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in Thèmes › Voyager à pied (randonnée)

Trek en Birmanie sans guide

Discussion started by Vivalpaga on 2007-05-11

4 replies

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Trek en Birmanie sans guide

Vivalpaga · 2007-05-11

Bonjour à tous! je recherche un treck en birmanie pour 3/4jours, je ne sais pas encore où.(d'ailleurs si vous avez des itinéraires à me proposer...) Mais nous aimerions partir à 2 sans guide. Est ce que c'est faisable en birmanie? niveau sécurité, balisage des sentiers, niveau légal aussi... merci pour votre aide!

Trek en Birmanie sans guide

Asianlover · 2007-05-14

tu es oblige d'etre avec un guide "officiel"...Enfin c'est la loi birmane. Perso je te conseille un guide. Les sentiers sont tres nombreux et aucun n'est balise. De plus ca te permet d'echanger avec le guide et, si celui ci parle "librement", de mieux cerner ce pays !

Le treck classique entre Kalau et le Lac Inle (3jours/2nuits) est sympa surtout si ton guide t'emmenne dans des endroits peu touristiques (perso on n'a pas croise un touriste jusqu'a Inle). Par contre ce n'est pas un trek dans la nature sauvage...mais les paysages sont tres jolis et les villages pittoreques. Prix 10 dollars/jour/pers.

Si tu recherches plus d'aventure tu peux essayer un treck au depart de Kyaukme (va a la Guest House San Ngwe Yaung et demande a parler a Thura). Il propose des circuits de 2 a 5 jours completement hors routes touristiques. Prix 5-6dollars/jour/pers. Foret, plantations de the...

Bon sejour !

Trek en Birmanie sans guide

Vipassana · 2009-07-26

Autour de Hsipaw et son histoire, balades à pied jusqu'aux différentes chutes d'eau.

L’histoire de Hsipaw est remarquable et intéressante. Un livre « Twilight over Burma » écrit par la femme du dernier sawbwa la raconte en partie. Ils formaient le couple le plus charismatique de l’un des états d’Asie du sud-est dans les années cinquante. Les pages People au niveau international les avaient rendus célèbres à cause de leur relation. Le Sawbwa, dernier chef de file de l’un des états Shan étudiait l’ingénierie aux États-Unis lorsqu’il avait rencontré sa future femme, une étudiante autrichienne. Elle l’avait accompagné dans son état féodal qu’il voulait moderniser tant au niveau de ses mines, les différents moyens d’extraction, qu’au niveau de son agriculture et sylviculture. L’avènement au pouvoir du Général Ne Win en 1962 mis fin à ses espoirs. Il fut arrête après avoir visité la famille de son frère à Taunggyi et retenu prisonnier à Ba Htoo Myo à côté de Yaukshaw. Deux messages écrits sont restés comme unique preuve de son arrestation et de sa détention. On n’a jamais su ce qu’il est advenu de lui. L’armée et Ne Win lui-même a toujours nié qu’il avait été arrêté. Il le craignait car il était très populaire. Sa femme qui parlait couramment le birman et le shan pour remplir ses obligations à la cour vit aujourd’hui aux États-Unis où elle s’est retirée. Un neveu et une nièce du sawbwa entretiennent la maison de maitre qui surplombe un bras du fleuve Namtu (Doktawaddy).

A la pagode Mahamyatmuni, deux moines seulement sont là pour les services. Chaque quart de lune – tous les sept jours – ils doivent très tôt le matin à 4h00 laver le visage du Bouddha qui trône dans la pagode. Il y a autour de Hsipaw dans la campagne avoisinante des petites chutes d'eau à des distances appréciables pour les atteindre à pied. La première me surprend au détour d'un chemin après être allé visiter la pagode Bawgiyo. Elle se jette dans le vide du haut de la falaise en un filet à peine retenu qu'on pourrait le comparer à un voile de la mariée. Le bain de pied ne me suffit pas et j'arpente la roche vermoulue sur laquelle l'eau glisse depuis un bassin de retenue naturel qui a tout l'air d'une piscine. Une multitude de nids-de-poule gorgés d'eau suffisament imposants pour poser les fesses et les rafraichir. Le chemin d'accès à la seconde cascade passe par un cimetière chinois situé à l'entrée de la bourgade. Entre terrains privés, cabanes isolées et rizières, le chemin se dessine tel un ruban qu'il nous faudrait suivre pour ouvrir la boite à malices que l'on aperçoit déjà depuis les champs. Celle-ci est plus large que le "voile de la mariée", le nom que l'on pourrait donner à la chute précédente. Il y en a effectivement deux principales qui se jouxtent. En approchant, une multitude collées les unes aux autres tissent un rideau tellement fin qu'il n'arrive pas à cacher la couleur sombre de la roche en arrière-plan. Je traverse quelques rizières où des équipes familiales coupent le riz et le fagotent en petites bottes avant de le passer à l'égreneuse avec le grain en sac d'un côté, la paille de riz au sol de l'autre. Il n'y a plus d'habitation devant moi. J'avise un bassin de retenue d'eau construit pour l'irrigation et je m'y plonge avec délices à l'aller comme au retour car il n'y pas moyen de se baigner à la chute trop puissante pour rester dessous. Elle en est même impressionnante tellement l'eau s'écrase sur le sol avec force. Il faut dire qu'elle a de la hauteur et ricoche avant de retomber lourdement éclaboussant tout sur son passage. En cette fin de saison des pluies, la nature nous a doublement gâté en nous offrant deux belles cascades. Je repars en longeant la falaise et sillonne quelques sentiers de traverse au hasard. Ceux-ci me conduisent à une fabrique artisanale de sucre de canne. Il y a des sacs qui n'ont pas trouvé preneur et sont en train de pourrir. La toile est mangée par l'humidité - la saison des pluies vient de s'achever - et les trois gars les remettent en sac avant de tenter d'en faire de l'alcool de canne à sucre (cachaça birmane). J'en ramasse des miettes que je prends grand plaisir à sucer. Ils m'invitent à en emmener. Je ne connais pas de reconstituants plus nourrissants que ces produits à base de canne à sucre qui ont été bouillis et bouillis pendant des heures. La matière n'est pas raffinée mais je m'en fous. On peut parler de "gros sucre" comme si c'était du "gros sel". Elle est à l'état brut. Je me perds un peu plus loin dans une école monastique où les novices papillonnent par dizaine et annonent des "Mister". Remis dans le droit chemin, je continue à pied en longeant la route principale que j'aperçois de loin. Il y a une source naturelle d'eau chaude 9 miles (=13 km) sur la route de Maymio, 5 miles (=8 km) après la pagode Bawgyio mais je préfère prendre congé de Hsipaw et ses environs quelques jours pour aller marcher plus loin du côté de Namshan distant de 48 miles soit près de 70 kilomètres.

Aller-retour Hsipaw-Nam Hsan : 160 km en trois jours. Je sors de Hsipaw en camion-stop pendant 10 km avant qu’il ne tourne vers la gauche et n’arrive dans une usine de briquèterie où je me perds. Je dois rebrousser chemin car j’ai dépassé la piste qui monte vers le « village des fleurs ». C’est le nom que porte le village traduit en français. Vient ensuite "le village de la montagne". Ça grimpe raide pendant 6h00. Je suis en nage et met à l'épreuve mes cuisses pour pousser et monter toujours plus haut. A ne pas entreprendre sans entraînement. Je n’arrête pas de me laisser dépasser par des motocyclettes qui montent des « chinoiseries », produits divers pas forcément de première nécessité mais qu’ils vont vendre aux Palaungs. Même si je voulais que l'un d'eux m'emmène, cela ne pourrait se faire tellement la dénivellation est ardue et pentue. L’un d’eux, palaung lui-même, me donne son contact pour passer la nuit mais je ne peux pas atteindre son village ce soir. C'est chez une charmante personne d'une cinquantaine d'année que je vais passer une nuit sans problème. Je la rencontre dans la maison familiale avec ses parents, ses frères et sœurs, ses neveux et nièces mais elle dispose de son propre toit, les murs d'à côté où je peux disposer du premier étage avec un petit autel à Bouddha, un cierge allumé, tandis qu'elle reste au rez-de-chaussée avec sa petite fille. Étonnant mais elle se débrouille en anglais, shan, thaï et palaung, ce qui va être le cas de beaucoup de gens que je vais rencontrer. Les Palaungs ont un bon niveau d'éducation. Leur principale ressource est leur thé de bonne réputation qu'ils commercialisent eux-mêmes. Ils leur faut donc parler d'autres langues. Je passe une nuit sans souci, sans aucune intervention extérieure de qui que ce soit. Ma logeuse est sereine et je suis à l'abri tout comme elle peut l'être, hors d'atteinte de tous tracas d'ordre policier. Je continue le matin vers Khon Hulk et retrouve le motocycliste bienveillant à mon égard. Il y a même un monastère avec un gars en train de se doucher et baragouinant l'anglais qui se propose de me guider. Autant dire que je hâte le pas pour dépasser le village joliment agencé dont les habitants doivent tirer leurs ressources des aller-retour incessants à la frontière chinoise. Il se trouve à moitié chemin de Hsipaw jusqu'à Nam Hsan, huit heures à pied d'un côté comme de l'autre. Je suis maintenant sur le plateau et bénéficie d'un panorama splendide. Je vais un peu tourner comme sur moi-même dans les jours qui viennent car j'aperçois Nam Hsan de l'autre côté, à l'ouest. Des pans de montagnes habillés de vert - la couleur des plantations de thé qui font la réputation de la région - jaillissent et se recoupent à certains endroits font de cet endroit un cirque naturel merveilleux à contempler. Je me régale jusqu'à l'arrivée à Omtet, village Palaung pittoresque où je suis accueilli partout à bras ouverts. Je m'arrête dans une boutique où un agent de l'immigration très aimable et sympathique m'invite à me reposer. Il est en train d'enregistrer les coordonnées des locaux afin de leur établir des papiers d'identité dont ils contestent la nécessité. C'est une campagne nationale du genre: "Donnons une carte nationale d'ientité" à chacun. Elle procède d'une bonne volonté mais d'autres la pressentent comme une campagne pour ficher les individus. Ceux qui ne sortiront pas du coin n'auront nullement besoin de ces papiers. Ceux qui veulent se rendre à Mandalay ou Rangoun en ont besoin car les contrôles sont fréquents sur les routes. C'est bien la première fois que je copine avec un officier d'immigration birman. Il est jeune et est arrivé ce matin de Nam Hsan. Le photographe chargé des photos d'identité arrive tôt demain matin. Je me rends au monastère où je suis invité à déjeuner. Le Supérieur me gâte avec tout ce qu'il peut m'offrir, thé, café, biscuits, toddy (sucre de canne). Il m'invite à rester pour la nuit. Je m'éclipse à contre cœur. En "fouillant" dans le village, je tombe sur un rassemblement familial dont j'ignore le motif. Cela ressemble à un repas de funérailles. Je refuse l'invitation à déjeuner mais les mains de vieilles palaungs coiffées et habillées traditionnellement en haut de l'escalier se tendent et m'appellent. La curiosité aidant, je me retrouve au premier étage en pleine réunion familiale, les hommes d'un côté buvant et fumant, les femmes de l'autre n'étant pas en reste. Peu de lumière pénètre cette salle où j'ai l'impression d'être plongé dans un autre siècle, le moyen-âge tel que nous le décrivait avec des photos ou des illustrations nos livres d'histoire. Le détail qui tue l'histoire et me rappelle à la réalité, c'est toute cette "quincaillerie multicolore" d'objets de bric et de brac "made in China" accrochés aux murs ou les présents offerts à la jeune disparue décédée d'un cas rare de leucémie. L'ambiance n'est pas mortifère, ni celle endeuillée à laquelle l'on pourrait s'attendre même si la victime, une vingtaine d'année seulement, n'était qu'au seuil de sa vie d'adulte. Les membres de la famille se sont retrouvés et papotent scintillement, pas un mot plus haut que l'autre, en sirotant du thé tout simplement. Je retourne à mon officier d'immigration et prends congé de lui. Il me donne l'adresse de sa sœur dans son village natal où je peux passer la nuit. C'est le prochain village. En cours de chemin, je tombe nez-à-nez avec des cueilleuses de thé toutes enturbannées, "thanakée", se taquinant et se moquant les unes les autres. Elles prennent la pose avant que je ne les quitte et les dépasse. A l'entrée du village, je suis invité à une assiette de riz par un groupe de moissonneurs. La journée finie, tout le monde se rassemble autour d'un repas, se remémorant les détails de la journée de labeur ou bien tout autre sujet de peu d'intérêt qui rassemble un large consensus à l'image de nos tables d'antan pendant les récoltes.

