Bonsoir Herbert,
Ma précédente réponse avait été hâtive...😊🙂
"A un cerbiatto somiglia mio amore" n'a aucun lien avec "Le vent jaune" qui est un livre journalistique, une série d'enquêtes (glaçantes. Quand tu penses qu'il a 20 ans...). C'est un roman...
Et voici la traduction (partielle, j'ai sauté les déblatérations introductives de la journalistes) de l'interview dont tu donnes le lien (
http://blog.libero.it/...terario/6035151.html)
Le début est fulgurant : dans l’obscurité d’un hôpital, trois adolescents en quarantaine deviennent amis. Ils deviendront les côtés d’un triangle scalène qui durera toute la vie.
Cela commence comme une pièce radiophonique, on ne voit rien, on entend seulement les voix des trois jeunes gens dans l’obscurité du couvre-feu, et Avram dit adorer les pièces radiophoniques. De la même façon, pendant la guerre du canal de Suez, quand Avram blessé reste seul dans l’avant-poste, alors que les Egyptiens arrivent, il commence à parler avec une radio abîmée, à demander de l’aide, à délirer - ne sachant pas que, quelque part, Ilan l’écoute. Il y a aussi d’autres styles toutefois : j’ai voulu m’offrir le temps nécessaire pour écrire dans les plus infimes détails les situations humaines les plus communes et aussi les plus intéressantes dans leurs nuances…Par exemple la vie de famille, la vie de couple, ce que signifie élever des enfants, et même ce que signifie être un enfant, comment change sa vision du monde quand soudain il ne marche plus à quatre pattes, les peurs des parents pour leurs enfants.
Cela semble une œuvre longuement pensée…entre-temps vous avez peut-être écrit autre chose ?
Non, non, quand je travaille à un livre je ne réussis même pas à écrire la liste des courses. La structure, au début, ne m’était pas claire. Je savais vouloir écrire une chose ample, pas un livre fastfood, un roman dans la tradition des grands livres, qui couvre 40 ans de notre histoire, de la Guerre des 6 jours à aujourd’hui.
40 ans d’histoire et d’histoires de personnages, mais pas en ordre chronologique…
Il y a de continuels flashbacks, des bonds dans le passé et dans le futur, des liens entre des images du passé et du futur, une partie fait écho à l’autre, elles se répondent et s’appellent.
Au sein de ce système d’écho la voix qui raconte est toujours celle d’Orah ?
Je n’en suis pas sûr. Il est aussi possible que ce soit la voix d’Avram, qui partage avec elle le rôle de personnage principal : il dit qu’il écrira cette histoire, un jour ou l’autre. Il se peut que ce soit son histoire, racontée des années plus tard. J’ai laissé la question ouverte à l’imagination du lecteur.
Si c’est l’histoire de votre génération, racontée par Avram, dois-je en déduire que vous lui avez donné beaucoup de vous-même, David ?
Disons qu’en général mes personnages passent difficilement à travers l’histoire sans que je leur donne quelque chose de moi-même, plus ou moins… Avram sans aucun doute « plus »… C’est peut-être un alter ego.
La sensibilité, l’émotivité, l’intuition féminine d’Orah sont toutefois la clé de l’ensemble.
Je suis entièrement d’accord avec vous.
Pourquoi les femmes –aussi précisément décrites dans leurs moindres nuances- sont-elles le point d’appuis de vos histoires ?
Parce qu’elles sont beaucoup plus intéressantes que les hommes. Les femmes que j’ai connues ont toujours davantage été capables d’être en contact avec l’âme, avec les mouvements intérieurs. Elles ont aussi davantage le courage d’oser, elles sont plus souples que les hommes dans leur rapport avec la réalité, plus complexes. En particulier pour ce roman, dans lequel je voulais décrire les fondements de la vie, comment il faut être attentif aux enfants, à leur croissance, comment on réagit à leurs besoins même s’ils ne les expriment pas et à ces vagues d’amour qu’éprouvent les enfants. Alors j’ai pensé : je serai sûrement plus convaincant si je les vois avec les yeux d’une femme qui est aussi une mère.
Le récit d’Orah, protective envers Ofer, et le vôtre – le livre – sont un antidote à la réalité ?
