Carnet de l'autre bout du monde (dix mois en Asie)
Bonjour à tous,
Suite à quelques demandes, je vais essayer de poster ici quelques textes que j'ai écrits au cours de mes voyages (dont certains ont été publiés 🙂). Ca m'intéresse d'avoir des retours de la communauté voyageuse, d'où ma démarche...
Je commence par un départ, forcément, il y a quelques années, juste avant un énième VDI (voyage à durée indéterminée) qui dura 10 mois en Asie.
Bonne lecture !
Galliéni. Le 20 mai.
Rien ne me retient ici. Des couloirs et des parkings vides de vie délaissent des souvenirs à la pelle. Les autocars déversent des flots d'ambition puis en ravalent tout juste autant, sans même savoir pourquoi. Sans chercher de raison. L'espace d'un instant, je me dis que tout ceci n'a aucun sens. Je n'ai peut-être rien à faire en ce triste endroit. Non pas que je doute, mais je me dis que j'aurais pu partir autrement : à pied, en stop, que sais-je encore. Une envie soudaine de me démarquer d'un voyage trop ordinaire, de me démarquer des autres.
J'attends mon car comme on attend son tour à l'hôpital, bien sagement installé. Je regarde les enfants chahuter autour de moi en me disant que ce n'est pas un endroit pour cela. Et puis je me mets à juger les autres.
Je veux quitter tout cela. Précisément.
Un car double arrive. Des couleurs criardes. Des sièges envahis de passagers déboussolés. Et ça gronde et ça tonne dans la station. Des cris, des klaxons, des pleurs aussi. Des jeunes qui arrivent. Des vieux qui partent. De la vie.
La soute à bagages régurgite des morceaux de voyages, des miettes de souvenirs. Valise après valise, sac après sac, c'est le même refrain : une personne vient s'agripper à ce témoin privilégié d'aventures pour le tirer dans un nouveau cadre. Une nouvelle histoire ou un retour aux sources, tout dépend de l'origine du propriétaire.
Les langues se multiplient dans le souterrain. Elles sont rarement d'ici, d'ailleurs. À l'autre bout de la station, un Russe parle à un Mongol. De quoi peuvent-ils bien deviser ensemble ? D'un passage de frontière inconnu ? D'un passé trop omniprésent ? Il est l'heure. Je saute sur mon sac et cours pour être le premier à me présenter au chauffeur, passeport à la main, sourire aux lèvres.
Une belle file se forme derrière moi. Je suis un précurseur... bientôt recalé.
- Où est visa, me lance le chauffeur en me dévisageant du haut de son anglais hésitant ?
Je reprends mon passeport de ses grands doigts rouges, le feuillette un instant et lui présente calmement, le visa russe bien en évidence.
- Vous allez Russie ?
Le bonhomme est perspicace. Je suis tenace.
- Oui.
- Pas possible.
- Si. Enfin... da !
- Niet.
Je n'imaginais pas ma première conversation russe sur un parking parisien. Encore moins sous l'œil suspicieux d'un chauffeur de car bedonnant.
- Où est visa, recommence-t-il ?
- Il est là. Sous vos yeux.
- Ça... visa russe !
On n'a pas tout perdu, il sait déjà lire.
- Où est visa Bélarus ?
Là, je tombe des nues. Je comprends le problème en une seconde. L'agence chez laquelle le billet a été acheté a beau avoir certifié que le trajet était direct pour la Russie depuis l'Europe, ce n'est pas le cas. Ce car ne se rend pas à Saint-Pétersbourg mais à Moscou... via le Bélarus.
- Besoin visa transit Bélarus, me confirme le chauffeur.
- Ce n'est pas mon problème. J'ai payé ce billet, je veux aller en Russie !
J'apprends aussitôt qu'il est inutile de jouer l'intox avec ce genre de « camarades ».
- Niet. Pas possible.
- Voilà ce qu'on va faire : je monte dans le car, on va le plus loin possible, en Pologne par exemple, et vous me lâchez à la frontière.
- Niet. Pas possible.
Le Sibérien me donne une leçon de calme, ou d'intransigeance, qui me sera fort utile pendant mon périple. Je ne lui en veux pas, évidemment. Il ne fait que suivre les consignes et ne souhaite pas s'attirer d'ennuis. Ça peut se comprendre. Je ne le cautionne pas pour autant. C'est d'ailleurs peut-être même ça que je lui reproche : suivre les consignes aveuglément.
Je récupère mon sac, glissé en vitesse dans la soute pendant la discussion, le remets sur mes épaules et me retourne vers la station souterraine qui a perdu de son éclat tapageur. Je suis étourdi par ce faux départ. Ça commence bien ! rigolé-je aussitôt. Mais je ris jaune. Ce départ, personne ne peut me l'enlever. Je l'ai trop attendu.
