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Ires, rires et sourires en Iran
Discussion started by Yangguizi on 2006-05-14
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Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-14
1. Du rêve à la réalité
Je savais que je prenais un gros risque en allant passer deux semaines de vacances en Iran. On m'avait prévenu. J'allais faire une colossale ânerie, risquer bêtement ma vie, partir pour un pays totalitaire où je ne pourrais m'attirer que des problèmes, subir des bombardements américains ou les radiations d'un programme nucléaire totalement incontrôlé, ou pire, revenir avec un menton à la pilosité bien plus garnie qu'à mon arrivée.
Je savais bien entendu que ce n'étaient que des sornettes et que je ne risquais absolument rien de ce point de vue. Je ne me suis évidemment pas trompé. Mais le risque était ailleurs et je le savais avant même de partir. Je savais déjà que je laisserais une partie de moi là-bas, une partie de ma tête et de mon coeur. Quelques heures après en être revenu, il est certainement trop tôt pour dresser un bilan psychologique de l'auteur de ces lignes, mais je peux d'ores et déjà affirmer qu'il y aura toujours une petite part d'Iran en moi. C'est un pays qui ne déçoit pas et que l'on n'oublie pas.
Je suis allé en Iran avec un tas d'a priori positifs, certains justifiés, d'autres non. C'est bien le propre des a priori, même si on a tendance à affubler ce genre de sentiment bien banal d'une connotation trop souvent négative.
Cela faisait en effet très longtemps que je rêvais d'y aller, et plus longtemps encore que j'essayais vainement d'en apprendre la superbe langue, le farsi. Toutes mes tentatives s'étaient soldées par un échec, par manque de temps, d'aide et, avouons-le, de motivation et de talent. C'est en partie pour cela que je repoussais sans cesse mon départ. Je ne voulais pas rater ce voyage, et voulais donc mettre toutes les chances de mon côté. Quelle ânerie! Avec le recul, je ne comprends décidemment pas pourquoi j'ai tant attendu, ce pays ayant longtemps été en tête de mes priorités de voyage.
Et puis l'actualité internationale a fini par rattraper mes rêves. Les nuages menaçants de la guerre étaient encore loin, mais on pouvait déjà sentir les premières gouttes d'un malheur qui, je l'espère, restera à l'état de menace fantôme. Craignant le pire à moyen terme, j'ai donc décidé de mettre toutes mes mauvaises excuses en sourdine et de réserver un billet d'avion pour Téhéran, tant qu'il était encore temps. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies avait posé à l'Iran un ultimatum expirant le 29 avril. Mon avion était prévu pour atterrir le 30 au matin à Téhéran. Cela a fait grincer quelques dents autour de moi, mais il était hors de question de faire machine arrière.
(à suivre)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-14
2. L'angoisse de la page blanche
Après avoir pris des renseignements à droite et à gauche, y compris sur ce forum, j'ai pris le parti d'essayer de profiter de la nouvelle politique iranienne d'attribution des visas, permettant aux français - entre autres - d'obtenir un visa directement à l'arrivée à l'aéroport, et ce sans aucune formalité préalable. C'est un progrès considérable quand on sait à quel point il peut être difficile d'obtenir le visa iranien par les ambassades. Cette possibilité récente semblait avérée, et le seul point d'interrogation - de taille - consistait dans la durée du visa ainsi obtenu (une ou deux semaines?) et dans le fait de savoir si celui-ci était ou non renouvelable. Un détail quoi!
J'avais prévu de repartir d'Iran 13 jours après mon arrivée, et c'est donc un visa de deux semaines qu'il me faudrait. L'obtiendrais-je ou non? Je n'en avais aucune idée, ayant entendu des sons de cloche contradictoires de part et d'autre.
C'est donc avec l'angoisse de la page blanche du passeport que j'ai embarqué sur un vol matinal Dubai - Téhéran. L'avion était aux deux tiers plein, et les passagers semblaient en majorité iraniens. Le reste, occidentaux, chinois, japonais et arabes formait toutefois un contingent important. Conformément à mon habitude, j'ai hérité d'un voisin de siège peu agréable. Une petite variante toutefois, puisque j'avais pris l'habitude depuis quelques mois de voyager à côté d'obèses ronfleurs, tandis que sur ce petit vol d'un peu moins de deux heures, j'allais me coltiner un papy ayant visiblement quelques difficultés à contrôler les spasmes de son sphyncter anal. Pour dire les choses plus crûment, il s'était chié dessus, et les lecteurs comprendront donc aisément que mon impatience de mettre les pieds en Iran n'était pas uniquement due à l'excitation du voyage.
Conformément à ce que l'on m'avait dit, toutes les passagères de l'avion, quelle que soit leur nationalité, ont recouvert leurs têtes peu avant d'atterrir. C'est la règle, les femmes doivent se couvrir la tête en public en territoire iranien, et je n'ai observé que de rarissimes exceptions lors de mon voyage.
Nous avons fini par atterrir à IKIA (Imam Khomeiny International Airport). Ce ne fut que le premier d'une très longue série de lieux portant le nom de l'Imam Khomeiny, Guide Suprême de la Révolution Iranienne. L'aéroport est tout récent et était quasiment vide lors de notre arrivée. La plupart des étrangers avaient déjà leur visa, et nous n'étions donc qu'une poignée à faire la queue au bureau des attributions de visa. Le fonctionnaire peu sympathique me tendit le formulaire: il fallait choisir entre visa de transit et visa touristique de sept jours. Merde!
Après avoir attendu une bonne vingtaine de minutes que le bonhomme de la banque daigne reprendre son dur labeur d'encaisser les paiements de 50 dollars, je lui ai demandé s'il prenait les euros. Oui, mais au taux de un contre un, ce qui était évidemment très peu intéressant pour moi. Heureusement, un passager bienveillant consentit à me changer des euros en dollars, et je m'en suis donc sorti sans trop de mal.
Je suis retourné voir le premier fonctionnaire en lui montrant mon billet d'avion: "puis-je avoir un visa de deux semaines?" demandais-je avec l'assurance d'un gamin timide bredouillant des excuses pour justifier une quelconque faute.
"ok, pas de problème" répondit-il. Je jubilais. Une belle victoire! Envolée l'angoisse de la page blanche, le joli visa de deux semaines qui allait garnir mon passeport vaudrait bien tous les poèmes de Hafez et de Ferdosi réunis.
Dans son bureau, la télévision diffusait une conférence de presse d'Ahmadinedjad. Je n'entendais rien et n'aurais de toute façon rien compris, mais je me doutais bien de quoi il parlait. J'ignore s'il y a eu un lien de cause à effet, mais une demi-heure plus tard, lorsque le brave fonctionnaire me rendit mon passeport, après m'être confondu en remerciements, j'ai fébrilement ouvert le précieux document pour découvrir le verdict: un visa d'une semaine NON renouvelable (les majuscules sont d'origine).
mais vous m'aviez dit ok pour deux semaines? non, c'est juste une semaine. mais... les visas de 15 jours, on commencera à les donner dans deux ou trois semaines. Peut-être. mais je pourrai le renouveler ce visa d'une semaine? non, c'est écrit, c'est NON renouvelable! mais vous avez vu mon billet d'avion? Je ne peux pas changer la date retour, comment je vais faire? vous devez quitter le pays avant. mais... faites attention, faites très attention!
(dit-il sur un ton méchant)
J'étais le dernier à passer l'immigration, et c'est tout penaud et inquiet que j'ai mis les pieds sur le sol iranien. L'hôtel que j'avais réservé m'avait envoyé un taxi, et nous avons foncé sur la longue route en direction de Téhéran.
Normalement, lorsque je mets pour la première fois les pieds dans un pays, je dévore du regard tout ce qui se présente à moi: voitures, maisons, publicités, paysages, passants, tout y passe, je suis insatiable! Mais c'est la première fois de ma vie que je n'y avais pas goût. En fait mon regard était absorbé par ce funeste papier sur mon passeport, et mon esprit essayait de passer en revue toutes les solutions pour me sortir de ce guêpier, la plus probable étant un long et coûteux aller-retour pour Koweit ou Bahrein, qui me permettrait de revenir en Iran et de demander un nouveau visa.
L'angoisse de la page blanche avait laissé la place à la honte du zéro pointé.
La question que je n'ai pas osé poser: et ces annonces officielles sur les visas deux semaines? C'était un mensonge de votre gouvernement ou l'incompétence de vos services de presse?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Pataugas · 2006-05-14
en attendant de lire la suite! 🙂🙂🙂
C'est un réel plaisir que de retrouver tes Carnets!
Ires, rires et sourires en Iran
Fabricia · 2006-05-14
Ravie de lire tes aventures persanes... et les galères et merveilles que tu nous distilles avec ton talent habituel...
Je surveille cette discussion en fidèle lectrice de tes écrits.
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-14
3. Un multi-millionnaire à Téhéran
Arrivé à l'hôtel, le gérant a tenté de me rassurer sur la possibilité d'étendre mon visa en province, mais je demeurais inquiet. Qu'à cela ne tienne, je n'étais quand même pas venu pour me lamenter, et je comptais bien profiter de l'après-midi pour me balader un peu dans Téhéran.
La priorité des priorités était de changer de l'argent. Je n'avais pas un seul rial sur moi, et ne risquais pas de pouvoir faire grand chose sans ces précieuses devises. J'avais choisi un hôtel très central et n'ai donc pas eu à marcher très loin (une vingtaine de minutes) pour trouver l'agence centrale de la Banque Melli, où je pouvais changer mes euros.
L'agence en question était énorme. Le personnel très sympathique m'a rapidement pris en charge, et pendant l'attente, je me suis fait aborder par mes premiers iraniens. Ce peuple n'a pas volé sa réputation, ils sont réellement d'une grande gentillesse et avides de contacts avec des étrangers. Je ne le mentionnerai évidemment pas tout au long de mon récit car ça n'aurait guère d'intérêt, mais je me suis fait aborder à de très très nombreuses reprises par ces iraniens qui voulaient pratiquer un peu leur anglais, ou tout simplement entamer un brin de conversation avec moi. Tous ces anonymes, avec qui je n'aurais la plupart du temps eu que de brefs échanges, auront certainement contribué à faire de ce séjour en Iran une expérience humaine passionnante.
Au bout d'une petite dizaine de minutes, un employé m'invita à me présenter à un autre comptoir. Mes rials étaient prêts. C'était en fait plusieurs piles de billets qui m'attendaient. Je crois que je n'avais jamais eu entre les mains autant de billets d'un seul coup. Devant mon air ahuri, un employé en railla un autre (je suppose) et quelques minutes plus tard, ce sont des billets de couleur différente qu'on me donna, en quantité certes moins importante, mais ça représentait toujours du volume.
Explication: le plus gros billet iranien est de 20.000 rials. Ca fait un peu moins de deux euros. Aussi, lorsqu'on pose quelques billets de 50 ou 100 euros sur la table, point besoin d'être un génie du calcul mental pour deviner qu'on aura énormément de papier monnaie iranien en échange.
Le visage du Guide Suprême de la Victorieuse Révolution Islamique Iranienne, l'Imam Khomeiny, apparait sur tous les billets de banque. De l'autre côté, des monuments ou paysages naturels du pays accompagnent les changements de couleur en fonction du montant.
