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Luxembourg, le grand pont(e) des sans-abris

Discussion started by Intrankil on 2016-05-22

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Luxembourg, le grand pont(e) des sans-abris

Intrankil · 2016-05-22

En parcourant dernièrement la version électronique du canard local que je me contente d’ordinaire de survoler distraitement, mon regard est resté accroché à un titre qui m’a poussée à cliquer sur le lien et lire l’article dans son intégralité : Le clochard le plus connu du Luxembourg est mort. J’ignorais que, dans le pays qui doit avoir le taux le plus insignifiant de sans-abris d’Europe, il existait un classement de notoriété, genre gotha de la rue. L’article nous apprend que le misérable en question a cassé sa pipe trois ans auparavant. Il aurait fêté ses 85 printemps le 18 de ce joli mois de mai (enfin joli, c’est pas ce que dit le mercure qui, ici, monte rarement au dessus de l’ennui…)

« Albert était un clochard, un SDF ou un "Strummert", comme on dit en luxembourgeois. Il était surtout le plus connu de tous les "Strummerten" du Luxembourg, le plus emblématique. C'était une personnalité, un homme intelligent, cultivé qui avait un bon travail... avant ce jour où il a cessé de se battre et qu'il a choisi de devenir un outsider de la société, un marginal. Adalbert Boros est né le 18 mai 1931 en Hongrie. Il est arrivé à l'âge de 24 ans au Luxembourg, soit en 1955, diplôme d'ingénieur en poche. Il a aidé à la réalisation du pont Grande-Duchesse Charlotte, la roud Bréck, dont le projet est issu d'un concours international lancé par le gouvernement luxembourgeois en 1957 et qui a été mis en service en octobre 1966. Il a également travaillé en tant qu'ingénieur sur le barrage du lac d'Esch-sur-Sûre, lequel a été inauguré en 1957. Personne ne peut dire exactement quand Albert s'est retrouvé à vivre dans la rue, "op der Strumm". Son nouveau domicile était la gare de Luxembourg-ville. Il y dormait et passait la plupart de son temps. Ce n'est que vers la fin de sa vie qu'il a intégré le centre Ulysse, où il pouvait passer les nuits au chaud. »

Selon l’article, Albert devait sa notoriété aux étudiants auxquels il filait un coup de main en maths (matière dans laquelle il excellait) contre clopes et autres monnaies diverses. Mais en revanche, il restait évasif, voire se renfermait comme une boîte de sardines* dès qu’on le questionnait sur sa vie passée et la raison qui l’avait fait disjoncter et poussé à troquer le confort matériel pour un carton détrempé et des courants d’air.

Légende ou réalité ?

« Certains racontent que c'est parce qu'il n'aurait pas supporté le fait que des gens se soient suicidés du pont qu'il a aidé à construire, qu'il avait tourné la page et tout laissé tomber. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'aimait pas qu'on lui rappelle son passé. »

Pour les ceusses qui ne connaissent pas le Grand-Duché, le pont en question, le Pont rouge (rouge non pas rapport à l’hémoglobine des malheureux qui pratiquaient le saut à l’élastique sans élastique, mais parce que le pont est vraiment rouge) qui enjambe la vallée de l’Alzette et le quartier du Pfaffenthal et relie le centre-ville au quartier européen des affaires de Kirchberg, est un des symboles architecturaux de la ville. En temps normal, il est pris d’assaut aux heures de pointe, ce qui occasionne des bouchons monstres, mais a fortiori depuis quelques mois puisqu’il fait l’objet d’une remise en beauté doublée d’une extension, afin que les troupeaux de cols blancs puissent accéder plus facilement aux bergeries de verre et d’acier. Sans compter que, sous le même pont, un funiculaire ultramoderne est en cours de construction, qui devrait être terminé l’an prochain, et qui permettra d’accéder au Kirchberg depuis la ville en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Dans les années 90, le pont a été doté d’une protection en plexiglass, après que bon nombre de kamikazes soient passés à l’acte et surtout qu’un film documentaire belgo-luxembourgeois** ait été tourné sur le sujet, glauque s’il en est, dans le quartier de Pfaffenthal, laissant la parole aux résidants qui commençaient en avoir ras le scalp de recevoir « sur les toits de leur maison, dans le jardin ou le bac à sable des gamins les cadavres des suicidés ». Alors qu’un jour, je traversais le fameux pont à pied avec un de mes collègues qui ne l’évoquait jamais autrement qu’en l’appelant « le Pont des Suicidés », il me racontait, non sans un certain sarcasme et un penchant douteux pour la nécrophilie, qu’à une certaine époque, l’hécatombe avait pris une telle ampleur que les compagnies d’assurance refusaient d’assurer les baraques dans le contrebas. Il ne restait plus qu'aux propriétaires, pour toute consolation, à arborer des cadavres empaillés en guise que de nains de jardin.

