Bonjour Mathias
J’ai cru tout d’abord que vous étiez le petit-fils de P’tit Louis, le frère de Mathias et c’est après que j’ai réalisé que Pierre était votre oncle paternel et votre père le fils de Mathias et non son frère.
Votre message, porte autant et plus d’émotions qu’un cœur simple, noble et généreux, submergé par tous ces souvenirs d’un « paradis » que lui ont conté à merveille les siens, puisse en contenir ; il m’a bouleversé et c’est bien le sang de notre Mathias qui parle ainsi de Béni Haoua.
J’entrais dans l’adolescence lorsque j’ai connu Mathias, mais c’était « Mathias Sandorf » de Jules Verne ; et lorsque au port je voyais le Mathias de Madame Henry je faisais des confusions et des comparaisons. Mais, croyez-moi, à nos yeux d’adolescents notre Mathias avec son petit voilier et très proche de nous n’avait rien à envier ni en bonté et générosité, ni en stature intrépide au héros balkanique.
Vous connaissiez Béni Haoua par les récits que vous en font ceux qui vibrent encore au souvenir plein de ce spleen du temps vécu dans ce « paradis », ce « mal du pays » qui leur est propre... (Leurs cœurs saignent encore comme à l’écoute du poème chanté : « Les sanglots longs – des violons de l’automne – blessent mon cœur – d’une langueur monotone – je me souviens – des jours anciens – et je pleure – mais je m’en vais – au vent mauvais – qui m’emporte - de ça de là – pareil à la - feuille morte »).
Vous Béni Haoua maintenant par ce qu’en disent ceux qui y vivent en ces temps et l’agrémentent, parce qu’ils le voient au travers d’un prisme enjoliveur et surtout par ce qu’ils n’ont pas connu les temps anciens.
Vous avez la certitude que vous poserez votre valise un jour à Béni Haoua et que vous y retrouveriez le « paradis ». Non mon cher Mathias, vous serez profondément déçu, touché mortellement dans ce qu’il y a de plus précieux dans les legs spirituels que vous ont laissé votre grand père et les vôtres. Le « paradis » n’existe plus, à l’image de ce qui se passe partout sur la planète, et peut-être un peu plus.
Le village n’est plus ce qu’il était. Ce ne sont que d’innommables cubes en béton qui se sont greffés sur les maisonnettes aux toits de tuiles qui ont presque toutes disparu. Seules quelques unes survivent, résignées. Les fontaines publiques, dont celle face à votre maison n’existent plus. J’ai voulu la semaine dernière prendre en photo la maison de votre grand père afin de vous la faire parvenir, mais j’ai eu honte ; on ne distingue, et encore si peu, que les tuiles faîtières, noyées dans du béton et vivant leurs derniers jours dans un veuvage désolant.
Le reste du village est à l’avenant : des villas empiétant sur les trottoirs, lorsque ces derniers, appropriés par les constructions, ne sont pas « squattés » par des marches ou des arbres obligeant les citoyens à circuler sur la chaussée.
La belle plage, jadis aux eaux claires sauf par vent d’ouest, reçoit trois déversoirs d’égout officiels, l’un au port, le second au droit de ce qui fut la cave coopérative et le troisième à la pointe du caïd. Mais le plus spectaculaire est celui qui longe et noie en permanence la belle allée qui descendait vers la plage astreignant les piétons à patauger dans la gadoue pour éviter les fous du volant.
La belle parure verte des montagnes est quasiment calcinée. Pensez donc au nombre de fois qu’elle fut incendiée : fin des années cinquante par l’armée française, pratiquement de Ténès et des flancs de son cap jusqu’au sortir de Sidi Ghilès (ex-Fontaine du Génie), puis, à peine ressortie du sol, une autre fois à la fin des années soixante. Et le pire restait à venir. Reconstituée par la tenace persévérance de la nature au bout de vingt ans, la voilà dans les quatre-vingt à nouveau livrée à la folie des hommes et brûlée à nouveau pour, depuis cette date subir une demi douzaine d’incendie. Ce n’est plus qu’une terre calcinée, une désolation qui s’offre au regard de qui voudrait retrouver les splendeurs sylvestres d’antan.
La nationale onze a subi un sort identique. Jadis route touristique, pacifiste, rêveuse et même romantique à certains égards, elle est en voie de devenir une autoroute, elle qui avait été conçue pour ne supporter que des poids lourds inférieurs à cinq tonnes. La voilà maintenant déchiquetée, éventrée, jetée pardessus bord sur ce qui reste de pinèdes, livrée à de monstrueuses machines et d’immenses camions sans fin, comme pour la punir d’être restée près d’un siècle une bonne route, heureuse de promener des passagers qui prenaient plaisir à un simple voyage.
