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1 an en Antarctique (1)

Discussion started by Chouhibou on 2013-12-30

2 replies

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1 an en Antarctique (1)

Chouhibou · 2013-12-30

Bonjour,

Je suis météorologiste et je viens d’être envoyé sur le continent antarctique, plus précisément sur la base française Dumont-Durville, pour y travailler un an. Dans ce journal je vous propose de suivre mon quotidien. Pour des raisons de débit internet très limité je ne joins pas ici de photos. Par contre vous en aurez – et plein d’articles supplémentaires aussi – en vous rendant sur mon site « Adélie, à l’envers de la terre ». Vous pourrez vous abonner à la newsletter si suivre plus confortablement cette aventure vous intéresse.

Ci-dessous donc le 1er compte rendu, récit du périple qui m’a permis d’atteindre le continent polaire austral :

Le temps sait être long. En tout cas celui passé sur l'Astrolabe, navire polaire tient le cap vers DDU, s'étire à n'en plus finir. Voici déjà plus de 250 heures (10 jours, oui) que le navire a largué ses amarres, à Hobart. (Là je vous fais grâce des 40' de voiture, 1h50 de train, 22h d'avion, 15' de bus, et 15h d'attente cumulées nécessaires pour atteindre la capitale tasmanienne, ainsi que des 11h de décalage horaire dont il faut se remettre). J'allais vous dire que, depuis, l'Astro file plein sud mais le verbe est mal choisi. Dans un premier temps évidemment le bateau n'a pas eu de mal à tenir une vitesse de croisière tout à fait honorable d'environ 11 nœuds (multiplier par 1,8 pour avoir les km/h). Car ce navire évidemment se moque du vent qui va bien sous ces latitudes australiennes (les 40èmes rugissants, un peu plus loin les 50èmes hurlants), il se moque des vagues qui le chahutent, de la houle qui le berce et se moque plus encore des passagers livides qui errent du salon à leur couchette, et de moins en moins fréquemment vers la cantine. Le temps passe agréablement (en ce qui me concerne en tout cas), les premiers albatros font leur show et les sacs à vomi se remplissent doucement. Mais l'océan antarctique -comme son nom l'indique quasiment – ce n'est pas que de l'eau salée qui bouge. C''est bientôt, aussi, des glaçons qui flottent. Tant qu'ils sont très isolés, comme ce bel iceberg aperçu vers 55° de latitude sud, il n'y a pas de raison de ralentir l'allure du navire. Au delà du 60ème Sud nous évoluons dans un champs de blocs de glace, parfois très modestes, parfois des plaques de 10, 20 ou 30 mètres. Et ça cogne souvent très fort contre la coque du bateau qui maintient un bon 10 nœuds. On observe nos premiers manchots Adélie, un peu effrayés tout de même par cet intrus monstrueux, des phoques également qui semblent se prélasser, et, à condition d'être très attentif et fidèle à la passerelle (le poste de pilotage), quelques baleines. C'est dans le pack que le pilote doit lever le pied (si j'ose dire évidemment, car toutes les commandes, on s'en doute, sont manuelles). Le pack est parfois dense, parfois moins. Il est épais, ou pas. Le pack ce sont des plaques de glace qui s'agglomèrent entre elles, plus ou moins donc, et qui freinent la progression de l'Astrolabe, jusqu'à la stopper quand il est très compact. C'est un cas extrême mais quand cela arrive le navire fait marche arrière (puis avant puis arrière etc..), reprend son élan et vaille que vaille, à fond les manettes, essaie de disloquer cette croûte glacée et y parvient finalement. A bord, les passagers apprécient la mer plus calme désormais et, remis de leurs nausées, ils traînent. Ils traînent devant la télé, Ils traînent à la passerelle à profiter de ce paysage jusque là inconnu, à guetter la première apparition des orques qui ne viendront pas, ils traînent dans leur couchette où la lecture est confortable, ils traînent sur le pont arrière car la température, proche de 0°, est finalement clémente. Les yeux rivés sur leur PC portable, ils envoient quelques nouvelles ou classent les dizaines de photos déjà prises et qui malheureusement souffrent toutes de l'absence du soleil. 