Je prends contact avec le premier moine que je rencontre à l'approche d'un joli monastère shan en bois noir. Il n'y pas de souci quant à mon hébergement. Nous prenons la douche à la tombée du jour quand un moine arrive dont je ne sais d'où m'intimant de le suivre après avoir vaguement parlementer avec mon hôte qui s'incline. Nous traversons deux ou trois rues avant de grimper l'escalier qui conduit à la pagode principale. La vue est magnifique et s'étend sur 360°. Il me demande d'attendre dehors tandis qu'il va parler au Supérieur qui décline la possibilité de m'héberger. Légèrement énervé - de quoi se mêle-t-il ? - je décide bien évidement de retourner dans le premier monastère. Il me suit. Un peu plus tard, il vient me chercher pour me conduire dans une maison où je suis accueilli pour la nuit. Je suis un peu dégouté d'être baladé d'un endroit à l'autre sans trop savoir quel est le problème qui se pose même si mon expérience me dit que le fait d'être étranger explique tout. Je refuse naturellement le diner qui m'est offert et grimpe à l'étage assez rapidement à la lueur de la bougie. La bâtisse est énorme avec des pièces habitées ou laissées en désuétude. Une vieille dame monte un peu plus tard se coucher dans la chambre qui jouxte la mienne sans oublier de mettre une bougie sur l'autel sur lequel trône le Bouddha et au pied duquel je suis allongé les pieds tournés vers l'extérieur. Je partage le petit-déjeuner avec les quatre adultes présents, deux hommes et deux femmes, avant de quitter le lieu. J'apprends que j'ai finalement dormi chez la sœur de l'officier. J'ai décidé. Je veux éviter Nam Hsan alors que je pensais initialement y passer un moment de la journée et continuer ensuite. Il y a une guesthouse gérée par l'état et je n'ai pas envie qu'un emmerdeur vienne me poser des questions et casser les pieds sans compter que je devrais me rendre à l'office d'immigration si j'y suis poliment invité. Le parcours que je me concocte est magnifique à tous points de vue. Je commence à regarder l'autre versant du cirque, celui par lequel j'ai débuté ma marche. De petits sentiers m'emmènent entre vallons et collines. Je croise quelques cabanes dans lesquelles vivent les gens au milieu de leurs cultures vivrières de subsistance. Je ne manque pas de leur demander ma direction et soit ils me confirment le chemin à suivre, soit ils me réorientent et m'indiquent vers où me diriger. Je n'ai pour ultime but que de rattraper la route principale anciennement asphaltée qui permet la liaison Hsipaw-Nam Hsan (48 miles). J'ai aussi dans l'idée d'atteindre la pagode de Nam Hsan, environ 15 km plus au sud de la ville du même nom. Elle est perchée à une telle hauteur que ce doit être un bonheur d'assister à un coucher du soleil là-haut. Peu avant d'atteindre le goudron ou ce qu'il en reste, un gigantesque magnolia enrubanné abrite un petit autel dédié à Bouddha. A côté de l'arbre immense, un tumulus de briques rouges de taille moyenne en partie érasé, recouvert de lichens et mousses envahissantes, procure à l'endroit une once de religiosité. Il est vrai que l'arbre du Bouddha est "magnolia religiosis". Je pense aussi qu'un tel endroit naturel doit pouvoir servir à des dévotions aux Nats et qu'il est avant tout dédié à ce genre de manifestations. Je rejoins la route proche et commence à marcher en direction de Hsipaw. Je croise des camions qui montent. Vu l'état de la chaussée défoncée, combien de temps leur faut-il pour arriver jusqu'ici ? un jour ou deux ? J'ai fait aussi bien à pied. Je continue jusqu'à la bifurcation qui conduit vers la pagode et dépasse un hameau de maisonnées avant d'arriver dans le dernier village où je marque une courte pause et parle avec un moine anglophone. Le soleil baisse à l'horizon et j'entreprends l'ascension d'un escalier interminable, parallèle à la route, qui monte et aboutit aux pagodes. Sa forme épouse celle du ruban noir. A un virage correspond un changement de direction des marches. Il est impressionnant. Au sommet, la pagode principale est sous les ors du soleil couchant. La couleur jaune des stupas change de nuance au fur et à mesure que l'astre lumineux décline. Ils vont même prendre des tons rougissants, ce qui me laisse pantois, car je n'avais pas remarqué ce rouge écarlate qui enveloppe certains pagodons. Plus le soleil tombe, plus le rouge s'assombrit. On pourrait le comparer au sang qui en cas d'oxygénation, s'épaissit et devient noir. Pourquoi tous les pagodons ne sont-ils pas ensanglantés ? Je me remémore les "trois jours sanglants" (26/27/28 septembre 2007). Y-aurait-il un pagodon pour chaque victime des représailles ? Dans ce cas, on en est loin du (dé)compte (officiel de victimes) puisque tous dégoulinent de rouge écarlate. La référence aux événements de 2007 dans ce décor grandiose est un hommage aux victimes de la répression et dans un sens plus large aux atteintes à la liberté individuelle dans ce pays. Qui parle de liberté ? J'ai l'impression d'être seul sur le toit du monde, à mi chemin entre tout le monde et le nirvana. Tout autour de moi, à l'horizon, s'étend la magnificence. Cette vue générale n'a rien à envier à celle du Mont Sinaï où Moïse reçut les tables de la loi. Elle commande le respect et l'humilité et force l'admiration pour amorcer un début de contemplation. Je voudrais rester ici une éternité, rester attaché au rocher sur lequel je suis assis sans m'en détacher. C'est beau et tout la beauté générée par ce haut-lieu spirituel resplendit sur les êtres qui l'habitent. Les bhikkhunis ne comprennent pas que je sois encore dehors par ce froid de canard car tout lieu qui se mérite a aussi des inconvénients. Balayés par le vent, il n'assure aucune protection naturelle. Je le respire à fond, à pleins poumons même si je sens le froid me pénétrer le dos. Je repère un endroit près d'un Bouddha précieux en vert où je souhaite passer la nuit. Il y a un lit et mon duvet me suffira. Je ne suis pas sûr d'obtenir l'autorisation mais je pense qu'un tel lieu mérite une nuitée d'exception. La permission m'est accordée et je me réfugie dans mon antre. Je vais vivre, voir et dormir plusieurs nuits en une seule. Je suis en train de marcher / méditer sous le ciel étoilé éclairé par la lune, enveloppé dans une couverture qui me protège du froid. Je suis le dernier allongé, le premier levé avant que l'astre lumineux ne daigne montrer les bouts de ses rayons. Inaudible tel le silence balayé par le vent qui souffle. Impossible endroit qu'il serait difficile d'imaginer si je ne l'avais pas vu. Je suis contrit de le quitter. Les nonnes m'auraient bien garder une nuit supplémentaire. Ce n'est pas si souvent qu'elles ont de la visite. Je quitte en cours de matinée et comme à l'habitude, je me lance dans des raccourcis hasardeux car je ne veux pas faire demi tour et redescendre l'escalier. Après deux heures de descente ardue sur un chemin qui se lit à peine à travers la végétation, je retombe sur la route à mi chemin entre Nam Hsan et Hsipaw. Je fais un bout en moto derrière un militaire qui s'arrête à ce qui sera dans quelques années une plantation de thé. Depuis quand l'armée investit-elle dans le thé ? Après une demie heure de marche, un petit camion finit par me ramasser et me déposer à la bifurcation Namtu-Hsipaw, portion de route qui est aussi utilisée depuis Lashio pour se rendre à Hsipaw. La nuit n'est pas bien loin et je ne risque pas d'avoir beaucoup de véhicules à cette heure avancée de la journée. Après avoir patienté à la sortie du village devant un monastère où la fête bat son plein, je m'éclipse à pied pour 16 miles (environ 25 km) de marche. Si je compte 7 km/h, j'y serai à coup sûr vers 10h00 ce soir, ce qui est encore une heure respectable pour rentrer à Hsipaw. Ne voilà-t-il pas qu'une mobylette avec deux jeunes s'arrêtent et insistent pour m'embarquer jusqu'à Hsipaw. Ils m'ont demandé où j'allais. La route est forcément en mauvais état et je crains pour les pneumatiques du deux-cycles "made in China" tout flambant neuf. Ils se rendent à Maymio où il sera revendu. Ils servent de transitaires et se payent une virée en prenant du bon temps. De l'argent de poche facile et beaucoup de plaisir en perspectives sur la route pour des jeunes birmans d'une vingtaine d'années. Ils semblent ignorer que je pèse plus lourd qu'un Birman. Il rare ici de voir une seule personne sur une motocyclette. C'est un moyen de transport familial et collectif. Je leur fais signe d'avancer mais ils ne me laisseront pas derrière. Je décide d'embarquer et me dis que s'ils m'avancent de quelques kilomètres, cela peut me faire gagner une heure à l'arrivée. Je pense qu'ils vont se rendre compte que faire toute la route ensemble ne sera pas possible. Je me trompe. A coeur vaillant, rien d'impossible. La progression est très lente. Le copain du propriètaire de la moto conduit avec attention, presque trop lentement même, si bien que l'on doit presque mettre pied à terre car on frôle le déséquilibre lorsque l'on évite les nids-de-poule. Nous arrivons deux heures plus tard à bon port. Ils sont même prêts à m'inviter à diner mais je préfère regagner Hsipaw à pied.

- Si il y a bien un endroit où vous ne serez pas inquiété concernant le hors-circuit en Birmanie, c'est Kyaik Hti Yo. Il existe beaucoup d'autres endroits dans le pays y compris des endroits inviolés et sauvages mais vous risquez de vous faire rattraper ou refuser l'accès (lac Indawgyi par exemple) si vous sortez des sentiers battus.

- Revenons à Kyaik Hti Yo. En dehors du fait de monter les marches, ce qui est déjà remarquable car cela n'est pas une partie de plaisir (oct/février période idéale) compter 3h00 à 5h00 pour les plus lents, il est possible de pousser plus loin de l'autre côté du plateau, un endroit appelé "chicken bazaar" (encore appelé "bouche de l'oiseau") et redescendre à pied en direction de la cascade Mobaw d'où vous pouvez repartir et remonter sur le versant parallèle qui vous permettra de longer et voir le rocher d'or vu de l'autre versant en passant trois pagodes pratiquement désertée (que l'on aperçoit depuis le rocher puisqu'elles lui font face) puis demander à la troisième où se trouve le petit chemin caché par les herbes qui descend jusqu'à la pagode Sauneingyi. Vous êtes alors à une heure à pied de Kinpun base camp. Prévoir de l'eau et à manger (une petite journée de marche à éviter absolument en forte chaleur). Les ballades autour du rocher durant la saison des pluies sont aussi déconseillées à cause de la roche mouillée rendue glissante. Montez au rocher en fin d'après-midi et prenez la journée complète le lendemain pour redescendre via la cascade. Un peu ardu mais possible pour de bons marcheurs (une dizaine d'heures de marche au total).

- À une demi heure du rocher d'or, toujours de l'autre côté, en descendant les marches où se côtoient beaucoup de boutiques qui vendent des produits médicinaux traditionnels, le rocher du corbeau (Kyeepazat) qui abrite une grotte dédiée au Bouddha peut vous emmener si vous vous enfoncez dans les entrailles de la Terre jusqu'à la rivière Sittaung mais là, chut ! Peu le savent car cela n'est pas autorisé et personne n'en est jamais revenu...

- Demander aussi à aller à la montagne Weikzar (si vous n'êtes pas encore fatigué).

Half day trekking depuis les grottes du Bouddha (Myin ma ti gu) jusqu'à Kalaw (dernière étape ou première étape du trek Inlé-Kalaw selon le sens dans lequel on le prend). A ne pas confondre avec celles de Shwe Oo Min à 1.6 mile du centre de Kalaw. A Kalaw, prendre en direction du Pine Hill resort hôtel et un chemin sur la droite se détache du goudron pour monter à travers une pinède en coupant court les virages d'une ancienne route empierrée que l'on peut deviner. N'hésitez pas à demander votre chemin en prononçant Myin ma ti gu (tout le monde connait). Une fois sur le plateau, la vue sur la ville en contrebas derrière vous, vous continuez à travers la forêt magnifique, à l'ombre des pins, toujours vers l'est jusqu'à croiser après une heure et demie de marche la route qui relie Aug Ban - Loïkaw. De l'autre côté du goudron, les grottes du Bouddha (qui soit dit en passant ne valent pas le déplacement, faites-le pour la balade). sur votre gauche, la direction à prendre pour revenir jusqu'à la bifurcation avec la route principale Kalaw - Inle - Taunggyi (4 miles = 6 km) et ensuite autant depuis le croisement jusqu'à Kalaw. Il y aura toujours quelqu'un pour vous ramener à partir des grottes. Dans le sens inverse, à partir de Kalaw, vous pouvez sauter dans n'importe quel pick up en direction de Aug Ban et vous faire déposer au croisement de la route qui part vers Loïkaw (normalement interdite aux étrangers) et aller à pied jusqu'aux grottes d'où vous repartirez à pied. Bonne balade.

Trek en Birmanie sans guide

Vipassana · 2009-07-26

Sittwe - M-rauk via les collines de Salagiri et le sanctuaire de la Mahamuni: Nous traversons le pont sur la rivière Kaladan. Sur la rive droite, opposée à Kyauktaw, s'élèvent les collines de Salagiri où d'après la tradition, Gautama Bouddha se serait reposé avec 500 disciples avant d'atteindre la colline de Sirigutta qui deviendra le sanctuaire de la Mahamuni. Présentement, il y a un Bouddha géant debout le doigt pointé dans la direction où il passa ses vies antérieures, un second allongé (en position dite Parinirvâna) et deux caityas (un vieux zedi et un plus récent). La vue panoramique du sommet de la crête s'étend sur toute la plaine rizicole autour de la Mahamuni et jusqu'aux contreforts de la chaîne arakanaise. Comme le Bouddha à l'époque, nous continuons à pied 5 miles (8 km) jusqu'à l'ancienne Dhanyawadi, capitale de l'Arakan à partir du 6éme siècle BC jusqu'en 370 AD. Certains historiens font même remonter son existence jusqu'à 3000 ans BC. Au cours des differents periodes qui se succedent, les capitales ont pour nom a tour de role: Vesali (370-994 AD), Sambawak ou Pymsa (1018-1118 AD), Parain (1118-1142 AD), Khrait (1142-1250 AD), Launggret (1250-1404 AD) et M-rauk (1430-1784 AD). L'image Mahamuni, coeur du bouddhisme arakanais, coïncide avec l'arrivée du Bouddha dans la région. Le roi Candasuriya s'en fut aux collines de Salagiri pour rencontrer le Bouddha et l'inviter à Dhanyawadi, distante de 5 miles. Le Buddha séjourna dans la capitale (troisième du nom d'après les inscriptions de la colonne d'Ananadacandra) pendant 7 jours. Selon le manuscrit Sappadanapakarana écrit sur une feuille de palmier, au moment de son départ, le roi demanda au Bouddha de laisser une image de lui-même. Bouddha accepta la demande du roi. Avec le consentement de Bouddha, Sakra et Visvakarman fondirent une statue, réplique fidèle de celle de l'Illuminé. Le Bouddha souffla dessus pour lui insuffler la vie. Afin de protéger la statue, Candasuriya érigea un sanctuaire qu'il fit construire sur la colline Sarigutta en commémoration de la visite. La statue était orientée vers l'ouest où ont eu lieu les 4 principaux événements qui devaient régir sa vie; sa naissance, son illumination, son premier sermon en tant que Bouddha et sa mort. Les représentations symboliques de ces épisodes, notamment sur les empreintes de pied, sont: le lotus ou le taureau pour la naissance, l'arbre pour l'illumination, la roue pour le sermon et le stupa pour le Parinirvâna. Tout bon bouddhisme qui se respecte se doit de visiter s'il en a les moyens les endroits où se sont déroulés ces événements (Lumpini au Népal, Bodhigaya, Sarnath et Kusinagara en Inde). Rien ne reste du sanctuaire d'origine excepté un mur d'enceinte, un réservoir et quelques pierres sculptées qui prouvent que nous sommes à la croisée des chemins. L'endroit où le brahmanisme, l'hindouisme se sont mêlés avec le bouddhisme Mahayana et Thévarada. Ce dernier seul subsistera, percera et se répandra florissant dans toute l'Asie du sud-est. Depuis ces temps immémoriaux jusqu'en 1785 AD, la statue fut ardemment vénérée quand sur ordre du roi Bodawpaya de Mandalay, elle fut la cause d'une dispute entre les deux royaumes. Le roi ordonna de la ramener là où actuellement elle trône.

Dhanyawaddy et le site de Vesali: l'histoire de nouveau oblige à une nouvelle pause à Vesali, l'ancienne capitale surnommée encore "la ville aux escalier de pierre" comparable à une Venise tant les canaux (Chaung) permettaient aux bateaux d'y arriver à quai. Elle était plus importante en superficie que Dhanyawaddy et des champs de riz étaient cultivés à l'intérieur de ses murs d'enceinte. Ils s'étendent à perte de vue. La piste caillouteuse nous berce jusqu'à M-rauk. On finit par s'habituer aux rudes conditions de transport. - Le dimanche matin, j'emprunte un vélo et roule par des chemins de traverses dans la campagne juqu'à venir buter sur le débarcadère de Ninja et jouir de la vue sur le fleuve Lémyo. Au moment de le quitter, un couple de touriste de haute stature - probablement des Allemands - sont sur le point de rendre visite à un village Chin en amont de la rivière. Ils vont voir ces fameuses femmes Chin dont on tatouait le visage afin que les Birmans n'aient pas envie de les voler et les garder il y a plus d'un siècle. Les rites ont la vie dure et parmi les vieilles femmes, on rencontre des visages tatoués d'encre noire, une sorte de défiguration qui provoque plus de répulsion que d'attirance pour ces êtres malmenés, jouets entre les mains des hommes. La location du bateau leur coûte 38 000 kyats (soit 40 U.S environ 35 Euros) dont 10% payés en taxe à l'état. A cela s'ajoute 10 à 15 000 kyats pour la rémunération du guide accompagnateur. Une petite fortune dans la région dont peu en récolte les bienfaits. Il y a des départs tous les jours. A une cinquantaine d'Euros la ballade magnifique sur le fleuve en bateau avec au bout l'espoir de voir et photographier les femmes tatouées, voilà de quoi allécher les nantis ! Ils ne donnent jamais l'impression qu'on les prend pour des porte-monnaie ambulants et bien pire encore moins pour des bourriques... S'ils avaient un minimum de sens de l'orientation, ils se rendraient compte qu'ils ont quittés M-rauk et se sont dirigés vers le sud-est. La ballade les emmène vers le nord à 20 miles (32 km) ce qui revient à 3 heures de bateau pour arriver à leur but. Des embarquements plus proches de M-rauk seraient possibles et raccourciraient le temps de voyage mais ceci n'est pas dans l'intérêt des "voyagistes" locaux. De tous ceux rencontrés sur les sites archéologiques, personne n'a résisté à la propagande mise en place incitant à visiter les femmes tatouées. Cet exemple de voyeurisme se rapproche de celui des femmes girafes Padaung que l'on présente à la frontière thaïe (région de Mae Hong Son). Le bateau à moteur dispose de chaises longues, 4 personnes y prennent place à bord, le couple, le guide et le skipper. Les autochtones sont loin de voyager avec tant d'aisance. Je les regarde s'éloigner. Je vais aussi aller visiter ces gens mais à pied. Cela demande un peu plus d'effort mais je vais pouvoir y rester le temps que je veux.