Lorsque au premières lueurs de l’aube nous allions relever les filets nous respirions à peins poumons les senteurs des pinèdes et des bruyères, ruisselant le long des flanc de nos montagnettes et que le « bitch » ce bon vent de terre nous apportait comme une offrande naturelle. Maintenant ce n’est que cendres et odeurs nauséabondes de bitumes ou d’égouts qui nous accompagnent aux aurores. Mais les nouveaux pêcheurs ne font guère de différence n’ayant rien connu d’autres. Alors ils chantent louanges là où il n’y a qu’exécration à déverser. Il en est de même lorsque l’on fini de poser les palangres fins en fin de journée. A quelque temps de son coucher, le soleil fait alors sa révérence rougeoyante au cap Ténès avant de passer de l’autre côté du monde dans un calme plat sur lequel nulle brise n’ose s’aventurer mais auquel il manque maintenant la bonne odeur des pins descendant des hauteurs....
Alors mon cher Mathias posez votre valise à Alger, faites vous conduire pour une journée seulement à Béni Haoua et revenez vite avant que ne fonde en vous tout ce qui vient du passé.
Et pour ne pas rester sur une note triste je vous convie à visiter Béni Haoua jadis, une esquisse sans prétention, ainsi qu’un instant au café Verte Rive qui fera grincer peut-être quelques dents, mais tant pis, je vous les dois.
Très cordialement à vous G.
* * *
La rue principale n’était pas longue, pas plus d’une honnête portée de fusil de chasse, entre deux pudiques virages. Elle commençait quelque trente mètres avant Verte Rive, tout contre l’abreuvoir à l’aspect romain bordé d’un bosquet d’immenses eucalyptus qui faisait à l’arrivant une immobile et séculaire révérence, puis reprenait après les écuries de Monsieur Bortolotti[1], juste au second tournant, son allure naturelle de nationale onze, étroit ruban de bitume bien lisse, encadré de bas-côtés caillouteux. Parée du vert de ses fucus chevelus, et seule rue du village à être revêtue de bitume, elle accueillait avec paresse les passagers pour les délasser un court moment.
Francis Garnier était la halte réglementaire du car de la Société Mory et Messageries du Littoral. Transport de voyageurs et unique courrier, il s’arrêtait vingt bonnes minutes au café Verte Rive. Le sac de l’agence postale s’y déposait, et les voyageurs descendaient se dégourdir les jambes et prendre au comptoir un café réparateur. Le chauffeur et son receveur, choyés comme il convient, consommaient gratuitement. C’était la coutume, car ils rendaient de menus services, portant petits paquets ou passant des messages aux uns et aux autres. Porteurs de nouvelles, et aussi de ragots, des villes traversées, Ténès, Cherchell et même d’Alger, ils étaient d’incontournables ambassadeurs, mystérieux reflets de ces lointaines cités.
L’arrivée du car des Messageries était chaque fois l’événement du jour à Francis Garnier. On l’attendait.
Quelques minutes avant son arrivée, par l’effet d’un infaillible instinct, tout ce qu’il y avait de vivant dans la rue principale et aux alentours, se dirigeait alors vers le café. On venait tourner, rôder autour du car, pour voir qui descendait, qui partait, qui disait quoi et à qui. Même les chiens, à leur manière, se soumettaient au rituel, l’un levant la patte sur la roue arrière du car pour transmettre sa signature parfumée aux canidés des escales suivantes, les autres, collés contre les pneus avant pour y renifler avec extase la chaude et riche odeur de leurs congénères des précédentes haltes.
Toute la curiosité du village, et il y en avait plus que de raison, se concentrait alors sur le café et son petit bout de trottoir. Hormis le dimanche, grise pierre cadençant le temps, c’était l’unique et quotidien spectacle des autres jours de la semaine, toujours renouvelé dans sa monotonie et dont personne au village ne se lassait jamais.
Il y avait là le garde forestier et les deux gardes champêtres, l'européen et l'indigène, les facétieux impénitents du village qui, avec leur air faussement martial, prenaient un immense plaisir à taquiner Toulon la tête de turc du village pour l’enfoncer encore plus dans son insignifiance.
Le Caïd ou son secrétaire, son khodja disait-on, venait aussi aux nouvelles et prendre aussi quelque courrier urgent et toujours officiel. D’autres encore traînaient par-là, comme désœuvrés, mais guettaient avec patience l’arrivée du car et le petit divertissement gratuit qu’il leur donnait.
Il y avait Vincent Rodriguez, le gérant de monsieur Bortolotti, Tufelli et parfois ceux de la mine, venus pour quelque course au village et attardés au café.
Le receveur de la poste, Rémy, était lui toujours là, parmi les premiers. Il remettait au receveur le courrier qui devait partir, puis, après avoir ostensiblement vérifié les scellés de cire du sac des PTT arrivé, il le jetait sur son épaule et s’en allait. Il n’attendait pas le départ du car, devenu soudain comme pressé par un travail urgent.
L’épicier d’en face, franchissait la rue, en voisin, pour faire honneur à l’arrivée du car. C’était le fils Rémusat, Urbain, le rusé Bainbain, taciturne et plein d’esprit provençal, qui faisait souvent la traversée. Son père restait à l’épicerie, gardien vigilant d’un temple bien désert, car ses clients, rares en semaine ne venaient que le dimanche, jour du souk hebdomadaire. Ce jour là c’était alors la bousculade campagnarde, et la bru n’était pas de trop pour aider Bainbain et son père. L’épicerie se vidait de sa marchandise et les cheveux de monsieur Rémusat blanchissaient au rythme du crédit qu’il accordait et qui gonflait, lui faisant augurer un désastre financier.
