Khampa approche du camp IV, effleure la première tente qu’il aperçoit. Il saisit son couteau et déchire la toile violemment. Le vent s’y engouffre bruyamment camouflant les cris d’horreur des deux chinois. Khampa assène un coup de crosse à l’un d’eux et étreint de ses deux mains puissantes la gorge du second. Le froid ne tarde pas d’achever la terrible besogne de mon ami, qui s’approche de la seconde tente. Il déverse toute sa hargne, toute sa haine à l’encontre de ses ennemis. Il élimine sauvagement le premier, mais le second lui plante son piolet dans les côtes. Il lui assène un violent coup de point, arrache le piolet de son flanc et le lui plante dans sa tempe et le jette dans le vide. Il jette les deux armes des soldats dans les abîmes de la nuit et retourne vers le camp. Son expédition lui a pris trois heures, trois heures de souffrances surhumaines et de déchaînement animal qui le ramène blessé et vidé. Dorje lui soigne sa blessure, tandis que Tséring lui flagelle l’extrémité de ses doigts et Pangma l’extrémité de ses orteils qui commencent à geler. Notre ami récupère. Il est quatre heures du matin. Nous devons partir intercepter la flamme ou nous replier.
« Laissez moi encore une demi-heure et nous pourrons y aller ». Quelle volonté que celle de mon ami, de mon frère Khampa. On dit des habitants du Kham que se sont les hommes les plus fiers et les plus robustes que la terre n’ait jamais portés. J’en suis désormais convaincu.
Nous nous équipons. Les éléments se sont calmés, tout comme la furie de Khampa. La brume désépaissit. Nous atteignons le camp IV des chinois aux premiers rayons du soleil. Seuls deux alpinistes errent dans le camp, une radio à la main crachant les ordres du chef de l’expédition. « Il faut que la flamme atteigne au moins le camp V. Si vous le pouvez, tentez l’assaut du sommet. Nous analyserons plus tard ce qui est arrivé à nos quatre camarades. Il faut avancer à tout prix ». Les porteurs de la flamme sont déjà plus haut, suivis par deux soldats et deux alpinistes, ainsi que l’équipe de télévision.
« Je n’ai eu que deux soldats»lance Khampa en sanglots. Pas le moment de tergiverser, il faut rattraper les porteurs de la flamme. La course s’engage entre les poursuivants du camp III et l’équipe que nous devons intercepter. Les deux alpinistes restés en retrait nous attendent avant un passage technique avant le premier ressaut. Vingt mètres nous séparent, ils nous prennent pour des compagnons du camp III. Plus que quinze mètres, ils doutent. Dix mètres, neuf, puis huit mètres puis hurlent « qui êtes vous », en brandissant leurs piolets. L’un d’eux s’effondre. Khampa a tiré sa salve de haine. Le second lâche son piolet dans le vide. La bataille la plus haute de l’histoire de l’humanité débute à 8420 mètres. Nous laissons la vie sauve aux deux alpinistes et les sommons de redescendre. L’un d’eux blessé à l’épaule freinera leur retour et retardera d’autant l’alerte. Le passage du premier ressaut, très technique pour des novices comme nous, s’avère fastidieux mais heureusement bien assurés par deux petites échelles et de nombreuses cordes fixes. Après trente minutes hallucinantes nous réussissons le passage sans encombre.
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Je reste subjugué par le panorama, l’air cristallin, la sensation d’apesanteur qui m’envahit. Quelle beauté surnaturelle ! Nous avons pénétré le royaume céleste. Je comprends pour la première fois ce que viennent chercher certains alpinistes là haut ! Je pourrais mourir ici, cela me serait bien égal tant l’endroit m’envoûte. « Tenzing, Tenzing, Tenzing », on m’appelle ! « Tenzing, il faut y aller, nous avons passé le premier ressaut tous les cinq ». Me voilà de retour sur terre, parmi les hommes, accompagné de mes amis les plus fidèles. « allons accomplir notre destin mes amis ».