Launggret et le sanctuaire de Kadhotein : Je quitte le bord du fleuve pour pédaler toute la journée en direction de Kadothein, soit 16 km (10 miles) après M-rauk sur la route qui mène à Rangoun. Quand je traverse Launggret, bourgade désordonnée et ancienne capitale de l'état de l'Arakan, je n'en crois pas mes yeux. Complet changement de décor, je suis au Bengale oriental, les femmes portent le foulard à l'indienne et les habitants ont la peau très foncée. Partout s'étale la misère et voir un peuple oublié, discriminé et souffrir me remplit de tristesse. J'écoute la langue et reconnais les plaisantes intonations du dialecte de Chittagong (Bangladesh). Le manque d'éducation y est pour quelque chose et tous ces êtres misérables ne savent pas ce qui peut exister à côté de leurs conditions inhumaines de vie. Je fais un aller-retour au marché sans descendre de bicyclette afin de ne pas provoquer d'attroupement. A cet endroit dénommé "pater kila" en dialecte local, je suis le temps de la traversée de l'ancienne capitale dans un autre monde culturel, un autre pays. - A la borne "100 miles", je tourne à droite après avoir demandé si je suis bien sur le bon chemin. Trois kilomètres d'une piste à travers une campagne aride qui s'étend au pied d'une chaîne de colline. J'ai l'impression que la nature l'a placée agissant comme un contrefort naturel à la misère qui règne ici bas. Surprenant mais je tombe sur un moine anglophone à l'entrée du sanctuaire. Je regrette de ne pas avoir pris ni cierge ni bâton d'encens. Il est 10h00 quand je fais demi tour. Je finis la journée sur les hauteurs de la pagode Haridaung. Un peintre exerce son talent et communique avec les touristes occasionnels venus saluer le coucher de l'astre lumineux. Il tente de les séduire et de leur vendre un tableau. Je garde le vélo jusqu'à ce soir car j'ai encore besoin de ses trois livres pour compléter mon histoire de l'Arakan. Passé 21h00, l'extinction de la lumière, je lui rapporterai ses biens. Par chance, le premier ministre Soe Win est de visite et du fait de sa présence, il octroie une heure supplémentaire d'électricité, extinction des feux à 22h00 au lieu de 21h00 comme chez les scouts lorsqu'ils ont été sages. Je quitte sous les feux des réverbères rejoindre le doux rêveur. Je m'attarde un peu et discute avec lui avant de reprendre le chemin du retour. J'ai fixé mon départ à pied vers Bagan demain matin tôt pour profiter de la fraîcheur matinale.

Randonnée en solo dans les collines Chin (en route vers Bagan) A défaut de retourner à Sittwe et repartir sagement en bateau, je pense quitter M-rauk en allant toujours vers l'Est et relier Bagan à pied. Aucune liaison par voie terrestre n'est possible à partir de M-rauk pour tenter de rejoindre la capitale Rangoun. Il existe bien une route passant par Ann mais non ouverte aux étrangers (possibilité de contourner l'obstacle avec un permis difficile à obtenir par l'intermédiaire d'une agence).

- Il est à peine 8h00. Les moines sont tous à la barrière du centre et cela donne un côté sympa et familial à mon départ comme si je faisais partie de la communauté. Je les quitte et passe au milieu d'eux. Leur haie d'honneur me touche. Je m'éloigne vers l'est afin de rejoindre rapidement les berges de la rivière Lémyo. Au loin, s'élève la chaîne de l'Arakan que je vais devoir traverser pour rejoindre la plaine birmane. Tant que je reste dans le bassin de la Lémyo, je ne m'attends pas à de fortes dénivellations. Je dois traverser un village dont le temple se trouve à l'entrée. J'ai reconnu les lieux en vélo tout-terrain il y a deux jours. Je souhaite le dépasser le plus tôt possible pour ne pas susciter la curiosité des villageois. Juste avant le village de Seo accolé à la rivière, je prends à gauche en direction de Lay Nyin Taung que je n'ai pu atteindre à vélo. L'ex-piste carrossable est infestée de marigots. Je dois les éviter à pied. Dans un champ proche, des coupeurs de riz m'indiquent les passages appropriés. Ils me reconnaissent probablement. Je n'ai pas pu aller plus loin à vélo car il m'eut fallu le tirer ou mieux le porter. Comme je devais revenir à M-rauk, je me suis dit que l'effort n'en valait pas la peine et j'ai fait demi tour immédiatement. Passé les bourbiers, le chemin se rétrécit et reprend son côté naturel, chemin communal emprunté par n'importe quel quidam habitant les environs. Deux femmes, dont l'une très grande, me suivent. Je vais leur permettre de me dépasser car je fais une pose, une légère déclivité me permettant d'y poser mon sac à dos. Les gens ne voient pas souvent passer d'occidentaux dans le coin. Les deux femmes restent sur leur réserve et ne tentent pas de communiquer avec moi. Je traverse Lay Nyin Taung sans marquer de pause. Je n'ai pas envie de me retrouver entourer d'une centaine de personnes riant, se moquant et me questionnant. A la sortie du village, je m'assure de ma bonne direction et continue ma marche vers le village Chin de Crit Chaung. Le sentier longe des enclos où les locaux récoltent du maïs et autres légumes rampants comme les cucurbitacées volumineux dont ils se servent quotidiennement à l'instar des calebasses comme des récipients. Il est tout tracé et la rivière n'est pas loin sur ma droite. De temps à autre, je l'aperçois languissante. Elle s'étend très large et repousse ses berges un brin majestueuse. Je me perds après Crit Chaung dans un cul de sac à flanc de colline surplombant la rivière. Il n'y a pas d'accès de ce côté. Je remarque une faille entre deux pans de roche et elle me conduit à un niveau supérieur. Le terrain est cultivé et les propriétaires viennent d'y arriver de retour de Sin Bon Kaing, le village situé sur la rive opposée. Je discute avec eux et ils me proposent de repartir avec le passeur. La rivière forme un coude et il est plus facile de marcher en face. Je sens bien que je dois passer de l'autre côté et j'embarque avec mon nouvel ami. Je sais qu'il a l'intention de m'inviter et vouloir m'offrir de manger dans sa maison. Avançant à pas feutrés, je me fie à mon intuition si quelque chose vient à clocher. Au point de débarquement, nous remontons plusieurs maisons vers le milieu de Sin Bon Kaing. Mon passeur est l'un des deux fils qui vivent sous le toit de leurs parents. Son père est fier de m'accueillir. Il a des qualités de cœur que son habitude de boire n'a pas annihilés. Nous déjeunons en duo sous le regard de la population locale. J'ai pris soin de refermer la barrière de bambous derrière moi afin de limiter la progression des curieux. Au cours du repas, sa fille entre et ne l'entends pas de cette oreille. Elle la laisse ouverte et c'est l'afflux, l'envahissement. Je sais que je dois mettre un terme à mon déjeuner très rapidement et m'éclipser dés que possible afin de ne pas éveiller l'intention d'un éventuel emmerdeur ou fouineur. Le fils qui m'a invité a laissé son père reprendre ses droits sous le toit familial. Ils m'accompagnent tous les deux jusqu'à la sortie du village pour me mettre sur le bon chemin. Le père seul continue un peu plus loin et me manifeste des preuves d'amitiés. Fier et ému, il l'est de m'avoir reçu et nourri. Il tente de me communiquer un message que je comprends ainsi:"l'union (la solidarité) fait la force et déplace les montagnes". Je le remercie de sa générosité. Sous l'effet de quelques petits verres d'alcool, il a du mal à me lâcher le bras. Je m'en détache car les autres villageois nous observent à distance. Je n'ai pas envie d'avoir à leur expliquer quoi que ce soit. Je file discrètement et reprends mon bonhomme de chemin. Ce repas sur le pouce m'a requinqué. Je me dirige vers Mohuwa. Je tente une pause sur le rebord d'une boutique surélevée inoccupée. Peine perdue car des garnements arrivent en courant et hurlant ameutant tout le village. Ils m'ont vu passer. Sous l'effet de la surprise, ils échangent quelques moqueries et les rires fusent. Les adultes se comportent pour la plupart de la même façon à cause d'un manque de communication et la peur de l'inconnu, peur de ce que l'on ne connaît pas et appréhende, et peur de l'Autre que l'on ne cerne pas.

- Je saute sur mes deux pieds et m'éloigne à petits pas sans avoir demandé quel est le sentier qui conduit à Kon Chaung. La rivière forme un angle à 90% avec des pans de roche qui plongent dans l'eau. Je vais devoir rentrer à l'intérieur des terres pour les contourner. Il me serait plus simple de repasser sur l'autre rive mais aucune occasion ne se présente. Je n'entends plus le flot des eaux agitées et les voix humaines s'estompent petit à petit. Le chemin est visible mais embrouillé de bambous tombés en travers. Il y a longtemps qu'il n'est plus utilisé. Les autochtones sont habitués à pagayer et traverser le cours en barque. Il y a deux à trois collines à éviter d'après ce que j'ai pu remarquer. J'avance rapidement mais péniblement. Un anorak en plastique dur enveloppe mon sac à dos et le protège des épineux et arbustes. Mieux vaut une protection lisse où l'ennemi surpris n'a pas de prise et glisse qu'un pull-over en laine auquel il est facile de s'agripper et s'accrocher. Déterminé, je persévère pour déboucher sur une vaste plaine rizicole toute entourée de collines. Vers le sud-est, ce que je perçois être une vallée peut-être une échappatoire et une éventuelle issue de secours. Je me ravise. Je peine à avancer car trop de bambous obstruent le passage mais je dois garder mon cap -suivre la Lémyo - pendant quelques jours. Je demande le chemin vers Kon Chaung à deux riziculteurs abasourdis de me voir en cet endroit isolé. Sans vraiment me remettre sur le sentier, je continue péniblement ma progression d'autant plus qu'il se rétrécit à la largeur d'une épaule. Je force l'accès en brisant du bras les barrières de bambous. La nuit n'est pas bien loin et je n'ai pas envie de dormir sur le chemin. Je perds un peu le sens de l'orientation et sors ma boussole pour m'assurer que je remonte au nord. Je transpire à grosses gouttes et les particules urticantes qui tombe des plantes et bambous volent à mon passage et se collent à ma peau. Après avoir monté et descendu plusieurs dénivellations assez conséquentes, j'aperçois la clarté à travers la travée des arbres. Il y a presque deux heures que je galère et la lumière est au bout du chemin.

- Je quitte les hauteurs avec une belle vue sur la rivière et rejoins la berge sablonneuse. Je traverse une petite crique. Des barques viennent d'y accoster et notamment deux Birmans musulmans qui vendent de la quincaillerie. Tout ce qui concerne les éléments de cuisine ou pour la toilette, le lavage comme les cuvettes, les seaux... Ils habitent Sittwe et viennent vendre leurs ustensiles de cuisine sur le fleuve avec un menu bénéfice. Le bateau est loué. Ils conversent en urdu, la langue nationale du Pakistan, du fait qu'il soit d'origine pakistano-birmane et de confession musulmane. Par rapport à l'hindi très proche, l'emprunt de l'alphabet pour écrire l'urdu provient de la langue arabe. Ils m'invitent à dormir dans une maison en aval. Comme j'en ai bavé pour arriver jusqu'ici, je ne tiens pas à revenir sur mes pas. Je refuse gentiment. La plage de sable où nous sommes n'est qu'un endroit de transit. Personne n'y habite. Je profite d'une pause de vingt minutes et m'enfonce dans la forêt de nouveau. J'ai deux heures de marche avant d'atteindre Kon Chaung. Je sais qu'il va être difficile de toucher à mon but ce soir car la nuit n'est pas bien loin. C'est ce qui se produit. Au fur et à mesure que j'avance, la nuit s'approche. Je me retrouve à choisir entre deux bras de cours d'eau à la nuit tombée. Je vérifie celui que je ne crois pas être le bon à suivre. Je débouche sur une jolie piscine naturelle comblée par une petite cascade. C'est l'endroit idéal pour se doucher et avoir de l'eau à profusion. Je ne reste pas. J'ai peur que l'endroit soit trop humide et je pense pouvoir continuer et avancer. Je m'illusionne. Je prends le bon bras mais je dois m'arrêter pour la nuit sur une plage de cailloux. Je la nettoie des carcasses de bambous et allume une bougie jaune de qualité, de celle que j'ai ramené de Thaïlande. Alors que je suis allongé sur mon duvet, quelque chose de bizarre se produit. Un cercle multicolore apparaît devant la flamme. Il a toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et cet œilleton fait office de fenêtre. A 20 centimètres de la flamme, il est de 10 centimètres de diamètre. Si je recule la tête, il s'agrandit et atteint 40 centimètres. Au-delà d'un demi-mètre, l'illusion disparaît. Je n'ai jamais expérimenté ce phénomène. Je ne peux pas trouver d'explication sinon la fatigue qui me joue des tours. L'effet est magnifique. Je ferme les yeux, tourne la tête et regarde la flamme. La magie opère toujours. Je n'oublie pas de la souffler avant de m'endormir. Avec cette ouverture en couleur sur un monde étrange, la nuit s'avère reposante.

Les premiers villages Chin: Je décampe tôt et rejoins à l'aube Kon Chaung. Il me restait un bon bout de chemin. J'explique ma déconvenue à l'instituteur. Il m'invite à m'asseoir et m'explique qu'il est aussi missionnaire de l'église de Mara. Il m'informe que des touristes débarquent en bateau quotidiennement en provenance de M-rauk. Je comprends le comportement calme des habitants. Ils ont l'habitude de recevoir des blancs qui viennent photographier les vieilles femmes tatouées, relativement jeunes, la cinquantaine que je prends pour des sœurs jumelles. C'est comme si on leur avait dessiné une toile d'araignée à l'encre noire sur le visage avec le nez comme point central. Une femme âgée a la face toute noire. On ne distingue aucun dessin. Elle donne l'impression que tous les pores de sa peau ont été poinçonnés à l'encre noire. Je mets mes effets à sécher au soleil. Nous nous asseyons sous l'arbre à palabre où sont disposés bancs et chaises en bois. L'attente des touristes dure quelques heures. Le bateau les dépose dans le coude de la rivière et ils montent à pied jusqu'au village. Le chef est revenu des champs et tout le village s'attend à les apercevoir surgir d'un moment à l'autre. Ce sont deux géants qui apparaissent, un couple d'Allemands la soixantaine, docteurs tous les deux. Leur guide sympa - je les ai plutôt en horreur et considère honteux de faire payer très cher des gens que je juge assez stupides pour venir visiter des endroits très pauvres et sous développés - me questionne tous azimut. Je discute en allemand avec les visiteurs. Ils s'abstiennent de photographier quand on le leur demande. Ils ressentent une gêne. Se pose la question des soins en voyage. Je ne leur cache pas que j'ai une formation d'infirmier et que je soigne plus les autres que moi-même. Une femme nous raconte qu'un homme dans le village est malade depuis un an et qu'il ne peut plus se lever. Sa maison sur pilotis est à côté et nous montons le voir. L'Allemand l'ausculte bien qu'il soit entomologiste de profession. Sa rate est dix fois celle la taille d'un homme normal. Il diagnostique un paludisme chronique qui finira par le tuer. Il faudrait un traitement lourd d'une durée de six mois minimum. Nous remarquons sur ses fesses des carrés découpés dans du papier journal collés à la peau comme des pansements. Ils semblent protéger un cataplasme. Je demande une explication. Celui qui s'occupe des soins a fait des injections. Les aiguilles était si stériles que les deux fesses en sont infectées. L'une est tuméfiée. Le pauvre homme gémit sur le dos alors qu'il ne peut évidemment pas s'asseoir. Nous sommes impuissants devant son cas. Je remercie les Allemands d'être venus. Retour à la case départ et nos chaises où chacun des habitants tente sa chance et vient libérer sa petite souffrance afin de se faire soigner. Nous convenons d'en arrêter là sinon nous y sommes encore ce soir.