Le temps de sortir d'une apnée inconsciente, je suis extrêmement remonté. Je me suis juré de ne rien laisser gâcher mon aventure et de toujours prendre les devants, de ne jamais rien regretter par la suite. Aussi, je pars dans la foulée évoquer mon problème avec la représentante de la compagnie aux mauvaises informations. J'expose rapidement la situation. La femme me renvoie vers un autre bureau, celui de son supérieur. Parfait.
Ce dernier est très conciliant. Surpris de cette mésentente inhabituelle, il me propose d'échanger le billet pour me laisser le temps d'obtenir le visa de transit.
Trois semaines.
Trois semaines. Je m'étais déjà renseigné auparavant, ce qui n'empêche pas le couperet de trancher net. C'est bien sûr sans compter sur mon impatience. Je lui suggère alors d'échanger mon billet pour la Russie contre une autre destination, peu importe laquelle, le plus loin possible vers l'est.
- La Pologne ?
- Trop près. Vous avez autre chose ?
- J'aurais bien la Lituanie, mais c'est ce soir seulement...
- Je prends !
Cette fois, je tiens mon départ. Personne ne pourra me retenir, je me sens invincible le temps d'une pensée furibonde. Ce soir, je prends la route pour la Lituanie. Ce n'était pas inscrit au programme initial et c'est précisément ce qu'il me fallait : un départ bancal, une première galère. De l'imprévu... comme prévu.
Durant ces heures d'attente supplémentaires à errer dans Paris, mon esprit est en ébullition. Une question me martèle le crâne sans relâche comme les vagues insistent à toujours se briser sur le même rocher : pourquoi partir ?
En réalité, les mots me manquent pour décrire la profondeur d'une expérience unique, que l'on destine à toute une vie. Si je pars, ce n'est pas pour chercher des réponses mais pour trouver des questions.
Aucun objectif n'est défini pour le moment, je laisse le temps aux objectifs de se créer en chemin. Je veux simplement que ce vagabondage et son récit soient les miens, uniquement. Ultime plaisir égoïste de l'écrivain-voyageur.
La vérité, la voilà : un sentiment extrême m'a guidé durant toute ma préparation ; l'impression qu'une partie de moi est déjà à l'autre bout du monde et je ne fais que la rejoindre. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je dois partir. Je n'envisage pas un seul instant d'aller contre ma nature. Il est si bon de se laisser aveugler par son insouciance.
Je sais pourtant que l'aventure qui m'attend ne sera pas de tous repos. Je songe déjà que, d'une certaine façon, je serai toujours un inconnu en terres lointaines. Un simple étranger de passage, empruntant des chemins dont on ne peut connaître l'issue tant qu'on ne les a pas foulés.
C'est aussi pour cela que j'ai choisi d'ouvrir les sentiers de l'inconnu.
Paris. France.
Je commence par un départ, forcément, il y a quelques années, juste avant un énième VDI (voyage à durée indéterminée) qui dura 10 mois en Asie.
Bonne lecture !
Galliéni. Le 20 mai.
Rien ne me retient ici. Des couloirs et des parkings vides de vie délaissent des souvenirs à la pelle. Les autocars déversent des flots d'ambition puis en ravalent tout juste autant, sans même savoir pourquoi. Sans chercher de raison. L'espace d'un instant, je me dis que tout ceci n'a aucun sens. Je n'ai peut-être rien à faire en ce triste endroit. Non pas que je doute, mais je me dis que j'aurais pu partir autrement : à pied, en stop, que sais-je encore. Une envie soudaine de me démarquer d'un voyage trop ordinaire, de me démarquer des autres.
J'attends mon car comme on attend son tour à l'hôpital, bien sagement installé. Je regarde les enfants chahuter autour de moi en me disant que ce n'est pas un endroit pour cela. Et puis je me mets à juger les autres.
Je veux quitter tout cela. Précisément.
Un car double arrive. Des couleurs criardes. Des sièges envahis de passagers déboussolés. Et ça gronde et ça tonne dans la station. Des cris, des klaxons, des pleurs aussi. Des jeunes qui arrivent. Des vieux qui partent. De la vie.
La soute à bagages régurgite des morceaux de voyages, des miettes de souvenirs. Valise après valise, sac après sac, c'est le même refrain : une personne vient s'agripper à ce témoin privilégié d'aventures pour le tirer dans un nouveau cadre. Une nouvelle histoire ou un retour aux sources, tout dépend de l'origine du propriétaire.
Les langues se multiplient dans le souterrain. Elles sont rarement d'ici, d'ailleurs. À l'autre bout de la station, un Russe parle à un Mongol. De quoi peuvent-ils bien deviser ensemble ? D'un passage de frontière inconnu ? D'un passé trop omniprésent ? Il est l'heure. Je saute sur mon sac et cours pour être le premier à me présenter au chauffeur, passeport à la main, sourire aux lèvres.
Une belle file se forme derrière moi. Je suis un précurseur... bientôt recalé.
- Où est visa, me lance le chauffeur en me dévisageant du haut de son anglais hésitant ?
