Back to the discussion

in Entre deux voyages › Carnets de voyage

Dans le "bus-stop" (Maroc)

Discussion started by Leflâneur on 2014-07-26

4 replies

English translation pending — showing the original.


Dans le "bus-stop" (Maroc)

Leflâneur · 2014-07-26

Le car qui fait la navette aller et retour entre Azilal, Ouaouizerth et Benni Mellal serait presque considéré chez nous comme une épave mécanique. Bringuebalant sur la route défoncée il m'oblige à des hiéroglyphes que je devrai ensuite déchiffrer.

C'est jour de souk à Benni Mellal et le car est déjà bien rempli au sortir de la gare routière. Il fera le plein, et même plus, en cours de route s'arrêtant régulièrement pour charger des voyageurs isolés. Les plus chanceux attendant à l'ombre improbable d'un arbre desséché, les autres assis sur un caillou ou à même la terre brûlante dans la poussière et le soleil de midi au bord de la route. Le "graisseur-encaisseur" descend, remonte, redescend, charge les bagages dans les coffres, encaisse, ne rend pas toujours immédiatement la monnaie. Quelques protestations. "Attends l'arrivée, Inch Allah, ou alors ne me donne pas un billet de deux cents dirhams pour une course qui en vaut quinze!". Le fonctionnaire dénichera finalement l'appoint au fond de ses poches. Au carrefour de Timoulilt une brebis trouvera place sur la galerie et le berger sur l'échelle extérieure.

Plus haut, la gendarmerie est en faction. La circulation des jours de souk augmente les possibilités de bakchich. Discussion avec le chauffeur pris la main dans le sac surchargé. Un carton sort en cliquetant de dessous le siège où est assis l’encaisseur. Il le porte à l’avant du bus. Un peu de son contenu passe dans un sac plastique puis dans les mains du gradé. Son subalterne aura droit au petit billet avec une chaleureuse poignée de main. Le bus repart dans un nuage de fumée, hoquette, tremble et fini par caler. La pente est pourtant douce, l'émotion du chauffeur peut-être...?

Au virage suivant l'homme à la brebis qui avait sauté de son échelle à la vue de la maréchaussée et continué la route à pied mine de rien, reprend son inconfortable position. Dans la montée de Tizi Ghnim le moteur hurle sa souffrance dans l'indifférence générale. Le type à l'extérieur enveloppé de la fumée noire qui émane du pot d'échappement à ses pieds se protège le visage comme il peut avec son chèche. Le claquement régulier dans l'arbre de transmission ne semble pas non plus émouvoir le conducteur qui joue à fond sur les premier et deuxième rapports pour venir à bout de la dure montée. A mon côté un vieillard égrène son chapelet. Peut-être prie-t-il pour qu'il n'y ait pas de voyageur sur le bord de la route qui couperait l'élan trouvé sur un léger faux plat. Mais les voies du seigneur ont leurs limites.

Au milieu de la montée l'équilibriste manifeste la fin de son voyage par de grandes claques sur la vitre arrière que le "graisseur-encaisseur" se charge de transmettre au conducteur. Je me demande s'il était réellement arrivé à destination ou s'il a préféré descendre avant l'asphyxie fatale. Nous repartons dans un démarrage en côte encore laborieux. Le deuxième rapport fini par passer après trois tentatives et autant de craquements douloureux pour le malheureux pignon.

Un bébé cherche désespérément quelques gouttes de lait au sein flétri de sa mère. Elle essaye de le protéger du soleil avec un lambeau du rideau qui pend misérablement devant la vitre sur une ficelle détendue pendant que ses trois frères et sœur se chamaillent sur le siège à côté pour quelques centimètres carrés de skaï lacéré, durci par la crasse et la poussière collées par des années de sueur indigente. Deux militaires provoquent bruyamment quelques rires gênés des jeunes filles assises de l'autre côté de l'allée, un homme -le père ?- se retourne pour les rappeler à l'ordre d'un regard sév��re et au franchissement du col le vieux Berliet émet un râle de satisfaction à l'attendu passage de la troisième vitesse qui ne sera plus décrochée jusqu'au carrefour avec la route du lac et d'Azilal.

Je demande l'arrêt devant le café d'Abdslam. Un Coca et une clope s'imposent avant le retour à l'hôtel. Demain je remonte à Anergui.

Juin 2014

Dans le "bus-stop" (Maroc)

Elhine · 2014-07-26

Bonjour José,

En lisant ton texte, je me demandais de quelle année il datait. Ce genre de voyage était bien courant il y a quelques années (6 ou 7 ans). Je reconnais bien toutes ces détails qui surprenaient l'étranger ! Et qui ont disparu progressivement, très rapidement, avec l'émergence économique du pays, et avec l'accélération de sa législation.

Et puis voilà. Là en tout bas de page : juin 2014. ..Ah ouiiii ! ça existe encore !!!!

Je ne m'en réjouis pas. Ce mode de vie m'a fascinée à un moment donné. Il m'apportait tout le dépaysement auquel j'aspirais, qui me déconnectait d'une toute autre réalité, bien difficile aussi. Le temps d'un voyage. De plusieurs voyages.