Le guide, d'une façon autoritaire que je n'apprécie pas, demande au couple en visite une obole afin de patronner la construction de l'école visiblement bien avancée. L'air inflexible qu'il prend du genre:" vous devez donner au chef un peu d'argent pour la construction de l'école" me laisse pantois et dégouté. C'est vraiment du racket organisé car je pense que l'école a été commencée il y plusieurs lustres. On l’entretient à moitié construite pour sensibiliser les touristes et les prendre par les sentiments, les berner et leur soutirer un peu plus d'argent qui doit servir en fait à faire vivre le chef, sa famille et ses proches. Le village ne compte qu'une dizaine de maisons. Les Allemands s'exécutent sans un mot et donnent 5000 kyats (environ 4 Euros). Ils écrivent leur nom et le montant de leur don dans un registre des visiteurs. Je les regarde partir et je l'attrape curieux de connaître les sommes versées et la provenance soit le pays d'origine. Chaque jour, les sommes varient entre 4000 et atteignent 18 000 kyats (plus de 15 Euros)! Avec de telles sommes versées, le village devrait être riche. Au contraire, il donne l'impression d'être parmi le plus pauvre de tous ceux que j'ai traversé hier. L'effet est-il voulu intentionnellement pour attirer la compassion (bouddhiste) et la pitié (chrétienne) des occidentaux en visite ? Je crois sincèrement que l'argent ne va pas là où il le devrait, qu'il est mal géré et qu'un mendiant bien habillé reçoit moins d'oboles que celui qui est vêtus de haillons. Les francophones (Français, Belges), fidèles à leur habitude, sont les plus radins avec les Italiens (seulement 1000 à 2000 kyats soit un Euro environ). Je me dis que dans ce cas-là, ils n'ont peut-être pas tord de verser une somme qui correspond au coût réel de la vie en Birmanie. Ces petites sommes émanent d'individuels qui se sont cotisés pour prendre un bateau à plusieurs. Rien d'étonnant à ce que les versements soient minimes. Je suis sur les hauteurs qui surplombent la rivière et regardent le bateau à moteur des Allemands s'éloigner quand la femme du chef, celle tatouée en toile d'araignée, vient retirer l'argent glisser entre les dernières pages du registre. Elle doit savoir ce qu'elle va en faire. Dans les échoppes de village, ce que l'on trouve le plus et en grande quantité, ce sont les cheroots, nom des cigares birmans. Chez les Chins, fumer à l'air d'être un vrai sport surtout chez les femmes y compris celles qui allaitent.

"les collines Chin". Je m'aperçois que j'ai vraiment changé de région. Le climat a changé aussi. Le matin, les collines sont embrumées. Cela leur donne un côté énigmatique et mystérieux difficile à percer. Le soleil pénètre - ce qui n'est qu'une forte condensation, due à une grande différence de température entre le jour et la nuit- que tardivement vers 10h00. Les nuits sont fraîches (environ 5°c) pour moi mais froides pour les autochtones. Pendant la journée, le soleil se venge et cogne à 25°c. Les gens ont un physique très différent de ceux de l’Arakan. Les femmes ont de beaux visages - pas étonnant que les Birmans voulaient les leur voler - et sont juste couvertes d'une grande chemise noire ou rouge très aérée qu'elles tissent généralement elle-même. Certaines sont plus élaborées que d'autres selon les moyens de la personne. L'habitat en hauteur surprend à première vue. Les maisons sont sur pilotis et entourée d'une palissade. Il n'y pas de toilettes. Pourtant tout est propre. Je comprends vite quand je vais faire mes besoins dans la nature suivie par un visiteur acharné indésirable à quatre pattes. Je n'ai pas baissé les fesses que le porc a déjà la tête dans le cul. Je dois me mettre de travers et d'un bras le menacer tandis que je résume au plus vite les opérations: "besoins primaires". Ma tache finie, je dois me pousser pour ne pas me faire marcher sur les pieds ! Ce n'est que le premier porc omnivore - animal qui mange de tout - et mon premier village Chin.

Le jeune évangéliste protestant de l'église de Mara me présente un document résumant ses difficultés à pénétrer la culture bouddhique des habitants et leurs croyances animistes qui datent des temps immémoriaux. Je le trouve très courageux. Bien qu'il soit Chin, le dialecte local est complètement différent de celui de son village natal. Il a fait une expérience dans le district de Palewa dont il n'a pas gardé un bon souvenir d'après ce que je peux lire. Un pasteur d'une église protestante concurrente l'a agressé et traité d'avorton. Menacé, il se sentait en insécurité et a eu peur. Aller à 18 ans prêcher sur les terres des autres n'est pas une sinécure. Les gens ont la tête haute mais portent des coups bas qui détruisent le moral. Il écrit :"les notions primaires d'hygiène et des rudiments d'éducation sont difficiles à enseigner, alors pour ce qui est de la religion, c'est presque mission impossible". J'ai vu les Allemands partir vers l'amont et je suis furieux d'avoir raté le coche en n'embarquant pas avec eux. Je pensais réellement qu'ils redescendaient vers Ninja, leur point de départ. Sinké (Sangge selon la prononciation locale), le prochain village très proche est un peu plus important et je crains les contrôles inopinés et questions insidieuses. Cela m'aurait permis de faire d'une pierre deux coups; dépasser Sinké et éviter deux heures de marche sous le cagnard. Je m'en mords tellement les doigts que je veux quitter sur le champ quand mes deux Urdus font irruption. Leur invitation à m'embarquer jusqu'à Sinké tient toujours. J'attends qu'ils finissent d'empocher l'argent qui doit leur revenir et descends au fleuve avec eux. Voilà qu'ils se mettent à grailler ! Ce qui n'est pas pour me déplaire car je n'ai pas été invité à manger dans le village. Au menu, du poisson au curry qu'ils ont préparé et emmené avec eux agrémenté de riz. Absolument extra ! Quand on connaît comment les orientaux cuisinent le curry - que ce soit du mouton, du poisson ou du poulet - on adore si l'on aime les saveurs épicées. Je me régale avant d'embarquer avec eux. Quatre hommes et leur matériel dans une barque de petite dimension rament à contre courant. Je me rends compte rapidement que nous sommes en surcharge et faisons du surplace dû au poids de charge. Nous ne pouvons pas vaincre les effets du courant et notre futur proche risque d'être mouillé à moins que nous lâchions du lest. Ils ont beau souquer ferme, nous sommes entraînés par les eaux tumultueuses. Nous longeons la rive et je leur demande de me déposer. Ils acceptent. Quand je tente de rassembler mes effets sur la berge, je les vois croiser le cours et le remonter sur l'autre rive. Même sans moi (80+15=95 kg), la partie n'est pas aisée. Je noue mes lacets, charge le sac sur mes épaules et reste à hauteur du niveau d'eau. 20 minutes me suffisent pour atteindre et dépasser discrètement Sinké. Mes amis Urdus déchargent leur barque quand j'arrive. Je les salue et les remercie d'un petit signe.

- Une personne m'interpelle du haut du village mais je n'y prête pas attention. Je suis concentré et déterminé: suivre la ligne d'eau (le fleuve Lemyo). Elle passe par des jardins au bord de l'eau ou croissent des poids, haricots, du maïs et des cucurbitacées. Une autre vingtaine de minutes "on the run” (en fuite) et j'atteins un appentis en bambou où gît un vieil homme noir. Je marque une pause. Il m'offre du thé noir, une marque de Sittwe à laquelle je n'avais jamais prêté attention. Il me montre son genou légèrement infecté mais je ne peux rien faire pour lui. Cela parait bénin mais un traumatisme - un coup reçu - est venu se rajouter à l'infection. Peine perdue. Le vieux se remettra avec le temps. Il est posté là pour surveiller le jardin et empêcher les cochons sauvages et autres oiseaux d'en amoindrir la récolte. Un bruit l'alerte et il jette un œil. Au passage, il tâte mon imperméable en plastique dur qui assure la protection de l'ensemble du sac lorsqu'il pleut ou que je marche en jungle dans un couloir fermé comme hier. Il me demande un longyi. Je ne peux pas lui échanger le mien contre le sien complètement limé. J'ai du chemin à parcourir avant de rejoindre Rangoun. Je ne peux que m'éloigner tout contrit de ne pas avoir pu lui apporter un peu de bonheur sous quelque forme que ce soit. Il me fait comprendre que je ne suis pas tout à fait correct quant à ma direction. J'en déduis qu'il existe deux voies d'accès à Than Tang: l’une à l'intérieur qui vous y conduit en 2 à 3 heures de marche et l’autre en longeant le fleuve nécessairement plus longue à cause des méandres qu'il semble affectionner dans cette partie de son cours. Je me souviens l'avoir noté après avoir jeté un coup d'œil sur la carte de Birmanie. En longeant la Lémyo, je suis le second itinéraire. Le sentier se distingue à peine sur la roche ou dans la vase. Il est pénible et dangereux car les roches sont glissantes et à flanc. Je préfère à plusieurs reprises me déchausser afin d'avoir une meilleure prise avec la matière et éviter de chuter lourdement dans l'eau. Je n'ai pas voulu pénétrer Sinké, raison pour laquelle je me retrouve de temps en temps en progression délicate de ce côté. J'atteins une immense plage de sable et de pierres, terrain de transit pour les bateaux qui naviguent et ont besoin d'un havre de paix pour la nuit. Quelques gamelles sont sur le feu et des individus autour tentent de se réchauffer. J'avise un groupe dont un moine. Je suis étonné qu'il y ait un temple dans le coin. Il manque sincèrement de curiosité. Il se tient debout à l'écart du feu. Un couple discute et surveille une popote. L'homme m'invite à dormir. Je lui réponds que je veux bien dîner seulement puis avancer un peu plus loin pour la nuit. Un quart d’heure plus tard, je le suis jusqu'au village (à peine 10 maisons). Il réitère son invitation à dormir et je l'accepte. Je sais qu'une telle occasion ne se représentera pas. Il est prévenant. Je retourne chercher mes sacs et reviens m'installer au premier étage ouvert sur la véranda. Le couple dîne sur la plage et m'apporte une part. L'homme me fait savoir qu'ils habitent Lay Nyin Taung et m'a vu traverser le village avant-hier, raison pour laquelle il se montre très familier et hospitalier avec moi. Les enfants se montrent intéressés devant cet étranger. La soirée est calme. Je profite d'une bonne nuit de repos.

