Corée du Nord (page 1 de 15)

Discussion démarrée par Yangguizi le 16 janvier 2005 à 1:09
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Yangguizi

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En octobre 2003, je suis parti en vacances en Corée du Nord, dans le cadre d'un voyage bien évidemment organisé qui a duré cinq ou six jours. Extrêmement dense, ce voyage fut étonnant à tous les égards, même si je n'ai évidemment vu que ce qu'on m'autorisait à voir. Ces visites, ainsi que la propagande omniprésente qui nous était assenée ont fait de ces quelques jours mon expérience de voyage la plus dépaysante: voyage dans un pays étonnant bien sûr, mais surtout voyage dans le temps. A quelques petits détails près, on se serait cru dans l'Europe de l'Est des années 60, et c'est bel et bien "une autre planète" que j'avais l'impression de visiter.

A mon retour, j'ai donc rédigé un carnet de route - ce que je ne fais en principe jamais -, tant que mes souvenirs étaient encore frais, et y ai noté presque tous les détails de ce voyage. Je l'ai posté sur le forum généraliste que j'ai l'habitude de fréquenter, et l'ai divisé en 27 chapitres. Vous le voyez, c'est plutôt long pour un voyage de même pas une semaine! Puisque je vois ici qu'on a l'habitude de poster ses carnets de voyage, je vais aussi vous en faire profiter, en vous demandant d'être indulgent pour les nombreuses maladresses de style et les idées parfois quelque peu extravagantes qui me traversent l'esprit. Je ne vais tout poster d'un coup, car il faut que j'épure le récit initial (pas mal de fautes à corriger, et des références à l'autre forum - réponses à des intervenants à supprimer).

Naturellement, vos commentaires sont les bienvenus.
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Yangguizi

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1 Le voyage jusqu’à Pyongyang

Rendez-vous à l’aéroport de Pékin le 1er octobre à la première heure, pour faire connaissance avec les autres participants et se voir remettre visas et billets d'avion. J’ai eu la mauvaise surprise de constater que le vol ne serait pas direct mais qu’il faudrait d’abord aller à Shenyang (Mandchourie) avant de s’envoler pour Pyongyang où nous allions arriver en fin d’après-midi. Une journée de perdue donc

Les 5 participants du groupe ont fait connaissance : nous étions tous européens, sauf un américain voyageant avec un passeport britannique (les américains n’ont pas le droit d’aller en DPRK). Nous avons donc récupéré nos visas et nous sommes précipités vers la photocopieuse de l’aéroport pour les immortaliser (ils sont confisqués à la sortie du pays et il n’y a aucun tampon coréen apposé sur les passeports). Nous avons aussi laissé nos téléphones portables aux anglais de Pékin qui avaient organisé le voyage, car il est strictement interdit d'emmener ce genre d'appareil en Corée du Nord, c'est une des règles avec lesquelles on ne plaisante pas.

Dans l’avion pour Shenyang, je potassais ma bonne vieille méthode de langue nord-coréenne, généreusement rapportée par un de mes amis qui y était allé un an plus tôt, en identifiant les expressions me paraissant les plus utiles et en essayant de les retenir (« camarade hôtesse », « à bas l’impérialisme US », « l’impérialisme US est notre ennemi commun »). Une véritable démarche volontaire d’intégration!

Arrivé à l’aéroport de Shenyang (très moderne et agréable ceci dit en passant), je remarque « mes » premiers nord-coréens, aisément reconnaissables à leurs badges à l’effigie du Respecté Président Kim Il Sung. J’ai compris plus tard que tous les membres du Parti des Travailleurs doivent le porter, et que seuls ceux-ci ont le droit de sortir du pays. D’après mes calculs et observations ultérieurs, j’ai aussi réalisé que plus de la moitié de la population de Pyongyang devait être membre du Parti.

L’heure de l’embarquement approchant, je vois enfin notre avion, russe bien sûr, décoré aux couleurs de la DPRK, le drapeau du pays étant peint sur l'empennage. L’intérieur était plutôt avenant et sensiblement différent des appareils occidentaux. Nous étions les 5 seuls passagers occidentaux, au milieu d’une centaine de chinois et de quelques coréens. Une fois tous les passagers installés, on nous distribue des bonbons ainsi que le Pyongyang Times.

Féru de propagande, j’ai bien entendu parcouru le Pyongyang Times daté de l’an… 92. Explication : la DPRK adopte le calendrier Juche, dont l’an 1 est la date de naissance du Respecté Président Kim Il Sung (1912). La Une titrait sur un événement d’une importance inouïe: un ouvrage du Cher Leader Kim Jong Il (le fils du précédent et actuel chef de l’Etat) avait été traduit en roumain et distribué en Roumanie!!!!!! L’article correspondant était bien entendu d’un enthousiasme extraordinaire pour ce fait qui ne l’était pas moins. Je feuilletais ensuite les pages intérieures, et remarquais que la plupart des articles concernaient la guerre de Corée qui a eu lieu il y a une cinquantaine d’années. Apparemment, l’actualité plus récente était trop pauvre pour mériter de figurer au menu du Pyongyang Times

Un peu plus tard, on nous distribue du « cidre ». Pour ceux qui sont déjà allés au Pérou, c’était en fait une variante de l’Inca Cola en moins dégueulasse, c’est-à-dire une boisson très sucrée au goût chimique qui ne ressemble à rien de connu.

J’ai remarqué pendant le vol que les hôtesses coréennes étaient d’une grande beauté, ce qui m’a décidé à faire usage du savoir que j’avais péniblement acquis le matin. Je profitais d’avoir fini mon verre de "cidre" et de devoir le donner à l’hôtesse pour l’interpeller en coréen: « Camarade hôtesse ! » Elle se retourna et vint vers moi. L’expression de son visage et le regard qu’elle me lança resteront sans doute longtemps gravés dans ma mémoire. Non pas tant en raison de sa beauté, qui aurait justifié à elle seule que je lui consacre quelques neurones, mais surtout en raison du mystère qui se dégageait de son expression. Un subtil mélange de surprise, de réprobation, d’admiration et de désarroi qui n’ont débouché que sur un silence et un sourire gêné. Je lui ai tendu mon verre sans rien dire et ma première tentative d’approche du peuple nord-coréen s’est arrêtée là. Sur un échec.

50 minutes après le décollage, nous atterrissions à l’aéroport international de Pyongyang, perdu dans la nature et apparemment loin de toute urbanisation. En descendant de l’avion, la première chose que je vis fut le portrait géant du Respecté Président Kim Il Sung et l’aspect imposant du terminal. En jetant un coup d’œil autour de moi sur le tarmac, je remarquais tout au plus une petite dizaine d’avions de la compagnie nationale Air Koryo, et un calme saisissant pour un aéroport. Le bus nous amena rapidement à l’immigration. L’intérieur de l’aéroport, vieux et misérable tranchait avec la superbe de la façade. Sans ordinateurs et dans de misérables cages en bois, les policiers coréens regardaient longuement les passeports avant de tamponner les visas et nous laisser passer.

Cette première étape s’est déroulée sans encombre. Restait la suivante : la douane. Notre guide, Monsieur Kim (rien à voir avec le leader, ils s’appellent presque tous Kim dans ce pays) nous attendait entre les deux étapes pour faire connaissance avec nous et nous assister en cas de problème. Nous avons d’abord confirmé que nous n’avions pas de téléphone portable puis avons passé le contrôle. Je passais le dernier des occidentaux, les 4 autres ayant franchi la douane sans encombre. Hélas, les policiers étaient semble-t-il équipés d’un équipement plus en pointe que leurs collègues de l’immigration, et ils pouvaient tout voir à l’intérieur des valises. Quelque chose ayant retenu leur attention, ils m’ont tout fait ouvrir.

Ils ont rapidement sorti mon caméscope et l’ont posé à part. Sachant que c’était un objet interdit, j’ai dû faire des efforts pour ne pas leur montrer mon inquiétude. Mais j’ai eu la présence d’esprit (je ne dis pas ça pour me vanter, mais je suis quand même assez fier de moi) de sortir d’une poche du sac à dos mon lecteur MP3 dernier cri que j’avais emmené avec moi. Objet totalement inconnu des coréens, il devait me servir à agrémenter les trajets en bus, mais également à faire diversion à la douane. "C'est sans doute ça que vous cherchez" ai-je lancé dans un anglais qu'ils n'ont sans doute pas compris. Les douaniers ont alors oublié le caméscope pour examiner le lecteur MP3 sous tous les angles, avant de me le rendre. Une fois qu’ils en ont fini avec lui, ils m’ont tout rendu et m’ont laissé passer.

Ca y est, cette fois j’étais vraiment sur le sol de la DPRK.

(à suivre)
Yangguizi

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2 Premières impressions

Dès la sortie de l’aéroport, nous avons été happés par notre deuxième guide, Monsieur Li, qui nous escorta vers notre minibus. En DPRK, tout groupe de touristes doit être encadré par au moins deux guides, et ceci pour deux raisons: un seul guide ne peut pas surveiller tout le monde à la fois, surtout avec ces étrangers diaboliques qui veulent toujours prendre des photos sans permission. Deuxième raison : les guides doivent aussi se surveiller mutuellement. Il serait en effet très dangereux de laisser un guide seul avec des touristes, ses idées pourraient se pervertir et il pourrait avoir de mauvaises pensées. Pire: il pourrait devenir complaisant à l’égard des touristes et leur permettre des choses qu’il ne devrait pas permettre. Les touristes individuels que nous avons croisés par la suite étaient eux aussi tous accompagnés de deux guides. En théorie, durant ce voyage de quelques jours, nous n’aurions pas dû adresser la parole à d’autres personnes qu’à Messieurs Kim et Li et aux autres guides locaux, le reste de la population nous étant interdit de parole. En pratique, ce fut un poil plus souple, mais effectivement, ces deux messieurs à l’anglais correct allaient être pour nous quasiment les deux uniques voix de la Corée. A chaque fois que je dirai « les coréens pensent que » ou « les coréens disent que », il faudra en fait comprendre « M. Li ou M. Kim dit que », en sachant que ces messieurs ont très probablement suivi une formation très longue et pointilleuse sur ce qu’il convient de dire et de faire savoir, sans heurter la ligne officielle.

Au cours du voyage, nous allions faire la différence entre ces deux personnalités fort différentes. Un Monsieur Li plutôt coincé, ayant passé quelques temps au Liban et en Europe de l’Est, « relativement » ouvert d’esprit et apparemment « relativement » peu porté sur le dogme. On avait même parfois l’impression qu’il ne croyait pas du tout à ce qu’il disait, mais ça, impossible d’en être sûr évidemment. Monsieur Kim pour sa part était plus détendu et rigolait plus facilement, mais le dogme était apparemment ancré en lui beaucoup plus profondément, et c’était de loin le plus hypocrite et le plus sévère des deux.

Le minibus mit une quarantaine de minutes pour rejoindre l’hôtel, ce qui nous a permis de traverser une bonne partie de Pyongyang avant qu’il ne fasse nuit. Nous avons tout d’abord suivi une route de campagne sur laquelle nous doublaient de temps en temps de vieilles Mercédès et quelques voitures japonaises un peu plus récentes. La première chose qui m’a frappée fut la quantité de piétons qui parcouraient cette route. La marche à pieds semble être le moyen de locomotion le plus répandu en DPRK, et la suite du voyage allait confirmer cette impression. Autre particularité : les coréens se déplacent beaucoup en nombre. Les employés d’une même usine rentrent ensemble du travail, de même que les enfants des écoles et les militaires. Troisième impression: la quantité impressionnante de militaires. J’avais été impressionné par le nombre d’uniformes lors de mes premiers voyages en Chine il y a quelques années, mais c’est sans commune mesure avec ce que j’ai pu voir en DPRK. Une estimation approximative me fait dire que c’est un mâle sur six ou sept qui porte l’uniforme dans ce pays, sans compter un nombre non négligeable de femmes et d’enfants (je ne parle pas des vieillards car on en voit très peu). Lorsque plus tard Monsieur Kim me dit que l’armée coréenne se compose d’un demi-million d’hommes, je ne peux pas y croire, le pays faisant 22 millions d’habitants. Il me semblait d'ailleurs avoir lu quelque part que les effectifs militaires de ce pays étaient estimés à 1.5 ou 2 millions de soldats, ce qui me semble beaucoup plus raisonnable. Quatrième impression enfin: les coréens sont maigres, mais cela, ce n'était pas une surprise.

La pauvreté du pays saute aux yeux lorsque l’on regarde le bord de la route. La Corée est beaucoup plus pauvre que la Chine (je parle de la Chine non développée). Mais la pire des pauvretés, c’est cette pauvreté psychologique (terme non péjoratif) qui se lit sur les regards sans joie des gens finissant leur journée de travail. Les coréens sourient peu, ils sont trop occupés à survivre.

Au bout d’un moment, nous arrivons dans les faubourgs de Pyongyang, les slogans politiques et portraits du Respecté Président Kim Il Sung se faisant alors de plus en plus denses. Nous finissons par pénétrer en zone urbaine, et là, le spectacle fut saisissant. Jamais je n’avais vu de ville aussi triste et inhumaine que celle-là. Je n’ai certes jamais voyagé en Europe de l’Est ni en ex-URSS, qui ne doivent pas être très différents, mais c’est en tout cas sans commune mesure avec ce que j’ai pu voir dans la Chine non développée ou dans d’autres pays dits pauvres. La ville est grise et entièrement vouée au culte du Leader. Quelques bâtiments et monuments gigantesques font parfois leur apparition au milieu de tours d’habitation uniformes et hideuses. Les avenues sont très larges mais totalement dénuées de commerces, de couleurs, de restaurants ou de toute fantaisie. Aucune vie dans la rue, ce n’est qu’un lieu de passage.

La population était plus dense que je ne l’imaginais, probablement car c’était la sortie des usines et des bureaux. Les uniformes étaient toujours aussi nombreux et les gens toujours aussi tristes. Quelques arrêts de bus attiraient de larges masses de travailleurs qui, eux, ne se déplaçaient pas à pieds. Peu de voitures dans les rues, des bus et des tramways poussiéreux, peu de vélos aussi, et bien entendu toujours autant de piétons.

Ce fut l’occasion des premières « blagues » de Messieurs Kim et Li. L’un des membres du groupe ne manqua pas de s’étonner à voix haute de la faible densité de la circulation automobile. Monsieur Kim répondit le plus sérieusement du monde que c’était la volonté du Leader de lutter contre la pollution urbaine et de ne pas tomber dans le travers de Séoul, et de ses embouteillages et autres pollutions automobiles. Un des deux guides, je ne sais plus lequel, ajouta que de toute façon « les coréens aiment marcher ». Soit.

Mine de rien, nous avons fait le tour de la plupart des monuments de la ville, que nous allions voir plus en détails les jours suivants. Le féru de propagande que je suis ne manqua pas de remarquer la très forte densité d’affiches de propagande partout dans la ville. Je dois reconnaître qu’elles sont belles ces affiches, encore plus belles que les chinoises, qui de toute façon ont été retirées du domaine public depuis belle lurette pour atterrir sur les marchés à touristes. Les affiches coréennes sont beaucoup plus grandes et violentes, la plupart montrant des soldats pressés d’en découdre, et des travailleurs enthousiastes, le tout sous le sourire bienveillant du Respecté Président Kim Il Sung. Très peu d’affiches du fiston Kim Jong Il en revanche, malgré quelques slogans « Vive Kim Jong Il, le Soleil du 21ème siècle » reconnaissables à mes yeux grâce aux chiffres occidentaux 21. Ces affiches et slogans sont les seules traces de couleurs dans la ville.

Un peu plus tard, nous arrivions à l’hôtel, bâtiment impressionnant de 47 étages, surmonté d’un restaurant panoramique, situé sur une petite île au milieu du fleuve, pour que les touristes étrangers ne puissent pas s’en échapper.

(à suivre)
Yangguizi

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3 A l’hôtel

Nous avons logé dans un des deux grands hôtels de la ville. Celui du centre-ville (le mieux) est réservé aux chinois car leur potentiel de nuisance est moindre que celui des occidentaux. Tous les européens doivent descendre dans l’hôtel de l’ile, où descendent également de nombreux chinois d’ailleurs. Bonne surprise, l’hôtel est moderne, de catégorie quatre étoiles et dispose de la plupart des facilités qu’on puisse attendre dans un hôtel de ce genre. Le hall gigantesque abrite notamment une gravure immense d’une kimilsunia (une fleur créée en l’honneur du Respecté Président Kim Il Sung) et d’une kimjongilia (une fleur créée en l’honneur du Cher Leader Kim Jong Il). Des représentations de ces fleurs figurent un peu partout dans le pays, comme si les noms et portraits des leaders ne suffisaient pas.