60°, 63°, 65° le bateau avance doucement. Et parfois il tourne en rond plusieurs heures pour éviter les tempêtes génératrices des packs les plus piègeux, ceux qui vous emprisonnent le bateau pour 1 semaine, 15 jours ou plus encore à quelques encablures de DDU. Un voyage vers l'antarctique ça peut donc être des heures d'immobilité. Dans le genre je suis devenu familier avec le 65°44,73'S et 140°40,19'E, point de la planète où il n'y a rien à voir si ce n'est 3 pingouins et quelques centaines de km² de glace blanche. Nous y sommes restés 5 jours, pas tout à fait immobiles puisqu'en dérive lente, au rythme du pack. L'environnement est évidemment unique, mais l'attente est si longue qu'on s'habitue, finalement, à l'exceptionnel. Car ce qui ressemble le plus à un jour coincé sur la banquise, c'est un autre jour coincé sur la banquise. On perd la notion du temps, du jour, les horloges sont là heureusement pour nous rappeler que demain c'est dimanche, la promesse de croissants au petit déjeuner, et c'est tout ce qu'on a trouvé pour briser la routine. Il y a, tout au long de ces 24 heures de clarté -car à minuit il fait grand jour -, du blanc au sol, du gris au ciel, parfois un peu de neige à moins de 10 jours de l'été austral, quelques immenses icebergs qui font l'horizon, un damier du Cap qui tourne, 3 manchots qui rampent sur la glace, il y a la cantine le matin, la cantine à midi, la cantine le soir, il y a ça, et rien que ça, qui tourne en boucle. Bon d'accord, là, un léopard dévore tout près de nous un manchot dont l'option bain de mer aurait dû être remise à plus tard. Pour sûr c'est un événement, les flashs crépitent, on échange nos images, mais cela reste une animation sanguinolente bien éphémère dans cette routine blanche. Nous en étions là. Et puis un jour, est arrivé un petit miracle. Ou, pour être plus exact, une succession de petits miracles. C'est d'abord l'hélico du bord qui peut enfin décoller pour un vol de reconnaissance, qui joue enfin son rôle de vigie et peut « router » le navire, lui indiquer les zones les plus navigables. Et bientôt un enchantement, le soleil revient au moment où le bateau, qui s'est enfin libéré du pack, navigue dans un champs d'icebergs énormes, magnifiques. C'est un spectacle de toute beauté, les visages des passagers s'illuminent, et les photos éclatent enfin de couleurs. Quel univers incroyable, unique. Le soir je rejoins ma couchette et m'endors tant bien que mal, quelque peu surexcité, avec le grand espoir de débarquer le lendemain. Et le lendemain est magique. Il faut imaginer en haut le ciel bleu, au nord la mer calme, libre, mais dessus quand même quelques grands bergs pour faire plus joli, au sud la banquise, épaisse, compacte, infranchissable, quelques dizaines de manchots Adélie qui y prennent pied, une baleine qui fait le dos rond en soufflant, l'Astrolabe adossé là, posé dans ce cadre sublime. Et la cerise sur le gâteau c'est que puisque nous ne sommes plus qu'à 22 miles nautiques, nous allons rejoindre DDU en hélico, nous allons survoler pendant un bon quart d'heure ce paysage fabuleux. Après, quoi vous dire ? Je ne veux jamais, jamais, oublier ces quinze minutes de plaisir, l'émotion que j'ai ressenti à découvrir d'en haut la banquise, les géants de glace posés dessus, les jeux de lumière, les ombres, le continent qui s'élève en pente douce à perte de vue, les îlots rocheux qui font de jolies tâches et perdus là, au bout de ce rêve, quelques bâtiments colorés, habités des hommes, DDU.

