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Yémen, février 2010

Discussion started by Opai on 2010-04-29

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Yémen, février 2010

Opai · 2010-04-29

Prologue

Cela fait des années que je rêve du Yémen. Pas une seule personne étant allée là-bas qui n'en parle amoureusement, les yeux brillants. Ce doit être une sacrée expérience de voyage.

Un nigérian a tenté de se faire exploser dans le ciel US. Il se trouve qu'il a fait un tour au Yémen avant de s'envoler. Dans les médias, on ne parle plus que de ça. Le Yémen, nouvel Afghanistan. Le pays est au bord de l'implosion. Les terroristes sont partout, avide de sang occidental. La guerre sévit au nord depuis des années, il y a des milliers de morts, on n'en a jamais parlé. Un fanatique, artificier raté, a troublé la tranquillité d'un vol Northwest Airlines, les médias se déchaînent.

Un matin, à la radio, j'entends un responsable du parquet de Paris. Un juge anti-terroriste ou un procureur. Il était au Yémen en Juillet 2009 dit-il. Le pays est un vrai coupe gorge, on ne peut plus sortir de la capitale. Le Yémen est à feu et à sang. Ce sont des mots forts, ce sont ses mots. Des millions d'auditeurs entendent ces informations ce matin là. Cette personne est sensée être respectable, dire la vérité, elle a sans doute fait de longues études et son avis est donc écouté... Le Yémen, un nouveau diable à agiter pour nous aider à nous replier un peu plus sur nous même. A nous rassurer, aussi. On vit dans un pays de liberté, nous! On vit au pays des droits de l'homme, nous! Tout va pour le mieux dans notre belle France...

Je me pense cependant la question : "Suis-je inconscient?". Je me renseigne beaucoup. Je trouve quelques contacts à Sanaa, quelques voyageurs revenant de ce pays. La situation n'est pas idyllique, certes, mais on peut voyager au Yémen semble-t-il. Je verrai sur place plus précisément où je peux aller. Je ressens une grande excitation les jours précédent mon départ. De celle que j'avais lors de mes premiers voyages, mais que j'ai peu à peu perdu au fil du temps.

Yémen, février 2010

Opai · 2010-04-29

Première nuit à Sanaa

Je suis arrivé après minuit à l'hôtel Dawood, dans le vieux Sanaa. Mon premier regard pour cette ville désirée a donc eu lieu de nuit, dans une lumière jaune orangée. Sur les larges routes venant de l'aéroport, le taxi dépassait les cent km/h. Mais il a bien été forcé de ralentir dans les ruelles du centre. La tête collée à la fenêtre, tournée vers le haut, je veux tout voir. Dans un réflexe, ma main gauche a cherché la ceinture quand je me suis installé dans le taxi. Il n'y en avait pas. C'est un des signes qui me confirme que je suis en voyage.

A l'entrée du vieux Sanaa, nous sommes arrêté pour un contrôle. Un jeune policier est là, tout seul, sur une route de terre battue. Il discute avec le chauffeur et inspecte vaguement l'intérieur du véhicule. Il n'a que la LED de son briquet pour éclairer l'habitacle d'une faible lumière bleue.

L'hôtel se trouve dans une grande maison traditionnelle. Elle a été rénovée par une équipe d'italiens. Il flotte une délicieuse odeur d'encens. En montant les marches en pierre, le veilleur m'indique les endroits où faire attention à ma tête. C'est vrai que les portes et les plafonds sont bas. Il me remet une énorme clé qui ouvre la minuscule porte de ma chambre par un mécanisme en bois.

Il fait encore nuit lorsque je suis réveillé par des hurlements! C'est le muezzin de la mosquée voisine qui appelle à la prière. C'est différent des autres pays musulmans. Plus fort, plus énergique. Plus crié que chanté. Il semble gueuler de toute ses forces, comme s'il n'avait pas de micro. Mais il en a un et le résultat est assez effrayant. Puis c'est la prière qui est retransmise par les hauts-parleurs. Bien plus chantant, bien plus doux. Je me rendors.

Ma chambre est remplie d'un lumière d'été. Je devine le ciel bleu et me lève pour rejoindre la salle de bain. Mal réveillé de cette courte nuit, j'ai les yeux à peine ouverts. Debout face à une fenêtre ils s'écarquillent d'un seul coup devant le tableau. Un mur entre le beige et le rouge aux fenêtres entourées de stuc. On dit qu'on de doit pas trop se réjouir sous peine d'être déçu. Dans ce cas là, la beauté de la réalité dépasse de loin ce que j'ai pu rêver. Sanaa n'est pas imaginable.