La chambre ressemblait à n’importe quelle chambre d’hôtel international, à ceci près que le calendrier avait une touche plus « prolétarienne » que dans un palace français ou chinois. J’ai fébrilement allumé la télévision pour voir que la plupart des chaines étaient chinoises. Il y avait aussi une chaine taiwanaise, une japonaise et la BBC. Cette dernière consistait en fait en une image figée avec un sous-titre « signal satellite interrompu ». Comme par hasard… Il y avait enfin LA chaine de télévision nord-coréenne. C’est bien entendu sur celle-ci que je me suis précipité. Sans surprise, il n’y passait que des chants militaires et des opéras révolutionnaires. Tant mieux, j’adore ça! Vinrent ensuite les informations. Du jamais vu ! Un fond entièrement bleu, et un présentateur sinistre qui a constamment la tête baissée pour lire sa feuille de papier. Je ne comprenais bien entendu pas un seul mot, mais le rythme était uniforme, le débit assez rapide et le ton martial. De temps en temps, quelques reportages dans des usines venaient ponctuer ce monologue. Pas très passionnant

Je retrouvais ensuite les autres ainsi que les guides dans le restaurant panoramique. Il ne tournait pas encore quand nous arrivions, ça viendrait un peu plus tard. De toute façon, Pyongyang la nuit ne brille pas. Certes, les tours d’habitations sont éclairées, mais la ville dans son ensemble est extrêmement sombre et sinistre. On ne voit évidemment aucun phare de voiture. Les guides nous expliquent que nous devons décider dès maintenant ce que nous allons manger les jours suivant (coréen ou occidental), en sachant que tout le monde devra manger la même chose. A l’unanimité nous choisissons la cuisine coréenne. Le diner que nous avons eu ce soir là fut franchement très bon. Bien meilleur que la cuisine coréenne que j’avais pu manger avant à Shanghai ou en Corée du Sud. En milieu de diner, le restaurant se mit à tourner sur lui-même. J’avoue que je ne me suis pas senti très fier à l’idée de savourer un bon diner dans un restaurant tournant, en sachant que dehors les gens crèvent de faim et que la production nationale d’électricité ne suffit pas à éclairer tout le monde. Si seulement les devises que j’apportais servaient à importer de la nourriture ou à fabriquer de VRAIES centrales électriques… mais j’en doute.

J’allais oublier le plus important : la serveuse. Quelle beauté! Encore plus ravissante que l’énigmatique hôtesse. Et en plus celle-là était toute souriante dans sa robe traditionnelle coréenne. Malheureusement, elle ne parlait ni anglais ni chinois, ce qui la rendait totalement inaccessible. J’ai quand même réussi à la faire rire en l’appelant « camarade » en coréen. Je n’aurais jamais cru que la terminologie communiste puisse être un jour mon seul instrument de drague ! En tout cas, je dois bien reconnaître que les femmes nord-coréennes m’ont fait une grande impression, contrairement à leurs homologues du sud que j’avais trouvé si laides un an auparavant. Difficile de croire qu’il s’agit du même peuple.

Nous sommes descendus ensuite au salon de thé du rez de chaussée pour mettre au point les détails du voyage avec les guides. A ma grande déception, il n’y aurait pas de spectacle militaire ou révolutionnaire comme je rêvais d’en voir. Nous sommes arrivés deux semaines trop tard ou une semaine trop tôt. Pas de chance. Je regrettais déjà de ne pas pouvoir assister au gigantesque spectacle Arirang qui met en scène 100.000 figurants dans le plus grand stade de la ville tous les printemps...

Monsieur Li nous dit ensuite que pendant ce voyage, il allait essayer de nous "convaincre", mais que si ça ne marchait pas, ce n'était pas grave du tout, que nous avions le droit de nous faire notre propre opinion. Tiens, depuis quand un guide doit convaincre et non expliquer, et depuis quand un voyage sert-il à se forger à une opinion, plutôt qu'à découvrir quelque chose?

Une fois libres, nous avons eu carte blanche pour visiter l’hôtel (vive la liberté !) après nous être fait répéter plusieurs fois que nous n’avions pas le droit de sortir sans guide. Certains s’y sont pourtant risqués de bonne heure le lendemain matin, mais ont vite rencontré des barrages de police à l’entrée des ponts qui permettent de quitter la petite île. De sucroît, des barbelés sur la rive empêchent toute tentative d'évasion à la nage de cet Alcatraz coréen. Mais revenons-en à cette visite de l’hôtel. Dans le hall, outre la kimilsunia géante et la kimjongilia géante, un panneau immense illustre la vitalité et les réussites du régime. Papa leader et fiston leader sont photographiés sous toutes les coutures en compagnie de travailleurs et de soldats. On voit également de nombreuses photographies de défilés militaires et de soldats joyeux en train de s’entrainer. Une photo de la soi-disant fusée spatiale coréenne a attiré mon attention. Malgré la légende trompeuse, il s’agit en fait d’un missile nord-coréen Taepodong que la DPRK avait à l’époque présenté comme un tir de fusée raté.

Un peu plus loin, je trouveais la librairie, seul endroit distrayant de l’hôtel. Propagande, propagande, propagande. Tous les livres possibles et imaginables sur Papa leader et fiston leader sont disponibles : albums de photos, biographies, morceaux choisis, tout y est. On trouve également des pin’s communistes, mais pas celui que les membres du Parti arborent: celui-là est réservé aux gentils membres et ne sont pas commercialisés. On trouve à profusion de la musique militaire, des livres d’histoires sur la guerre de Corée et des traités de politique et d’actualité contemporaine (c’est-à-dire sur l’impérialisme américain et sur les questions nucléaires). J’ai acheté ce soir là la chose la plus kitchissime et la plus ridicule que j’ai jamais trouvée : un album photo sur Kim Jong Il où on le voit à chaque page au milieu de soldats ou en train de visiter des usines. Les commentaires sont hélas en coréen, mais je peux facilement imaginer de quoi il s’agit. J’ai aussi eu la confirmation dans cette librairie que les deux monnaies ayant cours en DPRK en plus de la monnaie locale sont l’euro et le yuan chinois. Le dollar est effectivement interdit, même s’il me semble en avoir aperçu une fois dans un tiroir caisse. Le yen japonais est en revanche toléré.

Bien qu’il nous ait dit au revoir au salon de thé en disant qu’il rentrait chez lui, Monsieur Li fit une apparition remarquée dans la librairie, au prétexte de venir louer une cassette video (il a un magnétoscope ???). Plus probablement pour nous compter et vérifier que nous n’avions pas quitté l’hôtel et avions bien suivi ses instructions. Il fut rassuré en nous voyant tous, mais resta tout de même un bon moment, et repartit d'ailleurs bredouille, sans cassette video.

Une fois explorée la librairie, il ne restait plus que le sous-sol à visiter. Le fameux sous-sol… Tenu uniquement par des chinois et pour des chinois, bien que les occidentaux soient admis sans restriction. Les coréens sont en revanche interdits d’accès, ce qui fait de ce sous-sol le seul refuge pour les touristes qui ne peuvent pas supporter leur guide. Trois attractions au sous-sol donc : un karaoke, un casino (LE casino de Pyongyang) et un salon de massage. Je fis d’abord un tour au casino, en prenant bien garde de ne pas dilapider un seul eurocent. Le casino se résume en fait à une vingtaine de machines à sous sur lesquelles s’acharnent les touristes chinois, et à deux tables de baccarat (orhographe ?). Ne connaissant pas les règles de ce jeu, j’ai eu du mal à m’intéresser aux parties qui s’y jouent, mais ai remarqué quand même que la mise minimum était de 20 dollars (tiens ? ça a cours chez les chinois ça ?) et la maximum de 2000 dollars. Il doit donc se brasser pas mal d’argent ici chaque soir. Je jetais ensuite un coup d’œil au salon de massage, juste pour vérifier un détail : le menu. Et effectivement, c’est bien ce que je pensais : Massage = X euros. Massage + service spécial = Y euros. Malgré mes questions insistantes et mes clins d’œil, on refusa de me dire en quoi consistait le service spécial. Je me contenterais donc de l’imaginer

En remontant dans le hall, je tombais sur des moines (???) et des touristes sud-coréens en pagaille. C’était en fait un des premiers, voire le premier, groupes sud-coréens, cette nationalité étant en principe interdite d’accès en Corée du Nord. A l’occasion d’une commémoration historique coréenne, des sud-coréens ont été autorisés à visiter le nord à titre exceptionnel. L’émotion dans la voix de ces sud-coréens était très forte, on peut les comprendre. Pour un européen ou un chinois, la DPRK c’est un cirque ou un zoo, pour un sud-coréen, c’est un peu son propore pays. Le sud-coréen avec qui je discutais m’a expliqué qu’il avait pris pour venir un vol direct Séoul-Pyongyang. Je crois que c’est la première fois qu’un tel vol commercial a eu lieu. Leur vol n’a duré qu’une bonne demi-heure (en comptant un contournement de la ligne de démarcation par la mer) mais quel vol historique!

C'était ce soir-là l'anniversaire de ma mère (enfin, à un jour près) et je ne lui avais pas dit où j'allais pour la bonne raison qu'elle m'avait interdit d'y aller (elle est volontaire chez Amnesty International). Malgré le coût exorbitant de la communication téléphonique - 4 euros la minute - je lui ai passé un coup de fil. Quand je lui ai dit où j'étais j'ai senti un gros malaise de l'autre côté, et mon père qui a grommelé "quel con" ou quelque chose d'approchant.

(à suivre)
Yangguizi

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4 Premières visites

En me levant au petit matin et en tirant les rideaux, j’eus l’agréable surprise de constater qu’il faisait un temps superbe et que ma chambre donnait sur le fleuve, sur le Stade du Premier Mai, et sur la Tour du Juche (j’en parlerai plus tard). Petit déjeuner au restaurant panoramique et vue imprenable sur la ville. Pyongyang paraissait toujours aussi moche, mais cette fois son côté majestueux apparaissait au grand jour. L’intégralité de la ville est composée de tours d’habitations. Il n’y a pas de bâtiments bas, et plus rien d’ancien. Il faut dire que les américains ayant rasé la ville pendant la guerre, cela a laissé le champ libre aux architectes communistes pour tout refaire selon leur idéal. Le résultat est à la fois hideux et fascinant. Parmi toutes ces tours, des monuments gigantesques font prendre conscience de la nature terriblement mégalomane du régime et de ses leaders. La construction la plus impressionnante est un gigantesque hôtel pyramide de 105 étages dont le sommet est encore inachevé, le Ryoukyeung. L’immeuble est encore un chantier qui n’a pas bougé d’un iota depuis environ 15 ans. La Tour du Juche se détache elle aussi dans la brume, ainsi que plusieurs stades, palais et autres merveilles communistes. Des usines situées à la périphérie de la ville crachent déjà des panaches de fumée, tandis que la ville semble toujours déserte et figée. Le visage angélique de cette chère serveuse (elle s’appelle Kim comme tout le monde, mais j’ai déjà oublié son prénom, honte à moi) rattrappe heureusement largement ce panorama sinistre.

Il est temps de partir et d’entamer notre périple touristique. La première destination est le site de Mankyeungdai, dans la banlieue de Pyongyang. De ce qui est censé être un village, il ne reste plus qu’une maison, qui est celle où le Respecté Président Kim Il Sung est né et a passé son enfance avant de « partir faire la Révolution et libérer le pays » à l’âge de 14 ans. L’endroit est fort plaisant et un très grand parc a été aménagé autour de la maison – qui a probablement été refaite de fond en comble. Une guide locale nous explique tout ce que nous devons savoir sur le Grand Leader et son enfance, Monsieur Li se chargeant de tout traduire en anglais. Des photos de sa famille et des objets évoquant la vie rurale sont exposés dans les quelques salles de la maison. Tout doit évoquer l’origine véritablement prolétarienne du Respecté Leader. Vue l’heure matinale, nous sommes quasiment les premiers touristes, et seuls quelques coréens badgés sont déjà sur les lieux. Une fois la maison visitée, nous reprenons le minibus pour aller profiter de la vue du sommet de la colline. Monsieur Kim me demandant ce que j’ai pensé de Mankyeungdai, je me contente de sortir la méthode de langue et de pointer du doigt ce que je suis censé exprimer. Ce qui est formidable avec cette méthode de langue, c’est qu’il y a un chapitre par lieu à visiter. Celui sur Mankyeungdai est très bien illustré : « Le Respecté Président Kim Il Sung, grand leader de la Révolution est né le 15 avril 1912 à Mankyeungdai », « Mankyeungdai est le berceau de la révolution », « Mankyeungdai est le pays natal spirituel à nous tous », « la famille du respecté leader est vraiment une famille patriotique », « la famille du respecté leader est vraiment une famille révolutionnaire », « la famille du respecté leader est vraiment un grand type de la famille révolutionnaire », « je suis profondément ému », « j’ai beaucoup appris », « je reviendrai ». Ce n’était pas exactement mon état d’esprit, mais Monsieur Kim a beaucoup ri en voyant ça.

En haut de la colline, je me suis aperçu - ou plutôt Monsieur Li m'a fait remarquer - que notre guide locale qui ne payait pas de mine savait parler français ! J’ai vite déchanté en essayant de lui poser des questions simples et en réalisant qu’elle ne trouvait pas ses mots et ne pouvait pas tenir une conversation simple. Par contre, dès qu’elle a commencé à décrire le paysage et à parler des impérialistes US, son français est devenu parfait et fluide. Elle a parfaitement récité pendant plusieurs minutes l’histoire des ancêtres du Grand Leader, et notamment de son grand père qui en 1866 avait déjà vaincu l’impérialisme américain en coulant « le navire pirate américain Shermann ». Profitant de l’occasion, j’ai alors lancé en coréen ma fameuse phrase « midjé reul tha do ha dja » (A bas l’impérialisme américain). La guide ainsi que Messieurs Kim et Li sont restés morts de rire pendant environ une minute avant de me féliciter chaleureusement. Un peu plus tard j’ai ajouté « midjé neun ouri-i gongdong-i djeuk imnida » (l’impérialisme américain est notre ennemi commun). Re-rires et re-félicitations.

Nous sommes ensuites repartis vers le centre de Pyongyang et avons croisé en chemin une foule d'environ un millier de pèlerins (hommes en uniforme militaire et femmes en robes traditionnelles) qui se dirigeaient en rangs serrés vers Mankyeungdai. Grisant ! Notre étape suivante fut une station de métro. Ce fut aussi notre première immersion dans Pyongyang. La scène me parut beaucoup moins sinistre que mes impressions de la veille. La foule nord-coréenne a ceci d’unique par rapport aux foules européennes et chinoises, qu’elle semble orchestrée et suivre un fil invisible, chaque personnage semblant jouer un rôle dans une pièce de théâtre grandeur nature. Des hordes d’enfants défilant en rangs serrés. Des régiments de dizaines de soldats défilant au pas de tous les côtés. Des unités de travailleurs se déplaçant comme un seul homme. Des groupes de femmes en tenue traditionnelle. Tous ces groupes se croisaient sans se mélanger, suivant ce fameux fil invisible. La vue d’ensemble est impressionnante et je dois avouer que ça procure une sensation très curieuse de se retrouver au milieu de cette foule. On compare souvent la DPRK actuelle à la Chine de la Révolution Culturelle, mais il y a quand même une plus grande diversité dans l’habillement. Les hommes portent certes tous plus ou moins les mêmes vêtements marrons et gris, mais la tenue des femmes est assez diversifiée. Les tenues traditionnelles qui ont presque complètement disparu en Corée du Sud sont très courantes en DPRK. Les femmes habillées de façon plus moderne font elles aussi quelques efforts pour se rendre coquettes, même si nous sommes très loin de la mode occidentale. Pour comparer ce qui est comparable, le résultat est parfois plus positif que certaines horreurs qu’on peut encore voir en Chine.

Nous avons fini par nous engouffrer dans le métro. L’escalator semblait nous entrainer dans les entrailles de la terre. J’ignore à quelle profondeur se trouve le métro de Pyongyang, mais c’est sans commune mesure avec les métros occidentaux et chinois. Le trajet dure en tout cas plusieurs longues minutes. Arrivés en bas, la station est beaucoup plus sombre que je ne l’aurais imaginé. Sans doute pour des raisons d’économie d’énergie. La station est bien entendu grandiose, dans la plus pure tradition soviétique. Des fresques gigantesques représentant le Respecté Président Kim Il Sung ou des groupes de travailleurs tapissent toutes les parois. Le métro lui-même est plutôt vétuste et vraiment très sombre. Nous sommes montés dans la rame pour une station ou deux. A l’intérieur de chaque wagon, trônent des portraits du Respecté Président Kim Il Sung et du Cher Leader Kim Jong Il. Le métro est en tout cas tout sauf bondé. Ca change de Shanghai !

Dans l’escalator qui me remontait vers la surface, je profitais de l’éloignement de Messieurs Kim et Li pour essayer de faire des sourires aux gens que je croisais. A ma grande surprise, les coréens ne me regardaient pas du tout. Alors qu'à Shanghai où les étrangers sont pourtant légions, je me sens très souvent l’objet d’une curiosité parfois irritante, c’est tout le contraire à Pyongyang, malgré le très faible nombre d’occidentaux qu’on y voit. Je n’y vois hélas qu’une seule explication : les coréens n’osent pas nous regarder car ils savent que ça peut leur attirer des problèmes. Devant moi dans l’escalator, un enfant de cinq ou six ans m'a tout de même regardé. Je lui fis de grands sourires, et il finit par me les rendre au bout d’une minute. Ouf, il y a encore de l’espoir !