Le rial est donc la monnaie officielle de la République Islamique d'Iran. Mais les gens ne comptent en général pas en rials mais en tomans. Un toman, ça fait dix rials. Les prix sont donc souvent annoncés dans cette unité de compte, et il faut toujours reconfirmer dans quelle unité sont annoncés les prix. Ce n'est déjà pas facile au début de jongler avec tous ces zéros, il faut en plus prendre le réflexe rial / toman dès que possible. Pour compliquer encore un peu les choses (après tout, ce serait trop facile d'en rester là), il existe encore bien d'autres façons d'annoncer les prix. On parle parfois en khomeinys, un khomeiny étant en fait un billet vert de 10.000 rials. Pourquoi celui-là et pas un autre, puisqu'après tout le Grand Homme apparait sur tous les billets? Mystère. Parfois aussi, on n'utilise aucune unité, et on se contente de donner le premier chiffre. Pour vous donner une idée du casse-tête, voilà toutes les combinaisons possibles pour un litre de jus de fruit valant 10.000 rials: 10.000 rials 1.000 tomans 10.000 1.000 1 khomeiny 10 1
Parfois encore, voyant qu'on est étranger, les iraniens s'expriment en dollars ou en euros (pour eux, c'est la même chose).
Tout cela veut dire la même chose, et il faut donc avoir une idée de l'ordre de grandeur de ce qu'on achète et un peu d'entrainement pour comprendre du premier coup.
Toujours est-il qu'en sortant de cette banque, j'avais acquis le statut enviable de multi-millionnaire (en rials), ce qui est une sensation ma foi plutôt agréable, malgré l'encombrante enveloppe pleine de liasses que cela suppose de conserver avec soi.
La question que je n'ai pas osé poser: ça ne vous dérange pas de donner le nom du Grand Leader Khomeiny à une unité de valeur équivalente à un vulgaire litre de jus de fruit?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-14
4. L'enfer fait ville
Téhéran a la réputation d'être une des villes les plus moches et les plus polluées au monde. C'est sans doute vraie. Cette mégapole de 15 millions d'habitants est un enfer urbain. On y respire mal, la circulation y est cauchemardesque, et les bâtiments sont d'une laideur et d'une uniformité quasiment chinoises. En fait Téhéran ressemble à bien des égardes à une ville chinoise, et ce n'est certainement pas à son honneur.
Traverser une rue est souvent une aventure risquée au cours de laquelle on risque parfois gros. D'ailleurs, après 30 ans d'existence, il aura fallu attendre mon premier jour à Téhéran pour me faire heurter par une voiture, lors d'une périlleuse traversée. Je crois que le chauffeur m'a engueulé mais comme je n'en suis pas sûr je l'ai engueulé aussi dans une langue qu'il ne comprenait pas, histoire de faire bonne mesure.
Je n'avais pas vraiment de but lors de cette première journée en ville. Marcher au hasard des rues et des carrefours est une manière de découvrir une ville que j'adopte souvent le premier jour dans un pays. C'est une sorte de manière de prendre le pouls, de "sentir" la ville, avant de réellement commencer les visites. J'avais bien repéré quelques musées et palais sur mon petit plan, mais ils étaient fermés lorsque j'y suis arrivé.
J'ai fait quelques brasses dans le bazar de Téhéran qui ne m'a pas vraiment emballé, ai rapidement traversé la Mosquée de l'Imam Khomeiny, puis suis ressorti respirer les gaz d'échappement de la ville. Un bon point malgré tout, en ce 30 avril, les montagnes de l'Albourz au nord de Téhéran étaient encore recouvertes de neige, ce qui donnait un certain charme au paysage urbain, et laisser envisager une prometteuse journée de ski pour le lendemain.
En fin de journée, je suis quand même allé jusqu'à la place Azadi (Liberté) et à la Tour du même nom. C'est un monument emblématique de Téhéran, bâti par le dernier Shah, et rebaptisé après la Révolution Victorieuse. Je l'imaginais un peu plus grand et espérais un parc plus agréable autour, une sorte de lieu de convivialité où les familles viendraient se reposer. Rien de tout cela et c'est assez déçu que je suis rentré à l'hôtel.
La question que je n'ai pas osé poser: pouvez-vous m'expliquer comment un peuple aussi civilisé que le votre peut devenir aussi barbare au volant d'une voiture?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Anàssa · 2006-05-14
La suite ... la suite...🙂
Ires, rires et sourires en Iran
CatherineGil · 2006-05-14
Ravie de lire tes aventures persanes... et les galères et merveilles que tu nous distilles avec ton talent habituel...
Je surveille cette discussion en fidèle lectrice de tes écrits.
🙂 Pareil !
Ires, rires et sourires en Iran
Chris06 · 2006-05-14
Super ton récit ; il me ramène exactement 1 an en arrière 27 mars au 11 avril 2005 ....souvenirs ...
Ires, rires et sourires en Iran
Teerak · 2006-05-14
😏la question que j'ose te poser : pourquoi change-tu des euros et non pas en yuan chinois? en chine tu utilise les euros pour tes achats quotidien?
Ton récit est comme tous les autres c'est a dire génial ! merci et vivement la suite!!
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-15
Merci à tous pour vos encouragements! Je vais essayer d'écrire le reste le plus vite possible, tant que mes souvenirs sont encore clairs et précis.
teerak, les yuans chinois ne sont malheureusement pas convertibles hors de Chine, en tout cas pas officiellement, et n'ont donc aucune utilité en Iran. Ah si quand même, j'ai fait plaisir à un tas de gamins dans un restaurant, en leur donnant toutes les pièces de monnaie chinoises que j'avais en réserve.🙂
Ires, rires et sourires en Iran
ClemAlex · 2006-05-15
Bonjour,
Oui, oui, la suite. Je sens que je vais découvrir en vous lisant le voyage que j'aurai voulu faire. Je suis rentrée depuis un peu plus de 3 semaines d'un circuit de 4500 kms en Iran .....en groupe et en hôtel roulant. J'ai été époustoufflée d'avoir autant vu de sites et paysages en 13 jours même si le rythme était trop rapide. Avec xx regrets de ne pouvoir me poser plus longtemps dans certains lieux comme je le fais habituellement dans mes voyages en solo.
A votre clavier Yangguizi pour notre plus grand plaisir
ClemAlex
Ires, rires et sourires en Iran
Elido · 2006-05-15
Bonjour,
Je commence à me renseigner sur l'Iran où j'ai très envie d'aller.
Mon projet (encore vague) serait de me déplacer entre Téhéran et Istamboul par les transports en commun, au jour le jour. Cela pourrait de passer entre le 15 juillet et la fin du mois d'août. Si vous en revenez dites moi si c'est faisable. Je suis une femme (pas jeune), seule, ne voulant pas de palaces tous les jours, cherchant à voir les plus belles choses et curieuse de rencontrer des gens du pays. Je crois que vous en revenez. Si vous avez des infos à me donner, merci de me répondre et je vous poserai peut-être des questions plus précises.
MERCI, cordialement,
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-15
5. Un bon arien.
L'une des premières choses qui m'aient frappé dans la population iranienne est la surprenante ressemblance de nombre de ses représentants avec les européens. Cela est tout à fait normal étant données les origines communes des peuples dits indo-européens. La fameuse race arienne trouverait son origine dans les contrées iraniennes, le mot même d'Iran dérivant, dit-on, de l'historique peuple arien.
Beaucoup d'iraniens ressemblent donc à des européens, et pendant ces deux semaines, je me suis souvent surpris à dévisager des iraniens, en me demandant si c'étaient des locaux ou des étrangers. Il m'est souvent arrivé de me tromper, et de rigoler intérieurement en voyant ces gens d'apparence occidentale s'exprimer couramment en persan. Je préfère, pour mon ego, penser que c'étaient d'authentiques iraniens, et non des linguistes surdoués.
C'est ainsi que j'ai à plusieurs reprises été estomaqué de voir des occidentaux se promenant main dans la main avec des femmes en tchador, avant de comprendre qu'ils n'étaient pas du tout occidentaux. J'ai même vu à Qazvin une dame en tchador tenant la main à un bambin tout blond, qui serait passé totalement inaperçu dans une école suédoise. L'avait-elle kidnappé? Etait-ce un ami de la famille? Le bambin parlait persan, il devait probablement être son fils.
La conséquence logique de tout cela, vous l'aurez compris, est qu'un occidental peut facilement se faire passer pour un iranien... tant qu'il n'ouvre pas la bouche. M'habillant toujours de manière très neutre (pantalon et chemise), voyageant léger lorsque je me promène en ville (pas de sac à dos, appareil photo miniature dans la poche, et pas de guide à la main), j'étais donc a priori dans de bonnes dispositions pour me fondre dans la foule, d'autant que mon séjour au ski du deuxième jour m'a donné un teint bien plus foncé que la normale.
On me l'a d'ailleurs souvent fait remarquer, et il était parfois amusant, quand, présentant les signes extérieurs du touriste (dégainement de l'appareil photo, bredouillage de la langue farsi, ou consultation perplexe d'un plan), les gens me demandaient parfois en hésitant "êtes vous étranger?" On m'a d'ailleurs à plusieurs reprises indiqué que je ressemblais à un iranien. Je pense qu'à moins d'être très blond, ça pourrait être le cas de nombreux occidentaux. Un suisse blond rencontré plus tard n'avait pas, lui, le même atout/handicap (rayer la mention inutile), et il s'est avéré que ses rapports avec le peuple iranien étaient légèrement différents. Pour une raison que j'ignore encore, c'est surtout à Téhéran que cela arrivait, alors que dans le reste du pays, les gens identifiaient beaucoup plus facilement et rapidement mon statut d'étranger.
Cela a évidemment un revers: s'il est assez jouissif de se fondre dans la foule d'un pays si différent, cela limite d'une certaine manière les possibilités de contact spontané, les iraniens nous abordant très facilement lorsqu'ils nous identifient.
La question que je n'ai pas osé poser: L'antisémitisme de votre président a-t-il un lien quelconque avec le mythe de la race arienne?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-15
Bonjour,
C'est un très beau projet de voyage que vous avez là et il me tenterait beaucoup aussi. Malheureusement j'ai très peu vu le nord-ouest de l'Iran et ne connais que très peu la Turquie, je ne pourrais donc pas vous être d'une très grande aide pour les infos pratiques. Mais ce forum regorge de connaisseurs de ce parcours, et vous n'aurez aucun mal, je pense, à retrouver les discussions sur le sujet.
Ires, rires et sourires en Iran
Elido · 2006-05-15
MERCI
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Yangguizi · 2006-05-15
6. Où sont les femmes?
L'une des agréables surprises de ce voyage fut la découverte de la beauté des femmes iraniennes. Bien que le régime politique iranien tente de dissimuler cette beauté sous des morceaux de tissu, celle-ci reste parfaitement visible. Chez la plupart des femmes, le visage est découvert et rares sont celles ne laissant apparaître que leurs yeux. A Téhéran, mais aussi ailleurs, les voiles ne recouvrent souvent qu'une partie de la chevelure, et les iraniennes savent très bien manier les limites de ce qu'on appelle là-bas la décence pour paraître séduisantes. Souvent très maquillées, avec des chevelures soigneusement travaillées, les jeunes, et souvent aussi les moins jeunes iraniennes, savent donc très bien se mettre en valeur, tout en respectant les préceptes de la Loi. Quelles sont d'ailleurs les limites de la tolérance? Personne ne le sait exactement. Il faut avoir quelque chose sur la tête, oui, mais le temps est bien loin où de redoutables milices religieuses faisaient la chasse aux mèches de cheveux qui dépassent. Le discret voile coloré semble en tout cas gagner du terrain sur l'austère tchador noir.
