Fiction tibétaine: Chomolungma 2008
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C'est en ayant appris que les Chinois souhaitaient hisser la flamme olympique au sommet de l'Everest que m'est venu le besoin d'écrire une fiction sur ce thème. Je la publierais en plusieurs semaines afin d'aiguiser votre curiosité, du moins je l'espère... Vpoici la page 1 :

PREPARATIFS

Nous voilà de retour au col du Chang-Tsé, pour la cinquième fois en un mois. Je n’arrive toujours pas à comprendre le plaisir qu’ont les occidentaux à gravir ces hauteurs. Passés ces 7000 m d’altitude, chaque pas est une souffrance, surtout avec ces 35 Kg de matériel que nous portons depuis Tingri. Encore 100 m de dénivelés en direction du sommet du Tchang-Tsé et nous rejoindrons notre dépôt. Tséring prend la tête de la cordée. Il connaît parfaitement cette montagne qui la nourrit. Depuis vingt ans il guide les alpinistes du monde entier vers les plus hauts sommets du Tibet. Il est suivi de Dorje Lama dont la foi inébranlable nous galvanise depuis la mise en place de notre projet. Khampa, prend le milieu de la cordée. C’est la force brute de notre expédition. Du haut de ses 1.90m, c’est 120 Kg de muscles en action, capables de nous assurer tous les cinq en cas de difficulté. Il est suivi de Pangma, notre intendante qui nous nourrit de Tsampa, de thé au beurre, mais surtout de son attention de chaque instant, de son affection et de sa détermination à toute épreuve. Je ferme la marche. Nous arrivons enfin à notre caverne où nous stockons après chaque expédition la nourriture, le carburant, les bouteilles d’oxygène et tout le matériel d’alpinisme nécessaire à notre ultime ascension. Nous installons enfin le campement pour passer la nuit avant de redescendre vers Tingri, notre camp de base. Le sifflement de la buse du réchaud à fioul rompt le silence monacal de notre retraite loin du monde des hommes. Là haut, tout amène à la réflexion, à la méditation. La faible lueur de la flamme éclaire nos visages graves. La neige fond peu à peu dans la casserole. Pangma y verse une poignée de thé vert, une autre de sel puis une grosse motte de beurre de Yak. Elle nous sert en prenant soin de garder une partie du précieux breuvage pour gonfler la farine d’orge grillée qui nous nourrira ce soir. Nous prenons notre repas tous ensemble, sans un mot, puis nous couchons dans nos duvets à l’épreuve des plus grands froids. Je suis le premier à me lever. Je récite quelques mantras et prie Chomolungma, la Déesse mère de la terre qui règne sur ces cimes dont nous côtoyons les flancs depuis 1 mois. J’accomplis une libation de thé ainsi que quelques offrandes à notre nouvelle Déesse protectrice qui, j’espère nous aura adopté. Chomolungma me laisse admirer son trône immaculé, tout là haut, qui s’enflamme de la lumière rouge du soleil levant. C’est Elle, que l’astre vient saluer en tout premier lieu. Ce spectacle éblouissant m’inspire le respect le plus profond. Mes compagnons m’ont rejoint sans un mot pour s’émouvoir de la beauté pure, unique de ce crépuscule qui éclaire le théâtre de l’aventure, de la destinée que nous nous sommes choisis.

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La suite dans 1 semaine ...
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
TR Trekkerbeub Veteran ·
La lumière chaude des premiers rayons a pâli. Nous remballons prestement le strict nécessaire et amorçons la descente. Le froid est toujours aussi vif et le printemps tarde à atténuer les ardeurs de l’hiver. Nous sommes début avril et devrons être fins prêts pour la fin du mois. Cette magnifique journée ensoleillée offerte par les dieux nous a permis de rejoindre Tingri et l’auberge de notre ami Dantseng d’une seule traite.

LA RENCONTRE

Nous étalons nos courbatures au pied des géants enneigés qui nous saluent, fiers du devoir accompli. Nos gosiers asséchés se délectent du Tchang de l’hôte prévenant qui nous a préparé une tête de mouton farcie en gage de l’affection qu’il nous porte à tous les cinq. Le monde des hommes que nous avons rejoint nous redonne l’envie de parler, de rire. Quelle joie de retrouver ces instants légers, pleins d’insouciance et de naïveté. Ils me rappellent notre première rencontre lors du pèlerinage de Saga Dawa il y a près d’un an. Je me souviens de la poussière levée par ces nuées de pèlerins venus des confins du Tibet pour cette communion emplie de piété, de dévotion et de transes. C’est dans cette artère grouillante de Darchen que je les ai croisés pour la première fois, différents, particuliers, hiératiques. C’est sous cette tente improvisée dressée par Sangsang, l’aubergiste tout aussi improvisé que je rencontrais pour la première fois Tséring et Khampa. C’est également autour d’un Tchang que nous avons tissé nos premiers liens, échangé nos premiers mots et nos convictions les plus intimes. Nous convenions d’entreprendre tous les trois la Kora du mont Kailash dès le lendemain, devançant ainsi le flot de pèlerins qui se déverseront au lendemain de la pleine lune. C’est sur cet engagement que Dorje, qui devait écouter notre conversation depuis une table voisine, s’est proposé de nous accompagner. Nous fûmes immensément honorés d’être accompagné d’un Lama lors de cet acte de grande piété qu’est la circumvolution du Mont Kailash. Dès l’aube nous entamions notre pèlerinage, récitant tour à tour mantras et prières. Tous quatre, emprunts d’une profonde piété, nous ne consacrerons cette journée qu’à la seule méditation jusqu’au monastère de Tchuku. Autour du repas du soir, nous évoquons tous les quatre l’amour de notre terre, de notre culture, de nos traditions, mais aussi le mépris du colon chinois. Dorje évoque les moines supérieurs qui sont nommés par le colonisateur chinois pour surveiller et dénoncer les lamas subversifs, mais nous assure que ce far-west Tibétain est épargné de par son éloignement et son altitude trop élevée pour les espions chinois.