Yémen, février 2010

Dolma · 2010-04-29

Depuis le temps que je l'attendais ce carnet... Et déjà je n'ai plus qu'un seul désir : lire la suite. Alors Opai, s'il te plait, pose vite tes photos et tes mots pour nous faire découvrir ce pays que l'on connait si peu..

A bientôt.

Dolma

Yémen, février 2010

Mékong · 2010-04-30

salut Opai

j`aime bien ton intro et vivement la suite de tes aventures

Yémen, février 2010

Opai · 2010-04-30

Sanaa.

Je ne suis pas encore complètement sorti de mon sommeil. La sensation est agréable, le fait que je sois encore en train de rêver est tout à fait crédible. Sanaa est une ville onirique. Ses murs sont en pain d'épices, les ouvertures maquillées de sucre blanc. Les premiers étages sont en pierre et ceux d'au dessus en brique. Ca me rappelle beaucoup un petit tableau de Klee. Un mélange de peinture et de gravure vu à Bâle.

Dans la rue, je reçois mes premiers "Hello". Beaucoup d'enfants jouent aux billes ou au foot dans la rue. Je me perds dans les méandres de la ville, les yeux levés vers le ciel. La ville est verticale, on la contemple de bas en haut. Voulant aller au Souq Al Mihl, je me retrouve à Bab al Yemen. Au pieds des fortifications, je suis à peine installé qu'un vieux monsieur m'offre un verre de thé. Pendant que je déguste cette boisson épicée et très sucrée, il me parle sans s'arrêter. Ses mots ne sont interrompus que par des rires sonores qui laissent entrevoir ses rares dents. Il parle, il parle, il parle. Je ne comprends pas grand chose. Lorsque je lui dis mon métier il se met à chanter "do, ré, mi, sol...". Je suis là, assis à cette table, et en même temps, je suis un peu plus loin et j'observe la scène en me disant que c'est bon d'être ici, que ce sont ces moments là qui me font repartir à chaque fois! Mon verre vide, un jeune s'installe et m'en offre un autre. Il parle un très bon anglais, il a vécu aux USA et aime ce pays. Il repart après m'avoir donné son numéro de téléphone et m'avoir fait promettre de l'appeler si j'ai besoin de quelque chose.

Je tombe par hasard sur le Souq Al Milh. Nous sommes en fin de matinée, l'heure où tout le monde commence à chercher sa ration quotidienne de qat. Les vendeurs sont assis dans de petite niches ou sur le pavé. Les acheteurs regardent et touchent les feuilles pour en voir la qualité. Ils critiquent, parlementent, marchandent, changent souvent de vendeur. Un vrai rituel. Ils viennent là depuis des années, ils savent sans doute où est le meilleur qat, où est le vendeur le plus fiable. Mais chaque jour, ils agissent comme si c'était une découverte.

Je m'installe sur une petite place et regarde l'activité autour de moi. La scène a quelque chose d'intemporel. On pourrait être loin dans le passé, ou dans le futur aussi. Je comprends l'impression de Joseph Kessel lorsqu'il parle d'un "Orient intact" en racontant le Yémen. C'est authentique dans le sens où ce que j'ai sous les yeux correspond et dépasse même les images qui remplissent mon imaginaire.

En face de moi se sont assis deux hommes. Ils ont la tête couverte d'un keffieh imprimé et un gambia à la ceinture. A côté de celui-ci se trouve l'étui en cuir du téléphone portable. Ils ne vont pas s'en priver tout de même pour faire plaisir aux touristes de mon genre en mal de folklore typique! Les deux hommes discutent et souvent le ton monte. Parfois, l'un fait semblant de sortir son poignard ou de saisir celui de son ami. Les échanges sont très sanguins, bouillonnant. On s'emporte facilement mais on se calme aussitôt.

A l'heure du repas, les hommes s'installent sur les trottoirs. Accroupis, ils partagent entre amis un foul ou une salta. Lorsqu'ils voient une connaissance passer, ils l'appellent pour qu'ils prennent quelques bouchées. Ils sont parfois une dizaine à tremper leur bout de pain dans le même plat en pierre. Certains se contentent d'un mélange de tomates hachées et de vache qui rit, mélangé dans une soucoupe. Seul à une table, je commande une salta. Les cuisiniers sont trempés devant les grandes flammes de la cuisinière. Le restaurant est vide mais ils livrent partout dans la rue. Une armée de serveurs parcourent le souk, les plats brûlants empilés sur la tête. J'achète une galette de pain à une femme assise dans la rue devant le restaurant (celui-ci n'en vend pas). Un bel exemple de symbiose! Le plat bout encore quand on me le sert. Il a un fort goût de fenugrec. J'ai pris seulement quelques bouchées quand le chef du petit restaurant vient se servir dans mon plat. Il trempe son bout de pain sans même s'asseoir et termine ainsi le repas avec moi. Manger tout seul ne doit se faire ici!