(à suivre)
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Sourire j'ai bien fait de bosser cette nuit, je me régale........ !
Yangguizi

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5 Le Saint des Saints

L’étape suivante devait sans doute être la plus importante du voyage. Elle aurait d’ailleurs dû être la première, mais notre arrivée tardive à Pyongyang la veille a bouleversé notre emploi du temps. Nous sommes en effet allés voir la statue géante en bronze du Respecté Président Kim Il Sung. Il fallait tout d’abord nous rendre sur une grande place voisine pour acheter des fleurs. On nous avait conseillé d'acheter les fleurs en Chine et de les transporter jusqu'à la Statue, en raison du prix excessif en vigueur à Pyongyang, mais personne dans le groupe n'avait suivi ce conseil. Les bouquets de fleurs à Pyongyang étaient tous les mêmes, et se composaient de quatre sortes de fleurs (non non, ni des kimilsunia, ni des kimjongilia) rouges, blanches, oranges et jaunes. Et finalement ça n’a coûté que deux euros.

Nous sommes ensuite passés devant le gigantesque Parlement avant d’arriver devant la Statue elle-même. Le site se compose d’une statute géante d’une vingtaine de mètres de haut, et de deux monuments guerriers gigantesques représentant des armées de soldats, ouvriers et paysans partant au combat. Monument typique des capitales communistes. On trouve le même genre de bas-reliefs – en plus petit – sur la Place Tiananmen à Pékin et je crois dans certaines villes d’Europe de l’Est.

Je commençais à sortir mon appareil photo et à viser la statue, mais Monsieur Kim m’a immédiatement arrêté et m’a passé un petit savon : « non non, ça ne se passe pas comme ça. D’abord du t’inclines devant la statue et tu prouves ton respect au Grand Leader. Ensuite seulement tu as le droit de prendre des photos. Ok ? » J’avais été prévenu et ne me suis donc pas formalisé. Outre le prix exorbitant qu’il faut payer pour aller en DPRK, il faut également accepter un certain nombre de concessions, dont justement l’acte de soumission devant la statue du Respecté Président. Comme tout le monde, je suis donc allé déposer mes fleurs au pied de la statue géante, ai fait demi-tour, puis me suis incliné respectueusement. Et ensuite j’ai mitraillé la statue avec mon appareil numérique!

Etrange site que cette statue géante. Ca me rappelle un peu la secte du Mandarom, ou dans un genre différent les statues du Seigneur des Anneaux. Juste après nous, des groupes de coréens, de chinois, et d’occidentaux sont venus à leur tour présenter leurs respects au Soleil de l’Humanité. Pendant ce temps-là, je faisais le tour des fresques et continuais à les mitrailler. Un peu plus loin, se dressait la statue de Cholima. Cholima est un cheval de légende dans le folklore coréen, capable dit-on d’atteindre des vitesse phénoménales au galop. Dans les années 50, le Grand Leader avait décidé de multiplier la production industrielle du pays, un peu comme la Chine quelques années plus tard avec son Grand Bond en Avant. Les succès exceptionnels enregistrés par le peuple travailleur ont alors été comparés au légendaire Cholima, et la statue a été érigée par la suite.

Nous primes ensuite à nouveau le bus pour une nouvelle destination. Monsieur Kim nous ayant donné l’autorisation de principe de prendre ce qu’on voulait en photo à Pyongyang, on ne s’est pas gênés et avons essayé de capturer toutes les images qu’on pouvait prendre. Bien sûr dans les faits, il y avait des exceptions et nous avons vu à plusieurs reprises notre enthousiasme bridé par la censure de Monsieur Kim. La liberté à la coréenne !

Nous sommes arrivés un peu plus tard au pied de la Tour du Juche, sorte d’obélisque géant de plus de 150 mètres de haut et surmonté d’une flamme rouge. Le Juche (prononcer Djoutché) est l’idéologie officielle de la DPRK. C’est un avatar du marxisme-léninisme, créé et développé par le Respecté Président Kim Il Sung. Grosso modo, c’est une idéologie qui met en avant l’auto-suffisance nationale en matière économique et politique, et qui proclame la totale indépendance du peuple révolutionnaire coréen. Rien de bien révolutionnaire en somme… Bien entendu je me suis abstenu de faire le parallèle auprès de mes guides entre le Juche coréen et le Duce italien, dont la ressemblance phonétique est frappante. Ou quand les fascismes finissent par se ressembler jusqu’à leur prononciation

Au pied de la Tour du Juche, encore une statue géante, représentant un ouvrier, un intellectuel et un paysan (les trois piliers du régime) brandissant un marteau, un pinceau et une faucille (les trois composantes du symbole du Parti des travailleurs). A l’entrée de la tour, une juxtaposition de plaques offertes par tous les mouvements jucheistes de par le monde lors de l’inauguration de la tour dans les années 70. Parmi ces plaques, déplorons une très forte représentation francophone et notamment française. Certains sénateurs communistes français de l’époque ont publiquement manifesté leur soutien au kimilsungisme (si si, ça existe !). De même qu’une quantité impressionnante de sociétés jucheistes dont j’ignorais totalement l’existence. Et ainsi de suite pour tous les pays

J’ai ensuite pris l’ascenseur pour le sommet de la Tour, d’où l’on a une vue sympathique, mais guère différente de celle du restaurant de l’hôtel (et en plus Mademoiselle Kim n’était pas là)

(à suivre)
Yangguizi

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6 Propagande, propagande, propagande

Après ces moments d’une portée idéologique inoubliable, nous sommes retournés au restaurant panoramique où cette chère Mademoiselle Kim nous attendait, toujours égale à elle-même. Toujours avec le noble dessein de renforcer les amicales relations franco-coréennes, je tentais à nouveau d’échanger quelques mots avec elle, en lui demandant ce qui flottait dans la soupe de tomates, et que je devinais être des croûtons. Elle répondit sans hésiter et sur un ton d’une grande fermeté « potato ! ». Surpris, j’essayais de lui faire comprendre que ce n’était pas le cas, mais elle répèta plusieurs fois « potato, potato », avant de glousser devant mon air consterné. Ayant vérifié que c’était bien des croûtons, je lui lançais « no potato, no potato », ce qui la fit à nouveau rire. Peut-être « potato » était-il le seul mot qu’elle connaissait en anglais ? Devant un succès aussi spectaculaire, je me dis que d’ici la fin du séjour, je devrais bien réussir à la convaincre de poser en photo avec moi. Hélas, il n’en fût rien car c’était la dernière fois que je la voyais, puisque nous ne sommes jamais retournés dans ce restaurant. Je n’ai même pas pu lui faire mes adieux.

L’après-midi, nous commençâmes notre visite par le Musée de la Guerre de Corée, haut lieu du révisionnisme historique et de l’anti-impérialisme. Notre guide, une femme d’une bonne trentaine d’années en uniforme de l’armée populaire coréenne, avait un visage très froid mais qui n’était pas désagréable à regarder. Impossible en revanche de lui faire décrocher un sourire. Elle commença par nous répéter les exploits du grand père du Respecté Président Kim Il Sung qui avait coulé un navire pirate américain, puis nous avons commencé enfin le long calvaire de l’exposé linéaire et enthousiaste sur la « victoire » de la Corée contre l’impérialisme américain de 1950 à 1953. Dans ce musée gigantesque dont nous n’avons visité qu’une petite partie, nous avons croisé de nombreux groupes de visiteurs en uniformes à qui on expliquait certainement les vertus de leur armée. La partie la plus intéressante du musée était la salle gigantesque consacrée aux prises de guerre. Tanks, avions abattus, casques, armes et articles américains en tous genres étaient entassés dans ce hangar, qui ressemblait plus à un parking immense qu’à une salle de musée. Lors de la visite, le hollandais d’une soixantaine d’années qui voyageait avec nous et qui connaissait sur le bout des doigts l’histoire de la guerre de Corée (et qui connaissait personnellement un des principaux généraux américains de l’époque) réussit facilement à démonter les mensonges qui nous étaient débités et a donné avec force détails le véritable déroulement des principales opérations et de quelques batailles. Comprenant qu’avec lui, le bourrage de crâne habituel ne fonctionnerait pas, la guide du musée s’est contentée d’un « mes connaissances historiques ne sont pas assez précises pour vous répondre, désolé ». Elle ne doit pas dire ça souvent ! Nous avons fini la visite par une immense géode où était reconstituée une des principales batailles de la guerre. Je dois reconnaître que techniquement, le résultat est une brillante réussite. On se tient au milieu d’une sphère sur laquelle est peinte en trompe l'œil et à 360° une fresque gigantesque de bataille, alors que des décors en relief sont disséminés tout autour des visiteurs. Impressionnant oui.

En sortant du Musée, je remarquais quelques centaines de gaillards tout de blanc vêtus assis par terre, en rang, semblant attendre quelque orateur invisible. Il me fut malheureusement interdit de les photographier, comme d'ailleurs tout regroupement de population, et on refusa de me dire ce qui se passait.

Nous avons filé ensuite vers le Monument des Martyrs de la Guerre de Corée, collection d’une bonne dizaine d’immenses statues en bronze représentant des soldats brandissant leur drapeau, ou des fresques de combattants. Toujours dans le même style révolutionnaire que ce que nous avions vu le matin, mais avec des proportions encore plus étonnantes.

Notre dernière visite de la journée était la fameux Palais des Enfants et des Elèves, sans doute une des attractions les plus tristes du voyage. Bâti pour illustrer l’adage selon lequel les enfants sont les rois du pays, ce bâtiment gigantesque accueille chaque jour des milliers d’enfants qui se livrent à un tas d’activités artistiques, sportives et idéologiques. Ce qui fut vraiment triste fut la manière dont on nous fit visiter l’endroit. Chaque salle que l’on nous montrait abritait une dizaine d’enfants qui, dès que des visiteurs entraient, se mettaient à sourire et à exécuter des programmes artistiques (musicaux ou chorégraphiques). Nous ne restions jamais plus d’une minute ou deux dans chaque salle avant de courir vers la suivante. Une vraie visite de zoo où nous étions invités à photographier sans relâche les petits prodiges. Comme j’aurais aimé pu lire leurs pensées… Bien entendu, dans chaque salle trônaient les portraits du Respecté Président Kim Il Sung et du Cher Leader Kim Jong Il. Nous sommes également passés par la salle informatique, dont un ami français qui était venu il y a un an m’avait déjà parlé. Il avait à l’époque demandé pourquoi le portrait du Grand Leader ne figurait pas en fond d’écran sur les postes, et s’était vu répondre cette explication incroyable: « oh mais monsieur, nos ordinateurs ne sont pas assez puissants pour cela ! » Je n’ai pas osé reposer cette question, de peur de perdre mon sérieux.

Après une bonne demi-heure de visite, nous avons rejoint la grande salle de spectacles du Palais des Enfants et des Elèves. Contrairement à toute attente, la salle était presque pleine. De touristes chinois et de quelque occidentaux bien sûr, mais également d’un bon nombre de coréens. Un cameraman de la télévision coréenne est venu nous interviewer pour juste nous demander de quel pays nous venions. Alors que nous construisions de petites phrases pour répondre, le cameraman nous a repris en nous demandant de ne dire que le nom du pays et rien d’autre. En moins de cinq secondes, nous sommes donc parvenus à tous nous présenter ! J’ignore si cette brillante performance télévisuelle a ou non été retransmise sur les écrans nord-coréens. J’en doute. Comme j’étais assis à côté de touristes chinois de Mandchourie, j’en profitais pour engager la conversation avec eux. Après toute cette journée de matraquage idéologique, j’avais besoin de me défouler et j’ai donc raconté toutes les conneries qui me passaient par la tête. Lorsque les chinois me demandaient ce que je pensais de Pyongyang, je répondais que c’était un merveilleux paradis communiste, qui valait bien mieux que la Chine décadente et embourgeoisée. Stupéfaits, ils me faisaient alors remarquer que les gens étaient tout maigres ici, ce à quoi je répondais qu’il valait mieux garder la ligne que devenir obèse comme le sont nombre de pékinois. Ils ont fini par comprendre que je plaisantais. Quelques minutes plus tard, le spectacle commença. Il dura une heure et demie. Une heure et demie de chants et de danses où des enfants joyeux exprimaient probablement des vertus patriotiques et révolutionnaires. En toile de fond, on voyait défiler les principaux monuments de Pyongyang ainsi que des dessins relatifs à la conquête de l’Espace. Les coréens sont obsédés par la conquête de l’Espace. C’est en tout cas ce qu’ils veulent faire croire. Tout ça pour justifier des essais de missile, c’est vraiment lamentable… J'ai même aperçu des desins de navettes spatiales arborant le drapeau nord-coréen, si si! Etonnant pour un pays dont on dit que la majorité de la population ignore que l'Homme (américain) a posé le pied sur la Lune. Il parait que la capitale recèle quelque part un "Musée de la Conquête de l'Espace" mais que celui-ci est tout le temps "en rénovation".

En tout cas, le spectacle des enfants était grandiose, et je dois reconnaître que les petits étaient très doués, ou au moins qu’ils avaient beaucoup travaillé. Mais combien d’entre eux avaient vraiment choisi d’être là?

Dès le spectacle fini, nous fumes invités à sortir du bâtiment, juste au moment où toutes les lumières s’éteignaient (les fameuses économies d’énergie). Notre minibus devait cette fois nous emmener à Kaesong, principale ville du sud du pays, située à quelques kilomètres de la ligne de démarcation d’avec la Corée du Sud.

(à suivre)
Yangguizi

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7 Sur la route.

Nous avons quitté Pyongyang à la tombée de la nuit et n’avons donc rien pu voir de la route qui reliait la capitale à Kaesong. Cette « autoroute » n’était pas du tout éclairée, et seuls les phares du minibus dissipaient cette obscurité. De temps en temps, des panneaux géants illuminés, représentant le Respecté Président Kim Il Sung, agrémentaient la noirceur de la compagne coréenne.

Nous n’avons rencontré en tout et pour tout que deux ou trois barrages militaires sur la route, qui ne nous ont pas retenu très longtemps. Bien entendu, nous n’avons croisé quasiment aucun véhicule. Cette monotonie fut donc l’occasion idéale de discuter de manière un peu plus approfondie avec nos guides. Messieurs Kim et Li se sont alternés pour répondre à mes questions qui au début portaient surtout sur leurs vies personnelles et sur la vie quotidienne des coréens. Monsieur Li rêvait de devenir diplomate en Europe, et le métier de guide était apparemment un passage obligé pour cela (avant de faire de la propagande dans la cour des grands, il faut s’entraîner sur des petits comme nous). Monsieur Kim pour sa part voulait devenir businessman. J’étais assez curieux de savoir ce que ce terme pouvait désigner dans un pays entièrement communiste, et Monsieur Kim n’a pas réussi à satisfaire ma curiosité. Apparemment ça consiste à être fonctionnaire au Ministère du Commerce Extérieur. Je n’ai pas osé demander si ça consistait à tamponner des factures, mais Monsieur Kim m’a tout de même dit qu’il voulait « innover » en la matière. Intéressant

En Corée du Nord, les cursus linguistiques ne peuvent donc mener qu’à ces trois métiers-là : guide, diplomate et businessman. D’après les dires des guides, les étudiants seraient libres de choisir leur spécialité, et l’Etat attribuerait les emplois à la fin des études. Si c’est vrai, ce serait alors le contraire de la Chine où la plupart des étudiants ne choisissent pas réellement ce qu’ils étudient en raison de l’hyper sélectivité, mais choisissent leur métier relativement librement grâce à l’économie de marché.

Vint ensuite l’inévitable question sur la vie amoureuse des coréens. Monsieur Li m’assura que les mœurs s’étaient libérées depuis une dizaine d’années, et qu’il arrivait parfois à des étudiants de sortir ensemble. La mixité à même été introduite il y a dix ans dans l’enseignement secondaire. Toutefois, jamais au cours de mon voyage je n’ai vu un couple quelconque se promenant dans la rue. Les gens ne se déplacent que par groupes, et les relations hommes-femmes sont probablement réservées à l’intimité toute relative des blocs d’habitation. Même les couples mariés n’ont pas l’air de sortir deux par deux. J’insiste néanmoins sur cette question et demande ce que font les jeunes le soir lorsqu’ils sortent ensemble. Si par exemple il y a des endroits où sortir et s’amuser. Monsieur Li fut très gêné par ma question et ne sut pas y répondre. Il me dit seulement qu’il n’y a aucune discothèque et quelques très rares karaokés. Lorsque je demandais si au moins il y avait des restaurants, il me répondit avec beaucoup d’hésitation. Apparemment il y aurait deux ou trois restaurants à Pyongyang, mais en m’y rendant plus tard, j’ai vite réalisé qu’aucun coréen ne pouvait s’y rendre en raison des prix pratiqués, sans proportion avec les salaires moyens. La vie quotidienne n’est décidément pas très gaie dans ce pays.