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ci-dessous, l'auberge de DANTSENG ...
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
TR Trekkerbeub Veteran ·
Les soirées passées aux monastères de Drira Phuk et Zutrul Phuk resterons gravées éternellement car ce seront nos dernières soirées empreintes de quiétude et d’insouciance. Mais que dire de cette rencontre surprenante avec cette femme prostrée depuis deux jours dans le vent et le froid des 5600 m du Drolma-la, face à la montagne sacrée. Deux longues journées de profonde méditation qu’elle interrompît peu de temps après notre arrivée. Ses mains ridées par des années de labeur écartent ses cheveux transits de givre, et font apparaître ses yeux ronds et brillants et un large sourire laissant échapper « Tashi delek». Pangma. Notre chère Pangma s’est révélée comme une évidence. Elle nous a rejoint comme une compagne de toujours, avec cette discrétion et cette compassion uniques. Nous nous retrouvons chez Sangsang qui nous offre le gîte et le couvert, sa tente n’abritant plus que les ombres des pèlerins partis accomplir leur Kora. Nous convenons d’accomplir un autre devoir sacré du Bouddhisme Tibétain dès le lendemain, autour du lac Manasarowar. C’est au monastère de Tchiù que nous rencontrâmes John et Frank deux américains adeptes du Ghost-travelling qui viennent du Népal clandestinement. Ces forces de la nature suréquipées tranchent avec notre profond dénuement. Ils viennent de Simikot où ils ont atterri 10 jours plus tôt. Depuis le passage de la frontière Tibétaine ils ont évité les différents contrôles militaires chinois en marchant loin des axes principaux, ou la nuit grâce à leurs lunettes infrarouges. Deux sacrés gaillards que nous retrouverons chaque soir dans les monastères qui égrainent les berges du lac sacré. Langpona, Seralung, Trugo et enfin Gossul. Gossul ou nous pensons nous quitter, tous les sept, sans jamais nous revoir. La nuit est avancée, tout comme notre connaissance des uns des autres. Des affinités se tissent, des points communs se révèlent, des desseins s’esquissent. Les heures s’égrainent à la lueur des lampes à beurre, enrichissantes des expériences et de la sagesse de l’autre qui se révèle peu à peu jusqu’à l’arrivée de soldats chinois. Ils sont trois, deux chiens aboyeurs et leur maître qui nous somment de nous tenir genoux à terre et mains derrière la tête. Ils me jettent des menottes et m’ordonne d’attacher les poignets de mes compagnons. « Fais le toi-même ». Il me frappe de la crosse de son fusil, je m’effondre. Il me passe les menottes. « Tu as faim du bois de mon fusil, l’américain …». Frank, passionné d’astrologie, était sorti avec Khampa admirer les astres par ce magnifique ciel dégagé de nos nuits de haute altitude. C’est ce moment qu’ils choisissent pour rentrer dans la pièce principale du monastère.

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"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
EL Eliade Globetrotter ·
je vous cite ! "aiguiser la curiosité" je réponds : d'accord mais quand je lis "auguiser votre esprit" là, je fais appel à l'esprit de sel 😉😉😉
"pendant un instant l'usage des yeux : la lecture du monde. italo Calvino "Paroles de voyageurs" si tu n'as pas étudié, voyage".
TR Trekkerbeub Veteran ·
« C’est à moi que tu parles ? » demande Frank du fond de la pièce ! Nos trois gardiens se retournent vers Khampa et Frank, pris de stupeur de s’être laissés surprendre. C’est ce moment que choisit John pour commettre l’irréparable en tentant de neutraliser le soldat qui le menaçait. Tout était si rapide, les coups de poings, de pied, le coup de fusil. Le soldat, pris de panique a appuyé sur la détente en direction de son supérieur, le blessant mortellement. Frank neutralise l’autre soldat. Nous les attachons comme des bestiaux. Khampa ramène les deux autres soldats de garde qui ont été assommés par nos amis astrologues avant leur entrée. En les interrogeant, nous comprenons que ce sont les quatre moines de ce monastère qui nous ont dénoncé. Nous attachons les quatre traîtres et prenons la fuite dans le véhicule miliaire de l’armée d’occupation direction Darchen, puis à Barga nous bifurquons vers Hor-Qu jusqu’à la panne sèche trois kilomètres plus loin. Toute la garnison chinoise de Purang sera bientôt à nos trousses, c’est pourquoi nous choisissons de rebrousser chemin, à pied, vers Thöling en coupant à travers la steppe. Nous espérons ainsi que les militaires engageront leurs poursuites vers Hor-Qu et Paryang. Munis du GPS des américains, nous traçons dans la nuit étoilée, sans un mot. La fuite en avant pour la résistance politique et militaire a commencé par cette nuit claire du mois d’avril, il y a un an déjà. Le binôme composé de John et Frank n’est que l’un des nombreux tandems envoyés par l’intelligence américaine pour recruter des combattants en vue d’un soulèvement du peuple Tibétain avant les jeux olympiques de l’été 2008. Ce sont nos deux amis occidentaux qui nous forment et nous équipent depuis un an, comme d’autres commandos le font pour d’autres Tibétains, à travers tout le pays. Cela fait un mois que les émeutes ont débuté, que mon peuple se soulève contre l’occupant pour obtenir sa liberté. Cela fait un mois que de nombreux soutiens à travers le monde se soudent, peu à peu, comme nous l’ont affirmé nos deux amis américains il y a deux semaines en nous livrant le reste du matériel pour accomplir la mission que nous nous sommes fixés. 4

ULTIME APPROVISIONNEMENT

Dantseng, notre seul contact fiable à Tingri, nous annonce qu’une petite garnison a pris ses quartiers non loin, une autre à Tchay à 40 km de là et quelques soldats se sont postés au monastère de Rongbuk, dont nous savons que quelques uns de ses moines sont dévoués au parti central de Pékin. Il va désormais être compliqué de rejoindre notre camp du Tchang-Tsé surtout équipés de notre tout nouveau matériel livré il y a peu. Une demi douzaine de soldats entrent à ce moment dans l’auberge de Dantseng. Eméchés, ils viennent troubler notre moment de joie et de rires en quête d’alcool. L’un de leur trois passe-temps favoris est l’ivresse, les filles et le tir aux animaux sauvages. Nous leur sommes perpendiculaires. Nous aimons trop la vie, la nature et le genre humain pour leur ressembler. Leur comportement grossier nous conforte dans notre choix de la résistance et de la liberté. L’occupant nous présente un visage méprisant qui nous amène à penser ce pour quoi nous sommes à Tingri, à la mission folle que nous nous sommes fixés. Il sera difficile de tester notre matériel et de mettre au point les derniers réglages et préparatifs de notre expédition, avec tous ces soldats qui rôdent dans l’unique rue de Tingri, la rue principale de ce gros village. Mais en se levant très tôt et en veillant tard nous parvenons à mettre au point et maîtriser ce matériel que nous voyons pour la première fois. Tentes tubulaires à structure en carbone, Panneaux solaires, chargeurs et batteries au Lithium, GPS, jumelles infrarouge, fusil xxx équipé de silencieux et de lunettes à visée nocturne commencent à nous être familiers. J’espère ne pas avoir à utiliser l’un des deux fusils que nous emmenons, mais je suis certain de leur nécessité. L’arrivée des militaires a repoussé les ours et les léopards des neiges vers des altitudes qu’ils ne fréquentent pas à leur habitude en cette saison. Les silencieux éviteraient le risque d’avalanche, surtout avec cette neige qui tombe depuis deux jours le manteau neigeux doit être fragilisé, là haut. Il faudra être prudent, d’autant que nous fixons notre départ demain soir, 20 avril 2008. Nous restons discrets ce 19 avril. Le temps s’améliore peu à peu et la neige redevient eau, puis boue. La route principale est un véritable bourbier. Même les véhicules militaires à quatre ou six roues motrices ont du mal à avancer. Tant mieux, que les soldats se cantonnent dans leur campement pour cette nuit. Nous aurons besoin de calme et de discrétion. Aucune expédition n’a reçu l’autorisation de gravir le massif avant le 10 mai, aussi bien du côté Tibétain que du côté Népalais. Nous serons les seuls, demain, à nous élancer vers le sommet.