Je vois dans le souk une fille et un garçon, de six ou sept ans. La fille est pieds nus, elle marche devant son compagnon de jeu. Il la saisit à la cheville, se penche et remonte le pied vers son visage. Il lui lèche alors la plante des pieds. les deux enfants rient doucement, les yeux brillants.

Dans la soirée, un pseudo-guide me tombe dessus, me garantissant qu'il veut juste discuter! Je me laisse faire et il me fait découvrir la ville de nuit. Les fenêtres sont souvent ornées de vitraux qui laissent sortir des lumières colorées sur la rue. Dans un quartier, les maisons sont toutes décorées de l'étoile de David.

Je visite aussi la "Maison du mariage". C'est une opération du gouvernement. Des jeunes hommes et femmes envoient leurs descriptions et leurs voeux. L'administration forme les couple qui se marient lors d'un grand mariage collectif. Dans la maison que je visite, on trouve d'innombrables robes blanches, offertes ou prêtées pour l'occasion. Le but de ce dispositif est d'éviter les mariages trop fréquents au sein d'une même famille, et les mariages d'enfants.

Il me présente un musicien qui m'invite chez lui. Je dois attendre cinq minutes devant chez lui, que les femmes soient toutes hors de mon passage. Nous montons au dernier étage de la maison et j'ai droit à une démonstration de Oud. Abdallah est étudiant dans une université de musique qui a ouvert récemment. Il me chante aussi quelques chansons pendant que son oncle tape des mains. Celui-ce a la marque des "bons" musulmans au front. Il me demande si je suis 'muslim". Je réponds que non, en lui donnant une tape sur l'épaule. Je hais cette question car elle sous entend beaucoup de choses.

Dans la nuit, Hussein, mon guide m'emmène sur le toit d'un hôtel. Celui-ci est vide. Pas un seul client. C'est le cas de la plupart des hôtels de Sanaa. Je l'ai vu ce matin en essayant d'en trouver un autre que le Dawood. Mais j'ai renoncé à changer et préfère payer quelques euros de plus que de me retrouver dans un hôtel vide, silencieux, mort.

Mon cher guide me dit de m'installer sur une chaise. L'heure a l'air grave... Il me parle de ses problèmes d'argent, de sa femme, de ses enfants de son propriétaire qui veut le mettre dehors. Il me propose de lui donner cinquante dollars à lui et autant pour le musicien! Je crois rêver...

Au retour, je passe devant un pressoir à huile : dans une cave éclairée d'un unique néon, un dromadaire tourne autour d'une meule et écrase ainsi des graines de sésame. Il a les yeux bandés on m'explique que le dromadaire est ainsi convaincu de marcher en ligne droite, dans le désert! Le jeune me dit que certains touristes sont très choqués de voir ce dromadaire tourner ainsi... Je lui suggère alors de proposer à ces touristes plein de compassion, de prendre la place du dromadaire pour le soulager. J'imagine bien un petit groupe bâté, tournant dans cette cave. Peut-être même que ça pourrait se vendre comme "tourisme équitable". Sans aucun doute!

Fin de ma première journée... A la terrasse de l'hôtel, je discute avec un couple de retraités allemands. Ils m'annoncent qu'il ne leur reste que six pays à visiter pour avoir vu tous les pays du monde. Intéressant. J'en profite pour leur demander de me parler de la république centre africaine. "On est juste allé à la frontière puis on a fait demi tour". L'Erythrée ? "Ca fait partie de ces pays où on a juste fait une escale à l'aéroport". Le Tadjikistan? Il est resté un jour. Au Yémen, ils restent cinq jours... Par ailleurs, ils ont passé beaucoup plus de temps dans certains pays mais l'homme a l'air d'avoir un vrai problème avec les chiffre. Il me parle de son combi Volkswagen, avec lequel il a visité quatre vingt seize pays. Il projette de partir en voir quatre autres pour atteindre le chiffre cent!

Je rejoins ma chambre saturée d'encens...






Yémen, février 2010

Cameroun · 2010-04-30

wouaw quel récit et quelle lumière !!