Les femmes sont plus subversives que les hommes. C’est l’homme qui a créé le système avec toutes les structures qui en général servent à appauvrir le pouvoir intellectuel de la femme. C’est comme si les femmes regardaient tout cela avec un sourire ironique et disaient : c’est le jeu habituel des hommes. Orah n’est pas une révolutionnaire, ce n’est pas une rebelle née, c’est une femme tout à fait normale qui connaît ses limites, qui sait ne pas pouvoir changer la réalité d’Israël, où elle est tellement fossilisée. Alors elle a recours à un acte pratique, en quittant sa maison. Cette action toutefois a une grande portée symbolique, c’est un sacrifice énorme, parce qu’elle ne sera plus disponible pour son propre fils qui est à la guerre, elle ne reste pas cramponnée au téléphone à attendre des nouvelles. Elle décide de suivre son intuition, de tourner le dos au monde et partir. Ben, aussi curieux que cela puisse paraître, ce comportement ce n’est pas moi qui l’ai inventé, c’est Orah qui y a pensé…Il arrive souvent que les personnages donnent des indications, mais celle-ci m’a surpris moi aussi. Quand Orah me l’a suggéré, toutefois, j’ai pensé que cela aurait fonctionné et je l’ai laissée faire. Elle obéit à la loi des hommes parce qu’elle ne peut pas la changer et parce que son fils –qui est un homme – a décidé d’aller faire la guerre, mais cela ne fait pas partie de sa réalité. Alors elle repêche Avram, le sauve de l’abîme de désespoir où il était tombé, lui redonnant la capacité de vivre.
La dernière phrase sur Ofer est : jusqu’à hier soir, il allait bien. Pas seulement : la scène des officiers qui frappent à la porte, se produit seulement dans un cauchemar d’Orah. La fin est ouverte ?
Nous ne savons pas si Orah sauvera Ofer, mais quoi qu’il en soit elle a ramené Avram à la vie. Si cela sauvera Ofer, moi je ne le sais pas.
C’est un livre envahit du sentiment de menace et de peur : la guerre, prendre le bus, accompagner les enfants à l’école. Et puis il y a l’amour, tout aussi envahissant.
La photo que vous venez de faire est celle de la réalité quotidienne, celle dans laquelle nous vivons. A chaque instant, même le plus intime, la guerre est toujours présente ou la peur de la guerre et j’ai essayé de le montrer : comme dans la scène d’amour entre Orah et Ilan, il y a toujours l’association violence-amour. C’est comme si la guerre s’appropriait notre vie intime, la confisquait, la nationalisait. Et ainsi c’est comme si les êtres humains se ratatinaient de peur, de haine, de suspicion et essayaient de vivre au minimum, parce que si pour un instant tu t’accordes le luxe d’éprouver un sentiment, tu seras submergé par la violence de la réalité. Moi, je veux au contraire montrer le pouvoir et la force de la vie, comment l’imagination est susceptible de changer l’histoire, comment il est possible de ne pas toujours se sentir impuissant, malgré tout, mais réussir aussi à dépasser la peur de la guerre, la peur constante de perdre es enfants. C’est cela qui nous sauve en Israël, choisir la vie, ne jamais se rendre à la peur, ne jamais se rendre la mort.
Vous n’avez jamais envisagé d’aller vivre ailleurs ?
Ma femme et moi, ma famille, nous sommes posés tant de questions, après ce qui nous est arrivé. Nous nous sommes demandé si cela valait la peine de vivre dans un endroit aussi dangereux, mais ma réponse est : Israël est ma maison. Avant moi, 80 générations de Juifs ont trouvé une maison en Pologne, en France, n’importe-où, mais leur aspiration était Sion, la Palestine. J’ai été chanceux parce que je suis né quand l’Etat d’Israël existait déjà, et c’est le seul endroit où je ne me sens pas étranger, le seul pays dans lequel on parle hébreux et je ne me vois pas vivre dans un endroit où l’hébreux n’est pas la langue mère. Il est certain que ce serait mieux si en Israël nous avions aussi la paix. Pas seulement celle entre nous et les Palestiniens, mais cette chose qui fait que tu te sens bien, tu te sens en paix, justement, sans peur de l’avenir, sans penser que la maison peut s’effondrer sur toi, juste à cet instant. C’est cette peur permanente que j’ai essayé de décrire dans le livre, mais je continue à espérer qu’Israël puisse devenir ma maison dans le monde et aussi –comme Etat– partie intégrante de la famille des gens (la traductrice est dubitative sur cette dernière formulation). Peut-être est-ce un rêve qui vaut la peine de combattre pour qu’il se réalise. Même s’il est vrai que d’habitude on paie un prix très élevé pour réaliser ses rêves.
Catherine