Monsieur Li me donna en revanche des précisions assez surprenantes sur les codes sociaux en vigueur en DPRK, en ce qui concerne les rapports hommes-femmes. Il est apparemment impensable pour un couple de bâtir une relation s’ils « n’ont pas un niveau équivalent ». Interrogeant Monsieur Li sur ce qu’il entendait par là, il me répondit que par exemple un professeur ne se mettrait pas avec une ouvrière, car ils ne sont pas du même niveau social. Ciel ! Le dernier pays communiste au Monde pratique un cloisonnement social digne de l’Angleterre victorienne ! Je n’ai pas osé mettre le doigt sur cette contradiction, en sachant que c’est le genre de chose à ne pas dire, mais j’imagine maintenant à tête reposée que cette notion de niveau n’implique pas une réelle hiérarchie, mais tout simplement des cloisons étanches entre les catégories socioprofessionnelles. Le prolétariat est un et indivisible, mais on ne se fréquente pas !

Les guides m’apprenaient plus tard qu’ils gagnaient environ 20 euros par mois (sans les pourboires), ce qui constitue un salaire moyen en DPRK. C’est plus qu’un paysan, à peu près équivalent à un professeur, et très inférieur à un mineur du charbon qui gagne environ trois fois plus. Apparemment, le mineur du charbon est le symbole de la réussite sociale en DPRK et jouit d’un très grand prestige. Je n’ai pas demandé combien gagnait le Cher Leader Kim Jong Il, et n’ai pas non plus souligné qu’il était un des hommes les plus riches du Monde.

Après ces séances de questions, je sortais enfin mon lecteur MP3 pour entendre autre chose que de la propagande et savourais Vivaldi ainsi que quelques chanteuses chinoises. Cet objet insolite ne manqua pas d’attiser la curiosité de Monsieur Li à qui je donnais alors mes écouteurs. Je lui ai proposé ce qui était stocké sur mon lecteur, à savoir beaucoup de musique classique, de la chanson chinoise moderne, et des chants militaires nord-coréens (et oui, j’adore ça). O surprise, il ne choisit pas la musique nord-coréenne et me demanda si je n’avais pas de musique « anglaise ». N’aimant pas la musique occidentale, je n’avais évidemment rien de tel à lui proposer et il fut notamment déçu que je n’ai pas de « Michael Jordan ». J’ai fini par comprendre qu’il parlait de Michael Jackson. Ce qui l’intéressait n’était donc pas de la musique anglaise à proprement parler mais bien de la musique américaine. Toutefois, un nord-coréen ne pouvant décemment pas avouer qu’il éprouve le moindre commencement d’attirance envers les USA, son souhait fut traduit par le vocable « musique anglaise ».

Au bout de deux heures et demie de route, nous arrivions à Kaesong où nous logions dans le Folk Hôtel. Très bel endroit traditionnel coréen, certes aménagé pour les touristes, mais qui contraste avec l’urbanisme stalinien du reste du pays. Nous avons donc logé dans des petits pavillons coréens, dormant à même le sol, ce qui ne fut pas du tout désagréable. Quant au repas que nous avons dégusté ce soir-là, il était absolument divin. Tellement succulent que je classe dorénavant la cuisine coréenne parmi mes préférées, alors qu’auparavant elle arrivait en queue de peloton dans ma hiérarchie des goûts. Comme quoi il faut peu de choses parfois pour changer d’avis

Ville de province, Kaesong est mal approvisionnée en électricité, et les coupures de courant furent très nombreuses, nous plongeant parfois dans une obscurité totale.

(à suivre…)
Yangguizi

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8 Des couleurs!

Avant d'aller me coucher, je jetais un coup d'oeil au ciel, pour découvrir une magnifique nuit étoilée, comme il est impossible d'en voir dans toute autre agglomération de par le monde. Kaesong était pourtant plus qu'un bourg. Je comprends maintenant pourquoi les photos satellite prises de nuit au-dessus de l'Asie du Nord-Est font apparaître une tâche noire au milieu des lumières chinoises, sud-coréennes et japonaises...

C’est donc dans cette atmosphère paisible que je sombrais un peu plus tard dans un profond sommeil, dont je ne fus tiré que le lendemain à 5 heures du matin par de joyeux chants militaires. Comme je l'ai déjà dit, je suis un grand amateur de ce type de musique, et cela ne m’a pas totalement déplu d’être réveillé de la sorte, même si je n’aurais pas vu d’un mauvais œil que cela eût lieu une ou deux heures plus tard.

Le petit déjeuner rapidement avalé, nous retrouvions notre cher minibus ainsi que les incontournables Messieurs Kim et Li. Le policier qui réglait la circulation à la sortie portait un uniforme blanc, contrairement à ses confrères pyongyangois (-ais ?) tout de bleu vêtus. Monsieur Li m’expliqua que le blanc était l’uniforme d’été et le bleu celui d’hiver. Ma surprise que la saison ne soit pas la même à Pyongyang et à Kaesong ne suscita malheureusement pas de réponse pertinente. Après ce fascinant dialogue, le minibus a enfin démarré...

Kaesong n’est pas une ville aussi laide que Pyongyang. Elle a été relativement épargnée par la Guerre, et certaines constructions anciennes ont subsisté. L’hôtel où nous logions était d’ailleurs une petite merveille architecturale. Les rues de Kaesong étaient de toute façon beaucoup plus colorées que l’horrible grisaille de la veille, et même la propagande semblait moins oppressante.

J'étais très excité à l'idée de circuler dans les rues de cette ville que j'avais pu observer en détails un an auparavant... dans l'objectif d'une longue vue installée dans un poste d'observation américain de l'autre côté de la frontière. Nous n'étions qu'à quelques kilomètres de là, mais dans un tout autre monde. La Statue de Kim Il Sung me fit un grand effet et je ne pus m'empêcher de lâcher un "je l'ai déjà vue il y a un an!"

Rapidement nous avons quitté la ville et avons enfin découvert la campagne coréenne. C’est avec une grande fébrilité que j’attendais de découvrir enfin cette Corée rurale dont la presse occidentale avait toujours dressé un portrait apocalyptique. Ma surprise fut à la hauteur de mes attentes. Le paysage était idyllique ! C’était la période des moissons et les champs étaient remplis de paysans s’activant à leur tâche. Les petites routes et sentiers étaient bordés de fleurs multicolores (et ce n’était ni des kimilsunias ni des kimjongilias !), tandis que les militaires toujours aussi nombreux déambulaient de hameau en hameau. Toujours à pieds bien sûr. Les inévitables portraits géants de Papa Leader décoraient toujours la plupart des embranchements, mais les flamboyants soldats qui devaient le mettre en valeur avaient décidemment bien du mal à ressembler aux âmes errantes toutes de vert foncé vêtues que nous croisions ou doublions en permanence.

Ce bref échantillon de la campagne nord-coréenne était beaucoup moins misérable que je ne l’imaginais. Certes, ce n’était pas l’opulence, mais les gens n’avaient pas l’air aussi affamés que sur les photos qui avaient pu sortir du pays pour atterrir dans la presse européenne. Bien au contraire, ces scènes rurales furent parmi les plus belles que j’ai pu voir de par le monde. La raison en est hélas très simple : la campagne coréenne d’octobre 2003 est à peu de choses près la même que celle d’il y a une cinquantaine d’années. Même la Chine rurale présente désormais des signes extérieurs de modernité totalement inconnus en Corée. Les quelques véhicules à moteur que nous croisions auraient pu parfaitement servir de décor à une reconstitution de l'époque de la Seconde Guerre Mondiale, tandis que les vêtements de la population et les uniformes verts-marrons des militaires étaient intemporels.

Il m’a malheureusement été quasiment impossible de prendre des photos, en raison de l’état de la route et des vibrations et secousses qui contrecarraient toute tentative de prendre des photos nettes. De surcroît, nos guides nous ont interdit de prendre des paysans ou militaires en photos car « ces gens-là sont sensibles ». Pas autant que vous messieurs, avais-je envie de rétorquer. Mais en hôte poli que j’étais, je ne l’ai pas dit.

Au milieu d’un charmant paysage de collines, nous fumes déposés devant une ancienne Tombre Royale, parfaitement préservée, datant du début du second millénaire, celle de Kongmin, Roi de Koryo. Comme un clin d’œil à cette Chine que je m’efforçais toujours de comparer à tout ce que je voyais, quelques vendeurs de souvenirs proposaient leurs trésors aux rares touristes de passage. Comprenant que je n’aurais peut-être plus l’occasion d’acheter des souvenirs non communistes, je fonçais m’acheter de jolies peintures sur soie représentant des coréennes en robe traditionnelle. Oui je sais parfaitement que j’ai déjà dit que je les trouvais fort charmantes, mais je n’ai pas peur de la répétition.

Nous sommes ensuite revenus sur nos pas, avons retraversé Kaesong, puis avons mis le cap sur la frontière sud-coréenne. Direction le site mythique de Panmunjom.

(à suivre)
Yangguizi

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9 Aux frontières du Réel

Au fur et à mesure que nous approchions de la ligne de la démarcation, quelques indices évoquant le formidable dispositif de défense nord-coréen commençaient à faire leur apparition. Contrairement à mes attentes, la présence militaire n’était pas plus importante que dans le reste du pays. (ceci dit, il est difficile de faire mieux !) Les patrouilles de soldats n’étaient pas plus impressionnantes que dans la capitale ou la campagne d’où nous venions. En revanche, un œil un peu exercé – et stimulé par les commentaires enthousiastes de nos guides – pouvait remarquer un certain nombre de détails intéressants.

Les collines tout d’abord. Bien que faisant partie du charmant décor champêtre décrit plus haut, elles présentaient de troublantes structures en béton à leur base. Peut-être étaient-ce les entrées de mystérieux bunkers ou de sites de lancement de missiles ? Ou peut-être est-ce moi qui voulais absolument voir le mal partout, puisqu’après tout, c’est bien le cœur de l’Axe du Mal que je contemplais. Un peu plus loin, je remarquais dans les champs plusieurs rangées parallèles de blocs rocheux, de quelques mètres de large, et qui semblaient s’étendre à perte de vue. Ces rangées de rochers disposées parallèlement à la frontière étaient probablement destinées à freiner l’avance de chars ennemis qui tenteraient une percée à travers champs. Enfin, le long des routes, il était possible de voir à intervalles réguliers des séries de blocs de béton d’une dizaine de mètres de hauteur, destinés à être dynamités en cas d’invasion ennemie pour bloquer les routes.

Un checkpoint plus sévère que ceux de la veille au soir nous arrêta environ une demi-heure. Nous étions à l’entrée de la zone démilitarisée. Une fois tous les papiers examinés, nous avons franchi le portique qui nous séparait de cette zone mythique. Deux soldats sont montés dans notre minibus « pour notre sécurité » (???), l’un d’entre eux devant nous servir de guide. Comme il parlait un peu chinois, il a été possible d’avoir un contact direct avec lui, ce qui n’a d’ailleurs pas tellement plu à nos chers guides, seul Monsieur Kim possédant quelques notions de chinois.

La zone démilitarisée inter-coréenne fait quatre kilomètres de large, deux de chaque côté de la ligne de démarcation, et traverse toute la péninsule coréenne d’est en ouest. Elle est totalement infranchissable, excepté à Panmunjom, unique point de contact entre les deux Corées, où a été signé l’armistice en 1953.

A ma grande surprise, je découvrais autour de Panmunjom les mêmes champs cultivés et les mêmes paysages de fleurs que dans la Corée non démilitarisée. Lors de mon passage en Corée du Sud un an plus tôt, les abords de la zone démilitarisée sud m’avaient paru extrêmement austères et entièrement voués aux infrastructures militaires, toute trace de vie civile étant proscrite. Je me doute bien que la Corée du Nord n’est pas du tout le pays pacifiste qu’il prétend être et que les abords de la frontière sont au moins autant militarisés que ceux de la Corée du Sud. Néanmoins l’illusion est réussie et nous avons tous été bluffés.

Nous avons tout d’abord visité le petit bâtiment où a été signé l’armistice, et avons commencé à discuter plus longuement avec le soldat qui nous faisait la visite – en présence bien entendu de Messieurs Kim et Li qui buvaient nos paroles. La conversation a rapidement évolué vers l’actualité internationale, et je dois reconnaître qu’il était assez savoureux de jouer le rôle d’une des seules sources d’informations de ces garde frontières, qui à l’instar de leurs compatriotes ne peuvent bien entendu pas compter sur l’information officielle.

Notre soldat ainsi que Messieurs Kim et Li nous ont fait part de la peine qu’ont éprouvée les coréens quand ils ont été classés dans l’Axe du Mal. Monsieur Bush Junior n’est bien entendu pas très populaire dans ces contrées, mais le discours qui nous a été servi était surprenant de modération. Sans doute ne parle-t-on pas aux étrangers comme aux nord-coréens. On nous demanda avec insistance, et avec une inquiétude non dissimulée, si nous pensions que Junior serait réélu en 2004. Nous avons tous répondu que nous ne le pensions pas, sans vraiement savoir ce qu’il en serait bien entendu. Puis nous fumes interrogés sur la crise nucléaire iranienne. Les coréens suivent bien entendu ce dossier de très près, mais il est difficile de savoir ce qu’on leur dit exactement. Nous nous en sommes tenus à la stricte vérité, à savoir que la crise n’en était qu’à ses débuts, et que ce n’est pas demain que les américains envahiraient l’Iran. Puis pour détendre un peu l’atmosphère, j’ai ajouté que l’Afghanistan c’était pour 2001, l’Irak pour 2003, l’Iran ce serait pour 2004, et en 2005 Bush Junior ne serait pas réélu, et la Corée serait donc épargnée. Ils ont apparemment apprécié cette réflexion. Ce fut alors le moment de lancer mes slogans anti-américains (les mêmes que la veille), et nous rigolâmes tous de bon cœur. Ce soldat était vraiment très sympathique, et je me suis surpris à ressentir une certaine tristesse à l’idée qu’il serait parmi les premières victimes en cas de guerre. Sans doute le savait-il aussi, ce qui justifiait son empressement à nous interroger.

Un peu plus tard, nous nous sommes rendus à la frontière à proprement parler. Un complexe aménagé au Nord comme au Sud, autour de quelques bâtiments centraux en préfabriqué, sur la ligne blanche elle-même, et un bâtiment principal de chaque côté. Nos guides nous ont donné l’autorisation de photographier sans restriction les bâtiments, comme les militaires. Surprenante autorisation lorsque l’on sait que côté sud, toute photographie est strictement interdite à plusieurs kilomètres à la ronde. J’ai alors souligné que la Corée du Nord était beaucoup plus libre que le Sud, ce qui bien entendu n’a pas manqué de faire rire Monsieur Kim, qui a certainement compris que c’était de l’humour à tiroirs.

Nous sommes rentrés dans les locaux en préfabriqué, et avons fait le tour de la table centrale, franchissant ainsi la frontière invisible plusieurs fois, et nous retrouvant en Corée du Sud pendant une minute ou deux. Naturellement la porte était fermée de l’autre côté, et pour ressortir du préfabriqué, il fallait repasser la frontière et revenir au Nord. Les touristes venant du Sud se livrent exactement au même rituel, mais en sens inverse. Les deux Corées se sont mises d’accord pour alterner les visiteurs du Nord et ceux du Sud, et faire en sorte que ceux-ci ne se voient et ne se croisent jamais. On imagine que des touristes se faisant coucou de la main de chaque côté de la ligne blanche, cela ne ferait pas très sérieux sur le site le plus tendu au Monde.

Une fois ressorti du bâtiment, nous avons pris de nombreuses photos des gardes frontières. Invraisemblable image que ces groupes de soldats ne se tenant qu’à un mètre ou deux l’un de l’autre, se faisant face jour après jour, sans jamais pouvoir se parler ou échanger un regard. Que j’aurais aimé pouvoir lire les pensées de ces soldats coréens se tenant à trente centimètres de la ligne blanche, pouvant la franchir en une seule enjambée et en moins d’une demi-seconde, soit suffisamment vite pour échapper aux balles de leurs collègues. Combien d’entre eux ont sérieusement pensé à le franchir, ce pas ?

Nous n’étions qu’à sept ou huit mètres de la ligne blanche, et quelques mètres plus loin, les soldats sud-coréens nous regardaient attentivement à la jumelle. Peut-être était-ce là du folklore, à moins que nous n’ayons été photographiés et envoyés dans l’ordinateur central de la CIA. Je le saurai si je présente un jour mes papiers dans un aéroport américain… A un ou deux kilomètres de là, un immense drapeau nord coréen faisait face à son équivalent sud coréen. C’étaient les deux villages de propagande (c’est comme ça qu’on les appelle au Sud) que j’avais aussi vu de très près il y a un an. Mais cette fois j’avais le droit de les prendre en photo.

Nous visitions les lieux avec quatre touristes nord-coréens. A ceux-là aussi j’aurais aimé demander combien de papiers ils ont dû remplir, et combien de garanties ils ont dû donner pour pouvoir se trouver là. C’était certainement des gens relativement haut placés, comme l’attestait d’ailleurs leur début d’embonpoint. Je tentais d’adresser quelques mots à l’une des membres de ce groupe : « bonjour, je suis français ». Hélas, mon accent coréen était trop mauvais pour être compris et elle me répondit dans un anglais si approximatif que je ne le comprenais pas non plus. J’ai alors retenté le coup du « à bas l’impérialisme américain » mais elle ne comprit toujours pas ! De toute façon Monsieur Kim coupa court à cette tentative d’approche non autorisée, et nous en sommes restés là. Nous avons quitté Panmunjom pour un poste d’observation nord-coréen dans la zone démilitarisée, situé non loin de là.

