La chienne de mai
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... Il y a dix ans déjà !!!

Les "anciens" de VF connaissent déjà... Je reprends sous ce pseudo quelques vieux textes écrits sous un autre pseudo que je ferai supprimer quand j'aurai fini les transferts.

Au commencement était la pluie.

Une pluie fine et insidieuse, de celles qui tombent en continu, pénètrent et mouillent en profondeur. Une pluie saine et bienfaisante, de celles qui gonflent le grain en cours de maturation. Une pluie salubre pour les cultures sur les pentes non irrigables. Une pluie, de celles qui procurent la joie, qui permet de rêver enfin à une récolte exceptionnelle.

Une pluie qui provoque la moue du touriste conditionné, celui qui a oublié rapidement que le pays traversé prend parfois un autre visage que celui des images bien léchées des catalogues papier glacé.

Puis s'établit l’alternance. Au firmament se disputèrent pluie, giboulées, soleil et vent. La grêle s’en mêla un soir. En deux heures et demi non-stop, sur tout le cirque de Mourik, les billes blanches projetées des nues ruinèrent l’espoir d’une bonne récolte chez les habitants du secteur.

Le froid se mit de la partie. La neige fit son apparition. Cimes et falaises en furent couvertes rendant les parcours dangereux. Un troupeau rentra seul un soir. Chute fatale pour le jeune berger, son corps fut trouvé le lendemain.

Les hauts-plateaux ne furent pas en reste. Beaucoup de bêtes y périrent. Les coups de froid ne pardonnent pas chez une brebis déjà tondue. Deux français eurent plus de chance. Ils ne passèrent que deux nuits dans leur 4x4 embourbé avant d’entendre l’hélicoptère et d’abandonner le véhicule.

Après quelques jours d’accalmie on crut le temps stabilisé. Sans quitter les visages des uns, la satisfaction gagna ceux des autres.

Mais le répit fût de courte durée, provoquant le dépit chez certains, laissant les autres impassibles. Le ciel redevint pâte sombre, lourde et menaçante. Un jour la pluie se fît rageuse. Il était vain pour la terre de vouloir tout absorber. L’eau dévalait de partout, faisant monter l’assif melloul et l’inquiétude des habitants. Chaque brèche, entaille, sillon, ravin qui descend de la montagne, se transformait en affluent impétueux, comme autant d’entonnoirs déversant eau, boue et rochers.

Il ne manquait que les orages. Ils éclatèrent sur les plateaux, là où ils sont le plus à craindre, entre Imilchil et la vallée, en amont de la rivière. Depuis longtemps déjà, la paisible avait perdu son calme et oublié sa pureté. Les orages conclurent le travail. La crue de celle qui n’avait déjà plus de rivière blanche que le nom toucha son paroxysme. Les flots torrentueux, ocres et boueux. noyaient les cultures, emportaient les ponts traditionnels et les animaux se risquant à sa traversée, isolaient hameaux et pâturages avant de s’engouffrer dans les gorges.

La «chienne de mai», le pendant berbère de nos «saints de glace» a mordu cette année jusqu’aux derniers jours du mois.

…/…

La pluie qui tombait encore tantôt a lavé l’atmosphère et purifié la lumière. Les derniers nuages survolent encore le lac. Ils jouent avec le soleil et se métamorphosent. Parfois semblables à des génies ventrus, tantôt paysages éphémères, animaux de légendes, silhouettes précaires qui vont, viennent… et l’ogre là-bas qui dévore son voisin, et ces deux là qui font l’amour… ils s’appellent Nimbus, Cumulus ou Cumulo-Nimbus, peu m’importe. Pour moi à cet l’instant c’est juste des nuages.

Il y a quelque chose de doux et de triste, mêlés dans cette fin de séjour atlastique :

La douceur de la lumière et l’ambiance sur les rives de ce lac gonflé des mêmes eaux qui causèrent le désastre tout là-bas en amont. La tristesse au souvenir de la détresse muette de mes amis restés dans leur monde estropié par ce printemps féroce.