De bon matin, j'ai prévu hier soir un Thermos de thé de Ceylan, quel luxe dans cet endroit reculé ! Au préalable, j'avale une gorgée de miel que j'arrose de thé noir (2 litres) suivi d'un peu de méditation vipassana le temps que le petit-déjeuner se prépare. Je suis sur le départ une fois mon assiette de riz finie. Je m'éloigne d'un pied ferme et continue sur la plage sans rencontrer d'obstacles ou de difficultés. Deux jeunes me suivent sur le côté car ils se dirigent dans la même direction. Ils veulent me parler et m'avertir d'une chose mais je ne tourne pas la tête. Après 25 minutes de marche tranquille, je rencontre un nouveau méandre. Je ne peux pas biaiser. La solution la plus simple pour l'éviter serait de passer sur l'autre bord. Dans ce coude, la rivière est semblable à un véritable lac où dans les profondeurs, le poisson doit pulluler. Au milieu de ce coude incontournable et imprenable, quelques hommes extraient des roches friables et m'interpellent. Sur la rive sur laquelle je me tiens, sous deux bâches surélevées avec deux piquets en croix, des femmes et enfants patientent à une trentaine de mètres du rivage. Le temps est extensible ici et il leur appartient. Une journée - unité de temps - n'a pas de valeur propre. Il n'y a aucun sens à donner à sa vie en cet endroit. Un seul paramètre et référent, l'éternité, qu'ils imaginent être le leur pour aujourd'hui, demain et pour toujours dans la paix de leurs valeurs traditionnelles indéracinables. Les deux jeunes me signalent qu'il me faut nécessairement croiser le cours. Sans être rebuté, l'un d'eux me propose une barcasse dont le fond prend l'eau. Il suffit de voir ce qu'elle contient d'eau pour comprendre que quelques unes de ses planches sont disjointes. Il n'hésite pas à traverser et l'échanger contre une plus grosse avec laquelle il me passe de l'autre côté. Je m'aperçois que j'ai oublié mon T-shirt étendu sur les cailloux en train de sécher au soleil. "dukkhavé !" (l'expression d'origine pali passée dans le langage courant birman vient de dukkha qui signifie douleur. Exclamation courante dans la bouche des Birmans). Je me sens tout idiot d'être la cause d'un effort physique qui aurait pu être évité. Je rassemble mes effets et observe quatre gars qui construisent une boutique en bambou à la limite de l'eau. Ayant pris un peu de répit, je continue sur la plage immense. Je ne me suis pas rendu compte qu'un village était établi sur les hauts de la rivière. Il doit être constitué de quelques familles seulement. Il y a des maisons en bambou bâties sur les cailloux. Je marque une pause à la première venue à cause de la chaleur. L'homme me fait un signe amical et me propose d'entrer. Ils finissent un repas frugal mais copieux en riz. Sur sa proposition, je finis les fonds de casserole: du porc et du riz auquel sa femme ajoute quelques menus poissons frits. Ce qu'il me faut pour tenir ma rive gauche ! Il y joint successivement des tasses de thé noir. Je m'interroge sur sa condition. Je reste 3h00 environ avec eux, le temps du coup de chaleur. Je soigne d'abord sa gamine (8 ans) avec 250 gr. de Paracétamol, mon thermomètre indiquant 39°c. Ils n'ont pas l'air démuni et je l'ai même vu palper quelques billets de 1000 kyats qu'il a en poche. Il a deux fils - 25 et 23 ans - et deux gamines - 13 et 8 ans - que je soupçonne de ne pas être du même lit. La mère s'est absentée avec la préadolescente pour acheter des boucles d'oreilles pour la petite. Cela me surprend. Les gamines sont sales et mal vêtues mais folles de joie à porter les boucles qu'elles s'échangent. A les lui mettre, la petite souffre un peu car ses trous se sont refermés mais ne faut-il pas savoir souffrir pour se faire belle ? L'homme se lève un moment pour sortir et je le vois fragile sur une jambe. Il a des difficultés à se déplacer et il lui serait impossible d'assumer un travail pénible. Je ne pense pas qu'il ait un pied-bot ou qu'il ait été amputé mais je pense à un blessé de guerre. Ce qui expliquerait sa relative aisance financière avec une pension de l'armée et ses connaissances de l'anglais. Je n'insiste pas car je vois bien qu'il ne veut pas en parler. Il supporte mal cette situation de dépendance et sa mobilité réduite. Revenu sur sa couche, il me montre de l'autre côté de la rivière son fils cadet qui retourne un lopin de terre qui lui appartient. Celui-ci arrive plus tard. Ils sont forts et beaux. Tout comme le père auparavant, les deux fils marquent un intérêt marqué pour mon imperméable en plastique dont je n'ai finalement pas beaucoup besoin. Je crois savoir que la saison des pluies ici est impressionnante. Ça dégringole ! C'est effectivement l'imper impeccable pour ce genre de saison des pluies. Il ne permet pas de rester au sec si ça tombe à seau mais au moins de conserver une partie de sa chaleur corporelle. Ils seront trois à l'utiliser à tour de rôle. Je leur laisse sans aucune concession. Un vieux gilet de grand-mère assure maintenant la protection de mon sac. Mon gars a l'air d'être une référence ou quelqu'un de reconnu dans le coin. Il m'a demandé deux fois si je voulais continuer en bateau. Je finis par acquiescer quand survient un vieil homme seul sur sa barque. Les barques descendent des produits de la nature (fruits divers) sur le marché de M-rauk et remontent à contre courant à vide. Mon hôte hèle le batelier et lui demande d'approcher. Il lui signale qu'il a une faveur à lui demander. Le vieil homme s'exécute. L'arrangement se fait entre eux. Je comprends juste qu'il n'y a pas de question d'argent à mon sujet. Le vieil homme accepte de m'embarquer avec lui. Je n'ai aucune idée jusqu'où il va. Il propulse la barque avec une perche. Un auvent en bambou tressé en U retourné permet de se mettre à l'abri des pluies subites ou du soleil. Je suis assis à l'avant et juste derrière moi, un brasero avec une théière dessus. Je ne perds pas mon temps à contempler la nature. Les courbes naturelles dans lesquelles se languit le fleuve dégage une virginité, pureté liée au fait que la pollution n’existe pas. Seule la main de l'homme a opéré des dommages dans le cours naturel du temps. La rivière a aussi pu changer de lit plusieurs fois au cours des différentes ères. Dés que l'occasion se présente, je descends afin d'alléger la frêle embarcation. Je parcours à pied en ligne directe jusqu'au moment où je ne peux plus progresser. C'est comme si je marchais sur la corde d'un arc liquide formé par la courbe de la rivière. Nous nous fatiguons à tirer la barque dans des petits rapides successifs. Je me mets à ramer. Je ne tiens pas à ce que mon batelier s’épuise. Je ne supporte pas d'être transporté (tricycle, pirogue...) surtout si l'autre pédale ou rame pour moi. Je conçois mal que quelqu'un fasse un effort physique pour me transporter même s'il doit être rémunéré. ça me fait du bien de ramer, c'est bon pour les bras. Avec la marche, le vélo, je donne toujours priorité aux muscles des jambes. Deux heures à ramer pour atteindre un poste de police où les transitaires doivent se déclarer. Il me dépose à la cabane de garde et file sur un petit bras de rivière du nom du lieu-dit où nous nous venons d'accoster. L'unique policier qui s'appelle Sain Mying, un peu surpris de me voir débarquer, a l'air amical. Le point de vue sur la rivière est imprenable. Impossible de passer la Lémyo en catimini sans être vu. Depuis la cabane, vue sur le coude surplombé par un dénivelé. La rivière vient juste se diviser en V au pied du terre-plein. La Luchonwa vire à gauche et la Lémyo fière poursuit son ascension des collines Chin. Je remonte au village seul et m'élève d'un cran. Lorsque je me retourne, le paysage n'en est que démultiplié, multi vision en couleur entretenue par un clin d'œil du soleil qui s'affaisse. Je pose mon sac et m'assieds contemplant le déclin de l'astre lumineux. Je suis heureux d'avoir atteint ce point sans conséquences. Lorsque Sain Mying me rejoint, je le suis jusqu'à la maison du chef du village. Nous passons l'école et entre quelques habitations Chin. Aucun reproche ne m'est fait. Personne ne me dit: "tu dois t'arrêter là. Demain, tu retournes à M-rauk". Mon passeport et ma bonhomie suffisent à les convaincre que je suis inoffensif.

Soirée amicale où les quelques personnes éduquées - les fonctionnaires et enseignants - viennent s'entretenir tant bien que mal avec moi. Le lendemain matin, je déjeune et j’attends l'éventuel passage d'une barque qui pourrait m'embarquer. Je suis sous la bonne garde de mon ami. Quatre hommes arrivent. Le plus vieux d'entre eux monte au poste de garde et s'acquitte de leur droit de passage. Il me regarde misérablement comme s'il me tenait responsable de son malheur. En fait, Thein Thun le ponctionne à raison de 500 kyats par personne. Total:2000 kyats qu'il ne possède pas. Il a en poche seulement 1300 kyats. Il espère que ma présence va influencer le policier et faire baisser ses prétentions financières. Il a vraiment l'air pitoyable. Il faut vraiment être ripoux pour encaisser sans scrupules de l'argent racketté. Il versera 1000 kyats. Entre ses doigts, il contemple les 300 kyats. En contrepartie de sa minoration de taxe, Thein Thun lui demande de m'emmener. Je fais grise mine car vu de loin, je juge la barque suffisamment chargée. L'arrangement est conclu. Deux jeunes vigoureux sont aux commandes tandis que l'aïeul goûte au repos mérité. Avec le quatrième, quand l'occasion est propice, nous descendons pour alléger l'embarcation et parcourons à pied des distances relativement courtes. Nous marquons même une pause thé noir dans une gargote du bord de l'eau car nos raccourcis nécessitent moins de temps qu’il ne leur en faut pour nous retrouver. La plaine dans laquelle coule la Lémyo est dégagée sur les berges. On ne les aperçoit pas forcément à cause des herbes géantes qui les garnissent. Dés que le rideau d'herbes, de plantes et d'arbustes tombe, les traces de pieds ne s'impriment pas sur ce terrain sablonneux. Sortis du lit où le gravier remplace la roche mère dure, le pied lourd s'enfonce dans la mouvance, terrain vaseux et moins ferme lorsque nous mettons pied à terre au cœur de la courbe. Cela dure toute la journée alternant entre marche et "flâneries Lémyoniennes". Je suis guidé pour le dernier court-circuit (raccourci) par l'ancien. Nous pénétrons un carré de cultures diverses et pénétrons à l'intérieur d'une habitation. La femme résignée tatouée toute de noir attend que le fils ait fini son repas de brochette de sanglier. Mon batelier est chez lui. Je goûte un peu de porc grillé sur le feu avec des piments verts. Je vise le fusil qui repose au-dessus de nos têtes. Bienheureux qu'ils l'aient ! Ils ont au moins des protéines garanties avec ces collines boiseuses aux alentours. Nous ne nous attardons pas car il doit dépasser son habituel lieu d'ancrage pour aller chercher des biens qu'il rapportera à M-rauk. Nous sommes proche de Than Taung où je suis conduit au poste de police commandé par U. Thein Thun. Clôturé de hautes palissades, seul une herse faite de végétaux se lève et donne accès à un petit fortin entouré de tranchées. Avec une vue saisissante sur la vallée - le raccourci qui conduit à Sinké - et la rivière en contrebas, le poste, véritable camp militaire est adossé à la colline et marque la limite de Thang Taung. Quelques soldats sont de faction nuit et jour. Il est fortement conseillé de s'annoncer la nuit venue avant de soulever la porte. Celle-ci étant soutenue par deux pieux pendant la journée, l'entrée y est libre et ça va et vient comme dans un château. Il y a bien sûr les familiers de la cour - prérogatives obligent - et ceux qui en tirent de menus avantages: fournir les rations alimentaires ou bien l'accès à l'eau... Autour d'une table, mes papiers sont épluchés sans trouver rien à redire. Le jeune commandant me garde avec lui pour la nuit. Il est malade. Son cuisinier - il est sergent - lui concocte de bons petits plats. Je suis affamé et j'ai droit aux "bouchées doubles". Père d'une fillette (1 an), sa femme vit à Moulamein (état Mon) dans l'extrême sud de la Birmanie. Il doit rester 3 ans ici avec la possibilité de 2 retours annuels (permission). Accompagné d'un aide de camp, je parcours l'allée aménagée de Thang Taung. De part et d'autre, des maisons entretenues qui témoignent nécessairement du bon niveau de vie de leurs occupants. D'où tirent-ils l'argent de leurs revenus ? Une voie d'accès joliment travaillée permet de traverser le village jusqu'à l'autre bout. On passe l'école remarquable construite tout en bois et le bout du chemin bute sur l'église protestante. U. Phwe Thang, le pasteur m'accueille comme un frère. Je confonds sa femme très grande avec une Européenne à cause de son apparence anglo-saxonne. Elle est réservée et plus discrète avec un bébé dans les bras. Ils ont un garçon de 10 ans, sujet fréquent à des crises de paludisme. Un pensionnat pour quelques ados agrandit le cercle familial qui compte une dizaine de personnes. Samedi, le pasteur remonte la rivière jusqu'à l'embouchure de la Puchonwa et continue vers le parc national du Mont victoria (Natmadaw National Park). Il me propose de me joindre à lui pour faire le chemin ensemble. Voilà qui rassurerait le commandant du poste de police peu enclin à me laisser continuer seul. Je lui donne mon accord de principe et confirmerais demain. Je dois juste patienter une journée dans ce petit trou perdu. De retour à la caserne, l'instituteur depuis 12 ans en poste a été dépêché pour me convaincre de renoncer à mon aventure au-delà des limites de Thang Taung.

Aucun occidental de passage n'a franchi cette frontière symbolique qu'ils jugent dangereuse et difficile à dépasser. En tant que représentant de la loi d'un état totalitaire, les autochtones considérés minoritaires nourrissent des rancunes à l'égard des autorités censées les protéger. Si ces uniformes nationaux de l'Union des Peuples du pays en question pénètre ce territoire indigène, ils seront considérés comme des ennemis et auront droit au ressentiment de la minorité. La minorité accepte difficilement qu'un élément de la majorité dominante vienne remettre de l'ordre dans une région dont il ne parle pas la langue. Je n'ai pas de mal à leur expliquer que je me déplace sans préjugés, sans parti pris, à l'écoute de tous les courants religieux et politiques. Catholique de naissance, devenu bouddhiste par affinités, je suis au-dessus de leurs querelles de "clocher". Je suis le bon apôtre, celui qui sème la bonne nouvelle. Je suis l'ami de cœur de tout être humain. De mémoire, l'instituteur me raconte que je suis le cinquième à parvenir à Thang Taung depuis l'installation du village. Le premier était canadien, le second suisse et un couple franco-malaisien pour compléter le quartet. La nuit porte conseille. Sur ces dernières paroles, je les mets dehors car je suis harassé. Je veux pouvoir me reposer.

Vendredi 25 novembre : jour de l'indépendance (à Than Taung). L'instituteur abandonne petit à petit son idée de me convaincre de faire demi-tour. U. Thein Thun se réfugie dans sa maladie et me signale qu'il est inadéquat pour moi de dormir au poste de police. Son hospitalité et sa gentillesse lui ont fait oublier qu'il m'hébergeait dans un bâtiment officiel réservé aux serviteurs de l'état. Le chef du village va m'accueillir pour la nuit. la communication est plus difficile car il remplit juste sa tâche. Sa famille manque de savoir-faire et m'accueille à contre cœur. Il y avait bien l'instituteur ou le pasteur mais je suis les recommandations et ne veux pas contrarier le chef de la police. Il sait que rien ne m'arrêtera et que je passerai par derrière les collines s'il ne m'autorisait pas à poursuivre mon périple. Je ne veux pas le mettre dans l'embarras mais je partirai, accompagné demain avec U. Phwe Thang. Je l'ai poussé à rencontrer le pasteur mais il n'y tient pas. Ce n'est pas sa ligne officielle. Il est tenant du bouddhisme. Il y a d'ailleurs un jeune moine missionnaire juste à côté du poste de police. De part et d'autre du village, les âmes sont bien gardées. Le bouddhisme leur permet de migrer tandis que l'église les range au Paradis ou en Enfer. Selon l'Union de la République du Myanmar, le bouddhisme habituellement tolérant envers les autres religions est érigé en religion d'état. Etre musulman dans l'Arakan ne permet pas de voyager à Rangoon. Où que l'on soit dans le pays, les discriminations pleuvent. Pourquoi ne pas venir parler avec le pasteur et me recommander auprès de lui. Je comprends les réticences du policier. L'instituteur lui-même n'a pas de contact avec U. Phwe Thang. J'apprécie l'homme d'église. Il communique, est ouvert aux influences extérieures et fait preuve de générosité. Je lui donne une tablette de Chloroquine 250 mg soit 10 cachets. Il a une notice d'emploi et peut soigner 3 crises de paludisme dont son fil est régulièrement sujet. Samedi matin après une nuit comme ci comme ça, le chef abat un jeune poulet et agrémente le riz du petit-déjeuner. Le pasteur doit courir après sa barque que des pêcheurs lui ont emprunté. Le bien personnel peut être utilisé à des fins publiques. Ce genre de petit contre temps qui énerverait un occidental est coutume courante dans des sociétés où la propriété individuelle est inconnue et le matérialisme non figé. Nous sommes 7 passagers à bord. Nous quittons avec un peu de retard après 9h00. En pleine fleur de l'âge, 3 jeunes vigoureux du pensionnat qui rejoignent leur famille au village. Leur tâche est de propulser la barque le long de la berge avec de longues perches. Le principe est identique comme pour arriver à Than Taung; nous utilisons seulement le bateau pour les traversées d'un méandre à l'autre. Le reste du temps, nous coupons à travers champs herbus ou terrains caillouteux et attendons que la barque nous emmène de nouveau. Aux 3 étudiants, se sont ajoutés un aide-pasteur, une femme qui m'a sérieusement l'air d'être la petite amie de U. Phwe Thang, le pasteur lui-même et moi-même. Dans les passages difficiles, il n'hésite pas à lui donner la main. Je ne pense pas qu'il y ait anguille sous roche. Je crois savoir que le libertinage est condamné par la moralité et la religion chrétienne chez les Chin. Il est passible d'homicide soit par l'époux trompé ou le frère de la femme adultère. On le connaît sous le nom de crime d'honneur. J'observe et le remarque néanmoins mais me mêle pas ce qui ne me regarde pas. Nous avançons à bonne allure sans relâche si ce n'est une pause déjeuner. L'arrivée est prévue vers 18h00 après la nuit tombée. Je me plains de devoir avancer sous les étoiles et de ne pas avoir prévu un départ plus matinal. La vallée dans laquelle s'étale la rivière est verdoyante, infestée d'herbes rustiques géantes et se resserre parfois autour de la Lémyo comme pour mieux l'étreindre et l'apprivoiser. Ce sont les endroits les plus beaux où la roche tombe à pic dans l'eau, ceux aussi ou il est temps de remonter dans la barque pour pousser plus en amont. Le troisième homme au cours d'une de nos virées pédestres s'est approché d'une tente sur laquelle séchaient des brochettes de petits poissons noircis à la flamme. Sans s'enquérir de quoi que ce soit, il s'en emparé comme s'il était le roi et que ses sujets lui soient redevable de tout. Je ne l'ai pas vu déposer un billet. L’argent n’est d'aucune utilité dans ce coin nature. Les gens sont autonomes avec leurs cultures et leur élevage domestique qui de ce fait rendent les échanges pratiquement nuls. Marchant côte à côte avec l'aide pasteur, il ne s'est pas tourné vers moi pour m'en offrir un. Ce n'est pas le genre de nourriture dont je raffole. L'intention est dans le geste. Arrivé à la barque, je peux penser qu'il en proposera aux trois jeunes qui n'économisent pas leur énergie. Rien n'en est ainsi. Il la garde et la grappille un peu plus avec son collègue. Une conduite que j'accepte difficilement. A la pause déjeuner, les petits poissons sont suffisamment nombreux pour satisfaire les 7 passagers. Je me contente d'un seul à des fins gustatives et gastronomiques. Le pasteur m'a glissé 2 œufs dans mon Tupperware birman et des os de poule à sucer. La pause est brève. Il faut repartir. La journée est agréable. La chaleur se supporte bien. Nous glissons à contre courant dans le lit de la Lémyo. D'autres utilisent sa force motrice pour descendre des trains entiers de wagons de bambous de grande taille (jusqu' à 5 m de long ou plus). Ils les coupent sur les hauteurs, les laissent glisser ou les tirent jusqu'au niveau de l'eau où ils les assemblent en épis. Par gros paquets flottants, ils en font un train de plusieurs dizaines de mètres (jusqu'à 100 m) selon le nombre d'hommes à la tâche pour les faire dériver jusqu'à Ninja voir Sittwe. Pour chaque "wagon" arrivé au but, ils reçoivent 1000 kyats (0, 80cts d'Euros) à la vente. Les hommes jeunes, téméraires, costauds vivent sur leur radeau sautant d'une "voiture" à l'autre en cas de problèmes dans les rapides. C'est un boulot de titan peu rétribué. Je me mouille complètement une fois. Je n'ai pas à me soucier de la douche, ce soir. Kopesche et Kubichi sont deux villages que nous croisons. Ils ont la particularité de parler un dialecte Chin qui leur est particulier. A Kopesche (20 foyers), nous faisons halte et nous désaltérons d'eau bouillante chez le pasteur que nous sommes venus chercher. Le physique de ces villageois m'impressionne. Les hommes comme les femmes sont beaux, les traits fins, la peau colorée. Les corps bien proportionnés dégagent de l'aisance dans le geste, une façon de se mouvoir comparable à ces danseurs de ballet. Bien que démunie, l'intérieur de la case concentre toute l'harmonie et les relations d'amour entretenues sous ce toit. Sa femme a un visage angélique, ses quatre gamines sont irrésistibles, son frère a tout du félin. Il nous faut pourtant quitter ce havre de paix. Nous finissons à la torche électrique. J'ai peur de chavirer. Le portable et l'appareil digital sont dans mon sac à dos, ma ceinture avec mes valeurs et mes papiers dans le sac plastique. Je porte juste un maillot de bain. Une fois accosté au village de Puchonwa, la maison du pasteur est à 20 minutes de marche. Il faut se mouiller les pieds plusieurs fois avant de l'atteindre. La caravane s'ébranle, véritable expédition nocturne, maillons de chaîne humaine en file indienne remontant la petite rivière Puchaungwa d'où le village tire son nom. La maison du pasteur jouxte l'église devant la rivière. Une vingtaine de foyer sont établis à flanc de colline