Arrivé l’un des premiers, Armand Trinquier, casquette de travers et mégot derrière l’oreille il poussait nonchalamment devant lui sa charrette pour venir prendre ses sacs bourrés de pain commandé à Ténès.
Il n’y avait pas de boulanger à Francis Garnier. Le seul pain qui s’y fabriquait était fait au port, dans la boulangerie de la mine. Un vieux mulet, la tête recouverte d’un sac y faisait tourner le pétrin à longueur de nuit, comme une noria dans un puits desséché. Il s’y façonnait une petite quantité de gros pain campagnard, juste suffisante pour le personnel de la mine que Mme Sampol, la boulangère et cantinière de la mine leur vendait à la pause du casse-croûte.
C’est pourquoi Trinquier, en plus de son épicerie, faisait commerce aussi de pain venu de la ville. Renfrogné et une autre cigarette éteinte au coin de la bouche, il le manipulait, à gros doigts boudinés et sales d’une bonne crasse de campagne et de plusieurs jours. Ces beaux pains dorés et croustillants, à la mie moelleuse sentaient le bon froment du Sersou. Cuits à Ténès ils étaient consommés quelques heures plus tard par les gens de Francis Garnier. Les indigènes quant à eux se contentaient de la galette d’orge, mais certainsparmi eux se permettaient quelquefois de ce bon pain que leur vendait Armand. Cette dépendance de Francis Garnier des boulangers de Ténès faisait de lui comme un village inachevé.
Il y avait aussi deux ou trois petits « indigènes » qui rôdaient, de loin, autour du car. Pieds nus ils fouinaient des yeux, en se tenant à l’écart et sur leurs gardes, privilégiés mais aussi craintifs d’être au milieu du village et des européens. Ils l’étaient autant d’être rabroués que de recevoir un facétieux et inattendu coup de pied au derrière venu d’un Jeannot ou d’un Jacques en veine de rigolade. Cela plaisait aux autres et il était bon, en les bousculant ainsi, de leur rappeler en riant le bon ordre du village. * * *
Sur la rue principale, du côté de Verte Rive et avant d’arriver aux écuries de monsieur Bortolotti, il n'y avait que trois constructions, deux baraques en bois et une maison en dur.
La maison, basse et recouverte de tuiles, appartenait à Duroi, l'un des bénéficiaires de concessions de terre. Directeur d'école en retraite, il était venu juste avant la première guerre mondiale coloniser sa part d'Algérie. Français jusqu'au bout des ongles, il se refusait à jouer à la belote, la qualifiant de « jeu d'étrangers » et lui préférant le piquet, seul jeu qu'il pratiquait en tête-à-tête avec le père Rémusat.
Les deux bicoques étaient une manière de chalets rudimentaires. Tristement grises et isolées, ces baraques furent les premiers logis construits à Francis Garnier au tout début de ce siècle, à l'arrivée des premiers français sédentaires. Leurs destins s’étiolèrent à mesure que l’agglomération s’enrichissait. Elles finirent épiceries, logeant en place de pionniers, les ingrédients, les céréales du Chéliff et la quincaillerie de la ville.
L’une était tenue par Carillo, chose normale en soi puisqu’il était un européen. L’autre était fermée et attendait avec une patience villageoise son nouveau locataire. Un indigène, parent du Caïd et instruit, avait eu quelque temps la fatuité de vouloir y installer un commerce de grains. Cela n’était pas convenable dans le périmètre urbain légalement et rigoureusement réservé aux européens. Aussi avait-il naturellement fait faillite, un peu aidé en cela par les autorités du village et celles de Ténès.
Face à ces deux bicoques, de l’autre côté de la rue, il y avait la place du village. Carré de trente mètres de côté avec, tout autour, une clôture à balustres, simple et blanchie à la chaux, la place devenait aux beaux jours terrain de jeu de boules. Les hommes du village, y menaient d’interminables et bruyantes parties et n’abandonnaient qu’à la nuit tombée, chassés par l’obscurité. Mais bien souvent des parties âprement disputées s’achevaient à la lumière du quinquet fumeux de Verte Rive ou de celle, sifflante, d’une dangereuse lampe à acétylène. En ce temps-là il n’y avait pas d’électricité, ni d’éclairage public à Francis Garnier. Les gens du village s’éclairaient au pétrole, à la bougie ou à l‘acétylène pour les plus modestes.
La place publique donnait sur la rue principale par un escalier de quelques marches rudimentaires en ciment. Six immenses pins séculaires aux troncs noueux, torturés par l’âge et le glacial vent du nord la bordaient de ce côté-là, étalant sur le trottoir et la chaussée leur ombre vivante de tiédeur qui faisait d’eux comme une puissance tutélaire.
Ils inspiraient crainte et respect, suscitant inconsciemment beaucoup d'égards de la part autant des indigènes que des européens. Nés bien avant la conquête, ils étaient comme un rappel du passé de ce pays et de son Histoire.