Un autre militaire, plus âgé, nous accueillit une fois là-bas. Il avait une très bonne tête celui-là aussi : jovial et souriant. Il nous fit regarder la zone démilitarisée à la jumelle, et nous avons très bien vu les postes d’observation sud-coréens et onusiens situés de l’autre côté de la ligne de démarcation. Cet officier nous assura que les sud-coréens avaient bourré leurs postes d’observation avec des armes, ce qui constituait une violation des Traités. Bien entendu, il nous fut assuré que les Nord-coréens n’en faisaient pas autant et qu’eux respectaient le droit international. Nous avons pu aussi regarder le mur de béton érigé par les américains et les sud coréens, destiné à empêcher une invasion nord-coréenne. Nos guides ne se trompèrent pas lorsqu’ils nous assurèrent que ce mur de huit mètres de haut était tenu secret au sud. Effectivement, il ne nous en a pas été fait état lors de ma visite du sud de la zone démilitarisée. D’après les nord-coréens, les américains auraient construit ce mur en secret pour ne pas se couvrir de honte et ne pas être accusés d’avoir construit eux-mêmes un autre Mur de Berlin. Ce mur existe bel et bien, je l’ai vu, et il se trouve effectivement du côté sud-coréen. Mais traverse-t-il réellement toute la péninsule ? Impossible de le savoir même si ça semble vrai. Il faudrait que je fasse mes recherches dès que j’en trouve le temps, et que je vérifie aussi s’il est vraiment secret, ou si j’ai été victime de la propagande nord-coréenne.

A midi pile, les hauts parleurs sud-coréens crachent de la propagande agrémentée de musique classique. Ne comprenant pas un traître mot de coréen, je demande à Monsieur Kim de me traduire. Celui-ci fronce les sourcils et fait mine d’écouter attentivement. Au bout d’une minute, il me dit que ce n’est pas très clair et qu’il croit qu’il s’agit de politique. J’ai été bien naïf de croire que Monsieur Kim allait me traduire de la propagande sud-coréenne ! Ceci dit, le son me paraissait parfaitement clair et d’une qualité excellente pour du son craché à deux kilomètres de là. Je demandais alors si les nord-coréens font la même chose vers le sud, et on m’assura que non. Je me souvenais pourtant de ce que les sud-coréens m’avaient dit il y a un an, lorsqu’ils affirmaient que chaque camp envoyait de la propagande à intervalles réguliers. Je reformulais ma question en demandant si au moins des ondes ne sont pas envoyées à destination du sud. Je me vis à nouveau opposer une réponse négative, mais cette fois j’avais en tête l’image très nette de ces émetteurs géants nord-coréens que j’avais vu du Sud. Mais je n’en ai pas parlé, ça n’aurait pas été poli.

Par contre j’ai parlé du tunnel que j’avais visité. Les sud coréens ont découvert quatre tunnels d’invasion pouvant déverser d’après les estimations plusieurs milliers de soldats nord-coréens vers le sud en une heure. On estime qu’une vingtaine de tunnels sont encore à découvrir. Le militaire nous assura que ces tunnels ont été creusés pendant la guerre, mais cela me paraît assez difficile à croire. Pourquoi creuser des tunnels pharaoniques lorsque la ligne de front est mobile ? J’ai beau ne pas être un expert militaire, cela me semble stratégiquement idiot. Au sud, il nous a été assuré que les tunnels avaient été construits après la guerre, ce qui me semble plus vraisemblable. Je leur ai fait part de cette version et me suis contenté d’acquiescer poliment à leurs explications. Nénanmoins, le militaire et Monsieur Li étaient très intéressés par ma description du tunnel, notamment en ce qui concerne sa profondeur et ses dimensions. Leur aurait-on caché ces détails ? Je n’ose y croire !!!

Vint ensuite le discours sur la réunification pacifique de la Corée, sur le modèle d’une fédération très décentralisée, ou pour reprendre la terminologie chinoise, en vertu du principe « un pays deux systèmes ». Ils avaient l’air d’y croire, mais c’est tellement irréaliste. Les tensions de chaque côté sont si fortes… Ce fut enfin le moment de se dire au revoir. Après avoir lâché mon « l’impérialisme US est notre ennemi commun » et avoir offert des cigarettes chinoises à l’officier bien sûr ! L’officier apprécia bien entendu, mais il ne refusa pas non plus les cigarettes américaines que d’autres lui ont offert !

(à suivre)
Yangguizi

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10 On the road again

J’avais encore en tête les paroles du premier soldat de la matinée qui nous racontait avec fierté que la Corée devait et allait bientôt être dotée de l’arme nucléaire car c’était son seul moyen d’éviter l’invasion américaine, et ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il avait raison le bougre. Il savait que l’Irak avait été envahi car il était faible, et que la Corée pouvait présenter une résistance beaucoup plus acharnée.

Mais sur ces joyeuses pensées, nous quittions la zone démilitarisée, toujours à travers champs, pour revenir à Kaesong. Je ne manquais pas de remarquer sur la route ces enfants travaillant dans les champs, et plus inquiétant, ceux portant l’uniforme. Ce sont sans doute des devoirs liés à la fonction de monarque dans un pays dans lequel les enfants sont les rois du pays

A Kaesong nous avons visité le musée historique situé dans une ancienne école de philosophie, du même style que ce qu’on peut voir en Corée du Sud, et encore très bien conservée. C’était assez plaisant de pouvoir visiter un site dénué de propagande, bien que ce n’était pas pour cela que j’étais venu en DPRK. Après avoir avalé notre déjeuner, nous avons repris le minibus pour rentrer à Pyongyang. A nouveau plus de deux heures de route à tuer

Mais cette fois-ci, c’était l’après-midi et on pouvait admirer le paysage. La route était une gigantesque ligne droite glissant parfois sous de longs tunnels obscurs, où je frémissais à la vue de ces masses de piétons qui seraient sans doute dans une situation très dangereuse si le trafic automobile était un poil plus dense. Mais ils ne risquaient à vrai dire pas grand chose. Parfois le long de la route des autostoppeurs tentaient de nous arrêter, en vain. C’est bien dommage car ils auraient un peu égayé notre voyage. Mais comme il nous était interdit d’approcher les gens humbles et encore plus de leur adresser la parole, nous n’avions aucune chance de voir ce souhait se réaliser.

Dehors, la campagne était toujours aussi belle et peu urbanisée. La Corée des grands espaces… Le paysage très coloré n’était cependant pas désert, et des armées de paysans s’affairaient toujours aux champs. Monsieur Kim nous répéta que nous pouvions prendre des photos des champs, mais pas des paysans car « ces gens sont sensibles ». De toute façon, prendre des photos nettes à partir d’un minibus lancé à plus de soixante kilomètres heure dépassait mes compétences et c’est malgré moi que j’ai obtempéré aux ordres. Et puis j'étais déjà dans le colimateur de Monsieur Kim qui m'avait surpris en train de filmer la route alors que j'étais censé ne prendre que des photos.

Au bout d’un moment, je ressortais donc mon lecteur MP3 et savourais la musique militaire nord-coréenne que j’avais téléchargée avant de partir. Quelques minutes plus tard, Monsieur Kim qui se trouvait en face de moi demanda à écouter et je lui passais donc mes écouteurs. Son visage d’ordinaire si souriant se transforma alors brusquement et il devint tout pâle et prit un air des plus inquiets. Après quelques secondes d’hésitation, il me demanda à voix basse et tremblante : « mais, mais tu écoutes la radio ??? » Il est bien entendu interdit d’emmener en Corée du Nord des radios, puisque celles qui sont disponibles ont leurs fréquences bloquées, de manière à empêcher le bon peuple de capter autre chose que ce que les sages leaders leur destinent. La règle est sans doute bien respectée, car les inspections inopinées, ayant lieu en moyenne tous les trois mois, veillent à s’assurer que les coréens n’ont pas trafiqué leurs récepteurs de radio et de télévision. Gare aux contrevenants !

Entendant de la musique nord-coréenne jaillir de mes écouteurs, Monsieur Kim en a déduit que ce que j’écoutais ne pouvait être que la radio, une radio d’un type inconnu dans le pays et qui ne pouvait donc pas être bloquée comme elle le devrait. Une telle infraction lui aurait sans doute attiré de gros problèmes si ça se savait, mais je l’ai rassuré en lui montrant comment fonctionnait mon lecteur, et comment il était possible de sélectionner non seulement des chants coréens, mais également du Vivaldi ou du Berlioz. Au bout de quelques minutes il eut l’air rassuré et me rendit mon appareil. J’ai alors sagement omis de lui montrer que ce lecteur pouvait effectivement passer en mode radio sur pression d’un seul bouton ! De toute manière, j'ai essayé, et je ne pouvais rien capter sur les fréquences FM.

A mi-parcours, le minibus se mit à ralentir et nous nous sommes arrêtés sur ce que j’appellerais par commodité d’expression une aire d’autoroute. Une quinzaine de marchands attendaient les rares véhicules de la journée, et les touristes étrangers étaient naturellement une aubaine. Comme de notre côté nous commencions à avoir faim et soif, l’aubaine fut partagée. Et comme certaines vendeuses étaient fort charmantes et n’étaient pas avares de clins d’œil, cet arrêt imprévu fut donc tout à fait agréable. En faisant le tour des stands, j’ai ramassé quelques boîtes de caramel coréen à offrir, ainsi que des biscuits chinois et de l’eau minérale pour la route. Il était temps ! Mon estomac et mes papilles commençaient à s’impatienter. J’ai aussi acheté un t-shirt sur le festival Arirang, d’une très mauvaise qualité, pour satisfaire la demande d’un ami.

Un groupe de touristes chinois s’était également arrêté en même temps que nous, et je remarquais que l’un d’entre eux parlait en chinois à une des vendeuses. Dès qu’il eut fini, j’en profitais pour engager la conversation, mais elle fit alors mine de ne pas comprendre ce que je disais. J’ai beau ne pas être parfaitement bilingue, je n’ai en général aucune difficulté à tenir une conversation, et j’avais remarqué que la demoiselle s’en sortait plutôt bien avec le chinois, ce qui ne manqua pas de m’étonner. Je demandais alors à Monsieur Li de lui demander en coréen si elle savait parler chinois et la réponse fut négative. Je lui reformulais la question en chinois et elle répondit « ting bu dong, ting bu dong » (« je ne comprends pas » en chinois). Elle avait donc au moins des notions. Ceci dit, lorsque Monsieur Li s’éloigna, son niveau de chinois se releva brusquement et nous avons pu un peu discuter et j’ai eu la confirmation qu’elle connaissait cette langue.

Après trois bons quarts d’heure d’arrêt (et oui), il était temps de repartir. En bon français que je suis, je refis donc la tournée des stands pour dire au revoir à tout le monde, et l’une des vendeuses m’a même envoyé un bisou avec sa main. Voilà, même dans ce pays, j’avais réussi à vendre le charme français. Mission accomplie.

En fin d’après-midi, nous avons aperçu au loin la pyramide géante qui nous annonçait que nous approchions de Pyongyang. Le passage sous un gigantesque portique marquait un peu plus tard l’entrée en ville.

(à suivre)
Yangguizi

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11 Retour à la civilisation

Dès notre retour à Pyongyang, nous avons pris la direction de la Librairie Internationale afin de faire des emplettes. En chemin, je tentais de prendre en photo une de ces femmes policières qui, telles des automates, règlent la circulation au milieu de carrefours complètement déserts. Il est très populaire en Chine de débattre des métiers les plus tristes et répétitifs tant on en trouve d’incroyables. Mais femme policier à Pyongyang, c’est sans aucun doute à classer dans la catégorie des gagnants. Pauvres femmes, qui s’agitent dans tous les sens et gesticulent à toute vitesse pour canaliser des flots de voitures qui n’existent même pas, dans des tenues parfois totalement inadaptées au climat. Il paraît que l’uniforme d’hiver se met à dates fixes, quelles que soient les températures et les variations climatiques, comme si le régime prétendait commander le climat lui-même ! Ces femmes font ça toute la journée, sans quitter leur carrefour. Se livrer à ce manège pendant une demi-heure rendrait sûrement fou la plupart des gens et je n’ose imaginer dans quelle état sont ces femmes après plusieurs années d’exercice. Le plus malheureux, c’est qu’elles sont toutes si jolies, largement plus que la moyenne des coréennes. A croire qu’elles sont sélectionnées uniquement sur le critère de leurs frimousses

Remarquant mon intérêt de plus en plus marqué pour les femmes en uniforme, Monsieur Kim m’assura qu’il y a une de ces policières à côté de la Librairie, et que j’aurais tout le loisir de la photographier. Puis il ajouta avec un sourire complice : « Tu aimes bien les femmes, hein ? » J’ai eu à ce moment-là très envie de répondre « oui bien sûr, je suis un homme. » Mais j’ai eu peur de le vexer voire de le blesser en répondant ça. Les coréens du Nord sont sans doute extrêmement frustrés de ce côté, surtout tant qu’ils ne sont pas mariés, et c’était donc inutile d’en rajouter. Je répondis donc tout simplement « oui bien sûr, je suis français. » Ma réponse eut l’air de le convaincre.

Une fois arrivés, nous nous sommes garés près d’une de ces innombrables façades en ravalement que l’on peut voir partout à Pyongyang. Il semblerait que les autorités veuillent mettre un peu de couleur dans la ville et remplacer le gris et le blanc par des teintes pastel et un peu plus gaies. Noble initiative. Ce travail de ravalement était assez fascinant, vu le nombre de personnes s’activant sur chaque pan de mur. Non seulement les ouvriers étaient installés à l’extérieur des façades, mais on pouvait en voir aussi sur les balcons ou derrière les fenêtres, tentant de gratter eux aussi ce qu’ils pouvaient sur les murs. J’imagine que de toute façon, les pyongyangais (ois ?) ont l’habitude de voir des indésirables débarquer chez eux.

Malheureusement, Monsieur Kim nous interdit de photographier ces scènes, malgré l’autorisation de principe que nous avions reçue la veille au matin. C’est donc sur cette pauvre policière que mon camescope jeta son dévolu.

Ceci fait, je suis entré dans la Librairie. La petite boutique des horreurs. Ce lieu mythique était un des buts principaux de mon voyage, tant on m’avait décrit les merveilles de propagande qu’on pouvait y trouver. Je fus malheureusement relativement déçu car le choix n’était pas si grand que ça. Vu le temps qui nous était imparti, nous nous sommes d’abord jetés sur les affiches de propagande peintes à la main. C’est le souvenir le plus populaire de Corée du Nord. Ces affiches sont très belles, et chacune d’entre elles a été soigneusement travaillée, ce qui explique les prix pratiqués : de 30 à 40 euros l’unité, soit de dix à vingt fois plus cher qu’en Chine. Mais en Chine, ces affiches sont beaucoup moins rares et ont été fabriquées à une échelle industrielle. A mon grand désespoir, l’affiche que je désirais était en rupture de stock. Je voulais absolument acheter cette superbe peinture d’un Taepodong, gigantesque missile coréen à longue portée, décollant sous les hourras d’une foule de travailleurs enthousiastes, et que mon ami français de Shanghai expose fièrement chez lui. Je dus malheureusement me contenter de deux scènes plus traditionnelles de soldats et de travailleurs. Ceci dit, ce n’est pas mal non plus.

Ceci fait, j’ai acheté deux CD de musique nord coréenne : un de musique militaire, et un de musique dite pop. C’est Monsieur Li qui me guida pour cet achat, en fonction de ses goûts personnels. Le choix était grand, et les prix relativement élevés, il fallait donc choisir judicieusement. Juste avant la fermeture, j’ai enfin pris le temps de jeter un coup d’œil aux livres, la plupart étant les mêmes qu’à l’hôtel. J’ai cependant choisi un énorme livre de photographies de Pyongyang, ainsi qu’un ouvrage plus discret intitulé « les Beaux Arts de Corée ». Les deux étaient en français, comme d’ailleurs la majorité des livres disponibles. Les ouvrages en français avaient en effet l’air de dépasser en quantité les anglais, les russes, et les chinois ! Tous les livres de la Librairie étaient bien entendu des ouvrages de propagande, et ces deux-là n’échappent pas à la règle.