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"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
VI Vilcanota Globetrotter ·
Bonjour Benoît,

Cela me fait sérieusement plaisir de te lire sur VF, n'ayant plus l'occasion de le faire depuis le mois de mars 2007. Etais tu en en voyage initiatique? En attendant je me réserve la lecture de ta fiction pour ce soir. bien amicalement Gérard
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TR Trekkerbeub Veteran ·
C’est avec cette euphorie mêlée d’angoisse et d’excitation que nous quittons notre ami Dantseng, vers une heure du matin. Nous rejoignons discrètement le cours du Ra-Tchu et suivons sa rive occidentale. Il faut nous dépêcher de contourner le hameau de Lungjhang avant le lever du jour. Quelque habitant pourrait nous dénoncer. Nous rejoignons le col du Lamma-la que nous dépassons rapidement pour nous fondre à nouveau dans le monde minéral et glacé. Nos vêtements et notre équipement ont été pensés pour se confondre dans l’univers que nous côtoierons. Essentiellement blanc, il nous assurera, je l’espère, une discrétion nécessaire au succès de notre opération. Nous demeurons néanmoins vigilants car des hommes peuvent encore nous surprendre et ce, jusqu’à plus de 5000 m d’altitude. C’est l’altitude où se situe le monastère de Rongbuk qu’il faudra précautionneusement contourner. Quelques militaires y seraient postés afin de veiller à ce que personne ne puisse passer. Nous coupons à travers la crête qui surplombe Zommug et choisissons un abri naturel pour y passer le reste de la journée et finalement la nuit, car le temps se gâte à nouveau. Nous reprenons des forces durant 24 heures laissant passer la petite colère météo qui nous a bloqué à peine partis. Nous repartons la nuit suivante pour éviter le monastère par la crête qui le surplombe et rejoindre le glacier du Rongbuk. L’épais manteau de neige tombé ces derniers jours cache les défauts du glacier et les crevasses. Il faut s’encorder. Il faut avancer vite mais prudemment. Il faut impérativement rejoindre avant le soir suivant notre campement principal, là haut, sur le Tchang-Tsé. Les idées se bousculent, le corps souffre, les pas sont ralentis par la neige lourde qui s’agglomère aux crampons et aux guêtres, mais il faut avancer … Cette précipitation nous pousse à l’imprudence, l’accident était inévitable … Tséring, malgré son expérience est tombé dans une crevasse. Il est suspendu dans le vide retenu par Dorje qui glisse petit à petit, lui aussi, vers la crevasse. « Plante ton piolet dans la glace », lui hurle Tséring. Mais le manteau neigeux est trop épais et le pic peine à effleurer le glacier. Heureusement, Khampa réussit à planter ses crampons au bord de la crevasse et stopper la glissade de Dorje et à remonter péniblement Tséring. Je l’assure, le rassure, l’encourage … Plus de peur que de mal. Mais Tséring boite, et nous ralentit. Nous avançons désormais plus lentement, mais plus prudemment. Nous Continuons notre progression par le glacier du Rongbuk est, jusqu’au pied de la muraille du col du Tchang-Tsé. Nous choisissons de camper là, à l’abri de la météo restée capricieuse, à l’abri de l’angoisse d’une nouvelle chute, à l’abri d’un moral qui s’est trop détérioré en à peine trois jours du plus pénible des six ravitaillements.

6 Nous plantons nos nouvelles tentes à structure en carbone. Les sardines en titane s’avèrent redoutables d’efficacité dans la glace. Nous saluons la technologie des occidentaux qui nous permet de monter un abri sûr en moins de cinq minutes. Il faudra nous entraîner encore pour être plus rapides. Le temps change si vite sur le toit du monde qu’il sera une question de survie que de savoir monter son abri le plus rapidement possible. Tséring soigne sa blessure, un hématome énorme sur sa cuisse gauche. Du beurre de Yak et une décoction de plantes amenée par notre Lama frictionnées énergiquement se révèleront efficaces. Dès le lendemain matin, Notre guide de haute montagne reprend la tête de la cordée et nous hisse en moins de trois heures au col nord, au col de notre montagne, le Tchang-Tsé, d’où nous attendrons le moment propice à l’accomplissement de notre destin. Encore un dernier effort avant de rejoindre pour la sixième fois en six semaines notre abri, notre grotte que nous aménageons confortablement dans l’attente du signal.

L’ATTENTE

Nous sommes le 25 avril. La nuit s’est déroulée sereinement, mais le temps reste maussade. Le trône de la Déesse Chomolungma est caché par d’épais nuages. J’accomplis néanmoins le rituel pour lui rendre hommage, pour lui demander de nous apporter une météo favorable et la force d’accomplir notre destin. Il est désormais temps de nous installer dans la routine de l’attente. Notre quotidien est désormais celui de l’observation, de l’écoute, de la prise de mesures et de l’élaboration de plans divers, selon les scénarii qui pourraient se présenter. Les heures s’égrainent. Nous cherchons à tromper l’ennui. Le temps reste maussade et il neige à nouveau. Je me dis que c’est tant mieux. Elle recouvrira les traces de notre venue et rendra sa blancheur immaculée à cette terre des neiges éternelles. Personne ne saura que nous sommes ici, terrés, prêts à nous élancer à l’assaut de la montagne sacrée, de la montagne la plus haute du monde. 26 avril, Khampa sort un de nos fusils, quelques balles et nous invite à sortir nous entraîner au tir. Il a tout installé comme un stand de foire, comme le stand de tir lors de la fête d’été de Gyantsé où nous tirions pour la première fois à la carabine, au fusil à plomb, au mois d’août de l’année passée. Nous sommes loin des couleurs vives et du brouhaha de cette foire mémorable où les marchands de toute la région du Tsang viennent y vendre leurs yaks et leurs chèvres pashmina, leur artisanat, le sel et l’orge, les étoffes, les peaux et les bijoux qui habilleront et nourriront les habitants de cette région jusqu’à l’année suivante.