Sur l’arrière de la place, vers le sud, le long de la petite rue qui la bordait de l’autre côté, s’étalait le greffon laïc et provençal. Couverts de tuiles rouges, face au nord et vieillis au soleil, trois symboles de la République somnolaient dans la tiédeur estivale. Une école communale, juste une classe avec sa petite cour, et une minuscule agence postale en guise de Poste, encadraient un semblant de mairie majestueusement assoupie.
Comme dans tous les petits villages, l’instituteur était un important personnage à Francis Garnier. C'était l'intellectuel du village. Il lisait le journal et enseignait une dizaine d'enfants, les menant parfois jusqu'au certificat. Certains lui donnaient du Monsieur, presque à égalité avec Monsieur Bortolotti, et son avis de fonctionnaire pesait dans les discussions au café tout comme celui du receveur des postes.
L'agence postale était minuscule. Une pièce ordinaire, coupée par une cloison grillagée percée d'un guichet et flanquée d’une porte métallique, abritait d’un côté le petit bureau du receveur et de l’autre les six mètres carrés de palier carrelé agrémenté d'un banc en ciment pour recevoir le public. Le téléphone rudimentaire, accroché au mur d’un semblant de cabine, servait peu souvent, et l'on entendait de la rue les rares communications qui s'y faisaient. Le postier passait le plus clair de son temps dans son logis. Son appartement et son bureau, c'était tout un. De son bureau, une porte, toujours ouverte, y menait et au moindre bruit dans le réduit public, il apparaissait furtivement, bretelles rabattues sur ses gros pantalons ou les mains encombrées d'un couteau planté dans un quignon de pain. Lorsque, en fin de journée, il fermait la lourde porte extérieure garnie d'énormes clous cuivrés, c'était comme une partie du monde officiel qui se retirait de la vie de Francis Garnier. Le receveur des Postes redevenait alors citoyen du village et rejoignait le café.
La maison communale n’ouvrait sa porte qu’aux grandes occasions. Il n’y avait pas de maire à Francis Garnier. Un citoyen du village, le postier, l’instituteur ou un colon, y était nommé « adjoint spécial » par les autorités, une sorte de maire rural. Il officiait une, deux fois l’an, inscrivant de rares naissances ou quelque décès accidentel. Il y recevait aussi l’auxiliaire de l’Administrateur civil de Ténès, quelquefois, mais toujours par une belle matinée d’été propice aux déplacements d’inspection.
Il y avait aussi l’église. Posée crânement au bord de la rue qui remonte en longeant la place, elle tenait tête toute seule aux trois symboles de la République. C’était une église sans cloche et sans servant, toujours fermée. Elle ne vivait seulement qu'avec la venue du curé de Ténès. Mais il ne se déplaçait qu’en de rares événements, comme parfois pour les fêtes de Pâques. On se mariait si peu et l’on ne mourait presque pas à Francis Garnier. Il y avait peu de gens pour pouvoir en faire des couples, et le village était trop jeune pour que l’on y meure de vieillesse. Mais l’église était là, et c’était cela l’important. Le pasteur de Gouraya venait aussi à certaines occasions, car deux familles protestantes vivaient à Francis Garnier.
Tout au bout, sur le même côté que Verte Rive, et juste avant le virage, les écuries de Monsieur Bortolotti étaient comme la porte de sortie de Francis Garnier. Ensuite, à gauche, il y avait les deux maisonnettes en bois des Prina.
Elles dataient aussi de l’arrivée des premiers Français au début du siècle. Enveloppées dans un sauvage taillis de verdure elles confirmaient la fin de la rue principale et le retour de la nationale onze. Puis, quelques dizaines de mètres plus loin, au-delà de la plaque qui marquait la limite du village, deux gourbis en terre abritaient deux obscurs cafés maures. Ils faisaient à la nationale onze, de chaque côté, comme une garde d’honneur autochtone saluant son retour au pays.
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LE CAFE VERTE-RIVE
Sur la rue principale du village se tenait le seul café dit européen de Francis Garnier. C’était une grande bâtisse, bien nommée «Verte Rive», un cube bâti en parpaings, avec un toit en belles tuiles rouges, de la tuilerie d’Affreville et brevetée S.G.D.G. Blanchie à la chaux, sa façade s’ornait d’une grande porte d’entrée donnant sur la rue et, juste sur sa droite, d’une autre plus petite. Les portes étaient peintes en un tendre vert, très pâle et accueillant tout comme les deux fenêtres qui les flanquaient.
Un semblant de trottoir, ombragé par de gros fucus taillés au cordeau, s’étire devant le café. Lorsque le vent d’ouest souffle en été, ces arbres se chargent d’une poussière chaude qui ternit le vert brillant de leurs feuilles dures. Il devenait alors étouffant de rester à leur ombre, et les gens du village se réfugiaient au café pour se rafraîchir à grands verres d’anisette.