Et puis maintenant je vois mes amis Marocains gagner en confort de vie, au fil des ans. Et je m'en réjouis avec eux.

En tout cas, ton témoignage est superbe. Ton écriture m'emporte. Merci !

Murielle

Dans le "bus-stop" (Maroc)

Leflâneur · 2014-07-27

... Et puis voilà. Là en tout bas de page : juin 2014. ..Ah ouiiii ! ça existe encore !!!!... Je ne m'en réjouis pas. Ce mode de vie m'a fascinée à un moment donné. Il m'apportait tout le dépaysement auquel j'aspirais, qui me déconnectait d'une toute autre réalité, bien difficile aussi. Le temps d'un voyage. De plusieurs voyages.

Et oui Murielle,

ils existent encore ces "bus-stop" pour les courts trajets! Et heureusement pour les populations de montagne ou campagne sans moyens financiers. Ce trajet de 45 kms de Benni Mellal à Ouaouizerth coûte 15 dh (1,5 € pour ceux qui ne connaissent pas le Maroc), alors que pour le même en taxi il faut en mettre 10 de plus. Et crois moi pour les populations que je fréquente 10 dh c'est quelque chose! ... c'est par exemple dans un petit souk de montagne ce que payerait une ménagère pour 1/2 kg de patates, d'oignons et de tomates... c'est à dire la moitié des légumes de la semaine! C'est aussi le seul moyen de faire de courts trajets parfois seulement de 4 ou 5 kms puisque ce genre de bus s’arrête chaque fois que quelqu'un lui fait signe sur le bord de la route ou est arrivé à destination. Alors si ! il faut se réjouir que ces transports existent encore. Je les utilise chaque fois que mes déplacements correspondent avec leurs horaires, non par mesure d'économie, tu imagines bien, mais parce que je les préfère aux taxis ou l'on est entassés à 6 (sans le chauffeur, 2 devant et 4 derrière) et à la conduite parfois douteuse de leurs chauffeurs et puis, mettre 20 à 30 minutes de plus sur un même trajet ne m'a jamais perturbé.

Ceci dit j'utilise aussi d'autres lignes comme la CTM, mais uniquement sur les longs trajets.

Voici un petit témoignage en quelques lignes.

Station CTM de Marrakech. 6 heures 20' J'ai devant moi un petit pain au chocolat, un grand nèsnès, un jus d'orange. Le bus ne part qu'à sept heures. J'ai encore du temps pour prendre tranquillement mon petit déjeuner et retranscrire sur ma tablette les notes sur mon arrivée hier.

Dans le bus de Benni Mellal.

Le temps d'un dépassement, une charrette, son mulet, son cocher et une silhouette allongée sur un lit d'oignons -non confits- apparaissent brièvement sous mes épaules. Suit une pancarte annonçant Benni Mellal à 87 kilomètres. A ma gauche, de l'autre côté de l'allée, une jeune voyageuse endormie la tête à angle droit sur son épaule risque la brisure de nuque à chaque soubresaut du Mercedes. Voilà qui serait fâcheux pour son prétendant, car à la beauté de ses traits je ne doute pas qu'elle en ait un. Au delà de la vitre ce n'est que triste et morne plaine à l'herbe déjà jaunie, parsemée ça et là de quelques taches plus verdoyantes et des arbrisseaux épineux certainement pas du goût des quelques maigres moutons finissant de râper les lieux sous l'œil négligeant du berger endormi à même le sol sous sa djellaba.

A ma droite les pentes du piémont atlastique présentent mine plus réjouissante et même grand nombre de parcelles vert tendre parsemées de coquelicots, certainement luzerne ou pois car les céréales dans cette contrée sont déjà dans leur phase jaune d'or synonyme de maturation avancée. Fruitiers et surtout oliviers s'y invitent en masse et témoignent de l'affection particulière des marocains pour leur huile si parfumée.

Je fais ce trajet depuis des années et m'interroge sur le nombre sans cesse croissant, si j'ose dire, de mosquées plantées au milieu de nulle part. A qui sont-elles destinées puisqu'il n'y a, pour beaucoup d'entre elles, pas une maison ou hameau dans les parages ?

La CTM (Compagnie des Transports Marocains) a un net avantage sur ses nombreux concurrents et il est appréciable sur les longs trajets: Ponctualité, peu d'arrêts et tous programmés, bus en bon état, chauffeurs prudents et ... climatisation. Non pas que je dédaigne avec l'âge les "bus-autostop", leurs innombrables arrêts chaque fois qu'un quidam fait signe de la main sur le bord de la route ou qu'un voyageur demande l'arrêt à l'approche d'un chemin ou d'un carrefour, ni leurs suspensions fatiguées, les sièges éventrés, la conduite improbable et le temps de parcours incertains, je les utilise encore très volontiers sur les courts trajets chaque fois que cela est possible, mais pour les deux cents kilomètres entre Marrakech et Benni Mellal mon choix est vite fait malgré un départ très matinal qui m'oblige à quitter l'hôtel et sauter dans un taxi à six heures du matin. J'ai ainsi la (presque) assurance d'attraper à midi et demi sur la place du souk de Ouaouizerth le minibus pour Anergui... si le temps d'attente pour le taxi entre Benni Mellal et Ouaouizerth le permet. Mais dans le cas contraire si le remplissage tarde j'ai les moyens de jouer les riches en payant la place inoccupée pour accélérer le départ. Une place libre et payée qui fait la plupart du temps le bonheur d'un voyageur attendant un hypothétique transport en rase campagne