Dimanche 27 novembre Repos dominical a Puchonwa: Les repas sont accompagnés de haricots verts (20 cm de long) de la maison excellents. Il n'y a rien d'autre dans l'assiette mais le jus des légumes verts me ravit le palais. Dans l'église, des fillettes chantent gracieusement, leurs mains levées ondulant délicatement, leurs voix douces bercent et calment les âmes réceptives. La langue Chin est mélodieuse. Trois gamins d'une même fratrie, un air de débilité dans l'air se baladent cul nul entre les fidèles. A l'occasion, un chien pénètre l'allée centrale et s'invite au grand plaisir des enfants. Après l'office du matin, tous les curieux montent à l'étage où nous restons. Je dispose d'un fauteuil pliable de plage - comment est-il arrivé là ? Les Chin observent le seul occidental qu'ils n'aient jamais vu sous les commentaires de U. phwe Thang. Les pasteurs ont un séminaire de deux jours à Kenzanu. Autant que je fasse route avec eux, ils connaissent le chemin. Puchonwa est un des villages les plus traditionnel et pauvre qu'il m'ait été donné de traverser. Le pasteur claudicant de l'église méthodiste m'invite à le visiter. Je me rends chez la famille du maître d'école prés de laquelle il habite. Sa petite maison en bambou n'est pas finie. L'instituteur a quatre enfants dont un autiste et beaucoup de misère a assumer. Nombre de femmes du village sont tatouées à commencer par celle du pasteur âgé d'une cinquantaine d'années. Je dévisage leurs faces défigurées, il n'y a pas d'autre mot pour considérer cet acte qui tranche avec l'esthétisme. Quand nous quittons "après avoir consommé le poulet de l'amitié", je les vois partir en groupe, hotte sur le dos. Une belle image où transparaît la solidarité collective. Je suis en même temps plein de compassion pour ces êtres qui sont toujours à la tâche. Le petit-déjeuner est pris habituellement vers 8h30 dans quelque village que ce soit. Cela permet de prendre seulement deux repas quotidien mais retarde le départ en cas d'excursion à l'extérieur du village. Le dîner est généralement pris après 16h00 d'où un laps de temps de 8h00 entre les deux repas. La diète est pauvre et du riz de gros calibre cultivé à proximité est l'élément de base de la nourriture. Des légumes viennent s'y ajouter. Selon la période, un peu de poisson ou du cochon, poulet, sambal... Les fruits sont rares (manque de vitamines). ça suffit ! C'était mon quart d’heure diététique. Nous nous élevons rapidement à flanc de colline au milieu de bambouseraies impressionnantes. Certaines ont été élaguées et la vue s'étend absolument superbe jusqu'à la plaine de Palewa où coule nord-sud la rivière Kaladan qui se jette dans le golfe du Bengale à Sittwe. Je reste coi. Les Chins ont peut-être du mal à atteindre cet état contemplatif mais c'est magnifique. Je monte devant à vive allure; ce qui me permet de faire des pauses là où bon me semble. Je choisis les vues panoramiques pour me poser. Une longue journée de marche nous attend si nous atteignons Kenzanu aujourd'hui. Ils ont prévus deux jours mais cela ne m'intéresse pas beaucoup. Je veux progresser rapidement et je donne le ton, mon repos dominical m'a permit d'emmagasiner de l'énergie. Le décor est génial, impressionnant et de toute beauté. Sur 360° C, tout autour à la ronde, les lignes de crêtes courent jusqu'à l'horizon enserrant les rivières (Lémyo, Puchonwa) dans leurs bras. J'ai appris à Puchonwa qu'aucun occidental n'avait marché sur ces terres. Je m'en étonne et ne le crois pas mais au cours du périple, je vais avoir des témoignages concordants qui prouve la véracité de l'assertion. A l'époque des Britanniques (Carey & Tuck, Chin gazette, 1895), les Chins étaient des sauvages complets. La seule coutume qui les rendaient plutôt sympathiques; ils réglaient leur compte en s'empoignant et se mordant le nez, l'oreille plutôt qu'à l'arme blanche. Les Britanniques conquirent les villages les uns après les autres dans la partie nord de l'état Chin (région d'Haka, Falam, Tiddim). Les Chin étaient de fiers guerriers, connaissaient les techniques de l'attaque surprise et ce ne fut pas sans douleur que l'Etat-major Britannique finit par s'établir. Les terres du sud ne furent pas visitées.

Installation des Missions Etrangères de Paris dans l’état Chin: Le 01 janvier 1934, les Missions Etrangères de Paris (MET) s'établirent à Mindat avec l'arrivée du Père Audrain envoyé par l'évêque de Mandalay, Monseigneur Falliéres. Ils envoyèrent des émissaires dans les terres, la région étant jugée dangereuse et sauvage par les Missionnaires Catholiques. Ils formèrent des prêtres locaux et des catéchumènes qui firent le travail d'évangélisation dans ce qui est actuellement le Parc National du Mont Victoria (10 200 pieds).

Nous marquons des pauses brèves régulièrement. Nous arrivons à Natwé, village sans prétentions puisque inoccupé et déserté par ses habitants. Il était prévu que l'équipe de pasteur s bivouaque içi mais il n'est que 11h15 a.m. Deux possibilités me sont offertes. Soit continuer vers Kenzanu, M'kui Imno (traversée du Parc difficile) puis Mindat, soit un chemin avec moins de dénivelés vers Mondonou, Kindvé et sortir à Langshé (district de Kampelet). Mes amis poursuivant vers leur lieu de séminaire où seize pasteurs sont attendus, je les accompagne de gaîté de cœur. Nous gardons le même rythme soutenu jusqu'à la nuit tombée. Les corps commencent à se plaindre. Je suis sujet aux crampes. Si la journée à été difficile pour moi, je comprends la douleur des autres marcheurs. Deux pasteurs - ceux de Kubitschek et Puchaungwa - sont à la traîne derrière. Il est convenu que nous ne les attendons pas dans notre effort à atteindre Chenzanu. Ils dormiront sur le chemin bien que nous croisions peu d'habitations. La seule dont je me souvienne est celle où nous avons mangé de la cuisine typique Chin avec une espèce de bouillie couleur compote (byak bya). J'ai continué avec du riz collant fermenté de couleur noir (buhlezu en Chin ou lhausa en birman). De préférence avoir l'estomac solide pour le buhlezu. Les pasteurs n'ont pas voulu y goûter. J'en ferais bien mon dessert quotidien. Ce n'est pas tant le côté gustatif - plutôt doux et agréable - qui fait reculer les invités mais la fermentation qui peut provoquer des ballonnements et flatulences. Un vieil homme est étendu quand nous sommes entrés. Il n'a pas bougé, ni mangé depuis 3 jours à cause d'une gastrite. Je lui donne des médicaments pour 3 jours. Sa femme voit que je m'intéresse à une hotte. Elle me l'offre avec une cucurbitacée faisant fonction de gourde. Elle est coupée à son extrémité pour pouvoir s'en servir comme récipient. Dans toutes les maisons Chin, une dizaine trônent ainsi sur la terrasse. Les locaux vont à la source - rivière ou puits - puiser l'eau et les entreposent au retour dans l'attente de les utiliser. Objet usuel en terre Chin, objet d'art dans un salon en France. Je laisse au couple une paire de chaussettes montantes en laine. Une photo finale et nous allons de l'avant ! Nos deux traînards doivent connaître l'existence de foyers situés à proximité du sentier. Nous débouchons sur une zone essartée en instance d'être cultivée. En contrebas, niché dans le val, un joli village ne répond pas aux appels des pasteurs. Ce soir, il n'y a pas âme qui vive. Les feux sont éteints. Ils avaient pensé s'y réfugier pour la nuit. Nous sommes juste à la bifurcation qui conduit au village mais nous poursuivons les jambes lessivées. Ça monte encore ! Nous apercevons cinq barking deer s'enfuyant les uns après les autres. Un soleil couchant rouge vif se cache derrière les arbres. Nous quittons temporairement les bambous pour de belles forêts de bois dur. Un rideau pourpre s'étire sur plusieurs centaines de mètres. Au fur et à mesure que nous progressons, il semble se dérouler magique, féerique, enchanteur à l'œil nu. Je m'en veux de ne pas avoir mis un stop à la journée afin de contempler le spectacle. L'acteur est le même tous les jours mais le producteur dirige différemment chaque session. Ce soir, je m'en veux de ne pas être au premier rang. Toujours courir ! Etre là où l'on ne doit pas être. Coupez les moteurs ! Arrêtez de tourner ! Les feux de la rampe s'éteignent. La nuit va nous porter jusqu'aux zones cultivées de Chenzanu avec l'aide d'une torche. Les foyers sont allumés. Nous frappons à la première porte. Tout pasteur est bienvenu et connu à 1, 5 mile de son lieu de naissance. Nous sommes fourbus mais heureux. La nuit s'annonce fraîche. Le ciel largement étoilé en est il une preuve ? Sur d'autres terres, on regarde le ciel et on cherche les étoiles parsemées. Sous le ciel Chin, mieux vaut ne pas s'évertuer à les compter sous peine de passer la nuit dehors. On raconte aux enfants qu'il faut compter les moutons pour s'endormir. En terre Chin, on regarde les étoiles et on cherche le ciel. Inutile d'attraper un mal de tête ou un torticolis à essayer de les dénombrer. Le ciel est chargé de constellations jusqu'à une heure avancée de la nuit. Elles doivent être moins visibles mais toujours aussi innombrables. Est-ce du à notre niveau de pollution que nous n'ayons plus droit à ce spectacle nocturne ? Nous sommes à tour de rôle autour du feu. La maison jouit d'une magnifique esplanade en bambou dominant la vallée - un balcon version Chin. Je pensais dormir en plein air mais je suis à la limite grelottant prés des flammes. Branle-bas de cuisine. L'eau est mise à bouillir. Les invités auront leur repas constitué de riz/citrouille. U. Phwe Thang va dormir dans le riz avec un des garçons de la famille sous le prétexte que le riz conserve la chaleur. Un plastique leur sert de couche et leur évite "l'en-riz-ement”. Je blague en leur disant qu'il aura un autre goût, mélangé à la sueur de la journée de marche. Les trois garçonnets sont pauvrement vêtus mais la famille à l'air d'avoir des revenus réguliers. Productrice de cucurbitacées, à l'occasion vente de nattes tressées, elle occupe cette nuit une maison non achevée mais qui n'est que leur "résidence de campagne". Une natte (5m x 2.50m) est étalée et en partie sert à calfeutrer les cloisons que le vent réussit à pénétrer. Je garde la porte dans mon duvet. A cause de l'effort, les corps tendus et contractés ont du mal à trouver le sommeil. Au réveil, je propose un café à l'équipe. Tout le monde y compris les enfants est autour du feu mais à l'extérieur dans un décor féerique. Une crête en arrondi part de notre refuge et nous encercle. Le fond de la vallée est noyé dans une mer de nuages. Ce qu'il m'a semblé être un lac de montagne sous le ciel étoilé est en fait une illusion de l'esprit. Le soleil franchit la ligne de crête et doucement remplace notre source d'énergie: le feu. Le poulet - rituel marquant le départ des invités - est plumé et consommé par tous. Les invités mangent d'abord et la famille, enfants compris, finit les restes. Sous d'autres cieux, on aurait tendance à honorer les invités à leur arrivée mais un manque de moyens limite la population locale. Difficile de se servir avant les autres dans mon cas. Je préférerais récupérer les miettes plutôt que manger avant les enfants. Petit souci de culpabilité que tout bon occidental qui se respecte doit se poser. La clef sous la porte - en fait, 2 vulgaires bâtons la retienne pour empêcher d'éventuels rôdeurs (à 4 pattes) d'avoir accès au grain (riz) - nous gagnons tous Chenzanu. Un petit panneau à l'entrée du village indique que tous les participants au séminaire se donnent rendez-vous à la maison de l'organisateur située à côté de l'église. U. Phwe Thang m'avait proposé de prendre un jour de repos à Chenzanu. Le lieu en plein milieu du parc national est propice à la méditation. Après une journée de dur labeur, comment ne pas résister à l'appel du contemplateur qui sommeille en moi. Au programme de la matinée, lessivage et toilette au tuyau d'eau public sous les yeux des curieux. Un seul homme d'âge moyen est coiffé selon la coutume, les cheveux noués en nœud au-dessus du front (bangshé). Il est jovial, charismatique, père de famille nombreuse car je l'ai vu venir avec ses rejetons. Je ne remarque pas de boutiques à Chenzanu. Les conditions de vie des habitants sont assurément meilleures que dans la vallée de la Lémyo. Nous sommes à trois jours de marche de Mindat, la principale localité. Je visite avec le pasteur quelques foyers où les gens paraissent jouir de revenus acceptables si l'on considère l'isolement de l'endroit. Ces gens vivent en autarcie mais il faut faire de l'argent pour satisfaire les besoins vestimentaires et éducatifs des jeunes pousses. Ce n'est pas l'église qui leur apporte cette prodigalité. Au fur et à mesure que je me suis élevé, je suis passé de la pauvreté extrême à celui de bien-être. La vallée de la Lémyo trouve ses débouchés avec M-rauk qui n'est qu'un village pauvre parmi tant d'autres. Les charters de touristes n'apportent aucune manne sur le plan local. Ceux qui tirent les cordons de la bourse et à qui profite la manne pécuniaire sont un cercle fermé dont les connexions remontent jusque dans la capitale. Tout est sous contrôle. Il faut faire preuve d'allégeance au régime pour pouvoir bénéficier d'une licence et avoir le droit à sa part du gâteau. La salle dans laquelle ils se réunissent, discutent, allument la radio est annexe à un débarras où sont disposés deux lits. Je veux me réserver une bonne nuit au calme. Je demande à dormir ailleurs. La proposition de me transférer dans une maison habitée mais inoccupée pour la nuit me convient parfaitement. Je m'y installe pour une nuit des plus récupératrice après avoir assisté à l'office dans le temple. Sermons et chants identiques à ceux de la vallée étaient au programme avec toujours cette même douceur Chin qui n'a pas de frontières.