Surmonté de ses bulbes de verres étalonnés, un lampot d’essence, rouge et très visible, bien planté dans le trottoir entre deux fucus, faisait au café comme une sentinelle rassurante. Il s’actionnait à la main. Les clients de cette pompe à essence étaient rares. Mais elle était là, toujours prête à dépanner les imprudents automobilistes qui se seraient engagés sur la nationale onze sans carburant suffisant pour aller jusqu'au bout de leur route, Ténès ou Cherchell, à une quarantaine de kilomètres chacune de là.
C'était la première construction que le voyageur, venant de Dupleix ou de plus loin, voyait sur sa droite. S’il arrivait de Ténès, le rouge lampot, terni par le soleil, lui était comme une invite pour une halte agrémentée de l’inévitable et fraîche anisette. Et c’était aussi l’occasion d’échanger d’anodines nouvelles avec ceux de Francis Garnier.
Il y avait une seule salle au café «Verte Rive» que quelques tables emplissaient presque entièrement. Alignées à quatre le long des deux murs latéraux, elles étaient entourées chacune de trois ou quatre chaises, jamais plus. En face de la porte d’entrée, un comptoir, massif et simple, toujours bien astiqué, s’accoudait au mur latéral. Derrière ce comptoir, et presque cachée par un grand meuble frigorifique en bois rouge et aux grosses ferrures chromées, une porte menait à la petite cuisine. Celle-ci, par trois hautes marches, donnait à son tour sur la cour de derrière en terre battue.
«Verte Rive» était Café, Hôtel et Restaurant à la fois. La cuisine était en temps ordinaire le refuge de M…, le propriétaire cette année-là. Aux heures creuses de la matinée il s’y retirait avec quelques amis pour y griller et déguster des sardines. Ces grillades étaient agréablement accompagnées de vin blanc, frais, venu directement de la cave coopérative du village. Après le copieux et bien arrosé casse-croûte, M… filait bien souvent avec ses copains, par la porte de derrière, laissant la salle du café aux soins de sa femme ; il les suivait « pour faire passer l’apéritif » chez l’un d’eux, disait-il à grandes rigolades appuyées de clins d’œil rieurs. Ils y restaient à boire de l’anisette et grignoter des kémias, jusqu’à onze heures passées, qui marquaient en ce temps-là le milieu de la journée ; le midi, lui, est arrivé juste après la guerre, celle des américains, la mise à l’horaire d’été chambardant les rythmes scolaire et naturel ainsi que les bonnes habitudes.
Une autre porte, à droite en entrant de la rue, s’ouvrait sur une chambre minuscule. Celle-ci, de mémoire d’homme, avait toujours été occupée par un cordonnier. C’était comme sa destination naturelle ; par nécessité mon père y fit l’apprenti cordonnier dès l’âge de douze ans juste avant la première guerre mondiale Cette porte donnait aussi sur la rue principale. Tous les matins, sauf les dimanches et s’il ne pleuvait pas, le cordonnier du moment s’installait sur le trottoir devant sa chambre, avec son attirail. Il y exerçait sa pratique, presque distraitement, et réparait à longueur d’année les grosses chaussures des gens de Francis Garnier[2].
Les autres chambres donnaient sur l’arrière et le côté de l’hôtel. Comme la cuisine, elles débouchaient par trois hautes marches sur la cour ou le corridor latéral. Ouvrant sur la rue parallèle à la route nationale, cette cour était grande et entourée d’un mur en terre blanchi à la chaux.
Sur son côté droit trois cabinets d’aisance, couverts de tuiles, et d’usage presque public, alignaient leurs portes de bois, percées à hauteur d’homme du losange traditionnel. De l’autre côté, toujours sous des tuiles, il y avait une buanderie sans porte. Grosse de ses deux bassins en ciment, elle abritait en permanence une ou deux corbeilles pleines de linge, telles des berceaux attendant des nouveau-nés. Un séchoir ouvert au vent et au soleil lui était accoté. Deux cordes mal tendues et chargées de pinces à linge désordonnées pareilles à de gros insectes desséchés le traversaient de tout son long.
C’était cela le café Verte Rive.
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LES GENS DE VERTE RIVE
Les gens du village sont arrivés au café «Verte Rive » vers neuf heures ce matin du quatorze juillet 193.. Monsieur B. leur avait fait discrètement rappeler la veille son invitation générale pour célébrer la fête nationale.
Neuf heures c’était un peu tôt pour un jour férié, mais le quatorze juillet c’était aussi exceptionnel. Levés de bon matin ils se sont endimanchés à l’aise pour faire honneur à la fête. Presque tous s’habillaient au «Gagne-petit », ce grand magasin d’Alger dont la clientèle était faite de petites gens. Son représentant passait par le village presque une fois par mois pour prendre les commandes et faire aussi des livraisons. La modicité de leurs bourses et l’éloignement de la grande ville ne leur permettaient pas la vanité des grandes dépenses pour s’habiller avec plus d’éclat....