Mais revenons-en à ce pauvre bougre d’Albert, dont je trouve non seulement l’histoire remuante, mais également peu orthodoxe le fait qu’un canard, entre les nouvelles déprimantes des crashs aériens, des crashs politiques etc., décide de rendre hommage à un clochard passé dans l’au-delà trois ans plus tôt.

Ceci dit, on ne me fera pas croire qu’on puisse foutre sa vie en l’air du jour au lendemain tout bonnement parce qu’on a participé à la construction d’un pont dont certains décident de se servir comme tremplin de plongeon. Parce qu’imaginer qu’un deux de tension, en profonde désespérance, va trouver la vie trépidante, le jour et la nuit souriants, et le moment propice à l’ouverture d’un millésime de Champagne, à partir du moment où il accède au Kirchberg par la montée des Bons Malades ou par l’autoroute A1 plutôt que par le Pont Rouge, relève soit de l’utopie soit de l’autisme profond. Ou équivaudrait à croire que Michael Jackson pourrait ressusciter, que Sarko ne la ramènerait plus ou qu’Almodovar*** se mette à faire des films en noir et blanc et exclusivement masculins… Le con continuera à dire des conneries et l’artiste à commettre de l’art. J’ai la faiblesse de penser que le pauvre hère qui broie du goudron et qui a décidé d’en finir, s’il n’a pas de pont sous ses fragiles semelles, trouvera une terrasse de gratte-ciel, une poutre et de la corde, une voie ferrée, merde les occasions et les moyens ne manquent pas pour un peu qu’on ait un minimum de sens pratique !

Peu importe, c’était en tout cas l’histoire d’Albert, l’anti-héros, dont il me plait de penser qu’elle puisse franchir les frontières du petit pays.

*Après relecture et à bien y réfléchir, c’est peut-être pas le meilleur exemple, vu qu’une boîte de sardines, ça s’ouvre… ** Le Pont Rouge (Geneviève Mersch) *** Julieta, à voir absolument !

PS. « Aussitôt, le malheureux se jettera dans le vide, les bras en croix, en imitant le cri du chasseur-bombardier équipé d'un moteur de 960 CV, et en hurlant : Banzaï !, ce qui signifie littéralement : Hop ! La femelle du kamikaze s'appelle la kamikazette. Plus fluette que le mâle, il suffit de la pousser du haut d'un tabouret pour qu'elle plonge sur la moquette en imitant le cri de l'ULM et en hurlant les mêmes conneries, mais un ton au-dessus. »

Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis (Pierre Desproges)

Luxembourg, le grand pont(e) des sans-abris

Voyajou · 2016-06-02

Le pont comme lien, dans ton histoire entre les deux états auxquels nous sommes réduits.

"La différence entre l'Orient et l'Occident c'est la Turquie... Qu'il est un pont de 1565 mètres sur le Bosphore, un pont géant infligé aux habitants de ce pays. Un vieux pont entre l'Orient aux pieds nus et l'Occident bien chaussé, sur lequel passe tout ce qui est illégal. Tout cela me chiffonnait. Et en particulier ces gens que l'on appelle les clandestins... "

Hakan Gunday, Encore.

Luxembourg, le grand pont(e) des sans-abris

Intrankil · 2016-06-07

Le pont comme lien, dans ton histoire entre les deux états auxquels nous sommes réduits.