De ce point de vue, j'ai constaté que les iraniennes étaient bien plus "libérées" que les femmes d'autres pays musulmans que j'avais fréquentés, comme Oman ou le Pakistan pour ne citer qu'eux.
Les iraniennes sont très nombreuses dans les lieux publics, parfois presque autant que les hommes. Elles occupent en nombre des emplois de service, à la réception d'hôtels, dans des cybercafés, des banques, des agences de voyage, ou autres. Certes, il serait mensonger de prétendre qu'elles sont les égales des hommes, ce serait démagogique et complètement faux, mais leur condition est certainement plus enviable que dans nombre de pays voisins.
Il existe toutefois de nombreuses règles régissant une discrimination sociale très prononcée, mais le pays n'en est pas à un paradoxe près. Les rames du métro de Téhéran, par exemple, comportent à l'avant deux wagons réservés aux femmes. Mais les femmes ont tout à fait le droit de venir dans les autres wagons. Ignorant cette règle lors de mon premier voyage en métro, je me suis naturellement assis à l'avant du quai, en attendant l'arrivée du métro. Ce n'est qu'en ne voyant que des femmes s'asseoir autour de moi que j'ai senti que je n'étais pas à ma place, et me suis discrètement eclipsé avant que la rame n'entre en gare. Un voyageur espagnol rencontré un peu plus tard n'a pas eu, lui, la même présence d'esprit, et est monté dans le wagon des femmes pendant une station. D'après ses dires, l'expérience fut très plaisante en raison du nombre de gloussements et de regards complices que sa bévue avait suscitées.
Moi-même, il m'est arrivé à plusieurs reprises à Téhéran (mais plus rarement ailleurs) de croiser le regard d'iraniennes dont les sourires étaient, comment dire, très bienveillants. C'était en ce qui me concerne une expérience assez gênante, ne sachant pas du tout comment réagir, dans un pays où l'on dit que ce genre de comportement peut être très dangereux. Je me demande d'ailleurs si ces sourires étaient adressés à l'occidental que j'étais, ou à l'iranien qu'elles pensaient peut-être que j'étais. Mystère...
Toujours dans le registre des transports en commun, la discrimination semble absolue dans les bus urbains: hommes à l'avant et femmes à l'arrière. Apparemment aucune exception n'est tolérée. En revanche, il n'existe apparemment pas de règle dans les bus inter-urbains. Hommes et femmes étrangers les uns aux autres semblent pouvoir voyager côte à côte. Dans le bus de Téhéran à Qazvin, une jolie jeune fille est d'ailleurs spontanément venue s'asseoir à côté de moi. Nous n'avons malheureusement pas pu discuter, car elle a commencé à s'endormir dès le départ. J'ai fini par faire de même, ce qui peut me permettre de claironner que j'ai "dormi avec une iranienne". 🙂
La question que je n'ai pas osé poser: que diriez-vous d'une folle nuit d'amour avec moi, mademoiselle?
(à suivre...)
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Yangguizi · 2006-05-15
7. Révolution, révolutionnaires, et politique
Outre la découverte d'un peuple et d'une culture millénaires, l'un des buts avoués de mon voyage était de causer un peu de politique avec ces iraniens que l'ont dit si loquaces à ce sujet. Ce fut l'une des déceptions du voyage: je n'ai pas eu une seule occasion de parler politique. J'avais pourtant lu un peu partout que les iraniens étaient friands de ce genre de conversation avec les étrangers, et m'attendais à être bombardé de questions. Il n'en fut rien, et si bien des iraniens m'ont effectivement abordé, les conversations s'orientaient plutôt vers nos vies respectives, la culture iranienne, parfois la religion, souvent le football, et presque toujours le sexe et l'alcool. Sur ces deux derniers points, la frustration des iraniens est réellement palpable, et il était parfois gênant de devoir parler de vie sexuelle à des gens qui n'en avaient pas, et de raconter ce qu'on ressent en buvant de l'alcool à des gens qui n'en ont jamais bu. A ce propos, on m'a très souvent demandé si je n'avais pas par hasard du whisky ou de la vodka avec moi! Mais je m'éloigne du sujet, la politique. Non, on ne m'en a jamais parlé, ce qui fut d'autant plus frustrant, que d'autres étrangers m'ont raconté être constamment sollicités sur ces questions. Mais conformément à mon habitude, je n'ai pas voulu prendre l'initiative de telles discussions. Et pourtant, il y en a des sujets que j'aurais aimé aborder:
la guerre en Irak, le programme nucléaire, l'antisémitisme, le tchador, les caricatures danoises, le président Ahmadinedjad, etc. Les sujets ne manquaient pas!
En revanche, l'amateur d'affiches de propagande et de cultes révolutionnaires que je suis fut très agréablement surpris par la débauche de propagande dans les rues de toutes les villes. L'Ayatollah Khomeiny (devenu Imam après sa mort) et l'Ayatollah Khameini sont partout: sur les affiches de propagande, à la télé, sur les billets de banque, en photo dans des hôtels, des restaurants, de simples magasins. Le culte de la personnalité de ces deux Guides Suprêmes de la Révolution prend des proportions bien plus importantes que je ne l'avais imaginé. De nombreuses affiches de propagande et slogans mettant en scène les deux Guides Suprêmes de la Révolution, des soldats, des martyrs et des drapeaux, étaient magnifiques et mon appareil photo s'est régalé. Je crois pouvoir dire sans exagérer qu'on trouve à peu près autant de portraits de Khomeiny et Khameini en Iran que de Kim Il Sung et Kim Jong Il en Corée du Nord. En plus des deux Leaders, de très nombreuses photos des martyrs de la Guerre Iran - Irak apparaissent sur des affiches un peu partout, parfois d'ailleurs en même tant que les Leaders bienveillants.
Comment différencier le Guide Suprême Khomeini du Guide Suprême Khameini? C'est très simple. Malgré la similarité de leurs barbes, de leurs coiffes, de leurs vêtements, et même de leurs noms, il y a deux détails qui permettent de les reconnaître: Khomeini ne portait pas de lunettes, tandis que son successeur, si. Khomeini ne souriait jamais, tandis que son successeur, si.
Les programmes télé accordent une place très large à de vieux discours de Khomeiny et à des tournées provinciales de Khameini et de très nombreux films et feuilletons iraniens traitent de la guerre Iran - Irak. En apparence tout du moins, la Révolution se maintient.
Sur les murs ou les grilles de nombreux bâtiments publics, des extraits du Coran et messages appelant à adopter ou à respecter l'Islam sont également visibles. Notons avec intérêt que ces messages sont souvent bilingues farsi - anglais.
La question que je n'ai pas osé poser: Pensez-vous que l'élection du président Ahmadinedjad fut une bonne chose pour le développement de l'arme nucléaire iranienne, et par voie de conséquence la lutte contre l'impérialisme américain en Irak, et, question subsidiaire, pensez-vous que les caricatures danoises puissent accélérer l'élaboration de cette même arme nucléaire?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
8. Les bronzés font du ski en Iran
J'avais emporté avec moi mes gants et mes chaussettes de ski, au cas où. Les stations situées au nord de Téhéran ne sont pas toujours enneigées à cette période avancée de l'année, et je n'étais donc pas certain de pouvoir aller skier. Le gérant de l'hôtel m'a d'ailleurs ri au nez quand je lui ai demandé comment me rendre à Dizin, la station la plus connue. Et pourtant, il y en avait de la neige sur les sommets dominant Téhéran. Mais il fallait se dépêcher. Comme je l'avais pressenti, une bonne partie de la couche neigeuse avait disparu une dizaine de jours plus tard, lors de mon retour à Téhéran. Devant mon insistance donc, l'hôtelier a passé quelques coups de fil, et a eu la confirmation que la station était toujours ouverte, et qu'elle le serait même jusqu'à fin mai. Ca, j'en doute quand même très fort!
Malheureusement, il semble que le seul moyen de rejoindre Dizin était de louer un taxi pour la journée, ce qui laissait présager une facture salée. Elle le fut selon les critères iraniens, mais ça restait évidemment bien moins cher que l'équivalent en Europe. Le lendemain de mon arrivée, aux aurores, j'ai donc embarqué dans la voiture avec un chauffeur qui parlait un peu anglais, ce qui nous a permis de discuter un peu.
Après avoir traversé de superbes paysages de montagne, nous sommes arrivés deux bonnes heures plus tard à Dizin. Le bas des pistes était déjà vert, et il fallait donc rejoindre le deuxième tronçon pour pouvoir skier. Mais après avoir discuté avec quelques locaux, le chauffeur consterné me répéta sans cesse "closed, closed, closed!" Mais c'est pas possible! On m'avait assuré la veille que la station serait ouverte, et il y a manifestement assez de neige au sommet pour pouvoir skier. Non mais c'est pas possible! Faudrait-il aller tenter notre chance à Shemshak, la station voisine? J'ai fini par comprendre que ce qui était fermé n'était pas la station, mais l'intégralité des magasins de location de skis. Ce n'était guère mieux...
Mais comme en Iran, toutes les informations doivent être vérifiées et revérifiées plusieurs fois, il apparut au bout de quelques minutes que celle-ci n'était que presque vraie. Il y avait bel et bien un magasin de location ouvert (ou que l'on a ouvert pour moi, je n'ai pas compris). Pour une somme plutôt convenable, j'ai donc loué des chaussures, skis et bâtons de qualité tout à fait correcte. Il fallait ensuite se rendre à la caisse des remontées mécaniques. 6 euros le forfait journée! Ce n'est pas très cher, mais il s'est avéré que seuls deux télécabines fonctionnaient ce jour là. Direction ensuite le télécabine principal. A mi-hauteur, des skieurs et surfeurs matinaux avaient déjà fini leur première descente et faisaient la queue pour remonter. Je me suis joint à eux. Quasiement tous les skieurs étaient des étudiants de Téhéran venus passer un peu de bon temps, fuir la pollution et... les mollahs. Dizin est en effet connu pour être une vraie bouffée d'oxygène pour les jeunes en mal de liberté. Les garçons et les filles s'y fréquentent presque librement et prennent du bon temps sur les pistes, avant d'organiser des soirées dans les châlets. Nous avons donc engagé la conversation.
que penses-tu de l'Iran et des iraniens? je viens d'arriver, mais j'ai pour l'instant une bonne impression. Les gens sont très sympas. hum, tu trouves? oui oui, j'aime beaucoup les iraniens. tu te trompes, les iraniens ne sont pas des gens sympas. ah bon? Comment ça? mais oui, tu sais bien... (dit-il en mimant l'enroulement d'un turban autour de sa tête et en faisant un drôle de bruit).
Il se moquait en fait des mollahs. De nombreux jeunes rencontrés plus tard allaient me jouer le même sketche et j'ai souvent eu de bons fou-rires avec eux en faisant des concours d'imitation de mollah.