Je ne peux pas résister au plaisir de vous décrire « les Beaux Arts de Corée ». C’est en fait une collection de peintures de style réaliste socialiste, l’ouvrage étant réalisé à l’occasion d’une exposition de 1978. Personnellement j’aime beaucoup ce genre et suis très satisfait de mon acquisition. La part belle est évidemment donnée au Respecté Président Kim Il Sung qui apparaît sur bon nombre de peintures. Je dois cependant reconnaître que certaines sont réellement de véritables pièces d’art dont il se dégage une émotion certaine. Mais ce sont les légendes et certains commentaires qui sont les plus intéressants. Voici pour exemple un extrait de la préface :

« […] L’exposition a révélé de façon éloquente que les beaux-arts de notre pays sont en plein épanouissement, qu’ils sont authentiquement populaires, conformes aux sentiments et au goût de notre peuple, et qu’ils sont des beaux-arts révolutionnaires servant les intérêts du Parti et de la révolution. Le plus grand succès de l’exposition a dû au grand nombre d’œuvres dépeignant respectueusement par des tableaux historico-documentaires la brillante carrière révolutionnaire du camarade Kim Il Sung, grand Leader, qui consacre invariablement sa vie à la liberté et au bonheur du peuple, et les traces infeffaçables et les récits émouvants jalonnant sa vie. Ces œuvres représentent des hymnes et des épopées de dévouement dédiés au grand Leader qui a ouvert et éclaire notre ère djoutchéenne grâce à sa perspicacité peu commune, à son éminent art de direction et à ses nobles vertus communistes […] etc

Voici également les explications de deux peintures : Pour « Apparitions et disparitions surnaturelles » : « Innombrables sont les méthodes de combat prodigieuses que le camarade Kim Il Sung, grand Leader et commandant prestigieux invincible à la volonté de fer, a créées à l’époque de la Lutte armée anti-japonaise dans les années 30 de notre siècle. Les combattants de l’ARPC se déplaçaient en grande unité en effaçant leurs traces dans la neige, ce qui jetait les agresseurs impérialistes japonais dans une panique folle. » Pour « Maman, je ne veux pas m’en aller » : « La clique fantoche sud-coréenne perpètre sans hésitation des actes criminels à jamais impardonnables sous le paravent de « l’exportation de la main-d’œuvre » en vendant à l’étranger non seulement des centaines de milliers de nos compatriotes mais aussi des enfants innocents. »

Après ce grand moment de propagande, et avant que la nuit ne tombe, nous nous sommes rendus sur la Place Kim Il Sung, qui rappelle un peu la place Tiananmen de Pékin. C’est là que sont de temps en temps organisées les gigantesques parades militaires qui rassemblent parfois jusqu’à un million d’hommes. Mais ce soir-là, le lieu était totalement désert, seule une ou deux dizaines de personnes arpentant cette place gigantesque. La Place Kim Il Sung est entourée du Palais pour les Etudes du Peuple, de quelques ministères et d’un musée révolutionnaire. On voit très bien la tribune d’où le Cher Leader Kim Jong Il acclame régulièrement ses troupes, mais le calme qui régnait sur cette place connue pour ses fastes était saisissant alors que la nuit commençait à tomber. Je vis alors mes premiers portraits de Marx et de Lénine, dont Monsieur Kim me dit que ce sont les seuls visibles en Corée du Nord. De l’autre côté, un gigantesque portrait du Respecté Président Kim Il Sung commençait à s’éclairer, de même que les fresques révolutionnaires qui entouraient la Place. La gigantesque flamme rouge de la Tour du Juche située de l’autre côté du fleuve fut elle aussi allumée, rajoutant au kitch de la scène, si cela était encore possible. Quelques instants plus tard, l’obscurité commençait à envahir la ville.

(à suivre)
Yangguizi

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12 Les folles nuits de Pyongyang

La nuit fut rapidement noire comme en rase campagne. Difficile de croire que je me trouvais dans une capitale de plus de deux millions d’habitants. Certes, de nombreuses fenêtres illuminées permettaient de deviner les contours des immeubles d’habitation, mais l’impression générale que donnait Pyongyang la nuit était extrêmement obscure. Les rues semblaient cette fois totalement désertes, les quelques piétons qui finissaient de rentrer chez eux étant de toute façon invisibles en raison de l’absence d’éclairage public. Seuls quelques portraits éclairés du Respecté Président Kim Il Sung rompaient les ténèbres.

Mais on pouvait toutefois voir de temps en temps une timide source lumineuse aux carrefours : une faible lumière rouge qui remuait dans tous les sens. C’étaient les femmes policières qui continuaient à s’agiter en tenant leur bâton qui la nuit devient lumineux ! Quelle horreur ! Quelle vie horrible ! Comment peut-on imposer une tâche aussi ingrate à un être humain ? Comment peut-on forcer quelqu’un à passer ses nuits à mimer un automate en agitant un bâton rouge au milieu d’une rue totalement déserte?

C’est cette réflexion qui m’occupa durant le trajet qui nous amena au restaurant. L’un des seuls de la ville. L’endroit n’était naturellement fréquenté que par quelques occidentaux et des chinois, accompagnés par leurs guides. Quelques décors lumineux tentaient d’égayer ce restaurant qui partout ailleurs aurait été considéré comme sinistre. Mais c’était le cœur de la vie nocturne de Pyongyang. Il fallait l’accepter. Nous allions de plus avoir l’insigne honneur de dîner en compagnie de Messieurs Kim et Li qui jusque là ne s’étaient jamais joint à nous.

Je reconnais que la nourriture était bonne. Nous étions dans le restaurant de canard dont Monsieur Li m’avait confié l’existence la veille lorsque je l’interrogeais sur les mœurs nocturnes des coréens. Grands buveurs comme la plupart de leurs compatriotes, Messieurs Kim et Li nous ont présenté avec fierté un alcool local, guère différent en fait de ce qu’on peut trouver en Chine. Un rapide coup d’œil à la bouteille qui n’indiquait que 35° d’alcool me soulagea car je m’attendais au pire. J’avais déjà subi largement pire que ça en Chine et avait plus ou moins appris à tenir le coup. Je pouvais donc enchainer les toasts sans trop m’inquiéter. Comme les chinois, les coréens adorent faire « ganbei » (cul sec). Et comme la plupart des membres du groupe étaient des européens de Chine et avaient l’habitude de cette pratique, nous pouvions faire honneur aux bouteilles qui nous étaient servies. Une petite différence toutefois : un coréen ne peut pas se servir lui-même en alcool. Ca ne se fait pas, ni en Corée du Nord ni en Corée du Sud, comme on me l’a confirmé plus tard lorsque j’étais de retour à Shanghai. Monsieur Li à côté de qui j’étais assis me demandait donc constamment de lui servir à boire, puisque je n’avais pas encore pris le pli.

Pendant tout le dîner j’alternais donc les ganbei et les morceaux de canard. Monsieur Li et l’américain avaient un ganbei d’avance, car ils avaient trinqué avant les autres, et je prenais soin de ne pas combler mon retard. Ma capacité à boire a tout de même des limites, que j’avais ce soir-là fixées à 9 verres (chiffre de la longévité en Chine). Monsieur Li ne m’autorisa toutefois pas à en rester là et me remplit d’office mon verre : il fallait attaquer les nombres à deux chiffres. J’ai réellement senti que j’approchais de la limite vers le douzième verre. L’américain à ma droite n’en menait pas très large non plus et voulait s’arrêter. Mais Monsieur Li ne l’entendait pas ainsi. Les coréens savent très bien boire.

Nous nous consolions en nous disant que dans ces conditions, on pourrait peut-être faire dire des choses à nos guides qu’ils n’auraient pas dites à jeun, mais nous avons échoué. Ils tenaient trop bien l’alcool. Bien au contraire, ce fut moi qui commençais à approcher des limites de la décence… verbale. Mes souvenirs ne sont pas très clairs sur ce qui s’est alors dit, mais j’ai malheureusement l’impression d’avoir trinqué à la santé de Saddam Hussein. J’espère me tromper bien sûr, mais il y a de fortes chances pour que j’ai vraiment fait ça. L’antiaméricanisme exacerbé qui régnait alors, combiné à une bonne douzaine de verres d’alcool blanc ont eu raison de toutes mes convictions et de la retenue dont je fais preuve en général. L’américain qui lui aussi commençait à faiblir eut toutefois un sursaut de lucidité et réagit à mon toast en me demandant de ne pas aller trop loin. Je crois que j’ai obtempéré.

J’ai définitivement arrêté à mon quatorzième verre car je savais que là, c’était le confort de la suite du voyage qui étaient en jeu. A mon grand soulagement, j’étais encore capable de me lever et de marcher droit, signe qu’a priori je ne passerais pas ma nuit aux toilettes.

Lorsque nous étions sur le départ, Monsieur Li nous présenta à la patronne du restaurant. Peut-on d’ailleurs employer ce mot dans un pays communiste ? Je crois que Monsieur Li la qualifia en fait de manager, ce qui est plus politiquement correct. Messieurs Li et Kim me pressèrent alors de scander mes slogans anti-américains, ce que je fis naturellement. La « manager » rit aux éclats et me félicita chaleureusement en levant le poing. Avait-elle seulement compris que je ne pensais pas un mot de ce que je disais ? J’aimerais le croire, mais j’en doute.

Nous reprimes le minibus pour une dizaine de minutes de trajet jusqu’à l’hôtel. La nuit était toujours aussi noire, et les fenêtres toujours aussi faiblement éclairées, telles des tâches de lumière dans l’obscurité. Difficile toutefois de distinguer les formes des immeubles tant ces lumières étaient faiblardes. Une vision de cauchemar à l’échelle d’une ville entière

De retour à l’hôtel, nous sommes tous allés refaire un tour à la librairie, pour encore une fois compléter nos collections. Même le plus récalcitrant des touristes consommateurs ne peut pas résister à la folie du shopping lorsqu’il est à Pyongyang. C’est beaucoup plus fort que dans des villes comme Hong Kong, Paris ou New York, où il n’est pas difficile d’être blasé par l’abondance et la diversité. Ici, le moindre livre, le moindre timbre, le moindre pin’s peut devenir un objet de collection inestimable, que l’on pourra pourra montrer avec fierté à ses petits-enfants lorsque tout le monde aura oublié la signification–même du mot de communisme.

Avant d’aller me coucher, j’ai croisé la française du groupe avec qui nous avons échangé pendant une heure et à l’abri des indiscrétions nos impressions sur le pays. Cela ne faisait que deux jours que nous y étions, et nous ressentions irrésistiblement le besoin de nous lacher, de décrire à n’en plus finir les aberrations que nous avions vues, de rire aux éclats à propos du moindre mot de nos guides, de souiller de la manière la plus immonde la mémoire du Detesté Président Kim Il Sung. Malgré ma difficulté à trouver mes mots et à ne pas m’effondrer (l’alcool était encore là, quelque part, dans mes veines), la conversation dura une bonne heure et fut pimentée de bon nombre de fous rires. Il le fallait, c’était physiquement nécessaire. On ne pouvait pas rester sérieux après avoir vu et entendu tout ce qu’on nous avait montré pendant ces 48 heures.

Ma raison a finalement repris le dessus, et je suis rentré dans ma chambre où je me suis rapidement effondré dans un profond sommeil. Mon intuition s’est révélée exacte, puisqu’effectivement je ne suis pas allé une seule fois aux toilettes de toute la nuit, et que le lendemain matin je n’avais quasiment pas de gueule de bois.

(à suivre)
Yangguizi

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13 Ridicule (1)

Ce n’est plus dans le restaurant panoramique de Mlle Kim que nous prenions désormais notre petit-déjeuner, mais dans un modeste restaurant du rez de chaussée, sans charme ni intérêt particulier. De toute manière, nous pensions à la longue journée qui nous attendait à nouveau. Cette fois, c’est plus au nord que nous devions nous rendre, au cœur du pays, dans les Monts Myohyangsan. Le trajet en bus de deux ou trois heures se passa une fois encore à admirer la campagne coréenne qui s’étendait à perte de vue. Tandis que je feuilletais les livres achetés la veille, Monsieur Kim pointa du doigt la gigantesque photo d’un défilé d’un million de personnes sur la Place Kim Il Sung, et me dit en souriant qu’il était « à peu près là » en désignant une tâche rouge (une partie de la marée humaine) vers l’arrière-plan de la photo. Cela ne m’étonne pas : un pyongyangais (ien ?) sur deux devait participer à cette « fête ».

Une fois arrivés sur les lieux, nous avons entamé notre première visite, qui allait s’avérer être le lieu le plus ridicule qu’il m’ait jamais été donné de voir : le Palais des Expositions des Cadeaux à Kim Jong Il, et le Palais des Expositions des Cadeaux à Kim Il Sung. Ces deux gigantesques bâtiments abritent dans des dizaines et des dizaines de salles l’ensemble (c’est du moins ce qu’on nous a dit) des cadeaux offerts aux Leaders par leurs amis du Monde Entier.

De gigantesques groupes de soldats en rangs serrés convergeaient de tout le pays pour admirer cette débauche unique de propagande, dont le but avoué est de prouver aux visiteurs que la Corée du Nord est parfaitement intégrée dans le concert des nations et que ses Leaders sont universellement admirés. Papa Leader et Fiston Leader ont chacun leur Palais. La visite dura au total trois ou quatre heures, car rien ne nous fut épargné. Il fallait tout voir, et dans le détail !

Une fois déposés nos appareils photos à l’entrée et enfilé nos chaussons (il ne faut pas salir le sol du Palais !), nous avons pénétré dans le cœur du bâtiment. Nous allions faire la visite avec un groupe d’une vingtaine de chinois de Macao. Je regardais autour de moi la foule de soldats qui allait devoir aussi se farcir la visite, et que bien entendu nous ne pourrions jamais approcher. Les nombreux guides du Palais veillent à ce que les touristes étrangers et les soldats ne se mélangent pas. Les régiments étaient mixtes, et la moyenne d’âge n’était pas très élevée. Les femmes soldats dont l’âge ne devait guère dépasser vingt ans se tenaient la main, parfois par le petit doigt, comme de véritables gamines ou collégiennes. C’est un fait social très répandu dans toute l’Asie, mais voir des filles en uniforme se comporter comme cela, c’est par contre tout à fait exceptionnel. En tant que bon mâle français, je tentais d’adresser quelques sourires à ces énigmatiques soldates, mais elles ne me répondirent malheureusement pas. C’eût sans doute été un blasphème dans ce saint des saints !

Retour au groupe donc. Les chinois de Macao parlaient cantonnais entre eux, et je devais donc renoncer à épier leurs conversations et commentaires. Dommage, ça aurait sans doute été intéressant. Mais soudain, je tombais nez à nez sur leur guide. Le choc !!!! C’était le parfait sosie du Cher Leader Kim Jong Il !!! Mêmes cheveux, mêmes lunettes, même costume et même taille. Il était juste un peu plus jeune que le Cher Leader. Je suis resté hébété pendant quelques secondes avant d’alerter les autres européens, qui avaient eu exactement la même réaction que moi. Nous avons alors tous éclaté de rire et avons fait part de notre amusement à Monsieur Li. Celui-ci n’a pas nié la ressemblance, même s’il n’a pas osé rire de bon cœur avec nous (gare au blasphème). Ceci dit, il n’a pas pu s’empêcher de sourire. Ma décision était prise, j’allais tout faire pour poser en photo avec ce sosie.

Nous avons alors commencé la visite du Palais des cadeaux de Kim Jong Il. Dans la première salle, une statue du Respecté Président Kim Il Sung accueillait les visiteurs. Emporté par un zèle improbable, notre américain s’inclina respectueusement devant la statue. Un coup pour rien, puisque ce n’était pas obligatoire, à mon grand soulagement. Nous avons ensuite passé en revue les cadeaux. Il devait y en avoir des milliers, voire des dizaines de milliers, de toutes origines et de toutes sortes. La guide coréenne explicait tout ceci avec enthousiasme, tandis que Monsieur Li nous faisait la traduction en anglais, et le sosie du Cher Leader, traduisait en chinois mandarin pour les gens de Macao. Rapidement, voyant notre évident manque d’intérêt pour cette énumération hystérique de commentaires grandiloquents, Monsieur Li renonça à traduire. Il ne restait donc plus que la version chinoise, que je faisais semblant d’écouter pour pouvoir fixer à loisir du regard le sosie du Cher Leader.

Et il y en avait des cadeaux. Un grand nombre provenait de sociétés d’import-export de Hong Kong et de Macao, ce qui ne manqua pas de nous étonner. Monsieur Li se contenta de rétorquer que le Cher Leader Kim Jong Il avait beaucoup d’admirateurs là-bas, dans ces sanctuaires du capitalisme. Une explication bien plus probable et moins avouable consiste en fait dans les sombres opérations de blanchiment d’argent se déroulant à Hong Kong et Macao. L’espagnol qui voyageait avec nous nous apprit plus tard qu’une thèse avait même été réalisée sur les circuits de blanchiment d’argent nord-coréen via ces sociétés d’import-export hongkongaises. Etant donné les quantités d’argent brassées, ces sociétés d’import-export pouvaient effectivement se permettre de remercier les Leaders en leur offrant ces quelques cadeaux, dont certains avaient d’ailleurs sans doute une grande valeur.

Tous les pays communistes d’Europe, d’Asie et d’Afrique ont offert aux deux Leaders des quantités astronomiques de cadeaux. Dans les pays non-communistes, ce sont des associations, des particuliers ou des parties politiques d’extrême gauche qui ont envoyé leurs contingents de cadeaux. Je classerais tous ces trésors en deux catégories : les objets d’artisanat ou à valeur historique locaux (exemple : des peintures chinoises ou des antiquités indiennes) et les objets typiquement communistes (c’est-à-dire des sculptures ou peintures réalistes socialistes, ou des affiches de propagande locales, et parfois même des représentations locales des Leaders coréens). Amusante au début, la visite devint rapidement ennuyeuse en raison du caractère répétitif des salles et des commentaires.

