1)
Salut Nuchi,
Tes remarques sur le Sékong m'ont "tapé à l'oeil" car c'est là-bas que je projette justement de partir marcher la prochaine fois, pendant plusieurs semaines.
Effectivement, d'après ce que j'ai lu, la pauvreté y a l'air la plus terrible du pays. Mais ce qui m'y attire, c'est que les minorités du coin semblent y défendre farouchement leur indépendance et exécrer les ingérences lao.
Y as-tu traversé des villages Kantou de ce type ? (vois photo jointe, photo d'Yves Goudineau.)
N'as-tu pas été tenté de pousser dans les montagnes plus à l'est, il y a des altitudes dépassant les 2000 m là-bas ? J'aimerais atteindre l'extrême nord-est, au fond de la "corne du Sékong" (vois la carte jointe). Il semble y avoir des villages Kantou totalement isolés par là-bas.
Je ne suis pas allé aussi loin, je suis allé jusqu'à Ban Kaleum (à peu près 6h de pirogue à moteur depuis Sekong, vers le nord, assez sport - beaucoup de rapides où il fallait accoster, tout le monde descend, on marche 500 m, on reprend), village mixte Lao et Katu (c'est bien la même chose que Kantou, ou je me trompe ?), mais déjà plus aucune maison traditionnelle ou presque.
Il y a des villages autour mais j'ai été un peu déçu - comme dans beaucoup d'endroits dans le sud, paradoxalement, la pauvreté va de pair avec un "développement" plus poussé, c'est à dire abandon des habitats traditionnels, peu ou pas du tout de vêtements traditionnels... D'une part parce que les ONG ont l'air bien plus implantées dans ces régions que dans le nord (plus facile d'accès, moins de montagnes), d'autre part parce que ce sont des populations qui ont souvent été brassées, relocalisées, voire "éduquées" pendant les années de guerre : pro- et anti-communistes essayaient de se faire des alliés parmi les minorités, et ont apparemment beaucoup circulé dans la région, distribué des vaccins, essayé de sortir les minorités de leur mode de vie "archaïque". Je ne nie pas que les villages où je suis passé dans le coin n'étaient pas spécialement "reculés", mais je ne pense pas que ce soit l'unique raison ; même à Muang Long ou Muang Sing on voit encore pas mal de costumes traditionnels, alors que dans le sud je les ai vraiment comptés sur les doigts de la main.
Bref, ça ne m'a guère inspiré, et ce n'était pas ma destination principale (qui était Taoy et ses environs), donc je n'ai pas poussé plus loin que les villages alentours. Mais je n'ai aucun doute qu'il doit rester des villages plus traditionnels, loin dans les montagnes. Il y a une piste qui part sur la rive est de la rivière et qui semble remonter vers l'est / nord-est, elle doit bien mener quelque part.
Je voulais, depuis Sékong, essayer de trouver un camion pour aller jusqu'à Dak Pok et Dak Chung à l'est, mais il pleuvait à torrent et l'on m'a dit que la route était effondrée, donc je suis parti vers le nord.
Je crois par contre avoir vu pas mal de maisons longues ressemblant à ton image attachée, sur le dernier segment de la "route" Salavan-Taoy, ainsi qu'autour de Taoy. Les minorités semblent surtout Katu / Tariang / Taoy (?). Il y a toute une kyrielle de villages directement accessibles à partir de Taoy (la piste qui monte à Taoy est cependant épouvantable - pas de transport en commun quand j'y étais, j'ai dû m'arranger avec un camion d'UXO-Lao qui partait déminer dans la région. 8 h sur une route boueuse avec des montées à 45 degrés, vraiment une des pires que j'aie jamais vues. Difficile à pied aussi, car presque aucun village sur les deux premiers tiers de la route, que de la jungle).
