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Dialogues à Esfahan (Iran)

Discussion started by Vincent120 on 2005-10-02

5 replies

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Dialogues à Esfahan (Iran)

Vincent120 · 2005-10-02

Un jour que j'étais avec un copain français sur un pont d'Ispahan, il me fait :"C'est fou Vincent, jamais j'aurais imaginé autant d'Iraniens opposés à leur gouvernement""Pas étonnant répondis-je, t'as bien remarqué les seuls Iraniens qu'on aborde, plus ou moins consciemment, c'est ceux qui ont des lunettes, çà traduit un niveau culturel, et social : le type lit, avec un peu de chance il lit l'anglais et donc le comprend; le type a du pognon, suffisamment en tout cas pour se payer des lunettes, et se payer peut être le luxe d'apprendre une langue étrangère, deux raisons valent mieux qu'une""T'as raison, qu'il rétorque, comme quoi, si prémuni que l'on soit contre les jugements au faciès, dès qu'on moisi au soleil parce qu'on est paumé au milieu d'un pays dans lequel on s'est pris 20 rateaux en abordant des types qui ne comprenaient pas notre anglais, on rapplique derechef vers nos stéréotypes rassurants d'occidentaux : le gars aux lunettes..."Ouais, fis-je désormais, ne parlons qu'aux types aux visages fermés et privés d'attribut optique".

Le soir même nous appliquâmes notre résolution.

Dans un bouge, nous nous mêlons dans la file d'attente pour commander à manger."Si on se fait pas aider, soit on bouffera pas, soit on se fera anarquer par le vendeur observa mon pote""t'inquiètes je me débrouilles, je baragouines" que je le rassure"Tu plaisantes ? à part Nuchaba kebad, tu sais rien dire, j'en ai marre de bouffer la même chose depuis 15 jours. En plus tu dit Nunchaba pour te la péter, mais tu dois répéter à 3 fois pour être compris, alors que quand tu dis coca-cola, ils comprennent desuite. J'ai pas fait pas fait tout ce chemin pour boire du coca, j'en bois jamais en France."T'as qu'à commander toi-même", observais-je, ironique, le coca c'est la boisson nationale, tu t'attendais peut être à boire du vin dans un jardin d'orangers en venant ici ?

A ce moment mon regard croise des yeux noirs, dénués de verres de correction. Deux types, pantalons et chemises noires biens fermée jusqu'au cou, jusqu'aux poignets, barbes noirs, nous observent."Voilà nos clients, fis-je discrètement; tu voulais parler à des sbires du gouvernement ? Je suis sur que ce sont 2 bons gardiens de la révolution...alors vas y fonce !"

(à suivre...)

Dialogues à Esfahan (Iran)

Louis2 · 2005-10-04

Intéressante question que je me suis aussi posé l'an dernier, sans avoir le courage d'aborder des "visages fermés" et... sans lunettes ! La suite, la suite !!!

Dialogues à Esfahan (Iran)

Lula · 2005-10-07

Mais il va nous l'écrire sa suite! Eh!, on n'abandonne pas lâchement comme cela un lecteur! C'est pire que d'être privé de dessert.

Dialogues à Esfahan (Iran)

Izanora · 2005-10-07

vincent aime bien se faire attendre...😛

Dialogues à Esfahan (Iran)

Alan · 2005-10-09

😕 ..... Oui, il est ou le Vincent ?, moi je me suis pris à la lecture et je veux connaître la suite ..... surtout quand je relis ce que tu m'avais écris en réponse à mon post " Ce matin ..... ma mère " ........ !

Dialogues à Esfahan (Iran)

Vincent120 · 2005-10-11

- « Bon, Eric, tu leur causes, ou j'y vais », que je dis à mon pote devenu indécis d'un coup..« Minute, j'attend le moment propice », qu'il répond gravement. Dans le brouhaha, je le vois incliner la tête vers un des barbus. Je n'entend pas la conversation mais connaissant mon copain mieux que mon propre fils j'imagine aisément qu'il sort un truc dans un mauvais anglais, du genre « could you help me to choose what to eat please ? I don't kwnow these meals ». Mon intuition est confortée quand je le vois désigner du doigt l'étal du vendeur. L'autre en face, je l'observe à loisir, je guette même sa réaction. Plutôt froid le gars. Pas l'air d'être un marrant ou alors un pince-sans-rire de la plus pure espèce. Il dévisage mon Eric puis se sentant sans doute observé, regarde dans ma direction. Enfin, il se tourne vers son collègue et se remet à lui parler comme si on existait pas. La situation est plutôt cocasse. Pour un rateau, c'est un rateau ! Un rateau à nous remémorer les tréfonds de notre jeunesse acnéique, lorsque après avoir convaincu le colosse black de 2 métres à l'entrée de la boite de nuit, il fallait s'attaquer à forteresse bien plus imprenable encore : décocher un sourire, une danse, un smack, un bout de rêve d'une des ados qui se déhanchait sur la piste.