Arrivé au sommet, j'ai enfourché mes skis et ai entamé me première descente. Au début c'était assez sympa, mais au fur et à mesure que je descendais, la neige devenait de plus en plus mauvaise. Nous étions le 1er mai, il faisait déjà assez chaud, et c'était clairement la fin de la saison de ski. A part au plus haut des pistes, la neige tenait souvent plus de la soupe que de la poudreuse, et ce ne fut donc pas une journée de ski mémorable. Mais ce n'est pas grave, je n'étais pas venu pour préparer les JO de toute façon. J'ai passé une excellente journée à la montagne, et cette neige persistante était plus que bienvenue. Je pense qu'en hiver, cette station doit être excellente: 1000 mètres de dénivelé, de nombreuses remontées et pistes, et un superbe paysage de montagne. Au sommet, nous étions quand même à environ 3500 mètres! Un iranien pointa du doigt une montagne en partie dans les nuages: le Mont Damavand, point culminant de l'Iran, quelques dizaines de kilomètres plus loin et 2000 mètres plus haut.
J'ai donc fait une dizaine de descentes, me suis pris deux ou trois belles gamelles, ai fait le kakou devant une belle iranienne qui m'avait abordé, ai bouffé un sandwich dégueulasse au déjeuner, ai pris un coup de soleil mémorable, et ai observé cette étrange population de skieurs et surfeurs. C'est évidemment la jeunesse dorée iranienne qui vient skier à Dizin. Skier, mais aussi s'amuser, et pourquoi pas draguer un peu. Ici les femmes ne portent pas de voile. Elles se recouvrent souvent la tête avec des bonnets (ce qui est assez normal quand on skie) mais j'ai pu en voir la tête entièrement découverte, un fait plutôt rare en Iran, à l'extérieur.
J'ai aussi remarqué que les marques de ski "Atomic" (c'est d'actualité) et "Salomon" (après tout, les musulmans le considèrent aussi comme un prophète) étaient bien représentées en Iran.
Les remontées mécaniques s'arrêtaient peu après trois heures de l'après-midi, et je suis donc rentré à Téhéran en fin d'après-midi.
La question que je n'ai pas osé poser: vous n'auriez pas un verre de vin chaud et un sandwich jambon beurre?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Fabricia · 2006-05-16
Excellent et très intéressant, l'Iran vu par un français "open-mind"...
Merci pour ton esprit toujours curieux qui nous éclaire sur ce pays dont les médias nous présentent toujours la face sombre et peu engageante.
Tu as eu bien raison d'aller là-bas !
Ires, rires et sourires en Iran
Pataugas · 2006-05-16
+1 !
Ires, rires et sourires en Iran
Cupda · 2006-05-16
Impatient de lire la suite. C'est toujours intéressant d'avoir un point de vue détaillé sur un pays que l'on connaît un peu, un éclairage différent.
Mais, par contre, comment diable as-tu fait pour être le seul et unique touriste à ne pas parler politique avec les iraniens ?
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
Je n'arrive toujours pas à comprendre. Une malchance extrême peut-être, ou bien alors je ne ressemblais pas seulement à un iranien mais peut-être aussi à un célèbre membre de la police politique iranienne?
Ires, rires et sourires en Iran
Cupda · 2006-05-16
Ca, si tu n'es pas barbu les chances sont limitées...
Tiens, ça me fait penser à un truc marrant, qui conforte bien nos préjugés d'occidentaux sur "les barbus" : les iraniens eux-mêmes pensaient que j'étais musulman à cause de la barbe... et lorsque je répondais que non, c'était "mais alors, pourquoi diable portes-tu cette barbe ?".
Etant resté suffisamment longtemps sur place pour passer chez le barbier, ce dernier s'est d'ailleurs empressé de me remettre à la mode, en rasant ma barbichette et en me laissant une splendide et ringarde moustache que je me suis fait un plaisir de conserver pour accueillir ma dulcinée à l'aéroport quelques jours plus tard.
Ires, rires et sourires en Iran
Chinook · 2006-05-16
Vraiment captivant ton récit .
A travers ton récit je découvre avec beaucoup ce plaisir ce pays que je ne connais pas du tout ...et ton style est un pur bonheur ! Merci 😉
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
Ca, si tu n'es pas barbu les chances sont limitées...
La suite de mon récit te démontrera le contraire, car il se trouve que je l'ai rencontrée la police secrète. Et elle n'était pas barbue. Mais cela fera l'objet du chapitre 30 ou 40, un peu de patience... 🙂
Ires, rires et sourires en Iran
Cupda · 2006-05-16
Tu as raison, d'ailleurs Ahmadinejjad ne l'est pas...
Déjà 30 ou 40 chapitres de prévus ? C'est un carnet-fleuve 😎...
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
Je ne parlais pas des bassidjis, des pasdarans, ni du Komiteh. C'est à une section spéciale de la police régulière que j'ai eu affaire (je crois).
Pour le nombre de chapitres, je sais pas, c'est à la louche. J'en suis déjà à 8 et le voyage n'a pas encore vraiment commencé. 😉
Ires, rires et sourires en Iran
Dolma · 2006-05-16
"Le voyage n'a pas encore vraiment commencé" : tant mieux ! ça nous promet de belles pages de lecture à venir... 🙂
Dolma
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
9. Le vibrant appel au secours d'un estomac désemparé
Une des déceptions de ce voyage en Iran fut d'ordre culinaire; je n'ose pas employer le mot gastronomique. Pour mon deuxième diner dans le pays, je me suis résolu à aller dans un des restaurants recommandés par le Lonely Planet, ce que je ne fais en général pas, préférant m'en remettre au hasard et aux découvertes fortuites.
Mais non seulement il n'est pas toujours facile de trouver un endroit pour manger, mais encore ce que l'on y trouve est souvent très quelconque. La veille au soir, j'avais par exemple dû marcher très longtemps avant de voir quelque chose qui ressemblait à un restaurant (c'était en fait une espèce de fast food kebab). Certes, l'exemple était mal choisi car le kebab en question fut un des meilleurs qu'il m'ait été donné de manger, mais ça devait être l'exception.
L'adresse indiquée par le Lonely Planet s'avéra d'un grand secours, car j'y ai très bien mangé dans un cadre agréable (et au milieu de voyageurs qui avaient tous à la main leur LP, ça avait un côté assez comique). Mais dans l'ensemble, j'ai assez mal mangé en Iran. Je me suis un moment demandé si le problème ne venait pas de moi et de mon manque de débrouillardise, mais de nombreux voyageurs ont partagé mon impression. Dur dur de trouver des restaurants parfois, même en centre ville! La palme revient à Shiraz, où à part des hamburgers et des pizzas, il n'y a quasiment rien à manger.
Les inconditionnels du kebab trouveront sans doute le moyen de prendre du bon temps, mais même au bout de quelques jours de ce régime, je pense qu'ils finiront par se lasser. En ce qui me concerne, cette lassitude intervint très rapidement. Un kebab ça va, un deuxième aussi, mais au bout du troisième, on commence à fantasmer sur autre chose. Kebab de mouton, de poulet ou de boeuf, assortiment de ceux-ci, intercalage de morceaux d'oignons parfois, mais ça reste du kebab, toujours du kebab, et toujours assorti du même riz blanc et jaune parfois agrémenté d'acides grains rougeâtres. Ce n'est pas mauvais en soi, mais c'est quand même sacrément répétitif!
Malheur aux végétariens! Combien de fois me suis-je pris un rateau lorsqu'ai demandé, en anglais et en persan pour être sûr d'être compris, "avez-vous des légumes?" Non monsieur, seulement du kebab! Tout cela est-il bien raisonnable?
Enfin bref, il existe quand même quelques autres plats, mais on reste toujours dans le même registre.
Pour être tout à fait honnête, je dois quand même reconnaître que l'Iran m'a réservé quelques bonnes surprises, et notamment les soupes. Ah les soupes iraniennes... c'est à peu près le seul moyen de manger des légumes et elles sont souvent très épaisses et savoureuses, comme je les aime. Et surtout, on ne tombe jamais sur deux fois la même, chaque restaurant ayant sa propre recette. Rapidement, le fait ou non d'avoir de la soupe fut mon critère de sélection des restaurants... lorsque j'avais le choix.
Il y a beaucoup de yahourts aussi. Ceux en pot sont en général mauvais, tandis que ceux faits maison sont parfois assez bons. Et puis il y a les olives marinées, ça, c'est pas dégueulasse du tout, et puis ça parle au méditerranéen que je suis.
La meilleure surprise culinaire d'Iran fut toutefois les succulentes pâtisseries et autres sucreries. On ne les sert en général pas dans les restaurants, mais on peut en trouver absolument partout dans les innombrables pâtisseries des rues principales. Pouvant faire office de petit déjeuner, de complément alimentaire, ou tout simplement de petite gâterie, de sucroît toujours très bon marché, ces friandises ont souvent fait mon bonheur, tant elles sont variées et savoureuses. Rien à voir avec les pâtisseries dites orientales d'Afrique du Nord ou du Liban - que je n'apprécie pas trop - les pâtisseries iraniennes sont beaucoup plus légères, fines, et raffinées (je trouve).
Côté boissons, les jus de fruit frais ou en boîte sont en général plutôt bons (venant de Chine, on trouverait de toute façon n'importe quoi bon), les bières sans alcool sont parfois assez déroûtantes (je n'en avais jamais bu avant), et surtout, cerise sur le gâteau, l'eau est souvent potable! Non seulement dans les chambres, mais aussi dans les nombreux points d'eau que l'on retrouve souvent dans les parcs iraniens. C'est un luxe appréciable et apprécié! Il y a aussi de nombreux clônes de coca et pepsi qui côtoient souvent les originaux, et qui sont en général encore plus sucrés. Personnellement, j'ai un faible pour le parsi cola, dont je trouve le nom excellent (parsi, c'est le mot iranian pour persan).
Mais la boisson nationale, c'est en fait le dugh (prononcer à peu près dou(r) ), c'est un mélange plus ou moins heureux d'eau, de yahourt liquide, et d'herbes. Là aussi, ça peut être en bouteille ou fait maison. Ce breuvage parfois déroutant a réussi l'exploit d'explorer toute la gamme du plus dégueulasse au plus délicieux, et c'était toujours le suspense quand j'en prenais au restaurant ou dans les magasins. Mine de rien, je m'y suis habitué, et j'avoue que je ne cracherais pas sur un petit dugh de temps en temps.
La question que je n'ai pas osé poser: une bière et des oeufs au bacon, et que ça saute!
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
10. Merci
Question à 100.000.000.000 de rials (ou 10.000.000.000 de tomans, ou autant de khomeinys que vous voulez): comment dit-on merci en farsi? Et bien on dit merci.
Je croyais naïvement qu'on disait motashekkaram ou bien kheili mamnun, comme l'enseignent tous les bouquins sur le sujet, mais en fait, les gens disent tout le temps "merci". Et oui, comme en français! Au début d'ailleurs je ne comprenais pas ce que ça voulait dire, en me disant que c'était forcément un faux ami.
Puis des iraniens me l'ont dit, et ont été assez déroutés quand je leur ai demandé "mais vous parlez français? félicitations!" Et à force d'entendre les iraniens se le dire entre eux, j'ai fini par le demander à quelqu'un, qui m'a confirmé que les iraniens avaient emprunté ce mot au français. Je n'ai pas bien compris dans quelles circonstances. En tout cas cela surprend.