Nous voilà repartis, en chasse. L’oxygène nous dope. Nous avançons d’un pas assuré jusqu’au camp V des chinois. Mais il est vide. « Regarde là haut » me lance Tséring, « ils entament le passage du second ressaut ! ». Nous approchons, tandis que l’équipe de caméramans et journalistes alpinistes entame l’ascension de ce passage délicat. Nous apercevons pour la première fois les porteurs de la flamme, des deux flammes olympiques de près. Notre objectif est à portée de crampons et de piolet. Les deux soldats en arme nous ont repérés et s’emparent de leurs fusils et nous portent au bout de leurs viseurs. « Filmez, filmez ces chien qui vont mourir » hurle l’un d’entre eux en appuyant sur la détente. Son arme est enrayée. Khampa en profite pour tirer, mais rate sa cible, déconcentré par la salve de balles tirées par le second soldat. L’écho du tir du soldat chinois se fracasse en contrebas, et aura averti la totalité de l’expédition chinoise de ce qui se trame là haut. Les impacts de balles dans la neige et la glace créent un brouillard cristallin, éblouissant, créant un rempart entre nous et nos ennemis. La crête est étroite. Les possibilités de s’abriter rares. Nos deux guerriers tibétains, se lèvent fièrement et tirent à leur tour, à l’aveugle, en direction de l’assaillant, puis s’abritent à nouveau. Le chinois tire à nouveau, vidant son chargeur en notre direction. Khampa se lève aussitôt après que l’arme se soit tue, en brandissant son piolet, suivi de Tséring. Je les suis en hurlant. Khampa achève l’un d’eux blessé par l’une des balles qu’il aura tirée. Tséring se charge du second. L’un des alpinistes s’apprête à me frapper de son piolet lorsque son visage se couvre de sang avant de pouvoir porter son coup. Je me retourne et voit Pangma, l’une de nos armes en visée, arborant un large sourire, fière d’avoir fait mouche.
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La bataille s’achève. Nous nous emparons de la flamme et de la veilleuse. « Vous ne pourrez jamais vous en tirer, le comité d’accueil vous attend déjà plus bas ». Qu’ils y aillent, rejoindre leur comité olympique, bredouilles, couverts de la honte que nous leur avons infligée. Nous, nous continuerons plus haut, vers la liberté absolue. Ce ressaut est impressionnant. Il s’élève raide, lisse, étroit. Une vieille échelle couverte de glace nous permet de passer un couloir qui s’avèrerait infranchissable sans elle, puis c’est une succession de cordes et de marches taillées dans le roc et la glace par les expéditions précédentes. Quel effort physique, quelle concentration, quel stress que ce ressaut dont m’avait parlé Tsséring. Je n’imaginais pas à quel point ! Après une heure de labeur nous voilà arrivés au pied de la pyramide sommitale, tous les cinq réunis, porteurs de la flamme qui nous anime depuis plusieurs mois. Nous avons réussi, et sommes sains et saufs, mais que faire de cette victoire sur le toit du monde, loin de tout.
Nous devons redescendre. Tensing nous demande de nous encorder et commence à tracer la voie vers l’est, puis vers le sud. Nous contournons la pyramide sommitale pour nous retrouver en contrebas du ressaut Hillary. « Bienvenue au Népal », hurle Tséring, en entamant la descente vers le col sud. Lorsque nous l’atteignons il fait presque nuit. Nous passons un éperon sur la face sud du Lhotsé et trouvons un abri pour la nuit à 7800 mètres d’altitude. Il fait froid, très froid. Nous nous collons les uns aux autres contre nos sacs à dos et sous nos duvets. Nous restons ainsi pendant près de deux heures, terminant nos réserves d’eau et de nourriture. Nous allons mourir ici, gelés, si nous ne réagissons pas. Il faut repartir, dans le vent et le froid. La nuit est cependant claire, illuminée par un énorme croissant de lune qui vient nous saluer. Il faut repartir.
Engourdis par le froid et la fatigue, nos premiers pas sont d’une lenteur extrême, mais ils nous réchauffent peu à peu. Le souffle de vie envahit nos corps au fur et à mesure de notre avancée vers le milieu de la face sud du Lhotsé. Il faut désormais amorcer la descente vers le glacier du Khumbu, durant près de cinq interminables heures, prenant garde de ne pas lâcher notre précieux butin. Une nouvelle pause en attendant les premières lueurs du jour et nous repartons. La pente s’adoucit jusqu’aux premières fissures du glacier que nous parvenons à contourner. Durant trois heures nous évoluons sur le glacier du Khumbu. C’est un géant qui respire, qui vit, qui craque. Nous avançons prudemment jusqu’à une faille infranchissable. Nous sommes bloqués.