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"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
VI Vilcanota Globetrotter ·
Ta fiction est très prenante et j'attends la suite Bonne journée à toi.
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TR Trekkerbeub Veteran ·
Cette fois-ci, Khampa prend cette séance de tir bien plus au sérieux qu’à Gyantsé, et dispense les recommandations données par nos formateurs et amis américains, John et Frank. Il tire le premier. La balle s’échappe du canon dans un fracas effroyable qui résonne dans notre abri comme un coup de tonnerre assourdissant. « Tu as oublié de mettre le silencieux, imbécile … » lui lance Tséring. Il valait cependant mieux l’oublier maintenant, plutôt que le jour où nous en aurions besoin plus haut. Nous continuons la séance dans une ambiance chaleureuse ponctuée de fous rires, tout en se concentrant et cherchant à améliorer la précision du tir. 27 avril passé dans les nuages. Nous ne voyons rien, nous n’entendons rien, nous ne ferons rien de la journée, si ce n’est manger, se reposer, prier, méditer et parler. Parler de ce pour quoi nous sommes ici, nous motiver, nous galvaniser, et douter. « Et si tout ce que nous entreprenons était vain ? ». « Au moins l’aurons nous tenté !». Nous préparons notre sac de l’assaut final. Tout ce qui sera nécessaire à la réussite de notre expédition, écartant tout ce qui serait inutile. Nous devrons être légers et efficaces, agiles et prévoyants, car l’oubli d’un équipement vital pourrait être fatal passés les 7500 m d’altitude. Le 28 avril ressemble au jour précédent, avec un sentiment d’ennui et de solitude plus profond encore. Le 29 avril annonce enfin un jour radieux. Je retrouve enfin ce vis-à-vis somptueux. Le Chomolungma, la plus haute des montagnes, l’Everest se dresse là, juste en face du Tchang-Tsé, en face de nous, à portée de main. Cette vision unique m’émeut à chaque fois. La force de la nature s’exprime dans sa beauté la plus brute. La puissance infinie des Dieux s’affirme en ce lieu. Nous pourrons enfin recharger nos batteries grâce aux panneaux solaires que nous avons amenés. Nous admirons, tous les cinq ce spectacle émouvant, ce panorama époustouflant. « Rien que pour avoir vu cela, ça valait le coup de venir » nous lance Dorje, plus habitué aux discours philosophiques. Je cherche les jumelles, pour voir de plus près le sommet mythique qui fait fantasmer les alpinistes du monde entier, lorsque le silence est rompu par un bruit d’insecte. Un bruit inhabituel de par ces contrées inhabitées, et qui semble s’intensifier. Nous nous regardons, tous les cinq, perplexes, lorsque nous apercevons, venant de l’est une petite tache noire s’approcher rapidement : c’est un hélicoptère ! Il se pose au pied de l’arête nord-est et décharge des hommes et du matériel, puis repart. Nous apercevons les quelques hommes déposés s’affairer à monter des tentes, jusqu’au retour de l’hélicoptère qui dépose à nouveau du matériel. Il effectuera ainsi cinq rotations dans la journée. Un véritable village s’est construit dans la journée au pied de l’Everest, à près de 6000 m d’altitude.

8 « Tséring, tu ne m’avais pas confirmé que les Chinois passeraient par le col du Tchang-Tsé, pour atteindre le sommet, comme ils l’avaient fait pour la première fois en 1960 ? », demandais-je à mon compagnon. « Si, mes informations étaient sûres. Ils auront changé leurs plans en dernière minute ». Savent-ils que nous sommes ici, où est-ce un pur hasard ? Nous serons rapidement fixés, toujours est-il que notre plan s’en voit sérieusement modifié. Notre intention de subtiliser la flamme olympique au nez et à la barbe des Chinois ne se fera pas au col nord, mais notre détermination à réussir la mission que nous nous sommes fixés est inébranlable. Nous intercepterons ce symbole de la fierté de l’occupant chinois d’avoir berné le monde, plus haut. Nous devons désormais élaborer un nouveau plan et le mettre en action dès cette nuit. Une réunion de crise est organisée où chacun doit proposer une solution. Attaquer le camp de base serait risqué car des soldats semblent s’être mêlés aux alpinistes, d’après ce que l’on a pu observer avec nos jumelles. Nous irons donc l’intercepter aux jonctions de l’arête nord-est, d’où l’expédition chinoise s’élancera à l’assaut du sommet, et l’arête nord où nous nous trouvons. Il faudra préparer durant la nuit l’avancée sur l’arête nord, car Tséring nous fait part de quelques difficultés techniques pour atteindre les 8400 m du point de jonction. Nous ne possédons que deux paires de lunettes à vision nocturne. Un binôme devra donc s’élancer chaque nuit afin de poser mousquetons et cordes fixes afin d’assurer chaque passage délicat jusqu’au point de jonction et revenir avant le lever du jour. Tséring et Dorje seront les premiers à sortir cette nuit et partent donc se reposer avant d’entrer en action. Nous profitons du soleil généreux pour charger les batteries de rechange des lunettes infrarouges, car en fonctionnant tout la nuit il n’est pas sûr qu’elles suffiront pour rejoindre notre camp de base. Pangma, Khampa et moi préparons le repas du soir et des réserves de nourriture et d’eau pour nos deux compagnons qui ont réussi à s’endormir. Il est long de préparer une importante quantité d’eau en faisant fondre la neige provenant de l’extérieur de la grotte, mais nous avons fort heureusement emporté deux réchauds à fioul et suffisamment de carburant. Les camel-bags se remplissent et nous les gardons précieusement entre nos survêtements et nos vestes afin que l’eau ne gèle pas. Le temps reste beau, mais au moment du coucher du soleil la température chute à moins trente. « Je vous ai préparé votre équipement complet. N’oubliez pas les sous gants en soie et les sur gants en kevlar, et protégez vos pieds de la même façon. Vous aurez froid cette nuit et je veux vous revoir entiers » lance Pangma à notre binôme de choc. « Vous voilà changés en Yétis, avec vos sur combinaisons blanches et vos lunettes » lance Khampa, plié de rire en les voyant équipés comme des alpinistes du futur.