J'ai eu un réel problème linguistique au cours de ce voyage. Certes, j'ai toujours pu me débrouiller, mais je suis rarement tombé sur des iraniens qui parlaient vraiment bien anglais, ce qui explique peut-être les conversations assez limitées que j'ai eues. Cela fut donc l'occasion rêvée de pratiquer un peu mon modeste farsi. Ceci dit, la plupart des indications utiles sont souvent doublées en anglais, et de nombreux iraniens bredouillent quelques mots dans cette langue, on peut donc survivre sans farsi, même si c'est un plus d'en posséder des notions.
Celaa faisait donc plusieurs années que j'essayais en vain de l'apprendre, de manière certes extrêmement discontinue. Je pense avoir plus ou moins acquis toutes les règles grammaticales de base, au demeurant assez proches du latin et des langues européennes, mais je manquais cruellement de vocabulaire et surtout de pratique. En fait je ne m'étais jamais exprimé en farsi, même pas pour dire quelques mots. Ce fut donc évidemment laborieux mais je m'attendais à pire. Les iraniens comprenaient ce que je disais, mais c'est moi qui ne comprenais pas leurs réponses. Le phrasebook de lonely planet, que j'avais acheté il y a plusieurs années au titre de méthode de langue, prit enfin toute son utilité, et il me fut d'un grand secours pendant ce voyage. Il a facilité de nombreuses discussions avec des iraniens qui parlaient à peine voire pas du tout anglais, mais qui voulaient quand même communiquer avec moi. Je l'avais donc presque en permanence dans ma poche ou à la main.
Le farsi est une superbe langue. Je le savais déjà, et c'est ce qui m'avait incité à essayer de l'apprendre. N'ayant rien à voir avec l'arabe, à part l'utilisation du même alphabet et l'emprunt d'un certain vocabulaire, elle fait partie de la famille des langues indo-europénnes. On est donc rapidement en territoire connu quand on commence à l'étudier. A part quelques sonorités gutturales empruntées à l'arabe, les consonnes et les voyelles sont très proches de celles utilisées dans les langues européennes. De très nombreux mots, et pas seulement les néologismes, sont d'ailleurs semblables ou proches du français, du latin, de l'espagnol ou de l'anglais. Peut-être aussi d'autres langues, qui sait. Je sais aussi que de nombreux mots farsis sont aussi proches de l'hindi. Le mot "merci" mentionné plus haut n'est pas un bon exemple, car c'est un mot importé. Il y en a beaucoup d'autres comme cela. C'est bien du vocabulaire de base, d'origine, que je parle en disant qu'il y a des similitudes.
La langue farsi est très harmonieuse, chantante et agréable à entendre, même quand on ne la comprend pas. J'aime aussi beaucoup sa construction et bien entendu son écriture, bien qu'elle soit importée et pas du tout adaptée au farsi.
Ayant appris l'alphabet depuis belle lurette, j'étais assez content de pouvoir déchiffrer (parfois) des indications dans la rue, ou n'importe quoi qui me passait sous les yeux. J'étais comme un gamin qui apprend à lire.
Curieusement, les iraniens ne semblaient pas particulièrement surpris de voir un occidental bredouiller leur langue. C'est en fait plutôt agréable, ça change des exclamations hypocrites des chinois qui crient au miracle dès que n'importe quel étranger anone affreusement mal deux ou trois mots en chinois.
La question que je n'ai pas osé poser: vous ne voudriez pas par hasard emprunter plus de mots au français?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Cupda · 2006-05-16
Un des combles de l'Iran et dieu qu'il fut triste celui-là pour le gourmand que je suis : une cuisine extra et variée, y compris végétarienne, et pourtant quasiment pas un restau digne de ce nom pour y faire honneur (maladie régionale ? ...c'était pire au Yémen). En fait, il y a en général un ou deux vrais restaus dans une ville (hors kebaberia) : visiblement celui de Shiraz a fermé, dommage car on y jouait de la musique en chantant du Hafez (quel plaisir, avec une petite qalian). Le mieux est donc de se faire inviter chez des gens, régal garanti.
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
11. Au nom d'Allah le miséricordieux et le compassionnel.
Le matin du troisième jour, je commençais enfin réellement mon voyage, le bref séjour à Téhéran et au ski m'ayant plutôt servi de hors d'oeuvre. Les choses sérieuses allaient enfin commencer, j'allais enfin découvrir les merveilles de l'Iran millénaire. J'avais une idée plus ou moins précise de mon itinéraire, et souhaitais voir en priorité les villes qui m'intéressaient le plus, afin de pouvoir ajuster la fin du voyage en fonction du temps qui me resterait.
Mon objectif était donc d'effectuer le parcours Téhéran - Shiraz - Yazd - Ispahan, puis, en fonction du temps qui me resterait, de visiter éventuellement Kashan, Qom et Qazvin. On verrait bien ce que j'arriverais à faire tenir dans ces treize jours moins deux.
Ayant lu un peu partout que sur certaines lignes les avions étaient souvent pleins, j'avais réservé une semaine à l'avance mon vol Téhéran - Shiraz (vues les distances impliquées et le prix dérisoire des billets d'avion, autant faire les longs trajets en avion). J'avais eu recours aux services de irantravellingcenter dont j'ai déjà eu l'occasion de dire le plus grand bien sur ce forum (ceux-là mêmes qui m'avaient certifié que je pourrais obtenir un visa de quinze jours à l'aéroport). Ils m'ont confirmé un billet aux aurores et devaient me le livrer à mon hôtel, l'après-midi de mon arrivée.
La livraison n'ayant pas eu lieu, j'ai appelé leur bureau à Shiraz le soir-même. Ce fut une expérience assez désagréable en raison des parasites sur la ligne et du sens de l'approximation de mon interlocutrice: bonjour Madame, j'ai réservé un billet d'avion pour Shiraz et devais le recevoir aujourd'hui à Téhéran. Il ne m'a pas été livré. quel est votre nom? yangguizi (oui je sais) ah, et où vouliez vous aller? Shiraz le vol de quelle heure? 5.40 du matin et on devait vous le livrer où? à mon hôtel à Téhéran, l'hôtel machin il faut demander à l'Amérique, et là, il est malheureusement trop tard. l'Amérique? oui Monsieur. bon ben, vous n'avez qu'à me le livrer demain à mon hôtel. ok, rappelez nous demain matin. je ne pourrai pas, je serai à Dizin. Livrez-moi juste le billet d'avion il faut que vous nous appeliez demain matin pourquoi? pour confirmer le billet et bien mon billet a déjà été confirmé il y a une semaine, c'est en tout cas ce qu'on m'a dit oui oui, il a été confirmé, il n'y a pas de problème alors pourquoi je dois vous appeler demain? pour reconfirmer et bien je vous reconfirme maintenant, ça ne suffit pas? non, rappelez moi demain matin
Bon, ça sentait le roussi, mais je leur ai quand même laissé une chance. Le lendemain matin, la bonne femme ne travaillait pas, et je l'ai donc appelée après mon ski, vers trois heures, grâce au portable gentiment prêté par mon chauffeur.
bonjour Madame, c'est yangguizi à l'appareil (oui je sais) ah oui, euh, il y a un problème. ah bon? en fait on a appelé l'Amérique et personne ne nous avait parlé de vous, votre billet n'a jamais été émis, et le vol est maintenant complet. mais vous m'aviez dit hier que mon billet était prêt à être livré. non, votre nom n'apparait nulle part, personne ne nous a parlé de vous. mais mon interlocuteur dans VOTRE société m'a écrit noir sur blanc que mon billet était prêt, et vous-même me l'avez confirmé hier par téléphone non, vous n'avez pas de billet.
(bon, je suis resté poli, mais j'ai quand même réussi à lui dire tout le bien que je pensais de son agence)
et comment je fais pour aller demain matin à Shiraz? je vous conseille de vous adresser à une agence de voyage à Téhéran, ils vous trouveront un autre vol.
Comme je n'ai pas eu d'excuses, elle n'a pas eu mes remerciements pour son si judicieux et intelligent conseil. Perdu dans les montagnes de l'Albourz, ce n'étaient pas les agences de voyage qui pulullaient. J'ai malgré tout pu appeler mon hôtel, qui m'a dit que c'était malheureusement trop tard. Tous les vols pour Shiraz étaient complets.
Quelques minutes de réflexion plus tard, je les rappelle pour chercher un vol pour Yazd. Coup de chance, ils en ont trouvé un, à un bon horaire, et je m'en suis donc tiré sans trop de bobos, il fallait juste modifier un peu mon itinéraire.
Le lendemain matin, je me suis donc levé aux aurores pour rejoindre l'aéroport principal (où j'ai pu prendre en photo une superbe affiche de Khomeiny avec le slogan en anglais: "cette révolution n'est reconnue nulle part dans le monde sans le nom de l'Imam Khomeiny". J'ai volé sur un airbus d'Iranair, où on se fait accueillir avant le décollage par un "au nom d'Allah le miséricordieux et le compassionnel, nous vous souhaitons la bienvenue à bord, blablabla". Une bonne heure plus tard, j'atterrissais enfin à Yazd. Ca y est, le voyage commençait vraiment.
La question que je n'ai pas osé poser: si les américains arrivent à tirer des missiles sur vos avions, comment se fait-il qu'ils ne soient pas fichus de réserver une putain de place sur ces mêmes avions?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-16
Si tu parles du restaurant dans l'ancien hammam, il existe encore. C'est vrai que le cadre est splendide et que la musique est très agréable, mais le menu ne faisait apparaître que... du kebab. Et c'était très cher pour une nourriture assez quelconque.
Ires, rires et sourires en Iran
Cupda · 2006-05-16
Alors ça a changé, dommage 😕
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
12. Voyage dans le temps
Arrivé à l'aéroport de Yazd, j'ai eu la désagréable surprise de constater qu'il n'y avait pas de bus, et pas assez de taxis pour les passagers. Ayant récupéré ma valise dans les derniers, je me suis donc retrouvé coincé une bonne vingtaine de minutes avant qu'un taxi n'arrive enfin.
Ce petit trajet fut l'occasion de ma première mini-conversation exclusivement en farsi. On n'est pas allés très loin, mais j'étais plutôt content de moi. J'avais choisi dans le Lonely Planet un hôtel dans la vieille ville, à deux pas des monuments principaux. Le choix se révéla excellent car cet hôtel, nommons le après tout, c'est le Silk Road Hotel, fut très agréable, et le personnel se révéla d'une aide précieuse pour organiser mon voyage. C'est un lieu presque exclusivement fréquenté par des voyageurs étrangers, et ce fut donc l'occasion d'échanger pas mal de tuyaux et de rencontrer des personnalités intéressantes. Mais tout cela serait pour plus tard.
A peine la valise posée, je suis parti déambuler dans les rues du vieux Yazd. Ce fut un véritable voyage dans le temps, car on dit que Yazd est la plus ancienne ville d'Iran encore habitée. Située dans une oasis et entourée de montagnes, c'est résolument une ville du désert, et je n'ai retrouvé la physionomie de la vieille ville nulle part ailleurs en Iran. C'était superbe. Extraordinairement calme, surtout venant du tumulte de Téhéran, la promenade de quelques heures dans le vieux Yazd fut donc un savoureux plaisir. En fait, dès la sortie de l'hôtel, j'étais dans le bain, avec la vision idyllique des minarets bleus de la Mosquée Jami et la coupole turquoise d'un mausolée voisin qui se détachaient au-dessus des maisons basses et du réseau d'arches et de ruelles. C'est l'image carte postale que j'avais de l'Iran.