Viiiiiite la suite

Marie

Yémen, février 2010

SunMoonStar · 2010-05-01

Magnifique récit! superbes photos! On est vraiment dans l'ambiance😉

Hâte de lire la suite....

Yémen, février 2010

Bilquis1 · 2010-05-01

Quelle triste nouvelle, on ne peut plus voyager seul au Yemen , quel gâchis pour ce magnifique pays et quelle tristesse pour ces pauvres gens qui vont perdre leur travail eux qui savent si bien accueillir.

Yémen, février 2010

Opai · 2010-05-03

Vers le Djebel Harraz

J'ai obtenu mon permis sans problème. Après deux jours à Kawkaban et une petite semaine à Sanaa, je me mets en route pour Al Hajjarah et Manakkha. Je trouve un véhicule non loin de la Bab al Yemen. Je suis le deuxième client et il ne partira qu'un fois rempli.

Le taxi est une pigeot. Une antique 504 break blanche rayée de bleu avec trois rangées de sièges. Cela fait 10 places en comptant le conducteur. On me propose de payer toute la voiture pour partir tout de suite. Non, j'ai le temps. Des passagers potentiels arrivent, repartent, chargent des sacs pour les décharger aussitôt. On est pas prêt de décoller mais ça m'est égal, j'aime bien ce genre d'endroit.

Je m' assis à la place avant pour me protéger un peu du soleil et lire bien confortablement. Mon bouquin, Tropique du Cancer de Henry Miller, parle surtout de sexe et de femme, très crûment. Entre deux description, je lève les yeux et vois passer des femmes en noir, totalement voilées. On ne voit même pas leurs yeux. Il y a comme un contraste...

Nous partons enfin. Je sens que je vais m'amuser, le chauffeur est un malade. La plupart des gens roulent dangereusement ici mais lui, il semble être un fou parmi eux. Même les passagers, pourtant habitués râlent. Même dans Sanaa, il prend des risques inutiles. Il accélère, il pile, tout le monde se cogne dans la voiture. Le chauffeur s'énerve, il gueule contre d'autres voitures, contre des policiers. Ca promet.

Nous rejoignons vite des routes de montagnes. Elles sont plutôt étroites et parfois longées de rambardes de sécurité. Celles-ci sont souvent arrachées et on imagine bien le vol plané d'un véhicule dans le ravin en contrebas. La circulation est dense. On roule à fond, on dépasse jusqu'au dernier moment. On se rabat en général à quelques mètres de la voiture qui arrive en face aussi vite que nous. Les virages, les côtes sans visibilité ne retiennent pas mon chauffeur. Je suis projeté alternativement contre lui et contre la fenêtre. En descente c'est pire.

En fin de matinée, nous faisons une pause. Il est l'heure de manger pour pouvoir ensuite passer au qat. On m'invite à partager le repas assis sur quelques cartons. Ce n'est pas évident d'attraper à la main du riz qui ne colle pas! Des plats s'enchaînent et l'on termine par un petit morceau de viande de mouton très fondante. Un pick up est stationné dans la rue. Ce sont probablement des habitants du Tihama, à la peau noir et aux traits africains. Une petite fille écarquille les yeux lorsqu'elle m'aperçoit. Puis elle chuchotte à l'oreille de son voisin. En quelques instants, ce sont seize yeux qui me dévisagent avec insistance.

Tout le monde est silencieux, les yeux un peu ailleurs, pour l'heure de route qu'il nous reste jusqu'à Manakkha. Le sac plastique de qat sur les genoux, les passagers sont concentrés, ils choisissent les feuilles, jettent celles qui ne conviennent pas sous les sièges. Certains portent les feuilles à leurs bouches dans un geste plein de grâce. Placé entre le pouce et l'index, la feuille passe devant les yeux avant d'être secouée dans un geste élégant et précis du poignet. Pour finir, la feuille est placé, entre les dents et la joue. On sent que le geste a été répété des milliers de fois.

Dès que je descend de la voiture, quelques jeunes adolescents me prennent en charge. Je reste très froid, je parle peu. Après vingt mètres, il n'en reste plus qu'un. Il me propose ses services comme guide, tente de me décourager d'aller à Al Hajjarah. Il abandonne finalement à la sortie de la ville en me disant "no problem". C'est bien, les gens ne sont pas trop lourds, pas trop insistants ici.

Des gamins me crient "Hello" dès qu'ils me voient. Puis ils me demandent des stylos "Kalam, Kalam", ou de l'argent "Bakchich". Pour finir, ils me demandent juste d'être photographiés "Soura, soura". Je refuse souvent quand c'est un groupe de garçons pré-ados surexcités. Sur la route entre Mannakha et Al Hajjarah, un petit groupe jouant au foot continue de crier un certain temps après mon passage. Puis c'est le silence et j'entends deux ou trois cailloux qui frôlent le sol autour de moi.