Le seuil à peine passé, ils se sont enquis, les uns après les autres, de la santé des présents. Ils se sont lancés de grosses plaisanteries accompagnées de rires bruyants. Puis après l’anisette offerte aux arrivants, ils ont, chacun à son tour, offert leur propre tournée. C’était comme une contribution personnelle aux réjouissances du jour, une manière, pour chacun d’eux, de s’affirmer face aux autres.
Le garde champêtre du village est arrivé le premier, accompagné de ses deux grands enfants, Pascal et Joseph. Il se nommait lui aussi Joseph, mais on l’appelait «le père Curien», par son nom de famille pour le distinguer de son fils. L’uniforme beige et repassé de neuf était trop ample pour sa petite taille. Il le portait rarement. Le quatorze juillet était pour lui, en même temps qu’une fête, l’occasion d’exhiber le côté officiel et administratif de son travail. Sa casquette aux liserés dorés, trop grande pour lui et toujours de guingois, reposait mollement sur son oreille droite. Elle lui donnait un air bizarre et drôle, auquel il rajoutait de temps à autre des facéties et des mimiques forcées. Cela plaisait toujours à son auditoire. Accroché à son large ceinturon, l’étui de son pistolet, au large rabat, réglementaire et bien briqué, était comme une fausse note. D’une absurdité effarante, il dépareillait comme à regret le comique du personnage. Paradoxalement le père Curien n’aimait pas les armes. Il laissait la sienne chez lui et à défaut de pistolet il bourrait son étui de papier journal ; pour faire peur aux « indigènes », disait-il. Sa ruse puérile était connue de tous. Aux plaisanteries des uns et des autres, qu’il subissait avec une constante et désarmante bonne humeur, il répondait avec sa grosse malice campagnarde par les mêmes mots pleins de sous-entendus :- « Il faut lui donner ! Il faut lui donner ! ». Phrase qu’il appuyait, pour faire rire, d’un mouvement équivoque de son poing fermé, plein de paillardise. C’était aussi comme s’il voulait enfoncer quelque évidence, connue de lui seul, dans l’entendement de son interlocuteur. Personne n’a jamais bien compris la signification réelle de son geste ni celle de ses mots ambigus.
Les Curien ne sont pas restés longtemps seuls entre eux. Le garde forestier les y a rejoint quelques minutes après leur entrée au café, bien drapé dans sa tenue verte aux revers ornés de cors de chasse. * * *
C’était un corse, comme bon nombre des gardes forestiers qui se succédèrent à Francis Garnier, des corses du meilleur cru. Nul, de mémoire d’homme, ne se souvenait de braconniers verbalisés par l’un de ces gardiens de la loi. Pourtant tout le monde braconnait à Francis Garnier, mais avec sagesse, sans excès.
C’était comme pour les charbonnières. Cependant qu’elles étaient strictement interdites, disait la loi, leurs longs filets de fumée bleutée, s’élevaient des forêts avoisinantes, aux clairs matins d’hiver, avec une insolence tout innocente. Comme un défi, narguant au surplus la loi, elles ont bien souvent mis dans l’embarras les gardes forestiers. Mais ils étaient corses, aussi braves et humains que peuvent l’être les fonctionnaires corses. Ils ne se sentaient guère le cœur à priver ces pauvres « indigènes » de leur seule ressource pour subsister. L’un d’eux, Santini, le bien nommé, s’offrit même un jour une bien agréable forfaiture.
Il se trouvait, un froid et beau matin d’hiver, devant le café Verte Rive en compagnie du garde-champêtre indigène. Un âne chargé de deux gros sacs de charbon est alors apparu à l’autre bout du village. Il venait de la montagne, suivi de son maître. L’indigène allait nu-pieds, vêtu seulement d’un semblant de blouse sans manches, serrée à la taille par une cordelette de palmier nain. Santini fut fortement ému par la témérité du charbonnier. Il traversait le village et piétinait la loi, double crime d’indigène, pour aller livrer son charbon prohibé à quelque européen de l’autre côté. Se tournant vers le garde champêtre, il lui dit, incrédule mais presque ravi à la fois par la crâne insouciance du charbonnier :
-- Putain de merde ! Mais où va-t-il ce tordu ? Putain de merde !!! Va, Mohammed, va lui dire de faire le tour, Bon Dieu ! Il ne va pas passer par ici, non ? On aurait l’air bien cons tous les deux. Non ?
Mais il n’y eut pas que des Santini comme gardes forestiers à Francis Garnier. L’un d’entre eux fit beaucoup de zèle administratif assorti de tant de méchanceté foncière que son nom resta dans la mémoire de la population comme une malédiction. * * *
Après le garde forestier, les gens de la mine et du port sont arrivés dans le camion de la Société, une manière de tracteur bon à tout faire....... Cette année là Franzetti n’était pas avec eux, pas plus que trois de ses enfants, Charles, Eugène et Henri. Ils étaient morts tous les quatre par une nuit glaciale du mois de février passé, asphyxiés par l’oxyde de carbone d’un brasero dans leur chambre sans fenêtres de la mine à Breira. La Société des mines de Fer de Breira, société de Bruxelles mais ayant son Siège Social à Francis Garnier (sic, dans un village de vingt feux sans plus), dirigée par André SALZE, ingénieur des Mines, a pu obtenir gain de cause par voie de justice devant la veuve qui réclamait réparation pour le décès des siens et ne lui a versé aucune indemnité. C’étaient des Siciliens. Depuis Mme Franzetti gagne son pain et celui de ce qui restait de sa famille en lavant le linge de Mr. le Directeur Général, une fois par semaine, dans le plus pur style Germinal......Quelques-uns des gens de la mine, serrés à l’avant du camion avec le chauffeur, se parlaient à grands gestes. Les autres, en équilibre instable sur le plateau du véhicule, s’agrippaient aux ridelles en se courbant pour résister au vent de la course. Ils ne se souciaient guère de leur situation inconfortable et poursuivaient une conversation animée, en dépit des virages qui les jetaient les uns contre les autres.