„Il lui apparut alors : le gouffre de l’effroi.“ (le Palais de glace, Tarjei Vesaas)

Je partageais l'autre soir un curry dans un petit restau fameux, situé à quelques encablures du Pont rouge, avec une amie luxembourgeoise qui m'expliquait les raisons de son mutisme depuis notre dernière rencontre.

P. est une quadra au parcours jonché de bosses et de barbelés. Or depuis quelques années, elle file le grand amour avec un costaud qui l'a épousée après un divorce plutôt tourmenté. Ensemble ils ont eu une fille. La stroumpfette a 14 ans maintenant. Elle dépasse sa mère d'une tête et demi. C'est pas difficile car, même hissée sur escarpins, je risque le torticolis en me pliant avec elle au rituel des trois bises en vigueur dans ce pays.

La stroumpfette est vivante, énergique, décapante, brut de décoffrage. Et bon élève de surcroît. Jusqu'à l'hiver dernier, tout allait comme sur les roulettes de ces planches nouvelle génération, tu sais, celles sur lesquelles les stroumpfs chébrans paradent, un casque vissé sur les oreilles, tout en consultant leur téléphone avec le même détachement que James Bond au volant de son Aston Martin (alors qu'il vient d'arracher un bras à son ennemi), même qu'on sait plus si ces engins sont des skateboards, des scooters ou des hybrides... Un des stroumpfs de sa classe, qu’elle avait pris en sympathie (élevé dans une famille de Mormons, me précise sa mère, et que j'imagine donc moins hipster que ses congénères), s'est pendu dans son jardin. Une cellule psychologique a été mise en place au sein du collège, mais pour n'assurer finalement que le minimum syndical.

Et puis le temps est passé, d'examens scolaires en congés de Noël. En écho de ce drame, un silence pesant s’est installé pour combler le vide (« le gouffre de l’effroi ») et palier à la détresse des stroumpfs. La stroumpfette quant à elle devenait de plus en plus casse-bonbons, sa mère mettait ses sautes d'humeur sur le compte de ce fameux cap pubertaire, si délicat à passer, et son lot de bouleversements corporels et psychologiques… Puis elle s'est peu à peu refermée sur elle-même. Elle ne partait plus en goguette, alors qu'avant, il lui fallait une paire de Converse par robe et par teuf, elle a laissé tomber le peu de gym qu'elle faisait, un repas normal équivalait à deux sushis et une canette de coca, ses notes ont commencé à plonger.

Elle s'est mise à développer un rapport assez compliqué à la propreté, et que je change de string trois fois par jour, et que je me lave les mains et leurs extrémités rongées toutes les cinq minutes... jusqu'à un mémorable pétage de câble qui a eu lieu un matin dans la voiture, avant que sa mère ne la dépose au collège. A force de désinfecter sa ceinture de sécurité, ses stylos, ses cahiers, elle avait pris du retard. Sa mère se consumait comme un réacteur nucléaire alors qu'une longue journée de boulot l'attendait.

La stroumpfette ne sortait plus sans son stock de lingettes anti-bactériennes, menaçait de tomber en syncope si sa mère ne récurait pas l'appart à longueur de journée et ne changeait pas ses draps quotidiennement. Elle dormait en position assise, de peur de poser sa tête sur l'oreiller.

Très vite, c'est devenu l'enfer, les clashs à répétition. Elle rêvait de bactéries, les voyait voler, essayait de les esquiver, bref la fixette est devenue compulsive, puis obsessionnelle.

Maman Stroumpf a couru de généralistes en cliniques, jusqu'à ce que sa fillette soit prise en charge pour quelque temps dans un service psychiatrique. D'où elle est ressortie plus esquintée qu'elle n'y était rentrée.

Elle criait son mal-être, se scarifiait, envoyait toutes sortes de signaux pour le moins alarmants. Ses parents se relayaient alors la nuit, à tour de rondes, pour veiller sur elle. C'est ainsi qu'ils ont pu l'empêcher de partir rejoindre le stroumpf mormon dans sa froide nuit noire, alors qu'elle venait d'avaler le stock de calmants du mois.