Je me suis rapidement dirigé vers la Mosquée Jami, à quelques pas de là. Ce fut la première d'une longue visite de mosquées, mais j'avoue que je ne me suis jamais lassé. La Mosquée Jami de Yazd n'est certes pas la plus belle d'Iran, mais peut-être parce qu'elle était la première, elle m'a laissé un très bon souvenir. La hauteur de ses deux minarets à l'entrée est en elle-même impressionnante. Je suis ensuite allé jeter un coup d'oeil à quelques sites et monuments qu'il "faut" voir dans la vieille ville, mais l'intérêt était somme toute assez limité. Le plaisir était ailleurs, celui de se ballader dans un site hors du temps, qui n'a probablement quasiment pas changé depuis des siècles. Une petite déception toutefois, les rues étaient quasiment désertes. Les habitants étaient sans doute occupés ailleurs, mais j'ai été étonné de croiser si peu de personnes dans les ruelles.
D'innombrables tours du vent plus ou moins hautes s'élevaient au-dessus des maisons de Yazd. Ses tours du vent, rectangulaires et percées de longues bouches à air, étaient en fait les lointains ancêtres de la climatisation, en permettant de capter le moindre filet de vent pour rafraichir la base de ces tours. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion d'en tester l'efficacité, et de toute façon ce n'était pas encore la canicule, mais il parait que ce système ancestral marchait plutôt bien. J'ai vu d'autres tours du vent ailleurs en Iran, mais c'est à Yazd qu'elles étaient les plus belles et les plus nombreuses.
De retour à l'hôtel, j'ai remarqué une grande affiche représentant la ville martyre de Bam, avant et après le tremblement de terre. L'image était saisissante et terrifiante. Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer la similitude apparente entre les villes de Bam et de Yazd et ai essayé de prendre la mesure du cataclysme lorsque toutes ces petites maisons se sont effondrées sur leurs habitants. Mais je n'irais pas à Bam, je n'en aurais pas le temps. Une fort bonne excuse ma foi pour ne pas aller dans un lieu où j'ignore comment j'aurais réagi face à tant de désolation.
La question que je n'ai pas osé poser: avez-vous pensé à prendre des photos du vieux Yazd sous tous les angles, pour pouvoir les montrer quand un tremblement de terre aura complètement détruit votre ville?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
13. L'effet boule de neige
En déjeunant à l'hôtel, j'ai sympathisé avec un espagnol, avec qui nous avons décidé de visiter les environs de Yazd le lendemain. En attendant, nous allions passer l'après-midi à visiter Yazd elle-même, ou en tout cas la partie que je n'avais pas encore vue.
Deux mosquées bien sûr, et puis aussi le fameux monument Amir Chakhmaq, que l'on voit souvent en photo, et facilement reconnaissable à ses arcades sur plusieurs étages disposées de manière très géométrique. On a fini par dénicher les escaliers très étroits menant au sommet du monument, d'où la vue était à couper le souffle. C'était bien l'Iran millénaire que j'étais venu chercher: une vieille ville de couleur ocre, dominée par de nombreuses coupoles turquoises et d'encore plus nombreux minarets hauts et fins, des tours du vent à ne plus pouvoir les compter, et de belles montagnes dominant le désert au fond, dans toutes les directions. J'y suis resté un bon moment, le temps de finir une bière sans alcool russe (tout un paradoxe en soi) que j'avais achetée avant la pénible ascension.
Yazd est une ville bien agréable, et la population très sympathique (comme à peu près partout en Iran, ceci dit). J'y ai vu mes premiers afghans, facilement reconnaissable à leurs habits, à leurs coiffes, et à leur dégaine particulières. Mais j'y ai aussi vu mes premiers zoroastriens, dans le temple Atesh Kadeh où ils se rassemblent parfois.
Le zoroastrianisme est la religion antique de l'Iran, celle des empereurs achéménides, et qui a miraculeusement survécu jusqu'à nos jours, même si on n'estime qu'à 200.000 le nombre de pratiquants dans le monde, principalement en Iran, Inde, Azerbaidjan et Amérique. Le fait que cette religion ait pu survivre jusqu'à nos jours, malgré les persécutions et discriminations depuis l'adoption de l'Islam par la majorité des iraniens, est un vrai miracle. Pour se faire une idée de cet extraordinaire anachronisme historique, il faudrait imaginer qu'il existe encore en Grèce ou en Italie des communautés entières continuant à vénérer Zeus ou Jupiter, malgré les deux derniers millénaires d'histoire chrétienne. Mais à la différence de ces religions paiennes, le zoroastrisme est monothéiste, et de ce fait relativement toléré par l'Islam. Aujourd'hui, les zoroastriens d'Iran sont protégés par la Constitution et ont même un député au Parlement. Yazd rassemble la plus importante communauté zoroastrienne d'Iran, et sans doute du monde, avec environ... 5000 membres. C'était en fait la raison principale de mon voyage à Yazd. Hélas, les quelques zoroastriens que j'ai vus dans l'Atesh Kadeh (le temple du feu) ne parlaient pas assez bien anglais (ou plutôt, je ne parlais pas assez bien farsi), pour que nous puissions avoir une conversation vraiment intéressante.
En sortant de l'Atesh Kadeh, j'ai eu la chance de me faire unanimement ovationner par toute la population féminine d'un bus qui passait par là, juste parce que j'avais fait un petit coucou à l'une d'entre elles qui semblait me regarder. Amusant.
Puis avec l'espagnol nous sommes rentrés à l'hôtel, où il a retrouvé un voyageur japonais qu'il avait croisé dans une autre ville quelques jours auparavant. Nous sommes allés diner tous les trois en ville, dans un hôtel "de luxe" que l'espagnol tenait absolument à essayer. La boule de neige allait-elle grossir en cours de route ou sur place? Cela a bien failli se produire avec des français puis deux coréennes, mais nous ne nous sommes finalement pas mélangés. Je n'ai pas beaucoup mangé lors de ce diner, une mini-tourista se chargeant de décourager toute vélléité gastrique ce soir-là.
La question que je n'ai pas osé poser: mais pourquoi passes-tu ton temps à changer les lentilles de ton appareil photo? Ca doit vraiment prendre deux minutes à chaque fois?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Cécile76 · 2006-05-17
bonjour Patrick,
d'après la 13eme partie de ton récit je vois que tu es toujours sujet à la tourista et autres desordres intestinaux😛!
plus sérieusement, l'histoire de ton périple est aussi passionnante que pleine d'humour, déjà que j'avais envie de visiter l'Iran...
Vite, vite, la suite!!
cécile
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
oh non, pas toujours. Cette fois ça n'a duré qu'une soirée sur un total deux semaines. Je ne m'en suis pas trop mal sorti je trouve. 😊🙂
Ires, rires et sourires en Iran
Pondy · 2006-05-17
Bonjour!
Je mange, je bois, je me promène, je suis tes traces (sauf celles à ski), je retrouve mes étonnements, mes interrogations et............
merci de m'y faire retourner par la qualité, l'humour, la sagesse de ton carnet.
la question que je n'ai pas posé: mais écrit-il de mémoire ?
Dom.
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
14. Ainsi parlaient les disciples de Zarathoustra
Le lendemain matin, quatrième jour du voyage donc, nous avons donc partagé une voiture avec chauffeur avec l'espagnol, afin de faire la tournée des sites intéressants autour de Yazd. Une excellente surprise, bien que nous ne l'ayont découverte que sur le tard, le couple qui nous emmenait était zoroastrien. Monsieur conduisait et Madame nous donnait les explications en anglais.
Le premier site visité fut le village abandonné de Kharanaq. L'endroit est captivant car situé dans un décor superbe, et l'état de délabrement de nombre de maisons incite à la mélancolie. Le village en ruines est dominé par un minaret vascillant, édifice loin d'être unique en Iran. Effectivement, lorsque l'on est au sommet, après une montée assez difficile, on sent le minaret bouger et trembler. En contrebas du village, un aqueduc peut faire l'objet d'une mini-ballade dans les champs. Enfin, un caravansérail restauré, à la lisière du village, offre un bon aperçu de ce que représentait ce genre de "service" par le passé. Aujourd'hui il accueille parfois des conférences!
Les distances d'un site à l'autre étaient relativement importantes, et le paysage époustouflant. Pas exactement désertique, mais largement inhabité, le centre de l'Iran est une succession de montagnes aux formes surprenantes, et des associations de couleurs magnifiques: ocre, jaune, vert, tous les dégradés sont un régal pour les yeux. En hiver toutefois, toute la région est entièrement recouverte de neige, et les températures peuvent être aussi glaciales qu'elles sont caniculaires en été. Nous étions donc à la bonne saison.
Une bonne heure de route plus tard, ce fut le site de Chak Chak, un lieu que je tenais absolument à voir. C'est en fait un des sites les plus sacrés du zoroastrisme, haut lieu de la résistance zoroastrienne lors de l'invasion musulmane. Chaque année, en juin, des zoroastriens du monde entier y viennent en pèlerinage. Nous n'y étions donc finalement pas exactement à la bonne saison. Le site en lui-même n'est pas particulièrement beau, bien que la formation montagneuse qui l'abrite soit très intéressante. C'est une succession de bâtisses assez modernes, en escalier, qui mènent jusqu'à une grotte où un vieil homme veille, seul, en permanence, à l'entretien et à la sérénité des lieux. A l'intérieur, l'eau goutte, d'où le nom de Chak Chak. On peut aussi y voir de nombreux livres et illustrations zoroastriennes. J'avoue que j'aime bien cette esthétique. Le principal symbole de cette religion est un homme barbu d'apparence achéménide muni de deux ailes latérales, et d'une queue en plumes d'oiseau inclinée vers le bas. Ces trois orientations représentent les trois bontés: de la parole, de la pensée, et des actes. Le zoroastrisme est donc un monothéisme qui fait la promotion du bien et combat le mal. C'est extrêmement original! Le fameux dieu en question s'appelle Ahura Mazda (ce que des japonais distraits pourraient comprendre de travers comme une acclamation d'une de leurs marques de voitures), et son prophète est Zoroastre (Zarathoustra). La grotte se referme par deux grands battants, chacun flanqué de la gravure d'un guerrier achéménide. Rien à faire, je trouve vraiment cela troublant et fascinant de voir ces illustres symboles antiques toujours usités de nos jours.
Direction ensuite la ville de Meybod où nous avons pu admirer un gigantesque bâtiment glacière, et l'extérieur d'une forteresse malheureusement fermée ce jour-là. Après y avoir déjeuné, nous sommes allés dans l'après-midi dans le village de Cham, non loin de Yazd, qu'un suisse rencontré à l'hôtel nous avait recommandé.
Il avait eu bien raison! Le village abrite une importante communauté zoroastrienne, et deux vieilles dames rigolotes nous ont ouvert les portes de leur petit temple. Un peu à l'écart du village, nous sommes allés visiter ce qu'on appelle une tour du silence.