J'arrive à l'hôtel d'Al Hajjarah. Je suis calme et serein après cette petite marche dans ces magnifiques paysages. L'hôtel n'a accueilli aucun touriste depuis plusieurs semaines. Il n'y a personne lorsque j'y rentre mais je suis vite rejoint par un petit vieux. Il me montre les chambres, s'exclame " Oulalala, et ben dis donc..." dès qu'il ouvre une porte. Je viens sans le savoir, de faire la connaissance de Ahmed, mon guide.

Je dépose mon sac, le maître des lieux, arrivé entre temps me laisse choisir ma chambre. Je prends la 116. Elle a des fenêtres sur deux de ses murs blancs. Des vitraux, appelés Qamariyas ornent le dessus des fenêtres. Et de ces fenêtres, le spectacle est grandiose! J'ai une vue plongeante dans un vallée très encaissée. Il y a des terrasses, des champs de qat et des villages perchés sur les crêtes. De la brume monte du fond de la vallée et très vite, je ne vois plus rien. Juste des nuages qui passent devant les fenêtre. Je vois ces nappes blanches passer comme si c'était de petits dirigeables. En ouvrant la fenêtre, je peux même y plonger ma main! Je m'endors en essayant de m'approprier durablement cet instant, en me concentrant, les yeux fermés. Je voudrais pouvoir retrouver dans ma tête, à tout moment dans le futur, ces images et surtout cet état de bien être.

Deux ânes me réveillent. Ils sont juste en dessous de ma fenêtre. Le brouillard est maintenant si dense, que je les distingue à peine. Je sors me promener dans la ville fortifiée. Elle est perché sur une arête rocheuse et n'a qu'une seule entrée. En face du porche, un vieux édenté hache son qat dans une petite machine à manivelle. Un jeune me guide et me fait découvrir l'ancien quartier juif. Il me montre un étoile de David sur une porte. Cette communauté semble avoir été très présente dans ce pays. Contrairement aux autres pays arabes, il reste encore quelques familles. Mais suite à la guerre du côté de Saada, elles sont à présent toutes concentrées ou réfugiées dans une sorte d'hôtel à Sanaa. J'ai l'impression que jusqu'à la création de l'état d'Israël en Palestine, les juifs vivaient dans de bien meilleures conditions ici qu'en Europe où ils ont toujours été persécutés. Ce statut d'ennemi entre arabe et juif n'a-t-il pas été créé par les occidentaux en confisquant une terre aux uns pour la donner aux autres et ainsi, du même coup, s'en débarrasser? Pourquoi pas d'état d'Israël en Bavière ? La solution finale n'est pas une monstruosité arabe.

C'est l'heure de sortie des classes. Je discute avec des enfants et des ados. Ils me racontent qu'ils se font cogner par le maître et rigole bien quand je leur explique qu'en France, le maître irait en prison pour ça. Ils me montrent leurs livres de classe. A la leçon deux, je reconnais une carte de la Palestine. Le bourrage de crâne commence tôt...

Un jeune de quinze ans, Abu, me cite les villages des environs en me montrant la direction. Il y a Al Qutayeb, un village peuplé d'ismaéliens. Il prend un air dégoûté et m'explique que là où il y a des chiites, il y a des problèmes. J'essaie de lui dire de relativiser. Impossible bien sûr!

Les enfants sont très bagarreurs. Ils se lancent des pierres, se frappent avec des branches, se font des clés de bras. Abdu est très gêné et m'explique que ces enfants là ne sont pas des gens bien. Je lui demande alors s'ils sont chiites. Il y a un moment de silence avant de m'expliquer qu'il y a des bons et des mauvais sunnites. "Pareil pour les chiites" lui dis-je. La dialectique est un peu grossière et il y a peu d'espoir! Partout dans ce pays, j'entendrai ces phrases de haine contre les chiites.

Sur le chemin du retour je vois dans les champs un âne tomber raide mort. Son propriétaire a les larmes aux yeux. Des personnes viennent tenter de l'aider à redresser la bête. Mais c'est trop tard. Abdu m'explique que demain matin, les chiens auront presque fait disparaître la carcasse.

Je fais un festin en rentrant à l'hôtel. Je discute avec Ahmed pour établir le programme de la prochaine semaine. Nous passerons trois jours dans le Djebel Harraz puis trois jours dans le Djebel Bura.