Pendant quelques instants nous nous regardons, Eric et moi, un peu interloqué. Cà lui plait pas trop à mon pote de se prendre une veste pareil, je le connais, il est dans le genre teigneux, il va revenir à la charge. Finalement c'est le barbu qui se tourne vers nous, et, sur un ton monocorde, dans un idiome incompréhensible nous montre un plat avant de retourner vaquer à ses occupations. Je pense qu'il n'est pas utile de persévérer. Mais Eric qui n'a pas peur de déranger insiste pour que le type commande à notre place. Finalement, le barbu s'execute. Et nous voilà à manger des boulettes de viandes, du riz et du coca.

Après la commande, les aléas des mouvements de foule ont fait que nos deux compères iraniens sont perdus de vue. Finalement, on les retrouve, et mine de rien, toujours désireux d'engager la conversation, on s'incruste à côté d'eux, comme par hasard, toujours pas découragés par les borognymes en guise de réponse. Vu le peu de succès de mon pote Eric, je me dis que je vais y aller moi leur parler, et que je vais faire mieux que mon infortuné camarade.

Je me lance donc :« You live in Esfahan ? » dis-je d'une voix douce.« yes » « It's a nice town » « It's ok » Pas bavard le gars, mince ! « We were in Téhéran, last week, we'd rather Esfahan ». « Where do you come from ? » Cà y est, il a prononcé la phrase magique. « Where do you come from ? » Dans tous les pays du monde, dans tous les milieux, même au coin de la rue, en bas de chez vous, quand un type vous demande d'où vous venez, qu'il s'inquiète de votre identité, vous pouvez devenir ami. J'ai un ami en face de moi. Forcément il doit le sentir aussi. « I come from Paris in France. » « it'ok » me dit-il avant de poursuivre : « Why are you here ? » « To visit, tourism » « Is Paris a nice town, as well as Esfahan ? » « yes, Paris is beautiful too » Il se retourne vers son ami et lui traduit, j'imagine. Son collègue s'en va en nous faisant un signe de tête imperceptible. Ne reste qu'un barbu, celui à qui on parle depuis le début. Je sens que la glace est rompu, je n'ai plus besoin de parler, comme si nous nous connaissions déjà. Je me sens bien, détendu. Je devine déjà que nous allons parler de rien, de tout.

Les cheveux un peu ondulés, il porte une barbe taillée, noire. Le teint un peu foncé, des yeux impressionants d'ébène, il a un physique d'acteur. Mais un acteur habitué aux rôles de méchant. Une sorte d'Anthony Quinn, mais en plus beau, et au regard plus dur aussi.

Dehors la nuit est tombé. Nous avons fini notre plat, nous avons le temps.. « My name is Vincent, his name is Eric, what's your name ? » « Parviz » « Parvije », « no, Par-viz ! », « ok, Parviz », « good »

Parviz nous propose de l'accompagner dehors, dans la ville. Nous le suivons. Je goutte la douceur du soir. Je suis étonné du monde dans les rues. Nous traversons des jardins peuplés de voiles noires, où règnent la joie de vivre et l' insouciance des soirées espagnoles. Sur les pelouses, les familles disposent leur réchaud à alcool où chauffe le thé.

« La grandeur d'une civilisation se mesure à ses jardins » me rémémore-je. Si cette phrase est vrai alors qu'en est il de Paris, avec son unique Luxembourg face aux étendues vertes et animées d'Ispahan. Je suis presque dérangé quand Eric aborde avec Parviz les questions « politiques ».

J'aurai tant voulu m'abandonné à la quiétude de cette nuit persanne. Mais voilà comment sont les hommes ! Il va falloir parler maintenant, argumenter. Il va falloir comprendre...

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