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Il faut nous reposer. Il faut réfléchir. Le soleil nous réchauffe enfin. C’est une moindre consolation face à notre désarroi. Comment faire pour continuer plus bas ? La soif se fait ressentir, puis la faim. Nous sommes foutus. Le moral glisse vers la déprime. Pangma retourne sur nos pas, seule, munie de nos jumelles. Postée sur un éperon de glace elle observe le géant de glace. Elle balaye méticuleusement du regard la faille puis, après un quart d’heure d’observation revient avec son doux, son chaud et large sourire qui sait si bien réchauffer nos cœurs. Nous repartons encordés, guidés par le pas assuré de notre amie. « Nous y voilà » déclare-t-elle fièrement en nous montrant une échelle en aluminium posée là par quelque expédition il y a quelques semaines, peut-être plusieurs mois. Elle a été tordue par la puissance du glacier, mais nous aidera certainement à franchir l’obstacle sur un passage plus étroit de la faille. Pangma nous a sauvé la vie. Nous rejoignons le flanc du glacier et continuons vers le virage qu’amorce le glacier vers le sud. Il nous aura fallu la journée pour mériter notre première roche népalaise au pied de notre montagne sacrée, au pied du trône de notre Déesse bénie Chomolungma.
A notre grande surprise, nous apercevons un groupe d’hommes qui se dirige vers nous. Nous leur faisons signe, ils nous ont vus. Ils se dirigent vers nous, d’un pas assuré, comme s’ils savaient que nous étions là. C’est un comité d’accueil averti qui approche. Nous somme inquiets, se sont des militaires népalais. Les chinois les auront prévenus. Ils sont proches et nous somment de ne pas bouger. Ils pointent leurs armes. Nous lâchons nos piolets et levons les mains. Vont-ils tirer ? Les secondes sont une éternité, le silence est pesant. Nous restons immobiles à attendre notre sort. Notre destin se trouve entre les mains de cette poignée d’hommes qui ignorent tout ce que nous avons endurés pour en arriver là. Si forts durant toutes les épreuves que nous avons traversées durant toutes ces semaines, nous voilà désormais si fragiles. Je prie Buddha pour qu’il pardonne la violence que nous avons répandue pour priver les chinois du symbole de paix qu’ils ne méritent pas. Je récite des mantras que le vent emporte vers les cimes d’où nous venons.
« STOOOOOP ». Un cri déchire le silence pesant qui règne. J’ouvre les yeux et découvre un groupe de six occidentaux qui approche. L’un d’eux dispense quelques paroles aux hommes en arme, pendant qu’un autre filme la scène. Deux d’entre eux s’approchent. Ils tombent leurs lunettes et découvrent leurs capuches. Ce sont John et Frank qui nous attendaient au camp de base de l’Everest, avec les expéditions qui attendent le feu vert des autorités Népalaises et Chinoises pour se lancer à l’assaut de leur rêve.
Quel bonheur immense de les retrouver ici au Népal, en terre de liberté. Nous passons la nuit au camp de base, interviewés par les journalistes et le cameraman qui les accompagne. Nous sommes en état d’arrestation, mais cependant plus libres que jamais. Nous voilà possesseurs de la flamme olympique, ancien symbole de paix, de trêve entre nations en conflit. Objet devenu il y a peu, symbole du buisines, du sponsoring et de l’argent. Nous lui avons désormais insufflé un message politique, un message de liberté et d’aspiration des peuples opprimés à l’autodétermination. Nous transmettons aux puissances de ce monde, l’étincelle, la chance unique de faire chuter la plus grande dictature du monde. De ne pas se rendre à Pékin pour participer à cette mascarade de propagande vitale aux velléités hégémoniques du régime chinois. De créer sur son cadavre la plus grande démocratie, et offrir la possibilité aux peuples opprimés par le pouvoir central de recouvrir leur souveraineté. Nous serons punis pour notre audace, mais cela n’est rien face à l’humiliation causée aux dirigeants chinois. Vive le Tibet libre.
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Et voilà, j'espère que cela vous aura plu, du moins à tous ceux qui auront eu le courage de lire jusqu'ici !!!
"J'AI BESOIN DU LOIN" - Marius - Marcel Pagnol