9 Nos amis reviennent de cette première sortie en affichant le sourire de satisfaction d’une mission accomplie avec succès. Ils nous vantent le confort de l’équipement livré par les américains et l’utilité des lunettes à vision nocturne qui rendent la nuit claire, mais verte ! Ils s’émerveillent de la robustesse des pics à glace, des mousquetons et des cordes. « Dorje semble prendre goût à l’alpinisme » rétorque Tséring hilare et fier de nous annoncer qu’ils ont atteint les 7700 m, d’après l’altimètre. Ils ont pu y planter une tente et s’y reposer une heure. Ce relais sera notre camp I. Le camp Chinois, en contre bas marque une fébrilité qui égale celle de nos compagnons. Ils réceptionnent un nouvel arrivage de marchandises déposé par l’hélicoptère qui entame de nouvelles rotations durant toute la journée. Le camp de base grossit à vue d’œil et semble prêt à accueillir une foule immense. Six hommes se lancent à l’assaut de l’arête nord-est en vue d’installer un camp relais en direction du sommet. La pieuvre chinoise commence à étaler ses tentacules le long des parois de la montagne sacrée, comme elle l’a fait en envahissant notre pays et le Xinjiang voisin. Le soir du 30 avril, les premiers porteurs arrivent au camp de base. Une file interminable de Sherpas et de Yaks s’égraine sur le glacier de Rongbuk. La machine de la réussite de l’ascension de la flamme olympique sur le toit du monde est en route, mais ce n’est pas l’exploit sportif qui est célébré, mais l’orgueil d’une nation trop fière pour risquer l’échec, trop arrogante pour ne pas réussir l’exploit qu’elle s’est fixée, qui veut exhiber à la face du monde sa toute puissance. Nous allons tout mettre en œuvre pour que leur projet échoue, et nous allons nous y atteler dès cette nuit, Tséring et moi. La nuit est claire, étoilée. L’air est glacial et sec. La motivation est au rendez vous, et nous avançons rapidement jusqu’aux 7700 m atteints la veille par nos deux héros. Nous préparons les marteaux, les mousquetons et les cordes, mais en repartant j’ai des nausées, le vertige. J’en fais part à mon coéquipier qui m’annonce que je suis atteint du mal aigu des montagnes et mes prodigue une petit bouteille d’oxygène. Je vais rapidement mieux et peut continuer notre mission. Nous taillons des marches dans la glace, tassons la neige trop molle, assurons les passages délicats jusqu’à 8060 mètres avant de rebrousser chemin. Je commence à sentir le froid engourdir l’extrémité de mes membres, car nous devons régulièrement enlever nos moufles pour pouvoir utiliser nos doigts avec les gants en kevlar. La lueur du jour pointe, lorsque nous rejoignons nos camarades. Je tente aussitôt de réchauffer mes mains et mes pieds auprès du réchaud à fioul. Je vais mieux et comprend désormais la mise en garde de Tséring sur les risques liés à l’altitude. La haute montagne est dangereuse en tous points et nous devrons redoubler de prudence passés les 8000 mètres !

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L’effervescence redouble au camp de base des Chinois. De nouvelles rotations d’hélicoptère s’enchaînent. Les Yaks arrivés la veille retournent d’où ils sont venus accompagnés de certains porteurs. D’autres sherpas commencent à monter une quantité impressionnante de matériel vers les camps II et III placés plus haut par les alpinistes professionnels. Ces derniers montent vers le camp IV qu’ils devraient placer près du point de rencontre des arêtes nord-est et nord. De notre côté, nous préparons également la suite de notre expédition. Nous devrons également placer un camp intermédiaire proche du point de rencontre que nous nous sommes fixés pour l’attaque et la subtilisation de la flamme. Il faudra planter les tentes, de la nourriture, du carburant, de l’oxygène et nos armes et munitions. Nous serons donc tous les cinq mobilisés pour cette nuit. Cette première expérience de l’extrême, dans ce milieu hostile de la très haute montagne doit être minutieusement préparé. Nous décidons de monter à l’aide d’oxygène, dopés, pour avancer plus facilement et plus vite. Notre camp II devra nous abriter avant le lever du jour, afin de ne pas risquer d’être repérés. Après avoir préparé notre paquetage, mes compagnons se reposent. J’observe, à l’aide des jumelles, l’évolution des opérations de nos ennemis. Leur préparation est d’une redoutable efficacité. La cordée de tête installe déjà le camp IV, tandis que les sherpas commencent à approvisionner le camp II. Nos compatriotes participent à la réussite du projet de l’occupant, mais ont-ils le choix ? Ils doivent nourrir les leurs, et peut être les a-t-on enrôlés de force ? En fin de journée, il semble que l’hélicoptère dépose des journalistes, avec leur matériel de transmission. Des antennes satellite fleurissent sur le glacier. L’Empire du milieu installe l’instrument de sa propagande pour répandre sur la planète le message expansionniste et politique de sa puissance. Je souhaite désormais plus que tout que ces images de l’exploit chinois soient transmises en direct, que l’image de l’humiliation que nous leur infligeront soit transmise instantanément sur la planète entière. Nous devons réussir, nous devons accomplir notre dessein afin d’obtenir une tribune médiatique pour nous exprimer. Pour expliquer au monde notre souffrance, la répression, l’emprisonnement, la torture et la destruction de notre peuple et de notre culture. Je suis plus motivé que jamais. L’excitation m’empêche de dormir, notre heure est proche. Il fait presque nuit. Nous nous élançons vers notre destinée unique. Le sommet de l’Everest accueille les derniers rayons du soleil avant de s’éteindre. La neige tassée par les passages des nuits précédentes, les marches taillées dans la glace, les cordes fixes installées permettent une avancée rapide. Nous prenons quinze minutes de repos dans un abri naturel et branchons les masques à oxygène. L’altimètre indique 7600 mètres. Le vent se lève, comme toutes les nuits, deux à trois heures environ après le coucher du soleil. 11
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
TR Trekkerbeub Veteran ·
Il faut maintenir un rythme soutenu pour ne pas souffrir du froid. Il fait très sombre, malgré la blancheur qui nous entoure. Seuls Tséring qui ouvre la marche et Khampa qui la ferme portent les lunettes infrarouges. A 8200 mètres le vent forcit. Il faut monter le camp d’urgence, d’autant que quelques flocons commencent à tomber. Un promontoire, 20 mètres en contrebas sur la façade ouest de l’arête, permettra de nous abriter. Notre entraînement aura été salutaire. Deux minutes pour monter les deux tentes et nous engouffrer à l’intérieur nous aurons certainement sauvé la vie, car dehors, c’est la tempête. Les rafales violentes secouent les tentes tout le restant de la nuit. Malgré la violence des éléments en furie, nous nous sentons en sécurité, au chaud, à peine moins vingt degrés indiqués par le thermomètre-altimètre. Nous nous alimentons et buvons l’eau qui nous reste sur les conseils de Tséring, pour éviter les risques d’œdème, un mot barbare synonyme de mort quasi certaine. La tempête se calme, le jour se lève, nous nous endormons épuisés par l’effort et la peur. Il est midi lorsque nous nous réveillons. Le brouillard a envahi l’Everest, c’est une aubaine … Nous pourrons retourner à notre camp de base, invisibles. Il nous faudra cinq heures maximum pour rejoindre notre grotte, recharger le reste du matériel indispensable pour la conquête de notre Everest. Encore des cordes, des mousquetons, de l’oxygène, de la nourriture, le second réchaud, du carburant et la seconde arme et ses munitions, à porter jusqu’à notre nouveau camp, proche du point de rencontre. L’aller-retour est effectué en quatorze heures. Après une heure de repos, Tséring profite du reste de la nuit pour préparer les 200 mètres de dénivelés qui nous séparent de la jonction des deux arêtes. Nous sommes désormais prêts, équipés et plus motivés que jamais.