Cette gigantesque caverne d’Ali Baba était à la fois impressionnante et ridicule, en raison des trésors d’énergie et de folie qui ont été déployés pour mettre tout cela en valeur et créer l’illusion d’un Monde entier dévoué aux Leaders Coréens, et de l’universalité de l’idéologie du Juche.

Il y a quand même eu de grands moments lors de la visite. Comme par exemple le ballon de basket dédicacé par Michael Jordan et offert par Madeleine Allbright lors de sa visite au Cher Leader Kim Jong Il il y a quelques années. Et puis il y eut ces innombrables cadeaux en provenance du Proche Orient. Syrie, Palestine, Iran, Irak… et Emirats Arabes Unis étaient particulièrement bien représentés. Les iraniens ont même offert un fusil en or, tandis que les syriens se sont contentés d’une arme de poing dans le même métal. Un festival de mauvais goût et une belle illustration de ces liens douteux que certains régimes ont entretenu et entretiennent encore avec la Corée du Nord. Plus ces liens étaient étroits, plus les cadeaux étaient nombreux ! Sans surprise, l’Amérique du Nord n’était quasiment pas représentée, à deux exceptions près : celle citée plus haut, et puis un pasteur américain dont le nom m’échappe, mais que les nord-coréens placent sur un piédestal en tant que « grand leader religieux des Etats-Unis ». Personne parmi nous, l’américain compris, ne le connaissait.

Vers la fin de la visite, ce sont des téléviseurs géants et des ordinateurs personnels en provenance de Corée du Sud qui ont attiré mon attention. J’imagine que contrairement aux autres, ces cadeaux ont en fait été offerts en double exemplaire : un pour le musée, et un pour le Leader lui-même.

(à suivre)
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Pirate..... là, je calle.... je reprendrais la nuit prochaine ce marathon coréen et mes yeux vont se fermer en songeant à la beauté des femmes coréennes qui ne sourcillent qu'à peine au charme français...... il va peut être falloir que j'y fasse un saut...... Clin d'oeil

Passionant en tout cas ce récit sur un pays que l'on croit tellement fermé, passionant mais un chouia long......
Yangguizi

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14 Ridicule (2)

Une fois finie la visite du Palais des cadeaux du Cher Leader Kim Jong Il, nous avons attaqué celle du Palais des cadeaux du Respecté Président Kim Il Sung, où nous avons redéposé nos appareils photo et remis nos chaussons. Je n’avais toujours pas réussi à approcher le sosie du Cher Leader, mais avais entre-temps demandé à Monsieur Li si je pouvais poser en photo avec lui. Celui-ci fut très amusé par ma surprenante requête, et n’osa pas refuser. Mais il ne voulait pas la répercuter auprès du sosie. Il fallait que je fasse mon approche moi-même, ce qui m’était autorisé, puisque le sosie, en tant que guide, avait le droit de parler aux étrangers. Sans doute Monsieur Li croyait-il que je n’en aurais pas le cran : il se trompait.

Je profitais de l’absence de traduction en anglais pour poser des questions au seul guide encore actif, et qui n’était autre que le sosie du Cher Leader. J’ai donc posé une question sur un cadeau qui m’avait intrigué, et ayant posé ma question en chinois, les touristes de Macao ainsi que ma « cible » rirent de bon cœur. J’avais réussi mon approche. J’ai donc pu par la suite engager la conversation avec le sosie. Celui-ci avait appris le chinois à Pékin, et il maîtrisait très bien la langue. Apparemment mieux que Messieurs Li et Kim ne maîtrisaient l’anglais. Ce sosie était en fait fort sympathique et nous avons eu une conversation tout à fait intéressante. Il s’appelait Kim Yongkun (encore un Kim !!!).

La guide coréenne nous ayant dit qu’en raison du trop grand nombre de salles, nous ne pourrions pas tout voir, je formulais la requête de visiter la section des cadeaux offerts par les européens au Respecté Président Kim Il Sung. Les chinois de Macao rigolèrent, et les guides accédèrent à ma demande. Monsieur Li qui avait remarqué mon manège me demanda si mon projet avançait, et j’eus le plaisir de lui donner une réponse positive. Cela l’amusa décidémment beaucoup.

Sans surprise, l’écrasante majorité des cadeaux européens provenait d’URSS et des anciens pays frères d’Europe de l’Est. Monsieur Li commenta un portrait de Staline en me disant que l’année dernière un groupe de touristes russes fut très ému de trouver hors de leurs frontières un portrait de leur cher grand leader. Apparemment il subsiste encore pas mal de frapadingues dans ce grand pays !!!

Nous sommes enfin arrivés à la section des cadeaux d’Europe de l’Ouest, qui était en fait la seule qui m’intéressait vraiment. Dans cette salle, le France était hélas de très loin le pays le mieux représenté. Les vitrines françaises étaient dominées par une énorme photo de François Mitterrand serrant la main au Respecté Président Kim Il Sung. La légende indiquait que cette rencontre avait eu lieu avant que Mitterrand ne soit chef de l’Etat Français. Ce bonhomme cultivait décidemment des amitiés troublantes… Des certificats offerts à des nord-coréens par des sociétés juchéistes françaises décoraient également les vitrines. La Mairie de Montreuil était elle aussi plutôt bien représentée. Mais mon regard se porta rapidement sur une Tour Eiffel, exactement du même genre que ce qu’on peut acheter pour deux ou trois euros dans les boutiques de souvenirs parisiennes. Juste à côté, c’est une assiette peinte avec une Tour Eiffel qui trônait fièrement. Je me suis alors demandé qui pouvait être le sombre crétin qui avait pu oser offrir des cadeaux d’une telle médiocrité au Respecté Président Kim Il Sung. Et mon sang ne fit qu’un tour lorsque je réalisais que je connaissais cette personne. C’était…. mon ancien professeur !!!! Ce professeur qui cultivait ses amitités avec Khadafi et Kim Il Sung. Lorsque j’étais étudiant, ce personnage atypique alimentait un grand nombre de rumeurs, et autant son amitié khadafiesque était étayée par de nombreuses preuves, autant son amitié kimilsungiesque était mystérieuse et non avérée. Mais ça y est, j’avais enfin la preuve. Et je pouvais la divulguer à tous mes anciens amis dès mon retour dans le Monde libre. Mon voyage en Corée du Nord était donc une réussite ! Les guides furent d’ailleurs fort impressionnés par le fait que je connaissais personnellement l’auteur d’un cadeau offert au Respecté Président Kim Il Sung.

Vers la fin de la visite, nous sommes entrés dans une dernière salle, au milieu de laquelle trônait une réplique en cire grandeur réelle du Respecté Président Kim Il Sung, placée judicieusement dans la reconstitution d’un décor bucolique paradisiaque. Sur les murs, des affiches de propagande communiste africaines francophones donnaient une touche finale à cette scène kitchissime. C’est vers une de ces affiches que je me dirigeais lorsque Monsieur Kim (l’anglophone) me passa mon deuxième savon du voyage : « non non non, arrête toi ! Va d’abord t’incliner devant la Statue du Leader, prouve lui ton respect, et ensuite tu as le droit de regarder le reste ». Je me suis exécuté de mauvais cœur, ai prouvé mon « respect » au Leader, puis me suis tourné vers les touristes de Macao et leur ai lancé quelques conneries en chinois sur ce foutu Leader. Les chinois ont éclaté de rire, et Monsieur Li, qui ne comprend pas un mot de cette langue, courut vers moi. La française du groupe m’apprit par la suite, que Monsieur Li a en fait traversé toute la pièce en courant dès qu’il m’a vu parler aux chinois. Il me demanda donc ce que je venais de dire, d’un ton assez inquiet, et je me suis contenté de botter en touche : « non non, rien de spécial ».

La visite était enfin terminée. Nous sommes montés sur la terrasse du Palais, une fois récupérés nos appareils photos. Le paysage était réellement très agréable puisque nous étions situés au milieu de collines boisées, dont le Respecté Président Kim Il Sung lui-même était tombé amoureux, ce qui le décida à placer ici son Palais des Expositions. De la musique militaire agrémentait également la scène qui s’offrait à nous. Monsieur Li me glissa alors discrètement que c’était le moment de tenter ma chance pour la photo avec le sosie du Cher Leader.

Je me suis donc exécuté et ai demandé au sosie de poser avec moi, ce qu’il accepta de bon cœur. Hélas, la photo est malheureusement ratée et à contre-jour. Qui plus est, la ressemblance frappante de ce guide avec le Cher Leader est beaucoup moins évidente que dans la réalité. Réussite mitigée donc. Je me suis quand même senti un peu désolé de faire tout ce cirque juste pour poser en photo avec lui, sans même qu’il ne s’en doute. Il était très sympathique après tout… Mais pour qu’il ne se doute vraiment de rien, j’ai aussi demandé à poser en photo avec la guide coréenne dans sa belle robe verte (elle, pas moi !) Je ne me suis en revanche pas plié au jeu de la signature du livre d’or. Je n’avais rien d’intéressant à écrire, et ne voulais pas me compromettre en louanges dythyrambiques.

Une fois ma mission accomplie, je discutais un peu avec les touristes de Macao. Je ne les ai toutefois pas interrogés sur la nature des relations privilégiées qu’entretient l’ancienne colonie portugaise avec cette dictature stalinienne. Mais il y a pourtant de quoi s’interroger. Macao fait partie des rares villes dans lesquelles est implanté un consulat nord-coréen, et fait aussi partie des villes encore plus rares desservies par un vol direct vers Pyongyang, et assuré par la compagnie Air Koryo. Ajoutons à cela le casino de Pyongyang qui affiche fièrement à l’entrée des photos de Macao, les cadeaux des sociétés d’import-export de Macao, et ces histoires de blachiment d’argent, et nous obtenons un puzzle qu’il n’est pas très difficile de reconstituer

Parmi ces touristes de Macao figurait un européen d’une soixantaine d’années. Nous avons fini par engager la conversation, et j’ai vraiment regretté de ne pas l’avoir abordé plus tôt. C’est un des oiseaux rares que je recherchais depuis si longtemps, en vain. Ce portugais était né dans la concession française de Shanghai en 1940 et avait fui la ville avec sa famille en 47, avant la prise de la ville par les communistes, pour s’installer à Macao où il passa toute sa vie. C’était la première fois que je rencontrais un européen qui avait « connu » le Shanghai des concessions ainsi que l’occupation japonaise, même s’il n’était qu’un très jeune enfant à l’époque. Hélas, il ne conservait que peu de souvenirs de cette période et peinait à me donner des détails. De son côté, il s’intéressait beaucoup à ma description du Shanghai du 21ème siècle, qui n’avait strictement rien à voir avec la ville de son enfance. Il y était tout de même retourné une fois brièvement il y a quelques années, et nous avons échangé notre déception de ne pas pouvoir mettre la main sur une carte de l’époque (un article que je recherche en vain depuis plusieurs années, et qui semble réellement introuvable). Quel dialogue surréaliste entre deux amoureux de Shanghai, incapables de mettre en relation deux descriptions si différentes de la même ville ! Toutefois, lorsque je citais les quelques anciens noms français des rues de la ville qui me venaient à l’esprit, cela lui fit quelque chose et raviva apparemment beaucoup de souvenirs en lui.

Hélas, Messieurs Kim et Li nous séparèrent rapidement, car nous devions reprendre notre itinéraire. Je n’ai même pas pu échanger mes coordonnées avec ce portugais, car les guides m’assurèrent que je le reverrais plus tard à l’hôtel. C’était faux et vraiment très dommage.

(à suivre)
Yangguizi

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15 Bain de nature

Après le déjeuner, il nous fut donné le choix entre nous en tenir au programme d’origine, à savoir faire un peu de marche en montagne, et retourner à Pyongyang pour visiter une école modèle et assister à un autre spectacle d’enfants. J’ai beau aimer la montagne et souffrir de son absence à Shanghai, je suis quand même venu en DPRK pour prendre un bain de communisme et aurais donc préféré suivre les gens de Macao qui allaient visiter l’école. Je fus hélas le seul dans ce cas, et les autres européens préférèrent prendre un bain de nature. La démocratie en Corée du Nord ne m’a décidemment pas porté chance !

Avant de continuer la suite de mon récit de voyage, je vais prendre la liberté de raconter ce que je n’ai pas vécu mais aurais eu la chance de vivre si le groupe avait choisi l’autre option. Un ami l’avait fait l’année dernière et m’a raconté l’incroyable visite de cette école. Outre l’image modèle du régime socialiste qui était présentée aux étrangers, ces derniers avaient en plus la chance de pouvoir visiter la petite usine qui était accolée à l’école. Dans cet atelier, une machine savamment protégée par des chaînes et soigneusement mise en valeur s’offrait au regard curieux des visiteurs. Les guides enthousiastes expliquaient alors que cette machine avait une importance historique de premier ordre pour les coréens car le … 17 mai 1978 (date donnée au hasard), le Respecté Président Kim Il Sung inspecta les lieux et … toucha la machine, qui devint aussitôt une relique sacrée. Et je dois reconnaître que je brûlais d’envie de voir ce phénomène et surtout de profiter de cette explication que je connaissais déjà par cœur avant même de l’avoir entendue. Le communisme est bel et bien une religion, cela se confirmait de jour en jour, d’heure en heure. Mais tout ceci n’arriva pas, et notre minibus nous conduisit au pied d’un sentier de montagne.

Je reconnais toutefois que ce paysage était très agréable, d’autant plus que le climat était alors idéal. Comme en Chine, il est strictement impossible de sortir des sentiers de montagne, non pas pour des raisons politiques, mais parce que ces sentiers sont délimités par des barrières au-delà desquelles il serait réellement dangereux de s’aventurer. Surtout avec les chaussures de ville que je ne pouvais malheureusement pas remplacer. Monsieur Kim, arguant de son âge avancé (30 ans) ne souhaita pas nous accompagner, et pour la première fois nous fumes donc lâchés seuls… avec un seul guide. Une liberté dont je comptais bien profiter, puisqu’en montagne, chacun marche à son rythme.

Vers le début du chemin, je remarquais des écritures géantes gravées dans le roc, à flanc de montagne, et bien que je me doute de leur signifiaction approximative, je demandais des explications à Monsieur Li. Je ne me trompais pas. Il était bien écrit que le Grand Leader était une sorte de grand soleil dans le cœur du peuple coréen, et que la Révolution était grosso modo une réussite triomphale. Que c’est beau la nature, quand c’est aménagé par l’Homme

Chacun marchant à son rythme, il m’est arrivé à plusieurs reprises de me retrouver réellement seul, ce qui est un luxe d’une valeur inestimable en DPRK, surtout quand on est étranger. Impossible malheureusement de profiter de cette liberté pour engager la conversation avec d’éventuels promeneurs locaux, car à cette heure-ci, tous redescendaient la montagne alors que nous étions quasiment les seuls à la grimper. Toutefois, contrairement à leurs compatriotes demeurant à Pyongyang, les promeneurs n’hésitaient pas à nous regarder, ce qui est impensable dans la capitale car trop dangereux. Certains se risquaient même à dire hello !

De temps en temps, lors des haltes, nous dépassions des touristes chinois, facilement reconnaissables à leurs vêtements plus voyants et à la mode, et surtout à leurs raclements de gorge si caractéristiques. Certains de ces touristes chinois représentaient même à cet égard particulièrement bien leur pays, tant et si bien que j’ai failli leur brandir ma carte de Président de l’AARRCC (Association Anti Rots, Raclements et Crachats en Chine). Mais je me suis retenu et me suis contenté de les regarder de travers. Les coréens du nord raclent et crachent peu, à l’exception notable de certains militaires qui n’ont pas grand chose à envier à leurs voisins chinois de ce point de vue. Apparemment par contre, les civils ne sont pas autorisés à se livrer à cette pratique barbare.

On croisait aussi des groupes de pionniers qui dévalaient la montagne à toute allure. Les pionniers, comme dans tout pays communiste, sont ces enfants privilégiés qui portent l’écharpe rouge, et ont déjà un pied dans le système politique. Mais comme tout enfant, ceux-ci couraient en chahutant et en riant de bon cœur. Ca faisait tout de même plaisir à voire et contrastait grandement avec la sinistrose générale de la population nord-coréenne.

Le chemin était beaucoup plus long que je ne l’imaginais et ne semblait en fait pas vraiment avoir de fin. Au lieu de l’heure d’ascension que nous avions prévue, nous avons dû marcher environ deux heures. Monsieur Li aurait apparemment bien voulu rebrousser chemin et retourner au minibus, mais nous avons pris goût à ce petit coin de nature et avons insisté pour grimper plus haut que prévu, en sachant qu’il nous serait de toute façon impossible d’atteindre le sommet des monts Myohyangsan. La ballade dura finalement trois bonnes heures, descente comprise, et c’est plutôt satisfait de cette expérience que nous avons retrouvé Monsieur Kim en bas.