Nous sommes aujourd'hui le 30 novembre. Je jouis totalement de ma liberté à l'instant présent au jour le jour. Je dois ajouter à partir d'aujourd'hui la gourde et la hotte à porter. Je place l'une dans l'autre posée sur le ventre, la lanière retenue dans le cou. Les locaux la porte dans le dos, la lanière leur ceignant le front. J'ai mon sac dans le dos. Pour descendre jusqu'à la rivière, le pasteur envoie un jeune villageois pour m'accompagner, m'aider à la traverser et me montrer le sentier d'accès sur l'autre bord. On l'entend gronder dés que l'on commence à descendre mais elle tarde à montrer sa face tellement le dénivelé est important. Il serait agréable d'y passer quelques heures de détente mais le chemin m'appelle. Je dois croiser deux rivières aujourd'hui, descendre dans la vallée à deux reprises et remonter sur l'autre versant. En résumé, une journée éprouvante selon les renseignements recueillis (6h00 de marche). Je remonte sur le plateau à travers de jeunes bambouseraies. Il est certain que vu l'endroit où elles poussent, personne n'ira les couper. Je suis rapidement sur les hauteurs et la vue panoramique sur 360° touche au sublime, impression d'être sur le toit du monde. Je croise un garçon, la hotte lourdement chargée de riz qu'il remonte de la vallée. Je le suis. A M'Kiai Imnu, il m'ouvre la porte d'une maison qui doit être celle d'un pasteur bien qu'il l'appelle Father, appellation plutôt habituelle pour les catholiques. Il me laisse un demi panier d'orange à portée de main et part à sa recherche. Je fais le tour rapide du village et éveille les consciences, suscite la curiosité. De tous les côtés, le paysage de lignes de crêtes entrecroisées est somptueux. Il n'y a pas de mots assez puissants, précis et descriptifs pour définir ce qui fait l'admiration d'un promeneur solitaire. Je pense être arrivé au but bien que n'ayant marché que 4h00 quand j'avise plus à l'est le toit de tôles de la mission catholique de M'kui Imnu. A force de goûter trop de journées de repos, je deviens paresseux. 4h00 supplémentaires m'attendent si je veux m'y rendre. J'ai failli me laisser duper par la beauté du panorama, la gentillesse des locaux et ma propre erreur d'évaluation. A leur grand dam, ils veulent me garder pour la nuit, je leur signale que je déjeune et vais repartir. On m'apporte de l'eau chaude. Du riz et des légumes mélangés à un peu d'eau me tiendra le ventre avec un thé indien (teamix). Je suis assis sur la terrasse et j'embrasse tout ce qui tourne autour de moi. Un couple d'anciens croise l'attroupement formé au pied de mon perchoir. L'homme élancé, les cheveux noué en chignon sur le front et retenu par un peigne, la femme tatouée, bracelets aux bras. Une mère et sa fille, la cinquantaine viennent à l'arrivée d'eau pour faire le plein et un toilettage des cheveux et du corps rapide sans savon. Je retrouve la misère perçue dans les villages de la vallée. Elle n'est pas générale. Les oranges s'exportent vers l'aval à un prix minimal de 25 kyats environ le kg. C'est en produisant beaucoup qu'on gagne beaucoup. Je quitte mes amis d'un instant pour suivre ma voie. Deux églises, rien que pour ce petit village ! Un jeune parle correctement l'anglais. Il est surprenant que dans chaque village Chin où je passe, quelqu'un parle suffisamment bien la langue de Shakespeare pour la comprendre et pouvoir s'exprimer. Je dois pouvoir arriver à la nuit tombée à M'Kui Imnu.

A cache-cache avec l’astre lumineux: La descente jusqu'à la rivière est rapide, l'impression d'avoir gagné du temps. J'hésite à me baigner mais le soleil a déjà baissé le cap. Avec le cours d'eau à l'ombre, je suis à peu prés certain d'attraper la crève. Je renonce et prends de la hauteur rapidement. Je tombe sur un endroit sublime. Une petite cascade avec une arrivée d'eau canalisée dans un demi tube en bambou coupé dans sa longueur m'offre l'opportunité d'une douche inespérée. Le soleil m'accorde quelques minutes et darde encore ses rayons sur ma salle de bain naturelle. Je déplace une roue en bois, morceau de charpente d'un ancien grenier à grain. Je l'utilise comme tapis de sol. Je m'asperge et me glisse sous le filet d'eau froide. La sensation de fraîcheur revigore le corps et élimine la fatigue dans les jambes. Un excellent stimulant dont il ne faut pas toutefois abuser. Le soleil attend que je finisse de me rhabiller avant de disparaître derrière le flanc de colline. Il joue d'ailleurs une drôle de partie avec moi. Au fur et à mesure que je monte, je pause brièvement et il disparaît de nouveau, baissant sa garde d'un cran. Mes haltes sont nombreuses car ça monte de façon plutôt fatigante. J'aime me retourner et savoir s'il est caché ou si je peux poser et profiter d'un dernier rayon de chaleur. En même temps, il me motive et me pousse au derrière car je sais que s'il n'est plus là, je continue dans l'obscurité. A bon entendeur, salut ! Il me met sous pression. Je file car je sais que je n'aurais pas le dernier mot. J'entends des voix d'enfants qui viennent à ma rencontre. Je suis au-dessus de tout, appuyé contre un arbre, face tournée vers le vainqueur, humble dans sa sortie. Les voix se sont tues, effrayées et ont fait demi tour. D'un regard, j'embrasse le paysage, ligne de crête et d'horizon confondue. Délesté de ma charge et assis en tailleur, je tire ma révérence devant l'astre lumineux rougissant de confusion. Camarade, tu m'as éclairé et permis d'atteindre le meilleur de moi-même et éviter de tomber dans l'obscurantisme: bel exemple de solidarité entre la nature et l'humain. Je te salue et te laisse aller illuminer le cœur d'hommes d'autres continents. Je finis dans la peine la centaine de mètres qui me sépare de la mission. J'avise un escalier en V inversé, deux troncs entaillés qui se rejoignent en pointe à hauteur d'épaules, une sorte de petit pont pour pouvoir passer de l'autre côté de la clôture. Les entailles servent à positionner les pieds. je la saute. Je me retrouve sur un vaste compound dont je n'ai aucun doute que ce soit la mission catholique à cause du toit en tôles de l'église que reflète le soleil et qui s'aperçoit depuis Chenzanu. Je me rends à l'entrée. Les étudiants du pensionnat chantent devant la grotte de Marie l'Immaculée, copie de celle de Lourdes. Je suis en tenue sportive, T-shirt déchiré et caleçon. A cause du froid et du lieu, j'ai à peine le temps d'enfiler mon longyi et un gilet qu'ils apparaissent en chemin vers leur dortoir. Surpris au premier abord de me trouver derrière le mur, ils me disent que le Père Sébastien est en train de prier dans l'église. Je leur intime de ne pas le déranger. Je ne résiste pas à l'appel d'un calvaire érigé en l'honneur du premier catéchumène Chin et à partir duquel je peux contempler les dernières lueurs rougissantes à l'horizon, direction de laquelle je suis venu. Le Père Sébastien vient m'y retrouver. C’est me confesse-t-il: "La première fois qu'un occidental arrive sur ces terres". Il ne doit pas avoir cru ce que lui ont raconté les jeunes. “Il doit penser que je suis fou. "D'où vient-il ?" Un peu d'attention pour ce Français aussi aventureux que ceux qui l'ont précédés et sont à l'origine de l'implantation des Missions Etrangères de Paris (les Pères Audrain, Fournels, Jordan, Nédélec, Garrot) dans la région. Père Sébastien parle couramment l'anglais car les études au petit séminaire à Rangoun se faisaient dans cette langue. Il a finit sa prêtrise en 2002 et est ici depuis une année. Le courant passe bien et il a l'air sympathique dû à son jeune âge (38 ans). Il a une ouverture d'esprit remarquable. Il m'invite à entrer. Je ne lui cache pas que je souhaite dormir et qu'il n'y aucun souci à se présenter au poste de police pour le signaler. Il préfère s'y rendre seul mais je m'attends à la visite du policier. Je lui confie ma carte d'étudiant mais je doute que cela suffise. Je ne me suis pas trompé. Je les vois revenir ensemble. Le chef, seul Birman du contingent avec quatre soldats Chin, est courtois et s'appelle Win Shwin. Son anglais est approximatif et Père Sébastien joue les intermédiaires. Je joins mon passeport et les papiers universitaires. Il copie autant d'informations qu'il peut, des noms de personnes et des numéros de téléphone. Il me signale qu'il va avertir le poste de Mindat de mon passage. Si je pouvais me signaler à mon arrivée en ville - probablement dans deux jours - cela les rassurerait qu'il ne me soit rien arrivé. Il quitte discrètement la pièce non sans avoir jeté un œil sur "l'Osservatore Romano" (journal du Vatican) posé sur la table et que je feuilletais à son arrivée. Je le retrouve plus tard avec ses soldats à la séance hebdomadaire vidéo du mercredi soir sous le patronage de l'église. Il y est à titre personnel, sorte de diversion hebdomadaire récréative. Film sans aucun intérêt éducatif suivi d'un moment kara O.K. Je me retire dés que le scénario est clair. J'ai deux salades vertes, un gros avocat pour satisfaire mes sens mais aussi un bouillon de légumes et une assiette de riz glutineux pour me réchauffer et combler mon estomac. J'apprécie grandement. J'ai du emprunter une veste de jogging au Père, le froid menaçant de me saisir. Pendant ce temps, Père Sébastien prépare son sac car il part demain en direction de Mindat. Il va pratiquement me guider jusqu'à la construction de la nouvelle piste qui relie Lumbang à la route nationale entre Matupi et Mindat dont le carrefour se trouvé à 16 miles soit 25 km de Mindat. Nous avons droit à deux porteurs, l'un simple d'esprit est venu de Shit - c'est le nom du village, littéralement "Merde" en anglais - pour l'aider et le catéchumène suit aussi le groupe de quatre personnes.