Voilà. Je suis par 66°40 de latitude Sud et 140°01 de longitude Est, base Dumont d'Urville, Terres Australes et Antarctique Françaises et j'y suis pour 1 an. J'ai posé le pied sur le grand continent blanc.

(Je posterai dès que possible la suite du récit de mon séjour antarctique)

1 an en Antarctique (1)

Sylviannefd · 2013-12-30

bonjour Merci pour ce partage, découverte de l'Antarctique bien différente de celle que nous avons faite sur un bateau de croisière. Donc je vais vivre à travers vous tout ce que nous ne verrons jamais. Bonne année au bout du monde sur le grand continent blanc

1 an en Antarctique (1)

Chouhibou · 2014-01-18

Post nr 2 de mon séjour en Antarctique: (pour rappel le débit internet antarctique ne me permet pas de joindre de photos. Pour ça (et d'autres textes) voyez mon site http://alenversdelaterre.e-monsite.com/)

1er janvier, base antarctique Dumont d'Urville, 08h59'57'' ... 08h59'58'' ... 08h59'59''

Je pense fort à vous. Moi, devant mon café au lait. Une tartine de beurre, un verre de jus d'orange. Assis en bout de table au salon. Il y a là Christophe, Clément, Claire, Bruno assez silencieux finalement, à finir leur petit dèj'. Et vous, loin, – 00h00'00'' donc 09h00'00'' à l'horloge de DDU- à vous embrasser, « bonne année », biz, biz « bonne année », les verres qui tintent les uns contre les autres, et moi et mon café au lait, à la fois heureux d’être ici et heureux de penser à vous là-bas.

9 heures plus tôt, pour notre réveillon à nous, Arnaud (cuistot) et Victor (pâteux) ont fait ce qu'il fallait, c'est à dire la jouer grandiose. Il y avait du bon et du beau, de quoi se régaler tout au long de la soirée. Des verrines, le foie gras qu'on marie au saumon dans l'assiette (tant pis pour les convenances), tout plein de mignardises, le champagne évidemment. Plus tard un plateau-de-patisseries-de-la-tuerie. Et puis les discussions avec les uns avec les autres pour faire un peu plus connaissance, une partie de billard ou de fléchettes, d'autres discussions, de la rigolade, tout ce qui fait une belle soirée. La plupart ont sorti la chemise du dimanche, voire la cravate, et même pour certains les chaussures pointues qui font mal aux pieds.

Je dois avouer que j'ai fait mon grossier personnage, à ne pas profiter de l'ambiance jusqu'au glas de 2013, les 12 coups de minuit. C'est que vivre au delà du cercle polaire antarctique, c'est à dire la tête en bas, chamboule le rythme de votre dévoué pépère. Voici un mois que je me réveille – à mon corps défendant ! - à 4h le matin, 6h les jours de grasse mat', et passées 23 heures j'ai bien du mal à rester debout. Bref, certains adéliens ont poursuivi les festivités jusque tard mais vous n'en saurez pas plus car d’une part j’étais couché et d’autre part ce qui se passe dans les TAAFs (et qui n'est pas avouable) reste dans les TAAFs.

09H00'00'' à DDU donc, où 2014 a percé avec un temps d'avance sur la métropole. Les jours fériés n'ayant pas cours ici, le technicien météo est à l'œuvre, comme tous les matins. Il déploie ses quelques neurones restant valides car si les jours fériés n'ont pas cours, les veilles de jours fériés sont quant à elles arrosées. Et à force de réflexion, tout de même un peu dans la douleur, Monsieur météo est tout fier d'afficher dans la salle à manger son bulletin du jour, le premier donc de l'année. Un bulletin qu'il aime faire léger, même si le fond est sérieux, car il s'adresse aux hivernants de la TA64, à quelques-uns restant de la 63, aux campagnards d'été, bref, aux gens de la famille:

Bulletin Météo (DDU)

Bonne année à tous les Adéliens (iennes) Bulletin valable (?) du mercredi 1er au Dimanche 5 janvier Pour info hier on a enregistré un maximum de 5.9° ce qui n’est pas rien en Antarctique. Donc arrêtez un peu de vous plaindre. Mercredi 1er janvier :

Ce sera un hommage appuyé aux Bretonnisants de la base : Ciel gris, pluie continuelle, rafales à 80 km/h et 5° au meilleur de la journée. Fermez les yeux, vous entendez les mouettes. Merci qui ?

Jeudi 2 janvier 2014 :

N’espérez pas trop voir le soleil. Par contre la pluie cesse et personne ne va s’en plaindre. Le vent de SE est tout à fait supportable, avec guère plus de 20 km/h. Température maxi autour de 2°

Vendredi 3 janvier :

Il y a au dessus de vos têtes un truc jaune qui brille fort et dont vous aviez oublié l’existence : le soleil !!!!!! Pour profiter de ça je serai de service base c’est vraiment la grosse loose. Quant à vous profitez-bien de la journée : Petit vent de SE 20-30 km/h et températures en petite baisse

Tendance pour le week-end prochain:

Samedi devrait être tout à fait correct. Par contre dimanche les manchots se réjouiront probablement du retour de la neige (plutôt que de la pluie)

Didier MTO

Une belle année à vous tous, famille, amis et inconnus qui me lisez (la suite très bientôt c’est promis)

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