Ledesma et Janer, mécaniciens et forgerons à la fois, descendus les premiers du camion, s’arrêtèrent à l’entrée du café. Ils entamèrent une interminable discussion, probablement de travail, avec le chef mineur Broda, un polonais non encore naturalisé français.
Venant à leur suite, Orofino Emile, encadré par ses deux enfants, devança Sanchez Pedro le pêcheur. Il l’écarta même sans s’en rendre compte, en franchissant la porte du café avec une manière d’assurance qui ne lui était pas coutumière.
Il avait appris l’avant-veille qu’il venait d’obtenir sa naturalisation. Monsieur Orofino en était heureux et se sentait comme l’égal du Directeur de la Société. Bien mieux, il pensait qu’il avait quelque chose de plus que lui. Il avait été italien, lui, pendant près de cinquante ans, et maintenant voilà qu’on lui ajoutait la nationalité française. Muletier de classe, il avait émigré d’Italie en Tunisie où il travailla de longues et dures années. Puis quelqu’un était venu lui proposer du travail en Algérie, en même temps qu’à d’autres ouvriers Tunisiens pour renforcer la production, les travailleurs du cru s’étant révélés peu maniables par un encadrement à l’allure de garde-chiourme. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à Francis Garnier, embauché par la Société Belge des Mines de Fer de Breira pour gérer son parc animalier de mulets qui tractaient les wagonnets de minerai dans es obscures galeries.
Et voilà qu’il était Français. C‘était quelque chose cela ! Monsieur Salze, l’actuel Directeur de la mine ne pouvait pas en dire autant. Il avait traversé, lui, presque trois nationalités, en comptant la Tunisie, alors que le Directeur n’était que Français.
Mais son fils aîné Blaise n’avait pas eu autant de chance que lui. Cela l’attristait un peu pour Blaise. Il avait déjà ses vingt ans, et l’administration exigeait de lui qu’il fît son service militaire pour pouvoir devenir Français. Blaise rechignait à rejoindre l’armée, mais puisqu’il le fallait, tant pis il ferait le service et, divine surprise, ramènerait avec lui une épousée en prime. Mais pour l’instant, en fils soucieux de l’ordre familial, il attendit l’entrée de son père au café pour y pénétrer à son tour en y devançant son frère Joseph.
* * *
Après ceux de la mine, deux épiciers, sur les trois que comptait le village, arrivèrent presque ensemble.
Le premier, Carillo, arborait un chapeau neuf. Le fripé de son pantalon à l’incertaine couleur, jurait atrocement avec la belle et légère robe fleurie de sa femme aux cheveux décolorés. Joseph ne se souciait guère de ce que sa tenue détonnait d’avec celle de son épouse, pas plus que de l’avenant sourire qu’elle distribuait gaiement. Cette coquetterie, émoustillante dans l’austère et campagnard Francis Garnier, faisait d’elle comme une offrande à tout venant, un fruit d’été aux promesses fraîches et juteuses.
Trinquier, lui, portait, comme à l’accoutumée, sa casquette graisseuse penchée sur son oreille droite. Sa femme n’était pas avec lui. Elle les rejoindrait tout à l’heure pour la collation. D’ailleurs personne ne s’apercevait ni se souciait de son insignifiante absence, lui pas plus qu’un autre. Les Trinquier étaient du bout du village, comme un appendice qui pouvait se détacher sans inquiéter la communauté.
Les propriétaires de la troisième épicerie, les Rémusat n’étaient pas là. Ils évitaient toujours les fêtes que monsieur Bortolotti patronnait et à qui ils montraient ainsi une inexplicable, semblait-il, hostilité.
Le vieux Rémusat, Louis, était l’un des anciens de Francis Garnier. Mais il n’était pas des cinq privilégiés qui faisaient figure de pionniers, à la manière de ceux d’un Mayflower français. Ceux-là avaient obtenu par décrets, à défaut de winchesters, les terres des indigènes au temps des expropriations coloniales, brutales et autoritaires.
Louis Rémusat avait été gérant des propriétés de deux colons concessionnaires et associés, pendant qu'ils faisaient la guerre, la Grande celle de 14/18. L’un est tombé au champ d’honneur, le second plus chanceux, est revenu de la guerre et, depuis, s’est souvent pris de querelle avec son gérant. Jamais personne au village ne s’est vanté avoir connu le secret de leurs disputes, bien que ce secret soit devenu celui de polichinelle tant la rumeur en a donné des versions. Louis a quitté sa gérance, se nantissant, à défaut de terres, d’une forte haine à l’égard de ce colon qui s’affirmait déjà.