Shit au bout du chemin: Départ tardif (9h00) à mon grand désespoir. Au fur et à mesure que nous nous éloignons, nous croisons des Chins, couple d'anciens outils en main accompagnés de leurs petits enfants en haillons, vieilles femmes ridées les visages teints et les bouches édentées à cause de la trituration et la mastication répétée et continue de noix de bétel, jeunes filles d'une beauté stupéfiante la hotte vide en quête de riz. Il y en a deux qui s’accrochent à nous et nous les traînons. Cela nous ralentit, leur pas étant plus lent. Le catéchumène en profite pour leur faire un brin de causette. La forêt est primaire, belle à regarder, respirer et le degré d'humidité relativement bas. Les arbres élancés y trouvent leur compte de nutriments et génèrent une sous-flore agréable à contempler. Au cours de leur va-et-vient, les locaux peuvent repérer un bel arbre pour leur besoin personnel. Ils le marquent à leur façon signalant à quiconque qu'il a un propriétaire. La descente infernale en zone totalement domestiquée par la main de l'homme commence là où s'arrêtent les demoiselles de bonne compagnie. Nous plongeons vers la rivière sous un soleil de plomb sans recours à aucune couverture végétale. Nos muscles, ceux qui nous aident à freiner, sont mis à rude épreuve. La journée s'avère vite éreintante. Les dénivelés importants se succèdent et Père Sébastien met la pression après le déjeuner. Celui-ci est pris dans un décor naturel exceptionnel. Deux nouveaux ponts en V faits de menus troncs permettent la traversée d'un cours insignifiant. J'y plonge le corps bien que l'eau soit froide avec un grand besoin de stimulation pour éliminer la fatigue et me débarrasser de la transpiration. La rivière est un carrefour, un point de rencontre entre ceux qui se croisent et transitent d'un village à l'autre, et les locaux qui vont aux champs ou en reviennent. Deux hommes jeunes, les hottes vides, se reposent tandis qu'une vieille femme et ses deux petits-enfants font un brin de toilettage et trempette comme le ferait une chatte et ses petits. Si je rentre trop dans l'eau, elle va me mouiller, elle est rudement froide. Le gamin est pian de saleté. S'il ne se lave pas maintenant avec le doux soleil qui resplendit, il ne le fera jamais. J'en fais la remarque au Père Sébastien. Les enfants ne peuvent pas apprendre la propreté si elle ne leur est ai pas enseignée. Dans sa descente, le catéchumène a reçu en présents deux gros concombres, quatre kilos environ le morceau. A l'aide d'un couteau, il les pèle, les émince, les coupe en quartier et les offre à la ronde. Leur fraîcheur est rudement appréciée. J'y ajoute mon reste de rhosa (buhlezu) tandis le Père a prévu du riz, un œuf et de la salade. Nous pausons une bonne heure. Le temps de l'insouciance, l'indolence, des rêveries et flâneries de l'esprit divaguant librement en connexion avec la nature sur un fond sonore d'eau ruisselant, continuum de la pensée toujours en mouvement. Je rechausse le premier et prends les devants. A Ma'aung, nous posons chez le gardien de l'église, buvons de l'eau additionnée de citron pressé (eau de fleur de citron faite maison) mélangé à du miel. Rafraîchissant et délicieux. Le Père Sébastien y passera la nuit à son retour. La journée n'est pas finie. Nous continuons de monter et descendre jusqu'au village de Phui Cong. Les croyances animistes sont encore fortes et vivantes, en témoignent ces poteaux alignés les uns à côté des autres et ces pierres tabulaires exposées à plat et surélevées d'une vingtaine de centimètres posées sur d'autres fichées en terre verticalement. Les assemblages de pierre de cette sorte sont le résultat, la signature d'un acte, d'un accord survenu entre deux parties. Ils peuvent être aussi accompagnés de sacrifices d'offrandes et souillés de sang. Lors d'un vœux, d'un souhait, pour encourager un bon présage, on établit ce genre de rituel tabulaire. Les poteaux datés finissant en tête de bête à corne sont plantés pour commémorer un événement familial, la construction d'un lieu d'habitation. Sur les façades des maisons Chin, des crânes de bœufs aux cornes énormes sont accrochés par dizaine selon la richesse de la famille. Chacune d'elle marquant un événement significatif dans l'histoire chronologique de la famille qui vit sous ce toit. Je m'assois sur le Carnac miniature et contemple ces lignes de crêtes à l'infini. Dans ce village, ils fabriquent de petits sièges en rotin admirable de rusticité et d'une solidité à toute épreuve. Je voulais en acquérir deux mais j'oublie de le faire. Le temps presse si nous ne voulons pas cheminer de nuit. Hlih Güng, notre but final, est à une heure de marche. Nous sommes attendus. Je n'apprécie plus de mettre un pied devant l'autre. Je suis fatigué. A l'arrivée, éreinté, je demande à m'allonger dans la sacristie. Je ne veux voir personne. Je déroule le duvet, me glisse dedans et me détend tandis que dehors perce le froid. Je somnole. Plus tard, les chants dans l'église me bercent. Les voix gracieuses et agréables à l'oreille constituent un fond choral de qualité. Je suis à demi éveillé et les chants m'apportent un réconfort. Ils me réchauffent le corps endolori et l'âme assoupie. On m'apporte le dîner. Je le finis quand les répétitions se terminent. Je décide de joindre la communauté au rez-de-chaussée de la maison où Père Sébastien est accueilli. Le groupe se délecte de ma venue. Ils veulent me poser toutes sortes de questions. De l'alcool de millet circule et une timbale m'est tendue. Ne pas honorer son invité sans lui offrir le "yu" local est commettre une grave négligence dont toute la collectivité peut faire le reproche. La soirée questions et réponses rendue possible grâce à la traduction simultanée du Père s'avère des plus informative et intéressante à plusieurs points de vue. Le public principalement composé de jeunes des deux sexes se montre curieux. Il y bien sûr quelques meneurs mais certains s'enhardissent et osent. Ils attendent de voir les effets du "yu" en ce qui me concerne. Le fait que tous aient bu rend l'atmosphère plus convivial. On rit au éclat. Je suis assis sur une chaise avec le prêtre et l'assemblée par terre. Le porteur de notre équipe qui a souffert physiquement aujourd'hui rit de bon cœur sous l'effet conjugué de la fatigue et l'alcool. Le début de la rencontre a commencé par les maladies, plaintes et bobos divers de trois personnes dont un vieil homme qui ne perd pas une miette de la discussion. A 80 ans, Il n'a jamais vu d'occidentaux. Les seuls étrangers qu’il ait rencontré, ce sont les Japonais, quand il avait 9 ans. Il se souvient qu'ils étaient particulièrement cruels. Les autochtones quittaient leurs habitations et se réfugiaient dans les forêts tellement ils les craignaient. Au fond de la salle, d'une jarre fermée hermétiquement, à tour de rôle, chacun siphonne ce qu'il veut du liquide fermenté qui euphorise. Le vieux prend son tour. Je lui signale que le "yu" est effectivement le meilleur remède pour oublier ses rhumatismes. La salle éclate de rire. Avec le Père Sébastien, nous nous retirons dans nos quartiers respectifs, lui dans chambre et moi dans ma sacristie. Après s'être rassasiés, les jeunes se dispersent et rejoignent leur famille. Nous avons convenu avec Père Sébastien que je partirai devant avec le porteur car il ne pourra pas quitter l'église avant 10h00. Le petit-déjeuner est avancé. Nous sommes prêts alors qu'il dit la messe. Nous quittons à 7h00 passées. A l'exception d'une descente-remontée dans la vallée un peu abrupte, l'itinéraire d'aujourd'hui ne présente aucune difficulté contrairement à ce que laissait entendre le Père Sébastien. Il le jugeait d'un niveau légèrement plus aisé et court que celui d'hier. Je prends conscience que je sors d'un endroit magique et laisse derrière moi tout un enchevêtrement de pics et sommets fabuleux. Nous laissons Tuili sur notre droite et continuons jusqu'au fond du val. Un superbe pont suspendu en latte de bois et filins d'acier permet l'accès à l'autre rive. La rivière n'est pas plus importante que les précédentes mais la proximité de Mindat multiplie les déplacements des locaux incités à échanger et commercer. J'étale mon T-shirt et gilet sur la passerelle. Dans l'ombre, de l'autre côté, deux garçons font la causette à trois jeunes filles bien sous tous rapports, elles-mêmes accompagnées d'un "gardien" porteur d'un fusil et d'une arme blanche genre coupe-coupe. Je décide d'avaler le riz au poulet avec mon guide porteur avant de remonter sur le plateau. Il n'est que onze heures passées mais pourquoi attendre ! Tous quittent les uns après les autres sauf le dernier qui s'approchant de la hotte, en tire la bouteille de miel et l'examine interloqué. Il s'éloigne et revient extraire un plastique. Je m'approche et lui fais comprendre que ce sont mes affaires. Qu'il aille voir ailleurs !

- "Yes, Sir ! Yes, Sir" répond-t-il vexé que je l'ai pris à partie. Il adresse quelques paroles à mon homme de confiance et quitte dépité à la suite de ses trois protégées. Nous entreprenons la dernière ascension avant d'atteindre Shit (1h30 de marche). Une demi heure de montée, deux jeunes cools, instituteurs en déplacement, se sont posés sur un mini ensemble de 3 pierres tabulaires. Leur lecteur-radio-K7 imposant branché, ils vident partiellement leurs sacs et les paquètent de nouveau. Ils ont le temps - des porteurs loués les dépassent. Ils repartent style décontracté et en musique. Nous faisons à peine une centaine de mètres. Je tombe nez à nez avec un pasteur de l'église méthodiste de Mindat qui se rend à Tuili pour une rencontre thématique. Il parle un anglais correct et me dit étudier en Inde la Bible. Nous retournons nous poser sur les pierres rituelles et discutons pendant deux heures. Je lui demande d'envoyer mon porteur en avant. Il me fait part des difficultés d'être chrétien dans un pays totalitaire comme le sien. Je viens sans le savoir de franchir la rivière Mon Chaung, frontière entre le monde chrétien et bouddhiste. Comment de jeunes moines missionnaires sont envoyés dans les villages pour espionner et alimenter les querelles de clocher entre les différentes églises. Les Chins s'en méfient et les tiennent à l'écart. Nous nous séparons finalement. Proche de Shit, je croise deux jeunes filles charmantes qui se sont aventurées à pied sur le sentier. Malika veut me décharger de mon sac et le porter. Elle est institutrice, facile de contact, aime toucher l'autre et joue à fond la carte séduction. Mary est réservée et laisse sa copine agir. Je me demande où cette histoire va me mener. Je marche entre les deux.

- A l'entrée de ce que je crois être Shit, une haie d'honneur de gamins encadre une porte faite de bambous tressés et liés. Cela a du être réalisé pour la venue du Père Sébastien. Nous dépassons quelques maisons et là, assis à côté de l'une d'elle, mon porteur. Une femme pile du paddy. Mon sac est à l'intérieur. Je ne vois pas d'église mais j’en ai aperçu une sur les hauteurs. Je suis juste étonné que le catéchiste n'habite pas à côté de l'église. Mon birman trop sommaire ne me permet pas de poser la question. Je me dis qu'après tout, s'il y a erreur, le chemin passe tout prés et le Père Sébastien va me repérer à son passage. Je m'installe à l'écart entre la maison et le jardin et commence ma lecture. Malika vient me visiter. Je suis ici depuis 15h00 et la nuit tombe. Je ne m'explique pas très bien pourquoi le prêtre n'est pas arrivé. Dans cette maison, il n'y a rien qui puisse laisser à penser qu'elle est chrétienne. Aucun signe ostentatoire comme un crucifix, un rosaire ou une image du Christ. Je décide de monter à l'église méditer. Elle est ouverte. La sono est branchée dans l'attente d'une veillée liée à la venue du Père Sébastien qui a du être retardé. Après trente minutes d'assise, je redescends. Ils me cherchent partout à la lampe de poche. Je réintègre ma résidence temporaire. Quelle n'est pas ma surprise d'y retrouver le jeune fouineur que j'ai envoyé paître au pied du pont. Mieux vaut que l'on s'évite.

- Il a du dire à mon porteur:"s'il doit dormir à Shit, tu le mets entre les mains du chef du village". L'autre, simple parmi les simples, s'est exécuté sans réfléchir. Il n'a pas réalisé que c'était avec le Père Sébastien que je cheminais et devais passer la nuit. Je suis invité à dîner et boire une timbale d'alcool de millet. A la troisième, Malika fait irruption passablement excitée. Je pense qu'elle en a consommé elle aussi pour se donner du courage et venir nous rejoindre. La famille dont les trois jeunes filles rencontrées ce matin l'appellent toutes Sayama (institutrice en birman). Elle fait fonction d'intermédiaire entre elles et moi. Mon "ennemi" apparaît sur le pas de la porte. La voyant, il lui intime de prendre la torche de bambous en feu et de s'en servir pour retourner là où elle demeure. Je devine le sens des paroles dû à l'inflexion qu'il prend pour lui parler. Il ne doit pas apprécier qu'elle soit venue me voir. Elle ne s'oppose pas et rentre chez elle. Je lui emboîte le pas mais ne sais pas par où elle a disparu. Jugeant cette attitude comme une atteinte à ma vie privée, je ne supporte pas plus longtemps d'être dans cet endroit. J'attrape mes sacs et pars dans la direction de l'église où j'ai l'intention de passer la nuit. Je rencontre un homme en cours d'ascension qui entre dans la maison en contrebas jouxtant légèrement l'église. C'est celle de la famille du pasteur de l'église méthodiste ! J'ai tout faux. Je me suis trompé depuis le début: la mauvaise maison et une église différente. Ils m'expliquent que l'église catholique se trouve à trente minutes d'ici à Shit n°2. Le village est composé de deux parties. Il ne me reste plus qu'à (mal) dormir avant de rejoindre Père Sébastien demain matin. Permission m'est accordée d'étaler mon duvet dans le chœur de l'église. Réveillé avant l'aube par des haut-parleurs bruyants, j'attends que le jour se lève pour plier mon sac et monter à Shit n°2. Je passe prés de la maison du vieux chef qui n'a rien à se reprocher. Il me court après pour m'inciter à prendre le déjeuner chez lui mais je fulmine encore d'avoir été berné. Je pars en flèche avec un jeune qui se rend à Lumbang et se propose de porter ma hotte. Il me conduit à l'église catholique. Père Sébastien officie pour la petite communauté. A la fin du service, les retrouvailles et un mot d'explication. Il a bien pensé que je pouvais être chez le chef et a jugé que c'était peut-être mieux ainsi à cause des frictions et tiraillements latents dus aux rapports de force constant entre le politique et le religieux. Il a prévu un déjeuner avec des délégués de l'éducation nationale. Il veut leur montrer une petite école privée qu'il a mise en place. Au printemps 1965, les écoles privées ont été nationalisées et le décret de 1966 a permis d'expulser tous les missionnaires étrangers. Depuis, l'éducation scolaire bat de l'aile. Je retrouve des têtes connues autour de la table servie par Mary. Malika est présente ainsi que le vieux chef qui se tient dans un coin. Je ne jette pas d'huile sur le feu et me contente d'apprécier la nourriture.

Inauguration de la piste Lumbang – Mindat: L'équipe de l'éducation nationale doit être présente à une cérémonie d'ouverture d'une nouvelle piste d'accès au col de Lumbang (1h30 de marche). Je pars devant et à mi-chemin, je croise mon "ennemi" qui se rend à Lumbang. Nous finissons l'ascension ensemble. Au col, je me pose et décide d'attendre la fin de la cérémonie afin de repartir avec l'un des trois véhicules venus tout spécialement de Mindat. Dans l'un d'eux, un officier de l'immigration à la mine patibulaire que je vais tout de suite aller voir avant qu'il ne me pose la question: - "Qu'est-ce que vous faites ici ?" - "Take it easy! Don’t worry, my friend. No problem at all" me répond-t-il. Je le laisse à son devoir et attends sagement la fin du protocole. Je déjeune d'un poisson grillé, de feuilles de salade verte et d'un reste de riz auquel j'ajoute un demi litre de thé vert. Je fais ma petite popote sous les yeux amusés de la population qui patiente. Elle est tenue de figurer sur les photos officielles, l'Union se définissant socialiste. Quelle récompense pour cette population annihilée et peu éduquée que de se voir prise en considération par le gradé du district. Poser pour une photo officielle apporte un regain d'estime de soi-même. Une réunion politique clôture la cérémonie d'ouverture. J'en profite pour filer avec le second véhicule. 14 miles soit 20 kilomètres jusqu'au carrefour avec la route principale venant de Matupi puis 16 miles soit 25 kilomètres jusqu'à Mindat. La piste qui vient d'être inaugurée n'est pas récente et loin d'être facilement carrossable. J'ai l'impression d'avoir assisté à une mascarade, un simulacre de comédie. Pourquoi une cérémonie qui n'a aucune raison d'être sinon pour donner de l'importance aux soi-disant réalisations du régime ? La propagande prend le pas sur le sens de la réalité. Quand on interroge les locaux, le gouvernement n'a rien réalisé par lui-même mais c'est la population elle-même avec des moyens dérisoires qui a façonné la piste. Mindat s'étire sur 3 miles (5km) le long de la route principale qui continue vers Pakkoku. Elle est bordée d'échoppes colorées et de teashops accueillants, 100% couleur Chin. A l'entrée, à l'ouest, un monastère tenu par un ex-gradé de l'armée U. Pinnya Thiri (nom de soldat U. San Myint) devenu moine. A la sortie, à l'est, le poste de police monte la garde avec vue sur la plaine. Il suffit de traverser la rue et la mission catholique, établie depuis décembre 1933 sur la colline de Mindat, endroit choisi par le Père Fournel pour y être enterré, compte encore des bâtiments de l'époque. En 1951, à l'extrême limite du compound, lors de la visite du Premier ministre U. Nu, un "body pin", arbre sacré des bouddhistes sous lequel Bouddha devint illuminé, fut planté. Une personne anonyme y mit le feu et la mission fut accusée du crime de lèse-majesté. Un autre "ficus Magnolia" fut planté à la même place et une petite forteresse avec des tranchées, des barbelés et des sentinelles fut mise en place pour le surveiller. Plus tard, une pagode fût érigée à côté de l'arbre et un monastère Central établi occupé par de jeunes moines missionnaires Theravada. De quoi mettre dos-à-dos les catholiques et les bouddhistes !

N.B: Les noms des protagonistes et personnes du récit de voyage ont été changées volontairement afin de les protéger. Les noms des lieux sont véridiques et traduits phonétiquement selon leur origine soit birmane soit Chin.

- Il n'est pas conseillé de passer la nuit à Mindat car une autorisation spéciale délivrée par quelques agences triées sur le volet et paraphées par le chef suprême des armées lui-même est nécessaire. Mieux vaut donc traverser la bourgade et continuer en bus vers la plaine de l'Irrawaddy. A partir de Mindat, check-point très aléatoire à la sortie de la bourgade, l'itinéraire, tout en descente, est tout tracé jusqu'à Pakokku puis le bateau jusqu'à Bagan.

- Bonne chance et bon voyage. "Marcher, c'est méditer !" Alors, bonne balade...

"Le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied"..

- Vieillir, c'est mourir un petit peu. Voyager, c'est naitre et renaitre éternellement.

Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).

- I never dreamt my life but instead lived my dreams.

Trek en Birmanie sans guide

Rene2 · 2009-12-31

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