OBSERVATION

Le temps est à nouveau clair et dégagé. Je peux reprendre mon observation en rejoignant l’arête, 20 mètres au dessus de notre camp II. Mais depuis ce point je ne vois plus que les camps III et IV. Une attention de chaque instant est nécessaire pour ne pas rater le passage de celui qui portera la flamme. Nous nous relayons toutes les heures et rapportons aux autres ce que nous observons. Depuis notre poste d’observation nous voyons de plus près notre ennemi. La cordée de tête prépare minutieusement la voie vers le sommet. Une équipe de la télévision chinoise les accompagne pour relater leurs performances. Ils sont tous équipés de masques à oxygène portés là haut par des sherpas qui se relaient sans interruption. Ceux qui montent leurs lourdes charges croisent leurs compatriotes qui redescendent délestés de leurs lourdes charges. Ces forçats de l’altitude se relayent sans interruption entre les différents camps, déversant un équipement impressionnant.

12 Chaque camp est un petit village de tentes prêt à recevoir dans les meilleures conditions les porteurs de la flamme et ceux qui relayeront l’exploit de porter le symbole de la fierté et de l’orgueil chinois sur le toit du monde. Tout semble mis en place pour assurer l’ascension de la flamme à 8850 mètres d’altitude, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, et ce sont les chinois qui sont en passe de réussir cet exploit et s’exhiber à la face du monde et ainsi légitimer leur présence usurpée sur notre terre, sur le trône sacré d’une des Déesses de notre panthéon. Mais c’est sans compter sur notre détermination. Nous sommes également fins prêts à priver le régime communiste chinois de cette vitrine de leur propagande. Le commando de cinq Tibétains peut entrer en action dorénavant à tout moment. L’un de nous se poste, immobile, sur l’arête nord, en observant chaque mouvement des alpinistes, pour être certain de ne pas rater le passage de la flamme. Nous nous relayons toutes les demi-heures pour éviter le risque de gelures, ce qui laisse deux heures de repos à chacun d’entre nous. Aucune fébrilité ne se ressent pour le moment aux camps III, IV et V nouvellement installé. Mais le flot de matériel de cesse de passer du camp inférieur au camp supérieur. Je m’apprête à relever Pangma. Je devine une certaine inquiétude sur son visage, malgré les lunettes de glacier. « J’ai cru voir quatre soldats en armes rejoindre le camp III. Ils étaient loin, mais j’ai peur d’avoir raison ». « Il est tard, je vais rester là encore trente minutes, mais je pense qu’il ne se passera plus rien ce soir. Les chinois resteront cantonnés où ils se trouvent pour la nuit. Une bonne nuit de repos nous fera le plus grand bien. » Je rejoins le camp à la nuit tombée. Nous veillons paisiblement lorsqu’un flash lumineux déchire l’obscurité de la nuit. Un coup de tonnerre assourdissant retentit. Les chinois tirent un feu d’artifice, certainement pour fêter l’arrivée de la flamme olympique au camp de base. Mais c’est sans compter sur la fragilité du manteau neigeux. Quelle inconscience ! Une série d’avalanches se déclenche sur tout le massif. Le mépris du respect basique de la montagne leur sera peut-être fatal. Peut être n’auront nous pas à intervenir pour faire échouer leur projet, et que les chinois se priveront par leur stupidité de la conquête du sommet. Le bruit assourdissant des avalanches résonne à travers tout le massif. On vient à ressentir les vibrations de la montagne secouée par le glissement de cette masse immense de neige qui dévale les pentes de tout l’Everest. Après quelques minutes, la montagne semble avoir atténué sa colère. Les chinois ont compris qu’ils ont certainement commis l’irréparable. Trois déflagrations auront suffi pour comprendre la stupidité de leur geste. On ne peut pas importer ses traditions festives n’importe où impunément. Il en est de même pour notre peuple qui rejette l’importation du mode de vie chinois mercantile et colonialiste, plus habitué au calme de la dévotion et de la méditation.

13 La nuit reste ponctuée d’avalanches. Mais nous parvenons à nous reposer, bien à l’abri, au sommet de l’arête nord. Au réveil nous reprenons nos tours de guets. Les alpinistes reprennent leur travail de fourmi durant toute la journée, relayant les camps et montant toujours plus de matériel aux camps supérieurs. En fin de journée Tséring nous annonce avoir observé l’arrivée de la flamme au camp III, suivi d’une équipe de télévision. Demain nous écrirons une nouvelle page de l’histoire du Tibet. Nous rejoignons nos duvets anxieux, fébriles. Le moment tant attendu est proche. Nous ne parvenons pas à trouver le sommeil. Nous nous posons tant de questions, que la nuit passe sans véritable repos. L’adrénaline nous maintient en forme, sans sentir réellement la fatigue. Le jour se lève, notre heure est arrivée. Après avoir pris un déjeuner copieux et avoir rempli nos réserves d’eau nous sommes prêts à intervenir. Nous épions du haut de notre observatoire l’avancée des porteurs de la flamme. Ils sont deux, à se relayer, suivis d’une équipe de la CCTV et de quatre gardes du corps en armes. Pangma avait raison. Mais les nombreuses pauses photo et interviews que prend cette équipée ralentissent leur ascension. Mes compagnons peuvent reprendre leurs quartiers. La flamme rejoint le camp IV en fin d’après midi et restera cantonnée pour le reste de la nuit. Nous attaquerons avant le lever du jour, ce 5 mai 2008.

L’ASSAUT

Le vent souffle, la neige se remet à tomber. Khampa me regarde d’un air grave, le regard illuminé, le visage halluciné. « Je pars dans une heure ! Je vais me faire les quatre soldats. Eux vivants, nos chances de réussite sont quasi nulles. Il doivent crever avant les premiers rayons du soleil !» Que faire ? Aucun d’entre nous n’est capable de stopper cette force de la nature qu’est Khampa. Il faut soit le raisonner, soit suivre son plan et attaquer dès cette nuit, mais avec la tempête qui forcit ce serait du suicide. Khampa ne veut rien entendre. Il s’équipe soigneusement, avec une méticulosité maladive afin de se donner toutes les chances de réussite. Il prend un couteau, un fusil, et les lunettes infrarouges. « Elles me seront plus qu’utiles. J’ai remarqué hier qu’elles possédaient un bouton qui permet une vision thermique. Vous n’aurez qu’à vous amuser avec l’autre paire en attendant mon retour ». Et le voilà qui s’élance dans la nuit et la tempête. Je lui serre ses gants comme si je le voyais pour la dernière fois et lui souhaite le soutien divin. L’attente est interminable, je ferme les yeux et crois ressentir les vibrations de la détermination de mon ami qui avance vers son destin.