Reprenant sa liberté, Rémusat s’est installé à son compte en rachetant la concession de Garcin, l’un des cinq heureux pionniers. Mais n’étant pas meilleur colon qu’il n’avait été bon gérant, il finit par vendre ses terres à un jeune médecin de colonisation, fraîchement installé à Francis Garnier, monsieur Padovani. Il se mit alors dans l’épicerie, pour vendre à crédit aux indigènes et inscrire sur de tristes carnets leurs achats d’huile, de café, de sucre et de tabac à rouler.
Rusant au mieux avec les deux autres épiciers de Francis Garnier, il tentait de conserver des clients plus matois qu’il n’avait jamais pu l’être. Mais lorsque tout leur crédit était consommé chez l’un ils passaient au suivant sans rien régler aux précédents. Après avoir bouclé la trinité épicière, ils revenaient au premier et lui proposaient leur clientèle accompagnée d’un modeste règlement. Ils reprenaient ainsi à moindres frais, un cycle de sournoiseries imposé par les nécessités de leur survie et accepté par les épiciers qui se prêtaient ainsi et de mauvais gré à ce jeu de massacre lequel mena au moins deux commerçants à mettre la clé sous le paillasson. C’était comme un âcre plaisir que les rusés et pauvres paysans semblaient prendre à voir des supposés mercantis fermer boutique et s’en aller après avoir mangé leur capital. * * *
Toulon, Alfred pour tout le monde, fit une entrée remarquée. Sitôt les bonjours échangés, il devint la cible de toutes les plaisanteries. C’était l’un des plus anciens du village, et aussi le plus mal loti. Il était venu faire le maçon à Francis Garnier aux premiers temps. Mais la grande guerre en avait fait un invalide pensionné. Il logeait encore dans son premier gourbi de terre.
Les rares fois où la chance se mettait du côté de Toulon, sa paresse indolente et une négligence complaisante le desservaient immanquablement. Aussi vivotait-il au moyen de menus travaux et de services qu’il rendait aux autres gens de Francis Garnier. Payé à peine un peu plus qu’un ouvrier « indigène », Alfred était bon pour toutes les tâches qu’on lui demandait. Il ne rechignait jamais et portait sur lui comme la marque de ses déboires et d’une résignation pareille à celle qu’affectaient les « indigènes ».
Mais il était le meilleur pêcheur du village, et pêcher avec lui était sa seule faveur qui le rehaussait aux yeux des autres. Il l’accordait toujours sans garder rancune des blagues de mauvais goût et des facéties de bistrot qu’il subissait. Alfred était un personnage de Francis Garnier. Les apéritifs du dimanche et les parties de boules étaient bien fades et sans couleurs lorsqu’il n’était pas là pour servir de tête de turc. Après Toulon vinrent les Prina et Courgeaud.
Monsieur Prina, l’un des premiers européens venus au pays entra au café en même temps que l’austère et sévère Mme Camp, sa fille. Il s’appuyait sur elle en s’aidant aussi d’une canne. Il avançait lentement et portait péniblement son âge. Albain et Elie, ses deux autres enfants, le suivirent. Ils s’enfermèrent tous deux, comme à leur coutume, dans un étrange silence laissant à leur sœur le soin d’échanger les politesses d’usage avec les autres. S’attablant entre eux, ils furent vite rejoints par Courgeaud.
C’était le jardinier du village et un voisin du café. Il était le modeste parmi les modestes et traînait sa jambe malade toujours saucissonnée dans un grossier bandage fait de toile épaisse maculée de taches douteuses. Mais c’était le meilleur pour les travaux de jardinage. Il employait des « indigènes » pour les besognes qui lui étaient demandées, montrant ainsi qu'il restait tout de même un européen malgré sa médiocre condition. Comme Alfred, il se trouvait socialement à la frontière avec les autochtones, à la manière de petits blancs, mais à l'inverse de Toulon il habitait une jolie petite maison au toit de tuiles d’Affreville brevetées S.G.D.G et gardait encore un peu de « dignité sociale »....
En moins d’une demi-heure le café se remplit. Presque tous les Européens du village étaient là. La salle du café devenait de plus en plus bruyante et enfumée. Les jeunes s’étaient regroupés au comptoir. Les plus âgés s’asseyaient autour des tables.
Le jour férié pouvait commencer à Francis Garnier.
[1] A Francis Garnier on ne disait jamais Monsieur en parlant des autres ou en discutant avec eux, sauf s'il s'agissait de Monsieur Bortolotti ou lorsqu’un indigène s'adressait à un européen ou parlait de lui.
[2] Cette tradition s’est perpétuée jusqu’à ce vingt-et-unième siècle. En cette année de grâce de 2007, un cordonnier officie tous les jours de beau temps devant cette chambre. Un siècle de tradition maintenue. 😏