Devant le constat d'échec de la médecine classique, maman stroumpf a testé les thérapies alternatives, couru d'homéopathe en marabout. Au bout du compte, seul un hypnotiseur a aidé la stroumpfette à échapper « au peuple muet d’infâmes araignées ». Maman Stroumpf se saignait en consultations non remboursées. Ramant en CDD, le moral plombé par divers crédits, elle était fichtrement à la fête au début de l'année...

Je précise que, pendant qu'elle causait, il a fallu refaire deux ou trois fois les niveaux de Gewürztraminer. Oui Monsieur, être à l'écoute assèche autant le gosier que tenir le crachoir. Fin de ce petit intermède.

Bref, il a fallu du temps et de la persévérance pour que la stroumpfette retrouve un semblant d'équilibre, même si aujourd'hui, celui-ci semble aussi fragile et friable que la gaufrette accompagnant la boule de glace caramel beurre salé qu'on s'est envoyée en guise de dessert.

D’ailleurs, étrangement, depuis quelques semaines, le rapport à la propreté s'est inversé. Un bordel indescriptible règne dans sa chambre, la stroumpfette ne s'épile plus les poils qui n'ont pas le temps de repousser, ne s'use plus l'épiderme à coups de gant de crin sous la douche et, ô sacrilège, ne change pas de dessous tous les jours, ce qui met sa mère… sens dessus-dessous.

Bref, papa stroumpf et maman stroumpf aimeraient tellement que leur stroumpfette se stabilise, revoie la vie comme un espoir et surtout (ben oui) qu'elle se concentre sur les cours qu'elle a négligés et sur le sacro-saint bulletin scolaire qui en a pris un coup.

Tu dois penser que c'est plus un pont, mais un aqueduc qu'il va falloir pour faire un lien quelconque (si tant est qu'il y en ait un qui nous relie encore à quoi que ce soit dans cette rubrique), et t'en connais un rayon sur l'arachnéen labyrinthe qui me sert de cervelle, hein... Figure-toi, toi qui aimes lire, décrypter, piger, que tu t'es pas fadé toutes ces lignes pour des clous. Le lien, la passerelle, le pont, comme tu voudras, est un roman, Le Palais de glace, commis par un auteur norvégien, Tarjei Vesaas, et pris au hasard au rayon nouveautés*chez mon libraire. L'autre soir, l’histoire de la stroumpfette, contée par sa mère avec tant d’humanité m'a ramenée en un éclair à cette lecture.

Des ponts enneigés, c'est le titre du deuxième chapitre. Le bouquin décrit l’amitié naissante et troublante entre deux stroumpfettes, Siss et Unn, dont l'une, aussi introvertie qu'une huitre, ne rentre pas d'une promenade nocturne dans l'immensité glacée après que les deux fillettes aient partagé la soirée précédant la disparition, ainsi qu’un profond secret.

L’immensité glacée des paysages nordiques, les non-dits qui se profilent telles des ombres malveillantes, le mutisme pétrifiant, le repliement sur soi, la fidélité d'une amitié, si fragile soit-elle car liée à une promesse, une promesse tenue envers et contre tout, l'entrée dans l'adolescence, les allées et venues entre la vie et la mort, la force symbolique, la syntaxe parfois désuète, l'écriture sobre, lumineuse, poétique (j'arrête là les énumérations, hein) rendent ce livre assez difficilement étiquetable. Tout ça donc pour te dire que le bouquin vaut le détour. Et question détours (ocv…), j’en connais un rayon...

* Nouveauté, pas vraiment, le roman est de 1963, a été traduit une première fois en français dans les années 70, et vient de faire l'objet d'une nouvelle (très belle) traduction

Luxembourg, le grand pont(e) des sans-abris

Voyajou · 2016-06-07

Pin Pont... Suis déjà scotché en Islande, z'ont pas de la neige qu'au dehors là-bas, avec D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds. Autant te dire que si je m'en sors, je suis pas prêt de remettre les pieds, ni même les raquettes, au-delà du 50è Nord. Le Luxembourg c'est en dessous dessous, non?

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