Vers le Djebel Harraz
J'ai obtenu mon permis sans problème. Après deux jours à Kawkaban et une petite semaine à Sanaa, je me mets en route pour Al Hajjarah et Manakkha.
Je trouve un véhicule non loin de la Bab al Yemen. Je suis le deuxième client et il ne partira qu'un fois rempli.
Le taxi est une pigeot. Une antique 504 break blanche rayée de bleu avec trois rangées de sièges. Cela fait 10 places en comptant le conducteur.
On me propose de payer toute la voiture pour partir tout de suite. Non, j'ai le temps. Des passagers potentiels arrivent, repartent, chargent des sacs pour les décharger aussitôt. On est pas prêt de décoller mais ça m'est égal, j'aime bien ce genre d'endroit.
Je m' assis à la place avant pour me protéger un peu du soleil et lire bien confortablement. Mon bouquin, Tropique du Cancer de Henry Miller, parle surtout de sexe et de femme, très crûment. Entre deux description, je lève les yeux et vois passer des femmes en noir, totalement voilées. On ne voit même pas leurs yeux. Il y a comme un contraste...
Nous partons enfin. Je sens que je vais m'amuser, le chauffeur est un malade. La plupart des gens roulent dangereusement ici mais lui, il semble être un fou parmi eux. Même les passagers, pourtant habitués râlent. Même dans Sanaa, il prend des risques inutiles. Il accélère, il pile, tout le monde se cogne dans la voiture. Le chauffeur s'énerve, il gueule contre d'autres voitures, contre des policiers. Ca promet.
Nous rejoignons vite des routes de montagnes. Elles sont plutôt étroites et parfois longées de rambardes de sécurité. Celles-ci sont souvent arrachées et on imagine bien le vol plané d'un véhicule dans le ravin en contrebas.
La circulation est dense. On roule à fond, on dépasse jusqu'au dernier moment. On se rabat en général à quelques mètres de la voiture qui arrive en face aussi vite que nous. Les virages, les côtes sans visibilité ne retiennent pas mon chauffeur. Je suis projeté alternativement contre lui et contre la fenêtre. En descente c'est pire.
En fin de matinée, nous faisons une pause. Il est l'heure de manger pour pouvoir ensuite passer au qat. On m'invite à partager le repas assis sur quelques cartons. Ce n'est pas évident d'attraper à la main du riz qui ne colle pas! Des plats s'enchaînent et l'on termine par un petit morceau de viande de mouton très fondante. Un pick up est stationné dans la rue. Ce sont probablement des habitants du Tihama, à la peau noir et aux traits africains. Une petite fille écarquille les yeux lorsqu'elle m'aperçoit.
Puis elle chuchotte à l'oreille de son voisin. En quelques instants, ce sont seize yeux qui me dévisagent avec insistance.
Tout le monde est silencieux, les yeux un peu ailleurs, pour l'heure de route qu'il nous reste jusqu'à Manakkha. Le sac plastique de qat sur les genoux, les passagers sont concentrés, ils choisissent les feuilles, jettent celles qui ne conviennent pas sous les sièges. Certains portent les feuilles à leurs bouches dans un geste plein de grâce. Placé entre le pouce et l'index, la feuille passe devant les yeux avant d'être secouée dans un geste élégant et précis du poignet. Pour finir, la feuille est placé, entre les dents et la joue. On sent que le geste a été répété des milliers de fois.
Dès que je descend de la voiture, quelques jeunes adolescents me prennent en charge. Je reste très froid, je parle peu. Après vingt mètres, il n'en reste plus qu'un. Il me propose ses services comme guide, tente de me décourager d'aller à Al Hajjarah. Il abandonne finalement à la sortie de la ville en me disant "no problem". C'est bien, les gens ne sont pas trop lourds, pas trop insistants ici.
Des gamins me crient "Hello" dès qu'ils me voient. Puis ils me demandent des stylos "Kalam, Kalam", ou de l'argent "Bakchich". Pour finir, ils me demandent juste d'être photographiés "Soura, soura". Je refuse souvent quand c'est un groupe de garçons pré-ados surexcités. Sur la route entre Mannakha et Al Hajjarah, un petit groupe jouant au foot continue de crier un certain temps après mon passage. Puis c'est le silence et j'entends deux ou trois cailloux qui frôlent le sol autour de moi.