Départ demain matin.






Yémen, février 2010

Gbubu · 2010-05-06

Merci pour le récit, comme tous, j'attends la suite notamment sur le Djebel Bura que j'avais personnellement beaucoup aimé. J'aime beaucoup ton enthousiasme et ton regard porté à ce magnifique pays. Nous aurions pu nous croiser à Sanaa en février, ensuite j'étais à Socotra. J'espère retourner au Yemen en novembre, seule et sans agence comme d'habitude, je vais donc me renseigner sur l'obtension du visa et les éventuelles nouvelles conditions de voyage pour une femme dans ce cadre. Je posterai les infos.

Yémen, février 2010

Mékong · 2010-05-06

as tu des infos sur le reste de la communauté juive à Sanaa ? et je trouve que tu as vraiment les mots justes lorsque tu parles du conflit palestinien. merci pour ça

Eric

Yémen, février 2010

Phil64 · 2010-05-07

Génial, merci Raoul, me voilà replongé dans mon dernier voyage... et comme tu écris bien ! C'est toi qui devrais publier ... 😉 Ah oui les Yéménites n'aiment pas le chiite, ils préfère le qat ! 😛 et le fameux " Oulalala, et ben dis donc..." d'Ahmed, exceptionnel ! Alors, pas déçu par le bonhomme ? Ton intro sur Sana'a est excellente, tu as tout à fait raison et c'est ce que j'avais écrit, on ne peut imaginer cette ville. et puis la Salta partagé sur un bout de trottoir est bien meilleur que dans un resto. J'ai hâte de lire la suite. Ila liqa

Yémen, février 2010

Alan · 2010-05-08

Oui Opai .... mettre des mots sur un voyage comme tu le fais, et les éclairer avec ces superbes photos, est un doux moment de béatitude pour redécouvrir ce pays que j'avais aussi tant aimé ....

Je referais presque des projets pour y repartir ...... 🙂

Merci à toi ...

Yémen, février 2010

Dolma · 2010-06-16

Départ demain matin.

Bien entendu tu es revenu... Alors Opai, quand lirons-nous la suite de ton Yémen ?

Dolma

Yémen, février 2010

Vange · 2010-08-15

quel talent d'écriture ! merci pour ce récit magnifque et bravo pour vos photos splendides.

Yémen, février 2010

Dolma · 2010-08-15

Je n'ai hélas pas ce talent d'écriture et Opai comprendra bien que vos mots lui sont destinés 🙂

Dolma

Yémen, février 2010

Jicemac · 2010-08-17

Bonjour, J'ai voyage au Yémen de 1983 à 2000. J'en ai fait 25 fois !!! le tour pour un organisme de voyages-aventures de Bruxelles... (et monté plus de cent voyages...). Si tu as besoin d'infos très précises, tu peux me joindre par mail jice01@hotmail.com. Je te répondrai avec plaisir. De nombreuses conférences tant en Belgique qu'en Gaule, c'est sans doute le pays le plus dépaysant au monde, avec des contrastes saisissants, une population très acceuillante mais sans hypocrisie, une nourriture locale, sitôt passé l'impact visuel, absolument délicieuse et sans risques... A déconseiller: La route du Nord, Amran et Saa'da et le Djouf bien sûr. Si l'Hadramaout est accessible par le Ramlat al Sabatayn, Shibam-Chicago et Seyun, mais pas Tarim, refuge des "barbus".

Apprendre à compter en Arabe est un plus, mais ils sont toujours très honnêtes, et serviables sans être serviles. Rien que la boucle du centre, Djebel Harraz, Taiz, Ibb, Jibbla, la Tihama occupe déjà un circuit très complet de 15 jours sans repos...

Merveilleux souvenirs

Bon voyage si l'occasion se présente

J-Claude

Yémen, février 2010

Candymoutain · 2010-08-18

Bonjour,

je suis yéménite et je suis étonnée du regard que vous portez sur le Yemen. Même avec "l'éducation" des locaux (enfants, taxis etc), vous avez l'air d'adorer le Yemen.

Moi j'y suis allée en 2001, j'avais 10 ans, et j'ai pas du tout aimé, c'était trop pauvre pour moi habituée de la région parisienne. Tout ce que je retiens de positif de ce voyage, ce sont les grandes villas dans lesquels ma famille m'hébergeait, les montagnes et un homme qui était à notre disposition.

J'aimerais bien repartir et voir ce pays d'un oeil adulte.

