abrupt.

Le sentier continue maintenant en pente douce au fond d'une large vallée, que le soleil commence enfin à inonder.



Puis cette vallée se resserre, et le sentier pénètre dans une très longue gorge, beaucoup plus resserrée, aux parois abruptes. C'est dans le lit d'un torrent (qu'heureusement j'ai toujours connu sec) que nous progressons maintenant.



Nous entendons alors un bruit sourd qui fonce à notre rencontre : c'est le train postal, que nous laissons respectueusement passer.

En effet le courrier vers et depuis Supai est acheminé par un train de mules, ce qui vaut aux lettres expédiées depuis le fond du canyon, d'être tamponnées avec un magnifique et célèbre cachet "acheminé par train de mules".
Si le chemin est sauvage et très beau, nous sommes choqués par des amoncellements d'ordures qui jonchent de temps à autre le bord du sentier.

Il faut vraiment beaucoup de sans-gène pour oser jeter ses déchets tout au long du trajet ; mais aussi, les indiens qui exigent de chaque visiteur une "taxe écologique" (5$ par jour) afin de conserver la réserve propre, ne semblent pas s'acquitter de cette tâche avec beaucoup d'ardeur.
Nous croisons également des caravanes de mules qui, toujours pilotées par un indien, remontent les touristes qui ne se sentent pas capables de faire le trajet à pied (il est même possible, pour les plus riches, d'organiser le trajet en hélico). D'autres caravanes acheminent les denrées vers le village (nourriture, …).

Mais nous continuons, à pied.



Au bout de deux heures environ à descendre le lit asséché de ce ruisseau, nous rencontrons des groupes de chevaux en liberté. Nous approchons donc de Supai.
De fait, la longue vallée se termine un peu plus loin, et débouche sur une partie verdoyante, irriguée par la fameuse rivière turquoise.


Le pont est tout neuf, le précédent ayant été emporté par la crue de 2008.

Cette agréable petite plage me rappelle des souvenirs vieux de 3 ans (je m'y étais alors rafraîchi, avant d'attaquer la remontée).
Mais le niveau de l'eau était nettement plus haut. Je me demande si, afin de minimiser les conséquences de futures d'inondations, les travaux récents de remise en état n'ont pas dérivé ailleurs une partie du débit de la rivière, afin de le garder toujours contrôlable.
Quoi qu'il en soit, l'ensemble reste agréable, et la fraîcheur de la rivière est toujours bienvenue.
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