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Khampa approche du camp IV, effleure la première tente qu’il aperçoit. Il saisit son couteau et déchire la toile violemment. Le vent s’y engouffre bruyamment camouflant les cris d’horreur des deux chinois. Khampa assène un coup de crosse à l’un d’eux et étreint de ses deux mains puissantes la gorge du second. Le froid ne tarde pas d’achever la terrible besogne de mon ami, qui s’approche de la seconde tente. Il déverse toute sa hargne, toute sa haine à l’encontre de ses ennemis. Il élimine sauvagement le premier, mais le second lui plante son piolet dans les côtes. Il lui assène un violent coup de point, arrache le piolet de son flanc et le lui plante dans sa tempe et le jette dans le vide. Il jette les deux armes des soldats dans les abîmes de la nuit et retourne vers le camp. Son expédition lui a pris trois heures, trois heures de souffrances surhumaines et de déchaînement animal qui le ramène blessé et vidé. Dorje lui soigne sa blessure, tandis que Tséring lui flagelle l’extrémité de ses doigts et Pangma l’extrémité de ses orteils qui commencent à geler. Notre ami récupère. Il est quatre heures du matin. Nous devons partir intercepter la flamme ou nous replier. « Laissez moi encore une demi-heure et nous pourrons y aller ». Quelle volonté que celle de mon ami, de mon frère Khampa. On dit des habitants du Kham que se sont les hommes les plus fiers et les plus robustes que la terre n’ait jamais portés. J’en suis désormais convaincu. Nous nous équipons. Les éléments se sont calmés, tout comme la furie de Khampa. La brume désépaissit. Nous atteignons le camp IV des chinois aux premiers rayons du soleil. Seuls deux alpinistes errent dans le camp, une radio à la main crachant les ordres du chef de l’expédition. « Il faut que la flamme atteigne au moins le camp V. Si vous le pouvez, tentez l’assaut du sommet. Nous analyserons plus tard ce qui est arrivé à nos quatre camarades. Il faut avancer à tout prix ». Les porteurs de la flamme sont déjà plus haut, suivis par deux soldats et deux alpinistes, ainsi que l’équipe de télévision. « Je n’ai eu que deux soldats»lance Khampa en sanglots. Pas le moment de tergiverser, il faut rattraper les porteurs de la flamme. La course s’engage entre les poursuivants du camp III et l’équipe que nous devons intercepter. Les deux alpinistes restés en retrait nous attendent avant un passage technique avant le premier ressaut. Vingt mètres nous séparent, ils nous prennent pour des compagnons du camp III. Plus que quinze mètres, ils doutent. Dix mètres, neuf, puis huit mètres puis hurlent « qui êtes vous », en brandissant leurs piolets. L’un d’eux s’effondre. Khampa a tiré sa salve de haine. Le second lâche son piolet dans le vide. La bataille la plus haute de l’histoire de l’humanité débute à 8420 mètres. Nous laissons la vie sauve aux deux alpinistes et les sommons de redescendre. L’un d’eux blessé à l’épaule freinera leur retour et retardera d’autant l’alerte. Le passage du premier ressaut, très technique pour des novices comme nous, s’avère fastidieux mais heureusement bien assurés par deux petites échelles et de nombreuses cordes fixes. Après trente minutes hallucinantes nous réussissons le passage sans encombre. 15

Je reste subjugué par le panorama, l’air cristallin, la sensation d’apesanteur qui m’envahit. Quelle beauté surnaturelle ! Nous avons pénétré le royaume céleste. Je comprends pour la première fois ce que viennent chercher certains alpinistes là haut ! Je pourrais mourir ici, cela me serait bien égal tant l’endroit m’envoûte. « Tenzing, Tenzing, Tenzing », on m’appelle ! « Tenzing, il faut y aller, nous avons passé le premier ressaut tous les cinq ». Me voilà de retour sur terre, parmi les hommes, accompagné de mes amis les plus fidèles. « allons accomplir notre destin mes amis ». Nous voilà repartis, en chasse. L’oxygène nous dope. Nous avançons d’un pas assuré jusqu’au camp V des chinois. Mais il est vide. « Regarde là haut » me lance Tséring, « ils entament le passage du second ressaut ! ». Nous approchons, tandis que l’équipe de caméramans et journalistes alpinistes entame l’ascension de ce passage délicat. Nous apercevons pour la première fois les porteurs de la flamme, des deux flammes olympiques de près. Notre objectif est à portée de crampons et de piolet. Les deux soldats en arme nous ont repérés et s’emparent de leurs fusils et nous portent au bout de leurs viseurs. « Filmez, filmez ces chien qui vont mourir » hurle l’un d’entre eux en appuyant sur la détente. Son arme est enrayée. Khampa en profite pour tirer, mais rate sa cible, déconcentré par la salve de balles tirées par le second soldat. L’écho du tir du soldat chinois se fracasse en contrebas, et aura averti la totalité de l’expédition chinoise de ce qui se trame là haut. Les impacts de balles dans la neige et la glace créent un brouillard cristallin, éblouissant, créant un rempart entre nous et nos ennemis. La crête est étroite. Les possibilités de s’abriter rares. Nos deux guerriers tibétains, se lèvent fièrement et tirent à leur tour, à l’aveugle, en direction de l’assaillant, puis s’abritent à nouveau. Le chinois tire à nouveau, vidant son chargeur en notre direction. Khampa se lève aussitôt après que l’arme se soit tue, en brandissant son piolet, suivi de Tséring. Je les suis en hurlant. Khampa achève l’un d’eux blessé par l’une des balles qu’il aura tirée. Tséring se charge du second. L’un des alpinistes s’apprête à me frapper de son piolet lorsque son visage se couvre de sang avant de pouvoir porter son coup. Je me retourne et voit Pangma, l’une de nos armes en visée, arborant un large sourire, fière d’avoir fait mouche.