Yémen, février 2010

Desandre · 2010-08-18

Merci pour votre superbe carnet de voyage qui me donne envie de partir vers une destination que je croyais inaccessible.Voudriez-vous entrer en contact avec moi en vue de me conseiller? Cordialement Bernard.

Yémen, février 2010

Opai · 2010-08-18

Oui, je suis bien revenu, et la suite du recit viendra tot ou tard!! Montagnes et randonnees au programme.

Bernard, je peux evidemment vous donner des tuyaux...Contactez moi par MP.

Yémen, février 2010

Jicemac · 2010-08-18

Bonjour, Candy

Je peux parfaitement comprendre la difficulté que l'on a à se retrouver, à 10 ans, dans un pays dont les racines ne sont plus vraiment les tiennes. La vie parisienne a aussi ses bons côtés, quoique... En ce qui concerne ton voyage en 2001, tu as vu du Yémen sans doute la partie "calfeutrée" de la bonne bourgeoisie de Sana'a ou Taiz... Milieux aisés à très aisés, grosses demeures avec de hauts murs hérissés de tessons de bouteille, gardes armés, serviteurs à demeure, tout cela concourt à une image assez "glauque" de ce que tu as pu en ressentir.

Pour moi, qui ai découvert le Yémen alors que la place At Tahrir, à Sana'a, était encore en terre battue et les égouts de nombreux villages inexistants ou à l'état d'embryon, j'en ai aussi vu l'évolution rapide, trop rapide parfois... J'y ai surtout vécu la guerre civile de l'intérieur en avril-mai 93, avec de vraies batailles de chars, et de vrais morts femmes et enfants dans les villages bombardés... C'était peut-être aussi le prix à payer pour accéder a l'ère moderne...

J'y ai aussi connu les premières élections libres en 86 je crois, avec une volonté affirmée de rentrer dans le monde moderne et dans l'espace arabe au complet. Moi qui ne parlais pas la langue, ou si peu, j'ai interprété au travers de mon visuel ou par le truchement de longs dialogues français-anglais-arabe avec les aléas de la retenue et les timidités de chacun à se dévoiler. Cela reste pour moi sans doute le pays le plus proche des valeurs authentiques de l'Islam mais aussi avec ses contradictions par rapport à notre mode de pensée occidental. Le statut des jeunes filles et jeunes femmes n'y est guère enviable, on y pratique encore dans bien des régions les mutilations génitales, quoiqu'ils s'en défendent, mais je peux témoigner... Les mariages sont encore et toujours arrangés, sous la férule des Musawahr, et les liens des tribus sont féroces et cruels encore...

Tu as trouvé ce pays pauvre et sale et j'en conviens totalement quoique... En terre d'Islam, le nettoyage incombe aux castes inférieures et soumises (aujourd'hui les Pakis...). Pas vraiment motivés, les conditions de vie des ces populations marginales sont en-dessous de l'acceptable, même dans un pays réputé pauvre. Mais pauvre, le Yémen n'est pas. Il n'est que de voir le commerce florissant du qat, encouragé par l'Etat qui met à dispositions des planteurs de bonnes terres reprises sur les terres cultivables à froment et céréales. Les fruits et légumes abondent toute l'année, tous ou quasi roulent en 4x4, tous 'broutent" tous les jours... L'opium du peuple, moyen idéal pour asservir une population encore en grande partie illettrée.

La montée en puissance de l'intégrisme radical musulman a fait plus de tort que toutes les révolutions depuis un siècle. Maudit soient-ils ces barbus qui ne connaissent des textes coraniques que les mots haine et jihad à l'incroyant. La jeunesse désoeuvrée fait là-bas comme à Paris: Ils s'engouffrent tête baissée dans ces pseudos-batailles pour la grandeur de l'Islam. Facilement manipulables, ils croient en la puissance de la parole sacrée à défaut d'autre chose... Mais ces paroles sont pourries, nauséabondes, perverses... Et ce sont les filles et les femmes musulmanes au premier chef qui en serot les premières victimes, asservissement encore plus viril, enfermement à l'ombre des gros murs, déni de paroles...

C'est vrai le Yémen et moi, c'est Haine et Amour... Un pays aux multiples contrastes dans sa face visible, des djebels somptueux, une géographie hors-pair, un climat multiple, une gentillesse naturelle, une fierté d'être Yéménite et, le soir venu, se mettre face à la vallée embrumée, prier Allah, et contempler l'extrême beauté des vallées éternelles.