Une des règles du zoroastrianisme, est de ne polluer ni l'air ni la terre par les morts. Interdiction donc de brûler et d'enterrer les cadavres. Qu'en fait-en donc? Et bien on les place au sommet d'une petite tour, et on attend que les vautours viennent les dévorer. S'ils commencent par l'oeil droit, l'âme connaîtra un sort favorable. S'ils commencent par le gauche... il vaut mieux ne pas y penser.
Ces tours sont aujourd'hui inusitées, et les zoroastriens enterrent leurs morts dans des terrains spécialement bétonnés, pour que le sol reste pur.
Je pense avoir réussi à faire abstraction de la vision de vautours se bagarrant pour être les premiers à manger les yeux des morts, et avoir plutôt apprécié la sérénité de ce lieu, agrémenté il est vrai d'un superbe paysage montagneux.
En descendant de la tour, je ne sais pourquoi, notre chauffeur zoroastrien nous parla des mauvais jeunes iraniens qui prennent la voiture pour aller dans le désert, non loin de Chak Chak, pour boire de l'alcool et se rouler des pelles. Je n'ai pas bien compris en quoi c'était mal, mais je suppose que le zoroastrisme et l'islam ont plus en commun que je ne l'aurais imaginé.
La question que je n'ai pas osé poser: j'ai bien compris que votre religion consistait à adorer un dieu unique qui récompense les gentils et punit les méchants. Mais c'est quoi la différence avec l'islam?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
15. Contre la montre
Le matin de cette longue journée, je ne savais pas encore si je prendrais le bus de nuit pour Shiraz, ou si j'attendrais le lendemain matin, histoire de récupérer un peu. C'est pour une excellente raison que j'ai choisi de faire le trajet de nuit: le compte à rebours défilait. Le compte à rebours des jours qui me restaient à passer en Iran, même si je n'en étais encore qu'au début, mais surtout le compte à rebours des jours qui me séparaient de l'expiration de mon visa.
Apparemment, c'est à Shiraz que j'avais le plus de chances d'obtenir mon renouvellement, et si jamais ça ne marchait pas, il me fallait suffisamment de temps pour organiser une sortie du pays en catastrophe. Chaque journée pouvait donc compter. Tant pis pour la fatigue, j'allais jouer la carte de la rapidité.
Le japonais de la veille partait aussi pour Shiraz ce soir là, et nous allions donc prendre le même bus. Chacun de notre côté, nous avions réservé un hôtel par téléphone, l'un n'étant qu'à quelques mètres de l'autre. Ca allait faciliter les choses une fois sur place aussi. Le gérant de l'hôtel que j'ai appelé fut assez troublé quand je lui ai dit qu'il allait devoir m'attendre jusqu'à trois heures du matin. J'espérais donc pour lui que le bus n'allait pas prendre de retard. Toujours le contre la montre...
Nous sommes finalement allés ensemble à la gare routière avec le japonais, j'ai payé le taxi, et lorsque le japonais a voulu faire de même, le chauffeur a répondu que non, j'avais déjà payé pour tous les deux. A ce moment là, un jeune iranien aux traits étranges se précipita vers nous et nous tint à peu près ce discours:
le chauffeur de taxi n'a pas voulu vous prendre plus que son dû, savez-vous pourquoi? euh, non? c'est un homme de bien. Savez-vous pourquoi? euh, non? parce qu'il est soumis à Allah! ah tous les hommes dans ce monde sont soumis à Allah! ah ok
Puis il est parti se rasseoir. Nous sommes allés grignoter un kebab, puis avons attendu sur le quai qu'on nous invite à monter dans le bus. Tandis que nous discutions, j'entendais derrière moi glousser un groupe de dames âgées, et ai pu distinguer le mot Jacky Chan. Je me suis arrêté net et me suis retourné. Le japonais n'avait rien entendu. Je l'ai donc pointé du doigt en disant bien fort "Jacky Chan!" Les vieilles dames étaient mortes de rire, et ce rire a rapidement gagné tous les iraniens autour de nous, ainsi que moi-même bien sûr. Le japonais éclata de rire à son tour et se mit même à mimer quelques prises de kung fu, il avait beaucoup d'humour. Bruce Lee et Jackie Chan ont d'ailleurs l'air d'être de vraies idoles en Iran, et il n'était donc pas étonnant que la vue d'un asiatique provoque cette réaction.
Nous sommes finalement montés dans le bus, et nous sommes malheureusement retrouvés au premier rang. Avec les allées et venues incessantes des amis du chauffeur qui venaient s'asseoir dans l'allée, à côté de lui, c'était assez gênant. J'ai rapidement vu le drapeau américain peint à côté du siège du chauffeur et n'ai pu m'empêcher de laisser échapper à voie haute: "un drapeau rigolo". Un iranien derrière moi me corrigea: "non, ce n'est pas un drapeau rigolo".
Le bus démarra avec retard, ce qui n'était pas très bon signe pour la nuit déjà amputée de l'hôtelier qui m'attendait à Shiraz. Le bus roulait toutefois à bonne allure, et nous n'allions mettre que six heures à couvrir la distance, au lieu des sept qui étaient annoncées. Les infrasctructures iraniennes sont en effet excellentes, qu'il s'agisse des aéroports, des routes ou des bus confortables. Non loin de Yazd, le bus s'arrêta et nous avons cru que nous allions subir un contrôle de police. Jacky Chan s'inquiétait: il en avait déjà subi un, et on lui avait cherché des noises parce que sur son guide de voyage japonais (une sorte de clône du LP), il y avait la photo... d'une femme voilée dans les pages intérieures. On avait failli lui saisir le bouquin à cause de ça! Mais finalement aucun contrôle ne fut effectué, et le japonais s'endormit rapidement, me laissant seul avec les iraniens de derrière qui brûlaient d'envie de discuter avec moi, malgré leur quasi totale ignorance de l'anglais. Malgré l'aide précieuse du guide de conversation, ça allait être très laborieux, en raison notamment du volume sonore du film qui était diffusé dans le bus. Au bout d'une heure ou deux de ce périlleux exercice, j'ai finalement prétexté un besoin urgent de sommeil pour y mettre un terme.
Nous sommes arrivés à Shiraz vers 3 heures moins vingt du matin, et avons bien entendu partagé le taxi avec le japonais. Le chauffeur parlait très bien anglais et était honnête, une chance! Il nous glissa même que la ville de Shiraz s'était considérablement enlaidie depuis la Révolution Islamique. Arrivés à trois heures du matin pile devant nos hôtels repectifs, nous nous sommes dit adieu, en sachant que je comptais rester un bon moment à Shiraz, tandis que lui comptait partir directement pour Persépolis.
La question que je n'ai pas osé poser: les très nombreux chauffeurs de taxi malhonnêtes, menteurs et voleurs que l'on peut trouver en Iran, sont-ils aussi soumis à Allah?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-17
16. Un suspense insoutenable
Vue l'heure avancée, je me suis très rapidement endormi mais ai fait en sorte de ne pas me lever trop tard. J'avais une mission très importante le lendemain matin. On m'avait certes dit que la police de Shiraz était la plus à même de me renouveler mon visa, mais étant donné la particularité de ma situation - le visa non renouvelable d'une semaine obtenu à l'aéroport étant quelque chose de nouveau - je voulais absolument mettre toutes les chances de mon côté, et suis donc allé voir une agence de tourisme ayant pignon sur rue pour aller demander leur aide.
Je ne suis pas allé voir les guignols d'irantravellingcenter qui avaient été si inefficaces pour mon billet d'avion, et qui m'avaient d'ailleurs assuré que j'aurais un visa de deux semaines. Ce n'était sans doute pas eux qui pourraient m'aider au mieux. Je suis donc allé voir leurs concurrents de key2persia (Pars Tourist Agency) qui ont une assez bonne réputation auprès des voyageurs. Ils étaient juste à côté de l'hôtel (central, comme tous les hôtels que je choisis), de telle sorte que le suspense ne durerait pas trop longtemps. J'ai rapidement trouvé leurs bureaux et suis entré fébrilement. Tous les employés à l'accueil étaient des femmes. Il me fallait en choisir une.
Que puis-je faire pour vous, me demanda l'élue de mon... anxiété. "Me sauver la vie" lui répondis-je en lui montrant mon passeport. Sa réponse fut immédiate: il y a écrit "non renouvelable", donc vous ne pouvez pas le renouveler. J'étais préparé à cette réponse, et la question suivante aurait normalement dû être: "pouvez-vous me réserver un vol pour Koweit ou Bahrein d'ici trois jours?" Mais j'ai préféré dire "vous en êtes sûr? J'ai pourtant entendu dire que..." Elle se tourna vers sa collègue, discuta avec elle pendant une minute, et revint vers moi: "oui vous pouvez le renouveler, je vais vous donner l'adresse". Mon coeur rebattait à nouveau, et ailleurs qu'en Iran, j'aurais sans doute embrassé la dame.
Il faut aller à la "passport company" à l'adresse que je vous écris sur ce papier. Montrez-la au taxi, il saura vous y emmener. Et moi de répondre "il ne faut donc pas que j'aille à la police? Vous pensez que c'est plus sûr de passer par l'intermédiaire de la passport company? Ok, je comprends". "Non, n'allez surtout pas à la police" me dit-elle, allez uniquement à l'adresse que je vous ai indiquée. "Oui, M'dame, merci infiniment".
J'ai donc pris un taxi qui m'a emmené à l'adresse indiquée, située un peu plus loin du centre. Je suis entré dans le bâtiment gardé, à la recherche de la fameuse passport company, qui n'était visiblement pas au rez-de-chaussée. "passport company please?" C'est au troisième étage, me répondit-on. J'ai monté les marches quatre à quatre et une fois au bon étage, ai trouvé un panneau "police department, alien affairs", ou un truc approchant. Mais c'est chez les flics qu'elle m'avait envoyé la bonne femme! Il n'y avait aucune "passport company" ici. Bon, tout cela était probablement dû à des erreurs de langage et des incompréhensions mutuelles, et après tout je pouvais très bien directement tenter ma chance auprès de la police des étrangers.
Je suis entré dans un bureau au hasard, et ai expliqué ce que je voulais. On m'a dit de m'asseoir et d'attendre. Je bouillonnais. Au bout de deux minutes, un gradé est entré et m'a à nouveau demandé en assez bon anglais ce que je voulais. Apparemment, c'était l'homme de la situation.
bonjour monsieur, je souhaiterais renouveler mon visa. puis-je voir votre passeport? oui, le voici (toc toc toc toc toc toc faisait mon coeur
et bien vous ne savez donc pas lire? Il y a écrit non renouvelable sur votre visa.
Si j'étais vache, j'arrêterais ici le récit, et le reprendrais demain matin, mais puisque moi je n'ai eu que quelques secondes à attendre, je vais vous épargner le délai. Reprenons donc:
mais j'avais pourtant entendu dire que vous pouviez m'aider ici.
oui oui, bon, on va vous le renouveler votre visa, puisque c'est vous.
Je ne sais plus comment j'ai dit merci, car je pense que les trois ou quatre secondes qui ont suivi cette déclaration ont disparu de ma mémoire, comme si un ovni était passé par là.