J'arrive à l'hôtel d'Al Hajjarah. Je suis calme et serein après cette petite marche dans ces magnifiques paysages. L'hôtel n'a accueilli aucun touriste depuis plusieurs semaines. Il n'y a personne lorsque j'y rentre mais je suis vite rejoint par un petit vieux. Il me montre les chambres, s'exclame " Oulalala, et ben dis donc..." dès qu'il ouvre une porte. Je viens sans le savoir, de faire la connaissance de Ahmed, mon guide.
Je dépose mon sac, le maître des lieux, arrivé entre temps me laisse choisir ma chambre. Je prends la 116. Elle a des fenêtres sur deux de ses murs blancs. Des vitraux, appelés Qamariyas ornent le dessus des fenêtres.
Et de ces fenêtres, le spectacle est grandiose! J'ai une vue plongeante dans un vallée très encaissée. Il y a des terrasses, des champs de qat et des villages perchés sur les crêtes. De la brume monte du fond de la vallée et très vite, je ne vois plus rien. Juste des nuages qui passent devant les fenêtre. Je vois ces nappes blanches passer comme si c'était de petits dirigeables. En ouvrant la fenêtre, je peux même y plonger ma main! Je m'endors en essayant de m'approprier durablement cet instant, en me concentrant, les yeux fermés. Je voudrais pouvoir retrouver dans ma tête, à tout moment dans le futur, ces images et surtout cet état de bien être.
Deux ânes me réveillent. Ils sont juste en dessous de ma fenêtre. Le brouillard est maintenant si dense, que je les distingue à peine.
Je sors me promener dans la ville fortifiée. Elle est perché sur une arête rocheuse et n'a qu'une seule entrée. En face du porche, un vieux édenté hache son qat dans une petite machine à manivelle. Un jeune me guide et me fait découvrir l'ancien quartier juif. Il me montre un étoile de David sur une porte. Cette communauté semble avoir été très présente dans ce pays. Contrairement aux autres pays arabes, il reste encore quelques familles. Mais suite à la guerre du côté de Saada, elles sont à présent toutes concentrées ou réfugiées dans une sorte d'hôtel à Sanaa. J'ai l'impression que jusqu'à la création de l'état d'Israël en Palestine, les juifs vivaient dans de bien meilleures conditions ici qu'en Europe où ils ont toujours été persécutés. Ce statut d'ennemi entre arabe et juif n'a-t-il pas été créé par les occidentaux en confisquant une terre aux uns pour la donner aux autres et ainsi, du même coup, s'en débarrasser? Pourquoi pas d'état d'Israël en Bavière ? La solution finale n'est pas une monstruosité arabe.
C'est l'heure de sortie des classes. Je discute avec des enfants et des ados. Ils me racontent qu'ils se font cogner par le maître et rigole bien quand je leur explique qu'en France, le maître irait en prison pour ça. Ils me montrent leurs livres de classe. A la leçon deux, je reconnais une carte de la Palestine. Le bourrage de crâne commence tôt...
Un jeune de quinze ans, Abu, me cite les villages des environs en me montrant la direction. Il y a Al Qutayeb, un village peuplé d'ismaéliens. Il prend un air dégoûté et m'explique que là où il y a des chiites, il y a des problèmes. J'essaie de lui dire de relativiser. Impossible bien sûr!
Les enfants sont très bagarreurs. Ils se lancent des pierres, se frappent avec des branches, se font des clés de bras. Abdu est très gêné et m'explique que ces enfants là ne sont pas des gens bien. Je lui demande alors s'ils sont chiites. Il y a un moment de silence avant de m'expliquer qu'il y a des bons et des mauvais sunnites. "Pareil pour les chiites" lui dis-je. La dialectique est un peu grossière et il y a peu d'espoir! Partout dans ce pays, j'entendrai ces phrases de haine contre les chiites.
Sur le chemin du retour je vois dans les champs un âne tomber raide mort. Son propriétaire a les larmes aux yeux. Des personnes viennent tenter de l'aider à redresser la bête. Mais c'est trop tard. Abdu m'explique que demain matin, les chiens auront presque fait disparaître la carcasse.
Je fais un festin en rentrant à l'hôtel. Je discute avec Ahmed pour établir le programme de la prochaine semaine. Nous passerons trois jours dans le Djebel Harraz puis trois jours dans le Djebel Bura.
Départ demain matin.