Un coup de frein violent et le hurlement du klaxon me tirent du sommeil qui m'avait gagné sur la fin de parcours après ma nuit difficile. Une salve de jurons carabinés et d'invectives en tous genres résonnent de part et d'autre de l'allée contre ce chauffeur de taxi qui changeait de file sans prévenir à l'arrivée du bus. Nous sommes sur la toute nouvelle route à quatre voies qui dessert l'entrée de Benni Mellal. Le radar mobile pend l'air, incongru et ridiculement visible sous un parasol de terrasse aux couleurs d'une célèbre marque de sodas. Au moins ici ils ne se planquent pas dans les bosquets... Mais il faut dire qu'il y en a bien peu aux abords de la ville !

Une heure et demie plus tard. Ouaouizerth, sur la terrasse du café d'Abdslam, ou l'art local de laisser filer quelques heures de son temps avec seulement un petit verre de nèsnès.

A la gare routière de Benni Mellal le préposé aux bagages de la compagnie m'a reconnu. Il faut dire que cela fait maintenant quelques années que j'emprunte cette ligne et que lui est fidèle au poste... Il m'a salué avec un grand sourire et souhaité la bienvenue en sortant mon sac à dos. - Toujours à Anergui ? - Et oui ! Toujours dans les bagages? - Rien de mieux à faire. Mais ce n'est pas fatiguant, un petit salaire assuré pour le pain quotidien des enfants, quelques pourboires par-ci par-là, baraka! Je l'ai gratifié d'une pièce suffisante pour ses cafés du matin et me suis dirigée vers la station des taxis toute proche. A cette heure les voyageurs sont nombreux et l'attente n'a duré qu'un quart d'heure. Avant de partir j'ai téléphoné à Saïd, le chauffeur du minibus d'Anergui, pour réserver ma place. Une heure après, mon sac était chargé sur la galerie et il me restait suffisamment de temps pour descendre un soda chez Abdslam, reprendre mon carnet de notes et fumer une cigarette avant le départ.

Dans le "bus-stop" (Maroc)

EmilioFr1 · 2014-07-28

Salut...

Excellent récit !.... On Aime beaucoup, en tout cas pour ma part... Et j' ai bien connu Tout ce Maroc là, que Tu décris si bien et que l' on n' entrevoit que lors de séjours un peu plus longs que la normale et hors des sentiers battus... Ce Maroc si coloré & parfumé, découvert au cours de mes nombreux voyages & séjours , notamment chez l' Habitant, en fait souvent chez des "Amis" du Centre et du Sud .... Je compte revenir & voir pour un projet de Résidence à plus long terme, voir une Installation Définitive lorsque la Retraite sera venue & suivant les évolutions & réelles possibilités sur place, en fonction des Contacts que j' ai là bas (Marrakech & Ouarzazate) & les projets envisagés par ceux ci... et si non, si ça ne fonctionne pas, ce sera peut-être la Grèce ou sous les Tropiques au Costa Rica suivant là où ce sera le plus Aisé, Facile et en fonction du Coût de la Vie !...

Oui, un peu vague tout ça & rien de bien Défini encore pour l' instant, tout dépendra de la réelle faisabilité en fonction de tous ces éléments suivant les lieux....

Dans ce but, désirant me rendre au Maroc prochainement pour organiser tout cela et voir un peu ces projets & ce qui m' est proposé, comme cela se situe un peu vers là où tu te trouve, et vu que les choses ont pas mal changées depuis l' époque de mes séjours, en cas de besoin, peut-on te contacter en "MP" ou par Mail pour avoir certains renseignements "Pratiques" qui soient "Actualisés" ?....

Peut-être d' ailleurs que lors de ma venue pourraient ont se rencontrer sur place & prendre un pot ensemble à l' occasion... (à Marrakech ou ailleurs...)

Sur ce, dans l' attente de nouveaux épisodes de ton excellent récit, si vivant, Bonne Continuité & Séjour dans ce si beau & si hospitalier Pays....

Emilio...

Dans le "bus-stop" (Maroc)

Leflâneur · 2014-07-29

Bonjour Emilio, j'ai bien peur de ne t'être d'aucun secours dans tes recherches... je n'habite pas au Maroc. Je ne fais qu'y séjourner 2 ou 3 mois par an sans même trop y voyager car je me limite la plupart du temps à une zone bien spécifique de ses montagnes. Ceci dit tu peux bien sûr me contacter par privé ou venir partager un moment quand je suis dans cette vallée qui m'est chère. Au plaisir.

VoyageForum — the largest community of French-speaking travellers.