Au nord de Taoy, et tout le long de la piste Ho Chi Minh jusqu'à Ban Dong, nombreux villages Tariang, d'une pauvreté terrible. Rien à manger quand j'y étais à part le Khao Niaw, matin midi et soir : je n'ai pas vu les gens manger autre chose (une fois, dans une famille, un seul plat d'accompagnement : une minuscule part de champignons bouillis, que la famille s'est partagée à raison d'en gros un champigon par personne ; quand le père de famille a voulu m'en donner un, la grand-mère, qui n'avait pas encore eu le sien, s'est mise à lui hurler dessus, à attrapé le champignon, et est allée le manger toute seule au dans un coin de la pièce... le père en était tout penaud... c'était assez surréaliste). Dans tous les villages beaucoup de malades aussi, des fièvres, des diarrhées... malnutrition chronique flagrante chez tous les enfants, vêtements souvent en haillons... Et pourtant c'est à peine à 1 ou 2 jours de marche de Taoy, qui est un bourg relativement important.
2) L'opium et les chinois : ton récit ressemble incroyablement à ce que j'ai vu. 2 chinois, avec un guide Akha (opiomane - alors que les deux chinois ne consommaient pas). Ils semblaient bien connus dans le village, assez respectés même, et doivent y passer souvent ; leur arrivée était apparemment attendue. Ils ont eu droit à une véritable réception, avec tous les hommes du village à boire autour d'eux dans la maison du Nay Ban. Arrivés à la tombée de la nuit dans le sens inverse de moi, ils ont offert au chef un sac de champigons rouges, cueillis en route, qui a semblé faire très plaisir. L'un des deux, qui semblait être le boss, a très peu bu, et beaucoup négocié avec le chef, dans un mélange de Lao et de Chinois ; le deuxième a beaucoup plus bu, et m'a dit venir acheter "plusieurs" kilos d'opium (il disait "du thé" au début, mais le Lao Lao rend bavard, et puis les Chinois je les connais, je sais les prendre par les sentiments... Il m'a aussi dit être venu à pied depuis la frontière chinoise (ce qui me semble une sacrée trotte quand même), sans passer par la frontière "officielle"). Ils sont repartis à l'aube, dans la direction d'où j'étais venu la veille, donc ils devaient faire plusieurs villages.
3) Eh oui, la Chine se... sinise, terriblement vite. Il y aurait des thèses entières à faire sur la question... Disons que le pouvoir de Pékin est beaucoup, beaucoup moins tolérant que celui de Vientiane par rapport aux ethnies qui refusent la "société harmonieuse socialiste". Et puis il y a le tourisme de masse - chinois - qui est encouragé un peu partout et participe fortement de la muséification de la culture ethnique, et qui est encore accéléré par le développement économique chinois. J'ai vu des villages du Guizhou, en 5 ans, passer du statut de bled perdu dans la montagne où passaient 4 ou 5 étrangers par an, à des Disneylands ethniques gavés de bus de tour operators chinois.
C'est très, très triste, et malheureusement ça ne va faire qu'empirer, sauf peut-être dans des coins très isolés au fond de la vallée de la Nu dans le Yunnan.
Enfin bon.
J'ai encore fait plein de hors sujet. 🏴☠️
Je prend l'avion jeudi pour Jinghong, donc je ne sais pas si j'aurais le temps de te lire avant un moment. Je serai sur la route les 6 prochains mois, mais (malheureusement ?) pas uniquement au Laos. Bonne chance pour ta prochaine exploration !
PS - Ca ne me gène pas de poster des retours dans le forum publique, mais honnêtement, et sans flatterie aucune, à côté de la densité épique de tes compte-rendus, on se sent un peu bête, c'est intimidant... D'autant plus que je n'ai jamais été très doué pour tenir des carnets de voyage précis.
PPS - J'aime bien le grain de tes photos. C'est de la pelloche scannée ? En tant que pratiquant nostalgique de l'argentique, ça fait plaisir (même si mon dernier lot de pellicules ratées pour cause d'obturateur subtilement décalé - inaudible à la prise de vue - me fait douter de mon attachement à la tradition...)