Sur le chemin, Monsieur Li me demanda s'il était exact, que quelques mois plus tôt une dizaine de milliers de français avaient péri durant la canicule (de l'été 2003) et comment c'était possible. Pour une fois, ce fut à mon tour d'être embarrassé par les problèmes de mon pays. En tout cas ça montre que, dans certains cas, on parle quand même de ce qui se passe à l'étranger.

Nous avons ensuite mis le cap vers un grand temple bouddhiste qui se trouvait dans les environs. Hélas, nous sommes arrivés à l’heure de fermeture et la "garde rouge" (son uniforme resemblait vraiment à celui d'une garde rouge de la révolution culturelle chinoise) qui surveillait l’entrée nous a dit de rebrousser chemin. Nous reviendrions donc le lendemain matin avant de rentrer à Pyongyang.

Il ne restait plus comme destination que l’hôtel local où nous allions passer la nuit. Cet établissement d’un standing étonnamment correct pour un hôtel de montagne était en fait un grand complexe perdu dans la forêt. Il fut inutile de nous répéter l’interdiction de sortir seul car de toute façon nous n’avions nulle part où aller, l’hôtel se trouvant loin de toute habitation. Les guides pouvaient donc dormir en toute tranquilité.

(à suivre)
Yangguizi

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16 Karaoke coréen

Il n’y avait bien entendu pas grand chose à faire le soir dans cet hôtel, sinon regarder inlassablement les livres que j’avais achetés la veille. En achetant des bricoles (assiettes et verres made in DPRK), je tombais une fois encore sur des touristes chinois, de Mandchourie cette fois. Ils m’expliquaient que l’objet de leur visite se limitait à ces régions montagneuses et qu’ils n’allaient pas à Pyongyang. Ils voyageaient sans visa, ce qui est possible quand on est chinois et qu’on ne se rend pas dans la capitale. Les choses changent toutefois, car il y a encore un an, les chinois pouvaient se rendre à Pyongyang sans visa. Les relations entre les pays socialistes frères s’érodent donc lentement mais sûrement.

Il ne restait plus qu’une seule chose à faire dans cet hôtel : aller au karaoke. Cette distraction qui a contaminé tout l’Extrême Orient n’a pas complètement épargné la Corée du Nord et j’avoue que même si j’ai la plupart du temps le karaoke en horreur, je n’ai pas pu résister à la curiosité de voir ce qui pouvait bien se chanter ici. De sucroît, c’était le seul endroit où il était possible de déguster une bière pour passer le temps.

Je m’y suis donc rendu en compagnie du hollandais et de l’incontournable et inépuisable Monsieur Li. La salle était plutôt grande mais presqu’entièrement vide. Lorsque nous sommes arrivés, seules une table de touristes chinois et une autre de coréens étaient occupées.

Seul le personnel du karaoke, un homme et une femme, chantaient afin de mettre un peu d’ambiance. Les touristes chinois ont fini par partir, et les nord-coréens restaient entre eux, dans un coin. La demoiselle du karaoke vint nous distribuer le « menu », c’est-à-dire la liste de toutes les chansons disponibles. Le répertoire était bien entendu essentiellement chinois et coréen, mais proposait aussi quelques chansons en langue anglaise.

Le hollandais et moi-même avons fermement refusé de chanter quoi que ce soit. En ce qui me concerne, il s’agit d’une règle très stricte qui ne souffre que de rarissimes exceptions : j’abhorre chanter, et en suis de toute façon parfaitement incapable. Les rares fois où il m’est arrivé en Chine de mettre les pieds dans un karaoke, c’était pour accompagner des amis et les écouter. Rien d’autre. Monsieur Li refusa lui aussi de chanter, et la demoiselle n’insista donc pas et retourna chanter. A la plus grande joie de Monsieur Li, les chanteurs se sont mis à interpréter « My Way », dont Monsieur Li m’a soufflé qu’il existait aussi une version coréenne. Mais ce soir-là, c’est la version anglaise qui était à l’honneur.

Ceux qui ont déjà eu l’occasion de passer une heure ou deux dans un karaoke asiatique (chinois, japonais, coréen, malais, thailandais ou autre) savent exactement à quoi ressemblent les sempiternelles chansons à l’eau de rose qui déchainent l’enthousiasme des foules dans ces contrées. De la musique mièvre et des paroles qui ne le sont pas moins, servent de bruit de fond à des images de jeunes couples prétendument romantiques qui se tiennent la main dans des paysages de rêve. C’est assez amusant la première fois, mais devient déjà assomant à la deuxième.

J’espérais donc que la production nord-coréenne serait à la hauteur de mes espérances et de mon goût pour la musique militaire et révolutionnaire. Il n’en fut rien et à ma grande surprise le karaoke nord-coréen ressemblait comme deux gouttes d’eau au chinois, qui ressemble au taiwanais, qui lui-même ressemble au japonais… Aucune sonorité militaire ou patriotique ne transpirait de ces chansons d’amour coréennes. Nul besoin de comprendre les paroles pour imaginer ce qui se chantait. Encore et toujours des couples, ou des jolies femmes en tenues colorées, qui devaient donner l’impression d’un bonheur parfait. J’étais assez stupéfié de constater que la Corée du Nord pouvait produire ce genre de choses. J’ai même cru que tout cela venait de Corée du Sud, mais Monsieur Li m’assura que non. J’ai fini par le croire, lorsqu’au détour de quelques images j’apercevais des rues qui ne peuvent exister qu’en Corée du Nord, ou quelques drapeaux à étoile rouge. Une des scènes les plus risibles fut une déchirante scène de séparation entre deux amoureux à l’aéroport de Pyongyang… Non seulement celui-ci semblait fabriqué de toutes pièces et n’avait strictement rien à voir avec le vrai, mais le panneau d’affichage des vols faisait apparaître des destinations totalement fantaisistes. Pour information, Pyongyang n’est reliée par avion qu’à Pékin, Shenyang et Macao en Chine, Vladivostok et Khabarovsk en Russie, et Bangkok en Thailande. Mais ici, Mexico, Berlin et Le Caire avaient miraculeusement fait leur apparition. Tout ce qu’il y avait de vrai dans cet aéroport, c’étaient les avions de la compagnie Air Koryo, reconnaissables au drapeau nord-coréen peint sur leur queue. Tout cela était donc vraiment surréaliste.

Au bout de quelques chansons, le demoiselle revint à la charge pour nous faire chanter, et comme par hasard c’est sur moi qu’elle s’acharna. J’avais beau lui répéter dans un anglais qu’elle devait comprendre que c’était hors de question, elle insistait encore et toujours. Elle a même proposé de m’accompagner ! Hélas au bout de quelques minutes, je n’ai pas pu résister à son sourire et, sans savoir ce qui m’a pris, j’ai accepté à sa grande satisfaction. J’avais toutefois deux conditions : je n’acceptais de chanter qu’en chinois et elle devait m’accompagner. Je suis bien entendu incapable de chanter le moindre mot en coréen, et je trouve la musique anglo-saxonne d’une laideur incommensurable. Il ne restait donc plus que le chinois. De surcroît, puisque quelle que soit la langue dans laquelle j’allais chanter, je serais forcément des plus ridicules, le fait de chanter en chinois pouvait au moins me servir d’excuse : il est moins honteux de se planter dans une langue qu’on n’est pas censé connaître sur le bout des doigts qu’en anglais, même si en fait la chanson chinoise m’est beaucoup plus familière et abordable que l’occidentale.

La demoiselle accepta ma condition et me pointa un titre du doigt. Ne le connaissant pas, j’ai refusé, au cas où elle serait trop difficile. En feuilletant le menu, je remarquais un certain nombre de chansons qui m’étaient familières voire connues car elles figuraient sur mes CD de musique révolutionnaire et patriotique chinoise. J’ai donc choisi celle que je savais être la plus facile : « Caoyuan zhi ye » (une nuit dans la steppe). La demoiselle n’eut pas l’air très satisfaite, et sans que je comprenne vraiment pourquoi, je me suis retrouvé tout seul un micro à la main, la demoiselle étant retournée au comptoir en pouffant de rire. Toutes les mêmes

C’est donc seul que j ‘ai affronté cette très douloureuse épreuve, qui a coûté beaucoup plus cher à mon amour propre que lorsque je me suis incliné respectueusement devant la statue du Respecté Président Kim Il Sung. Les trois minutes qui suivirent furent parmi les plus dures que j’ai connues. Malgré le faible nombre de témoins, je m’en veux encore de m’être à ce point ridiculisé en public, et d’avoir souillé une chanson qui est pourtant si belle lorsqu'interprétée par de vrais artistes. Mon seul soulagement est de ne pas m’être entendu chanter, mais vu ma lamentable performance, peut-on encore appeler ça « chanter » ?

Toujours est-il que la table de nord-coréens m’a chaleureusement applaudi, et j’ai alors constaté avec stupéfaction que deux occidentaux se trouvaient parmi eux. Sur leur invitation, je les ai donc rejoints. Ces deux messieurs étaient des italiens d’environ cinquante ans que j’ai d’abord pris pour des touristes un peu farfelus. L’un d’entre eux parlait un très bon français, mais je me suis quand même forcé à formuler quelques phrases dans l’italien scolaire que j’avais appris il y a longtemps et dont il ne me restait quasiment plus rien. L’un des coréens me répondit alors dans un excellent italien auquel je n’ai malheureusement su répondre qu’en anglais. La suite de la conversation allait se dérouler uniquement avec l’italien moustachu et en français.

J’ai rapidement remarqué que cet italien était badgé. Pas avec un de ces pin’s que les touristes peuvent acheter pour un demi euro et qui représentent des drapeaux nord-coréens ou des statues révolutionnaires. Non non, celui-là portait le badge des nord-coréens ! Et pas n’importe lequel ! Alors que la plupart des gens portent sur le cœur un petit portrait de Kim Il Sung, celui-là portait le plus rare : le double portrait de Kim Il Sung et de Kim Jong Il. Une vraie pièce de collection, interdite au commun des étrangers. Cet italien était donc forcément « un ami de la Corée du Nord » pour avoir le droit de porter cet insigne. La suite de la conversation allait confirmer mon impression.

Les deux italiens n’étaient donc pas des touristes, mais des techniciens travaillant à Pyongyang. Il y a je crois environ deux cents occidentaux vivant à Pyongyang, et je suis donc tombé sur deux d’entre eux. Mais alors que la plupart de ces occidentaux y sont plus ou moins contre leur gré et uniquement en échange de primes mirobolantes, ces deux-là étaient des volontaires qui apparemment se plaisaient très bien dans ce pays.

Le moustachu me déroula alors son CV qui était réellement impressionnant. Il a d’abord roulé sa bosse en Yougoslavie communiste puis dans quelques pays d’Europe de l’Est (avant la chute du rideau de fer). Puis il s’installa successivement en Algérie et en Libye, toujours en tant que technicien. Notre homme parlait donc couramment, d’après ses dires, le yougoslave et l’arabe. Puis ce fut le tour de l’Iran et de l’Irak, dont il gardait apparemment d’excellents souvenirs. Après de brefs passages en Chine et en Birmanie, cet incroyable italien a donc échoué il y a quelques mois à Pyongyang, où il travaille dans une usine de pièces détachées automobiles. Une usine italienne (et oui). Son séjour était pour une durée indéfinie, et il avait l’air prêt à y passer un certain temps. « Pyongyang, quelle ville magnifique et agréable» me glissa-t-il alors que je n’arrivais plus à contenir mon air ahuri. Il était bien sympathique cet italien, mais qu’est-ce qui pouvait bien trotter dans sa tête ??? Certes il venait de la région de Bologne (bastion communiste) mais là quand même, c'était mieux qu'une caricature!

Alors qu’à mon tour je lui déroulais mon modeste CV qui se limitait à des contrées bien moins exotiques que les siennes, et que je lui faisais part de mon amour pour la Chine, il répliqua « oui, c’est comme moi. Je suis italien mais mon cœur est coréen », dit-il en portant la main sur son badge avec les deux leaders. Impressionnant.

L’autre italien, lui aussi badgé, avait entre temps confié au hollandais, que les conditions de travail et de vie n’étaient pas aussi merveilleuses que ça à Pyongyang. Aussitôt arrivés dans l’usine, ils se sont rendus compte que rien n’était possible, que tout manquait, et qu’il a d’abord fallu faire importer un container de Singapour, pour disposer des outils de travail les plus rudimentaires.

Vers minuit moins le quart, on nous mit dehors, et une fois seuls, nous nous sommes regardés avec le hollandais, et avons éclaté de rire.

(à suivre)
Yangguizi

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17 Religion

Le matin, en sortant du petit déjeuner, nous avons revu les deux italiens qui nous ont bien entendu reconnus et salués, mais n’avons cette fois pas engagé la conversation, car pour changer, une longue journée nous attendait.

Nous sommes d’abord allés au temple dont on nous avait refusé l’entrée la veille. La garde rouge était toujours là, immobile et commençant une nouvelle passionnante journée de travail. Ce n’est (mal ?)heureusement pas elle qui nous fit faire la visite, mais une dame d’une bonne trentaine d’années toute de rose vêtue. Par chance, nous étions quasiment les seuls touristes sur les lieux, étant arrivés bien avant les bruyants troupeaux de chinois et de coréens. On l’a en fait échappé belle, car au loin, on entendait se rapprocher des cohortes de soldats chantant à tue-tête, que nous avons croisés sur la route après avoir quitté le temple. Ils étaient vraiment très nombreux, mais mon petit doigt me dit qu’ils n’allaient pas faire un pèlerinage.

Ce temple dont j’ai hélas oublié le nom était un véritable havre de paix, à l’image du reste du Pays du Matin Calme (la Corée). Beaucoup plus spacieux et aéré que les temples chinois qui sont de toute manière tellement noirs de monde que l’on a bien de la peine à apprécier leur taille réelle. Les nombreux pavillons et mini-pagodes se fondaient très bien dans les paysages de fleurs et au milieu d'arbustes et buissons finement travaillés. En y regardant de plus près, l’un de ces buissons avait même exactement la forme de la péninsule coréenne réunifiée ! Il fallait bien que les cocos laissent une trace quelque part, et il faut bien reconnaître que celle-ci était plutôt discrète et pas vraiment gênante.

Au sortir d’un pavillon, la guide me regarda furtivement et se mit à glousser quelque chose en coréen avant de pouffer de rire. Surpris mais me doutant quand même plus ou moins de ce qu’elle avait pu dire, j’interrogeais Monsieur Li qui me confirma que la guide me trouvait « smart ». L’ayant remerciée, j’en profitais pour lui poser quelques questions sur la vie religieuse en Corée du Nord, toujours par l’intermédiaire de la traduction certainement très fidèle de Monsieur Li. La dame m’affirma donc qu’il existait bien une vie bouddhiste en Corée du Nord, même si celle-ci n’était pas très développée. Il y aurait même des moines en activité dans le temple, mais ils étaient comme par hasard invisibles ce matin car occupés à étudier la doctrine bouddhiste.

A vrai dire, j’avais déjà été surpris par les références bouddhistes de Monsieur Li dont les réponses sur le mode de vie des nord-coréens s’inspiraient parfois plus du passé bouddhiste de la Corée que de son présent juchéiste. J’eus toutefois confirmation que comme en Chine, il n’est pas possible d’être à la fois croyant et membre du Parti des Travailleurs.

Nous avons profité de cette incartade spirituelle pour interroger Monsieur Li sur le niveau réel de croyance des coréens. Et pour cela, le meilleur moyen était de l’interroger sur les mystères de la vie après la mort. La réponse le gêna apparemment beaucoup, et il ne parvint pas à répondre clairement. Pour le mettre sur la voie, on lui expliquait que la plupart des religions du monde promettaient une vie après la mort, ou bien un cycle de réincarnations. Apparemment à court d’arguments, Monsieur Li rétorqua que tous les coréens croyaient au Juche (l’idéologie marxiste à la sauce du Respecté Président Kim Il Sung pour ceux qui auraient oublié). Devant notre scepticisme sur les applications spirituelles du Juche, Monsieur Li répondit tout simplement que cette Pensée était en fait d’un grande complexité et embrassait tous les aspects de la vie et donc de la mort, mais que de toute façon, tout cela était hors de portée d’occidentaux comme nous. La discussion philosophico-spirituelle s’arrêta donc là.

Un peu plus loin, c’est une façade décorée avec de l’écriture sanskrite qui attira mon attention, et au risque de paraître quelque peu ignare, je dois confesser mon grand étonnement de trouver cette écriture dans un temple bouddhiste situé si loin du sous-continent indien. Je ne fus d’ailleurs pas le seul à m’en émouvoir.

Mais cette brève quête spirituelle s’acheva et nous avons quitté le temple, sous le regard toujours impassible et immobile de cette étrange soldate qui décidemment avait une bien étrange fonction. Il était d’ailleurs grand temps, la horde de soldats coréens approchait dangereusement et il aurait sans doute été pénible de faire la visite avec eux. De même qu’avec les cars de touristes chinois qui arrivaient juste derrière.

(à suivre)
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