Je reprends mon passeport de ses grands doigts rouges, le feuillette un instant et lui présente calmement, le visa russe bien en évidence.
- Vous allez Russie ?
Le bonhomme est perspicace. Je suis tenace.
- Oui.
- Pas possible.
- Si. Enfin... da !
- Niet.
Je n'imaginais pas ma première conversation russe sur un parking parisien. Encore moins sous l'œil suspicieux d'un chauffeur de car bedonnant.
- Où est visa, recommence-t-il ?
- Il est là. Sous vos yeux.
- Ça... visa russe !
On n'a pas tout perdu, il sait déjà lire.
- Où est visa Bélarus ?
Là, je tombe des nues. Je comprends le problème en une seconde. L'agence chez laquelle le billet a été acheté a beau avoir certifié que le trajet était direct pour la Russie depuis l'Europe, ce n'est pas le cas. Ce car ne se rend pas à Saint-Pétersbourg mais à Moscou... via le Bélarus.
- Besoin visa transit Bélarus, me confirme le chauffeur.
- Ce n'est pas mon problème. J'ai payé ce billet, je veux aller en Russie !
J'apprends aussitôt qu'il est inutile de jouer l'intox avec ce genre de « camarades ».
- Niet. Pas possible.
- Voilà ce qu'on va faire : je monte dans le car, on va le plus loin possible, en Pologne par exemple, et vous me lâchez à la frontière.
- Niet. Pas possible.
Le Sibérien me donne une leçon de calme, ou d'intransigeance, qui me sera fort utile pendant mon périple. Je ne lui en veux pas, évidemment. Il ne fait que suivre les consignes et ne souhaite pas s'attirer d'ennuis. Ça peut se comprendre. Je ne le cautionne pas pour autant. C'est d'ailleurs peut-être même ça que je lui reproche : suivre les consignes aveuglément.
Je récupère mon sac, glissé en vitesse dans la soute pendant la discussion, le remets sur mes épaules et me retourne vers la station souterraine qui a perdu de son éclat tapageur. Je suis étourdi par ce faux départ. Ça commence bien ! rigolé-je aussitôt. Mais je ris jaune. Ce départ, personne ne peut me l'enlever. Je l'ai trop attendu.
Le temps de sortir d'une apnée inconsciente, je suis extrêmement remonté. Je me suis juré de ne rien laisser gâcher mon aventure et de toujours prendre les devants, de ne jamais rien regretter par la suite. Aussi, je pars dans la foulée évoquer mon problème avec la représentante de la compagnie aux mauvaises informations. J'expose rapidement la situation. La femme me renvoie vers un autre bureau, celui de son supérieur. Parfait.
Ce dernier est très conciliant. Surpris de cette mésentente inhabituelle, il me propose d'échanger le billet pour me laisser le temps d'obtenir le visa de transit.
Trois semaines.
Trois semaines. Je m'étais déjà renseigné auparavant, ce qui n'empêche pas le couperet de trancher net. C'est bien sûr sans compter sur mon impatience. Je lui suggère alors d'échanger mon billet pour la Russie contre une autre destination, peu importe laquelle, le plus loin possible vers l'est.
- La Pologne ?
- Trop près. Vous avez autre chose ?
- J'aurais bien la Lituanie, mais c'est ce soir seulement...
- Je prends !
Cette fois, je tiens mon départ. Personne ne pourra me retenir, je me sens invincible le temps d'une pensée furibonde. Ce soir, je prends la route pour la Lituanie. Ce n'était pas inscrit au programme initial et c'est précisément ce qu'il me fallait : un départ bancal, une première galère. De l'imprévu... comme prévu.
Durant ces heures d'attente supplémentaires à errer dans Paris, mon esprit est en ébullition. Une question me martèle le crâne sans relâche comme les vagues insistent à toujours se briser sur le même rocher : pourquoi partir ?
En réalité, les mots me manquent pour décrire la profondeur d'une expérience unique, que l'on destine à toute une vie. Si je pars, ce n'est pas pour chercher des réponses mais pour trouver des questions.
Aucun objectif n'est défini pour le moment, je laisse le temps aux objectifs de se créer en chemin. Je veux simplement que ce vagabondage et son récit soient les miens, uniquement. Ultime plaisir égoïste de l'écrivain-voyageur.
La vérité, la voilà : un sentiment extrême m'a guidé durant toute ma préparation ; l'impression qu'une partie de moi est déjà à l'autre bout du monde et je ne fais que la rejoindre. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je dois partir. Je n'envisage pas un seul instant d'aller contre ma nature. Il est si bon de se laisser aveugler par son insouciance.
Je sais pourtant que l'aventure qui m'attend ne sera pas de tous repos. Je songe déjà que, d'une certaine façon, je serai toujours un inconnu en terres lointaines. Un simple étranger de passage, empruntant des chemins dont on ne peut connaître l'issue tant qu'on ne les a pas foulés.
C'est aussi pour cela que j'ai choisi d'ouvrir les sentiers de l'inconnu.
Paris. France.