Ce monde fascinant et rigoureux, souvent cruel, où ses habitants payent cher le désir de rester eux mêmes :Hommes libres, Imazighen, comme ils ont plaisir à se nommer. Ils ont choisi la liberté dans la résignation, la soumission à la nature, au ciel et …parfois à Dieu. Des vallées jusqu’aux sommets, des pâturages à la moisson, de l’exil à l’asile, d’une tribu à l’autre, Imazighen toujours, ils sont encore sur les pentes dans leurs maisons fortifiées, ils sont encore sur les plateaux sous leurs tentes ou en bergeries, ou survivent dans les falaises avec quelques têtes de bétail. Imazighen ils étaient, Imazighen ils veulent rester… Y parviendront-ils ? Et surtout à quel prix ? Et à nos yeux d’européens souvent l’incompréhension. Comment appréhender l’autre, qui regarde en riant, l’orage et la crue dévaster la récolte en même temps que la mort passer à la sauvette? Saurait-il mieux que nous qu’il n’a rien à faire ? sinon quelques prières… et repartir aux champs mesurer les ravages et estimer la perte… La souffrance est silencieuse, en rire … un exutoire... Tout cela était écrit : Mektoub. L’année prochaine, Inch Allah, la récolte sera meilleure…

Ouaouizerth, juin 2004.
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt
GE Gemeau30 Regular ·
Bonjour José je viens de parcourir ton récit ...très bien rédigé ...et quelle surprise lorsque tu parles des 2 français secourus après avoir passé 2 nuits dans leur 4x4 ...!!!

J étais le conducteur du 4x4 resté coincé au dessus d Anergui ..nous avons passé 3 nuits et 2 jours avant d étre secouru par les chasseurs alpins marocains et gendarmes à ski ... Nous étions partis d Anergui sous la menace d orage en direction d Imilchil ...mais rien ne laissait présager de telle chute de neige ...nous étions le 3 ou le 4 mai !! Les militaires n ont pas voulu que nous repartions à pied avec eux et leurs mulets et ont fait venir l hélico pour nous évacuer ..nous sommes venu rechercher le 4x4 un mois après ... Nous aurions pu nous passer de l hélico . mais ils ne nous ont pas laissé le choix ..(un peu de pub pour avoir "sauvé" des français en montagne . Jacques Th.
LE Leflâneur Regular ·
Bonjour Jacques, Nous aurions donc pu faire connaissance à l'époque... ?

Drôle de coïncidence aujourd'hui alors que réédite ce texte.

Et oui... tu as pu faire cette malheureuse expérience, la montagne, fusse-t-elle marocaine, se réserve le droit de surprendre en toute saison. Ne pas oublier qu'Anergui est à 1500 mètres d'altitude et que tizi n'tibarchit, vous ne deviez pas en être très loin, doit flirter avec les 2000.

Si un jour tu reviens dans la vallée préviens moi via VF ou par mail. Je passe tous mes printemps... au gîte Wihalane à l'entrée des gorges d'akhachane.... bien plus sympa qu'au souk...

La piste est en cours de réfection et d'élargissement... je ne me souviens plus si cette année là elle était ouverte aux véhicules, mais depuis 3 ans elle est à nouveau impraticable autrement qu'à pied ou à mulet... toujours ces crues dévastatrices!

Au plaisir...
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt
GE Gemeau30 Regular ·
Bonjour José et oui nous aurions pu nous croiser à l époque . pour mémoire on est resté coincé à environ 2 500 m il me semble .j étais passé par la piste de l assif Malloul encore ouverte à ce moment là .. depuis ...j y suis repassé régulièrement pendant les périodes où elle n était pas coupée ...ce qui hélas arrive souvent et en ce moment bien sur depuis 3 ans .. j ai vu les infos que tu as fait paraitre ici sur l avancement des travaux ...on espere vraiment que la piste va re ouvrir au printemps ...inch'allah !!

à bientôt peut etre au printemps prochain .. Jacques .
LE Leflâneur Regular ·
Salut Jacques, si tu reviens traîner dans la vallée d'Anergui au printemps 2014 tu me trouveras au gîte Wihalane juste à l'entrée de gorges en venant du souk, de l'autre coté de l'assif. Je ne fréquente pas le margoulin propriétaire du gîte au bout du goudron au-dessus du souk où font étape tous les 4x4, motos et VTT.

Mais si tu viens et que tu veux me rencontrer contacte moi avant par sms sur mon portable. Je suis souvent en randonnée ou chez mes amis éleveurs sur les hauts plateaux.

Au plaisir.
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt

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