Le policier m'a ensuite dit qu'il était trop tard, nous étions jeudi à 10.40 du matin, et c'était déjà presque le week end iranien. Il faudrait revenir samedi matin, soit toujours dans les délais. Aucun problème, j'avais prévu de rester au moins jusque là à Shiraz. Je devrais donc revenir avec mon passeport, une copie du visa et du passeport, deux photos d'identité, et un reçu du paiement de 100.000 rials (10 khomeinys, ou 10 euros pour ceux qui suivent) auprès de la banque Melli. C'était vraiment très peu cher payé pour un service aussi précieux.
Après avoir chaleureusement serré la main du policier et lui avoir souhaité bon weekend, je suis donc allé effectuer le paiement. J'avais l'esprit serein, même s'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de lui avoir octroyé un visa.
La question que je n'ai pas osé poser: quoi???? 100.000 rials? Non mais vous vous fichez de moi? Ce sera 20.000 rials et pas un de plus!
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-18
17. Un très mauvais conseil
L'hôtel que j'avais pris à Shiraz avait un patron rigolo. Assez âgé, il parlait bien anglais, ce qui n'est en fait guère étonnant puisqu'il parlait sans arrêt! Ca entraine! Difficile de mettre un terme à une conversation avec lui, d'autant plus qu'il était plutôt sympathique, quoi qu'un peu bizarre. Et puis il avait de drôles de mises en garde. Si je devais l'en croire, je ne devais absolument adresser la parole à personne, et le danger était partout, à chaque coin de rue. Je me suis évidemment empressé d'ignorer ses conseils.
Il m'avait fourni un plan de la ville, que j'ai préféré emmener avec moi plutôt que l'encombrant Lonely Planet. Le tracé des rues était toutefois différent d'un plan à l'autre, et je me fiais donc aux directions générales plutôt qu'à ce tracé. De toute façon, l'avantage de l'Iran, c'est que la plupart des endroits intéressants à visiter sont des mosquées. Et dans les mosquées, il y a toujours des minarets. Et les minarets, et bien c'est haut, et donc ça se voit de loin. Pas besoin de plan donc.
Sur le chemin de la première mosquée donc, je me suis arrêté dans une forteresse, ancienne prison du temps du shah, et qui peut désormais se visiter. De forme carrée, et flanquée dans chaque coin d'une épaisse tour, c'est incontestablement une belle bâtisse. L'une de ces tours est d'ailleurs inclinée, comme son homologue de Pise, ce qui en fait une curiosité intéressante. Un peu plus loin, des bouquinistes vendaient leurs livres dans la rue. L'un d'entre eux, représentant Hitler en couverture m'a intrigué, mais il était hélas en farsi. J'en ai vu plusieurs autres au cours de mon voyage, et suis même tombé sur un reportage télé sur lui. Mais impossible de savoir si ce qu'on en disait était positif, négatif ou neutre.
Je suis donc finalement arrivé à ma première mosquée, la Mosquée Vakil. Vakil, en farsi, ça veut dire régent. Mais ça veut aussi dire avocat. Inutile de dire donc que je m'y suis senti chez moi, même si je n'avais aucune cause à y plaider. A l'entrée, j'ai rapidement évité un type très bizarre qui voulait apparemment me louer ses services comme guide. Puis à l'intérieur, c'est un jeune afghan de 18 ans qui m'a abordé. Lui, en revanche, était très sympa et désintéressé. Et il parlait très bien anglais, ce qui était d'autant plus remarquable que ça ne faisait qu'un an qu'il l'apprenait. Il m'expliqua qu'il passait ses weekends dans les lieux touristiques, à la recherche d'occidentaux avec qui pratiquer son anglais. Son destin était celui de centaines de milliers de ses compatriotes. Ses parents avaient fui les violences en Afghanistan il y a de cela pas mal d'années. Lui, était né à Shiraz et n'avait jamais vu le pays de ses origines, et on sentait bien que cela lui pesait. On dit que l'Iran est le pays accueillant sur son sol le plus de réfugiés, avec je crois deux millions d'afghans et un bon nombre d'irakiens. A Shiraz, il y a une importante communauté afghane, dont mon guide improvisé était un digne représentant.
La Moquée Vakil était magnifique, et sa décoration d'une grande finesse. J'y suis resté un bon moment, à discuter avec l'afghan. Puis un groupe d'une vingtaine de jeunes iraniens est arrivé, surtout des femmes toutes de noir vêtues. Je me suis amusé à prendre quelques photos volées. Puis, entendant que je parlais anglais, elles m'ont abordé et m'ont demandé de poser en photo avec elles. Ca fait une photo vraiment sympa et rare, d'autant plus que la plupart étaient plutôt jolies et souriantes.
Après la Mosquée Vakil, je suis allé voir une petite école coranique qui la jouxtait, où les étudiants en religion (a-t-on le droit de dire talibans?) m'ont accueilli avec le sourire, le tout sous le regard toujours bienveillant des portraits des ayatollahs.
Un bref tour au bazar, pour acheter de jolies nappes, et je suis allé manger au Hammam du Vakil, à propos duquel on a fait une petite digression un peu plus haut. Nourriture quelconque donc, mais un très joli cadre, et quatre musiciens qui jouaient de la belle musique traditionnelle, parfois agrémentée de chanson.
La question que je n'ai pas osé poser: on pourrait reprendre une autre photo où je vous passerais la main autour du cou?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Pataugas · 2006-05-18
Quelle générosité d'écrire tant et tant ici! (ou bien passes-tu tes nerfs sur le clavier?)
C'est toujours un plaisir de découvrir que tu as ajouté un chapitre.
Ires, rires et sourires en Iran
Fabricia · 2006-05-18
Merci, cher voyageur !
Nous sommes vraiment gâtés : ces chroniques persanes nous ouvrent les yeux sur cet Iran dont on découvre, grâce à toi, les multiples facettes.
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-18
18. Tu n'adoreras point d'idoles
Deux visites principales ont marqué mon après-midi. Dans la vieille ville, le Mausolée Shah-e-Cheragh abrite le tombeau du frère d'un ancien imam. L'endroit est gigantesque, et je l'avais d'abord pris pour une mosquée en raison de son bulbe si typiquement persan et de ses minarets. Immense et superbement décoré, ce Mausolée est, comme tous les mausolées, un lieu d'une haute importance pour les chiites. Datant de notre Moyen-Age, la dépouille qui s'y trouve est en fait beaucoup plus ancienne, du neuvième siècle il me semble. L'ambiance y est évidemment très religieuse, mais pas oppressante.
De nombreux fidèles embrassent la gigantesque porte d'entrée, qui donne dans la cour principale. Dans cette cour, les gens viennent surtout pour s'allonger, se rencontrer ou lire à l'ombre des arcades. C'est davantage un lieu de promenade et de sociabilité, que de recueillement ou de dévotion. Toute autre est l'ambiance à l'intérieur du sanctuaire proprement dit, là où il faut déposer ses chaussures à l'entrée et ne pas prendre de photos. A l'intérieur de cette gigantesque niche aux parois toutes recouvertes de verre et de reflets colorés, trône le saint des saints. Les gens se pressent autour pour le toucher, en faire le tour, l'embrasser. J'y ai pour la première fois remarqué cet étrange rituel consistant à quitter les lieux à reculons, probablement pour ne pas tourner le dos à la relique sacrée. J'ai pu observer le même manège à d'autres reprises, dans d'autres lieux saints.
L'athée que je suis ne s'est pas vraiment senti mal à l'aise dans ce lieu d'une telle portée spirituelle, mais je ne me suis tout de même pas éternisé. J'étais mieux dehors malgré la chaleur naissante.
Quelques jus d'orange frais plus tard, j'ai pris un taxi pour rejoindre le tombeau de Hafez, plus éloigné du centre-ville. Hafez, c'est l'un des poètes les plus célèbres et les plus appréciés d'Iran. Un poète dont les oeuvres ont été très longuement commentées et fait l'objet de nombreuses querelles d'experts. L'homme chantait allègrement l'alcool et les plaisirs terrestres, ce qui en fait quelqu'un de plutôt sympathique aux yeux des honnêtes gens. Oui, l'alcool, le fameux vin de Shiraz, dont les cépages n'existent malheureusement plus, mais dont le nom a survécu ailleurs, était la véritable essence de son talent. Son imprégnation de la culture persane est telle que jamais les mollahs les plus conservateurs ne pourraient s'en prendre à ses oeuvres pourtant fort peu dévotes. Mais certains fins analystes voient dans cet éloge de la luxure et des mauvais garçons des allégories coraniques et un message bien plus pieux qu'il n'y parait. Une chose est certaine, l'homme est adulé, de nombreux siècles après sa mort.
Sa tombe est située dans un superbe parc floral, où les gens viennent passer l'après-midi pour flâner. Ses poèmes chantés sont diffusés par des hauts parleurs, ce qui donne une ambiance magique au lieu. Autour de la tombe elle-même, toute de marbre gravé, les gens se pressent pour passer leurs mains dans les calligraphies en relief, et approcher ainsi au mieux le héros national. Pour mieux profiter de l'endroit, je suis allé à la petite boutique touristique pour m'acheter un recueil de ses oeuvres, traduites en français, avec la calligraphie persane en face de chaque page. L'ouvrage s'appelle le Divan de Hafez (rien à voir avec un quelconque canapé, puisque Divan est un mot persan) et l'auteur des traductions est un Grand Homme lui aussi, car il a réussi le tour de force de créer de la véritable poésie en langue française, en rimes et en rythme, à partir de l'oeuvre persane d'origine. Si je ne l'avais pas eu sous les yeux, j'aurais cru un tel résultat impossible. J'ai donc bouquiné une ou deux heures dans le parc, tout en regardant les gens se promener et se recueillir au son de la poésie chantée.
Juste pour le plaisir, voici quelques extraits pris au hasard:
"Mon coeur s'est fait voler par une bohémienne,
infidèle, bruyante, tricheuse et cruelle.
Pour les beautés de lune à robe fendue
sacrifions mille robes pieuses et chastes frocs [...]"
"Mon coeur espérait tant s'unir avec le tien,
mais la mort a coupé la route de la vie.
On ne trouve jamais notre Hâfez lucide:
n'est-il pas toujours ivre du vin éternel?"
"Le jardin invite au bonheur,
à l'agréable compagnie.
Bienvenue, ô saison des fleurs!
Voici le temps des beuveries."
"Du firmament l'océan vert,
la barque du croissant de lune,
d'Hâji Qavam, notre vizir,
se sont noyés dans la fortune."
Bon, j'en ai près de trois cent pages comme ça, et un grand regret, celui de ne pas pouvoir lire l'oeuvre originale. Ceux qui sont intéressés savent en tous cas dorénavant où se procurer l'ouvrage.
La question que je n'ai pas osé poser: vous préférez Hafez ou le frère de l'Imam?
(à suivre...)
Ires, rires et sourires en Iran
Fabricia · 2006-05-18
😉... Il faut être romantique pour aimer ainsi les poésies du "Divan de Hafez" !
P.S. Je viens de vérifier dans le dictionnaire Larousse :
"Divan" (mot turc, de l'arabe diwan, registre) : 1. Conseil du sultan ottoman 2. Lit de repos (canapé) 3. Recueil de poésies arabes ou persanes
Ires, rires et sourires en Iran
Yangguizi · 2006-05-18
Bah, tant qu'il y a de l'alcool et des femmes, moi ça me convient. 😏
Ires, rires et sourires en Iran
Fabricia · 2006-05-18
D'accord... 😉 Mais je n'en crois pas un mot !