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La bataille s’achève. Nous nous emparons de la flamme et de la veilleuse. « Vous ne pourrez jamais vous en tirer, le comité d’accueil vous attend déjà plus bas ». Qu’ils y aillent, rejoindre leur comité olympique, bredouilles, couverts de la honte que nous leur avons infligée. Nous, nous continuerons plus haut, vers la liberté absolue. Ce ressaut est impressionnant. Il s’élève raide, lisse, étroit. Une vieille échelle couverte de glace nous permet de passer un couloir qui s’avèrerait infranchissable sans elle, puis c’est une succession de cordes et de marches taillées dans le roc et la glace par les expéditions précédentes. Quel effort physique, quelle concentration, quel stress que ce ressaut dont m’avait parlé Tsséring. Je n’imaginais pas à quel point ! Après une heure de labeur nous voilà arrivés au pied de la pyramide sommitale, tous les cinq réunis, porteurs de la flamme qui nous anime depuis plusieurs mois. Nous avons réussi, et sommes sains et saufs, mais que faire de cette victoire sur le toit du monde, loin de tout. Nous devons redescendre. Tensing nous demande de nous encorder et commence à tracer la voie vers l’est, puis vers le sud. Nous contournons la pyramide sommitale pour nous retrouver en contrebas du ressaut Hillary. « Bienvenue au Népal », hurle Tséring, en entamant la descente vers le col sud. Lorsque nous l’atteignons il fait presque nuit. Nous passons un éperon sur la face sud du Lhotsé et trouvons un abri pour la nuit à 7800 mètres d’altitude. Il fait froid, très froid. Nous nous collons les uns aux autres contre nos sacs à dos et sous nos duvets. Nous restons ainsi pendant près de deux heures, terminant nos réserves d’eau et de nourriture. Nous allons mourir ici, gelés, si nous ne réagissons pas. Il faut repartir, dans le vent et le froid. La nuit est cependant claire, illuminée par un énorme croissant de lune qui vient nous saluer. Il faut repartir. Engourdis par le froid et la fatigue, nos premiers pas sont d’une lenteur extrême, mais ils nous réchauffent peu à peu. Le souffle de vie envahit nos corps au fur et à mesure de notre avancée vers le milieu de la face sud du Lhotsé. Il faut désormais amorcer la descente vers le glacier du Khumbu, durant près de cinq interminables heures, prenant garde de ne pas lâcher notre précieux butin. Une nouvelle pause en attendant les premières lueurs du jour et nous repartons. La pente s’adoucit jusqu’aux premières fissures du glacier que nous parvenons à contourner. Durant trois heures nous évoluons sur le glacier du Khumbu. C’est un géant qui respire, qui vit, qui craque. Nous avançons prudemment jusqu’à une faille infranchissable. Nous sommes bloqués.

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Il faut nous reposer. Il faut réfléchir. Le soleil nous réchauffe enfin. C’est une moindre consolation face à notre désarroi. Comment faire pour continuer plus bas ? La soif se fait ressentir, puis la faim. Nous sommes foutus. Le moral glisse vers la déprime. Pangma retourne sur nos pas, seule, munie de nos jumelles. Postée sur un éperon de glace elle observe le géant de glace. Elle balaye méticuleusement du regard la faille puis, après un quart d’heure d’observation revient avec son doux, son chaud et large sourire qui sait si bien réchauffer nos cœurs. Nous repartons encordés, guidés par le pas assuré de notre amie. « Nous y voilà » déclare-t-elle fièrement en nous montrant une échelle en aluminium posée là par quelque expédition il y a quelques semaines, peut-être plusieurs mois. Elle a été tordue par la puissance du glacier, mais nous aidera certainement à franchir l’obstacle sur un passage plus étroit de la faille. Pangma nous a sauvé la vie. Nous rejoignons le flanc du glacier et continuons vers le virage qu’amorce le glacier vers le sud. Il nous aura fallu la journée pour mériter notre première roche népalaise au pied de notre montagne sacrée, au pied du trône de notre Déesse bénie Chomolungma. A notre grande surprise, nous apercevons un groupe d’hommes qui se dirige vers nous. Nous leur faisons signe, ils nous ont vus. Ils se dirigent vers nous, d’un pas assuré, comme s’ils savaient que nous étions là. C’est un comité d’accueil averti qui approche. Nous somme inquiets, se sont des militaires népalais. Les chinois les auront prévenus. Ils sont proches et nous somment de ne pas bouger. Ils pointent leurs armes. Nous lâchons nos piolets et levons les mains. Vont-ils tirer ? Les secondes sont une éternité, le silence est pesant. Nous restons immobiles à attendre notre sort. Notre destin se trouve entre les mains de cette poignée d’hommes qui ignorent tout ce que nous avons endurés pour en arriver là. Si forts durant toutes les épreuves que nous avons traversées durant toutes ces semaines, nous voilà désormais si fragiles. Je prie Buddha pour qu’il pardonne la violence que nous avons répandue pour priver les chinois du symbole de paix qu’ils ne méritent pas. Je récite des mantras que le vent emporte vers les cimes d’où nous venons. « STOOOOOP ». Un cri déchire le silence pesant qui règne. J’ouvre les yeux et découvre un groupe de six occidentaux qui approche. L’un d’eux dispense quelques paroles aux hommes en arme, pendant qu’un autre filme la scène. Deux d’entre eux s’approchent. Ils tombent leurs lunettes et découvrent leurs capuches. Ce sont John et Frank qui nous attendaient au camp de base de l’Everest, avec les expéditions qui attendent le feu vert des autorités Népalaises et Chinoises pour se lancer à l’assaut de leur rêve. Quel bonheur immense de les retrouver ici au Népal, en terre de liberté. Nous passons la nuit au camp de base, interviewés par les journalistes et le cameraman qui les accompagne. Nous sommes en état d’arrestation, mais cependant plus libres que jamais. Nous voilà possesseurs de la flamme olympique, ancien symbole de paix, de trêve entre nations en conflit. Objet devenu il y a peu, symbole du buisines, du sponsoring et de l’argent. Nous lui avons désormais insufflé un message politique, un message de liberté et d’aspiration des peuples opprimés à l’autodétermination. Nous transmettons aux puissances de ce monde, l’étincelle, la chance unique de faire chuter la plus grande dictature du monde. De ne pas se rendre à Pékin pour participer à cette mascarade de propagande vitale aux velléités hégémoniques du régime chinois. De créer sur son cadavre la plus grande démocratie, et offrir la possibilité aux peuples opprimés par le pouvoir central de recouvrir leur souveraineté. Nous serons punis pour notre audace, mais cela n’est rien face à l’humiliation causée aux dirigeants chinois. Vive le Tibet libre.

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Et voilà, j'espère que cela vous aura plu, du moins à tous ceux qui auront eu le courage de lire jusqu'ici !!!
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol
LA Laptitmarie Veteran ·
Voilà un revenant....Heureuse de te savoir à nouveau parmi nous ....😉

Je n'ai pas eu besoin de courage pour lire ta fiction (hé oui, hélas, une fiction) car c'était une histoire très captivante. Comme nous sommes en panne de chauffage ici au bureau, j'étais tout de suite bien entrée dans ton histoire.....😛

Merci beaucoup et j'attend déjà tes prochains récits.
Balades autour de la boule : Inde, Bangladesh, Turquie, Népal, .. Récit Bangladesh Récit Inde 2001
TR Trekkerbeub Veteran ·
Bonjour Marie,

Eeeeeeeeeeeeeeeeeeh oui, me voilà de retour sur VF. Heureux de voir que beaucoup d'anciens se souviennent de moi. J'espère pouvoir faire la connaissance de quelques nouveaux et souhaite être lu avec le même intérêt !

@ +

Benoît
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol

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