L'autre face, celle que l'on ne peut montrer aux voyageurs pressés, faute de temps et d'écoute, c'est cet univers triste, noir et froid ou une moitié de la population est maintenue par l'autre... Bien sûr, je réagis en tant qu'occidental, en fonction de mes valeurs d'ici qui sont réputées les meilleures bien sûr... Triste réalité qui autorise pareille asservissement moyenâgeux et séculaire, au titre d'un respect de la tradition musulmane... Celle-là, je la rejette, je la vomis, je l'exècre...!!! Le plaisir hypocrite du Qat (accommodement avec l'Islam, tiens...), les véreux et les pervers du soir, les bordels de Sana'a et Taiz, l'alcool quasi en vente libre..., les brutalités et le mépris des "sous-races"...

Oui, j'ai beaucoup aimé le Yémen, car il est une copie quasi parfaite de notre occident à nous voici 3 à 400 ans, tribunaux d'inquisition, racisme primaire, brutalités aveugles, despotisme et népotisme absolu, guerres de religions, tortures et soumissions des plus faibles, développement des cités à image féodale... Oui sans aucun doute, j'ai découvert au Yémen ce que nous, occidentaux bien pensants, étions voici 3 siècles...: Des barbares... Et à ce titre, le Yémen est une extraordinaire vitrine de notre évolution occidentale. Nul ailleurs au monde, je n'aurais pu retrouver autant de nos sources et réminiscences historiques. Notre histoire occidentale est intimement liée au Yémen et au Moyen-Orient... La route de la soie, les caravanes d'épices, le café, la naissance des grandes religions monothéistes et les pogroms ultérieurs, les mensonges historiques colossaux pour nous faire admettre l'existence d'un Dieu suprême, la perversion des autorités et des gros commerçants, le mythe de la Reine de Saba...

Si d'aventure, tu veux mieux connaître ton pays, nous pouvons en parler longuement, très longuement. Car si j'y ai été autant de fois, et pendant autant de temps, ce n'était pas "juste" à accompagner des touristes-voyageurs... j'y ai aussi ouvert mes yeux et mes oreilles...

Bien à toi, jeune fille... libre...

J-Claude

Yémen, février 2010

Bué · 2010-08-18

bien sûr le Yémen est un pays magnifique, avec des gens accueillants qui ne demande qu'à dialoguer (arabe, ou anglais en majorité) qq uns parlent français - celà fera en novembre le troisième voyages que j'effectue dans ce pays et je ne pense qu'à une chose en revenant en france y retourner - ici les nouvelles sont toujours négatives qq soit les pays du monde, ces gens là devrait voyager pour l'ouverture de leur pauvre cerveau, enfin continuons nos voyages pour d'autres échanges - annick

Yémen, février 2010

Opai · 2010-08-18

Je ne pense pas que l'on puisse dire que le Yemen, c'est l' Europe, il y a 400 ans. Il y a entre le Yemen et l'Europe un decallage geographique et culturel, mais pas dans le temps. C'est peut-etre l'image que l'on se fait de notre pays voici 400 ans, mais le Yemen est aussi en 2010, juste autrement.

Je ne pense pas qu'il y ait une progression dans l'histoire, ou alors tout tendrait vers le mieux...

Combien penses-tu qu´un americain en visite en France nous donne-t-il de retard?

SI le Yemen a 400 ans de retard alors, que fera-t-il dans 400ans ?? Comble de la modernite, lancer une bombe atomique sur le Japon, se lancer comme l'Europe au 20eme siecle dans une guerre mondiale?

Je ne pense vraiment pas que chaque pays avance dans la meme direction avec juste un decallage dans le temps. Il y a differents chemins.

Ceci etant dit, j'ai moi aussi eu une senmsation de oyager dans le temps en arpentant les rues de Sanaa, ou en arrivant dans certains villages. Mais cela releve plus du fantasme que de la realite, car s'il y a du "retard" dans certains domaines (education, sante publique etc...), il n'y en a vraiment pas dans d'autres (culture, architecture, cynisme politique).

Mis a part ce point, sur lequel je ne m'qccorde pas, ce que tu ecris est tres interessant, et tu as de la chance d'avoir cotoyé ce pays si longtemps.

A bientot j'espere.

Opai

Yémen, février 2010

Mvbergen · 2010-08-19

MP = message privé

Michel

Yémen, février 2010

Jicemac · 2010-08-19

Bonjour, Joignable plus simplement par mél: jice01@hotmail.com (Un belge... Y'en a encore des bons eh eh...)

Bien à vous

J-Claude

Yémen, février 2010

Desandre · 2010-08-19

Ma très chère belle-soeur est belge et nous fait des waterzoie(?) délicieux.Bernard.

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